Genèses
Belin

I.S.B.N.2701128501
174 pages

p. 33 à 52
doi: en cours

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n° 40 2000/3

2000 Sciences sociales et histoire

La preuve par les coquillages bleus

La Californie (XVIe-XVIIIe siècles), île ou péninsule ?

Annick Foucrier historienne, enseignante à l'université de Paris XIII, est en délégation au CNRS (CRH). Ses recherches portent sur l'histoire nord-américaine et sur l'histoire comparée des migrations internationales. Elle a publié Le rêve californien, Migrants français sur la côte Pacifique, XVIIIe-XIXe siècles (Belin, 1999) et de nombreux articles. Elle est l'auteur de Meriwether Lewis et William Clark, 1804-1806 : La traversée d'un continent, à paraître (Houdiard, 2000).
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LES COQUILLAGES
BLEUS:...
LA PREUVE PAR LES COQUILLAGES BLEUS: LA CALIFORNIE (XVF-XVIIP SIÈCLES), ÎLE OU PÉNINSULE? Annick Foucrier Carte 1 : Les Californies et la Sonora, carte reconstituée par l'auteur. Réalisation graphique Daniel Tingry. Il y avait, à la droite des Indes, tout près du Paradis Terrestre, une île appelée Californie.1 » Cette déclaration est tirée du tome V des aventures d'Amadis de Gaule, Las Sergas de Esplandian (les exploits d'Esplandian), publié en 1521 par Garci Ordônez de Montalvo. Le livre connaît un succès considérable dans toute la chrétienté. Les conquistadors qui abordent l'Amérique font de cette Å“uvre de fiction une des clés de leur compréhension du Nouveau Monde. Rappelons d'abord quelques repères. C'est en 1519, après avoir traversé le continent, qu'Hernân Cortés arrive à une mer (le golfe de Californie) qu'il appelle mer Vermeille, par référence à la mer Rouge de la Bible. À 1. Il s'agit de la basse Californie (qui fait actuellement partie du Mexique) et de la Californie des États-Unis, séparées par la conquête américaine en 1848. 2. Warren Cook, Flood Tide of Empire: Spain and the Pacific Northwest, 1543-1819, New Haven and London, Yale University Press, 1973, p. 5. 3. Les Anglais l'appelaient passage du Nord-Ouest. On croyait qu'une voie d'eau permettait de traverser le continent américain en évitant le cap Horn. Navigateurs et explorateurs ont cherché ce détroit du xvr= au xixe siècle. 4. L'étude du mythe a suscité une abondante production. Voir par exemple, Dora Beale Polk, The Island ofCalifornia : A History ofthe Mylh, Lincoln, University of Nebraska Press, 1991. l'horizon, il aperçoit une terre qu'il suppose être une île et qu'il nomme Californie. Il aborde sur les côtes que nous appelons basse Californie en 1535. En 1539, le capitaine espagnol Francisco de UUoa navigue vers le nord dans la mer Vermeille. Il constate que les côtes se rapprochent, que la sonde indique de moins en moins de fond. Tout prouve que la Californie est une péninsule. En 1542, Juan Rodriguez Cabrillo atteint la baie de San Diego, et les îles de Santa Barbara. À partir de 1565 le galion de Manille revient par une route très septentrionale mais se contente de longer les côtes de la Californie. C'est à peu près tout. Le xvie siècle est pauvre en informations. Le gouvernement espagnol a fait du secret géographique la pierre de touche de la protection de ses intérêts commerciaux à travers l'océan Pacifique. Les cartes sont traitées comme des secrets d'État. Les renseignements recueillis au cours des expéditions du XVIe siècle sont rassemblés sur une carte, le Padron Real, conservée sous bonne garde à Séville, et dont seules des portions limitées sont copiées2. Il faut attendre la fin du siècle et la menace représentée par les incursions anglaises (Francis Drake en 1578-1580, Thomas Cavendish en 1586-1588) pour que des expéditions soient organisées. Les Espagnols prennent conscience que le secret ne les protège plus suffisamment et que si le détroit d'Anian existe3, il devient urgent de le trouver avant leurs rivaux. Ces expéditions sont cependant de faible ampleur. En 1595, Sébastian Cermefto fait naufrage près de San Francisco alors qu'il cherche en revenant des Philippines un lieu susceptible de devenir un port ; Juan de Onate traverse le Nouveau-Mexique de 1596 à 1605; Sébastian Vizcaino longe à son tour les côtes de Californie (basse et haute) en 1602. Le changement de vice-roi conduit ensuite à l'abandon des projets de colonisation vers le nord, au grand dam des partisans de l'expansion, en particulier des religieux désireux de convertir les indigènes. Ils trouvent de nouveaux arguments dans la réinterprétation des rapports des précédentes expéditions. C'est ainsi que le mythe de l'existence d'une grande île de Californie et d'un passage entre l'Atlantique et le Pacifique connaît un renouveau4. Plutôt que de suivre les évolutions du mythe, je m'intéresserai ici à ses conséquences, aux enjeux de la construction d'un savoir géographique et de sa transcription cartographique à travers les lieux et les milieux concernés. Il s'agit d'étudier dans la longue durée les origines de la révolution cartographique du temps des Lumières, à partir d'un exemple situé aux marges du monde connu. J'exposerai d'abord les causes de la représentation erronée de la Californie et de sa permanence, puis la recherche de vérité, sur le terrain en Amérique, et en Europe dans les lieux de production des cartes5. La genèse d'une erreur Au xvie siècle, la Californie apparaît sous la forme appropriée d'une péninsule, par exemple en 1597 sur la carte de Cornélius Wytfliet, « Granata Nova et California»6. Pourtant, au siècle suivant, elle prend sur les cartes européennes la forme d'une île, et il faut attendre le milieu du xvme siècle pour que cette erreur soit définitivement reconnue pour telle7. Cette nouvelle image est appuyée sur l'interprétation par le père Antonio de la Ascension, un religieux carme qui accompagnait l'expédition dirigée par S. Vizcaino comme cartographe et qui se trouvait à Monterey en décembre 1602, des rapports de deux navigateurs au service de la couronne espagnole, Juan de Fuca (1592) et Martin de Aguilar (1602)8. L'un parlait d'une grande ouverture sur la côte ouest, l'autre d'une île au nord du cap Mendocino. En 1620, désireux de promouvoir l'organisation de nouvelles expéditions vers le nord et la Californie, le père A. de la Ascension écrit une brève relation du voyage de S. Vizcaino, accompagnée d'une carte sur laquelle la Californie est représentée comme une île9. Il propose de trouver le mythique passage du nord-ouest, et de convertir les habitants. Son projet est contrecarré par ceux qui pensent que la découverte de ce passage causerait bien des torts aux intérêts espagnols en ouvrant le Pacifique Nord aux navires des puissances rivales. Il aurait envoyé la carte en Espagne, mais le bâtiment ayant été capturé par les Hollandais, celle-ci serait arrivée en Hollande. Le degré de fiabilité de cette histoire fondatrice est difficile à évaluer. La diffusion de cette information semble résulter d'un accident, d'un hasard, alors que le père A. de la Ascension a défendu sa théorie toute sa vie. Les changements commencent bien à Amsterdam, alors centre réputé de cartographie. Les Hollandais bénéficient des voyages de leurs navigateurs et des méthodes de projection inventées par Gérard Mercator (1512-1594). La principale question que soulève la Californie est sa situation très marginale par rapport aux trajectoires maritimes. L'absence de connaissances sûres favorise les affirmations 5. Cet article reprend et prolonge le chapitre vi de ma thèse «La France, les Français et la Californie avant la ruée vers l'or, 1786-1848», Paris, EHESS, 1991, dans laquelle j'ai commenté un dossier de cartes montrant la façon dont les Français se sont représenté la Californie avant le passage de Lapérouse. Je devais présenter cette recherche au séminaire de Bernard Lepetit (EHESS) le 4 avril 1996. Qu'il me soit permis de lui en faire respectueusement hommage. 6. Carte tirée du Descriptionis Ptolemaicae augmentum..., Louvain, 1597. Cette carte est originale par l'erreur qui installe le tropique du Capricorne au nord de l'Equateur. 7. Ronald Vere Tooley, California ai an hland, London, Map Collectors'Circle n° 8,1964, 28 p. + cartes, présente en n° 100 une carte de 1754 réalisée par John Bowles & Son, « A New and Exact Map of America Laid Down from the Latest Observations & Discoveries, Printed for J. Bowles & Son at the Black Horse in Cornhill», qui représente encore la Californie comme une île. 8. R. V. Tooley, ibid. W. Cook, Flood Tide of Empire..., op. cit., p. 29, discute la réalité du voyage de Juan de Fuca, que d'autres auteurs jugent apocryphe. Bien qu'il ne soit pas formellement prouvé, ce voyage lui semble possible. Martin de Aguilar, capitaine du Très Reyes, parti vers le nord avec l'expédition dirigée par Sebastien Vizcaino, est mort pendant le voyage. Au retour, l'officier qui avait pris la relève, Esteban Lopez, témoigne avoir atteint l'embouchure d'une énorme rivière située à 40° de latitude nord. 9. W. Cook, Flood Tide of Empire..., op. cit., p. 17. 10. Nils Adolf Erik Nordenskiôld, Periplus, an essay on the early history ofcharts and sailing directions, translatée from the swedish original, Stockholm, P. A. Norstedt & Sôner, 1897, p. 192. 11. Antonio de Herrera y Tordesillas, Description des Indes occidentales qu'on appelle aujourd'hui le Nouveau Monde, Amsterdam, Colin, 1622. 12. Mathématicien anglais, mort en 1630. W. Cook, Flood Tide of Empire.,., op. cit., p. 7 et p. 9. 13. Samuel Purchas, Hakluytus Posthumus, or Purchas His Pilgrimes, Londres, H. Fetherson, 1625-1636, 5 vol. (3e vol. chap. xx.). 14. «Charte universelle de tout le monde en laquelle plusieurs régions sont représentées plus exactement qu'aux précédentes et les terres nouvellement descouvertes fidellement corrigées sur les dernières relations des anglois, hollandois et autres, Paris 1628». Cette carte n'est citée ni par Henry R. Wagner, The Carlography ofthe Northwest Coast of America to the Year 1800, Berkeley, University of California Press, 1937, ni par John Leighly, California as an Island, 1622-1785, San Francisco, The Book Club of California, 1972. 15. Mireille Pastoureau, Les Atlas français xvf-xvif siècle, Paris, Bibliothèque nationale, 1984, p. 469. de ceux qui apportent de nouvelles données, même non vérifiables. Selon Nils Adolf Erik Nordenskiôld10, le premier exemple d'une Californie insulaire figure sur une petite carte du continent américain qui décore la page- titre de la «Description des Indes Occidentales», traduction française de l'Å“uvre d'Antonio Herrera y Tordesillas, publiée à Amsterdam en 162211. Mais dans le corps de l'ouvrage, sur la carte générale des Indes, la Californie persiste à ressembler à une péninsule. Quant à la carte qui orne la page-titre de l'édition espagnole originale de 1601, elle n'indique même pas la Californie. Les ambitions maritimes de l'Angleterre, après la défaite de l'Invicible Armada en 1588, s'accompagnent d'une production autonome de cartes maritimes. Le premier à adopter le modèle insulaire est Henry Briggs12, dans une carte publiée en 1625 par Samuel Purchas, «His Pilgrimes»13. Le fait qu'une telle distorsion ait pu avoir du succès en Angleterre est d'autant plus étonnant que F. Drake et T. Cavendish, en capturant des galions espagnols sur le trajet Lima-Panama, ont saisi des cartes et des pilotes qui leur ont fourni des renseignements, partiels certes mais exacts, sur la route Acapulco- Manille. Cette carte a une facture traditionnelle, proche de la cartographie espagnole, sans les ornementations représentant des animaux fabuleux dont les Hollandais étaient coutumiers pour couvrir les incertitudes de la documentation. H. Briggs introduit aussi la pratique d'indiquer le port de Sir Francis Drake (Po S Francisco Draco). La plus ancienne carte française trouvée sur le modèle insulaire est une carte du monde14 publiée en 1628 par Melchior Tavernier (1594-1665), fils d'un graveur flamand, à l'origine du développement de la cartographie française du xviie siècle15. Il est parfois confondu avec son frère Jean-Baptiste (1605-1689), célèbre pour ses voyages à caractère diplomatique. M. Tavernier reprend à peu près la même forme sur la carte de l'Amérique qu'il publie en 1639, d'après, dit-il, des découvertes récentes faites par les Français et les Anglais, et qui montrent que la Californie est une île. La carte de 1628 reste influencée par le modèle hollandais, et ses mers sont peuplées de monstres marins et parcourues de bâtiments aux voiles gonflées, qui disparaissent en 1639. La Californie y a clairement l'aspect qu'elle conserve pendant la première moitié du siècle, effilée au sud, élargie vers le nord, son extrémité septentrionale aplatie à peu près à la hauteur du 45e parallèle. La mer Vermeille la sépare nettement du continent, et l'on y distingue quelques îles (le nombre en sera fixé à quatre ultérieurement), plus nombreuses sur la côte Pacifique, où l'on remarque l'île Catalina et l'île St Clément. La plus grande incertitude règne par contre dans la détermination des limites du continent qui la borde au nord, appelé Nouvelle Albion par référence au voyage de F. Drake. La difficulté consistait en fait à représenter cette Amérique septentrionale, en suppléant à l'insuffisance de renseignements fiables. En particulier le mauvais calcul des longitudes contribuait à allonger indûment la côte vers le nord-ouest. Dans la seconde partie du xvne siècle s'opère un glissement du centre principal de cartographie vers la France. Henry R. Wagner l'attribue au fait que les cartographes hollandais auraient, en publiant trop de cartes et d'atlas excédant les capacités financières du marché, tari les sources de revenu16. Martine Acerra et Jean Meyer expliquent la domination cartographique des Hollandais par la puissance de leur imprimerie, et leur déclin dans la deuxième moitié du xviie siècle par une recherche de la rentabilité à court terme qui leur faisait republier des cartes anciennes plutôt que de refaire des tirages, très coûteux, et par leur souci de ne pas publier certains détails qui auraient pu donner des indications à leurs rivaux17. La concurrence entre ateliers y a aussi sa part. Toutes ces interprétations peuvent expliquer le déclin hollandais, mais pas la montée en puissance de la cartographie française. Il faut considérer la politique suivie pour des raisons militaires par Louis XIV et Colbert, et le soutien accordé par le gouvernement aux ingénieurs militaires (pour lesquels Louis XIII a créé le titre de «géographe du roi»). La fabrication des cartes est un enjeu militaire, scientifique, mais aussi économique par les arts qui lui sont liés18. Toute nouvelle information peut rendre obsolètes les cartes des concurrents, et faire la fortune du cartographe assez habile pour l'adopter. Pendant plusieurs générations, la famille Sanson influence avec sa maison d'édition le style et la conception de la cartographie européenne. Ces cartographes font preuve de beaucoup plus de sobriété et d'esprit critique que leurs concurrents. En 1650, Nicolas Sanson (1600-1667), né à Abbeville19, ingénieur militaire en Picardie, puis converti à la cartographie gravée par sa rencontre avec M. Tavernier, publie une carte de l'Amérique septentrionale20, gravée par Pierre Mariette. Les contours 16. H. R. Wagner, The Cartography..., op. cit., p. 130. 17. La grande époque de la marine à voile. Rennes, Ouest-France, 1987, p. 192. 18. Mary Sponberg Pedley, «The Map Trade in Paris, 1650-1825», Imago Mundi, vol. 33,1981, p. 33. 19. M. Pastoureau, Les Atlas français..., op. cit., pp. 387-389. M. Pastoureau a consacré une thèse à cette famille de cartographes : « Les Sanson : Cent ans de cartographie française, 1630-1730», thèse dactylographiée, 2 vol., université Paris IV, 1981. 20. Carte 2 : « Amérique Septentrionale Par N. Sanson d'Abbeville geog. du Roy. A Paris chez l'Auteur. Et chez Pierre Mariette rue S. Jacques a l'Espérance, 1650.» Carte 2 : « Amérique septentrionale » par Nicolas Sanson (1650) BNF. Inspiré par le modèle hollandais, N. Sanson adopte la forme insulaire pour la Californie. 21. Né à Amsterdam (1596-1673). Photo et signature se trouvent dans R. V. Tooley, Tooley's Dictionary of Mapmakers, New York, Liss Inc, Amsterdam, Meridian Publishing Company, 1979, p. 60. 22. «Novus Totius Terrarum Orbis Tabula», Amsterdam. Fac-similé « World Map Published at the Conclusion of the Treaty of Westphalia, 1648», dans F. C. Wieder, Monumenta Cartographica, vol. 3, Den Haag, 1929. 23. H. R. Wagner, The Cartography..., op. cil., p. 128, discute le fait de savoir si 1648, date proposée par N. A. E. Nordenskiold, Periplus..., op. cit., est une date certaine. Il conclut par la négative, mais en tout état de cause la carte lui semble, fort justement, antérieure à celle de Nicolas Sanson de 1656. de l'île sont plus détaillés, et sur la côte ouest, les noms francisés de la succession de pointes et de baies sont soigneusement notés : la pointe des Roys, le port de Monte- rey, le canal de Ste Barbe, l'île S. Clément, le port de S Dieg. La baie de San Francisco n'est pas représentée, mais est mentionné le «P. du S. Francisque Drac» (Port de Sir Francis Drake). La forme et les contours de l'île restent très semblables au modèle hollandais, si ce n'est une timide poussée de la côte nord qui s'avance en pointe. Ce n'est là que l'indication d'une tendance. En 1648, un des principaux cartographes hollandais, Johannes Blaeu21, publie une carte22 que N. Sanson ne semble pas avoir connue en 165023, et qui présente déjà la forme la plus courante de la Californie24, avec ses péninsules dirigées vers le nord, et le semis d'îles qui l'entourent. La nouvelle carte25 que Nicolas Sanson publie en 1656 tient compte des nouveautés. Tous les attributs de ce qui devient l'image classique de la Californie sont en place : la forme en croissant, la côte nord creusée par trois golfes profonds, et dirigée vers une protubérance du continent, appelée «Agubela de Cato», les trois grandes îles à l'ouest, et les quatre plus petites dans le détroit qui la sépare de la terre. On retrouve cette même forme sur toutes les autres cartes réalisées par N. Sanson, et sur les éditions post-mortem dues à son fils Guillaume. N. Sanson témoigne du rayonnement de la cartographie française. Sa carte devient le modèle qui s'impose aux cartographes non seulement français, mais aussi anglais, hollandais et espagnols26. Sur la mappemonde de Jean Dominique Cassini, de 7,50 mètres de diamètre, dessinée en 1679 sur le sol de l'observatoire27, les données concernant la Californie ne sont pas remises en cause malgré les vérifications de longitude auxquelles la carte a donné lieu28. L'utilisation d'une projection azimutale polaire est certes inhabituelle, mais compte tenu de cette distorsion particulière, la Californie présente toujours les mêmes protubérances en crête de coq. Il en est de même sur la carte de l'Amérique septentrionale du père Vincenzo Coronelli, l'auteur des globes de Louis XIV. N. Sanson fait aussi autorité à l'étranger, et en Angleterre, Richard Blome29 publie en 1669 une «carte nouvelle de l'Amérique septentrionale, dessinée par Monsieur Sanson, géographe du roi de France, traduite en anglais et illustrée par lui, R. Blome». Cette carte est en Carte 3 : « Le Nouveau-Mexique et la Floride » par Nicolas Sanson (1656) BNF. Malgré l'absence de nouvelles informations, la côte nord de l'île de Californie se couvre de protubérances. 24. Bien que selon R. V. Tooley, California..., op. cit., p. 3, Johannes Blaeu ait laissé ses planches de 1635 inchangées jusqu'en 1667. Il est pris, à tort, comme un des exemples de la résistance des Hollandais à cette innovation. 25. Carte 3 : « Le Nouveau Mexique et la Floride, Tirées de diverses Cartes et Relations, Par N. Sanson d'Abbeville Geog ordre du Roy. A Paris. Chez Pierre Mariette, Rue St Jacques à l'Espérance Avec Privilège du Roy, pour vingt Ans, 1656. » 26. H. R. Wagner, The Cartography..., op. cit., p. 130. 27. « Planisphère terrestre où sont marquées les longitudes de divers lieux de la Terre, trouvées par les observations des éclipses des satellites de Jupiter - dressé et présenté à Sa Majesté par M. de Cassini. » 28. Il s'agissait d'observations des satellites de Jupiter, conduites en quarante-trois localités, sur les quatre continents, pour déterminer les longitudes avec plus de précision. George Kish, La Carte: image des civilisations, Paris, Seuil, 1980, p. 55. 29. « A New Mapp of America Septentrionale Designed by Monsieur Sanson geographer to the French King and Rendered into English and Illustrated by Richard Blome », London, 1669, engraved Francis Lamb. 30. « Carte de la Nouvelle France et de la Louisiane Nouvellement découverte. Dédiée au Roy, l'An 1683 par le Révérend Père Louis Hennepin. » (1:30 000000 env.). 31. «A Map of a New World between New Mexico and the Frozen Sea Newly Discovered by Father Lewis Hennepin Missionary Recolled and Native of Hainault Dedicated to his Majesty of Great Britain William III. 1688. » 32. Les détails biographiques proviennent de diverses publications, principalement Herbert E. Bolton, Kino's Hislorical Memoir ofPimeria Alta. A Conlemporary Account of the Beginnings of California, Sonora, and Arizona, by Father Eusebio Francisco Kino, S. J., Pioneer Missionary, Explorer, Cartographer and Ranchman, 1683-1711, Cleveland, Arthur H. Clark Co, 2 vol., 1919; H. E. Bolton, Rim of Christendom. A Biography of Eusebio Francisco Kino, Pacific Coast Pioneer, New York, MacMillan Co, 1936; Ernest J. Burrus, S. J., Kino and the Cartography of Northwestern New Spain, Tucson, Ariz. : Arizona Pioneer's Historical Society, 1965. fait une copie de la carte de 1650, dont elle reprend le profil d'une Californie au sommet aplati, tandis que les illustrations, animaux fabuleux, indigènes et navires, rappellent le style hollandais. Les cartes de N. Sanson, sans animaux, ont un aspect plus austère. Une exception à cette implacable domination du modèle Sanson est donnée par une carte présentée au roi Louis XIV, en 1683, par un moine appartenant à l'ordre des Récollets, Louis Hennepin, qui a voyagé en Amérique30. La Californie y est représentée sous une forme péninsulaire, donnant à la carte un aspect démodé. Mais il est vrai qu'elle ne constitue pas le motif principal d'une Å“uvre intitulée «Carte de la Nouvelle France et de la Louisiane nouvellement découverte». La présentation au roi n'eut sans doute pas l'effet espéré, car quelques années plus tard, le moine, sous le nom de Lewis Hennepin, présente la même carte31 au roi d'Angleterre Guillaume III. Il en a simplement changé le titre, les armoiries, et a supprimé sur le sommet du cartouche l'allégorie représentant le triomphe de la Louisiane. Il s'est aussi opportunément rappelé qu'il était natif du Hainaut. Eusebio Francisco Kino: la preuve sur le terrain, 1695-1701 La théorie de l'insularité de la Californie est bien installée. Les religieux ont réactivé le mythe pour obtenir l'organisation d'expéditions pour convertir les indigènes. Pour les Espagnols, l'insularité garantit leurs droits contre les Anglais, puisqu'ils ont été avec H. Cortés les premiers à y aborder. Les cartographes ne tiennent pas à voir leurs cartes devenir désuètes, et les professeurs ne souhaitent pas non plus que leur savoir soit remis en cause. C'est sur le terrain que les modèles sont contestés. E. F. Kino32 est né le 10 août 1645 à Segno, petit village du Trentin (Tyrol alors autrichien). Il est parent d'un missionnaire jésuite, le père Martino Martini, auteur célèbre de livres sur la Chine, et à 18 ans, à la suite d'une guérison, fait vÅ“u de partir lui aussi pour la Chine. Il entre au noviciat de la Compagnie de Jésus à Landsberg (Bavière) le 20 novembre 1665. Il étudie ensuite aux universités de Freiburg et Ingolstadt. Un de ses professeurs est le père Adam Aygentler, mathématicien et cartographe réputé, auteur d'une carte du monde publiée en 1664, sur laquelle la Californie est encore représentée comme une péninsule. De 1670 à 1673, il enseigne la littérature à Hall (Autriche) puis retourne à Ingolstadt étudier la philosophie. Il se distingue aussi en mathématiques, au point d'être capable de soutenir en 1676 avec le duc de Bavière et le père de celui-ci une controverse à la suite de laquelle les deux puissants personnages lui proposent un poste d'enseignant à Ingolstadt. Il choisit plutôt de devenir missionnaire et demande à partir en Extrême-Orient. Mais en 1678, les Espagnols ont besoin de missionnaires pour l'Amérique, et c'est là que ses supérieurs l'envoient. Il se soumet à leur décision. Parti de Gênes en mai 1678 avec dix-huit autres jésuites, il arrive à Cadix trop tard pour le départ annuel de la flotte des Indes. Son voyage est retardé et il passe deux ans à Séville. Fin 1680, E. F. Kino observe le passage de la comète à Cadix, ce qui lui donne matière à la publication d'un texte sur le sujet. Il embarque le 27 janvier 1681 et arrive à Vera Cruz le 1er mai. Là, il soutient une discussion publique sur la comète avec Carlos Siguenza y Gongora, un jésuite de grande influence. Cela lui vaut d'être nommé par le vice-roi «géographe royal» d'une expédition en voie d'organisation depuis 1679 pour la Californie (ce que nous appelons la Basse-Californie). On peut se demander quel rôle ce projet a joué dans sa curiosité pour la Californie. Pour se préparer, il étudie tout ce qui a été réalisé sur le sujet, en particulier les cartes disponibles, qui représentent la Californie comme une île et qu'il copie soigneusement. Ces cartes sont en contradiction avec l'enseignement qu'il a reçu, mais elles sont plus récentes, et il en adopte le contenu. L'expédition quitte finalement la Nouvelle Espagne le 17 janvier 1683. Après une première tentative infructueuse, du fait de l'hostilité des habitants, les Espagnols débarquent un peu plus au nord et choisissent un site pour installer une mission, près de palmiers et d'une source. E. F. Kino commence ses observations. Il dispose d'un compas (une boussole), sans doute utilisable aussi comme cadran solaire, d'un astrolabe et d'un télescope (plus des lentilles pour allumer du feu). Ses instruments suscitent la curiosité des Indiens et il leur explique les symboles qu'il dessine sur ses cartes. Le détail montre l'esprit d'ouverture et les bonnes relations qu'il entretient avec les indigènes, une disposition qui lui sera utile ultérieurement. Le 15 décembre 1684, il participe à une expédition d'exploration qui de San Isidro traverse la péninsule et atteint les côtes de l'océan Pacifique. Il dessine une carte sur laquelle il nomme l'endroit «la pointe du Nouvel An», et remarque sur la plage des coquillages bleus. La situation de l'établissement se dégrade, par manque de ressources et par suite de tensions avec les Indiens. Il faut quitter la Basse-Californie sans pouvoir y retourner, à cause d'une révolte d'Indiens Tarahumaras en 1685 et parce que les sommes prévues, 30000 piastres, sont détournées pour financer la guerre en 1686. Mais E. F. Kino n'a de cesse d'agir pour favoriser l'installation de missions en Californie. Ce projet lui tient à cÅ“ur comme missionnaire, attiré par les terres à découvrir et les populations à convertir. Affecté en Sonora, E. F. Kino se lance dans l'exploration et l'organisation de la haute Pimeria. La Sonora est située à la frontière extrême de l'avancée espagnole vers le nord. C'est un milieu semi-aride, peu hospitalier, avec des déserts et des vallées. La population vit en petits villages dont certains pratiquent l'agriculture irriguée. E. F. Kino quitte Mexico le 16 novembre 1686. À Guadalajara il obtient confirmation d'une décision royale (cédula) du 14 mai 1686 qui exempte tous les Indiens qu'il pourra convertir du paiement du tribut et du travail dans les mines ou sur les grandes exploitations agricoles. Il choisit un site facilement défendable (un promontoire au-dessus d'une vallée) dans le village indien de Cosari, pour y installer la mission (Notre-Dame de Dolores) où il résidera et d'où il partira pour accomplir la conversion des Indiens. Il renforce d'abord sa position en développant l'agriculture et l'élevage dans sa mission, et en apprenant la langue locale. Puis il procède par avancées successives. D'abord, il envoie des émissaires dans les villages voisins, avec des messages de paix et des cadeaux, surtout de la nourriture produite à Dolores. Ensuite, il se rend lui-même dans ces tribus, la plupart du temps avec peu de gens, quelques serviteurs indiens, un ou quelques militaires, et il est souvent le seul homme blanc. Il fait de très nombreux voyages. Il part avec beaucoup de chevaux et de mules et accomplit des trajets souvent très longs (45 km par jour en moyenne pendant un mois ou deux). Dans les villages, il est particulièrement attentif aux enfants et aux malades, qu'il baptise et soigne. Dans certains endroits judicieusement choisis pour leurs potentialités agricoles, il fait construire des missions, des écoles, et organise des ranchs d'élevage et d'agriculture. Son objectif est de constituer ainsi des points d'implantation dans la perspective de la venue ultérieure de missionnaires. Ces lieux peuvent en attendant constituer des relais dans ses explorations. Il nomme des Indiens à des fonctions de responsabilités, pour les intégrer et parce que, malgré ses demandes répétées, il ne peut obtenir l'envoi de missionnaires. La structure en réseau qu'il met en place respecte les sociétés indiennes. E. F. Kino est trop isolé pour adopter une autre attitude, mais il fait preuve de confiance envers les indigènes qu'il défend de son mieux contre les grands propriétaires toujours à la recherche de travailleurs. Les villages constituent des points stratégiques pour contrôler l'espace sans avoir besoin de l'occuper totalement et l'excellence de la capacité d'E. F. Kino à penser un espace, même s'il ne le connaît pas, est visible dans le fait que ces bases tiennent sans même la présence d'hommes blancs, dans des régions où, en 1695, le père François Xavier Saeta et des soldats avaient été tués lors d'une révolte des Indiens Pimas. Pour créer et réactiver les liens personnels entre lui et les tribus indiennes, E. F. Kino parcourt ainsi la région et, avançant vers la Californie, il parvient jusqu'à la rivière Gila. De nouvelles missions ont été créées en Basse-Californie, et E. F. Kino veut leur fournir des vivres (bétail et grains), mais il reste occupé surtout par son désir d'aller en Haute-Californie, qu'il pressent à juste titre plus fertile que la Basse-Californie ou la Sonora. En 1693 et 1694, de courts déplacements le conduisent sur la côte de Sonora d'où il aperçoit suffisamment bien la côte de Californie pour distinguer quelques collines qu'il nomme d'après les évangélistes, Marc, Mathieu, Jean, et comme Luc a déjà un cap, Antoine. Il remarque que la côte semble plus proche lorsqu'on progresse vers le nord, ce qui lui donne envie de voir ce qu'il en est encore plus au nord. Il ne doute cependant pas que la Californie soit une île, car c'est l'avis général, et lors de ses traversées de la mer de Californie, il a observé des courants qui l'ont confirmé dans cette idée. Depuis sa mission de Dolores, il dirige la construction d'un bateau qui permettra de traverser le bras de mer. Il réalise aussi une carte (1695) qui représente la Californie comme une île. Pourtant, plusieurs voyages vers le nord le conduisent à changer d'avis. Il raconte son cheminement physique et intellectuel dans la dédicace au roi d'Espagne Philippe V qui introduit le récit de ses activités missionnaires (1708)33. C'est pour lui un acte de réflexion sur sa pratique, une façon imagée d'expliquer son cheminement intellectuel, mais aussi une justification de ses actes auprès des plus hautes autorités. 33. J'ai utilisé la traduction anglaise de ce mémoire, « Cclestial Favors Experienced in thèse New Conquests and New Conversions», in H. E. Bolton, Kino's Historical Memoir..., op. cit., 2e partie. 34. Appelés «abalones» en Californie, ce sont des haliotides ou oreilles de mer. Leur couleur dépend de leur nourriture. En remarquant les haliotides, Eusebio Francisco Kino a découvert un « marqueur » qui met en évidence l'existence de relations d'échanges entre tribus indiennes de la côte et de l'intérieur. Ronald L. Ives, «The Quest of the Blue Shells», Arizoniana, 1961, vol. 2, pp. 3-7. Le parallèle dressé avec la Bible en fait une mission sacrée. Il faut dire que sa défense des Indiens ne lui a pas fait que des amis. En 1695, il avait été accusé de baptiser des Indiens insuffisamment convertis et d'être plus souvent en déplacement que dans sa propre mission. Il raconte comment, en 1698, il arrive à une colline élevée, Santa Clara (volcan Pinacate), du haut de laquelle il observe, avec et sans télescope, ce qu'il reconnaîtra plus tard comme le sommet de la mer de Cortés, et le passage par terre vers la Californie. Mais il écrit lui-même : « À ce moment, pourtant, je ne l'ai pas reconnu comme tel et je me suis persuadé que plus loin vers l'ouest la mer de Californie devait s'étendre vers de plus hautes latitudes et communiquer avec la mer du Nord ou le détroit d'Anian, faisant de la Californie une île.» Pour expliquer son aveuglement, il a recours à une référence à la Bible (Genèse), l'histoire de Joseph, fils de Jacob, vendu comme esclave en Egypte par ses frères, jaloux de lui. Grâce à sa capacité à interpréter les songes, Joseph réussit à sortir de sa condition, devient le bras droit du Pharaon. Lorsque ses frères, pendant des années de sécheresse et de famine, viennent le voir pour acheter des vivres, il les reçoit généreusement, leur donne à manger, leur fournit les provisions dont ils ont besoin, parle avec eux. Mais eux ne le reconnaissent pas, convaincus de la mort de leur frère, incapables d'imaginer qu'un esclave puisse devenir un personnage important, qu'un Hébreu puisse devenir un Égyptien. Ils regardent, mais ne voient pas, atteints de cécité mentale. E. F. Kino de même ne remet pas en cause pendant longtemps l'autorité intellectuelle des savants qui défendent l'insularité de la Californie. En 1699, avec un autre missionnaire, le père Adam Gilg, et un capitaine espagnol Juan Mateo Manje, il arrive à un village d'Indiens Yumas qu'il nomme San Pedro, près du confluent de la Gila et du Colorado. Lors de l'échange rituel de cadeaux, les Indiens lui offrent des objets rares, parmi lesquels des coquillages bleus dont ils aiment à se parer. Ce n'est pourtant que sur le chemin du retour qu'il fait le rapprochement avec les coquillages bleus34 qu'il avait vus quinze ans auparavant, sur la côte de Basse- Californie. Ceci le conduit à élaborer une hypothèse hardie, la possibilité d'un passage par terre vers la Californie. Il décide d'arrêter la construction du bateau, et de revenir l'année suivante pour vérifier son hypothèse. En 1700, il se rend à San Xavier del Bac, convoque des Indiens de tous les environs, d'aussi loin que possible, pour les interroger sur les endroits où l'on peut trouver ces coquillages bleus. De leurs réponses, il retire la conviction que ces coquillages sont spécifiques de la côte Pacifique. Il peut alors préciser son raisonnement et élaborer un projet: ces coquillages venus de l'autre côté de la Californie ont été apportés par des Indiens venus par terre ; on peut suivre à l'envers leur itinéraire et découvrir le passage par terre à la Californie. En septembre et octobre, il repart vers la rivière Gila. Arrivé à l'endroit où les Indiens lui avaient donné les coquillages, il multiplie les observations du haut de collines, mais sans voir autre chose que des terres et le confluent du Colorado et de la Gila. Il lui faut cependant le prouver par l'expérience, devant témoins. Il prévient ses supérieurs auxquels il doit rendre compte, et organise en mars 1701 une nouvelle expédition avec le responsable des missions de Basse-Californie, le père Juan Maria Salvatierra. À Carrizal, des guides leur conseillent de passer par le nord-ouest pour contourner les étendues sableuses. Ils partent cependant vers l'ouest. La semaine de Pâques, ils sont à 31° de latitude nord, selon l'astrolabe, au sud du passage par terre qui est à 32° de latitude nord. Ils observent le lieu où se réunissent la Nouvelle Espagne et la Californie, mais le manque d'eau et de pâturages pour leurs bêtes les oblige à retourner sans avoir franchi le rio Colorado. En novembre 1701, E. F. Kino repart, arrive à San Dyonisio, accompagné de quelques trois cents Indiens Pimas et Yumas. Il est le premier Européen à pénétrer dans la région depuis J. de Onate, quatre-vingt-dix ans plus tôt. Il note que les Indiens sont surpris par son vêtement sacerdotal et par les chevaux et les mules. Pour les impressionner, il organise une course entre les Indiens les plus rapides et un cavalier qui leur laisse prendre d'abord un peu d'avance pour les distancer ensuite facilement. Le 21 novembre 1701, E. F. Kino traverse l'embouchure du rio Colorado, assis dans un panier sur un radeau assemblé avec des cordages apportés de Dolores et manÅ“uvré par des Indiens. Il est le seul Blanc car son serviteur espagnol s'est enfui. À 30° de latitude nord, il observe le Soleil se lever de l'autre côté de l'étendue d'eau. Il est passé sur l'autre rive. Les Indiens qui viennent à sa rencontre lui offrent des cadeaux, en particulier des coquillages bleus. La démarche pragmatique d'E. F. Kino montre son esprit critique et sa capacité de réflexion scientifique. Il part d'une idée communément admise. L'obtention d'un nouvel indice, en contradiction avec certaines données, le Carte 4 : « Passage par terre à la Californie découvert par le Rev. Père Eusèbe François Kino » (1705) BNF. Les voyages de E. F. Kino en basse Californie et au nord de la mer Vermeille lui font remettre en question le dogme de l'insularité de la Californie. 35. E. J. Burrus, Kino and the Cartography ...,op. cit. conduit à tout repenser en fonction de nouvelles grilles et à élaborer une nouvelle hypothèse. Il lui faut cependant d'abord vérifier la validité de l'indice par une enquête auprès d'experts, en ce cas ce sont les Indiens. Ils sont les seuls à parcourir la région, et les explorateurs suivent souvent leurs pistes. L'hypothèse doit être testée par l'expérience, par des observations raisonnées. Le résultat peut être écrit, représenté sur une carte. Il ne faudrait cependant pas y voir l'effet du hasard. Son projet de se rendre en Californie le rend attentif à tout ce qui s'y rapporte. Il lui reste à écrire la découverte et à la populariser, en réalisant une nouvelle carte, datée de 1701. Il a fait appel à une autorité supérieure, celle de la Bible, pour justifier la remise en cause du savoir commun. Encore n'est-ce pas suffisant, car il est seul à avoir vu le passage, et ses yeux ont pu le tromper. C'est d'ailleurs ce que pensent ses supérieurs. Les diverses versions manuscrites de la carte de 1701 ont disparu. Cinq copies ont été localisées35 : une envoyée au père Bartolo Alcazar, à Madrid, qui lui-même l'envoie aux Jésuites de Paris qui la publient en 170536, une autre au général des jésuites, Tirso Gonzalez, mais l'exemplaire a disparu des archives de la Compagnie à Rome, une troisième parvient au père missionnaire Marcos Antonio Kappus qui la fait publier en Allemagne. Une mauvaise copie se trouve dans les archives des Indes, à Séville, et une autre à Chantilly. Les latitudes sont assez justes grâce à un usage précis de l'astrolabe et aux tables de corrections d'A. Aygentler ; les longitudes, calculées à partir d'une méthode basée sur les latitudes et l'estimation des distances, sont fausses, mais dans les mêmes proportions, ce qui entraîne une déformation faible. Il n'y a pas d'altitudes précises, ce qui est courant à l'époque37. De l'enquête sur le terrain à la carte Les explorations d'E. F. Kino sont suivies avec attention en France, centre dynamique de la cartographie. Le père Juan de Hurtasum, de Vera Cruz, demande des cartes à E. F. Kino «pour le public français, désireux d'en savoir plus sur cette région. »38 Ses cartes et ses descriptions circulent dans le petit monde des cartographes et des savants français. L'Académie des sciences et l'Observatoire ont été créés en 1666, ils ont des correspondants dans les autres pays. En 1700, le géographe français Claude Delisle, «historiographe du roi»39, est sollicité par Pierre-Sylvain Régis, membre de l'Académie des sciences, pour donner son avis sur la carte qu'E. F. Kino a réalisée en 1695 et que le duc d'Escalona, son correspondant en Espagne, lui a envoyée pour en faire don à l'Académie. Dans sa réponse40, C. Delisle fait savoir qu'E. F. Kino lui est connu par la relation du voyage qu'il a effectué en (Basse-) Californie. Sa méthode critique l'amène à douter face à la représentation de la Californie comme une île, une pratique qui ne lui semble pas justifiée par les relations de voyages sur lesquelles les cartographes s'appuient ordinairement. Ainsi, à peu près au même moment où E. F. Kino explore les réalités du terrain, C. Delisle publie en 1700 une carte qui laisse en blanc les zones contestées. C. Delisle s'en explique dans sa lettre à J. D. Cassini41, un modèle de démarche scientifique et d'esprit critique. Il pose clairement, et à plusieurs reprises, le problème : « Il faut présentement discuter l'autre question42, qui consiste à savoir si la Californie est 36. Carte 4 :« Passage par terre la Californie Découvert par le Rév. Père Eusèbe François Kino, jésuite, depuis 1698 jusqu'à 1701, où l'on voit encore les Nouvelles Missions des P. de la Compagnie de Jésus.» 1: 5000000 env„ gravé par Inselin. La carte est annoncée dans Lettres édifiantes et curieuses écrites des missions étrangères par quelques missionnaires de la Compagnie de Jésus, t. V, Paris, 1705. 37. Ronald L. Ives, «Navigation Methods of Eusebio Francisco Kino, S. J. », Arizona and the West, vol. 2 (1960), pp. 213-243. 38. H. E. Bolton, Kino's Historical Memoir..., op. cit., 2' partie, pp. 230-231. 39. Né à Vaucouleurs (1644-1720), dans le diocèse de Toul, d'abord avocat, il vient à Paris et donne des leçons d'histoire et de géographie. Ses quatre fils connurent la célébrité, comme géographes, historiens, cosmographes, voyageurs. 40. Archives nationales, service hydrographique. Sa réponse serait de juin 1700. Jean Delanglez, « The Sources of the Delisle Map of America, 1703», Mid-America, vol. 25 n" 4, 1943, p. 298. 41. Carte 5 : « Lettre de Mr de Lisle touchant la Californie », publiée dans Recueil de Volages au Nord, Amsterdam, Jean Frédéric Bernard, 1715, t. III, pp. 268-277. La lettre n'est pas datée, mais elle est sans doute de 1700. 42. L'autre sujet discuté concerne l'embouchure du Mississippi. Carte 5 : « L'Amérique septentrionale » par Claude Delisle (1700) BNF. À la suite d'une minutieuse analyse, C. Delisle choisit de laisser en blanc ce qui n'est pas suffisamment étayé. 43. «Lettre... » op. cit., p. 268. En italique dans le texte. 44. Ibid., pp. 274-275. 45. François Froger participe, à 19 ans, à l'expédition de Jean-Baptiste de Gennes en Afrique, au Brésil et au détroit de Magellan, de 1695 à 1697. En 1698, il repart pour un voyage en Chine, d'où il ne revient qu'en 1701. Pendant son court séjour en France, il publie, en 1698, Relation d'un voyage fait aux côtes d'Afrique, réédité en 1699, 1702 et 1715. 46. L'anecdote est attribuée par R. V. Tooley, California..., une Isle ou une partie du Continent. » Il rappelle les origines de la discussion, présente les différentes propositions et souligne l'extravagance de certaines affirmations. «Depuis la découverte d'UUoa qui se fit en 1539 jusques à l'an 1690 pendant plus de 150 ans, on n'a pas sçu si la Californie étoit jointe au Continent, ou si elle en étoit séparée, & par conséquent la Carte Espagnole que les Hollandois prirent, & qui apparemment à servi de fondement aux Hollandois & aux autres pour faire une Isle de la Californie, est une Carte sur laquelle il ne faut pas conter, semblable à tant d'autres que des Pilotes vantent et vendent comme fort exactes & qui ne servent qu'à faire périr ceux qui y ont trop de confiance44. » Il explique comment considérer les témoignages de source indirecte : « Le Sieur Froger45 qui nous a donné la curieuse relation du voyage de M. de Gènes au détroit de Magellan, a dit à mon fils qu'il avoit vu un Pilote qui l'assuroit avoir navigé tout autour de la Californie46, & il faut bien que cela soit ainsi, puis que la Carte envoyée à l'Académie qui est faite en 169547 la représente de la sorte.» [...] « Mais que dire au Sieur Froger? Je répons que s'il disoit avoir navigué lui mesme autour de la Californie, je l'en croirois sur sa parole ; mais pour son Pilote que je ne connois pas, je suis presentemens accoutumé à ne plus croire aisément. » Il en conclut qu'il vaut mieux laisser en blanc ce qui n'est pas connu avec certitude: «J'ai pris la précaution de représenter sur mes Globes et sur mes Cartes, la Côte coupée & interrompue dans cet endroit, tant du côté du Cap Mendocin, que du côté de la Mer Vermeille. J'ai laissé dans ces deux endroits comme des pierres d'atente [sic], pendent opéra interrupta & je n'ai pas cru devoir me déterminer sur une chose qui est encore si incertaine : ainsi je n'ai fait de la Californie ni une Isle ni une partie du Continent, & je demeurerai dans ce sentiment, jusqu'à ce que j'aye vu quelque chose de plus positif que ce que j'ai vu jusqu'ici48. » Malgré ce qu'affirment Emerson D. Fite et Archibald Freeman49, sa carte de 1700 est une claire illustration de cette méthode de travail, et montre qu'il n'avait pas encore tranché ni «rejoint la Californie au continent». Il ajoute en avertissement : « Comme il y a plusieurs choses sur cette carte et sur les autres que j'ay mises au jour qui sont différentes de ce qui se trouve sur les cartes qui ont paru jusquici, Il est apropos d'avertir icy que cela n'est point arrivé par inadvertence & que je rends raison de ces changemens dans la Nouvelle Introduction a la géographie. » Cette méthode critique du géographe qui compare les récits et descriptions, croise les sources, lui permet, depuis son cabinet de travail, d'élaborer des cartes que l'amélioration du calcul des longitudes (et la triangulation) rendront d'une exactitude remarquable. C. Delisle installe le doute au centre de son raisonnement. Il compare scrupuleusement les diverses affirmations, se méfie des rumeurs plus ou moins vérifiables, déformées par la transmission, et tente d'approcher au plus près les données du problème étudié, qu'il ne peut pas connaître par expérience personnelle. Il cherche à recouper les informations que lui fournissent ses sources, d'autant plus sceptique qu'elles ne sont pas de première main. Il revendique enfin l'existence d'une véritable spécificité de la géographie, dont les progrès pourraient s'appuyer sur une méthode d'analyse rigoureuse et sur un esprit critique sans concession : «Que ceux qui ne sont pas initiez aux misteres de la Geografie, ne se mêlent pas de faire des Cartes: mais aussi que ceux qui ont bonne volonté, & qui travaillent sérieusement, ne s'en fassent pas acroire, puis qu'après tant de recherches & tant d'application, on est encore sujet à être trompé, ou par la malice, ou par l'ignorance, ou par l'indiligence des auteurs, s'il m'est permis de me servir de ce terme50. » op. cit., au géographe hollandais Herman Moll, établi à Londres vers 1698, mort en 1732, et qui, en 1711, aurait déclaré avec indignation qu'il ne pouvait y avoir aucun doute sur le fait que la Californie était une île, et que, d'ailleurs, il avait eu dans son bureau des capitaines qui en avaient fait le tour. 47. Il s'agit de la carte d'E. F. Kino de 1695. 48. «Lettre... », op. cit., pp. 273,276, 277. 49. A Book of Old Maps Delineating American Hislory From the Earliest Days Down to the Close of the Revolutionary Wars, New York, Dover Publications, 1989, p. 205 (Ie éd. Harvard University Press, 1926). Ils se réfèrent à une citation que fait Philip Lee Philip (Lowery Collection, Washington, 1912) de Jules Marcou qui affirme: «dans sa carte de l'Amérique du Nord, datée de 1700, Delisle a rejoint la Californie au continent. » 50. «Lettre... » op. cit., pp.275-276. Carte 6 : « Carte du Mexique et de la Floride, des Terres Anglaises et des Isles Antilles » par Guillaume Delisle (1703) BNF. Incertain quant à la forme réelle de la Californie, G. Delisle adopte un stratagème. 51. Carte 6: Guillaume, géographe précoce, membre de l'Académie des sciences en 1702, «premier géographe du roi» en 1718, beau-père de Philippe Buache. 52. (1646-1720). Fils d'un modeste marchand d'estampes, il est en 1690, géographe du grand Dauphin dont il sert la propagande. M. Pastoureau, Les Atlas français..., op. cit., p. 168. « Géographe de Sa Majesté Catholique ». Son fils Guillaume (1675-1726) signe la carte de 170351. Il utilise les données de la carte d'E. F. Kino de 1695, mais comme l'insularité de la Californie ne lui semble pas formellement prouvée, la solution adoptée consiste à adosser la mer Vermeille au bord de la carte, une option différente de celle de 1700. Sa carte de 1714 par contre reproduit nettement la carte d'E. F. Kino de 1701 dont le choix de l'insularité lui semble pertinent. Loin d'emporter l'adhésion générale, la nouvelle forme de la Californie suscite de violentes oppositions, pour des raisons sans doute économiques. Nicolas De Fer52 par exemple, vulgarisateur prolifique et grand producteur d'atlas, reste très attaché à la conception traditionnelle. En 1700, il réalise une carte intégralement copiée sur la carte d'E. F. Kino de 1695, sans mentionner sa source, carte reprise à l'identique en 1705 si ce n'est la date. Pourtant, comme son graveur est le même que celui qui a gravé la carte de 1701 d'E. F. Kino, il devait forcément être informé des nouveautés. Il les refuse, et témoigne de la virulence de cette querelle des anciens et des modernes, lorsqu'il écrit en apostille sur sa carte de l'Amérique du nord (1713) : « Les Californies ou Carolines Que Quelques Modernes Croyent être attachées au continent de l'Amérique par la Partie Septentrionale53. » En 1720, il reprend encore la carte d'E. F. Kino de 1695, avec quelques enjolivements. Pourtant le temps joue contre lui. En 1746, le père jésuite Ferdinand Konschak fait le tour de ce qui apparaît définitivement comme un golfe. Les Espagnols y ajoutent une sanction royale, une vérité hiérarchique. En 1747, le roi d'Espagne Ferdinand VII tranche définitivement la question et décide par décret royal que la Californie n'est pas une île. Les enjeux de la construction d'une représentation cartographique Après l'expédition de S. Vizcaino (1602-1603), les projets de recherche du passage du Nord-Ouest et de colonisation de la Californie sont provisoirement abandonnés par les Espagnols. Pendant tout le xviie siècle ou presque, il n'y aura pas de nouvelle information. Que font les autres puissances européennes? Français et Anglais sont occupés sur la côte est du continent. En l'absence d'informations, que font les cartographes? Ils imaginent. Après avoir été un monde imaginaire, la Californie devient un espace imaginé. La transmission du savoir géographique se fait à travers un système de référence, on recopie, on plagie, des dynasties de cartographes se transmettent les plaques gravées. La pénurie d'informations rend toute nouveauté d'autant plus précieuse que les enjeux financiers sont importants: avec la gravure en taille-douce, les cartes reviennent cher, il faut les vendre. Mais parallèlement au développement d'un véritable marché des cartes54 qui dépasse le petit cercle des dirigeants, le XVIIe siècle voit une nouveauté importante, la création en 1666 à Paris de l'Académie des sciences, c'est-à-dire la mise en place d'une structure d'accueil, de réflexion, avec des correspondants dans les autres pays. Elle sert d'intermédiaire entre l'expérience sur le terrain et le travail de cabinet. C'est ainsi que la carte d'E. F. Kino de 1695 arrive entre les mains de P.-S. Régis puis de C. Delisle qui est à Paris une autorité scientifique. Les explorations d'E. F. Kino, grâce à l'aide des Indiens, apportent les renseignements utiles. Par lui, la Californie est un espace exploré, mesuré, représenté. Le souci d'exactitude domine la façon dont C. Delisle de son côté traite la Californie. Elle est un espace déduit où les 53. «Carte de la mer du nord et des costes d'Amérique, d'Europe et d'Afrique, situées sur cette mer. » 54. M. S. Pedley, «The Map Trade ... », op. cit. Carte 7 : « Carte de la Californie ». Montage par Gilles Robert de Vaugondy (1770) BNF. Pour l'Encyclopédie, G. R. de Vaugondy résume cent soixante-dix ans de controverses cartographiques. 55. Dans Historia de California, de Manuel Venegas, Madrid, 1757. terres inconnues restent des espaces vides, signe d'acceptation de l'aveu d'ignorance et possibilité d'un bilan des connaissances donc d'un progrès de type scientifique. Cette progression s'accompagne d'un souci de réflexion sur la construction du savoir, visible dans le montage réalisé par Gilles Robert de Vaugondy, petit-fils de N. Sanson. En 1770, dans le volume 33 de l'Encyclopédie (5e volume du supplément), il met en regard cinq cartes qui illustrent les principales étapes de l'évolution des représentations de la Californie: I. La carte manuscrite de l'Amérique de Mathieu Néron Pecci (1604), II. la carte de N. Sanson (1656), III. celle de C. Delisle (1700), IV. celle d'E. F. Kino (1705), et V. celle de la Société des Jésuites (1767)55. La carte de 1604 est saturée de notations venues du domaine du légendaire. Avec la carte de N. Sanson, l'aberration que constitue le XVIIe siècle apparaît clairement. Les suivantes montrent les progrès parallèles des connaissances et de la colonisation par les Espagnols. La stratégie du secret a été abandonnée.

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