LA CONSTRUCTION
D'UNE HISTOIRE
OFFICIELLE
D'ENTREPRISE:
L'« AUGUSTE ANCÊTRE »,
FRANÇOIS-PAUL
UTZSCHNEIDER
C'est dès la monarchie de Juillet que les historiens
repèrent chez les industriels français les principaux
thèmes d'une pensée du libéralisme tempéré1, où
l'Angleterre est considérée comme l'anti-modèle. La
grande industrie est acceptée à la condition qu'elle ne
remette pas en cause le rôle associé à la petite entreprise
traditionnelle, à savoir éviter la prolétarisation massive et
amortir les tensions sociales. Or, dans la logique du système
libéral, la question ne pouvait être résolue par une
intervention de l'État. Des solutions privées ont alors été
expérimentées, telles les politiques patronales : en effet, les
chefs d'entreprise étaient eux directement intéressés à la
paix sociale et à l'entretien de la main-d'Å“uvre2. On entre
ainsi dans le temps du patronage et/ou du paternalisme3.
La faïencerie de Sarreguemines constitue précisément un
exemple à la fois original et très abouti d'entreprise paternaliste,
requérant des investissements matériels importants
pour les patrons (tels la construction de cités
ouvrières, la mise en place de caisses de secours, etc.), supposant
aussi produire de l'identité, de l'attachement à la
firme. En particulier, l'activité faïencière, très proche de
l'artisanat d'art, est peuplée, jusqu'à la fin du XIXe siècle,
de travailleurs attachés à une certaine indépendance, fiers
de leur métier, de leur savoir, considérant leur produit
comme une Å“uvre d'art à part entière. L'industrialisation
Philippe Hamman
1. On renvoie en particulier aux mises
au point de Gérard Noiriel,
Les ouvriers dans la société française,
xix'-xx' siècles, Paris, Seuil, 1986,
ch. h, pp. 43-82 ; Denis Woronoff,
Histoire de l'industrie en France
du XVIe siècle à nos jours, Paris,
Seuil, 1994, pp. 302-304.
2. Voir les études de François Ewald,
L'État providence, Paris, Grasset, 1986,
liv. I: Responsabilité, pp. 47-140;
Robert Castel, Les métamorphoses
de la question sociale. Une chronique
du salariat, Paris, Fayard, 1995,
pp. 18 et suiv.
3. G. Noiriel, « Du patronage
au paternalisme », Le Mouvement Social,
n° 144,1988, qui distingue le patronage,
comme mode de gestion
de la main-d'œuvre faisant appel
aux régulations traditionnelles,
du paternalisme, durcissement
du patronage à la fin du xixc siècle.
Cependant, de nombreux recoupements
apparaissent possibles d'un point de vue
tant idéologique que pratique.
4. André-Jean Tudesq,
Les Grands Notables en France
(1840-1849), étude historique
d'une psychologie sociale, Paris,
Puf, 1964, t. II, pp. 566-605.
5. C'est le constat dressé
par Yves Pourcher, Les maîtres
de granit. Les notables de Lozère
du XVIIIe siècle à nos jours, Paris,
Pion, 1995 (lre éd., O. Orban, 1987),
comme par Marc Abélès,
Jours tranquilles en 89.
Ethnologie politique d'un département
français, Paris, Odile Jacob, 1989.
6. Les travaux d'Alain Guillemin
le montrent bien. Voir notamment
«Patrimoine foncier et pouvoir
nobiliaire : la noblesse de la Manche
sous la monarchie de Juillet »,
Études Rurales, n° 63-64,1976,
pp. 117-140.
7. Eugène Heiser,
«Le baron de Geiger», Est-Courrier,
avril 1987; Charles et Henri Hiegel,
La faïencerie de Sarreguemines,
Musée de Sarreguemines, 1993-1996.
8. Archives départementales
de la Moselle (ADM) 1S5I4.
aurait pu, davantage qu'ailleurs, susciter la radicalisation
et la révolte. Dès lors, le renvoi au temps de la manufacture
artisanale et la valorisation des compétences artistiques,
au moment même où la fabrique entre nettement
dans la logique industrielle, prend tout son sens et son
poids, si on analyse les stratégies patronales comme autant
de stratégies de mobilisation, de création d'une identité
d'entreprise, qui s'opposeraient efficacement à toute tentative
de regroupement sur la base de l'appartenance de
classe. Dans ces conditions, le patronage est vanté parce
que l'usine redevient une grande famille comme le
domaine rural peut l'être dans certaines régions de
métayage, de salariat agricole ou de petit fermage4.
Un «modèle notabiliaire» émerge ici. En effet, dans un
cadre marqué par la monoindustrie, il n'y a pas nécessairement
d'opposition, ni même de distance, entre intérêt
public et intérêt privé. Les directeurs de la fabrique n'exercent
pas leur rôle politico-social en plus ou en dehors de
leur fonction d'entrepreneurs: il en fait partie. Toutefois, la
figure du notable est caractérisée à ce moment essentiellement
par l'ancrage territorial et la permanence dynastique
sur un temps long5, et repérée avec le plus de bonheur
auprès des grands propriétaires fonciers, nobles
catholiques de l'Ouest de la France6. Or, les dirigeants de
la faïencerie de Sarreguemines ne correspondent pas à
cette définition du notable des campagnes ancré dans le
«fief» familial: d'une part, ils sont des industriels en milieu
rural, d'autre part, ils ne bénéficient pas d'une implantation
immémorielle. Plus que d'autres, ils sont contraints de
refaire des histoires complexes pour tenter de s'intégrer
localement: la construction d'un récit d'entreprise au
milieu du XIXe siècle peut se comprendre de la sorte.
La mise en intrigue d'une histoire d'entreprise
L'histoire de la faïencerie de Sarreguemines s'offre à
lire dans les travaux d'histoire locale7 comme une histoire
simple : celle d'une entreprise familiale. La datation originelle,
fixée en 1790, est attestée par divers écrits. Ainsi,
dans une notice rédigée le 4 vendémiaire an IX (26 septembre
1800), les propriétaires de la faïencerie précisent:
«La manufacture de cailloutage en cette ville, dont nous
sommes propriétaires, a pris naissance à la Révolution8».
En outre, un mémoire présenté par les mêmes
François-Paul Utzschneider et Joseph Fabry, en 1810, aux
membres de l'Institut composant le jury des prix décennaux,
comporte l'indication suivante : « La manufacture de Sar-
reguemines existe depuis vingt ans. Elle fut établie par
les sieurs Fabry et Jacobi, négociants de Strasbourg, dans
un temps orageux9.» La chronologie ainsi ouverte en
1790 se referme près de deux siècles plus tard, lors du
rachat de l'entreprise par les faïenceries de Lunéville le
15 février 1978, du fait d'une prise de participation majoritaire
à hauteur de 51,64 % du capital10. Cette date peut
être présentée comme la fin de l'entreprise familiale, marquée
du sceau de la continuité depuis près de deux
siècles, avec à sa tête les directeurs issus d'une même
parentèle, fondée par F.-P. Utzschneider.
C'est le récit consolidé de l'histoire d'une entreprise,
avec un père fondateur mis en avant, que l'on aborde ici.
Dès lors, c'est bien la «mise en intrigue»11 qui nous intéresse,
dans la mesure où elle montre les temps de
construction et de reconstruction de relations industrielles
enchantées. Les documents d'archives nous ont délivré
une chronologie juridique simple, articulée autour de
deux dates: la fondation de la manufacture en 1790 et son
rachat en 1978. Cette histoire de l'entreprise en droit peut
être questionnée, afin d'approcher, derrière les moments
de fondation et de rupture affichés, une autre histoire, qui
donne à lire un modèle idéalisé du paternalisme.
La date de 1978 a pu être présentée comme la fin juridique
des faïenceries, elle est en fait bien plus et bien
moins que cela. Bien plus, car elle marque la fin d'une
entreprise qui a été le « laboratoire » de pratiques très pré-
gnantes de paternalisme dans la gestion de la fabrique et
de sa main-d'œuvre. Bien moins, car elle ne rend pas
compte des processus de long terme qui ont affecté le
mode de gestion patronal et les relations sociales au sein
de l'entreprise. Au-delà des bornes juridiques, c'est l'histoire
de cette entreprise à l'identité sociale si singulière
qui nous intéressera12. Identité re-construite qui se joue
des dates officielles, qui passe par la sélection des grands
hommes13, par la mise en scène de moments donnés après
coup comme fondateurs. Deux paradoxes apparents nous
invitent à suivre cette piste. Premier accroc à la chronologie
juridique : l'homme présenté couramment comme le
fondateur de la faïencerie n'est pas Nicolas-Henri Jacobi,
qui régit la fabrique de 1790 à 1799, mais son successeur,
F.-P. Utzschneider, directeur de 1799 à 1836. Seconde
curiosité : la promotion de F.-P. Utzschneider au rang de
«père» de la fabrique se fait après coup, plus précisément
au moment où l'entreprise céramique se place à
9. ADM265M1.
10. Sylvain Post, «Lunéville rachète
les faïenceries de Sarreguemines »,
Le Républicain Lorrain, 25 février 1978.
11. La notion est empruntée
à Paul Veyne, Comment on écrit l'histoire,
essai d'épistémologie, notamment ch. vi
«Comprendre l'intrigue», Paris, Seuil,
coll. «L'Univers historique », 1971.
12. On se permet de renvoyer
plus largement à notre thèse de science
politique, «Les transformations
de la notabilité : l'industrie faïencière
à Sarreguemines», Institut d'études
politiques de Strasbourg, janvier 2000.
13. Sur cette problématique,
voir Dominique Damamme,
« Grandes illusions et récits de vie »,
Politix, n° 27, 1994, pp. 183-188.
Nicolas-Henri Jacobi
© Musée régional de Sarreguemines
l'avant-garde industrielle du temps sous la férule du
baron Alexandre de Geiger, directeur de 1836 à 1870.
Ce récit qui se consolide dans les années 1850 renvoie à
autre chose qu'un récit juridique classique. En effet, plusieurs
chronologies de nature différente coexistent, et
nous font appréhender diversement les réalités et les
(re)constructions attenant à l'histoire des faïenceries de
Sarreguemines: chronologie légale - fondation en 1790,
cession en 1978 - chronologie mythique proposée par les
membres du milieu dirigeant de l'usine - mise en avant du
deuxième directeur comme fondateur de la faïencerie -
chronologie «sociologique» enfin, qui s'appuierait sur la
transformation des relations sociales au sein de l'entreprise
et soulignerait le tournant pris sous le directorat
d'A. de Geiger. Différentes mises en intrigues possibles
donc, et du coup ce sont les conditions de la réussite de
cette histoire paternaliste qui vont nous retenir dans la
mesure où elles donnent à comprendre les stratégies
patronales engagées. Parmi les trois «pères» possibles:
N.-H. Jacobi, F.-P. Utzschneider et A. de Geiger, c'est le
second qui est retenu. Pourquoi F.-P. Utzschneider et pas
François-Paul Utzschneider
© Musée régional de Sarreguemines
Le baron Alexandre de Geiger
© Musée régional de Sarreguemines
un autre ? Cette interrogation, qui est celle de la production
d'un récit, nous permet de saisir comment les dirigeants
de la fabrique construisent une proximité d'un
point de vue symbolique, en fonction d'un enjeu particulier:
celui qu'affrontent Alexandre puis Paul de Geiger
avec l'industrialisation. C'est en rapport à cette entreprise
posthume que F.-P. Utzschneider acquiert une existence
biographique singulière. Il s'agit alors de voir en quoi ce
personnage est précisément disponible pour cette histoire-là,
ce qui ne peut se comprendre qu'en fonction des
biographies des trois directeurs de l'entreprise dans des
conjonctures transformées à chaque fois.
Un travail de l'oubli
Un rejet tardif
En 1800, soit un an après son accession à la tête de la
faïencerie, F.-P. Utzschneider précise, en réponse à une
enquête industrielle portant sur la situation économique
de l'entreprise : « Nos prédécesseurs ont mis peu d'activités
14. ADM 1S514.
15. E. Heiser,
Est-Courrier du 26 avril 1987.
16. AMS, section II, DI-4, f° 83.
(Archives municipales
de Sarreguemines).
17. Archives nationales F 12/2381.
L'acquisition se fait en réalité en 1799.
18. Buste conservé au musée régional
de Sarreguemines.
dans leurs travaux, et ont éprouvé des pertes considérables,
ce qui les a obligés à nous vendre la fabrique en
l'an VII, époque à laquelle nous sommes devenus propriétaires
de cette usine. Nous ignorons la majeure partie de
ce qui concerne les premiers entrepreneurs, c'est pourquoi
nous ne pourrions que hasarder en parlant de leurs
consommations et de leurs débouchés [...]14. » Qu'il souligne
le peu d'étoffe des premiers manufacturiers pourrait
a priori se comprendre par la nécessité de justifier sa nouvelle
position directoriale. Rappelons toutefois qu'en
1800, J. Fabry, l'un des fondateurs, est toujours l'associé de
F.-P. Utzschneider... Comment saisir alors un tel jugement
bien peu complaisant sur la première gestion de la
fabrique ? Vraisemblablement s'agit-il là de propos prêtés
à F.-P. Utzschneider par ses successeurs. Seules des
sources écrites de seconde main font par la suite état de ces
dires, tantôt sans références précises, tantôt en s'appuyant
sur les déclarations de l'ancien directeur Edmond Cazal15.
En fait, F.-P. Utzschneider n'a jamais passé sous silence
l'existence des dirigeants qui l'ont précédé à la tête de
l'entreprise. Ainsi, il évoque volontiers la fabrique originelle
de cailloutage lorsqu'il comparaît devant les autorités
civiles de Sarreguemines le 22 août 1799, alors qu'il est fait
citoyen de la ville16. De même, dans un mémoire qu'il
rédige en 1816, dans le cadre d'une procédure en justice
pour réfuter des accusations de malversation portées
contre lui, nous pouvons lire les renseignements suivants:
« Associé avec les sieurs Fabry et Jacobi dans une manufacture
de tabac à Strasbourg, ce commerce étant trop circonscrit
par son activité et ne lui permettant pas de donner
l'essor à ses connaissances de chimie, il acquit en 1798,
conjointement avec son associé Fabry, du Sieur Jacobi de
Sarreguemines, une manufacture de faïence17. » Il n'y a là
ni dénigrement, ni occultation du rôle des fondateurs chez
le second directeur de la faïencerie : les rejets sont plus tardifs,
et lui seront attribués à titre posthume.
En effet, ce n'est qu'à partir du milieu du xixe siècle que
F.-P. Utzschneider est présenté comme le fondateur de la
manufacture en lieu et place de N.-H. Jacobi. Le soin mis
par les membres de la direction à produire directement
leur histoire mérite d'être souligné. Ainsi, un buste de F.-
P. Utzschneider est exécuté post mortem, en 1858, par
Félix François, sculpteur et modeleur de la faïencerie
de 1855 à 1877. Il comporte l'inscription «François-Paul
Utzschneider, fondateur de la faïencerie de Sarreguemines»18.
La place où il est exposé dans l'entreprise
est «stratégique»: situé sous l'horloge, dans une niche
au-dessus de l'entrée du bâtiment de la direction des >
faïenceries, il est visible et vu de fait quotidienne- ^4
ment par l'ensemble du personnel19. Ce buste de ^Ê
F.-P. Utzschneider figure le pouvoir dynastique ^Ê
directorial, il dit la continuité historique des ^
temps, dont il fixe et fige le commencement et M
la réussite. Le premier directeur, N.-H. Jacobi, fl
a tout simplement disparu du souvenir. Dans M
les déclarations publiques, F.-P. Utzschneider I
devient le seul fondateur de l'entreprise: lors
d'une fête donnée en 1850 en l'honneur de â–
l'ouvrier-ébaucheur Jean-Frédéric Gersten- â–
meyer, le sous-préfet évoque son souvenir en w
ces termes: «Il ne manque à l'éclat de cette v
fête et au mérite de la récompense donnée à ^B
M. Gerstenmeyer que la présence de ^H
M. F. P. Utzschneider, le digne fondateur de la ^B
faïencerie de Sarreguemines. [...] ». Le directeur
A. de Geiger lui emboîte immédiatement le pas, poursuivant
: « Un regret se mêle toutefois à notre joie. Pourquoi
l'homme qui a été notre guide pendant si longtemps,
le fondateur de notre fabrique, ne se trouve-t-il pas parmi
nous? [...]20. » N.-H. Jacobi est ainsi écarté dans la
construction d'un récit, pour des raisons qu'il convient
d'élucider.
Buste de F.-P. Utzschneider
© Musée régional de Sarreguemines
Une position en décalage
N.-H. Jacobi est un petit fabricant au bord de la faillite :
c'est bien pour cela que F.-P. Utzschneider a pu racheter
la faïencerie en 179921. Le traité de commerce franco-
anglais de 1786 et les troubles de la Révolution permettent
d'évaluer l'étendue des problèmes posés aux premiers
dirigeants, qui n'étaient que de modestes
négociants «traditionnels». Qui plus est, de nombreuses
manufactures de faïences s'étaient établies à proximité
relative de Sarreguemines : citons en particulier les faïenceries
de Niderviller, Audun-le-Tiche, Septfontaines,
Manom, Frauenberg, Ottweiler, Saverne, Lunéville,
Saint-Clément, etc. La concurrence était rude, les difficultés
économiques connues par N.-H. Jacobi peuvent
s'expliquer de cette façon22. Là n'est toutefois pas tout:
l'échec de gestion se double d'une faible intégration de
l'entreprise à Sarreguemines, où elle apparaît pour certains
comme une menace permanente d'incendies, risquant
de se propager aux habitations situées à proximité,
19. Voir par analogie l'analyse menée
quant aux fonctions des bustes
et portraits du roi par Gérard Sabatier,
« Protocole et imagerie royale en France
sous la monarchie absolue »,
in Yves Deloye, Claudine Haroche
et Olivier Ihl (éd.), Le protocole
ou la mise en forme de l'ordre politique,
Paris, L'Harmattan, coll. « Logiques
politiques», 1997, pp. 185-212.
20. AMS, section photographique,
et musée régional de Sarreguemines.
21. ADM, 1 S 514,265 M 1 et 365 M 1.
22. Ch. et H. Hiegel, La Faïencerie
de Sarreguemines, op. cit., pp. 29-31 ;
Chantai Soudee-Lacombe,
«Faïenciers et porcelainiers de
Niderviller au xvm' siècle »,
Le Pays Lorrain, 1984, pp. 1-78.
23. AMS, section II, DI-1, f° 56, v°57.
24. On se reportera à Maria Conventz,
« Der Saargemilnder Muckelstein »,
Elsassland-Lothringer Heimat,
décembre 1936, p. 370.
25. AMS, section III, série K - élections.
Pour davantage de précisions,
on pourra se reporter à la 2e partie
de notre thèse, pp. 265-481.
26. En effet, comme le note
Erving Goffman, « il est clair
que c'est dans les biographies
et les autobiographies des gens célèbres,
en bien ou en mal, que l'on apprend
le plus facilement comment s'organise
et se manie l'identité personnelle ».
Voir Stigmates. Les Usages sociaux des
handicaps, Paris, Minuit, 1975
(lre éd., 1963), p. 90.
en raison des produits combustibles qui y sont employés,
et pour d'autres, négociants et fabricants eux aussi,
comme un ogre consommateur d'un bois déjà trop rare.
Une plainte23 est ainsi déposée le 13 novembre 1790 à
rencontre de N.-H. Jacobi par un certain nombre d'habitants
et de commerçants de la ville qui exercent également
les fonctions d'officiers municipaux : N.-H. Jacobi est
rejeté par les membres du milieu notabiliaire local. Ces
débuts difficiles d'une petite entreprise installée dans une
localité hostile, dont les élites craignent la concurrence,
expliquent la propagation d'une légende, selon laquelle
N.-H. Jacobi en abattant un menhir, dit Muckelstein, qui
se dressait dans l'île de la Sarre, aurait chassé les fées qui
y demeuraient et qui étaient réputées assurer le bonheur
de la ville24. Cette rumeur discrédite le premier régisseur
en lui imputant l'origine de tous les maux qui peuvent
désormais frapper les Sarregueminois.
Le personnage de N.-H. Jacobi se révèle ainsi peu
compatible avec la production d'un récit de l'entreprise
au moment où A. de Geiger engage le développement de
la fabrique dans une logique industrielle : la prospérité
que connaît la firme sous le Second Empire s'accommode
mal de ses origines difficiles sous la Révolution,
tandis que l'industrialisation tranche avec l'artisanat initial.
Les résistances locales qu'ont suscitées la venue de
N.-H. Jacobi et la fondation de la faïencerie à Sarregue-
mines ne peuvent que contrecarrer le travail d'implantation
politique mené par le baron A. de Geiger dans
l'arrondissement, dont il brigue les différents mandats
électifs25. N.-H. Jacobi est alors d'autant plus difficilement
intégrable dans une histoire «officielle» de la
fabrique qu'A, de Geiger, lui aussi, présente des propriétés
d'extranéité par rapport au cadre sarregueminois :
d'origine bavaroise, de confession protestante, ce proche
de Napoléon III dispose sous le régime impérial de fortes
ressources centrales, mais doit sans cesse produire un
lien au territoire et à la population locale, dont il peut
sembler bien éloigné: trop loin, trop grand...
A. de Geiger, puis son fils Paul, qui lui succède à la tête
de l'entreprise, manifestent alors une attention particulière
à produire leur propre histoire, et à l'objectiver via la
publication d'études «officielles» liées au milieu directorial.
Ces dernières permettent de saisir les éléments des
reconstructions mythiques qui atteignent la cristallisation
de l'écrit26. Dans ses Notes historiques sur Sarreguemines,
publiées en 1887, le chroniqueur Auguste Thomire
invoque la légende du Muckelstein pour expliquer l'attitude
première de la municipalité, très réservée vis-à-vis de
la faïencerie. Il s'empresse d'ajouter que les autorités
locales ne furent plus hostiles ensuite à la fabrique, précisant
qu'une plainte déposée à son encontre en
novembre 1790 a été repoussée par la suite. Si la plainte
en question est consultable aux Archives municipales,
nous ne connaissons pas la réponse qui lui fut réservée.
Les relations conflictuelles avec la municipalité se seraient
ainsi limitées à la fabrique «première version». Cette affirmation
s'éclaire si l'on sait l'importance accordée par
A. de Geiger à l'image de l'harmonie du développement
liant la ville et la faïencerie, pour celui qui s'emploie à
occuper l'ensemble des positions de pouvoir dans le cadre
local. Ce sont ces vues que traduit A. Thomire, qui est
alors inscrit sur les registres du personnel de l'entreprise
en qualité de commis-voyageur, poste hautement stratégique
lorsque l'exportation devient une priorité commerciale.
Avant lui, son père a d'ailleurs occupé la fonction
importante de caissier de la fabrique durant les années
1850-1860: A. Thomire apparaît bien comme un homme
de confiance du baron A. de Geiger27.
Quant à la seconde source écrite que nous possédons,
elle est tout aussi liée à la direction de l'usine, puisqu'il
s'agit de l'« Histoire des faïenceries de Sarreguemines :
1784-1918 »28, due à Charles Ducros et Georges Martin,
cadres de l'entreprise durant la seconde moitié du
XIXe siècle. Le contenu est similaire au précédent
ouvrage, à un point près : les auteurs ajoutent que le
directoire du district recommande dès le 28 décembre
1790 «que tout soit fait pour favoriser cette nouvelle
industrie». Toute trace d'hostilité des autorités locales
par rapport à la fabrique a disparu : seule la personne de
N.-H. Jacobi serait touchée par la malédiction du menhir.
L'histoire de l'entreprise est déconnectée de la vie du premier
dirigeant. N.-H. Jacobi est désormais occulté dans la
construction d'un récit posthume qui retient pour «père
fondateur» de la faïencerie F.-P. Utzschneider.
La promotion d'un «auguste ancêtre»
Des hommages performatifs
Le vecteur principal de la redéfinition du personnage
de F.-P. Utzschneider tient dans l'organisation de fêtes
d'entreprise, lieu et moment privilégiés pour la tenue de
27. MRS, section faïencerie,
dossier Personnel de l'entreprise;
AMS, section III, FIV-7.
28. Textes consultables à partir
d'une publication tardive:
Charles Ducros et Georges Martin,
« Historique de la faïencerie
de Sarreguemines», Exposition d'arts et
métiers industriels et agricoles,
Sarreguemines, mai 1921, pp. 28-39.
29. ADM265M-1.
discours de célébration. Toutefois, nous pouvons également
relever des hommages extérieurs à l'entreprise, qui
formeront des ressources de légitimation non négligeables
et non négligées par les dirigeants de la fabrique.
Retiré des affaires de la faïencerie depuis 1838,
F.-P. Utzschneider se voit ainsi consacrer un hommage
appuyé à son travail par le jury central de Metz lors de
l'exposition du 29 mars 1844: réussite économique, technique
et artistique sans faille, qualificatif élogieux de
«Wedgwood de la France», vision de continuité dans la
passation de la direction de l'entreprise à A. de Geiger en
1836-1838, dont on insiste sur le caractère progressif et
harmonieux, perspectives d'un avenir très favorable
enfin29. Ces louanges ne peuvent que conforter la position
présente du directeur A. de Geiger. Peu de temps après, le
9 septembre 1844, F.-P. Utzschneider décède dans sa
retraite de Neunkirch à l'âge de 73 ans. Les journaux
L'Indépendant de la Moselle et La Gazette de Metz et de la
Lorraine l'annoncent les 11 et 14 septembre, en y consacrant
une nécrologie dans laquelle on peut lire que
F.-P. Utzschneider « a été l'un des plus célèbres et des plus
modestes industriels lorrains, le "père" de la classe
ouvrière, et emporte les regrets unanimes des Sarreguemi-
nois». Le moment très ritualisé du deuil est l'occasion
pour A. de Geiger de créer, par l'hommage qu'il fait
publier dans la presse, un personnage lointain, idéalisé,
mais aussi, par le registre du chagrin, un personnage
proche, sur le mode familial du père disparu.
Au lendemain des obsèques, le 12 septembre 1844, le
maire de Sarreguemines, Prosper Lallemand, réunit le
conseil municipal pour honorer la mémoire de F.-P. Utzschneider
en donnant son nom à une importante rue de
la ville. Dans sa déclaration, il insiste sur la réussite industrielle
et commerciale du défunt, sa moralité et les bienfaits
dont il a fait profiter la population locale au travers
de son entreprise :
« M. le maire ayant déclaré la séance ouverte, a exposé que la
mort vient d'enlever à la ville l'un des citoyens les plus recom-
mandables, M. François-Paul Utzschneider, qui, placé à la tête
de la manufacture de cette ville il y a plus de 40 ans, a donné à
cette industrie, alors à peine naissante, un développement tel
que ses produits, la plupart à la portée de toutes les fortunes,
sont aujourd'hui répandus non seulement en France, mais dans
une grande partie des autres pays, que cette industrie a vivifié
Sarreguemines et ses environs et répandu l'aisance dans la
classe ouvrière, dont elle est l'une des principales ressources.
que pour satisfaire au vÅ“u général de donner à ce citoyen un
témoignage d'éternelle reconnaissance, il propose de donner
son nom à l'une des rues de la ville, soit la rue du moulin, soit
celle du vieux pont, dans lesquelles se trouvent placés les principaux
bâtiments de la manufacture de faïence30. »
La proposition du maire est adoptée à l'unanimité par
les conseillers municipaux. Cet acte est loin d'être
convenu, si l'on songe aux difficultés qu'ont connues
N.-H. Jacobi puis F.-P. Utzschneider dans leurs rapports
avec les membres du milieu notabiliaire local qui composent
le conseil municipal. Certes, F.-P. Utzschneider siège
à l'assemblée communale à compter du 12 mai 1812. Sa
position demeure cependant en permanence fragile. En
effet, c'est à la suite du décès de son associé à la faïencerie
J. Fabry qu'il remplace ce dernier au conseil municipal.
Dans cette circonstance particulière, sa cooptation peut
sembler «naturelle» pour des édiles composés essentiellement
de petits fabricants et de commerçants31. À ce
moment, F.-P. Utzschneider, natif de Bavière, ne possède
toutefois pas encore la nationalité française: il est obligé
d'en faire beaucoup pour tenter d'asseoir sa situation dans
la commune. Il multiplie les marques de charité locale
envers les pauvres. En 1816-1817, la famine frappe le
département de la Moselle. Le directeur de la fabrique
s'emploie alors à assurer le ravitaillement en nourriture de
ses ouvriers, mais aussi des habitants de la ville et des environs32.
Ce dévouement spectaculaire peut être rapporté à
la faiblesse de son implantation locale : en effet, au début
du mois d'octobre 1817, il renouvelle sa demande de naturalisation
auprès du maire de Sarreguemines. Ses actions
de proximité lui valent cette fois l'appui du magistrat,
jusque là réticent : lorsqu'il transmet la lettre de F.-P. Utz-
schneider au sous-préfet, il porte en marge: «Vous
connaissez aussi bien que moi ce vertueux citoyen pour
qu'il puisse espérer de votre part un avis favorable». La
recommandation est suivie d'effet: le 6 novembre 1817,
F.-P. Utzschneider obtient la nationalité française par
ordonnance royale33. Aussi, ce n'est pas tant par «obligation»
d'une position notabiliaire acquise qu'il mène des
actions charitables, mais plutôt en raison des lacunes de
son intégration dans le cadre de perception local.
Par la suite, la mise en œuvre des lois de 1831 sur l'organisation
municipale et sur la garde nationale instaure une
lutte politique durable au niveau de la commune. Candidats
et électeurs demeurent des «notables», c'est-à-dire
qu'ils disposent d'une fortune personnelle ainsi que d'un
30. Archives municipales
de Sarreguemines, 3e section D 1-6,
f° 81 et O II-8.
31. AMS, Section III, KIII-34.
La proportion au sein du conseil
municipal est de 2/3 de négociants
pour 1/3 de professions juridiques.
32. Henri Contamine,
«Metz et la Moselle de 1814 à 1870»
thèse d'histoire, Nancy, 1932,
t. II, pp. 308-310.
33. AMS, section III, D IV-3,
et ADM 212 M-20.
34. Sur ce point et sur l'apprentissage
de masse de la vie politique
qui en résulte, voir Pierre Rosanvallon,
Le sacre du citoyen. Histoire du suffrage
universel en France, Paris,
Gallimard, coll. « Bibliothèque
des Histoires», 1992, pp. 268-275;
Christine Guionnet, L'apprentissage
de la politique moderne. Les élections
municipales sous la monarchie de Juillet,
Paris, L'Harmattan, coll. «Logiques
Politiques», 1997. Voir également
son article : « Elections et apprentissage
de la politique. Les élections
municipales sous la Monarchie
de Juillet», Revue française de science
politique, vol. 46, n° 4, pp. 555-579.
35. AMS, section III, KIII-6,9
etl3;KIII-34.
36. En 1831 comme en 1834, la ville
de Sarreguemines (qui recense 4189
habitants) compte 260 électeurs
censitaires, répartis sur une base
de domiciliation en trois sections
de vote comprenant respectivement
82,92 et 86 électeurs titulaires
(ainsi que 12,9 et 7 électeurs adjoints).
François-Paul Utzschneider est membre
de la 3e section, qui seule peut l'élire
au premier tour de scrutin à la majorité
des voix ; un panachage entre les sections
est au contraire possible au second tour.
AMS, section III, K III-5 et 9.
37. Ibid.
capital de relation et de notoriété lié à la territorialisation
dans l'espace local. Mais les affrontements entre notables
se multiplient et s'élargissent à de nouvelles catégories de
personnes désormais éligibles34. Confronté à cette évolution
majeure, F.-P. Utzschneider démissionne du conseil
municipal de Sarreguemines le 11 mai 1835. Il s'en
explique de façon plus convenue que convaincante, dans
un courrier au maire Jean-Michel Couturier: «Mes occupations
de plus en plus multipliées exigent tout mon temps
et m'empêchent d'assister régulièrement aux délibérations
du conseil municipal. J'agirais contre mes principes en
conservant des fonctions que je ne pourrais remplir avec
exactitude, dont je me suis fait un devoir. Ce motif me
détermine à vous offrir ma démission de ma fonction du
conseil municipal [,..]35. » En fait, dans le cadre nouveau
de la loi du 21 mars 1831, il semble avoir perdu en sympathie
auprès des collèges élargis d'électeurs censitaires36.
Ainsi, aux élections municipales du 6 septembre 1831, il
ne parvient pas à conserver son siège de conseiller municipal
: au second tour de scrutin, dans la deuxième section
de vote de la commune, F.-P. Utzschneider ne réunit que
19 voix pour 86 votants, arrivant ainsi en huitième position
alors qu'il reste six sièges à pourvoir. Au contraire,
Augustin Fabry, fils de l'ancien associé de F.-P. Utzschneider,
prend désormais la succession de son père: obtenant
39 voix, il est préféré à F.-P. Utzschneider et élu dès
le premier tour. La faiblesse du directeur de la faïencerie
est confirmée lors du scrutin du 26 octobre 1834: s'il réussit
tout juste à être élu au second tour à la dernière place à
pourvoir pour sa section de vote, avec 26 voix pour
84 votants, F.-P. Utzschneider est rapidement poussé à la
démission. Son départ du conseil municipal en 1835
marque la fin de sa carrière publique37. Dans le cadre de
compétition de l'époque, cet échec est le signe d'une
concurrence avivée entre élites au niveau de la commune,
mais également celui de la position contestée de l'intéressé:
le désaveu électoral atteste à ce moment les limites des
relations socio-politiques tissées par F.-P. Utzschneider et
la place secondaire de la manufacture à Sarreguemines.
On peut saisir de la même façon l'action de F.-P. Utzschneider
à la tête de la compagnie des pompiers de la
faïencerie. Ses qualités morales, mises au service de la collectivité,
sont des gages à l'appui d'un travail d'implantation
communal : le 7 janvier 1803, le maire Pierre Lalle-
mand le nomme en retour capitaine de la compagnie
composée d'ouvriers de la faïencerie, en ajoutant: «Le
zèle que je vous ai vu mettre à manÅ“uvrer les pompes lors
de l'incendie à Hambach me garantit celui que vous mettrez
à voler au secours de vos concitoyens38.» Ce choix
reste contesté, dans la mesure où le directeur de la
fabrique doit sans cesse fournir des preuves de sa sollicitude
à l'égard des habitants, à destination des milieux
notabiliaires locaux: l'intervention des pompiers de la
faïencerie en appui de la formation municipale lors des
incendies et sinistres dans l'arrondissement peut se comprendre
en ce sens. F.-P. Utzschneider doit gagner la
confiance des élus: ce n'est qu'en 1810 que lui est confiée
la direction des deux compagnies de pompiers, celle de la
municipalité et celle de la manufacture. Il donne toutefois
sa démission de la première charge le 30 décembre 181639,
sans doute pour éviter de paraître trop ambitieux. La
réponse du maire de Sarreguemines le laisse entrevoir:
«Je crois que votre pompe en cas d'incendie vous occupe
assez pour la diriger avec vos ouvriers40. »
En 1844, l'éloge mortuaire de F.-P. Utzschneider profite
directement au baron A. de Geiger, qui a décidé d'entreprendre
des travaux d'agrandissement de la fabrique en
plein centre de Sarreguemines41. Dans sa lettre de remerciements
adressée le 13 décembre au maire de Sarreguemines,
la veuve de F.-P. Utzschneider, Barbe Hager,
insiste d'ailleurs sur la reconnaissance de l'intégration du
défunt dans le cadre sarregueminois qui lui est ici accordée,
pour la rapporter immédiatement à ses « héritiers » :
«Je vous prie de bien vouloir exprimer au Conseil municipal
toute la reconnaissance que ma famille et moi avons éprouvée
en apprenant sa décision si honorable pour la mémoire de mon
mari. C'est un hommage rendu à l'homme qui a sacrifié sa vie
entière à une industrie, qui, tout en faisant sa gloire, a créé le
bien-être dans notre pays. L'estime et l'amour de ses concitoyens
ont toujours été sa seule ambition. Votre suffrage a
prouvé qu'il le possédait entièrement. A moi, il n'est qu'à vous
remercier, et à mes enfants, de marcher sur les pas de leur
vénérable père42. »
C'est la proximité entre le directeur et ses ouvriers qui
est mise en avant, mais aussi entre le «notable local» et
les habitants de la ville. Le sens du sacrifice est souligné,
ce qui renvoie à une propriété fréquemment partagée par
les notables du temps des marchés électoraux censitaires :
un sentiment d'autorité mêlé à une éthique particulière
fait que ceux-ci se sentent à la fois en droit et en devoir
d'intervenir pour régler les relations sociales. Or, sa vie
durant, F.-P. Utzschneider n'a guère été accepté par les
38. AMS, 2e section, DV-4 f° 8.
39. AMS, section III, D IV-2 et H XII.
40. Ibid. Voir également Emile Letz,
Das Feuerlôschwesen der Sladt
Saargemund, Sarreguemines, 1937,
p. 19 notamment.
41. AMS, 3e section, FIV-7.
42. AMS, section III, D IV-37.
43. AMS, section III, FIV-7.
44. La fête, « objet d'histoire »,
ne va pas sans équivoques, précisément
en rapport aux liens particuliers
qu'elle entretient avec le temps,
d'autant plus qu'elle devient ici
le moment de l'exposition d'une histoire
nouvelle de la faïencerie. On renvoie
à l'analyse de Mona Ozouf,
« La fête : sous la Révolution française »,
in Jacques Le Goff, Pierre Nora (éd.).
Faire de l'histoire, Paris, Gallimard,
t. III, Folio-Histoire, «Nouveaux
objets», 1986, pp. 342-370.
45. Voir sur ce point l'analyse
menée par Nathalie Heinich
quant aux processus de reconnaissance
par un large public de Van Gogh
comme « premier grand héros
artistique » dans son ouvrage
La gloire de Van Gogh.
Essai d'anthropologie de l'admiration,
Paris, Minuit, coll. « Critique »,
1991, pp. 9-10.
46. Source : AMS et musée régional
de Sarreguemines.
47. Issu d'un milieu parental
bonapartiste, Alexandre de Geiger
a fréquenté à partir de 1823 le collège
Saint-Anne d'Augsbourg en compagnie
de Louis-Napoléon, avec lequel
il demeure en relation directe par
la suite. Voir Nérée-Quépat,
Dictionnaire biographique
du département de la Moselle, Metz,
1887, p. 193, et Charles-Louis Leclerc,
Biographie des Grands Lorrains,
Metz, Serpenoise, 1957, p. 39.
élites municipales: signalons encore que le 28 juin 1833 le
conseil communal rejette une réclamation de F.-P. Utz-
schneider portant sur le montant du loyer pour une
chambre de l'usine servant à la perception des droits du
ban : 160 F lui sont versés, au lieu des 500 F souhaités par
le directeur de la faïencerie. En janvier-février 1836, des
plaintes croisées sont même déposées en justice par la
municipalité et F.-P. Utzschneider relativement à l'usage
et à la réparation des voies publiques, la place d'une
pompe à eau de la commune ou d'un tas de fumier de
l'entreprise, etc.43. En fait, F.-P. Utzschneider ne devient
un «véritable» notable qu'au moment de sa mort. C'est
précisément l'hommage posthume qui le place dans une
position d'arbitre et de protecteur social au service de la
collectivité locale.
Plus encore, c'est dans le cadre des fêtes d'entreprise44
qu'est assurée la construction du récit «officiel», la «mise
en légende»45 du personnage de F.-P. Utzschneider. Le
sous-préfet Nicolas Duviviers et le baron A. de Geiger
apparaissent comme des producteurs de cette histoire
mythique au travers des discours qu'ils tiennent lors de la
fête de la faïencerie, donnée le 29 septembre 1850 en
l'honneur de l'ouvrier-ébaucheur J.-F. Gerstenmeyer46.
N. Duviviers évoque la mémoire de F.-P. Utzschneider en
retraçant la vie du défunt. Les «grands moments» qu'il
expose sont autant d'indicateurs de la nature du récit qui
se solidifie: la formation en Angleterre donne à voir un
faïencier de métier; la participation au sein de l'armée
française aux batailles de Valmy et Jemmapes sous la
Révolution peut attester le patriotisme du défunt, dont le
succès économique, technique et artistique à la tête de la
faïencerie est posé sans faille ni réserve. Le but poursuivi
par le sous-préfet est explicite: «[...] qu'il nous soit permis
de le faire associer parmi nous par le souvenir [...] ».
L'insistance, tout comme dans les écrits de 1844, porte sur
son sens du dévouement à la collectivité et sur l'union
objective d'intérêts qui doit rapprocher au sein d'une
«grande famille» tous ceux qui Å“uvrent à la fabrique, du
directeur aux ouvriers. Le fonctionnaire parle à ce propos
de sa «famille industrielle», et conclut son intervention en
ces termes: «Maîtres et ouvriers ne font qu'une seule
famille et la distinction accordée à l'un des ouvriers est
une récompense pour tous».
Au moment où se déroule cette fête, A. de Geiger
commence à disposer de fortes ressources centrales,
puisque son ami d'enfance Louis-Napoléon47 a été élu
Fête donnée
à Jean-Frédéric Gerstenmeyer.
© Musée régional de Sarreguemines
président de la République le 10 décembre 1848. Il peut
ainsi compter sur l'appui du représentant de l'État dans
l'arrondissement, N. Duviviers, lequel prononce ici un
discours qui a toutes les apparences d'une «commande»
du directeur de la fabrique. On ne s'en étonnera donc pas,
A. de Geiger insiste lui aussi sur la proximité de
F«auguste ancêtre» avec les ouvriers: «Quel bonheur
cette fête lui eût procuré ! Comme il se serait associé aux
réjouissances qu'elle nous cause, lui si bon, si grand, si
généreux, et dont le noble cÅ“ur n'a jamais fait défaut à
qui que ce soit ! [...] Son esprit vit et vivra toujours au
milieu de nous, avec notre éternelle reconnaissance ».
Davantage encore, c'est la compétence de F.-P. Utzsch-
neider qui est avancée dans un jeu saisissant de mise en
équivalence art-industrie: «Son nom se trouve inscrit
dans les fastes industriels à côté de Bernard Palissy et
Josiah Wedgwood, ces grands potiers, qui, comme lui, ont
passé leur vie à exécuter et perfectionner notre art».
Dans l'intérieur d'un arc de triomphe dressé sur la place
de la fête entre le quai de la Sarre et les jardins de la sous-
préfecture, des inscriptions rappellent à l'appui du discours
les noms et dates de naissance de ces trois «émi-
nents hommes de l'art de la faïence»: «Bernard Palissy
- 1499, Josiah Wedgwood - 1730, Paul Utzschneider
-1771 ». L'association de grands hommes est spectaculaire,
et, à ce titre, A. de Geiger ne manque pas de ponctuer
48. Statuts conservés au MRS,
section faïencerie, et aux AMS,
2H-associations.
son intervention en s'intronisant comme simple successeur
parce qu'héritier légitime de F.-P. Utzschneider :
«S'il était encore à la tête de la fabrique, c'est à lui qu'eût
été dévolue la mission d'appeler l'attention du Chef
d'État sur les services de notre ami Gerstenmeyer et de
demander pour lui la médaille d'honneur qui lui a été
décernée. A défaut, cette mission m'était réservée. » Si
F.-P. Utzschneider est ici « agrandi », cela s'explique précisément
en raison des bénéfices qu'A, de Geiger peut en
tirer pour asseoir sa position personnelle vis-à-vis de la
main-d'œuvre de l'entreprise.
Après 1870, Paul de Geiger met en place la fête de la
Saint-Paul et ('«Institution Saint-Paul»: l'histoire «officielle
» de la faïencerie est institutionnalisée de façon permanente
et calendaire dans le temps de l'entreprise. C'est
bien l'entretien de la proximité symbolique construite
dans le récit qui est en jeu: lorsqu'en juin P. de Geiger
crée l'« Institution Saint-Paul des ouvriers de la
faïencerie », il ne perpétue pas seulement le nom du « père
fondateur», mais l'associe également à la protection
sociale assurée aux ouvriers «méritants» au travers de
cette «caisse de pension facultative complémentaire». Le
paragraphe 2 des statuts énonce explicitement: «L'institution
portera le nom d'"Institution Saint-Paul de la
Société Utzschneider et Cie", afin de perpétuer le souvenir
de Paul Utzschneider, fondateur [sic] de l'industrie
céramique de Sarreguemines48. » La fête de la Saint-
Paul est aussi l'occasion de rappeler tous les ans les
qualités prêtées par le récit à l'«auguste ancêtre». De
plus, P. de Geiger fait lire en ce jour une messe à
l'intention de F.-P. Utzschneider et de l'ensemble des
ouvriers décédés qui ont travaillé à la fabrique. La
«grande famille» est ainsi rassemblée. La Saint-Paul
constitue un mode de célébration au croisement du rite
et de la fête commémorant des épisodes fondateurs
désormais situés in Mo tempore. Le choix même de Paul
pour saint-patron de la manufacture le montre, dans la
mesure où c'est habituellement Saint Antoine qui est
honoré dans le monde de la céramique. Une légende
relate en effet que celui-ci aurait réparé un gobelet brisé
dans une auberge de Provence, ce miracle le désignant
comme le patron des faïenciers. Si Saint Antoine de
Padoue, ainsi associé à la fragilité du verre, et, par analogie,
de la faïence, est fêté le 13 juin, une fête d'hiver
répond à cette date, celle de Saint Antoine l'Ermite, le
17 janvier, que certains considèrent comme le patron
secondaire de l'industrie faïencière49. En Lorraine, les
faïenciers de Longwy et de Niderviller fêtent la Saint-
Antoine conformément à cette tradition50. Ce n'est donc
pas le cas à Sarreguemines, où P. de Geiger a choisi Saint
Paul. Il est en effet à la fois le saint patron du «fondateur»
célébré de l'entreprise, F.-P. Utzschneider, et celui de
P. de Geiger. En cela, le nom figure la continuité dynastique.
C'est dans les années 1870 que la fête prend une
réelle importance, signe d'une tentative directoriale pour
lier dans les consciences les deux directeurs par leur prénom
commun. À ce moment, P. de Geiger succède à son
père A. de Geiger à la tête de l'entreprise. Les dirigeants
peuvent ainsi espérer «conjurer» l'éloignement généra-
tionnel qui s'accuse - P. de Geiger n'a que sept ans à la
mort de F.-P. Utzschneider - par un rapprochement dans
l'ordre du récit. De même, à la faïencerie de Digoin,
dépendant de Sarreguemines, c'est également Saint Paul
qui est célébré51.
Alexandre puis Paul de Geiger, rompant avec la gestion
«traditionnelle» de F.-P. Utzschneider, ouvrent l'entreprise
à des hommes et des capitaux extérieurs et l'orientent
dans une logique de fort développement industriel.
Alors que la production atteignait en 1841 une valeur de
420000 francs, ce chiffre passe à 6590000 francs en 191452.
Dans le même temps, la main-d'Å“uvre connaît une double
évolution renvoyant à la fois à la croissance du personnel
et à sa différenciation. En 1836, la fabrique emploie
300 ouvriers; ils sont plus de 3000 en 1905, répartis désormais
par spécialités au sein des ateliers : faïenciers et porce-
lainiers, cuiseurs et chauffeurs, imprimeurs et peintres,
magasiniers et emballeurs, mouleurs et graveurs, mais aussi
chimistes, réparateurs, veilleurs, etc.53. Pareille diversification
des postes et des hiérarchies atteste d'une organisation
industrielle qui ne ressemble plus guère à la manufacture
de F.-P. Utzschneider, qui employait pour l'essentiel des
artisans de façon temporaire et/ou à domicile54.
Pour réussir cette transformation, Alexandre et
Paul de Geiger sont confrontés à un cumul d'obligations.
Ils ne peuvent faire l'économie de la création d'institutions
patronales autour de l'entreprise, dans la mesure où ils
n'ont pas la possibilité de déléguer ces charges à la collectivité
publique. Tel est le prix de la monoindustrie rurale:
afin de disposer sur place des personnels suffisants et qualifiés,
les Geiger mettent en place un système de protection
sociale et de formation «maison» permettant de s'attacher
une main-d'Å“uvre qui peut également bénéficier d'un
49. Voir à ce propos S. De Buyer,
Faïence et faïenciers de Franche-Comté
au XVIIe et XVIIIe siècles, Besançon,
Cètre, 1958, p. 195;
et Martine Hassenforder,
Les Faïenciers de Niderviller,
Musée du Pays de Sarrebourg,
1990, p. 79.
50. M. Hassenforder, ibid.
51. Voir Paul Chaussard,
La Faïencerie de Digoin, Maçon,
Images de Saône et Loire, 1990, p. 48.
52. ADM, 468 W 9 (BI 1010)
et 14 AL 83.
53. AMS, section IV, 3 F5-6.
54. ADM, 221 M.
55. MRS, section faïencerie, dossier
Politiques sociales; AMS, section III,
FIV-7, et section IV, 3 F 5-6.
56. AMS, section III, F IV 5-7, OI,
IV et V.
57. AMS, section III, F IV-7 et D 1-9.
58. « Le sentiment de la continuité
devient résiduel à des lieux. Il y a
des lieux de mémoire parce qu'il n'y a
plus de milieux de mémoire »,
affirme Pierre Nora, « Entre Mémoire
et Histoire. La problématique
des lieux », in Les Lieux de mémoire,
Paris, Gallimard, 1997 (lre éd., 1986),
Quarto, 1.1, pp. 23-43.
59. Ainsi, c'est seulement en 1852,
soit plus de dix ans après les autres
faïenceries de la région, que la fabrique
dispose de deux chaudières et
d'une machine à vapeur de 15 CV.
En 1867, la situation a bien changé :
douze machines fournissent
une puissance de 350 CV ! AMS,
section III, F1-11 et FIV-6/1, 6/2.
60. Sur cette période,
pour l'industrie faïencière,
voir Françoise Espagnet, « La céramique
commune fin xyiif-début xixc siècle.
Mutations et routines», Ethnologie
française, vol.ll, n° 2,1981, pp. 171-180.
61. Parmi d'autres, le dessinateur
Xavier Bronner quitte la faïencerie
en 1880, estimant incomprises
ses qualités artistiques: «Je suis
un dessinateur qui a le droit
de revendiquer le titre d'artiste, qui sait,
si on le veut bien, infuser dans
une production industrielle ce que l'art
et le public ainsi que le progrès peuvent
réclamer de lui ou d'elle», écrit-il
à son employeur pour expliquer
son départ. MRS, section faïencerie,
dossiers Personnel et Production.
logement en cité ouvrière, d'un économat et de sociétés
de loisirs: musique, théâtre, lecture, etc.55. Par tout cela,
c'est aussi un nouveau rapport entre la ville et l'usine qui
s'établit. L'entreprise favorise le dévelop-pement de la
commune, offre des emplois et supplée aux carences des
équipements et des services; les directeurs vont pouvoir
en retirer la contrepartie. Ils parviennent ainsi à obtenir
du conseil municipal toutes les autorisations nécessaires à
la réalisation des travaux d'agrandissement et de modernisation
de la faïencerie : la construction de nouveaux
bâtiments, de moulins et de fours supplémentaires, leur
liaison aux voies de communication par une ligne ferroviaire
et une péniche propre à la fabrique56. À chaque
fois, l'assemblée communale justifie sa décision en des
termes significatifs de ce que sont désormais les relations
d'échange de services entre la ville et l'usine: «Attendu
qu'il y a avantage et pour la ville et pour une industrie
dont le développement contribue à la prospérité générale»,
est-il, par exemple, consigné le 12 mars 1867 au
registre des délibérations, s'agissant de l'élévation
d'une nouvelle unité de production57. Tout
au contraire de leurs prédécesseurs N.-H. Jacobi et
F.-P. Utzschneider, dont on saisit d'autant mieux qu'ils
s'efforcent de masquer la faible intégration locale dans le
récit d'entreprise consolidé au milieu du XIXe siècle,
Alexandre et Paul de Geiger parviennent à s'implanter
par l'entreprise, qui est acceptée pour être à la source de
toute prospérité à Sarreguemines.
Par ailleurs, la production d'une histoire «enchantée»
de la fabrique autour d'un «père fondateur» peut aussi
se comprendre comme une entreprise de reconstitution
dynastique, de fourniture de repères pour les ouvriers
engagés dans un monde où tout change58. La nouvelle
stratégie d'extension industrielle, qui recourt notamment
à une mécanisation inconnue jusque-là dans l'activité des
faïenciers sarregueminois59, nécessite une réparation et
une consolidation identitaire par la mise en avant de
l'image stabilisée d'un père fondateur situé au temps rassurant
de la proto-industrialisation familiale60, au
moment même où la recherche d'une productivité intensive
pourrait entraîner une agitation de la part d'une
main-d'Å“uvre qui éprouve des difficultés à s'intégrer
dans ce qui est devenu une importante usine, se sentant
artiste61 ou demeurant attachée à la polyactivité rurale62.
A. de Geiger, en même temps qu'il écarte F.-P. Utzschneider
de la direction de la fabrique, et précisément en
raison de cela sans doute, en fait un fondateur illustre
dont il s'agirait de poursuivre l'œuvre, alors que tout
indique qu'il engage la manufacture dans une orientation
radicalement différente. Si F.-P. Utzschneider est
devenu une «façade», c'est qu'il offre aux nouveaux
dirigeants des marges de manÅ“uvre élargies pour engager
des transformations dangereuses du point de vue de
la stabilité de la main-d'Å“uvre et de la paix sociale, en
jouant sur un registre de légitimation familial et local.
Un fétichisme du nom
Alexandre puis Paul de Geiger font coïncider la fondation
de l'entreprise avec l'histoire d'une famille dirigeante,
qui débute par F.-P. Utzschneider. Ainsi, la préservation
du nom Utzschneider apparaît également
comme une contribution à ce travail de production dynastique,
mettant en avant une proximité entre les dirigeants
et le personnel d'une faïencerie en pleine mutation.
L'implantation matérielle du patronyme dans le paysage
local peut s'expliquer dans cette perspective: en effet, la
pensée sociale, loin d'être abstraite, s'appuie sur des
représentations imagées et concrètes d'événements ou de
Le «château Utzschneider »
© Musée régional de Sarreguemines
62. En 1861, par exemple, les journaliers
des villages à l'entour, employés
par la fabrique, sont toujours
équivalents à la moitié des effectifs:
520 pour 560 personnes travaillant
dans l'entreprise à la tâche. La fête
de la faïencerie, la Saint-Paul,
fêtée le 29 juin, consacre la prégnance
de ces ouvriers-paysans: le calendrier
rural des récoltes est associé à la fin
de l'année comptable dans la firme.
AMS, section III, F 1-11, et MRS,
section faïencerie, dossier Personnel.
63. On renvoie aux travaux
de Maurice Halbwachs,
Les Cadres sociaux de la mémoire,
Paris, Albin Michel, 1994, postface
de Gérard Namer, coll. «Bibliothèque
de l'évolution de l'Humanité»
(lre éd., Alcan, 1925), et La Mémoire
collective, Paris, Puf, 1968
(lre éd., 1949).
64. Musée régional de Sarreguemines,
section faïencerie, dossier Directeurs.
personnages, localisées dans le temps et l'espace63. Le
«Château Utzschneider» matérialise tout particulièrement
par son caractère imposant le poids du nom du
fondateur revendiqué de la faïencerie. Or, l'édifice fut,
non pas érigé par F.-P. Utzschneider lui-même ou l'un
des ses enfants, mais beaucoup plus tardivement par
Marie von Zorn-Plobsheim, veuve de Paul-Maximilien
Utzschneider, fils adoptif de Charles-Maximilien Utzschneider,
troisième enfant de François-Paul64. Dès lors,
c'est bien la revendication de l'héritage symbolique de
l'« auguste ancêtre » qui transparaît de cette initiative
directoriale.
Plus encore, on peut parler de «fétichisme du nom»
tant le patronyme prend une signification puissante, autonome,
proprement magique. Son maintien dans la raison
sociale «Utzschneider et Cie», jusqu'en 1920, l'atteste,
date à laquelle elle deviendra « Société des Faïenceries de
Sarreguemines, Digoin et Vitry-le-François». La continuité
de l'entreprise familiale est exhibée aux yeux des
clients dans une perspective économique et commerciale,
mais surtout vis-à-vis de la population locale et de la
main-d'Å“uvre de l'usine dont les repères sont ainsi maintenus.
Cette charge forte du patronyme transparaît à travers
l'allocution tenue par le sous-préfet Duvivier en
1850, lors de la fête donnée en l'honneur de J.-F. Gersten-
meyer : « [F.P. Utzschneider] marcha de succès en succès,
donnant chaque année plus de développement à l'établissement
qui porte aujourd'hui son nom. Je ne vous redirai
pas tous ces triomphes auxquels tout Sarreguemines
s'associe [...]. Son nom restera parmi nous comme le type
du véritable homme de bien [...]. » Or, ce n'est pas le fils,
mais le gendre de F.-P. Utzschneider, le baron de Geiger,
qui reprend la direction de l'entreprise, ouvrant en fait la
voie à des transformations radicales de la manufacture,
malgré la permanence de la raison « Utzschneider et
Cie». Derrière la continuité et l'identité du nom se
cachent en fait de multiples réalités du point de vue de la
direction effective de l'entreprise.
Au travers du «fétichisme» de la raison sociale perpétuée
de 1836 à 1920, c'est d'un «culte de l'ancien» lié à
une orientation modernisatrice contemporaine qu'il est
question. Le récit du «père fondateur» permet à la main-
d'œuvre de conserver le sentiment de travailler chez
«Utzschneider et Cie». Ainsi, Marie-Victorine Kremer,
peintre dans l'entreprise sous le directorat de P. de
Geiger, qualifie F.-P. Utzschneider de «fondateur» de la
Le fétichisme de la raison sociale: sociétés et capitaux
1790 : Création de la faïencerie par Nicolas Jacobi, associé à Joseph Fabry.
22 juin 1800: Rétrocession de la faïencerie par N. Jacobi à J. Fabry et François-Paul
Utzschneider. Raison sociale: «Fabry et Utzschneider».
3 août 1836: Départ de F.-P. Utzschneider. La direction est prise par Alexandre de Geiger.
Création d'une nouvelle société en nom collectif dénommée « Utzschneider et
Cie», au capital de 100000 francs.
Août 1837 : Contacts entre Geiger et les dirigeants de Villeroy et Boch. Prospection commune
en Angleterre.
20 juillet 1838 : Création d'une nouvelle société « Utzschneider et Cie », au capital social de
800000 francs, avec de nouveaux actionnaires: Auguste Jaunez de Vaudre-
vange, Nicolas Villeroy et Jean-François Boch ; accord commercial.
17 novembre 1857: Création d'une nouvelle société «Utzschneider et Cie». Augmentation des
parts des Villeroy et Boch.
31 janvier 1860 : Création d'une nouvelle société, toujours de raison « Utzschneider et Cie ».
Augmentation du capital.
4 août 1868: Constitution d'une nouvelle société de fabrication de porcelaine entre
« Utzschneider et Cie » et la manufacture Dubois de Limoges. Raison sociale
de l'association «Utzschneider et Cie».
8 avril 1874 : Nouvel accord commercial avec Villeroy et Boch ; prise de capitaux par les
actionnaires de Villeroy et Boch.
1er juillet 1913 : Sous les contraintes de l'annexion allemande, les actifs français de Digoin et
Vitry se séparent de la maison-mère de Sarreguemines, où le président du
Conseil d'Administration devient Roger von Boch. Transformation de la
société en une Sari au capital de 4200000 Mark, mais Paul de Geiger parvient
à faire conserver la raison «Utzschneider et Cie».
8 mars 1920: Les usines françaises et allemandes sont réunies; une nouvelle société est
créée: les «Faïenceries de Sarreguemines, Digoin et Vitry-le-François».
faïencerie à chaque fois qu'elle l'évoque dans son journal
intime : accueillie par la baronne Thérèse de Geiger à son
domicile après avoir demandé à celle-ci une subvention
pour une fête de charité, l'ouvrière garde le souvenir de
« deux médaillons en terre cuite représentant l'un le
baron Alexandre de Geiger et l'autre le fondateur de
notre faïencerie Paul Utzschneider»65. Elle écrit encore à
propos de la fête de la Saint-Paul du 29 juin 1885 :
«Quelles folles journées! Comme tous les 29 juin la
manufacture entière vient de rendre hommage à son fondateur
Paul Utzschneider, mort il y a maintenant quarante
ans, si bien que la manifestation a connu une solennité
particulière66.» L'histoire de l'entreprise est
directement perçue à partir des dires du directeur en
exercice, P. de Geiger. M.-V. Kremer note en effet: «Paul
65. Voir le journal intime publié
par Emile Decker et Raymond Vilhem,
Marie, faïencière au pays
de Sarreguemines, p. 61,
feuillet daté du 16 février 1896.
66. Ibid., p. 51 (29 juin 1885).
67. Ibid, pp. 55-57 (29 juin 1885).
68. Entretiens avec d'anciens ouvriers
et ouvrières de la faïencerie,
juin-juillet 1994
et septembre-octobre 1997.
69. Ibid.
de Geiger entama un long discours. Il évoqua la grande
famille formée par l'ensemble des ouvriers et des
employés de la fabrique et salua la mémoire de son
grand-père le fondateur, un grand homme qui, en créant
cette entreprise, avait procuré du travail et du pain à des
centaines de familles67. » Ce sont bien les propriétés retenues
dans le récit patronal qui sont restituées par le personnel.
Du reste, les anciens ouvriers que nous avons
interrogés n'ont manifesté aucun souvenir de la personne
de N.-H. Jacobi. C'est bien F.-P. Utzschneider qu'ils nous
présentent comme le fondateur de la faïencerie, en lui
attribuant les qualités reconstruites par A. de Geiger et
ses successeurs: F.-P. Utzschneider est dépeint comme
« un chercheur et un bon technicien dans le domaine de la
faïence», pour les uns, «quelqu'un de très social», pour
les autres. Les ouvriers s'identifient alors effectivement
au personnage. Ainsi, une ancienne décoratrice-créatrice
déclare: «Je crois que quelqu'un comme Utzschneider a
été quelqu'un d'avant-garde. Comme nous. Des fois, j'ai
l'impression qu'on bossait comme lui. Ce sont des
prouesses techniques...»68 Le récit «fonctionne», et cela
au bénéfice des dirigeants postérieurs à F.-P. Utzschneider.
Nombreux sont les ouvriers qui à un moment ou à un
autre de l'entretien en sont venus à parler assez indifféremment
de «Paul» à propos des actions du «père bienfaiteur»,
sans distinguer Paul Utzschneider ou Paul de
Geiger. «L'un ou l'autre», «je ne sais plus vraiment»,
nous a-t-on fréquemment répondu, lorsque nous sollicitions
des précisions. Les successeurs de F.-P. Utzschneider
sont parvenus à fonder l'image d'un milieu directorial
familial, clos et cohérent, sur près de deux siècles. La rupture
ressentie en 1978 lors du rachat de l'entreprise par un
groupe faïencier lunévillois est d'autant plus forte. A
contrario, les mêmes qualités de proximité sociale sont
accordées aux différents directeurs, d'A. de Geiger à
Alain Cazal: «Après 1978, ça ne correspondait plus à rien.
On peut dire qu'en 1974, c'était encore l'apogée de l'usine.
On peut dire que ça a commencé avec la fin de M. Cazal.
Lui, c'était encore l'ancienne tradition, les directeurs qui
ont bien Å“uvré pour cette usine. Ça tenait au fond à une
personne69.» Les positions des uns sont confondues avec
celles des autres, mais toujours associées aux propriétés du
«père fondateur» reconstruites par le récit «officiel». Un
ancien directeur du personnel note ainsi : « Dans la continuité
de l'histoire de cette faïencerie, les directeurs ont
voulu rejoindre l'histoire de Paul. Parce que c'était à peu
près le même schéma. C'était le paternalisme avec
un grand P7n. » Paul Utzschneider et Paul de Geiger
semblent ici marcher comme un seul homme... Cette
réussite patronale est celle d'une construction biographique
qui fait acquérir à F.-P. Utzschneider une existence
particulière à partir de multiples évaluations du personnage:
son efficience repose à la fois sur les propriétés
retenues, mais aussi voilées ou inventées, qui nous font
toutes approcher la nature des relations sociales conçues
par les directeurs à partir du milieu du xixe siècle.
La réorganisation du récit
F.-P. Utzschneider apparaît « disponible » aux yeux de
ses successeurs, qui tirent le personnage dans une histoire
de vie possible. Ce qui demeurait ouvert à l'interprétation
est gommé à ce moment dans la construction biographique
de l'exposition de son existence. Les actes et les
qualités de F.-P. Utzschneider prennent un sens unique.
Peu d'éléments peuvent en effet être établis de façon
certaine concernant les premières années de la vie de
F.-P. Utzschneider. Le flou touche déjà le lieu de sa naissance:
Joseph Rohr la place à Munich, au contraire de
Ch. et H. Hiegel ou E. Heiser qui évoquent Rieden. Quant
à la datation, à en croire Charles et Henri Hiegel, F.-P. Utzschneider
naît le 3 avril 1771, le 4 avril de la même année
pour Eugène Heiser71. Les documents des Archives municipales
de Sarreguemines, indiquent tantôt le 2 avril 1772,
tantôt 177372. La biographie est particulièrement opaque
pour les années précédant son arrivée à Sarreguemines, où
il est admis comme citoyen de la ville le 22 août 179973. A-t-
il pu mener des études secondaires et supérieures comme
son frère Joseph Utzschneider grâce au soutien de son
oncle Andréas Andrée ? A-t-il acquis en Bavière même des
notions de céramique, dans les célèbres fabriques de
Rosenthal, Bavaria et Arzberg, comme le prétend en 1948
Jean Cazal, directeur des faïenceries de Sarreguemines74?
Autant de questions qui apparaissent ouvertes.
Ces zones d'ombre qui entourent l'existence de
F.-P. Utzschneider facilitent la construction d'une histoire
de l'entreprise autour du personnage. Ce dernier aurait
quitté la Bavière vers 20-21 ans pour venir en France, à
Strasbourg, en 1791. Épris des valeurs de la Révolution, il
se serait enrôlé dans l'armée française à titre d'étranger et
aurait même participé aux batailles de Valmy et Jemmapes
les 20 septembre et 6 novembre 1792: telle est la version
70. Entretien avec M. Raymond
Ensminger, août 1994.
71. Interviennent dans le débat:
Joseph Rohr, L'Arrondissement
de Sarreguemines, Sarreguemines, 1966,
p. 156; ainsi que, du même auteur,
Documents généalogiques,
Sarreguemines, p. 79, qui hésite
lui-même entre Munich
et «Riden, Ail» [sic, Rieden?]
Ch. et H. Hiegel, La Faïencerie
de Sarreguemines, op. cit., p. 34.
E. Heiser, «Le baron Alexandre
de Geiger », op. cit.
72. AMS, 2e section, DI-4 f° 83.
73. AMS, section 2, DI-4 F 83.
74. MRS, section faïencerie,
dossier directeurs.
75. Ch. Ducros et G. Martin,
«Historique de la faïencerie...»,
op. cit., p. 29.
76. Adrien Lesur, Les Poteries
et les faïences françaises, Paris, Tardy,
2e éd., 1969, p. 1574.
77. J. Rohr, L'Arrondissement...,
op. cit., p. 156; et Le Courrier
de la Sarre, année 1928,
disponible aux AMS.
78. Le 10 juillet 1889, Paul de Geiger
est menacé d'expulsion par les autorités
allemandes pour ce motif. ADM,
2 AL 126. Confirmation
de cette francophilie dans un rapport
au président de Lorraine
du 6 février 1916 : ADM, 14 AL 83.
que rapportent les historiens «officiels» de la faïencerie
Ch. Ducros et G. Martin. Ce serait d'ailleurs à Valmy que
F.-P. Utzschneider, alors qu'il n'était âgé que d'une vingtaine
d'années, aurait fait la connaissance d'un vétéran
qui avait plus du double de son âge, J. Fabry, dont il allait
devenir plus tard l'associé puis le successeur à la tête de la
faïencerie de Sarreguemines75. Aucun document
d'archives ne vient étayer l'hypothèse d'une telle rencontre
entre les deux hommes. Mais peut-on précisément
imaginer plus beau symbole que de voir le jeune homme,
placé ainsi sous l'aile protectrice de J. Fabry, dans une
amitié forte, puisque forgée au feu, s'envoler à son tour
vers un destin prometteur ? Les récits ne manquent pas à
ce propos. Ainsi, on peut lire qu'en septembre 1793,
lorsque la Convention range les étrangers parmi les « suspects»,
F.-P. Utzschneider se serait caché à Besançon
chez un soldat aux côtés duquel il aurait combattu, et ce
serait dans cette ville que son oncle, le baron A. Andrée
l'aurait retrouvé pour lui offrir la direction
de la faïencerie de Sarreguemines76. Pour d'autres,
F.-P. Utzschneider serait devenu l'associé de J. Fabry et
N.-H. Jacobi à la tête de la manufacture dès 1794 grâce
aux subsides du baron Andrée qui aurait connu ces derniers77.
Ces biographies nous amènent véritablement aux
portes du conte de fées : face à la malédiction du Muckel-
stein qui frapperait N.-H. Jacobi, c'est une origine
«enchantée» de l'entreprise qui est présentée, selon
laquelle la faïencerie est tout simplement offerte à
F.-P. Utzschneider, promu du coup au rang de «père fondateur»,
tandis que N.-H. Jacobi a disparu du récit. En
outre, l'armée française et le patriotisme sont toujours à
l'honneur. On imagine sans peine l'intérêt de cette position
pour les successeurs de F.-P. Utzschneider. A. de
Geiger, également d'origine bavaroise, doit en effet fournir
en permanence des gages à la population locale,
lorsqu'il brigue les mandats électifs de la circonscription
sous le Second Empire.
Quant à P. de Geiger, après l'annexion de la Moselle
par l'Allemagne en 1870, il affiche la francophilie78
comme une conviction forte et partagée au sein du milieu
directorial de la faïencerie, afin de produire de la cohésion
avec la main-d'Å“uvre, face à l'occupant, et d'obtenir
par là une relative perduration des relations paternalistes,
dans une période où l'offre d'avantages matériels devient
plus coûteuse : l'introduction des lois sociales bismarc-
kiennes rompt par exemple l'exclusivité de la protection
organisée autour de la caisse de secours de l'entreprise,
contrainte d'assurer des prestations complémentaires
pour exister79. Le patriotisme de conviction et d'action
prêté à F.-P. Utzschneider inscrit cet engagement au rang
des fondements familiaux des valeurs prônées par
P. de Geiger. La reconnaissance de cette francophilie
«initiale» est réputée contredire l'origine bavaroise à la
fois de F.-P. Utzschneider puis d'A. de Geiger. De 1866
à 1870, A. de Geiger a dû faire face sur ce point aux
attaques d'opposants locaux. En particulier, lors des
polémiques qui entourent le départ de la garnison de
Sarreguemines, il a dû sans cesse rappeler son patriotisme,
comme plus largement celui des membres dirigeants
de la faïencerie: l'entreprise est en effet accusée de
vouloir s'approprier le casernement pour s'étendre80. On
comprend alors mieux le soin apporté après 1870 par
P. de Geiger à prouver l'ancrage français de la fabrique.
L'histoire d'entreprise insiste également sur une rencontre
entre l'empereur Napoléon Ier et F.-P. Utzschneider,
devant sceller l'avenir radieux promis aux faïenceries de
Sarreguemines: à son retour de la campagne d'Autriche,
marquée par la bataille d'Austerlitz le 2 décembre 1805,
Napoléon se serait arrêté à Metz, et aurait remarqué à la
préfecture un écritoire en porphyre provenant de la
manufacture de Sarreguemines. Le lendemain, il aurait
fait venir F.-P. Utzschneider pour lui demander s'il pouvait
exécuter des candélabres et des grands vases pour
les palais et les églises. Comme celui-ci aurait donné une
réponse positive sans savoir s'il pouvait réaliser la
volonté impériale, Napoléon l'aurait congédié en disant
«Adieu, réussissez-bien, j'aime les hommes comme
vous » et, dix jours après, des esquisses seraient arrivées
de Paris avec une commande importante. Ce récit des
deux employés de la fabrique Ch. Ducros et G. Martin81
peut être récusé, dans la mesure où l'Empereur ne passe
pas par Metz au retour de la campagne d'Autriche, ne
s'y arrête pas en juillet 1807 en rentrant de la campagne
de Pologne, n'y faisant halte que plus tard, le 10 mai
1812, à l'occasion de la campagne de Russie. Or, cet épisode
ne peut se situer en 1812 puisque la commande, qui
a effectivement eu lieu, peut être datée de 181082.
L'«erreur» peut alors s'expliquer par l'intérêt que trouve
en 1850-1860 A. de Geiger, proche de Napoléon III, à
prêter à F.-P. Utzschneider cette propriété bonapartiste
: c'est son propre engagement politique qui est ainsi
renforcé, en même temps que son enracinement local:
79. D'où la création de l'« Institution
Saint-Paul». AMS, section IV, 3 F 5-6.
80. ADM, série O-Sarreguemines,
non classée ; AMS, section III,
DI-9(1D1).
81. Ch. Ducros et G. Martin,
«Historique de la faïencerie...»,
op. cit., p. 30.
82. ADM, 221 MetlS 339.
83. E. Heiser, ibid., qui fait venir
F.-P. Utzschneider à Sarreguemines
et non à Strasbourg en 1791 :
Julia-A. Schmoll und Helga
Schmoll-Hoffmann, Nancy 1900
Jugendstil in Lothringen, Mainz
u. Murnau, Verlag P. von Zabern, 1980.
pp. 151-158.
84. AMS, section 2, DI-4 f° 83.
85. ADM 1 S 514, Lettre d'envoi
des états statistiques, au préfet
de la Moselle pour le Mémoire
du département, 13 ventôse an X
(4 mars 1802).
rappelons que A. de Geiger pourrait apparaître à Sarreguemines
comme un «homme de cour» parisien.
F.-P. Utzschneider est encore donné comme exemple
de l'industriel innovant, tant d'un point de vue technique
qu'artistique. Et là encore, le point peut être interrogé.
En effet, il est très peu probable que F.-P. Utzschneider
ait travaillé à la faïencerie de Sarreguemines dès 1791,
1793 et 1794, comme le soutiennent la tradition familiale
et d'autres sources de seconde main83. En effet, lorsqu'il
comparaît devant l'agent de la commune de Sarreguemines
le 22 août 1799 pour demander son admission
parmi les citoyens de la ville, F.-P. Utzschneider déclare
être «arrivé en la République en 1791, époque qu'il a fait
sa résidence à Strasbourg et désirerait aujourd'hui la fixer
en cette commune», se disant de plus pour la première
fois en cette circonstance «fabricant de cailloutage et
de tabac»84. C'est la reconstruction d'une promotion
«sur le tas» qui est ici opérée par les successeurs de
F.-P. Utzschneider. Ce « rapetissement » du personnage le
rend d'autant plus proche de la main-d'œuvre qu'une
communauté de métier peut être mise en avant, selon les
catégories des ouvriers faïenciers : F.-P. Utzschneider
aurait travaillé dans l'entreprise avant d'en devenir directeur,
il aurait fait ses preuves dans la pratique, acquis des
savoir-faire, d'où une reconnaissance plus aisée de sa
position d'autorité à la tête de la fabrique.
L'affirmation selon laquelle F.-P. Utzschneider a appris
la technique et l'art de la faïence chez le célèbre céramiste
anglais Josiah Wedgwood peut se comprendre de la
même façon. Cela n'est attesté par aucun document
d'archives: les propos de ses successeurs à la tête de la
faïencerie sont censés faire preuve. Si l'on a bien trace de
sa présence avant 1802 dans le Staffordshire en Angleterre,
rien n'autorise à affirmer qu'il ait travaillé dans
l'atelier de Wedgwood. Dans un courrier adressé au préfet
de la Moselle le 4 février 1802, il est simplement précisé
que F.-P. Utzschneider s'est attaché à la fabrication
de la poterie parce qu'il a pu en constater les progrès en
Angleterre au cours du séjour qu'il y a fait85. Des archives
que nous avons consultées, il ressort que c'est seulement
en 1850, soit plus de dix ans après son départ, lors de la
fête donnée par A. de Geiger en l'honneur de l'ouvrier-
ébaucheur J.-F. Gerstenmeyer, que le sous-préfet de
Sarreguemines mentionne dans son discours, à propos de
F.-P. Utzschneider: «La Révolution Française le trouva
en Angleterre, occupé à chercher un but à son activité, un
utile emploi à son intelligence». Enfin, si F.-P. Utzschnei-
der s'était effectivement initié auprès du maître-faïencier
anglais, on comprend difficilement le sens des coûteuses
recherches entreprises sous sa direction à la faïencerie de
Sarreguemines pour parvenir à approcher la production
de J. Wedgwood. Certes, le qualificatif élogieux de
«Wedgwood français» prêté à F.-P. Utzschneider n'est pas
le produit direct d'une construction patronale visant à associer
dans les esprits l'élève - F.-P. Utzschneider - et le
maître revendiqué par le récit d'entreprise - J. Wedgwood.
En effet, le compliment se lit dans le rapport de la commission
de l'Exposition nationale de Paris en 1834. Mais
A. de Geiger va reprendre cela à son compte et nommer
ainsi F.-P. Utzschneider de façon systématique86.
Faire de F.-P. Utzschneider le «Wedgwood français»
présente un double intérêt pour ses successeurs. D'abord,
cela permet de mettre en avant l'«auguste ancêtre»
comme un artisan, fils de ses œuvres, un directeur proche
de ses ouvriers en ce qu'il est lui-même un faïencier de
métier, et un directeur respectable par la reconnaissance
que suscite sa réussite et sa maîtrise technique et artistique
de la faïence, à l'égal de J. Wedgwood : F.-P. Utzschneider
peut figurer un primus inter pares au niveau de
l'identité de métier et de la «grande famille», chère à la
politique patronale en vigueur dans la deuxième moitié
du XIXe siècle. A. de Geiger, docteur en droit, pouvait difficilement
espérer jouer aussi « naturellement » du même
registre. Indissociablement, l'association avec le maître-
faïencier anglais permet de fixer clairement dans les
esprits les progrès techniques réalisés à la faïencerie de
Sarreguemines sous le directorat de F.-P. Utzschneider,
qui peut être identifié ainsi comme le fondateur d'une ère
nouvelle pour l'industrie locale, et ce, au moment même
où A. de Geiger engage des transformations importantes
dans l'entreprise.
F.-P. Utzschneider apparaît incarner l'« individu historique»
tel que le décrit Hegel87. Il est en fait présenté
comme tel à titre posthume dans la production d'une histoire
«officielle» de la fabrique, qui se déploie sur la
longue durée, et donne à voir un modèle idéalisé du paternalisme
d'entreprise de la seconde moitié du xixe siècle,
en fonction des contraintes qui pèsent alors sur les dirigeants
en exercice88. Le personnage de F.-P. Utzschneider
acquiert une existence particulière dans une construction
biographique qui se situe au fondement de la vision communément
admise de la continuité et de la clôture de la
86. MRS, section faïencerie,
dossiers Productions-Expositions.
87. Georg Hidelm Friedrich Hegel,
La raison dans l'histoire, Paris, Pion,
coll. «10/18», 1965, p. 121.
88. Nous renvoyons à la perspective
dessinée par Jean-Claude Passeron :
« Rapporter aux conditions sociales
les processus à première vue
paradoxaux permettant à une
estimation fausse de la réalité
de transformer cette réalité
jusqu'à devenir vraie».
Voir J.-C. Passeron, Le raisonnement
sociologique. L'espace non-poppérien
du raisonnement naturel, Paris, Nathan,
coll. «Essais et recherches», 1991, p. 51.
89. Sur cette problématique,
voirAlbert Hirschman, Face au déclin
des entreprises et des institutions
(trad. fr. de Ex.it, Voice and Loyalty),
Paris, Éd. Ouvrières, 1972.
90. Michel Foucault, Surveiller et punir.
Naissance de la prison, Paris, Gallimard,
coll. « Bibliothèque des Histoires »,
1975.
91. E. Goffman, Asiles, études
sur la condition sociale des malades
mentaux, Paris, Minuit,
coll. «Le sens commun», 1968.
faïencerie de Sarreguemines, comme une entreprise familiale
n'ayant connu en deux siècles qu'une seule et même
dynastie dirigeante. Ce travail de maîtrise du temps prend
tout son sens, dans la mesure où il est opéré par les successeurs
de F.-P. Utzschneider, alors même que la
fabrique connaît des bouleversements sans précédent,
consacrant la victoire de la logique industrielle sur la gestion
manufacturière traditionnelle, que menait auparavant
F.-P. Utzschneider.
Il n'est en effet pas tout de dénoncer au regard de la
vérité historique des éléments erronés, générés ex post
par le récit d'entreprise, et de rappeler quels sont les processus
réellement engagés. Encore faut-il saisir ce qui se
joue, à savoir la construction d'un modèle sociétal accompli,
la formation d'un groupe cohérent dans l'entreprise,
appuyé sur les repères qui y ont été constitués. Tel est le
sens de cette appropriation paternaliste de l'histoire, dont
on explicitera l'intérêt en opposant deux modes génériques
de gestion des rapports sociaux: le premier fait
reposer la hiérarchie sur l'exclusion, courant par là le
risque de la contestation violente, le second, adopté dans
le cadre des faïenceries de Sarreguemines, la fait accepter
par la main-d'œuvre en pratiquant une inclusion apparente
et en offrant des alternatives à la dissidence sociale,
qui devient alors très coûteuse89. En effet, le récit ne rassemble
en pratique que ceux qui croient à la représentation
du monde qu'il véhicule. Le modèle de société proposé
par les directeurs se base sur deux piliers majeurs:
des relations sociales de proximité et une société fondée
en apparence sur des liens de type familial. La production
d'un temps propre à l'entreprise est ainsi associée à un
mode de contrôle effectif, «une domination douce»90,
en enfermant à la fois physiquement et moralement
les ouvriers dans le monde très réglementé d'une usine
qui se rapproche des «institutions totales» décrites par
Erving Goffman91. La maîtrise du temps apparaît indissociable
de la production d'un heu.