Genèses
Belin

I.S.B.N.2701128501
174 pages

p. 162 à 170
doi: en cours

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n° 40 2000/3

2000 Sciences sociales et histoire Bibliothèque

Revues

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â–  «Jaurès et l'État», Jean Ja...
Revues â–  «Jaurès et l'État», Jean Jaurès cahiers trimestriels, n° 150, octobre-décembre 1998,242 p. S'intéresser à «Jaurès et l'État», comme le fit le colloque organisé à Castres en octobre 1997, dont l'excellente revue Jean Jaurès donne ici les actes, c'est s'efforcer de montrer en quoi, en ce champ essentiel qui en regroupe bien d'autres, l'action politique ne peut se séparer d'une pensée philosophique - mieux connue depuis la publication récente, sous la direction d'Annick Wajn- gart, de la partie de ses Œuvres complètes consacrée à sa philosophie - elle-même en évolution comme le souligne, dans un propos d'ouverture particulièrement riche, Rolande Trempé. Mais c'est aussi souligner combien, au cours des trente ans que dura sa vie politique, J. Jaurès eut l'occasion de se heurter à tous les aspects de l'État républicain, alliage composite entre la part de bonapartisme administratif toujours en vigueur et les instruments d'action nouveaux créés par la République. Instruments dont J. Jaurès n'entend pas détourner la classe ouvrière au motif qu'ils auraient été ceux de l'État bourgeois. Au contraire, jouant un rôle intermédiaire entre l'État et la société - l'un ne défendant les intérêts de l'autre qu'en raison du rapport de classe existant - ils sont susceptibles à terme d'amoindrir la puissance étatique si ce rapport change. Il est donc nécessaire, écrit-il en 1911, en pleine émergence de la théorie juridique du service public portée par Léon Duguit, « que les prolétaires défendent vigoureusement les services publics contre les campagnes systématiques de la presse bourgeoise ». Ce gradualisme, qui accorde à l'État une véritable épaisseur, est aussi celui qui le verra approuver, en ses débuts, l'expérience de participation ministérielle tentée par Alexandre Millerand, expérience qu'analyse ici Isabelle Moret-Lespinet. L'échec de cette expérience conduit J. Jaurès à s'interroger, dans une réflexion que prolonge Christophe Charle, sur la question de la nature du pouvoir dans l'État socialiste, question qui ne cessera de hanter le socialisme français (pensons à Léon Blum) ; et, corrélativement, à s'interroger sur la limite du pouvoir d'un socialiste dans un État resté capitaliste, au-delà du seul exercice de la fonction parlementaire, à laquelle s'attache Gilles Candar. Pensée éminemment politique de l'État donc, qui verra J. Jaurès conclure, dans L'Armée nouvelle, que «figer l'État, c'est supprimer l'espérance, c'est supprimer l'action». Pensée appliquée aussi, concrètement, à chacune des sphères d'action où il est engagé. Parmi les plus essentielles de celles-ci, la justice, analysée par Vincent Duclert - le colloque de Castres ne revient pas sur l'affaire Dreyfus, déjà largement traitée dans d'autres livraisons de la revue, mais on ne peut que conseiller la relecture de Preuves, analyse implacable de la manière dont la machinerie d'État devient machination. La sphère des nationalisations aussi, domaine par excellence où choix théoriques et positions politiques vont de pair, le sujet étant ici traité par Alain Boscus, directeur du Centre national et musée Jean Jaurès de Castres, institution organisatrice du colloque et dont on a plaisir à saluer la volonté de concilier souci pédagogique et rigueur scientifique. Ce principe de l'aller et retour entre pensée et action inspire les interventions du colloque - et donc de l'ouvrage - présentées ici, y compris lorsque, sans directement évoquer l'action de J. Jaurès, elles définissent le cadre étatique dans lequel entend se définir la République. Cadre qui passe à la fois par la munici- palisation des polices (Jean-Marc Berlière) et par le développement de l'inspection du travail (Vincent Viet), par la laïcité militante (Gérard Baal) et par les premiers linéaments de ce qu'avec Madeleine Rébérioux on n'appellera pas encore une politique culturelle. Homme politique dans l'État, sans avoir jamais été au pouvoir, le député de Carmaux se prononça sur toutes ces questions, et sur bien d'autres non évoquées ici, comme la question coloniale. On regrette que celle-ci ne soit pas abordée, de même qu'on aurait lu avec intérêt une contribution relative à l'armée (la grande muette est ici la grande absente, mais la Société d'études jauré- siennes avait déjà évoqué le sujet dans un colloque de 1991, dont les actes furent publiés deux ans plus tard dans les Cahiers Jean Jaurès). Le syndicalisme des fonctionnaires est certes évoqué çà et là, mais c'est dommage que ce thème n'ait pas fait l'objet d'une étude systématique, qui aurait permis de résumer les positions de J. Jaurès, auteur en 1895 de L'État socialiste et les fonctionnaires, sur l'État-patron. On ne saurait évidemment faire grief de ces quelques manques aux organisateurs de ce colloque déjà si riche, qui offre un panorama remarquable, et rare, à la fois de l'Etat au tournant du siècle et de la pensée socialiste sur l'État, en cette belle époque où les socialistes ne dédaignaient pas de penser l'État... Marc Olivier Bamch Livres â–  Louis Desgraves et Catherine Volpilhac-Auger (avec la collaboration de Françoise Weil) Catalogue de la Bibliothèque de Montesquieu à La Brède, Liguori Editore, Napoli-Univer- sitas, Paris-Voltaire Foundation, Oxford, 1999,476 p. Les recherches consacrées à la structure des bibliothèques et à leur histoire sont des enquêtes historiques dont l'intérêt apparaît de plus en plus clairement, car elles permettent d'insérer un individu dans un contexte culturel difficile à reconstituer par ailleurs. L'intérêt est d'autant plus manifeste lorsqu'il s'agit d'une personnalité qui, comme Montesquieu, est l'une des figures clés du xvme siècle littéraire et philosophique. Un premier catalogue avait été publié en 1954. La nouvelle édition réalisée par Louis Desgraves et Catherine Volpilhac-Auger, dans le cadre de l'UMR du CNRS Lire, le complète sur de nombreux points. Une introduction riche d'informations rappelle la méthode de travail de Montesquieu, son accumulation de notes de lectures qui, pour autant qu'elles ont été conservées, sont le complément naturel du catalogue. Même s'il doit être croisé avec les données de la correspondance, qui nous apprennent que Montesquieu avait acheté en Italie une édition de Vico non mentionnée, il offre avec ses 3 236 rubriques classées en 95 divisions, des aperçus essentiels sur la culture de l'auteur de l'Esprit des lois. On apprend d'abord que 28 % des ouvrages conservés par le seigneur de la Brède concernent les sciences et les arts, et seulement 10 % le droit. Dans le domaine des Belles- Lettres, les auteurs latins sont beaucoup mieux représentés que les auteurs grecs. Ainsi Montesquieu possédait peu d'écrits de Platon. On trouve en revanche de nombreuses éditions d'Homère parmi lesquelles la version latine de Jean de Sponde de 1583, la traduction d'Anne Dacier de 1709 et la traduction par Houdar de la Motte de 1714. Montesquieu avait visiblement un faible pour la poésie anglaise, particulièrement bien représentée non seulement avec Shakespeare, mais aussi Milton, Addison, Dryden. Dans la collection d'ouvrages théologiques se manifeste une curiosité de Montesquieu pour le judaïsme. La part d'ouvrages médicaux est tout à fait considérable. Dans la partie philosophique on ne trouve pas Spinoza, mais les Å“uvres latines de Hobbes, la traduction de V Utopie de More, l'abrégé de la philosophie de Gassendi, des traductions française de Locke, les Å“uvres de Montaigne, Marcile Ficin, Machiavel, Pierre Bayle, Plotin, Scaliger, beaucoup de Sénèque. Montesquieu possédait le Traité de l'harmonie de Jean-Philippe Rameau et les observations astronomiques de Tycho Brahé. Les lettres philosophiques de Voltaire côtoient les Å“uvres du compilateur Morhof. Montesquieu possédait quelques ouvrages d'alchimie, de démono- logie comme les traités de Kaspar Peucer, d'ésotérisme comme Tri- themius. Les récits de voyages sont bien représentés et il a pu s'informer sur l'Orient en lisant le Voyage en Turquie, en Perse et aux Indes de Jean-Baptiste Tavernier. Les nombreux ouvrages historiques sont répartis en régions du monde. On se prend à regretter que l'on ne dispose pas encore d'une analyse synthétique qui montrerait les stratifications successives de la culture de Montesquieu à partir de ses livres et de ses notes de lecture. Mais le beau travail de L. Desgraves et C. Volpilhac- Auger ouvre largement la voie à une telle recherche. Michel Espagne â–  Richard Weisberg Vichy, la justice et les Juifs, Paris, Éditions des archives contemporaines, 1998 (éd. américaine, 1996) ; traduit de l'anglais par Lise-Eliane Pomier et Yves Coleman, 266 p. Depuis quelques années, la question des responsabilités de l'État français dans les persécutions antisémites orchestrées par les nazis à l'époque de Vichy a fait l'objet d'une multitude d'articles et d'ouvrages. L'originalité du livre de Richard Weisberg, professeur de droit institutionnel à Yeshiva University (New York), tient au fait qu'il aborde ce problème en mobilisant des compétences de juriste qui font défaut, le plus souvent, aux historiens ordinaires. Il confirme l'hypothèse que d'autres chercheurs avaient développée antérieurement: la législation xénophobe et antisémite qui a contribué à la déportation (et à l'extermination) de 75000 Juifs de France, a suscité peu de résistances dans le monde des hauts fonctionnaires et des magistrats. L'auteur étudie de façon minutieuse comment les tribunaux ont appliqué la législation antisémite en privilégiant deux exemples. Tout d'abord, il montre comment la justice française a mis en Å“uvre la législation sur le statut des Juifs. Il insiste sur l'enjeu essentiel qu'a été la question de la charge de la preuve (qui est Juif? qui ne l'est pas ?) en soulignant que cette logique d'assignation identitaire a rencontré des résistances, y compris au sein de l'appareil d'État, l'action des tribunaux judiciaires ayant parfois freiné le zèle discriminatoire des tribunaux administratifs. R. Weisberg étudie aussi la manière dont la justice française a appliqué la législation pétainiste sur «l'aryanisation» de l'économie qui a conduit à la spoliation des biens juifs. Ces exemples débouchent sur la conclusion que le pouvoir pétainiste a agi avec une détermination allant souvent au-delà des exigences nazies. Pour R. Weisberg, l'une des raisons de cette radica- lité dans l'exclusion tient à l'interprétation religieuse (et non raciale) que le gouvernement de Vichy a donné à sa législation antisémite. Des groupes ethniques comme les Géorgiens mosaïques, les Djougoutes ou les Subbotniks - qui n'étaient pas considérés comme étant de «race juive » par les nazis - sont étiquetés comme étant de « religion juive» par Vichy et sont donc victimes, en tant que tels, de la politique d'exclusion décidée par le régime. Analysant les arguments développés par les juristes et les magistrats qui ont cautionné ces discriminations, R. Weisberg y décèle une façon d'interpréter les textes, enseignée dans les facultés de droit sous la IIP République, fortement influencée par une herméneutique empruntée à la religion catholique. «Il me semble évident, ajoute l'auteur, qu'une forme de rhétorique propre au catholicisme n'est pas étrangère à la facilité avec laquelle les lois raciales se sont imposées à une culture qui n'y était pas disposée auparavant » (p. 186). Cette affirmation mériterait certainement d'être discutée. Mais elle a le grand mérite de souligner que la politique d'exclusion propre au gouvernement de Vichy ne peut pas s'expliquer uniquement en se focalisant sur les événements de la période 1940-1945, comme le font la majorité des historiens français spécialistes de cette question. R. Weisberg nous invite à essayer de comprendre dans quelle mesure les raisonnements, les arguments, les justifications développés par les partisans de Vichy ont pu s'appuyer, moyennant toute une série de déformations et de manipulations, sur des catégories de pensée élaborées et fixées dans les décennies antérieures par la IIIe République. Gérard Noiriel â–  Jacques Commaille Territoires de justice. Une sociologie politique de la carte judiciaire, Paris, Puf, 2000,291 p. La carte judiciaire française se caractérise globalement par un immobilisme auquel la réforme de 1958, seule, fait exception. De manière générale, elle peut apparaître a priori comme le résultat d'une construction socio- historique dont les principaux artisans ont été, et demeurent, l'institution judiciaire et les différents gouvernements politiques qui se sont succédés. Cependant, si la production de politiques de justice touchant à la carte judiciaire semble reposer grandement sur l'action de ces deux protagonistes, elle ne peut réellement s'y réduire. Cet ouvrage se propose ainsi de restituer et d'analyser l'ensemble des mécanismes socio-politiques et les enjeux des projets de réformes de la carte judiciaire française de 1929-1930 jusqu'à nos jours. L'appellation «carte judiciaire», qui désigne communément la répartition des juridictions sur le territoire français, est écartée par l'auteur au profit du concept de « territorialisation de la fonction de justice» car celui-ci a le mérite de souligner que «dans le cadre de confrontations politiques [se joue] la définition d'une fonction centrale dans la régulation d'une société et la détermination de ses rapports aux citoyens [...] » et que, de ce fait, l'évolution de la répartition des juridictions sur le sol français n'est pas réductible a priori à un problème d'ordre purement organisationnel ou technique. Jacques Commaille ne s'en tient donc pas à une analyse de la «Justice» comprise strictement en tant qu'institution. Il propose au contraire, en élaborant les bases d'une sociologie de la fonction de justice, de dépasser les catégories communes afin d'envisager cette institution sous l'angle de son inscription dans des processus sociaux généraux. Franchissant largement les frontières de la seule analyse interne de l'institution, l'auteur intègre les différentes attentes sociales qui ont animé jusqu'à ce jour les réformes ou les projets de réforme touchant à la territoria- lisation de la fonction de justice - lesquelles consistent généralement en la suppression ou la création de juridictions. En matière de politique de justice, la tradition française de l'État jacobin se traduit par « une tendance lourde à la concentration» des juridictions et par une définition traditionnelle de la Justice comme détentrice d'une métaraison garante de l'ordre social. À cet égard, l'auteur souligne l'existence de deux grands modèles d'exercice de la fonction de justice qui constituent l'arrière-plan des différents débats et qui sont indissociables de conceptions politiques; d'une part, un modèle d'exercice comme « métagarant » du social et, d'autre part, un modèle d'exercice comme «opérateur» du social. À ces deux modèles sont associées respectivement deux conceptions de l'organisation politique ; la première se caractérise par un État central fort et un mode d'exercice du «haut vers le bas » (top down), la seconde, à l'inverse, se définit par son immersion dans le social et un mode d'exercice du «bas vers le haut» (bottom up). Dans la continuité des travaux historiques consacrés à la carte judiciaire française, J. Commaille constate la tendance à l'immobilisme de la Justice française en ce domaine et souligne le caractère exceptionnel de la réforme de la carte judiciaire en 1958, réforme qui constitue une figure presque archétypale de «régulation univoque». Selon l'auteur, cette désignation permet «de souligner l'existence d'une aspiration à la mise en Å“uvre d'une action politique volontaire, d'une réforme de la territorialisation de la fonction de justice comme expression d'une volonté politique dotée de toutes les caractéristiques généralement attribuées au concept de "politique publique" pour souligner le caractère linéaire, unilatéral et descendant de sa mise en Å“uvre » (pp. 85-86). À l'opposé, ce sont les manifestations de la régulation plurivoque qui sont rencontrées le plus fréquemment au cours de l'histoire de la territorialisation de la fonction de justice. Ce type de régulation politique désigne la diversité des acteurs qui jouent de leurs forces au sein de différentes instances, la pluralité des intérêts, des logiques et des modes d'action qui sont en jeu. Par exemple, les revendications des élus locaux ont consisté bien souvent à présenter la préservation des juridictions existantes et la spécificité de la justice rendue, comme les garantes d'une culture locale et, partant, d'une institution judiciaire efficace. De plus, J. Commaille met en avant le caractère évolutif de la régulation politique - il s'appuie alors sur les analyses développées dans l'ouvrage dirigé avec Bruno Jobert Les métamorphoses de la régulation politique - laquelle se caractérise aujourd'hui globalement par une rupture avec la vision étato-centrique traditionnelle et la démultiplication au niveau local des centres de décision. Ainsi, les formes actuelles des politiques de justice remettent en cause une vision politique de type top down. De façon générale, l'auteur pose un regard critique sur les agissements des différents acteurs de la territorialisation de la fonction de justice et, à travers une analyse empirique méticuleuse, parvient à mettre au jour la complexité des réseaux de relations et des systèmes d'interaction auxquels les divers acteurs politiques peuvent appartenir et prendre part. Si cette étude s'articule clairement aux travaux antérieurs de l'auteur - notamment Les métamorphoses de la régulation politique et L'esprit sociologique des lois. Essai de sociologie politique du droit - elle se fonde essentiellement sur l'analyse de matériaux empiriques. Ainsi, au fil de l'ouvrage, voit-on apparaître différentes situations concrètes de la territorialisation de la fonction de justice. La richesse des matériaux issus de la démarche empirique, centrée principalement sur les archives des projets de réforme, contribue à cet égard à la qualité de l'analyse - dont l'objet peut être considéré difficile à saisir empiriquement. En outre, l'étude proposée a une dimension macrosociologique comme en témoigne la volonté de « rechercher le sens des processus sociaux généraux» participant de la territorialisation de la fonction de justice, tels la recomposition du contrôle social, les métamorphoses de la régulation politique et la redéfinition du territoire. De façon générale, le grand intérêt de l'ouvrage est d'éclairer des enjeux politiques, institutionnels, sociaux et économiques, ainsi que leur évolution au cours de l'histoire récente, ce qui permet de déterminer les conditions actuelles d'une réforme globale de la carte judiciaire. Alexandre Mathieu-Fritz â–  Bénédicte Zimmermann, Claude Didry et Peter Wagner (éd.) Le travail et la nation, histoire croisée de la France et de l'Allemagne, Paris, Éditions de la Maison des Sciences de l'Homme, 1999,402 p. Comment articuler le travail et la nation? Quel «avenir» pour le travail ? Cet ouvrage collectif, édité par Bénédicte Zimmermann, historienne à l'École des hautes études en sciences sociales, Claude Didry, sociologue au CNRS et Peter Wagner, sociologue à l'Institut universitaire européen de Florence et à l'université de Warwick, apporte une contribution originale et riche, en termes de contenu et de méthode, à la discussion contemporaine, idéologiquement très marquée, sur la « mondialisation » et «l'avenir du travail». Au lieu de considérer l'État-nation comme le cadre normatif des pratiques du travail, les auteurs affrontent le double défi de dénaturaliser et d'historiciser son apparition et de montrer sa construction sociale au sein des activités de production individuelles. Ils questionnent le point de départ du débat actuel, c'est- à-dire l'acceptation généralisée du paradigme de l'État-nation comme cadre d'action naturalisé des institutions du travail. Les trois parties de l'ouvrage (« La nation comme ressource pour l'organisation des pratiques» ; « Registres de l'action publique et institutions du travail» ; « Qualités des produits et conventions du travail») déclinent chaque fois le même objet d'une manière particulière: la constitution des cadres étatiques nationaux, l'action publique et les situations de travail. Ainsi, la nation apparaît comme l'aboutissement de formes de coopération dans l'histoire de l'État et des identités régionales (Angelo Pichierri, ch. i), comme cadre de l'action économique en France et en Allemagne au moment de la Première Guerre mondiale (C. Didry et P. Wagner, ch. il), comme facteur d'hétérogénéité de la statistique économique en France et en Allemagne entre 1914 et 1950 (J. Adam, ch. m), comme contexte culturel du droit du travail (Ulrich Miickenberger, Alain Supiot, ch. iv) et comme producteur de contingence socioculturelle de la formation professionnelle (Jurgen Schriewer et Klaus Harney, ch. v). L'action publique est l'objet de l'histoire de la protection sociale (Didier Renard, ch. vi, Sandrine Kott, ch. vu) et du chômage (B. Zimmermann, ch. x). La nation comme ressource pour les individus ressort de l'histoire du Paquebot (Alain Dewerpe, ch. xi), du moteur Diesel (Mikael Hard et Andréas Knie, ch. xn), des formulaires l'évaluation du personnel (Normand Filion, ch. xm) et du programme Airbus (Robert Salais, ch. xrv). Une multitude de points de vue croisés montrent, sur une période relativement longue, la genèse de l'État-nation en France et Allemagne: celui-ci repose sur la nationalisation de la régulation des pratiques économiques et la naissance simultanée de l'État- providence, sous l'influence du mouvement ouvrier et des réformateurs sociaux à partir du tournant du siècle. Sa mise en pratique s'appuie sur la manière dont les personnes mobilisent l'État au travail. Il est important de retenir dans ce contexte que le travail est défini «comme une activité orientée vers la réalisation de produits, et comme une dimension anthropologique de participation au bien commun». La démarche heuristique fait apparaître les enjeux de la discussion actuelle sous un autre jour. Par exemple, alors que la question de l'efficacité économique se posait il y a un siècle en termes d'homogénéisation des pratiques socio-économiques locales au sein d'un espace national, celui-ci est considéré à l'époque actuelle par certains comme le garant de la diversité de ces dernières face à la réglementation européenne, ou par rapport à une «mondialisation» des pratiques économiques. La démonstration du recouvrement de réalités historiques différentes par des mêmes termes (dans un cas l'État-nation est interprété comme un danger pour la diversité d'espaces locaux, dans un autre comme le garant d'identités nationales), permet au lecteur de prendre de la distance par rapport aux enjeux idéologiques de la discussion actuelle et de se former sa propre opinion. Un autre point de méthode fort, qui complète la multiplication des échelles d'analyse au sein de chaque société et une perspective historique large, est l'usage de la comparaison internationale. Loin de viser la mise en évidence point par point des différences ou similitudes de propriétés nationales naturalisées, le regard croisé porte sur l'interpénétration des deux espaces socio-économiques, par exemple autour de certains produits, comme le moteur Diesel. M. Hard et A. Knie (ch. xu) montrent, à propos de cette production dans les années 1920 et 1930, la mise en place d'une forme de division du travail historique entre les entreprises françaises et allemandes. Dans ce modèle de coopération, encore actuellement en vigueur pour les voitures de tourisme, les premières assurent la diffusion du produit tandis que les secondes définissent «les règles grammaticales» de base, c'est-à-dire les normes techniques du produit. La microhistoire de ce produit fait apparaître à la fois le flou entre les frontières nationales et les spécificités des deux modes de production nationaux. Ainsi, bien qu'exploitée pour la première fois en Allemagne dans les ateliers de construction mécanique d'Aug- sburg sous la direction de Rudolph Diesel, la théorie du «cycle réversible idéal», sur laquelle se fondent ses essais pratiques, a été découverte par un Français, Sadi Camot. D'ailleurs, R. Diesel lui-même est né à Paris en 1859 et a dû quitter la France à la veille de la guerre franco-allemande. L'identité nationale de ce produit est difficile à déterminer. En revanche, sa longue histoire montre l'émergence et le maintien des pratiques d'ingénieurs différentes. Tandis que cette catégorie professionnelle a fait en France preuve de pragmatisme, c'est-à-dire d'une recherche de solutions simples et faciles à vendre, inspirées en partie d'inventions étrangères, elle pratique en Allemagne le purisme et le repliement sur ses propres règles. Contrairement à la France, la diffusion de voitures Diesel sera empêchée en Allemagne par cette attitude jusqu'au lancement de la production pour la guerre. Ce cas particulier montre à titre d'exemple l'intérêt d'une compa¬ raison internationale entre la France et l'Allemagne : en prenant comme point d'entrée de la comparaison un produit spécifique, les auteurs parviennent à mettre en évidence les particularités des deux «mondes de production », qui sont liées au poids respectif et au mode d'intégration du groupe social des ingénieurs dans les deux sociétés. Ces différences «sociétales» aboutissent à une forme de division du travail autour du même produit entre les deux pays. Cet exemple manifeste d'une manière particulièrement claire l'extrême proximité entre France et Allemagne, y compris au niveau des trajectoires individuelles, malgré la persistance de pratiques nationales spécifiques (de production, de division du travail, de mode d'intégration des groupes sociaux, etc.), rendues visibles par la comparaison. Finalement, c'est cette contiguïté sociale et historique même qui permet d'éclaircir les spécificités nationales des deux pays, qui se reflètent et parfois se complètent. Isabel Georges â–  Vincent Dubois et Delphine Dulong La question technocratique. De l'invention d'une figure aux transformations de l'action publique, Strasbourg, Presses universitaires de Strasbourg, coll. «Sociologie politique européenne», 1999,253 p. Remettre la question technocratique sur l'agenda scientifique, tel est l'objectif de cet ouvrage collectif dirigé par Vincent Dubois et Delphine Dulong. Catégorie habituelle de l'entendement politique mais aussi catégorie floue et disqualifiante, la notion de technocrate a été rejetée par les sciences sociales. Pour en faire un objet de recherche légitime, deux niveaux d'analyse ont été privilégiés dans cet ouvrage : celui des usages sociaux et politiques d'un label le plus souvent apposé comme stigmate, et celui des transformations des pratiques politiques et de la morphologie des groupes dirigeants dans lesquels ces usages sont inscrits. Organisé autour de ces deux axes, La question technocratique rassemble treize contributions de politistes, historiens et sociologues, issues d'un colloque organisé à l'Institut d'études politiques de Strasbourg en novembre 1997 par le Centre de recherche politique de la Sor- bonne (CRPS-Paris I) et le Groupe de sociologie politique européenne (CSPE-IEP Strasbourg). C'est à partir de travaux portant sur des périodes historiques différentes (de l'entre- deux-guerres à aujourd'hui), se focalisant sur des objets variés (du mouvement américain de la Technocracy à la Commission européenne en passant par l'administration française), que l'ouvrage revient sur l'histoire de la thématique technocratique et l'élaboration des politiques se fondant sur la revendication d'une compétence technique. Jacques Lagroye, qui introduit la première partie de l'ouvrage, souligne qu'«à chaque configuration historique correspondent "ses" technocrates» (p. 13) : la terminologie différenciée (ratio- nalisateur, organisateur, planificateur, manager, expert, eurocrate, etc.) renvoie à différents groupes de technocrates (ingénieurs, patrons, intellectuels, économistes, hommes politiques, etc.) porteurs de projets divers et associés à des institutions spécifiques (les comités d'organisations, les comités interministériels, les organismes de la statistique, la Commission européenne, etc.). Ainsi, «si tous les technocrates entendent bien "rationaliser" l'organisation politique, économique et sociale, s'ils prônent la "modernisation" et vantent l'efficacité de la technique, s'ils affichent méfiance et mépris à l'égard des partis, des passions politiques et des verbo- crates, ils ne donnent pas à ces termes et à ces attitudes le même sens» (p. 14). L'invariant entre ces figures est plutôt à rechercher dans une homologie de positions. La deuxième partie de l'ouvrage, présenté par Bruno Jobert, porte sur les lieux, les modalités et les enjeux de la «technicisation» de l'action publique. À travers l'analyse de différents «secteurs» (la famille, l'emploi, l'environnement, la culture), de différents domaines (la Commission européenne, la politique municipale) ou encore d'un moment politique fort (les ordonnances de 1958), les auteurs «cernent des processus qui se fondent sur une forme spécifique de mobilisation des savoirs pour assurer le pouvoir d'une fraction de l'élite dirigeante sur un domaine particu¬ lier» (p. 131). À travers ces cas, on perçoit ce qui les différencie ou les rapproche des bureaucrates (selon le modèle de Max Weber) - une proximité à la production scientifique, la promotion d'une vision horizontale et prospective, la connaissance des langages et coutumes du domaine concerné - et comment leur apparition induit et traduit des transformations de la structure politique. Alors que certaines contributions «voient dans la technicisation un moment singulier de reconnaissance et d'incorporation des nouvelles élites professionnalisées », note B. Jobert, d'autres «mettent l'accent sur le processus de traduction, d'hybridation de savoirs et de monopolisation de l'information pertinente» (p. 135). Si, dans l'économie du livre, on aurait aimé davantage d'analyses transversales dans des introductions plus développées ou dans une conclusion générale, il faut souligner la cohérence d'ensemble de cet ouvrage composite: chacun des auteurs, avec son objet propre et circonscrit, contribue à reposer la question technocratique et à lui donner une actualité en termes de recherche. Fabienne Pavis â–  Louis Chauvel Le destin des générations. Structure sociale et cohortes en France au XXe siècle, Paris, Puf, 1998,301p. Ambitieux programme que celui de Louis Chauvel dans cet ouvrage: relire l'évolution de la structure sociale française au XXe siècle sous l'angle des générations. En quoi l'appartenance à une cohorte de naissance donnée a-t-elle déterminé pour partie le destin social individuel au cours de la période? Poser une telle question nécessite tout d'abord de clarifier nettement l'outil «cohorte». L'analyse des différents groupes sociaux en fonction de l'année de naissance de leurs membres ne constitue pas une innovation. Près de vingt ans de macrosociologie quantitative ont nourri de manière intense la littérature française en ce domaine, en indiquant la force des analyses générationnelles. Le destin des générations se présente comme un brillant aboutissement de ce champ de la recherche, qu'il prolonge de manière stimulante grâce à une grande rigueur conceptuelle. Dans une longue introduction (28 pages), l'auteur prend le temps nécessaire à la clarification des termes et concepts qu'il utilisera par la suite. Changement social, cohorte et génération, strate et classe font ainsi l'objet de nettes mises au point. Une annexe méthodologique offre par ailleurs une explicitation de l'analyse des cohortes et de son évolution. Interroger la succession des générations constitue par ailleurs un programme de recherche périlleux, en ce sens qu'une telle analyse risque de réduire les positions sociales à la seule année de naissance, d'uniformiser les expériences sociales des membres d'une même cohorte. Pourtant, une «loi du progrès générationnel» (p. 6) semble bien exister, même si celle-ci connaît des exceptions: être né plus tard que ses aînés constitue une chance, par le simple bénéfice des progrès de la société dans son ensemble, en matière de soins, d'accès aux diplômes, etc. Qu'en est-il en situation de récession économique ? L. Chauvel assume pleinement le risque énoncé, et la première partie de son livre constitue un véritable tour de force en ce sens que l'auteur utilise la méthode cohortale pour affiner et prolonger l'analyse des catégories sociales. Il démontre ainsi que la «décade dorée» (1965-1975) ne peut être vue comme ayant favorisé une « moyennisation » de la structure sociale, pas plus qu'il n'existe un éventuel «écartèlement de la classe moyenne» ou une «aspiration vers le haut» de l'ensemble des strates. L'évolution est complexe, et l'auteur met en évidence un double mouvement «d'aspiration vers le haut d'une partie du salariat, et, simultanément, d'aspiration vers le bas d'une partie des catégories populaires» (p. 47). L'extension du salariat moyen et supérieur ainsi que l'ascension sociale des cadres ne constituent spécifiquement le destin que d'une génération, celle dont les membres sont nés au cours des années 1940. L'année 1950 marque une rupture, à partir de laquelle les nouvelles cohortes connaissent une évolution plutôt défavorable de leur situation en regard de celle de leurs aînés, de même que les générations nées avant guerre ont peu bénéficié de la croissance des Trente glorieuses. Ici apparaît toute la richesse de la variable cohortale qui, loin de lisser la structure sociale derrière l'appartenance générationnelle, permet de révéler la subtilité des processus de stratification. La cohorte constitue ainsi «le grain du sablier social» (p. 92). Ces mises au point effectuées, l'auteur peut s'attacher à analyser dans les deux autres parties le véritable objet de l'ouvrage (dont le titre ne rend par ailleurs pas compte): comment la «rupture » économique que constitue la fin de la période de croissance a-t-elle modifié la structure sociale ? Dans la seconde partie, L. Chauvel recherche ainsi les causes de la rupture dans le rythme d'amélioration du destin des cohortes successives. L'accroissement du niveau scolaire et les mouvements de valorisation/dévalorisation des titres ne sont tout d'abord pas linéaires, de même que la répartition du capital scolaire crée rapidement une hiérarchie dans l'accession aux différentes positions sociales des membres d'une même cohorte. L'inégalité des chances d'accès à l'éducation et aux diplômes marque durablement les destins individuels, puisqu'elle se concrétise par une entrée sur le marché du travail dans une conjoncture donnée. Que cette dernière soit positive ou négative, elle induit un type d'évolution probable de la carrière professionnelle de chacun. Cette «temporalité cohortale du système de stratification sociale» (p. 147) impose, selon l'auteur, une analyse critique des politiques d'éducation et de recrutements. Leurs manques en visées de long terme ne font en effet que renforcer les inégalités cohortales. Dans une troisième et dernière partie, L. Chauvel élargit l'analyse des catégories sociales, afin d'appréhender les conséquences de la rupture économique en termes de niveaux et de genre de vie, de mortalité et de mobilité sociale. Le constat est amer: le «bond en avant» des générations nées dans les années 1940 fut exceptionnel, et ne se reproduira vraisemblablement plus. Pour les cohortes qui entrent aujourd'hui sur le marché du travail, les déclassements sociaux se généralisent, allant de pair avec une stagnation du pouvoir d'achat et de l'accès aux loisirs, et une élévation du taux de suicide. «Le mythe de l'éléva¬ tion perpétuelle pour tous aura vécu» (p. 231): il fut celui d'une génération. Toutefois, sa pré- gnance sur l'imaginaire collectif tend à masquer les nouvelles formes de conscience sociale propres aux générations confrontées à la crise (on peut, sur ce point et sur d'autres, consulter fort utilement le récent ouvrage de Christian Baudelot et Roger Establet, Avoir 30 ans en 1968 et en 1998). On pourra regretter une tendance de l'auteur, légère mais récurrente, à généraliser les expériences sociales des membres d'une génération donnée à partir de quelques phénomènes ou événements. De même, le recours régulier au revenu tend à ériger cet indice de niveau de vie en indicateur par trop systématique de la « valeur sociale » des différents groupes sociaux. Ces défauts n'amoindrissent pas pour autant l'ampleur du travail effectué, et la vigueur des analyses de l'auteur qui s'inscrivent pleinement dans l'actualité intellectuelle et politique. L'ouvrage de L. Chauvel peut être in fine perçu comme une invite à l'analyse des solidarités intergéné- rationnelles. Si la méthode cohortale insiste sur le «cloisonnement entre les générations » (p. 200), et si l'un des apports magistraux de l'ouvrage est de mettre en lumière l'unicité de l'expérience collective rencontrée par chaque cohorte, reste alors à la sociologie à comprendre comment les solidarités s'établissent entre cohortes, et à la société dans son entier à se montrer apte à penser l'avenir de ses enfants. Nicolas Renahy

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