Fabrique des lieux
Aous habitons nos «lieux» comme si de rien n'était. Aussi, en les faisant voir
comme le sédiment d'un passé enfoui, comme le résultat d'une genèse temporelle
que, de prime abord, ils dissimulent, le dossier présenté ici cherche-t-il à soulever la question
croisée de la fabrique des lieux par l'appel à la mémoire et de la fabrique de la
mémoire par l'écriture des lieux.
Ce que les auteurs veulent montrer, en effet, c'est que l'identité des communautés engagées
dans la compréhension de soi se forme au croisement d'une quadruple genèse : l'his-
toricisation des lieux à Barcelone (le choix calculé du «bon» passé et sa nomination
publique), le savoir qui en élabore une connaissance rationnelle en Californie (la modélisation
cartographique et la vérité d'échelle), le travail de la mémoire qui manipule leurs
«vraies» fondations à Sarreguemines (le récit remanié à la gloire de l'entreprise), les mises
en forme rituelles qu'ils appellent à Meaux (le spectacle des dates et des faits, des hommes
et des actes).
Ainsi pas de heu sans une mémoire qui, ramenant par le récit le fil de son origine pour
en lever l'oubli, cible les emblèmes de son histoire, retouche les limites géographiques de
son aire officielle, suggère son authenticité en évoquant sa pérennité, scande ses moments
constitutifs et ses temps «forts».
Le lieu et la mémoire en effet se nouent l'un avec l'autre comme les deux faces complémentaires
d'une réalité sociale territorialisée et différenciée, généalogiquement et collectivement
organisée et, de ce fait, incommensurable à tout autre. L'un et l'autre se réfèrent
continûment aux témoins passés inscrits dans le paysage et la culture - vestiges, traces,
objets, statues, monuments pour le lieu, et documents, archives, cartes, Å“uvres, récits pour
la mémoire. Ces témoins «patrimoniaux», sortes de legs disponibles pour tous, sinon intelligibles
par tous, offrent aux contemporains de possibles fils conducteurs pour se saisir des
ruptures politiques qu'ils signent et des renaissances culturelles qui les marquent (Barcelone),
des changements de perception dont ils procèdent (Californie), des événements fondateurs
qui les légitiment (Sarreguemines), des figures locales ou nationales qui les honorent
(Meaux). Le lieu identifié répond alors à l'image - paradoxale - d'une ligne du temps
le long de laquelle circulerait librement la mémoire de son groupe social dans cette tension
créatrice, sans cesse re-jouée ou ré-écrite, qu'elle entretient entre le présent et le passé. La
mémoire du flux temporel se porte tout simplement garante de l'identité du lieu. La
mémoire repose dans le lieu et l'habite. Le lieu repose dans la mémoire et l'informe.
Mais si le lieu allié à sa mémoire forme une synthèse socio-historique spécifique, toujours
originale, c'est qu'en elle s'entrecroisent étroitement des éléments objectifs et assignables,
et des éléments fictionnels et libres. Aussi, en (se) jouant des faits et de leur libre
interprétation, certains acteurs - hommes politiques et chefs d'entreprise, savants et
explorateurs, historiens et artistes créateurs, professionnels des faits patrimoniaux et amateurs
d'érudition locale... - cherchent-ils, en de certaines conjonctures précises, à disposer
du lieu de mémoire comme d'un support de multiples investissements politico-culturels et
comme d'un vecteur de diverses manipulations symboliques.
Dans cette intention, le renouveau des opérations festives de commémoration publique
prend un relief et un éclat propres. Il requiert, en effet, une triple légitimation, celle qui
adhère au sentiment populaire d'appartenance identitaire, celle qui surmonte le brouillage
des repères anciens liés au brassage démographique ou aux changements sociaux, enfin
celle qui se tient ferme sur l'horizon des récits érudits ou des recherches savantes. Ainsi,
heu et mémoire forment-ils des points d'appui indispensables non seulement à la recomposition
des mondes qui nous rassemblent, mais encore à la re-configuration d'univers de
sens qui puissent continuer à nous parler, à la manière d'un message transmis de génération
en génération, comme indifférent à l'usure des siècles.
Mêlé aux divers processus de «fabrication» des lieux, le jeu social qui se trame autour
de fragments d'histoire de diverses sources conduit tour à tour à masquer et à montrer, à
censurer et à exalter, à occulter et à exhiber, à dissimuler et à célébrer... une histoire ténue,
irrémédiablement morcelée. Certes, il est habituel de rappeler que le travail de la mémoire
règle d'en haut, en quelque sorte, l'image du présent qui en procède et que, au total, l'histoire
passée «juge» l'histoire présente et l'oriente. Pourtant, seule cette dernière, comme
réceptacle de la première, est en mesure d'en cristalliser le contenu en le dotant d'un sens
où les contemporains, aspirant à la mise en fête de leur passé propre, puissent se reconnaître.
Si la mémoire est indispensable à toute reconnaissance, le lieu, pour sa part, l'est à
toute représentation.
L'ensemble des contributions du dossier est à la fois dilaté dans l'espace (Barcelone,
Californie, Sarreguemines, Meaux) et étiré dans le temps (xvr^-xviir2 siècle/première et
deuxième partie du xixe siècle/dernier quart du xxe siècle). Toutes reposent sur une lecture
du passé qui, en chaque cas, entrecroise l'histoire et la fiction, le fait et son interprétation,
le logos et le muthos. Toujours élaboré avec une certaine distance - idéologique et
politique, esthétique et scientifique - le récit historique cherche à donner au passé contingent
la forme d'une nécessité vraisemblable dont l'intrigue puisse être transmise, voire partagée
au-delà des frontières du lieu. Dans certaines circonstances, il «force» ainsi le passé
à se «déréaliser» pour s'élever au plan d'une histoire à visée universelle.
Les quatre contributions n'ont pas à s'enchaîner chronologiquement. Elles déploient
plutôt le dossier sous la forme de quatre tableaux successifs. Leur lien est tissé par les
interventions matérielles et symboliques de divers acteurs - notables et entrepreneurs, historiens
et géographes, érudits et médiateurs culturels. Ces derniers consolident peu ou
prou leur type de domination par la maîtrise de l'histoire des lieux où, en temps normal,
s'éprouve leur influence sociale, politique, religieuse, où s'exercent leur pouvoir et leur
savoir, où se focalise leur activité productive, où se manifeste leur création symbolique.
Stéphane Michonneau, met d'abord en relation la faiblesse du processus de construction
nationale en Espagne avec l'émergence d'une société commémorante à Barcelone
nourrie de Renaixença espagnole (le libéralo-provincialisme des années 1860). Il décrit
l'incorporation de l'identité catalane à une histoire officielle de la ville de Barcelone
par le travail de mémoire entrepris par la bourgeoisie notabiliaire dans un contexte de
révolution industrielle. Les enjeux économiques et les conflits politiques qui poussent
les notables catalans à doter la ville d'un passé national inspiré d'une histoire glorieuse
à connotation médiévale, donnent son sens et sa portée à l'établissement d'une nomenclature
officielle des noms de rues. Grâce à elle, l'historien Victor Balaguer inscrit les
hommes, les faits et les dates de l'histoire libéralo-provincialiste de la Catalogne dans le
processus global de nationalisation de l'Espagne. Dans la même veine, de tels enjeux
éclairent, voire expliquent la multiplication des actes publics de commémoration,
l'ostentation physique d'une identité catalane intégrée, à travers l'érection de monuments
(avec livres de dons et mobilisation de souscripteurs), les rassemblements musicaux
à but patriotique, les manifestations festives qui, tels les jeux floraux de 1859, réactivent
d'anciennes joutes poétiques médiévales. De la sorte, le travail de la mémoire
d'un groupe social dominant stimule la conscience commune d'une spécificité de la province
catalane intégrée à la nation espagnole.
Annick Foucrier, de son côté, part d'un socle de croyances relatives à l'existence
d'une prétendue «île de basse Californie» librement et approximativement cartogra-
phiée par des missionnaires carmes espagnols au xvie siècle, et dont la diffusion en
Europe va lancer, durant deux siècles au moins, la fondation de nouveaux comptoirs,
hollandais en particulier, l'élargissement de nouveaux espaces d'évangélisation. Située
entre le XVIe et le xvme siècles, sa recherche reconstitue les conditions d'émergence d'un
discours « éclairé » accréditant, a contrario, le statut réel de péninsule de la Californie et
sa représentation cartographique exacte. Or comment la transition de l'île - entité
mythique - à la péninsule - espace déduit - s'est-elle effectuée ? Quels acteurs en furent
les protagonistes à la fois in situ et dans les centres européens - hollandais et parisiens -
où s'inventaient un usage méthodique de la cartographie et les principes de la géographie
scientifique au tournant du xvme siècle? En focalisant le regard sur l'action du
missionnaire jésuite et explorateur Eusebio Francisco Kino dans les années 1690,
l'auteur montre comment, par ses voyages, ses fondations de mission, ce dernier finit
par trouver la preuve que la Californie est une péninsule et non pas un île. Les contacts
du jésuite avec les indiens qui, ignorants des techniques de navigation, transportent par
voie de terre «les coquillages bleus», objets de parure et d'échange, entre la côte du
Pacifique et l'Arizona, le conduisent à la conclusion de l'existence d'un lien continu de
terre entre les deux aires. Cet «argument», parvenant sur la table de travail de l'académicien
Claude Delisle, lèvera ses derniers doutes pour établir, depuis l'Europe, la
«vraie» cartographie de la Californie, celle qui, en s'inscrivant dans le mouvement des
Lumières, va s'imposer comme la première authentique.
Ces deux cas, très différents, méritaient pourtant d'être rapprochés. Dans l'un et
l'autre, en effet, le lecteur se trouve placé en face de modes spécifiques de temporalisa-
tion et de chronologisation. La renaissance de l'identité catalane à Barcelone jette les
bases de son attachement à la nation espagnole, tandis que la délimitation rationnellement
déduite de la péninsule californienne fonde son histoire propre, c'est-à-dire détermine
son poids économique et justifie sa réalité politique à venir. Les deux études suivantes
portent sur des initiatives généalogiques et patrimoniales prises d'une part par une
lignée de chefs d'entreprise à Sarreguemines au cours du xixe siècle et, d'autre part, par
des notables et responsables politiques à Meaux à partir des années 1980.
Philippe Hamman décrit dans quelles conditions se construit, dès la première moitié
du xixe siècle, l'histoire officielle d'une entreprise porcelainière de Sarreguemines par
la mise en « intrigue » d'une seconde fondation. La délimitation de son « authentique »
passé se fonde sur l'instauration d'un «auguste» ancêtre qui n'est ni historiquement ni
juridiquement le fondateur et propriétaire originel (à savoir un certain Nicolas-Henri
Jacobi) mais bien son successeur - son repreneur, non son héritier - François-Paul
Utzschneider. Ce jeu de manipulation du passé par césure de l'origine réelle s'effectue,
après coup, au moment où l'entreprise céramique se hisse à l'avant-garde industrielle
du temps sous l'autorité du successeur de F.-P. Utzschneider, à savoir le baron
Alexandre de Geiger qui, entre 1836 et 1870, se perçoit comme son premier légataire
et se présente comme son digne continuateur. Une telle re-configuration des faits se
donne à lire dans le récit officiel de la «bonne» temporalité de l'entreprise. De ce fait,
elle ouvre l'ère des effervescences collectives et de leurs discours performatifs, lesquels,
à plusieurs reprises au cours du siècle, scanderont la vie de la communauté de
travail en cherchant à la souder avec elle-même autour du chef. La commémoration
de l'Å“uvre accomplie jadis par l'«auguste» Utzschneider dessine en creux l'auto-
célébration des succès économiques que l'entreprise poursuit dans son sillage avec
les Geiger, père et fils.
Dans le dernier texte du dossier, Gilles Laferté prend appui sur la description du
spectacle historique de Meaux. Depuis sa création en 1982, cette manifestation met en
scène, chaque année, dans l'enceinte de la cité épiscopale et à l'ombre de la cathédrale
de Bossuet, les fragments les plus connus ou les moments les plus grandioses de l'histoire
de la ville. Outre la mobilisation des centaines de figurants bénévoles meldois
qu'il occasionne, ce spectacle cherche à dessiner un nouveau type de scénographie par
rapport au «son et lumière», tend à s'institutionnaliser comme «un modèle national»
d'histoire locale, et, de la sorte, à faire école, puis à s'exporter légitimement sur un
«marché» de produits «culturels» où, déjà, la concurrence s'aiguise entre les succès
réputés du genre (le Lude, plus ancien, qui a servi d'inspirateur, le Puy du Fou...
d'autres sites encore en France et à l'étranger). L'auteur voit dans cette manifestation
l'enracinement communautaire et la mise en œuvre festive d'une politique de munici-
palisation et de patrimonialisation de la culture dont la municipalité de gauche élue en
1977 a jeté les bases. Au cours du temps, d'un côté le spectacle sédimente ses fondements
par l'usage de conventions et de stéréotypes partagés, et, de l'autre, il se réoriente
« idéologiquement » dans les linéaments complexes de débats internes. En redéfinissant
son rapport à la mémoire des lieux, il soulève des conflits d'interprétation
au sein desquels les frontières du scientifique, du politique et de l'économique ne parviennent
pas à se démêler, encore moins à faire front pour juguler les formes spontanées
d'érudition et d'autodidaxie. Fabricateur et, pourrions-nous ajouter, bricoleur de
mémoire, ce travail collectif ressemble à un miroir que la cité se donnerait à elle-même
et qu'elle voudrait donner d'elle à l'extérieur. Au-delà, on comprend pourquoi le
contrôle du « symbolique » est, localement, une affaire éminemment « sérieuse ».
Ainsi, les récits - par les formes d'intrigue qu'ils développent - tiennent un rôle essentiel
dans la fabrique des lieux... À la manière de cérémonies d'écriture, ils délivrent un
sens, récapitulent un ordre. En eux se croisent à volonté le muthos et le logos. Enfin,
l'enjeu plus profond qu'ils recouvrent tient, sans doute, en cette simple question: mais qui
pourra dire, une fois pour toutes, « le vrai » ?
Yvon Lamy