LA PREUVE PAR
LES COQUILLAGES
BLEUS:
LA CALIFORNIE
(XVF-XVIIP SIÈCLES),
ÎLE OU PÉNINSULE?
Annick Foucrier
Carte 1 : Les Californies
et la Sonora, carte reconstituée
par l'auteur. Réalisation graphique
Daniel Tingry.
Il y avait, à la droite des Indes, tout près du
Paradis Terrestre, une île appelée Californie.1 »
Cette déclaration est tirée du tome V des
aventures d'Amadis de Gaule, Las Sergas de Esplandian
(les exploits d'Esplandian), publié en 1521 par
Garci Ordônez de Montalvo. Le livre connaît un succès
considérable dans toute la chrétienté. Les conquistadors
qui abordent l'Amérique font de cette Å“uvre de fiction
une des clés de leur compréhension du Nouveau Monde.
Rappelons d'abord quelques repères. C'est en 1519,
après avoir traversé le continent, qu'Hernân Cortés arrive
à une mer (le golfe de Californie) qu'il appelle mer
Vermeille, par référence à la mer Rouge de la Bible. À
1. Il s'agit de la basse Californie
(qui fait actuellement partie
du Mexique) et de la Californie
des États-Unis, séparées
par la conquête américaine en 1848.
2. Warren Cook, Flood Tide of Empire:
Spain and the Pacific Northwest,
1543-1819, New Haven and London,
Yale University Press, 1973, p. 5.
3. Les Anglais l'appelaient passage
du Nord-Ouest. On croyait qu'une
voie d'eau permettait de traverser
le continent américain en évitant
le cap Horn. Navigateurs et explorateurs
ont cherché ce détroit du xvr=
au xixe siècle.
4. L'étude du mythe a suscité
une abondante production.
Voir par exemple, Dora Beale Polk,
The Island ofCalifornia : A History
ofthe Mylh, Lincoln, University
of Nebraska Press, 1991.
l'horizon, il aperçoit une terre qu'il suppose être une île et
qu'il nomme Californie. Il aborde sur les côtes que nous
appelons basse Californie en 1535. En 1539, le capitaine
espagnol Francisco de UUoa navigue vers le nord dans la
mer Vermeille. Il constate que les côtes se rapprochent,
que la sonde indique de moins en moins de fond. Tout
prouve que la Californie est une péninsule. En 1542, Juan
Rodriguez Cabrillo atteint la baie de San Diego, et les îles
de Santa Barbara. À partir de 1565 le galion de Manille
revient par une route très septentrionale mais se contente
de longer les côtes de la Californie. C'est à peu près tout.
Le xvie siècle est pauvre en informations. Le gouvernement
espagnol a fait du secret géographique la pierre de
touche de la protection de ses intérêts commerciaux à travers
l'océan Pacifique. Les cartes sont traitées comme des
secrets d'État. Les renseignements recueillis au cours des
expéditions du XVIe siècle sont rassemblés sur une carte,
le Padron Real, conservée sous bonne garde à Séville, et
dont seules des portions limitées sont copiées2. Il faut
attendre la fin du siècle et la menace représentée par les
incursions anglaises (Francis Drake en 1578-1580, Thomas
Cavendish en 1586-1588) pour que des expéditions
soient organisées. Les Espagnols prennent conscience que
le secret ne les protège plus suffisamment et que si le
détroit d'Anian existe3, il devient urgent de le trouver
avant leurs rivaux. Ces expéditions sont cependant de
faible ampleur. En 1595, Sébastian Cermefto fait naufrage
près de San Francisco alors qu'il cherche en revenant des
Philippines un lieu susceptible de devenir un port ;
Juan de Onate traverse le Nouveau-Mexique de 1596
à 1605; Sébastian Vizcaino longe à son tour les côtes de
Californie (basse et haute) en 1602.
Le changement de vice-roi conduit ensuite à l'abandon
des projets de colonisation vers le nord, au grand dam des
partisans de l'expansion, en particulier des religieux désireux
de convertir les indigènes. Ils trouvent de nouveaux
arguments dans la réinterprétation des rapports des précédentes
expéditions. C'est ainsi que le mythe de l'existence
d'une grande île de Californie et d'un passage entre
l'Atlantique et le Pacifique connaît un renouveau4.
Plutôt que de suivre les évolutions du mythe, je m'intéresserai
ici à ses conséquences, aux enjeux de la construction
d'un savoir géographique et de sa transcription cartographique
à travers les lieux et les milieux concernés. Il
s'agit d'étudier dans la longue durée les origines de la
révolution cartographique du temps des Lumières, à partir
d'un exemple situé aux marges du monde connu. J'exposerai
d'abord les causes de la représentation erronée de la
Californie et de sa permanence, puis la recherche de
vérité, sur le terrain en Amérique, et en Europe dans les
lieux de production des cartes5.
La genèse d'une erreur
Au xvie siècle, la Californie apparaît sous la forme
appropriée d'une péninsule, par exemple en 1597 sur la
carte de Cornélius Wytfliet, « Granata Nova et
California»6. Pourtant, au siècle suivant, elle prend sur les
cartes européennes la forme d'une île, et il faut attendre
le milieu du xvme siècle pour que cette erreur soit définitivement
reconnue pour telle7.
Cette nouvelle image est appuyée sur l'interprétation
par le père Antonio de la Ascension, un religieux carme
qui accompagnait l'expédition dirigée par S. Vizcaino
comme cartographe et qui se trouvait à Monterey en
décembre 1602, des rapports de deux navigateurs au service
de la couronne espagnole, Juan de Fuca (1592) et
Martin de Aguilar (1602)8. L'un parlait d'une grande
ouverture sur la côte ouest, l'autre d'une île au nord du
cap Mendocino. En 1620, désireux de promouvoir l'organisation
de nouvelles expéditions vers le nord et la Californie,
le père A. de la Ascension écrit une brève relation
du voyage de S. Vizcaino, accompagnée d'une carte sur
laquelle la Californie est représentée comme une île9. Il
propose de trouver le mythique passage du nord-ouest, et
de convertir les habitants. Son projet est contrecarré par
ceux qui pensent que la découverte de ce passage causerait
bien des torts aux intérêts espagnols en ouvrant le
Pacifique Nord aux navires des puissances rivales. Il
aurait envoyé la carte en Espagne, mais le bâtiment ayant
été capturé par les Hollandais, celle-ci serait arrivée en
Hollande. Le degré de fiabilité de cette histoire fondatrice
est difficile à évaluer. La diffusion de cette information
semble résulter d'un accident, d'un hasard, alors que le
père A. de la Ascension a défendu sa théorie toute sa vie.
Les changements commencent bien à Amsterdam, alors
centre réputé de cartographie. Les Hollandais bénéficient
des voyages de leurs navigateurs et des méthodes de projection
inventées par Gérard Mercator (1512-1594). La
principale question que soulève la Californie est sa situation
très marginale par rapport aux trajectoires maritimes.
L'absence de connaissances sûres favorise les affirmations
5. Cet article reprend et prolonge
le chapitre vi de ma thèse
«La France, les Français et la Californie
avant la ruée vers l'or, 1786-1848»,
Paris, EHESS, 1991, dans laquelle
j'ai commenté un dossier de cartes
montrant la façon dont les Français
se sont représenté la Californie
avant le passage de Lapérouse.
Je devais présenter cette recherche
au séminaire de Bernard Lepetit
(EHESS) le 4 avril 1996.
Qu'il me soit permis de lui
en faire respectueusement hommage.
6. Carte tirée du Descriptionis
Ptolemaicae augmentum...,
Louvain, 1597. Cette carte est originale
par l'erreur qui installe le tropique
du Capricorne au nord de l'Equateur.
7. Ronald Vere Tooley, California
ai an hland, London,
Map Collectors'Circle n° 8,1964,
28 p. + cartes, présente en n° 100
une carte de 1754 réalisée
par John Bowles & Son,
« A New and Exact Map of America
Laid Down from the Latest
Observations & Discoveries,
Printed for J. Bowles & Son at the
Black Horse in Cornhill»,
qui représente encore
la Californie comme une île.
8. R. V. Tooley, ibid. W. Cook,
Flood Tide of Empire..., op. cit., p. 29,
discute la réalité du voyage
de Juan de Fuca, que d'autres auteurs
jugent apocryphe. Bien qu'il ne soit pas
formellement prouvé, ce voyage
lui semble possible. Martin de Aguilar,
capitaine du Très Reyes, parti
vers le nord avec l'expédition dirigée
par Sebastien Vizcaino, est mort
pendant le voyage. Au retour,
l'officier qui avait pris la relève,
Esteban Lopez, témoigne avoir atteint
l'embouchure d'une énorme rivière
située à 40° de latitude nord.
9. W. Cook, Flood Tide of Empire...,
op. cit., p. 17.
10. Nils Adolf Erik Nordenskiôld,
Periplus, an essay on the early history
ofcharts and sailing directions,
translatée from the swedish original,
Stockholm, P. A. Norstedt & Sôner,
1897, p. 192.
11. Antonio de Herrera y Tordesillas,
Description des Indes occidentales
qu'on appelle aujourd'hui
le Nouveau Monde, Amsterdam,
Colin, 1622.
12. Mathématicien anglais,
mort en 1630. W. Cook, Flood Tide
of Empire.,., op. cit., p. 7 et p. 9.
13. Samuel Purchas, Hakluytus
Posthumus, or Purchas His Pilgrimes,
Londres, H. Fetherson, 1625-1636,
5 vol. (3e vol. chap. xx.).
14. «Charte universelle
de tout le monde en laquelle plusieurs
régions sont représentées
plus exactement qu'aux précédentes
et les terres nouvellement descouvertes
fidellement corrigées sur les dernières
relations des anglois, hollandois
et autres, Paris 1628». Cette carte n'est
citée ni par Henry R. Wagner,
The Carlography ofthe Northwest Coast
of America to the Year 1800, Berkeley,
University of California Press, 1937,
ni par John Leighly, California
as an Island, 1622-1785, San Francisco,
The Book Club of California, 1972.
15. Mireille Pastoureau,
Les Atlas français xvf-xvif siècle, Paris,
Bibliothèque nationale, 1984, p. 469.
de ceux qui apportent de nouvelles données, même non
vérifiables. Selon Nils Adolf Erik Nordenskiôld10, le premier
exemple d'une Californie insulaire figure sur une
petite carte du continent américain qui décore la page-
titre de la «Description des Indes Occidentales», traduction
française de l'Å“uvre d'Antonio Herrera y Tordesillas,
publiée à Amsterdam en 162211. Mais dans le corps
de l'ouvrage, sur la carte générale des Indes, la Californie
persiste à ressembler à une péninsule. Quant à la carte qui
orne la page-titre de l'édition espagnole originale de 1601,
elle n'indique même pas la Californie.
Les ambitions maritimes de l'Angleterre, après la
défaite de l'Invicible Armada en 1588, s'accompagnent
d'une production autonome de cartes maritimes. Le premier
à adopter le modèle insulaire est Henry Briggs12,
dans une carte publiée en 1625 par Samuel Purchas,
«His Pilgrimes»13. Le fait qu'une telle distorsion ait pu
avoir du succès en Angleterre est d'autant plus étonnant
que F. Drake et T. Cavendish, en capturant des galions
espagnols sur le trajet Lima-Panama, ont saisi des cartes
et des pilotes qui leur ont fourni des renseignements,
partiels certes mais exacts, sur la route Acapulco-
Manille. Cette carte a une facture traditionnelle, proche
de la cartographie espagnole, sans les ornementations
représentant des animaux fabuleux dont les Hollandais
étaient coutumiers pour couvrir les incertitudes de la
documentation. H. Briggs introduit aussi la pratique
d'indiquer le port de Sir Francis Drake (Po S Francisco
Draco).
La plus ancienne carte française trouvée sur le modèle
insulaire est une carte du monde14 publiée en 1628 par
Melchior Tavernier (1594-1665), fils d'un graveur flamand,
à l'origine du développement de la cartographie
française du xviie siècle15. Il est parfois confondu avec son
frère Jean-Baptiste (1605-1689), célèbre pour ses voyages
à caractère diplomatique. M. Tavernier reprend à peu
près la même forme sur la carte de l'Amérique qu'il
publie en 1639, d'après, dit-il, des découvertes récentes
faites par les Français et les Anglais, et qui montrent que
la Californie est une île. La carte de 1628 reste influencée
par le modèle hollandais, et ses mers sont peuplées de
monstres marins et parcourues de bâtiments aux voiles
gonflées, qui disparaissent en 1639. La Californie y a clairement
l'aspect qu'elle conserve pendant la première
moitié du siècle, effilée au sud, élargie vers le nord, son
extrémité septentrionale aplatie à peu près à la hauteur
du 45e parallèle. La mer Vermeille la sépare nettement du
continent, et l'on y distingue quelques îles (le nombre en
sera fixé à quatre ultérieurement), plus nombreuses sur la
côte Pacifique, où l'on remarque l'île Catalina et l'île
St Clément. La plus grande incertitude règne par contre
dans la détermination des limites du continent qui la
borde au nord, appelé Nouvelle Albion par référence au
voyage de F. Drake. La difficulté consistait en fait à
représenter cette Amérique septentrionale, en suppléant
à l'insuffisance de renseignements fiables. En particulier
le mauvais calcul des longitudes contribuait à allonger
indûment la côte vers le nord-ouest.
Dans la seconde partie du xvne siècle s'opère un glissement
du centre principal de cartographie vers la France.
Henry R. Wagner l'attribue au fait que les cartographes
hollandais auraient, en publiant trop de cartes et d'atlas
excédant les capacités financières du marché, tari les
sources de revenu16. Martine Acerra et Jean Meyer expliquent
la domination cartographique des Hollandais par la
puissance de leur imprimerie, et leur déclin dans la
deuxième moitié du xviie siècle par une recherche de la
rentabilité à court terme qui leur faisait republier des
cartes anciennes plutôt que de refaire des tirages, très
coûteux, et par leur souci de ne pas publier certains
détails qui auraient pu donner des indications à leurs
rivaux17. La concurrence entre ateliers y a aussi sa part.
Toutes ces interprétations peuvent expliquer le déclin
hollandais, mais pas la montée en puissance de la cartographie
française. Il faut considérer la politique suivie
pour des raisons militaires par Louis XIV et Colbert, et le
soutien accordé par le gouvernement aux ingénieurs militaires
(pour lesquels Louis XIII a créé le titre de «géographe
du roi»). La fabrication des cartes est un enjeu
militaire, scientifique, mais aussi économique par les arts
qui lui sont liés18. Toute nouvelle information peut rendre
obsolètes les cartes des concurrents, et faire la fortune du
cartographe assez habile pour l'adopter.
Pendant plusieurs générations, la famille Sanson
influence avec sa maison d'édition le style et la conception
de la cartographie européenne. Ces cartographes
font preuve de beaucoup plus de sobriété et d'esprit critique
que leurs concurrents. En 1650, Nicolas Sanson
(1600-1667), né à Abbeville19, ingénieur militaire en
Picardie, puis converti à la cartographie gravée par sa rencontre
avec M. Tavernier, publie une carte de l'Amérique
septentrionale20, gravée par Pierre Mariette. Les contours
16. H. R. Wagner,
The Cartography..., op. cit., p. 130.
17. La grande époque de la marine
à voile. Rennes, Ouest-France, 1987,
p. 192.
18. Mary Sponberg Pedley,
«The Map Trade in Paris, 1650-1825»,
Imago Mundi, vol. 33,1981,
p. 33.
19. M. Pastoureau, Les Atlas français...,
op. cit., pp. 387-389. M. Pastoureau
a consacré une thèse à cette famille
de cartographes : « Les Sanson :
Cent ans de cartographie française,
1630-1730», thèse dactylographiée,
2 vol., université Paris IV, 1981.
20. Carte 2 : « Amérique Septentrionale
Par N. Sanson d'Abbeville geog.
du Roy. A Paris chez l'Auteur.
Et chez Pierre Mariette rue S. Jacques
a l'Espérance, 1650.»
Carte 2 : « Amérique
septentrionale » par Nicolas Sanson
(1650) BNF. Inspiré par le modèle
hollandais, N. Sanson adopte la
forme insulaire pour la Californie.
21. Né à Amsterdam (1596-1673).
Photo et signature se trouvent
dans R. V. Tooley, Tooley's Dictionary
of Mapmakers, New York, Liss Inc,
Amsterdam, Meridian Publishing
Company, 1979, p. 60.
22. «Novus Totius Terrarum Orbis
Tabula», Amsterdam. Fac-similé
« World Map Published at the
Conclusion of the Treaty of Westphalia,
1648», dans F. C. Wieder, Monumenta
Cartographica, vol. 3, Den Haag, 1929.
23. H. R. Wagner, The Cartography...,
op. cil., p. 128, discute le fait de savoir
si 1648, date proposée par
N. A. E. Nordenskiold, Periplus...,
op. cit., est une date certaine. Il conclut
par la négative, mais en tout état
de cause la carte lui semble,
fort justement, antérieure à celle
de Nicolas Sanson de 1656.
de l'île sont plus détaillés, et sur la côte ouest, les noms
francisés de la succession de pointes et de baies sont soigneusement
notés : la pointe des Roys, le port de Monte-
rey, le canal de Ste Barbe, l'île S. Clément, le port de
S Dieg. La baie de San Francisco n'est pas représentée,
mais est mentionné le «P. du S. Francisque Drac» (Port
de Sir Francis Drake). La forme et les contours de l'île
restent très semblables au modèle hollandais, si ce n'est
une timide poussée de la côte nord qui s'avance en
pointe. Ce n'est là que l'indication d'une tendance.
En 1648, un des principaux cartographes hollandais,
Johannes Blaeu21, publie une carte22 que N. Sanson ne
semble pas avoir connue en 165023, et qui présente déjà la
forme la plus courante de la Californie24, avec ses péninsules
dirigées vers le nord, et le semis d'îles qui l'entourent.
La nouvelle carte25 que Nicolas Sanson publie en
1656 tient compte des nouveautés. Tous les attributs de ce
qui devient l'image classique de la Californie sont en
place : la forme en croissant, la côte nord creusée par trois
golfes profonds, et dirigée vers une protubérance du
continent, appelée «Agubela de Cato», les trois grandes
îles à l'ouest, et les quatre plus petites dans le détroit qui
la sépare de la terre. On retrouve cette même forme sur
toutes les autres cartes réalisées par N. Sanson, et sur les
éditions post-mortem dues à son fils Guillaume. N. Sanson
témoigne du rayonnement de la cartographie française.
Sa carte devient le modèle qui s'impose aux cartographes
non seulement français, mais aussi anglais,
hollandais et espagnols26.
Sur la mappemonde de Jean Dominique Cassini, de
7,50 mètres de diamètre, dessinée en 1679 sur le sol de
l'observatoire27, les données concernant la Californie ne
sont pas remises en cause malgré les vérifications de longitude
auxquelles la carte a donné lieu28. L'utilisation
d'une projection azimutale polaire est certes inhabituelle,
mais compte tenu de cette distorsion particulière, la Californie
présente toujours les mêmes protubérances en
crête de coq. Il en est de même sur la carte de l'Amérique
septentrionale du père Vincenzo Coronelli, l'auteur des
globes de Louis XIV.
N. Sanson fait aussi autorité à l'étranger, et en Angleterre,
Richard Blome29 publie en 1669 une «carte nouvelle
de l'Amérique septentrionale, dessinée par Monsieur
Sanson, géographe du roi de France, traduite en
anglais et illustrée par lui, R. Blome». Cette carte est en
Carte 3 : « Le Nouveau-Mexique
et la Floride » par Nicolas Sanson
(1656) BNF. Malgré l'absence
de nouvelles informations, la côte
nord de l'île de Californie se couvre
de protubérances.
24. Bien que selon R. V. Tooley,
California..., op. cit., p. 3,
Johannes Blaeu ait laissé ses planches
de 1635 inchangées jusqu'en 1667.
Il est pris, à tort, comme
un des exemples de la résistance
des Hollandais à cette innovation.
25. Carte 3 : « Le Nouveau Mexique
et la Floride, Tirées de diverses Cartes
et Relations, Par N. Sanson d'Abbeville
Geog ordre du Roy. A Paris. Chez
Pierre Mariette, Rue St Jacques
à l'Espérance Avec Privilège du Roy,
pour vingt Ans, 1656. »
26. H. R. Wagner, The Cartography...,
op. cit., p. 130.
27. « Planisphère terrestre
où sont marquées les longitudes
de divers lieux de la Terre, trouvées
par les observations des éclipses
des satellites de Jupiter - dressé
et présenté à Sa Majesté
par M. de Cassini. »
28. Il s'agissait d'observations
des satellites de Jupiter, conduites
en quarante-trois localités,
sur les quatre continents,
pour déterminer les longitudes
avec plus de précision. George Kish,
La Carte: image des civilisations,
Paris, Seuil, 1980, p. 55.
29. « A New Mapp of America
Septentrionale Designed
by Monsieur Sanson geographer
to the French King and Rendered
into English and Illustrated
by Richard Blome », London, 1669,
engraved Francis Lamb.
30. « Carte de la Nouvelle France
et de la Louisiane Nouvellement
découverte. Dédiée au Roy, l'An 1683
par le Révérend Père Louis Hennepin. »
(1:30 000000 env.).
31. «A Map of a New World
between New Mexico and
the Frozen Sea Newly Discovered
by Father Lewis Hennepin Missionary
Recolled and Native of Hainault
Dedicated to his Majesty
of Great Britain William III. 1688. »
32. Les détails biographiques
proviennent de diverses publications,
principalement Herbert E. Bolton,
Kino's Hislorical Memoir ofPimeria
Alta. A Conlemporary Account
of the Beginnings of California, Sonora,
and Arizona, by Father Eusebio
Francisco Kino, S. J., Pioneer
Missionary, Explorer, Cartographer
and Ranchman, 1683-1711, Cleveland,
Arthur H. Clark Co, 2 vol., 1919;
H. E. Bolton, Rim of Christendom.
A Biography of Eusebio Francisco
Kino, Pacific Coast Pioneer, New York,
MacMillan Co, 1936; Ernest J. Burrus,
S. J., Kino and the Cartography of
Northwestern New Spain, Tucson, Ariz. :
Arizona Pioneer's Historical Society,
1965.
fait une copie de la carte de 1650, dont elle reprend le
profil d'une Californie au sommet aplati, tandis que les
illustrations, animaux fabuleux, indigènes et navires, rappellent
le style hollandais. Les cartes de N. Sanson, sans
animaux, ont un aspect plus austère.
Une exception à cette implacable domination du
modèle Sanson est donnée par une carte présentée au roi
Louis XIV, en 1683, par un moine appartenant à l'ordre
des Récollets, Louis Hennepin, qui a voyagé en
Amérique30. La Californie y est représentée sous une
forme péninsulaire, donnant à la carte un aspect démodé.
Mais il est vrai qu'elle ne constitue pas le motif principal
d'une Å“uvre intitulée «Carte de la Nouvelle France et de
la Louisiane nouvellement découverte». La présentation
au roi n'eut sans doute pas l'effet espéré, car quelques
années plus tard, le moine, sous le nom de Lewis Hennepin,
présente la même carte31 au roi d'Angleterre
Guillaume III. Il en a simplement changé le titre, les
armoiries, et a supprimé sur le sommet du cartouche l'allégorie
représentant le triomphe de la Louisiane. Il s'est
aussi opportunément rappelé qu'il était natif du Hainaut.
Eusebio Francisco Kino:
la preuve sur le terrain, 1695-1701
La théorie de l'insularité de la Californie est bien installée.
Les religieux ont réactivé le mythe pour obtenir
l'organisation d'expéditions pour convertir les indigènes.
Pour les Espagnols, l'insularité garantit leurs droits contre
les Anglais, puisqu'ils ont été avec H. Cortés les premiers
à y aborder. Les cartographes ne tiennent pas à voir leurs
cartes devenir désuètes, et les professeurs ne souhaitent
pas non plus que leur savoir soit remis en cause. C'est sur
le terrain que les modèles sont contestés.
E. F. Kino32 est né le 10 août 1645 à Segno, petit village
du Trentin (Tyrol alors autrichien). Il est parent
d'un missionnaire jésuite, le père Martino Martini,
auteur célèbre de livres sur la Chine, et à 18 ans, à la
suite d'une guérison, fait vÅ“u de partir lui aussi pour la
Chine. Il entre au noviciat de la Compagnie de Jésus à
Landsberg (Bavière) le 20 novembre 1665. Il étudie
ensuite aux universités de Freiburg et Ingolstadt. Un de
ses professeurs est le père Adam Aygentler, mathématicien
et cartographe réputé, auteur d'une carte du monde
publiée en 1664, sur laquelle la Californie est encore
représentée comme une péninsule.
De 1670 à 1673, il enseigne la littérature à Hall
(Autriche) puis retourne à Ingolstadt étudier la philosophie.
Il se distingue aussi en mathématiques, au point
d'être capable de soutenir en 1676 avec le duc de Bavière
et le père de celui-ci une controverse à la suite de laquelle
les deux puissants personnages lui proposent un poste
d'enseignant à Ingolstadt. Il choisit plutôt de devenir missionnaire
et demande à partir en Extrême-Orient. Mais
en 1678, les Espagnols ont besoin de missionnaires pour
l'Amérique, et c'est là que ses supérieurs l'envoient. Il se
soumet à leur décision.
Parti de Gênes en mai 1678 avec dix-huit autres
jésuites, il arrive à Cadix trop tard pour le départ annuel
de la flotte des Indes. Son voyage est retardé et il passe
deux ans à Séville. Fin 1680, E. F. Kino observe le passage
de la comète à Cadix, ce qui lui donne matière à la publication
d'un texte sur le sujet. Il embarque le 27 janvier
1681 et arrive à Vera Cruz le 1er mai. Là, il soutient une
discussion publique sur la comète avec Carlos Siguenza y
Gongora, un jésuite de grande influence. Cela lui vaut
d'être nommé par le vice-roi «géographe royal» d'une
expédition en voie d'organisation depuis 1679 pour la
Californie (ce que nous appelons la Basse-Californie). On
peut se demander quel rôle ce projet a joué dans sa curiosité
pour la Californie. Pour se préparer, il étudie tout ce
qui a été réalisé sur le sujet, en particulier les cartes disponibles,
qui représentent la Californie comme une île et
qu'il copie soigneusement. Ces cartes sont en contradiction
avec l'enseignement qu'il a reçu, mais elles sont plus
récentes, et il en adopte le contenu.
L'expédition quitte finalement la Nouvelle Espagne le
17 janvier 1683. Après une première tentative infructueuse,
du fait de l'hostilité des habitants, les Espagnols
débarquent un peu plus au nord et choisissent un site
pour installer une mission, près de palmiers et d'une
source. E. F. Kino commence ses observations. Il dispose
d'un compas (une boussole), sans doute utilisable aussi
comme cadran solaire, d'un astrolabe et d'un télescope
(plus des lentilles pour allumer du feu). Ses instruments
suscitent la curiosité des Indiens et il leur explique les
symboles qu'il dessine sur ses cartes. Le détail montre
l'esprit d'ouverture et les bonnes relations qu'il entretient
avec les indigènes, une disposition qui lui sera utile ultérieurement.
Le 15 décembre 1684, il participe à une expédition
d'exploration qui de San Isidro traverse la péninsule
et atteint les côtes de l'océan Pacifique. Il dessine une
carte sur laquelle il nomme l'endroit «la pointe du Nouvel
An», et remarque sur la plage des coquillages bleus.
La situation de l'établissement se dégrade, par
manque de ressources et par suite de tensions avec les
Indiens. Il faut quitter la Basse-Californie sans pouvoir y
retourner, à cause d'une révolte d'Indiens Tarahumaras
en 1685 et parce que les sommes prévues, 30000 piastres,
sont détournées pour financer la guerre en 1686. Mais
E. F. Kino n'a de cesse d'agir pour favoriser l'installation
de missions en Californie. Ce projet lui tient à cÅ“ur
comme missionnaire, attiré par les terres à découvrir et
les populations à convertir.
Affecté en Sonora, E. F. Kino se lance dans l'exploration
et l'organisation de la haute Pimeria. La Sonora est
située à la frontière extrême de l'avancée espagnole vers le
nord. C'est un milieu semi-aride, peu hospitalier, avec des
déserts et des vallées. La population vit en petits villages
dont certains pratiquent l'agriculture irriguée. E. F. Kino
quitte Mexico le 16 novembre 1686. À Guadalajara il
obtient confirmation d'une décision royale (cédula) du
14 mai 1686 qui exempte tous les Indiens qu'il pourra
convertir du paiement du tribut et du travail dans les mines
ou sur les grandes exploitations agricoles. Il choisit un site
facilement défendable (un promontoire au-dessus d'une
vallée) dans le village indien de Cosari, pour y installer la
mission (Notre-Dame de Dolores) où il résidera et d'où il
partira pour accomplir la conversion des Indiens. Il renforce
d'abord sa position en développant l'agriculture et
l'élevage dans sa mission, et en apprenant la langue locale.
Puis il procède par avancées successives. D'abord, il
envoie des émissaires dans les villages voisins, avec des
messages de paix et des cadeaux, surtout de la nourriture
produite à Dolores. Ensuite, il se rend lui-même dans ces
tribus, la plupart du temps avec peu de gens, quelques
serviteurs indiens, un ou quelques militaires, et il est souvent
le seul homme blanc. Il fait de très nombreux
voyages. Il part avec beaucoup de chevaux et de mules et
accomplit des trajets souvent très longs (45 km par jour
en moyenne pendant un mois ou deux). Dans les villages,
il est particulièrement attentif aux enfants et aux malades,
qu'il baptise et soigne. Dans certains endroits judicieusement
choisis pour leurs potentialités agricoles, il fait
construire des missions, des écoles, et organise des ranchs
d'élevage et d'agriculture. Son objectif est de constituer
ainsi des points d'implantation dans la perspective de la
venue ultérieure de missionnaires. Ces lieux peuvent en
attendant constituer des relais dans ses explorations. Il
nomme des Indiens à des fonctions de responsabilités,
pour les intégrer et parce que, malgré ses demandes répétées,
il ne peut obtenir l'envoi de missionnaires. La structure
en réseau qu'il met en place respecte les sociétés
indiennes. E. F. Kino est trop isolé pour adopter une
autre attitude, mais il fait preuve de confiance envers les
indigènes qu'il défend de son mieux contre les grands
propriétaires toujours à la recherche de travailleurs.
Les villages constituent des points stratégiques pour
contrôler l'espace sans avoir besoin de l'occuper totalement
et l'excellence de la capacité d'E. F. Kino à penser
un espace, même s'il ne le connaît pas, est visible dans le
fait que ces bases tiennent sans même la présence
d'hommes blancs, dans des régions où, en 1695, le
père François Xavier Saeta et des soldats avaient été tués
lors d'une révolte des Indiens Pimas. Pour créer et réactiver
les liens personnels entre lui et les tribus indiennes,
E. F. Kino parcourt ainsi la région et, avançant vers la
Californie, il parvient jusqu'à la rivière Gila.
De nouvelles missions ont été créées en Basse-Californie,
et E. F. Kino veut leur fournir des vivres (bétail et grains),
mais il reste occupé surtout par son désir d'aller en
Haute-Californie, qu'il pressent à juste titre plus fertile
que la Basse-Californie ou la Sonora. En 1693 et 1694, de
courts déplacements le conduisent sur la côte de Sonora
d'où il aperçoit suffisamment bien la côte de Californie
pour distinguer quelques collines qu'il nomme d'après les
évangélistes, Marc, Mathieu, Jean, et comme Luc a déjà
un cap, Antoine. Il remarque que la côte semble plus
proche lorsqu'on progresse vers le nord, ce qui lui donne
envie de voir ce qu'il en est encore plus au nord. Il ne
doute cependant pas que la Californie soit une île, car
c'est l'avis général, et lors de ses traversées de la mer de
Californie, il a observé des courants qui l'ont confirmé
dans cette idée. Depuis sa mission de Dolores, il dirige la
construction d'un bateau qui permettra de traverser le
bras de mer. Il réalise aussi une carte (1695) qui représente
la Californie comme une île. Pourtant, plusieurs
voyages vers le nord le conduisent à changer d'avis. Il
raconte son cheminement physique et intellectuel dans la
dédicace au roi d'Espagne Philippe V qui introduit le
récit de ses activités missionnaires (1708)33. C'est pour lui
un acte de réflexion sur sa pratique, une façon imagée
d'expliquer son cheminement intellectuel, mais aussi une
justification de ses actes auprès des plus hautes autorités.
33. J'ai utilisé la traduction anglaise
de ce mémoire, « Cclestial Favors
Experienced in thèse New Conquests
and New Conversions»,
in H. E. Bolton, Kino's Historical
Memoir..., op. cit., 2e partie.
34. Appelés «abalones» en Californie,
ce sont des haliotides ou oreilles de
mer. Leur couleur dépend de leur
nourriture. En remarquant les
haliotides, Eusebio Francisco Kino a
découvert un « marqueur » qui met en
évidence l'existence de relations
d'échanges entre tribus indiennes de la
côte et de l'intérieur. Ronald L. Ives,
«The Quest of the Blue Shells»,
Arizoniana, 1961, vol. 2, pp. 3-7.
Le parallèle dressé avec la Bible en fait une mission
sacrée. Il faut dire que sa défense des Indiens ne lui a pas
fait que des amis. En 1695, il avait été accusé de baptiser
des Indiens insuffisamment convertis et d'être plus souvent
en déplacement que dans sa propre mission.
Il raconte comment, en 1698, il arrive à une colline élevée,
Santa Clara (volcan Pinacate), du haut de laquelle il
observe, avec et sans télescope, ce qu'il reconnaîtra plus
tard comme le sommet de la mer de Cortés, et le passage
par terre vers la Californie. Mais il écrit lui-même : « À ce
moment, pourtant, je ne l'ai pas reconnu comme tel et je
me suis persuadé que plus loin vers l'ouest la mer de Californie
devait s'étendre vers de plus hautes latitudes et
communiquer avec la mer du Nord ou le détroit d'Anian,
faisant de la Californie une île.» Pour expliquer son aveuglement,
il a recours à une référence à la Bible (Genèse),
l'histoire de Joseph, fils de Jacob, vendu comme esclave
en Egypte par ses frères, jaloux de lui. Grâce à sa capacité
à interpréter les songes, Joseph réussit à sortir de sa
condition, devient le bras droit du Pharaon. Lorsque ses
frères, pendant des années de sécheresse et de famine,
viennent le voir pour acheter des vivres, il les reçoit généreusement,
leur donne à manger, leur fournit les provisions
dont ils ont besoin, parle avec eux. Mais eux ne le
reconnaissent pas, convaincus de la mort de leur frère,
incapables d'imaginer qu'un esclave puisse devenir un
personnage important, qu'un Hébreu puisse devenir un
Égyptien. Ils regardent, mais ne voient pas, atteints de
cécité mentale. E. F. Kino de même ne remet pas en
cause pendant longtemps l'autorité intellectuelle des
savants qui défendent l'insularité de la Californie.
En 1699, avec un autre missionnaire, le père Adam
Gilg, et un capitaine espagnol Juan Mateo Manje, il arrive
à un village d'Indiens Yumas qu'il nomme San Pedro, près
du confluent de la Gila et du Colorado. Lors de l'échange
rituel de cadeaux, les Indiens lui offrent des objets rares,
parmi lesquels des coquillages bleus dont ils aiment à se
parer. Ce n'est pourtant que sur le chemin du retour qu'il
fait le rapprochement avec les coquillages bleus34 qu'il
avait vus quinze ans auparavant, sur la côte de Basse-
Californie. Ceci le conduit à élaborer une hypothèse hardie,
la possibilité d'un passage par terre vers la Californie.
Il décide d'arrêter la construction du bateau, et de revenir
l'année suivante pour vérifier son hypothèse.
En 1700, il se rend à San Xavier del Bac, convoque des
Indiens de tous les environs, d'aussi loin que possible,
pour les interroger sur les endroits où l'on peut trouver ces
coquillages bleus. De leurs réponses, il retire la conviction
que ces coquillages sont spécifiques de la côte Pacifique. Il
peut alors préciser son raisonnement et élaborer un projet:
ces coquillages venus de l'autre côté de la Californie
ont été apportés par des Indiens venus par terre ; on peut
suivre à l'envers leur itinéraire et découvrir le passage par
terre à la Californie. En septembre et octobre, il repart
vers la rivière Gila. Arrivé à l'endroit où les Indiens lui
avaient donné les coquillages, il multiplie les observations
du haut de collines, mais sans voir autre chose que des
terres et le confluent du Colorado et de la Gila. Il lui faut
cependant le prouver par l'expérience, devant témoins.
Il prévient ses supérieurs auxquels il doit rendre
compte, et organise en mars 1701 une nouvelle expédition
avec le responsable des missions de Basse-Californie, le
père Juan Maria Salvatierra. À Carrizal, des guides leur
conseillent de passer par le nord-ouest pour contourner
les étendues sableuses. Ils partent cependant vers l'ouest.
La semaine de Pâques, ils sont à 31° de latitude nord,
selon l'astrolabe, au sud du passage par terre qui est à 32°
de latitude nord. Ils observent le lieu où se réunissent la
Nouvelle Espagne et la Californie, mais le manque d'eau
et de pâturages pour leurs bêtes les oblige à retourner
sans avoir franchi le rio Colorado.
En novembre 1701, E. F. Kino repart, arrive à San
Dyonisio, accompagné de quelques trois cents Indiens
Pimas et Yumas. Il est le premier Européen à pénétrer
dans la région depuis J. de Onate, quatre-vingt-dix ans
plus tôt. Il note que les Indiens sont surpris par son vêtement
sacerdotal et par les chevaux et les mules. Pour les
impressionner, il organise une course entre les Indiens les
plus rapides et un cavalier qui leur laisse prendre d'abord
un peu d'avance pour les distancer ensuite facilement. Le
21 novembre 1701, E. F. Kino traverse l'embouchure du
rio Colorado, assis dans un panier sur un radeau assemblé
avec des cordages apportés de Dolores et manÅ“uvré par
des Indiens. Il est le seul Blanc car son serviteur espagnol
s'est enfui. À 30° de latitude nord, il observe le Soleil se
lever de l'autre côté de l'étendue d'eau. Il est passé sur
l'autre rive. Les Indiens qui viennent à sa rencontre lui
offrent des cadeaux, en particulier des coquillages bleus.
La démarche pragmatique d'E. F. Kino montre son
esprit critique et sa capacité de réflexion scientifique. Il
part d'une idée communément admise. L'obtention d'un
nouvel indice, en contradiction avec certaines données, le
Carte 4 : « Passage par terre à la
Californie découvert par le Rev.
Père Eusèbe François Kino » (1705)
BNF. Les voyages de E. F. Kino en
basse Californie et au nord de la mer
Vermeille lui font remettre en
question le dogme de l'insularité de
la Californie.
35. E. J. Burrus,
Kino and the Cartography ...,op. cit.
conduit à tout repenser en fonction de nouvelles grilles et
à élaborer une nouvelle hypothèse. Il lui faut cependant
d'abord vérifier la validité de l'indice par une enquête
auprès d'experts, en ce cas ce sont les Indiens. Ils sont les
seuls à parcourir la région, et les explorateurs suivent
souvent leurs pistes. L'hypothèse doit être testée par
l'expérience, par des observations raisonnées. Le résultat
peut être écrit, représenté sur une carte. Il ne faudrait
cependant pas y voir l'effet du hasard. Son projet de se
rendre en Californie le rend attentif à tout ce qui s'y rapporte.
Il lui reste à écrire la découverte et à la populariser,
en réalisant une nouvelle carte, datée de 1701. Il a
fait appel à une autorité supérieure, celle de la Bible,
pour justifier la remise en cause du savoir commun.
Encore n'est-ce pas suffisant, car il est seul à avoir vu le
passage, et ses yeux ont pu le tromper. C'est d'ailleurs ce
que pensent ses supérieurs.
Les diverses versions manuscrites de la carte de 1701
ont disparu. Cinq copies ont été localisées35 : une envoyée
au père Bartolo Alcazar, à Madrid, qui lui-même l'envoie
aux Jésuites de Paris qui la publient en 170536, une
autre au général des jésuites, Tirso Gonzalez, mais
l'exemplaire a disparu des archives de la Compagnie à
Rome, une troisième parvient au père missionnaire
Marcos Antonio Kappus qui la fait publier en Allemagne.
Une mauvaise copie se trouve dans les archives des Indes,
à Séville, et une autre à Chantilly.
Les latitudes sont assez justes grâce à un usage précis
de l'astrolabe et aux tables de corrections d'A. Aygentler ;
les longitudes, calculées à partir d'une méthode basée sur
les latitudes et l'estimation des distances, sont fausses,
mais dans les mêmes proportions, ce qui entraîne une
déformation faible. Il n'y a pas d'altitudes précises, ce qui
est courant à l'époque37.
De l'enquête sur le terrain à la carte
Les explorations d'E. F. Kino sont suivies avec attention
en France, centre dynamique de la cartographie. Le
père Juan de Hurtasum, de Vera Cruz, demande des
cartes à E. F. Kino «pour le public français, désireux d'en
savoir plus sur cette région. »38 Ses cartes et ses descriptions
circulent dans le petit monde des cartographes et
des savants français. L'Académie des sciences et l'Observatoire
ont été créés en 1666, ils ont des correspondants
dans les autres pays.
En 1700, le géographe français Claude Delisle, «historiographe
du roi»39, est sollicité par Pierre-Sylvain Régis,
membre de l'Académie des sciences, pour donner son avis
sur la carte qu'E. F. Kino a réalisée en 1695 et que le duc
d'Escalona, son correspondant en Espagne, lui a envoyée
pour en faire don à l'Académie. Dans sa réponse40,
C. Delisle fait savoir qu'E. F. Kino lui est connu par la
relation du voyage qu'il a effectué en (Basse-) Californie.
Sa méthode critique l'amène à douter face à la représentation
de la Californie comme une île, une pratique qui
ne lui semble pas justifiée par les relations
de voyages sur lesquelles les cartographes s'appuient
ordinairement. Ainsi, à peu près au même moment où
E. F. Kino explore les réalités du terrain, C. Delisle
publie en 1700 une carte qui laisse en blanc les zones
contestées. C. Delisle s'en explique dans sa lettre à
J. D. Cassini41, un modèle de démarche scientifique et
d'esprit critique. Il pose clairement, et à plusieurs
reprises, le problème : « Il faut présentement discuter
l'autre question42, qui consiste à savoir si la Californie est
36. Carte 4 :« Passage par terre
la Californie Découvert par
le Rév. Père Eusèbe François Kino,
jésuite, depuis 1698 jusqu'à 1701,
où l'on voit encore les Nouvelles
Missions des P. de la Compagnie
de Jésus.» 1: 5000000 env„ gravé
par Inselin. La carte est annoncée
dans Lettres édifiantes et curieuses
écrites des missions étrangères
par quelques missionnaires
de la Compagnie de Jésus, t. V,
Paris, 1705.
37. Ronald L. Ives, «Navigation
Methods of Eusebio Francisco Kino,
S. J. », Arizona and the West, vol. 2
(1960), pp. 213-243.
38. H. E. Bolton, Kino's Historical
Memoir..., op. cit., 2' partie,
pp. 230-231.
39. Né à Vaucouleurs (1644-1720),
dans le diocèse de Toul, d'abord avocat,
il vient à Paris et donne des leçons
d'histoire et de géographie.
Ses quatre fils connurent la célébrité,
comme géographes, historiens,
cosmographes, voyageurs.
40. Archives nationales,
service hydrographique. Sa réponse
serait de juin 1700. Jean Delanglez,
« The Sources of the Delisle Map
of America, 1703», Mid-America,
vol. 25 n" 4, 1943, p. 298.
41. Carte 5 : « Lettre de Mr de Lisle
touchant la Californie », publiée
dans Recueil de Volages au Nord,
Amsterdam, Jean Frédéric Bernard,
1715, t. III, pp. 268-277. La lettre
n'est pas datée, mais elle est sans doute
de 1700.
42. L'autre sujet discuté concerne
l'embouchure du Mississippi.
Carte 5 : « L'Amérique
septentrionale » par Claude Delisle
(1700) BNF. À la suite d'une
minutieuse analyse, C. Delisle
choisit de laisser en blanc ce qui
n'est pas suffisamment étayé.
43. «Lettre... » op. cit., p. 268.
En italique dans le texte.
44. Ibid., pp. 274-275.
45. François Froger participe,
à 19 ans, à l'expédition de Jean-Baptiste
de Gennes en Afrique, au Brésil
et au détroit de Magellan, de 1695
à 1697. En 1698, il repart pour
un voyage en Chine, d'où il ne revient
qu'en 1701. Pendant son court séjour
en France, il publie, en 1698, Relation
d'un voyage fait aux côtes d'Afrique,
réédité en 1699, 1702 et 1715.
46. L'anecdote est attribuée
par R. V. Tooley, California...,
une Isle ou une partie du Continent. » Il rappelle les origines
de la discussion, présente les différentes propositions
et souligne l'extravagance de certaines affirmations.
«Depuis la découverte d'UUoa qui se fit en 1539 jusques à l'an
1690 pendant plus de 150 ans, on n'a pas sçu si la Californie
étoit jointe au Continent, ou si elle en étoit séparée, & par
conséquent la Carte Espagnole que les Hollandois prirent, &
qui apparemment à servi de fondement aux Hollandois & aux
autres pour faire une Isle de la Californie, est une Carte sur
laquelle il ne faut pas conter, semblable à tant d'autres que des
Pilotes vantent et vendent comme fort exactes & qui ne servent
qu'à faire périr ceux qui y ont trop de confiance44. »
Il explique comment considérer les témoignages de
source indirecte :
« Le Sieur Froger45 qui nous a donné la curieuse relation du
voyage de M. de Gènes au détroit de Magellan, a dit à mon fils
qu'il avoit vu un Pilote qui l'assuroit avoir navigé tout autour
de la Californie46, & il faut bien que cela soit ainsi, puis que la
Carte envoyée à l'Académie qui est faite en 169547 la représente
de la sorte.» [...] « Mais que dire au Sieur Froger? Je
répons que s'il disoit avoir navigué lui mesme autour de la
Californie, je l'en croirois sur sa parole ; mais pour son Pilote
que je ne connois pas, je suis presentemens accoutumé à ne
plus croire aisément. »
Il en conclut qu'il vaut mieux laisser en blanc ce qui
n'est pas connu avec certitude:
«J'ai pris la précaution de représenter sur mes Globes et sur
mes Cartes, la Côte coupée & interrompue dans cet endroit,
tant du côté du Cap Mendocin, que du côté de la Mer Vermeille.
J'ai laissé dans ces deux endroits comme des pierres
d'atente [sic], pendent opéra interrupta & je n'ai pas cru devoir
me déterminer sur une chose qui est encore si incertaine : ainsi
je n'ai fait de la Californie ni une Isle ni une partie du Continent,
& je demeurerai dans ce sentiment, jusqu'à ce que j'aye
vu quelque chose de plus positif que ce que j'ai vu jusqu'ici48. »
Malgré ce qu'affirment Emerson D. Fite et Archibald
Freeman49, sa carte de 1700 est une claire illustration de
cette méthode de travail, et montre qu'il n'avait pas
encore tranché ni «rejoint la Californie au continent». Il
ajoute en avertissement :
« Comme il y a plusieurs choses sur cette carte et sur les autres
que j'ay mises au jour qui sont différentes de ce qui se trouve sur
les cartes qui ont paru jusquici, Il est apropos d'avertir icy que
cela n'est point arrivé par inadvertence & que je rends raison de
ces changemens dans la Nouvelle Introduction a la géographie. »
Cette méthode critique du géographe qui compare les
récits et descriptions, croise les sources, lui permet, depuis
son cabinet de travail, d'élaborer des cartes que l'amélioration
du calcul des longitudes (et la triangulation) rendront
d'une exactitude remarquable. C. Delisle installe le
doute au centre de son raisonnement. Il compare scrupuleusement
les diverses affirmations, se méfie des rumeurs
plus ou moins vérifiables, déformées par la transmission,
et tente d'approcher au plus près les données du problème
étudié, qu'il ne peut pas connaître par expérience personnelle.
Il cherche à recouper les informations que lui fournissent
ses sources, d'autant plus sceptique qu'elles ne sont
pas de première main. Il revendique enfin l'existence
d'une véritable spécificité de la géographie, dont les progrès
pourraient s'appuyer sur une méthode d'analyse
rigoureuse et sur un esprit critique sans concession :
«Que ceux qui ne sont pas initiez aux misteres de la Geografie,
ne se mêlent pas de faire des Cartes: mais aussi que ceux qui
ont bonne volonté, & qui travaillent sérieusement, ne s'en fassent
pas acroire, puis qu'après tant de recherches & tant
d'application, on est encore sujet à être trompé, ou par la
malice, ou par l'ignorance, ou par l'indiligence des auteurs, s'il
m'est permis de me servir de ce terme50. »
op. cit., au géographe hollandais
Herman Moll, établi à Londres
vers 1698, mort en 1732, et qui, en 1711,
aurait déclaré avec indignation
qu'il ne pouvait y avoir aucun doute
sur le fait que la Californie était une île,
et que, d'ailleurs, il avait eu dans
son bureau des capitaines qui en avaient
fait le tour.
47. Il s'agit de la carte
d'E. F. Kino de 1695.
48. «Lettre... »,
op. cit., pp. 273,276, 277.
49. A Book of Old Maps Delineating
American Hislory From the Earliest
Days Down to the Close of the
Revolutionary Wars, New York,
Dover Publications, 1989, p. 205
(Ie éd. Harvard University Press, 1926).
Ils se réfèrent à une citation que fait
Philip Lee Philip (Lowery Collection,
Washington, 1912) de Jules Marcou qui
affirme: «dans sa carte de l'Amérique
du Nord, datée de 1700, Delisle
a rejoint la Californie au continent. »
50. «Lettre... » op. cit., pp.275-276.
Carte 6 : « Carte du Mexique
et de la Floride, des Terres Anglaises
et des Isles Antilles » par Guillaume
Delisle (1703) BNF. Incertain
quant à la forme réelle
de la Californie, G. Delisle
adopte un stratagème.
51. Carte 6: Guillaume, géographe
précoce, membre de l'Académie
des sciences en 1702,
«premier géographe du roi» en 1718,
beau-père de Philippe Buache.
52. (1646-1720). Fils d'un modeste
marchand d'estampes, il est en 1690,
géographe du grand Dauphin
dont il sert la propagande. M. Pastoureau,
Les Atlas français..., op. cit., p. 168.
« Géographe de Sa Majesté Catholique ».
Son fils Guillaume (1675-1726) signe la carte de 170351.
Il utilise les données de la carte d'E. F. Kino de 1695, mais
comme l'insularité de la Californie ne lui semble pas formellement
prouvée, la solution adoptée consiste à adosser
la mer Vermeille au bord de la carte, une option différente
de celle de 1700. Sa carte de 1714 par contre reproduit
nettement la carte d'E. F. Kino de 1701 dont le choix
de l'insularité lui semble pertinent.
Loin d'emporter l'adhésion générale, la nouvelle forme
de la Californie suscite de violentes oppositions, pour des
raisons sans doute économiques. Nicolas De Fer52 par
exemple, vulgarisateur prolifique et grand producteur
d'atlas, reste très attaché à la conception traditionnelle. En
1700, il réalise une carte intégralement copiée sur la carte
d'E. F. Kino de 1695, sans mentionner sa source, carte
reprise à l'identique en 1705 si ce n'est la date. Pourtant,
comme son graveur est le même que celui qui a gravé la
carte de 1701 d'E. F. Kino, il devait forcément être informé
des nouveautés. Il les refuse, et témoigne de la virulence de
cette querelle des anciens et des modernes, lorsqu'il écrit en
apostille sur sa carte de l'Amérique du nord (1713) : « Les
Californies ou Carolines Que Quelques Modernes
Croyent être attachées au continent de l'Amérique par
la Partie Septentrionale53. » En 1720, il reprend encore la
carte d'E. F. Kino de 1695, avec quelques enjolivements.
Pourtant le temps joue contre lui. En 1746, le père
jésuite Ferdinand Konschak fait le tour de ce qui apparaît
définitivement comme un golfe. Les Espagnols y
ajoutent une sanction royale, une vérité hiérarchique.
En 1747, le roi d'Espagne Ferdinand VII tranche définitivement
la question et décide par décret royal que la
Californie n'est pas une île.
Les enjeux de la construction
d'une représentation cartographique
Après l'expédition de S. Vizcaino (1602-1603), les projets
de recherche du passage du Nord-Ouest et de colonisation
de la Californie sont provisoirement abandonnés
par les Espagnols. Pendant tout le xviie siècle ou presque,
il n'y aura pas de nouvelle information.
Que font les autres puissances européennes? Français et
Anglais sont occupés sur la côte est du continent. En
l'absence d'informations, que font les cartographes? Ils
imaginent. Après avoir été un monde imaginaire, la Californie
devient un espace imaginé. La transmission du savoir
géographique se fait à travers un système de référence, on
recopie, on plagie, des dynasties de cartographes se transmettent
les plaques gravées. La pénurie d'informations rend
toute nouveauté d'autant plus précieuse que les enjeux
financiers sont importants: avec la gravure en taille-douce,
les cartes reviennent cher, il faut les vendre. Mais parallèlement
au développement d'un véritable marché des cartes54
qui dépasse le petit cercle des dirigeants, le XVIIe siècle voit
une nouveauté importante, la création en 1666 à Paris de
l'Académie des sciences, c'est-à-dire la mise en place d'une
structure d'accueil, de réflexion, avec des correspondants
dans les autres pays. Elle sert d'intermédiaire entre l'expérience
sur le terrain et le travail de cabinet. C'est ainsi que la
carte d'E. F. Kino de 1695 arrive entre les mains de
P.-S. Régis puis de C. Delisle qui est à Paris une autorité
scientifique. Les explorations d'E. F. Kino, grâce à l'aide
des Indiens, apportent les renseignements utiles. Par lui, la
Californie est un espace exploré, mesuré, représenté. Le
souci d'exactitude domine la façon dont C. Delisle de son
côté traite la Californie. Elle est un espace déduit où les
53. «Carte de la mer du nord
et des costes d'Amérique, d'Europe
et d'Afrique, situées sur cette mer. »
54. M. S. Pedley, «The Map Trade ... »,
op. cit.
Carte 7 : « Carte de la Californie ».
Montage par Gilles Robert
de Vaugondy (1770) BNF. Pour
l'Encyclopédie, G. R. de Vaugondy
résume cent soixante-dix ans
de controverses cartographiques.
55. Dans Historia de California,
de Manuel Venegas, Madrid, 1757.
terres inconnues restent des espaces vides, signe d'acceptation
de l'aveu d'ignorance et possibilité d'un bilan des
connaissances donc d'un progrès de type scientifique.
Cette progression s'accompagne d'un souci de
réflexion sur la construction du savoir, visible dans le
montage réalisé par Gilles Robert de Vaugondy, petit-fils
de N. Sanson. En 1770, dans le volume 33 de l'Encyclopédie
(5e volume du supplément), il met en regard cinq
cartes qui illustrent les principales étapes de l'évolution
des représentations de la Californie: I. La carte manuscrite
de l'Amérique de Mathieu Néron Pecci (1604), II. la
carte de N. Sanson (1656), III. celle de C. Delisle (1700),
IV. celle d'E. F. Kino (1705), et V. celle de la Société des
Jésuites (1767)55. La carte de 1604 est saturée de notations
venues du domaine du légendaire. Avec la carte de
N. Sanson, l'aberration que constitue le XVIIe siècle apparaît
clairement. Les suivantes montrent les progrès parallèles
des connaissances et de la colonisation par les Espagnols.
La stratégie du secret a été abandonnée.