Genèses
Belin

I.S.B.N.2701128501
174 pages

p. 53 à 80
doi: en cours

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n° 40 2000/3

2000 Sciences sociales et histoire

La construction d'une histoire officielle d'entreprise

L'"auguste ancêtre", François-Paul Utzschneider

Philippe Hamman politiste, enseigne à l'Institut d'études politiques de Strasbourg (université Robert Schuman-Groupe de Sociologie politique européenne). Il a travaillé en particulier sur les transformations des processus de notabilisation et de professionnalisation politique à partir du milieu du XIXe siècle, autour de l'identité singulière et des investissements à la fois politiques et industriels, « traditionnels » et « modernes », des dirigeants d'une grande entreprise régionale en situation de mono-industrie rurale : la faïencerie de Sarreguemines. Il a publié à ce sujet « Une grande famille... Métiers de la céramique et stratégies industrielles à la faïencerie de Sarraguemines (1890-1940) », Politix, nËš45, 1999.
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D'UNE HISTOIRE
OFFIC...
LA CONSTRUCTION D'UNE HISTOIRE OFFICIELLE D'ENTREPRISE: L'« AUGUSTE ANCÊTRE », FRANÇOIS-PAUL UTZSCHNEIDER C'est dès la monarchie de Juillet que les historiens repèrent chez les industriels français les principaux thèmes d'une pensée du libéralisme tempéré1, où l'Angleterre est considérée comme l'anti-modèle. La grande industrie est acceptée à la condition qu'elle ne remette pas en cause le rôle associé à la petite entreprise traditionnelle, à savoir éviter la prolétarisation massive et amortir les tensions sociales. Or, dans la logique du système libéral, la question ne pouvait être résolue par une intervention de l'État. Des solutions privées ont alors été expérimentées, telles les politiques patronales : en effet, les chefs d'entreprise étaient eux directement intéressés à la paix sociale et à l'entretien de la main-d'Å“uvre2. On entre ainsi dans le temps du patronage et/ou du paternalisme3. La faïencerie de Sarreguemines constitue précisément un exemple à la fois original et très abouti d'entreprise paternaliste, requérant des investissements matériels importants pour les patrons (tels la construction de cités ouvrières, la mise en place de caisses de secours, etc.), supposant aussi produire de l'identité, de l'attachement à la firme. En particulier, l'activité faïencière, très proche de l'artisanat d'art, est peuplée, jusqu'à la fin du XIXe siècle, de travailleurs attachés à une certaine indépendance, fiers de leur métier, de leur savoir, considérant leur produit comme une Å“uvre d'art à part entière. L'industrialisation Philippe Hamman 1. On renvoie en particulier aux mises au point de Gérard Noiriel, Les ouvriers dans la société française, xix'-xx' siècles, Paris, Seuil, 1986, ch. h, pp. 43-82 ; Denis Woronoff, Histoire de l'industrie en France du XVIe siècle à nos jours, Paris, Seuil, 1994, pp. 302-304. 2. Voir les études de François Ewald, L'État providence, Paris, Grasset, 1986, liv. I: Responsabilité, pp. 47-140; Robert Castel, Les métamorphoses de la question sociale. Une chronique du salariat, Paris, Fayard, 1995, pp. 18 et suiv. 3. G. Noiriel, « Du patronage au paternalisme », Le Mouvement Social, n° 144,1988, qui distingue le patronage, comme mode de gestion de la main-d'Å“uvre faisant appel aux régulations traditionnelles, du paternalisme, durcissement du patronage à la fin du xixc siècle. Cependant, de nombreux recoupements apparaissent possibles d'un point de vue tant idéologique que pratique. 4. André-Jean Tudesq, Les Grands Notables en France (1840-1849), étude historique d'une psychologie sociale, Paris, Puf, 1964, t. II, pp. 566-605. 5. C'est le constat dressé par Yves Pourcher, Les maîtres de granit. Les notables de Lozère du XVIIIe siècle à nos jours, Paris, Pion, 1995 (lre éd., O. Orban, 1987), comme par Marc Abélès, Jours tranquilles en 89. Ethnologie politique d'un département français, Paris, Odile Jacob, 1989. 6. Les travaux d'Alain Guillemin le montrent bien. Voir notamment «Patrimoine foncier et pouvoir nobiliaire : la noblesse de la Manche sous la monarchie de Juillet », Études Rurales, n° 63-64,1976, pp. 117-140. 7. Eugène Heiser, «Le baron de Geiger», Est-Courrier, avril 1987; Charles et Henri Hiegel, La faïencerie de Sarreguemines, Musée de Sarreguemines, 1993-1996. 8. Archives départementales de la Moselle (ADM) 1S5I4. aurait pu, davantage qu'ailleurs, susciter la radicalisation et la révolte. Dès lors, le renvoi au temps de la manufacture artisanale et la valorisation des compétences artistiques, au moment même où la fabrique entre nettement dans la logique industrielle, prend tout son sens et son poids, si on analyse les stratégies patronales comme autant de stratégies de mobilisation, de création d'une identité d'entreprise, qui s'opposeraient efficacement à toute tentative de regroupement sur la base de l'appartenance de classe. Dans ces conditions, le patronage est vanté parce que l'usine redevient une grande famille comme le domaine rural peut l'être dans certaines régions de métayage, de salariat agricole ou de petit fermage4. Un «modèle notabiliaire» émerge ici. En effet, dans un cadre marqué par la monoindustrie, il n'y a pas nécessairement d'opposition, ni même de distance, entre intérêt public et intérêt privé. Les directeurs de la fabrique n'exercent pas leur rôle politico-social en plus ou en dehors de leur fonction d'entrepreneurs: il en fait partie. Toutefois, la figure du notable est caractérisée à ce moment essentiellement par l'ancrage territorial et la permanence dynastique sur un temps long5, et repérée avec le plus de bonheur auprès des grands propriétaires fonciers, nobles catholiques de l'Ouest de la France6. Or, les dirigeants de la faïencerie de Sarreguemines ne correspondent pas à cette définition du notable des campagnes ancré dans le «fief» familial: d'une part, ils sont des industriels en milieu rural, d'autre part, ils ne bénéficient pas d'une implantation immémorielle. Plus que d'autres, ils sont contraints de refaire des histoires complexes pour tenter de s'intégrer localement: la construction d'un récit d'entreprise au milieu du XIXe siècle peut se comprendre de la sorte. La mise en intrigue d'une histoire d'entreprise L'histoire de la faïencerie de Sarreguemines s'offre à lire dans les travaux d'histoire locale7 comme une histoire simple : celle d'une entreprise familiale. La datation originelle, fixée en 1790, est attestée par divers écrits. Ainsi, dans une notice rédigée le 4 vendémiaire an IX (26 septembre 1800), les propriétaires de la faïencerie précisent: «La manufacture de cailloutage en cette ville, dont nous sommes propriétaires, a pris naissance à la Révolution8». En outre, un mémoire présenté par les mêmes François-Paul Utzschneider et Joseph Fabry, en 1810, aux membres de l'Institut composant le jury des prix décennaux, comporte l'indication suivante : « La manufacture de Sar- reguemines existe depuis vingt ans. Elle fut établie par les sieurs Fabry et Jacobi, négociants de Strasbourg, dans un temps orageux9.» La chronologie ainsi ouverte en 1790 se referme près de deux siècles plus tard, lors du rachat de l'entreprise par les faïenceries de Lunéville le 15 février 1978, du fait d'une prise de participation majoritaire à hauteur de 51,64 % du capital10. Cette date peut être présentée comme la fin de l'entreprise familiale, marquée du sceau de la continuité depuis près de deux siècles, avec à sa tête les directeurs issus d'une même parentèle, fondée par F.-P. Utzschneider. C'est le récit consolidé de l'histoire d'une entreprise, avec un père fondateur mis en avant, que l'on aborde ici. Dès lors, c'est bien la «mise en intrigue»11 qui nous intéresse, dans la mesure où elle montre les temps de construction et de reconstruction de relations industrielles enchantées. Les documents d'archives nous ont délivré une chronologie juridique simple, articulée autour de deux dates: la fondation de la manufacture en 1790 et son rachat en 1978. Cette histoire de l'entreprise en droit peut être questionnée, afin d'approcher, derrière les moments de fondation et de rupture affichés, une autre histoire, qui donne à lire un modèle idéalisé du paternalisme. La date de 1978 a pu être présentée comme la fin juridique des faïenceries, elle est en fait bien plus et bien moins que cela. Bien plus, car elle marque la fin d'une entreprise qui a été le « laboratoire » de pratiques très pré- gnantes de paternalisme dans la gestion de la fabrique et de sa main-d'Å“uvre. Bien moins, car elle ne rend pas compte des processus de long terme qui ont affecté le mode de gestion patronal et les relations sociales au sein de l'entreprise. Au-delà des bornes juridiques, c'est l'histoire de cette entreprise à l'identité sociale si singulière qui nous intéressera12. Identité re-construite qui se joue des dates officielles, qui passe par la sélection des grands hommes13, par la mise en scène de moments donnés après coup comme fondateurs. Deux paradoxes apparents nous invitent à suivre cette piste. Premier accroc à la chronologie juridique : l'homme présenté couramment comme le fondateur de la faïencerie n'est pas Nicolas-Henri Jacobi, qui régit la fabrique de 1790 à 1799, mais son successeur, F.-P. Utzschneider, directeur de 1799 à 1836. Seconde curiosité : la promotion de F.-P. Utzschneider au rang de «père» de la fabrique se fait après coup, plus précisément au moment où l'entreprise céramique se place à 9. ADM265M1. 10. Sylvain Post, «Lunéville rachète les faïenceries de Sarreguemines », Le Républicain Lorrain, 25 février 1978. 11. La notion est empruntée à Paul Veyne, Comment on écrit l'histoire, essai d'épistémologie, notamment ch. vi «Comprendre l'intrigue», Paris, Seuil, coll. «L'Univers historique », 1971. 12. On se permet de renvoyer plus largement à notre thèse de science politique, «Les transformations de la notabilité : l'industrie faïencière à Sarreguemines», Institut d'études politiques de Strasbourg, janvier 2000. 13. Sur cette problématique, voir Dominique Damamme, « Grandes illusions et récits de vie », Politix, n° 27, 1994, pp. 183-188. Nicolas-Henri Jacobi © Musée régional de Sarreguemines l'avant-garde industrielle du temps sous la férule du baron Alexandre de Geiger, directeur de 1836 à 1870. Ce récit qui se consolide dans les années 1850 renvoie à autre chose qu'un récit juridique classique. En effet, plusieurs chronologies de nature différente coexistent, et nous font appréhender diversement les réalités et les (re)constructions attenant à l'histoire des faïenceries de Sarreguemines: chronologie légale - fondation en 1790, cession en 1978 - chronologie mythique proposée par les membres du milieu dirigeant de l'usine - mise en avant du deuxième directeur comme fondateur de la faïencerie - chronologie «sociologique» enfin, qui s'appuierait sur la transformation des relations sociales au sein de l'entreprise et soulignerait le tournant pris sous le directorat d'A. de Geiger. Différentes mises en intrigues possibles donc, et du coup ce sont les conditions de la réussite de cette histoire paternaliste qui vont nous retenir dans la mesure où elles donnent à comprendre les stratégies patronales engagées. Parmi les trois «pères» possibles: N.-H. Jacobi, F.-P. Utzschneider et A. de Geiger, c'est le second qui est retenu. Pourquoi F.-P. Utzschneider et pas François-Paul Utzschneider © Musée régional de Sarreguemines Le baron Alexandre de Geiger © Musée régional de Sarreguemines un autre ? Cette interrogation, qui est celle de la production d'un récit, nous permet de saisir comment les dirigeants de la fabrique construisent une proximité d'un point de vue symbolique, en fonction d'un enjeu particulier: celui qu'affrontent Alexandre puis Paul de Geiger avec l'industrialisation. C'est en rapport à cette entreprise posthume que F.-P. Utzschneider acquiert une existence biographique singulière. Il s'agit alors de voir en quoi ce personnage est précisément disponible pour cette histoire-là, ce qui ne peut se comprendre qu'en fonction des biographies des trois directeurs de l'entreprise dans des conjonctures transformées à chaque fois. Un travail de l'oubli Un rejet tardif En 1800, soit un an après son accession à la tête de la faïencerie, F.-P. Utzschneider précise, en réponse à une enquête industrielle portant sur la situation économique de l'entreprise : « Nos prédécesseurs ont mis peu d'activités 14. ADM 1S514. 15. E. Heiser, Est-Courrier du 26 avril 1987. 16. AMS, section II, DI-4, f° 83. (Archives municipales de Sarreguemines). 17. Archives nationales F 12/2381. L'acquisition se fait en réalité en 1799. 18. Buste conservé au musée régional de Sarreguemines. dans leurs travaux, et ont éprouvé des pertes considérables, ce qui les a obligés à nous vendre la fabrique en l'an VII, époque à laquelle nous sommes devenus propriétaires de cette usine. Nous ignorons la majeure partie de ce qui concerne les premiers entrepreneurs, c'est pourquoi nous ne pourrions que hasarder en parlant de leurs consommations et de leurs débouchés [...]14. » Qu'il souligne le peu d'étoffe des premiers manufacturiers pourrait a priori se comprendre par la nécessité de justifier sa nouvelle position directoriale. Rappelons toutefois qu'en 1800, J. Fabry, l'un des fondateurs, est toujours l'associé de F.-P. Utzschneider... Comment saisir alors un tel jugement bien peu complaisant sur la première gestion de la fabrique ? Vraisemblablement s'agit-il là de propos prêtés à F.-P. Utzschneider par ses successeurs. Seules des sources écrites de seconde main font par la suite état de ces dires, tantôt sans références précises, tantôt en s'appuyant sur les déclarations de l'ancien directeur Edmond Cazal15. En fait, F.-P. Utzschneider n'a jamais passé sous silence l'existence des dirigeants qui l'ont précédé à la tête de l'entreprise. Ainsi, il évoque volontiers la fabrique originelle de cailloutage lorsqu'il comparaît devant les autorités civiles de Sarreguemines le 22 août 1799, alors qu'il est fait citoyen de la ville16. De même, dans un mémoire qu'il rédige en 1816, dans le cadre d'une procédure en justice pour réfuter des accusations de malversation portées contre lui, nous pouvons lire les renseignements suivants: « Associé avec les sieurs Fabry et Jacobi dans une manufacture de tabac à Strasbourg, ce commerce étant trop circonscrit par son activité et ne lui permettant pas de donner l'essor à ses connaissances de chimie, il acquit en 1798, conjointement avec son associé Fabry, du Sieur Jacobi de Sarreguemines, une manufacture de faïence17. » Il n'y a là ni dénigrement, ni occultation du rôle des fondateurs chez le second directeur de la faïencerie : les rejets sont plus tardifs, et lui seront attribués à titre posthume. En effet, ce n'est qu'à partir du milieu du xixe siècle que F.-P. Utzschneider est présenté comme le fondateur de la manufacture en lieu et place de N.-H. Jacobi. Le soin mis par les membres de la direction à produire directement leur histoire mérite d'être souligné. Ainsi, un buste de F.- P. Utzschneider est exécuté post mortem, en 1858, par Félix François, sculpteur et modeleur de la faïencerie de 1855 à 1877. Il comporte l'inscription «François-Paul Utzschneider, fondateur de la faïencerie de Sarreguemines»18. La place où il est exposé dans l'entreprise est «stratégique»: situé sous l'horloge, dans une niche au-dessus de l'entrée du bâtiment de la direction des > faïenceries, il est visible et vu de fait quotidienne- ^4 ment par l'ensemble du personnel19. Ce buste de ^Ê F.-P. Utzschneider figure le pouvoir dynastique ^Ê directorial, il dit la continuité historique des ^ temps, dont il fixe et fige le commencement et M la réussite. Le premier directeur, N.-H. Jacobi, fl a tout simplement disparu du souvenir. Dans M les déclarations publiques, F.-P. Utzschneider I devient le seul fondateur de l'entreprise: lors d'une fête donnée en 1850 en l'honneur de â–  l'ouvrier-ébaucheur Jean-Frédéric Gersten- â–  meyer, le sous-préfet évoque son souvenir en w ces termes: «Il ne manque à l'éclat de cette v fête et au mérite de la récompense donnée à ^B M. Gerstenmeyer que la présence de ^H M. F. P. Utzschneider, le digne fondateur de la ^B faïencerie de Sarreguemines. [...] ». Le directeur A. de Geiger lui emboîte immédiatement le pas, poursuivant : « Un regret se mêle toutefois à notre joie. Pourquoi l'homme qui a été notre guide pendant si longtemps, le fondateur de notre fabrique, ne se trouve-t-il pas parmi nous? [...]20. » N.-H. Jacobi est ainsi écarté dans la construction d'un récit, pour des raisons qu'il convient d'élucider. Buste de F.-P. Utzschneider © Musée régional de Sarreguemines Une position en décalage N.-H. Jacobi est un petit fabricant au bord de la faillite : c'est bien pour cela que F.-P. Utzschneider a pu racheter la faïencerie en 179921. Le traité de commerce franco- anglais de 1786 et les troubles de la Révolution permettent d'évaluer l'étendue des problèmes posés aux premiers dirigeants, qui n'étaient que de modestes négociants «traditionnels». Qui plus est, de nombreuses manufactures de faïences s'étaient établies à proximité relative de Sarreguemines : citons en particulier les faïenceries de Niderviller, Audun-le-Tiche, Septfontaines, Manom, Frauenberg, Ottweiler, Saverne, Lunéville, Saint-Clément, etc. La concurrence était rude, les difficultés économiques connues par N.-H. Jacobi peuvent s'expliquer de cette façon22. Là n'est toutefois pas tout: l'échec de gestion se double d'une faible intégration de l'entreprise à Sarreguemines, où elle apparaît pour certains comme une menace permanente d'incendies, risquant de se propager aux habitations situées à proximité, 19. Voir par analogie l'analyse menée quant aux fonctions des bustes et portraits du roi par Gérard Sabatier, « Protocole et imagerie royale en France sous la monarchie absolue », in Yves Deloye, Claudine Haroche et Olivier Ihl (éd.), Le protocole ou la mise en forme de l'ordre politique, Paris, L'Harmattan, coll. « Logiques politiques», 1997, pp. 185-212. 20. AMS, section photographique, et musée régional de Sarreguemines. 21. ADM, 1 S 514,265 M 1 et 365 M 1. 22. Ch. et H. Hiegel, La Faïencerie de Sarreguemines, op. cit., pp. 29-31 ; Chantai Soudee-Lacombe, «Faïenciers et porcelainiers de Niderviller au xvm' siècle », Le Pays Lorrain, 1984, pp. 1-78. 23. AMS, section II, DI-1, f° 56, v°57. 24. On se reportera à Maria Conventz, « Der Saargemilnder Muckelstein », Elsassland-Lothringer Heimat, décembre 1936, p. 370. 25. AMS, section III, série K - élections. Pour davantage de précisions, on pourra se reporter à la 2e partie de notre thèse, pp. 265-481. 26. En effet, comme le note Erving Goffman, « il est clair que c'est dans les biographies et les autobiographies des gens célèbres, en bien ou en mal, que l'on apprend le plus facilement comment s'organise et se manie l'identité personnelle ». Voir Stigmates. Les Usages sociaux des handicaps, Paris, Minuit, 1975 (lre éd., 1963), p. 90. en raison des produits combustibles qui y sont employés, et pour d'autres, négociants et fabricants eux aussi, comme un ogre consommateur d'un bois déjà trop rare. Une plainte23 est ainsi déposée le 13 novembre 1790 à rencontre de N.-H. Jacobi par un certain nombre d'habitants et de commerçants de la ville qui exercent également les fonctions d'officiers municipaux : N.-H. Jacobi est rejeté par les membres du milieu notabiliaire local. Ces débuts difficiles d'une petite entreprise installée dans une localité hostile, dont les élites craignent la concurrence, expliquent la propagation d'une légende, selon laquelle N.-H. Jacobi en abattant un menhir, dit Muckelstein, qui se dressait dans l'île de la Sarre, aurait chassé les fées qui y demeuraient et qui étaient réputées assurer le bonheur de la ville24. Cette rumeur discrédite le premier régisseur en lui imputant l'origine de tous les maux qui peuvent désormais frapper les Sarregueminois. Le personnage de N.-H. Jacobi se révèle ainsi peu compatible avec la production d'un récit de l'entreprise au moment où A. de Geiger engage le développement de la fabrique dans une logique industrielle : la prospérité que connaît la firme sous le Second Empire s'accommode mal de ses origines difficiles sous la Révolution, tandis que l'industrialisation tranche avec l'artisanat initial. Les résistances locales qu'ont suscitées la venue de N.-H. Jacobi et la fondation de la faïencerie à Sarregue- mines ne peuvent que contrecarrer le travail d'implantation politique mené par le baron A. de Geiger dans l'arrondissement, dont il brigue les différents mandats électifs25. N.-H. Jacobi est alors d'autant plus difficilement intégrable dans une histoire «officielle» de la fabrique qu'A, de Geiger, lui aussi, présente des propriétés d'extranéité par rapport au cadre sarregueminois : d'origine bavaroise, de confession protestante, ce proche de Napoléon III dispose sous le régime impérial de fortes ressources centrales, mais doit sans cesse produire un lien au territoire et à la population locale, dont il peut sembler bien éloigné: trop loin, trop grand... A. de Geiger, puis son fils Paul, qui lui succède à la tête de l'entreprise, manifestent alors une attention particulière à produire leur propre histoire, et à l'objectiver via la publication d'études «officielles» liées au milieu directorial. Ces dernières permettent de saisir les éléments des reconstructions mythiques qui atteignent la cristallisation de l'écrit26. Dans ses Notes historiques sur Sarreguemines, publiées en 1887, le chroniqueur Auguste Thomire invoque la légende du Muckelstein pour expliquer l'attitude première de la municipalité, très réservée vis-à-vis de la faïencerie. Il s'empresse d'ajouter que les autorités locales ne furent plus hostiles ensuite à la fabrique, précisant qu'une plainte déposée à son encontre en novembre 1790 a été repoussée par la suite. Si la plainte en question est consultable aux Archives municipales, nous ne connaissons pas la réponse qui lui fut réservée. Les relations conflictuelles avec la municipalité se seraient ainsi limitées à la fabrique «première version». Cette affirmation s'éclaire si l'on sait l'importance accordée par A. de Geiger à l'image de l'harmonie du développement liant la ville et la faïencerie, pour celui qui s'emploie à occuper l'ensemble des positions de pouvoir dans le cadre local. Ce sont ces vues que traduit A. Thomire, qui est alors inscrit sur les registres du personnel de l'entreprise en qualité de commis-voyageur, poste hautement stratégique lorsque l'exportation devient une priorité commerciale. Avant lui, son père a d'ailleurs occupé la fonction importante de caissier de la fabrique durant les années 1850-1860: A. Thomire apparaît bien comme un homme de confiance du baron A. de Geiger27. Quant à la seconde source écrite que nous possédons, elle est tout aussi liée à la direction de l'usine, puisqu'il s'agit de l'« Histoire des faïenceries de Sarreguemines : 1784-1918 »28, due à Charles Ducros et Georges Martin, cadres de l'entreprise durant la seconde moitié du XIXe siècle. Le contenu est similaire au précédent ouvrage, à un point près : les auteurs ajoutent que le directoire du district recommande dès le 28 décembre 1790 «que tout soit fait pour favoriser cette nouvelle industrie». Toute trace d'hostilité des autorités locales par rapport à la fabrique a disparu : seule la personne de N.-H. Jacobi serait touchée par la malédiction du menhir. L'histoire de l'entreprise est déconnectée de la vie du premier dirigeant. N.-H. Jacobi est désormais occulté dans la construction d'un récit posthume qui retient pour «père fondateur» de la faïencerie F.-P. Utzschneider. La promotion d'un «auguste ancêtre» Des hommages performatifs Le vecteur principal de la redéfinition du personnage de F.-P. Utzschneider tient dans l'organisation de fêtes d'entreprise, lieu et moment privilégiés pour la tenue de 27. MRS, section faïencerie, dossier Personnel de l'entreprise; AMS, section III, FIV-7. 28. Textes consultables à partir d'une publication tardive: Charles Ducros et Georges Martin, « Historique de la faïencerie de Sarreguemines», Exposition d'arts et métiers industriels et agricoles, Sarreguemines, mai 1921, pp. 28-39. 29. ADM265M-1. discours de célébration. Toutefois, nous pouvons également relever des hommages extérieurs à l'entreprise, qui formeront des ressources de légitimation non négligeables et non négligées par les dirigeants de la fabrique. Retiré des affaires de la faïencerie depuis 1838, F.-P. Utzschneider se voit ainsi consacrer un hommage appuyé à son travail par le jury central de Metz lors de l'exposition du 29 mars 1844: réussite économique, technique et artistique sans faille, qualificatif élogieux de «Wedgwood de la France», vision de continuité dans la passation de la direction de l'entreprise à A. de Geiger en 1836-1838, dont on insiste sur le caractère progressif et harmonieux, perspectives d'un avenir très favorable enfin29. Ces louanges ne peuvent que conforter la position présente du directeur A. de Geiger. Peu de temps après, le 9 septembre 1844, F.-P. Utzschneider décède dans sa retraite de Neunkirch à l'âge de 73 ans. Les journaux L'Indépendant de la Moselle et La Gazette de Metz et de la Lorraine l'annoncent les 11 et 14 septembre, en y consacrant une nécrologie dans laquelle on peut lire que F.-P. Utzschneider « a été l'un des plus célèbres et des plus modestes industriels lorrains, le "père" de la classe ouvrière, et emporte les regrets unanimes des Sarreguemi- nois». Le moment très ritualisé du deuil est l'occasion pour A. de Geiger de créer, par l'hommage qu'il fait publier dans la presse, un personnage lointain, idéalisé, mais aussi, par le registre du chagrin, un personnage proche, sur le mode familial du père disparu. Au lendemain des obsèques, le 12 septembre 1844, le maire de Sarreguemines, Prosper Lallemand, réunit le conseil municipal pour honorer la mémoire de F.-P. Utzschneider en donnant son nom à une importante rue de la ville. Dans sa déclaration, il insiste sur la réussite industrielle et commerciale du défunt, sa moralité et les bienfaits dont il a fait profiter la population locale au travers de son entreprise : « M. le maire ayant déclaré la séance ouverte, a exposé que la mort vient d'enlever à la ville l'un des citoyens les plus recom- mandables, M. François-Paul Utzschneider, qui, placé à la tête de la manufacture de cette ville il y a plus de 40 ans, a donné à cette industrie, alors à peine naissante, un développement tel que ses produits, la plupart à la portée de toutes les fortunes, sont aujourd'hui répandus non seulement en France, mais dans une grande partie des autres pays, que cette industrie a vivifié Sarreguemines et ses environs et répandu l'aisance dans la classe ouvrière, dont elle est l'une des principales ressources. que pour satisfaire au vÅ“u général de donner à ce citoyen un témoignage d'éternelle reconnaissance, il propose de donner son nom à l'une des rues de la ville, soit la rue du moulin, soit celle du vieux pont, dans lesquelles se trouvent placés les principaux bâtiments de la manufacture de faïence30. » La proposition du maire est adoptée à l'unanimité par les conseillers municipaux. Cet acte est loin d'être convenu, si l'on songe aux difficultés qu'ont connues N.-H. Jacobi puis F.-P. Utzschneider dans leurs rapports avec les membres du milieu notabiliaire local qui composent le conseil municipal. Certes, F.-P. Utzschneider siège à l'assemblée communale à compter du 12 mai 1812. Sa position demeure cependant en permanence fragile. En effet, c'est à la suite du décès de son associé à la faïencerie J. Fabry qu'il remplace ce dernier au conseil municipal. Dans cette circonstance particulière, sa cooptation peut sembler «naturelle» pour des édiles composés essentiellement de petits fabricants et de commerçants31. À ce moment, F.-P. Utzschneider, natif de Bavière, ne possède toutefois pas encore la nationalité française: il est obligé d'en faire beaucoup pour tenter d'asseoir sa situation dans la commune. Il multiplie les marques de charité locale envers les pauvres. En 1816-1817, la famine frappe le département de la Moselle. Le directeur de la fabrique s'emploie alors à assurer le ravitaillement en nourriture de ses ouvriers, mais aussi des habitants de la ville et des environs32. Ce dévouement spectaculaire peut être rapporté à la faiblesse de son implantation locale : en effet, au début du mois d'octobre 1817, il renouvelle sa demande de naturalisation auprès du maire de Sarreguemines. Ses actions de proximité lui valent cette fois l'appui du magistrat, jusque là réticent : lorsqu'il transmet la lettre de F.-P. Utz- schneider au sous-préfet, il porte en marge: «Vous connaissez aussi bien que moi ce vertueux citoyen pour qu'il puisse espérer de votre part un avis favorable». La recommandation est suivie d'effet: le 6 novembre 1817, F.-P. Utzschneider obtient la nationalité française par ordonnance royale33. Aussi, ce n'est pas tant par «obligation» d'une position notabiliaire acquise qu'il mène des actions charitables, mais plutôt en raison des lacunes de son intégration dans le cadre de perception local. Par la suite, la mise en Å“uvre des lois de 1831 sur l'organisation municipale et sur la garde nationale instaure une lutte politique durable au niveau de la commune. Candidats et électeurs demeurent des «notables», c'est-à-dire qu'ils disposent d'une fortune personnelle ainsi que d'un 30. Archives municipales de Sarreguemines, 3e section D 1-6, f° 81 et O II-8. 31. AMS, Section III, KIII-34. La proportion au sein du conseil municipal est de 2/3 de négociants pour 1/3 de professions juridiques. 32. Henri Contamine, «Metz et la Moselle de 1814 à 1870» thèse d'histoire, Nancy, 1932, t. II, pp. 308-310. 33. AMS, section III, D IV-3, et ADM 212 M-20. 34. Sur ce point et sur l'apprentissage de masse de la vie politique qui en résulte, voir Pierre Rosanvallon, Le sacre du citoyen. Histoire du suffrage universel en France, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque des Histoires», 1992, pp. 268-275; Christine Guionnet, L'apprentissage de la politique moderne. Les élections municipales sous la monarchie de Juillet, Paris, L'Harmattan, coll. «Logiques Politiques», 1997. Voir également son article : « Elections et apprentissage de la politique. Les élections municipales sous la Monarchie de Juillet», Revue française de science politique, vol. 46, n° 4, pp. 555-579. 35. AMS, section III, KIII-6,9 etl3;KIII-34. 36. En 1831 comme en 1834, la ville de Sarreguemines (qui recense 4189 habitants) compte 260 électeurs censitaires, répartis sur une base de domiciliation en trois sections de vote comprenant respectivement 82,92 et 86 électeurs titulaires (ainsi que 12,9 et 7 électeurs adjoints). François-Paul Utzschneider est membre de la 3e section, qui seule peut l'élire au premier tour de scrutin à la majorité des voix ; un panachage entre les sections est au contraire possible au second tour. AMS, section III, K III-5 et 9. 37. Ibid. capital de relation et de notoriété lié à la territorialisation dans l'espace local. Mais les affrontements entre notables se multiplient et s'élargissent à de nouvelles catégories de personnes désormais éligibles34. Confronté à cette évolution majeure, F.-P. Utzschneider démissionne du conseil municipal de Sarreguemines le 11 mai 1835. Il s'en explique de façon plus convenue que convaincante, dans un courrier au maire Jean-Michel Couturier: «Mes occupations de plus en plus multipliées exigent tout mon temps et m'empêchent d'assister régulièrement aux délibérations du conseil municipal. J'agirais contre mes principes en conservant des fonctions que je ne pourrais remplir avec exactitude, dont je me suis fait un devoir. Ce motif me détermine à vous offrir ma démission de ma fonction du conseil municipal [,..]35. » En fait, dans le cadre nouveau de la loi du 21 mars 1831, il semble avoir perdu en sympathie auprès des collèges élargis d'électeurs censitaires36. Ainsi, aux élections municipales du 6 septembre 1831, il ne parvient pas à conserver son siège de conseiller municipal : au second tour de scrutin, dans la deuxième section de vote de la commune, F.-P. Utzschneider ne réunit que 19 voix pour 86 votants, arrivant ainsi en huitième position alors qu'il reste six sièges à pourvoir. Au contraire, Augustin Fabry, fils de l'ancien associé de F.-P. Utzschneider, prend désormais la succession de son père: obtenant 39 voix, il est préféré à F.-P. Utzschneider et élu dès le premier tour. La faiblesse du directeur de la faïencerie est confirmée lors du scrutin du 26 octobre 1834: s'il réussit tout juste à être élu au second tour à la dernière place à pourvoir pour sa section de vote, avec 26 voix pour 84 votants, F.-P. Utzschneider est rapidement poussé à la démission. Son départ du conseil municipal en 1835 marque la fin de sa carrière publique37. Dans le cadre de compétition de l'époque, cet échec est le signe d'une concurrence avivée entre élites au niveau de la commune, mais également celui de la position contestée de l'intéressé: le désaveu électoral atteste à ce moment les limites des relations socio-politiques tissées par F.-P. Utzschneider et la place secondaire de la manufacture à Sarreguemines. On peut saisir de la même façon l'action de F.-P. Utzschneider à la tête de la compagnie des pompiers de la faïencerie. Ses qualités morales, mises au service de la collectivité, sont des gages à l'appui d'un travail d'implantation communal : le 7 janvier 1803, le maire Pierre Lalle- mand le nomme en retour capitaine de la compagnie composée d'ouvriers de la faïencerie, en ajoutant: «Le zèle que je vous ai vu mettre à manÅ“uvrer les pompes lors de l'incendie à Hambach me garantit celui que vous mettrez à voler au secours de vos concitoyens38.» Ce choix reste contesté, dans la mesure où le directeur de la fabrique doit sans cesse fournir des preuves de sa sollicitude à l'égard des habitants, à destination des milieux notabiliaires locaux: l'intervention des pompiers de la faïencerie en appui de la formation municipale lors des incendies et sinistres dans l'arrondissement peut se comprendre en ce sens. F.-P. Utzschneider doit gagner la confiance des élus: ce n'est qu'en 1810 que lui est confiée la direction des deux compagnies de pompiers, celle de la municipalité et celle de la manufacture. Il donne toutefois sa démission de la première charge le 30 décembre 181639, sans doute pour éviter de paraître trop ambitieux. La réponse du maire de Sarreguemines le laisse entrevoir: «Je crois que votre pompe en cas d'incendie vous occupe assez pour la diriger avec vos ouvriers40. » En 1844, l'éloge mortuaire de F.-P. Utzschneider profite directement au baron A. de Geiger, qui a décidé d'entreprendre des travaux d'agrandissement de la fabrique en plein centre de Sarreguemines41. Dans sa lettre de remerciements adressée le 13 décembre au maire de Sarreguemines, la veuve de F.-P. Utzschneider, Barbe Hager, insiste d'ailleurs sur la reconnaissance de l'intégration du défunt dans le cadre sarregueminois qui lui est ici accordée, pour la rapporter immédiatement à ses « héritiers » : «Je vous prie de bien vouloir exprimer au Conseil municipal toute la reconnaissance que ma famille et moi avons éprouvée en apprenant sa décision si honorable pour la mémoire de mon mari. C'est un hommage rendu à l'homme qui a sacrifié sa vie entière à une industrie, qui, tout en faisant sa gloire, a créé le bien-être dans notre pays. L'estime et l'amour de ses concitoyens ont toujours été sa seule ambition. Votre suffrage a prouvé qu'il le possédait entièrement. A moi, il n'est qu'à vous remercier, et à mes enfants, de marcher sur les pas de leur vénérable père42. » C'est la proximité entre le directeur et ses ouvriers qui est mise en avant, mais aussi entre le «notable local» et les habitants de la ville. Le sens du sacrifice est souligné, ce qui renvoie à une propriété fréquemment partagée par les notables du temps des marchés électoraux censitaires : un sentiment d'autorité mêlé à une éthique particulière fait que ceux-ci se sentent à la fois en droit et en devoir d'intervenir pour régler les relations sociales. Or, sa vie durant, F.-P. Utzschneider n'a guère été accepté par les 38. AMS, 2e section, DV-4 f° 8. 39. AMS, section III, D IV-2 et H XII. 40. Ibid. Voir également Emile Letz, Das Feuerlôschwesen der Sladt Saargemund, Sarreguemines, 1937, p. 19 notamment. 41. AMS, 3e section, FIV-7. 42. AMS, section III, D IV-37. 43. AMS, section III, FIV-7. 44. La fête, « objet d'histoire », ne va pas sans équivoques, précisément en rapport aux liens particuliers qu'elle entretient avec le temps, d'autant plus qu'elle devient ici le moment de l'exposition d'une histoire nouvelle de la faïencerie. On renvoie à l'analyse de Mona Ozouf, « La fête : sous la Révolution française », in Jacques Le Goff, Pierre Nora (éd.). Faire de l'histoire, Paris, Gallimard, t. III, Folio-Histoire, «Nouveaux objets», 1986, pp. 342-370. 45. Voir sur ce point l'analyse menée par Nathalie Heinich quant aux processus de reconnaissance par un large public de Van Gogh comme « premier grand héros artistique » dans son ouvrage La gloire de Van Gogh. Essai d'anthropologie de l'admiration, Paris, Minuit, coll. « Critique », 1991, pp. 9-10. 46. Source : AMS et musée régional de Sarreguemines. 47. Issu d'un milieu parental bonapartiste, Alexandre de Geiger a fréquenté à partir de 1823 le collège Saint-Anne d'Augsbourg en compagnie de Louis-Napoléon, avec lequel il demeure en relation directe par la suite. Voir Nérée-Quépat, Dictionnaire biographique du département de la Moselle, Metz, 1887, p. 193, et Charles-Louis Leclerc, Biographie des Grands Lorrains, Metz, Serpenoise, 1957, p. 39. élites municipales: signalons encore que le 28 juin 1833 le conseil communal rejette une réclamation de F.-P. Utz- schneider portant sur le montant du loyer pour une chambre de l'usine servant à la perception des droits du ban : 160 F lui sont versés, au lieu des 500 F souhaités par le directeur de la faïencerie. En janvier-février 1836, des plaintes croisées sont même déposées en justice par la municipalité et F.-P. Utzschneider relativement à l'usage et à la réparation des voies publiques, la place d'une pompe à eau de la commune ou d'un tas de fumier de l'entreprise, etc.43. En fait, F.-P. Utzschneider ne devient un «véritable» notable qu'au moment de sa mort. C'est précisément l'hommage posthume qui le place dans une position d'arbitre et de protecteur social au service de la collectivité locale. Plus encore, c'est dans le cadre des fêtes d'entreprise44 qu'est assurée la construction du récit «officiel», la «mise en légende»45 du personnage de F.-P. Utzschneider. Le sous-préfet Nicolas Duviviers et le baron A. de Geiger apparaissent comme des producteurs de cette histoire mythique au travers des discours qu'ils tiennent lors de la fête de la faïencerie, donnée le 29 septembre 1850 en l'honneur de l'ouvrier-ébaucheur J.-F. Gerstenmeyer46. N. Duviviers évoque la mémoire de F.-P. Utzschneider en retraçant la vie du défunt. Les «grands moments» qu'il expose sont autant d'indicateurs de la nature du récit qui se solidifie: la formation en Angleterre donne à voir un faïencier de métier; la participation au sein de l'armée française aux batailles de Valmy et Jemmapes sous la Révolution peut attester le patriotisme du défunt, dont le succès économique, technique et artistique à la tête de la faïencerie est posé sans faille ni réserve. Le but poursuivi par le sous-préfet est explicite: «[...] qu'il nous soit permis de le faire associer parmi nous par le souvenir [...] ». L'insistance, tout comme dans les écrits de 1844, porte sur son sens du dévouement à la collectivité et sur l'union objective d'intérêts qui doit rapprocher au sein d'une «grande famille» tous ceux qui Å“uvrent à la fabrique, du directeur aux ouvriers. Le fonctionnaire parle à ce propos de sa «famille industrielle», et conclut son intervention en ces termes: «Maîtres et ouvriers ne font qu'une seule famille et la distinction accordée à l'un des ouvriers est une récompense pour tous». Au moment où se déroule cette fête, A. de Geiger commence à disposer de fortes ressources centrales, puisque son ami d'enfance Louis-Napoléon47 a été élu Fête donnée à Jean-Frédéric Gerstenmeyer. © Musée régional de Sarreguemines président de la République le 10 décembre 1848. Il peut ainsi compter sur l'appui du représentant de l'État dans l'arrondissement, N. Duviviers, lequel prononce ici un discours qui a toutes les apparences d'une «commande» du directeur de la fabrique. On ne s'en étonnera donc pas, A. de Geiger insiste lui aussi sur la proximité de F«auguste ancêtre» avec les ouvriers: «Quel bonheur cette fête lui eût procuré ! Comme il se serait associé aux réjouissances qu'elle nous cause, lui si bon, si grand, si généreux, et dont le noble cÅ“ur n'a jamais fait défaut à qui que ce soit ! [...] Son esprit vit et vivra toujours au milieu de nous, avec notre éternelle reconnaissance ». Davantage encore, c'est la compétence de F.-P. Utzsch- neider qui est avancée dans un jeu saisissant de mise en équivalence art-industrie: «Son nom se trouve inscrit dans les fastes industriels à côté de Bernard Palissy et Josiah Wedgwood, ces grands potiers, qui, comme lui, ont passé leur vie à exécuter et perfectionner notre art». Dans l'intérieur d'un arc de triomphe dressé sur la place de la fête entre le quai de la Sarre et les jardins de la sous- préfecture, des inscriptions rappellent à l'appui du discours les noms et dates de naissance de ces trois «émi- nents hommes de l'art de la faïence»: «Bernard Palissy - 1499, Josiah Wedgwood - 1730, Paul Utzschneider -1771 ». L'association de grands hommes est spectaculaire, et, à ce titre, A. de Geiger ne manque pas de ponctuer 48. Statuts conservés au MRS, section faïencerie, et aux AMS, 2H-associations. son intervention en s'intronisant comme simple successeur parce qu'héritier légitime de F.-P. Utzschneider : «S'il était encore à la tête de la fabrique, c'est à lui qu'eût été dévolue la mission d'appeler l'attention du Chef d'État sur les services de notre ami Gerstenmeyer et de demander pour lui la médaille d'honneur qui lui a été décernée. A défaut, cette mission m'était réservée. » Si F.-P. Utzschneider est ici « agrandi », cela s'explique précisément en raison des bénéfices qu'A, de Geiger peut en tirer pour asseoir sa position personnelle vis-à-vis de la main-d'Å“uvre de l'entreprise. Après 1870, Paul de Geiger met en place la fête de la Saint-Paul et ('«Institution Saint-Paul»: l'histoire «officielle » de la faïencerie est institutionnalisée de façon permanente et calendaire dans le temps de l'entreprise. C'est bien l'entretien de la proximité symbolique construite dans le récit qui est en jeu: lorsqu'en juin P. de Geiger crée l'« Institution Saint-Paul des ouvriers de la faïencerie », il ne perpétue pas seulement le nom du « père fondateur», mais l'associe également à la protection sociale assurée aux ouvriers «méritants» au travers de cette «caisse de pension facultative complémentaire». Le paragraphe 2 des statuts énonce explicitement: «L'institution portera le nom d'"Institution Saint-Paul de la Société Utzschneider et Cie", afin de perpétuer le souvenir de Paul Utzschneider, fondateur [sic] de l'industrie céramique de Sarreguemines48. » La fête de la Saint- Paul est aussi l'occasion de rappeler tous les ans les qualités prêtées par le récit à l'«auguste ancêtre». De plus, P. de Geiger fait lire en ce jour une messe à l'intention de F.-P. Utzschneider et de l'ensemble des ouvriers décédés qui ont travaillé à la fabrique. La «grande famille» est ainsi rassemblée. La Saint-Paul constitue un mode de célébration au croisement du rite et de la fête commémorant des épisodes fondateurs désormais situés in Mo tempore. Le choix même de Paul pour saint-patron de la manufacture le montre, dans la mesure où c'est habituellement Saint Antoine qui est honoré dans le monde de la céramique. Une légende relate en effet que celui-ci aurait réparé un gobelet brisé dans une auberge de Provence, ce miracle le désignant comme le patron des faïenciers. Si Saint Antoine de Padoue, ainsi associé à la fragilité du verre, et, par analogie, de la faïence, est fêté le 13 juin, une fête d'hiver répond à cette date, celle de Saint Antoine l'Ermite, le 17 janvier, que certains considèrent comme le patron secondaire de l'industrie faïencière49. En Lorraine, les faïenciers de Longwy et de Niderviller fêtent la Saint- Antoine conformément à cette tradition50. Ce n'est donc pas le cas à Sarreguemines, où P. de Geiger a choisi Saint Paul. Il est en effet à la fois le saint patron du «fondateur» célébré de l'entreprise, F.-P. Utzschneider, et celui de P. de Geiger. En cela, le nom figure la continuité dynastique. C'est dans les années 1870 que la fête prend une réelle importance, signe d'une tentative directoriale pour lier dans les consciences les deux directeurs par leur prénom commun. À ce moment, P. de Geiger succède à son père A. de Geiger à la tête de l'entreprise. Les dirigeants peuvent ainsi espérer «conjurer» l'éloignement généra- tionnel qui s'accuse - P. de Geiger n'a que sept ans à la mort de F.-P. Utzschneider - par un rapprochement dans l'ordre du récit. De même, à la faïencerie de Digoin, dépendant de Sarreguemines, c'est également Saint Paul qui est célébré51. Alexandre puis Paul de Geiger, rompant avec la gestion «traditionnelle» de F.-P. Utzschneider, ouvrent l'entreprise à des hommes et des capitaux extérieurs et l'orientent dans une logique de fort développement industriel. Alors que la production atteignait en 1841 une valeur de 420000 francs, ce chiffre passe à 6590000 francs en 191452. Dans le même temps, la main-d'Å“uvre connaît une double évolution renvoyant à la fois à la croissance du personnel et à sa différenciation. En 1836, la fabrique emploie 300 ouvriers; ils sont plus de 3000 en 1905, répartis désormais par spécialités au sein des ateliers : faïenciers et porce- lainiers, cuiseurs et chauffeurs, imprimeurs et peintres, magasiniers et emballeurs, mouleurs et graveurs, mais aussi chimistes, réparateurs, veilleurs, etc.53. Pareille diversification des postes et des hiérarchies atteste d'une organisation industrielle qui ne ressemble plus guère à la manufacture de F.-P. Utzschneider, qui employait pour l'essentiel des artisans de façon temporaire et/ou à domicile54. Pour réussir cette transformation, Alexandre et Paul de Geiger sont confrontés à un cumul d'obligations. Ils ne peuvent faire l'économie de la création d'institutions patronales autour de l'entreprise, dans la mesure où ils n'ont pas la possibilité de déléguer ces charges à la collectivité publique. Tel est le prix de la monoindustrie rurale: afin de disposer sur place des personnels suffisants et qualifiés, les Geiger mettent en place un système de protection sociale et de formation «maison» permettant de s'attacher une main-d'Å“uvre qui peut également bénéficier d'un 49. Voir à ce propos S. De Buyer, Faïence et faïenciers de Franche-Comté au XVIIe et XVIIIe siècles, Besançon, Cètre, 1958, p. 195; et Martine Hassenforder, Les Faïenciers de Niderviller, Musée du Pays de Sarrebourg, 1990, p. 79. 50. M. Hassenforder, ibid. 51. Voir Paul Chaussard, La Faïencerie de Digoin, Maçon, Images de Saône et Loire, 1990, p. 48. 52. ADM, 468 W 9 (BI 1010) et 14 AL 83. 53. AMS, section IV, 3 F5-6. 54. ADM, 221 M. 55. MRS, section faïencerie, dossier Politiques sociales; AMS, section III, FIV-7, et section IV, 3 F 5-6. 56. AMS, section III, F IV 5-7, OI, IV et V. 57. AMS, section III, F IV-7 et D 1-9. 58. « Le sentiment de la continuité devient résiduel à des lieux. Il y a des lieux de mémoire parce qu'il n'y a plus de milieux de mémoire », affirme Pierre Nora, « Entre Mémoire et Histoire. La problématique des lieux », in Les Lieux de mémoire, Paris, Gallimard, 1997 (lre éd., 1986), Quarto, 1.1, pp. 23-43. 59. Ainsi, c'est seulement en 1852, soit plus de dix ans après les autres faïenceries de la région, que la fabrique dispose de deux chaudières et d'une machine à vapeur de 15 CV. En 1867, la situation a bien changé : douze machines fournissent une puissance de 350 CV ! AMS, section III, F1-11 et FIV-6/1, 6/2. 60. Sur cette période, pour l'industrie faïencière, voir Françoise Espagnet, « La céramique commune fin xyiif-début xixc siècle. Mutations et routines», Ethnologie française, vol.ll, n° 2,1981, pp. 171-180. 61. Parmi d'autres, le dessinateur Xavier Bronner quitte la faïencerie en 1880, estimant incomprises ses qualités artistiques: «Je suis un dessinateur qui a le droit de revendiquer le titre d'artiste, qui sait, si on le veut bien, infuser dans une production industrielle ce que l'art et le public ainsi que le progrès peuvent réclamer de lui ou d'elle», écrit-il à son employeur pour expliquer son départ. MRS, section faïencerie, dossiers Personnel et Production. logement en cité ouvrière, d'un économat et de sociétés de loisirs: musique, théâtre, lecture, etc.55. Par tout cela, c'est aussi un nouveau rapport entre la ville et l'usine qui s'établit. L'entreprise favorise le dévelop-pement de la commune, offre des emplois et supplée aux carences des équipements et des services; les directeurs vont pouvoir en retirer la contrepartie. Ils parviennent ainsi à obtenir du conseil municipal toutes les autorisations nécessaires à la réalisation des travaux d'agrandissement et de modernisation de la faïencerie : la construction de nouveaux bâtiments, de moulins et de fours supplémentaires, leur liaison aux voies de communication par une ligne ferroviaire et une péniche propre à la fabrique56. À chaque fois, l'assemblée communale justifie sa décision en des termes significatifs de ce que sont désormais les relations d'échange de services entre la ville et l'usine: «Attendu qu'il y a avantage et pour la ville et pour une industrie dont le développement contribue à la prospérité générale», est-il, par exemple, consigné le 12 mars 1867 au registre des délibérations, s'agissant de l'élévation d'une nouvelle unité de production57. Tout au contraire de leurs prédécesseurs N.-H. Jacobi et F.-P. Utzschneider, dont on saisit d'autant mieux qu'ils s'efforcent de masquer la faible intégration locale dans le récit d'entreprise consolidé au milieu du XIXe siècle, Alexandre et Paul de Geiger parviennent à s'implanter par l'entreprise, qui est acceptée pour être à la source de toute prospérité à Sarreguemines. Par ailleurs, la production d'une histoire «enchantée» de la fabrique autour d'un «père fondateur» peut aussi se comprendre comme une entreprise de reconstitution dynastique, de fourniture de repères pour les ouvriers engagés dans un monde où tout change58. La nouvelle stratégie d'extension industrielle, qui recourt notamment à une mécanisation inconnue jusque-là dans l'activité des faïenciers sarregueminois59, nécessite une réparation et une consolidation identitaire par la mise en avant de l'image stabilisée d'un père fondateur situé au temps rassurant de la proto-industrialisation familiale60, au moment même où la recherche d'une productivité intensive pourrait entraîner une agitation de la part d'une main-d'Å“uvre qui éprouve des difficultés à s'intégrer dans ce qui est devenu une importante usine, se sentant artiste61 ou demeurant attachée à la polyactivité rurale62. A. de Geiger, en même temps qu'il écarte F.-P. Utzschneider de la direction de la fabrique, et précisément en raison de cela sans doute, en fait un fondateur illustre dont il s'agirait de poursuivre l'Å“uvre, alors que tout indique qu'il engage la manufacture dans une orientation radicalement différente. Si F.-P. Utzschneider est devenu une «façade», c'est qu'il offre aux nouveaux dirigeants des marges de manÅ“uvre élargies pour engager des transformations dangereuses du point de vue de la stabilité de la main-d'Å“uvre et de la paix sociale, en jouant sur un registre de légitimation familial et local. Un fétichisme du nom Alexandre puis Paul de Geiger font coïncider la fondation de l'entreprise avec l'histoire d'une famille dirigeante, qui débute par F.-P. Utzschneider. Ainsi, la préservation du nom Utzschneider apparaît également comme une contribution à ce travail de production dynastique, mettant en avant une proximité entre les dirigeants et le personnel d'une faïencerie en pleine mutation. L'implantation matérielle du patronyme dans le paysage local peut s'expliquer dans cette perspective: en effet, la pensée sociale, loin d'être abstraite, s'appuie sur des représentations imagées et concrètes d'événements ou de Le «château Utzschneider » © Musée régional de Sarreguemines 62. En 1861, par exemple, les journaliers des villages à l'entour, employés par la fabrique, sont toujours équivalents à la moitié des effectifs: 520 pour 560 personnes travaillant dans l'entreprise à la tâche. La fête de la faïencerie, la Saint-Paul, fêtée le 29 juin, consacre la prégnance de ces ouvriers-paysans: le calendrier rural des récoltes est associé à la fin de l'année comptable dans la firme. AMS, section III, F 1-11, et MRS, section faïencerie, dossier Personnel. 63. On renvoie aux travaux de Maurice Halbwachs, Les Cadres sociaux de la mémoire, Paris, Albin Michel, 1994, postface de Gérard Namer, coll. «Bibliothèque de l'évolution de l'Humanité» (lre éd., Alcan, 1925), et La Mémoire collective, Paris, Puf, 1968 (lre éd., 1949). 64. Musée régional de Sarreguemines, section faïencerie, dossier Directeurs. personnages, localisées dans le temps et l'espace63. Le «Château Utzschneider» matérialise tout particulièrement par son caractère imposant le poids du nom du fondateur revendiqué de la faïencerie. Or, l'édifice fut, non pas érigé par F.-P. Utzschneider lui-même ou l'un des ses enfants, mais beaucoup plus tardivement par Marie von Zorn-Plobsheim, veuve de Paul-Maximilien Utzschneider, fils adoptif de Charles-Maximilien Utzschneider, troisième enfant de François-Paul64. Dès lors, c'est bien la revendication de l'héritage symbolique de l'« auguste ancêtre » qui transparaît de cette initiative directoriale. Plus encore, on peut parler de «fétichisme du nom» tant le patronyme prend une signification puissante, autonome, proprement magique. Son maintien dans la raison sociale «Utzschneider et Cie», jusqu'en 1920, l'atteste, date à laquelle elle deviendra « Société des Faïenceries de Sarreguemines, Digoin et Vitry-le-François». La continuité de l'entreprise familiale est exhibée aux yeux des clients dans une perspective économique et commerciale, mais surtout vis-à-vis de la population locale et de la main-d'Å“uvre de l'usine dont les repères sont ainsi maintenus. Cette charge forte du patronyme transparaît à travers l'allocution tenue par le sous-préfet Duvivier en 1850, lors de la fête donnée en l'honneur de J.-F. Gersten- meyer : « [F.P. Utzschneider] marcha de succès en succès, donnant chaque année plus de développement à l'établissement qui porte aujourd'hui son nom. Je ne vous redirai pas tous ces triomphes auxquels tout Sarreguemines s'associe [...]. Son nom restera parmi nous comme le type du véritable homme de bien [...]. » Or, ce n'est pas le fils, mais le gendre de F.-P. Utzschneider, le baron de Geiger, qui reprend la direction de l'entreprise, ouvrant en fait la voie à des transformations radicales de la manufacture, malgré la permanence de la raison « Utzschneider et Cie». Derrière la continuité et l'identité du nom se cachent en fait de multiples réalités du point de vue de la direction effective de l'entreprise. Au travers du «fétichisme» de la raison sociale perpétuée de 1836 à 1920, c'est d'un «culte de l'ancien» lié à une orientation modernisatrice contemporaine qu'il est question. Le récit du «père fondateur» permet à la main- d'Å“uvre de conserver le sentiment de travailler chez «Utzschneider et Cie». Ainsi, Marie-Victorine Kremer, peintre dans l'entreprise sous le directorat de P. de Geiger, qualifie F.-P. Utzschneider de «fondateur» de la Le fétichisme de la raison sociale: sociétés et capitaux 1790 : Création de la faïencerie par Nicolas Jacobi, associé à Joseph Fabry. 22 juin 1800: Rétrocession de la faïencerie par N. Jacobi à J. Fabry et François-Paul Utzschneider. Raison sociale: «Fabry et Utzschneider». 3 août 1836: Départ de F.-P. Utzschneider. La direction est prise par Alexandre de Geiger. Création d'une nouvelle société en nom collectif dénommée « Utzschneider et Cie», au capital de 100000 francs. Août 1837 : Contacts entre Geiger et les dirigeants de Villeroy et Boch. Prospection commune en Angleterre. 20 juillet 1838 : Création d'une nouvelle société « Utzschneider et Cie », au capital social de 800000 francs, avec de nouveaux actionnaires: Auguste Jaunez de Vaudre- vange, Nicolas Villeroy et Jean-François Boch ; accord commercial. 17 novembre 1857: Création d'une nouvelle société «Utzschneider et Cie». Augmentation des parts des Villeroy et Boch. 31 janvier 1860 : Création d'une nouvelle société, toujours de raison « Utzschneider et Cie ». Augmentation du capital. 4 août 1868: Constitution d'une nouvelle société de fabrication de porcelaine entre « Utzschneider et Cie » et la manufacture Dubois de Limoges. Raison sociale de l'association «Utzschneider et Cie». 8 avril 1874 : Nouvel accord commercial avec Villeroy et Boch ; prise de capitaux par les actionnaires de Villeroy et Boch. 1er juillet 1913 : Sous les contraintes de l'annexion allemande, les actifs français de Digoin et Vitry se séparent de la maison-mère de Sarreguemines, où le président du Conseil d'Administration devient Roger von Boch. Transformation de la société en une Sari au capital de 4200000 Mark, mais Paul de Geiger parvient à faire conserver la raison «Utzschneider et Cie». 8 mars 1920: Les usines françaises et allemandes sont réunies; une nouvelle société est créée: les «Faïenceries de Sarreguemines, Digoin et Vitry-le-François». faïencerie à chaque fois qu'elle l'évoque dans son journal intime : accueillie par la baronne Thérèse de Geiger à son domicile après avoir demandé à celle-ci une subvention pour une fête de charité, l'ouvrière garde le souvenir de « deux médaillons en terre cuite représentant l'un le baron Alexandre de Geiger et l'autre le fondateur de notre faïencerie Paul Utzschneider»65. Elle écrit encore à propos de la fête de la Saint-Paul du 29 juin 1885 : «Quelles folles journées! Comme tous les 29 juin la manufacture entière vient de rendre hommage à son fondateur Paul Utzschneider, mort il y a maintenant quarante ans, si bien que la manifestation a connu une solennité particulière66.» L'histoire de l'entreprise est directement perçue à partir des dires du directeur en exercice, P. de Geiger. M.-V. Kremer note en effet: «Paul 65. Voir le journal intime publié par Emile Decker et Raymond Vilhem, Marie, faïencière au pays de Sarreguemines, p. 61, feuillet daté du 16 février 1896. 66. Ibid., p. 51 (29 juin 1885). 67. Ibid, pp. 55-57 (29 juin 1885). 68. Entretiens avec d'anciens ouvriers et ouvrières de la faïencerie, juin-juillet 1994 et septembre-octobre 1997. 69. Ibid. de Geiger entama un long discours. Il évoqua la grande famille formée par l'ensemble des ouvriers et des employés de la fabrique et salua la mémoire de son grand-père le fondateur, un grand homme qui, en créant cette entreprise, avait procuré du travail et du pain à des centaines de familles67. » Ce sont bien les propriétés retenues dans le récit patronal qui sont restituées par le personnel. Du reste, les anciens ouvriers que nous avons interrogés n'ont manifesté aucun souvenir de la personne de N.-H. Jacobi. C'est bien F.-P. Utzschneider qu'ils nous présentent comme le fondateur de la faïencerie, en lui attribuant les qualités reconstruites par A. de Geiger et ses successeurs: F.-P. Utzschneider est dépeint comme « un chercheur et un bon technicien dans le domaine de la faïence», pour les uns, «quelqu'un de très social», pour les autres. Les ouvriers s'identifient alors effectivement au personnage. Ainsi, une ancienne décoratrice-créatrice déclare: «Je crois que quelqu'un comme Utzschneider a été quelqu'un d'avant-garde. Comme nous. Des fois, j'ai l'impression qu'on bossait comme lui. Ce sont des prouesses techniques...»68 Le récit «fonctionne», et cela au bénéfice des dirigeants postérieurs à F.-P. Utzschneider. Nombreux sont les ouvriers qui à un moment ou à un autre de l'entretien en sont venus à parler assez indifféremment de «Paul» à propos des actions du «père bienfaiteur», sans distinguer Paul Utzschneider ou Paul de Geiger. «L'un ou l'autre», «je ne sais plus vraiment», nous a-t-on fréquemment répondu, lorsque nous sollicitions des précisions. Les successeurs de F.-P. Utzschneider sont parvenus à fonder l'image d'un milieu directorial familial, clos et cohérent, sur près de deux siècles. La rupture ressentie en 1978 lors du rachat de l'entreprise par un groupe faïencier lunévillois est d'autant plus forte. A contrario, les mêmes qualités de proximité sociale sont accordées aux différents directeurs, d'A. de Geiger à Alain Cazal: «Après 1978, ça ne correspondait plus à rien. On peut dire qu'en 1974, c'était encore l'apogée de l'usine. On peut dire que ça a commencé avec la fin de M. Cazal. Lui, c'était encore l'ancienne tradition, les directeurs qui ont bien Å“uvré pour cette usine. Ça tenait au fond à une personne69.» Les positions des uns sont confondues avec celles des autres, mais toujours associées aux propriétés du «père fondateur» reconstruites par le récit «officiel». Un ancien directeur du personnel note ainsi : « Dans la continuité de l'histoire de cette faïencerie, les directeurs ont voulu rejoindre l'histoire de Paul. Parce que c'était à peu près le même schéma. C'était le paternalisme avec un grand P7n. » Paul Utzschneider et Paul de Geiger semblent ici marcher comme un seul homme... Cette réussite patronale est celle d'une construction biographique qui fait acquérir à F.-P. Utzschneider une existence particulière à partir de multiples évaluations du personnage: son efficience repose à la fois sur les propriétés retenues, mais aussi voilées ou inventées, qui nous font toutes approcher la nature des relations sociales conçues par les directeurs à partir du milieu du xixe siècle. La réorganisation du récit F.-P. Utzschneider apparaît « disponible » aux yeux de ses successeurs, qui tirent le personnage dans une histoire de vie possible. Ce qui demeurait ouvert à l'interprétation est gommé à ce moment dans la construction biographique de l'exposition de son existence. Les actes et les qualités de F.-P. Utzschneider prennent un sens unique. Peu d'éléments peuvent en effet être établis de façon certaine concernant les premières années de la vie de F.-P. Utzschneider. Le flou touche déjà le lieu de sa naissance: Joseph Rohr la place à Munich, au contraire de Ch. et H. Hiegel ou E. Heiser qui évoquent Rieden. Quant à la datation, à en croire Charles et Henri Hiegel, F.-P. Utzschneider naît le 3 avril 1771, le 4 avril de la même année pour Eugène Heiser71. Les documents des Archives municipales de Sarreguemines, indiquent tantôt le 2 avril 1772, tantôt 177372. La biographie est particulièrement opaque pour les années précédant son arrivée à Sarreguemines, où il est admis comme citoyen de la ville le 22 août 179973. A-t- il pu mener des études secondaires et supérieures comme son frère Joseph Utzschneider grâce au soutien de son oncle Andréas Andrée ? A-t-il acquis en Bavière même des notions de céramique, dans les célèbres fabriques de Rosenthal, Bavaria et Arzberg, comme le prétend en 1948 Jean Cazal, directeur des faïenceries de Sarreguemines74? Autant de questions qui apparaissent ouvertes. Ces zones d'ombre qui entourent l'existence de F.-P. Utzschneider facilitent la construction d'une histoire de l'entreprise autour du personnage. Ce dernier aurait quitté la Bavière vers 20-21 ans pour venir en France, à Strasbourg, en 1791. Épris des valeurs de la Révolution, il se serait enrôlé dans l'armée française à titre d'étranger et aurait même participé aux batailles de Valmy et Jemmapes les 20 septembre et 6 novembre 1792: telle est la version 70. Entretien avec M. Raymond Ensminger, août 1994. 71. Interviennent dans le débat: Joseph Rohr, L'Arrondissement de Sarreguemines, Sarreguemines, 1966, p. 156; ainsi que, du même auteur, Documents généalogiques, Sarreguemines, p. 79, qui hésite lui-même entre Munich et «Riden, Ail» [sic, Rieden?] Ch. et H. Hiegel, La Faïencerie de Sarreguemines, op. cit., p. 34. E. Heiser, «Le baron Alexandre de Geiger », op. cit. 72. AMS, 2e section, DI-4 f° 83. 73. AMS, section 2, DI-4 F 83. 74. MRS, section faïencerie, dossier directeurs. 75. Ch. Ducros et G. Martin, «Historique de la faïencerie...», op. cit., p. 29. 76. Adrien Lesur, Les Poteries et les faïences françaises, Paris, Tardy, 2e éd., 1969, p. 1574. 77. J. Rohr, L'Arrondissement..., op. cit., p. 156; et Le Courrier de la Sarre, année 1928, disponible aux AMS. 78. Le 10 juillet 1889, Paul de Geiger est menacé d'expulsion par les autorités allemandes pour ce motif. ADM, 2 AL 126. Confirmation de cette francophilie dans un rapport au président de Lorraine du 6 février 1916 : ADM, 14 AL 83. que rapportent les historiens «officiels» de la faïencerie Ch. Ducros et G. Martin. Ce serait d'ailleurs à Valmy que F.-P. Utzschneider, alors qu'il n'était âgé que d'une vingtaine d'années, aurait fait la connaissance d'un vétéran qui avait plus du double de son âge, J. Fabry, dont il allait devenir plus tard l'associé puis le successeur à la tête de la faïencerie de Sarreguemines75. Aucun document d'archives ne vient étayer l'hypothèse d'une telle rencontre entre les deux hommes. Mais peut-on précisément imaginer plus beau symbole que de voir le jeune homme, placé ainsi sous l'aile protectrice de J. Fabry, dans une amitié forte, puisque forgée au feu, s'envoler à son tour vers un destin prometteur ? Les récits ne manquent pas à ce propos. Ainsi, on peut lire qu'en septembre 1793, lorsque la Convention range les étrangers parmi les « suspects», F.-P. Utzschneider se serait caché à Besançon chez un soldat aux côtés duquel il aurait combattu, et ce serait dans cette ville que son oncle, le baron A. Andrée l'aurait retrouvé pour lui offrir la direction de la faïencerie de Sarreguemines76. Pour d'autres, F.-P. Utzschneider serait devenu l'associé de J. Fabry et N.-H. Jacobi à la tête de la manufacture dès 1794 grâce aux subsides du baron Andrée qui aurait connu ces derniers77. Ces biographies nous amènent véritablement aux portes du conte de fées : face à la malédiction du Muckel- stein qui frapperait N.-H. Jacobi, c'est une origine «enchantée» de l'entreprise qui est présentée, selon laquelle la faïencerie est tout simplement offerte à F.-P. Utzschneider, promu du coup au rang de «père fondateur», tandis que N.-H. Jacobi a disparu du récit. En outre, l'armée française et le patriotisme sont toujours à l'honneur. On imagine sans peine l'intérêt de cette position pour les successeurs de F.-P. Utzschneider. A. de Geiger, également d'origine bavaroise, doit en effet fournir en permanence des gages à la population locale, lorsqu'il brigue les mandats électifs de la circonscription sous le Second Empire. Quant à P. de Geiger, après l'annexion de la Moselle par l'Allemagne en 1870, il affiche la francophilie78 comme une conviction forte et partagée au sein du milieu directorial de la faïencerie, afin de produire de la cohésion avec la main-d'Å“uvre, face à l'occupant, et d'obtenir par là une relative perduration des relations paternalistes, dans une période où l'offre d'avantages matériels devient plus coûteuse : l'introduction des lois sociales bismarc- kiennes rompt par exemple l'exclusivité de la protection organisée autour de la caisse de secours de l'entreprise, contrainte d'assurer des prestations complémentaires pour exister79. Le patriotisme de conviction et d'action prêté à F.-P. Utzschneider inscrit cet engagement au rang des fondements familiaux des valeurs prônées par P. de Geiger. La reconnaissance de cette francophilie «initiale» est réputée contredire l'origine bavaroise à la fois de F.-P. Utzschneider puis d'A. de Geiger. De 1866 à 1870, A. de Geiger a dû faire face sur ce point aux attaques d'opposants locaux. En particulier, lors des polémiques qui entourent le départ de la garnison de Sarreguemines, il a dû sans cesse rappeler son patriotisme, comme plus largement celui des membres dirigeants de la faïencerie: l'entreprise est en effet accusée de vouloir s'approprier le casernement pour s'étendre80. On comprend alors mieux le soin apporté après 1870 par P. de Geiger à prouver l'ancrage français de la fabrique. L'histoire d'entreprise insiste également sur une rencontre entre l'empereur Napoléon Ier et F.-P. Utzschneider, devant sceller l'avenir radieux promis aux faïenceries de Sarreguemines: à son retour de la campagne d'Autriche, marquée par la bataille d'Austerlitz le 2 décembre 1805, Napoléon se serait arrêté à Metz, et aurait remarqué à la préfecture un écritoire en porphyre provenant de la manufacture de Sarreguemines. Le lendemain, il aurait fait venir F.-P. Utzschneider pour lui demander s'il pouvait exécuter des candélabres et des grands vases pour les palais et les églises. Comme celui-ci aurait donné une réponse positive sans savoir s'il pouvait réaliser la volonté impériale, Napoléon l'aurait congédié en disant «Adieu, réussissez-bien, j'aime les hommes comme vous » et, dix jours après, des esquisses seraient arrivées de Paris avec une commande importante. Ce récit des deux employés de la fabrique Ch. Ducros et G. Martin81 peut être récusé, dans la mesure où l'Empereur ne passe pas par Metz au retour de la campagne d'Autriche, ne s'y arrête pas en juillet 1807 en rentrant de la campagne de Pologne, n'y faisant halte que plus tard, le 10 mai 1812, à l'occasion de la campagne de Russie. Or, cet épisode ne peut se situer en 1812 puisque la commande, qui a effectivement eu lieu, peut être datée de 181082. L'«erreur» peut alors s'expliquer par l'intérêt que trouve en 1850-1860 A. de Geiger, proche de Napoléon III, à prêter à F.-P. Utzschneider cette propriété bonapartiste : c'est son propre engagement politique qui est ainsi renforcé, en même temps que son enracinement local: 79. D'où la création de l'« Institution Saint-Paul». AMS, section IV, 3 F 5-6. 80. ADM, série O-Sarreguemines, non classée ; AMS, section III, DI-9(1D1). 81. Ch. Ducros et G. Martin, «Historique de la faïencerie...», op. cit., p. 30. 82. ADM, 221 MetlS 339. 83. E. Heiser, ibid., qui fait venir F.-P. Utzschneider à Sarreguemines et non à Strasbourg en 1791 : Julia-A. Schmoll und Helga Schmoll-Hoffmann, Nancy 1900 Jugendstil in Lothringen, Mainz u. Murnau, Verlag P. von Zabern, 1980. pp. 151-158. 84. AMS, section 2, DI-4 f° 83. 85. ADM 1 S 514, Lettre d'envoi des états statistiques, au préfet de la Moselle pour le Mémoire du département, 13 ventôse an X (4 mars 1802). rappelons que A. de Geiger pourrait apparaître à Sarreguemines comme un «homme de cour» parisien. F.-P. Utzschneider est encore donné comme exemple de l'industriel innovant, tant d'un point de vue technique qu'artistique. Et là encore, le point peut être interrogé. En effet, il est très peu probable que F.-P. Utzschneider ait travaillé à la faïencerie de Sarreguemines dès 1791, 1793 et 1794, comme le soutiennent la tradition familiale et d'autres sources de seconde main83. En effet, lorsqu'il comparaît devant l'agent de la commune de Sarreguemines le 22 août 1799 pour demander son admission parmi les citoyens de la ville, F.-P. Utzschneider déclare être «arrivé en la République en 1791, époque qu'il a fait sa résidence à Strasbourg et désirerait aujourd'hui la fixer en cette commune», se disant de plus pour la première fois en cette circonstance «fabricant de cailloutage et de tabac»84. C'est la reconstruction d'une promotion «sur le tas» qui est ici opérée par les successeurs de F.-P. Utzschneider. Ce « rapetissement » du personnage le rend d'autant plus proche de la main-d'Å“uvre qu'une communauté de métier peut être mise en avant, selon les catégories des ouvriers faïenciers : F.-P. Utzschneider aurait travaillé dans l'entreprise avant d'en devenir directeur, il aurait fait ses preuves dans la pratique, acquis des savoir-faire, d'où une reconnaissance plus aisée de sa position d'autorité à la tête de la fabrique. L'affirmation selon laquelle F.-P. Utzschneider a appris la technique et l'art de la faïence chez le célèbre céramiste anglais Josiah Wedgwood peut se comprendre de la même façon. Cela n'est attesté par aucun document d'archives: les propos de ses successeurs à la tête de la faïencerie sont censés faire preuve. Si l'on a bien trace de sa présence avant 1802 dans le Staffordshire en Angleterre, rien n'autorise à affirmer qu'il ait travaillé dans l'atelier de Wedgwood. Dans un courrier adressé au préfet de la Moselle le 4 février 1802, il est simplement précisé que F.-P. Utzschneider s'est attaché à la fabrication de la poterie parce qu'il a pu en constater les progrès en Angleterre au cours du séjour qu'il y a fait85. Des archives que nous avons consultées, il ressort que c'est seulement en 1850, soit plus de dix ans après son départ, lors de la fête donnée par A. de Geiger en l'honneur de l'ouvrier- ébaucheur J.-F. Gerstenmeyer, que le sous-préfet de Sarreguemines mentionne dans son discours, à propos de F.-P. Utzschneider: «La Révolution Française le trouva en Angleterre, occupé à chercher un but à son activité, un utile emploi à son intelligence». Enfin, si F.-P. Utzschnei- der s'était effectivement initié auprès du maître-faïencier anglais, on comprend difficilement le sens des coûteuses recherches entreprises sous sa direction à la faïencerie de Sarreguemines pour parvenir à approcher la production de J. Wedgwood. Certes, le qualificatif élogieux de «Wedgwood français» prêté à F.-P. Utzschneider n'est pas le produit direct d'une construction patronale visant à associer dans les esprits l'élève - F.-P. Utzschneider - et le maître revendiqué par le récit d'entreprise - J. Wedgwood. En effet, le compliment se lit dans le rapport de la commission de l'Exposition nationale de Paris en 1834. Mais A. de Geiger va reprendre cela à son compte et nommer ainsi F.-P. Utzschneider de façon systématique86. Faire de F.-P. Utzschneider le «Wedgwood français» présente un double intérêt pour ses successeurs. D'abord, cela permet de mettre en avant l'«auguste ancêtre» comme un artisan, fils de ses Å“uvres, un directeur proche de ses ouvriers en ce qu'il est lui-même un faïencier de métier, et un directeur respectable par la reconnaissance que suscite sa réussite et sa maîtrise technique et artistique de la faïence, à l'égal de J. Wedgwood : F.-P. Utzschneider peut figurer un primus inter pares au niveau de l'identité de métier et de la «grande famille», chère à la politique patronale en vigueur dans la deuxième moitié du XIXe siècle. A. de Geiger, docteur en droit, pouvait difficilement espérer jouer aussi « naturellement » du même registre. Indissociablement, l'association avec le maître- faïencier anglais permet de fixer clairement dans les esprits les progrès techniques réalisés à la faïencerie de Sarreguemines sous le directorat de F.-P. Utzschneider, qui peut être identifié ainsi comme le fondateur d'une ère nouvelle pour l'industrie locale, et ce, au moment même où A. de Geiger engage des transformations importantes dans l'entreprise. F.-P. Utzschneider apparaît incarner l'« individu historique» tel que le décrit Hegel87. Il est en fait présenté comme tel à titre posthume dans la production d'une histoire «officielle» de la fabrique, qui se déploie sur la longue durée, et donne à voir un modèle idéalisé du paternalisme d'entreprise de la seconde moitié du xixe siècle, en fonction des contraintes qui pèsent alors sur les dirigeants en exercice88. Le personnage de F.-P. Utzschneider acquiert une existence particulière dans une construction biographique qui se situe au fondement de la vision communément admise de la continuité et de la clôture de la 86. MRS, section faïencerie, dossiers Productions-Expositions. 87. Georg Hidelm Friedrich Hegel, La raison dans l'histoire, Paris, Pion, coll. «10/18», 1965, p. 121. 88. Nous renvoyons à la perspective dessinée par Jean-Claude Passeron : « Rapporter aux conditions sociales les processus à première vue paradoxaux permettant à une estimation fausse de la réalité de transformer cette réalité jusqu'à devenir vraie». Voir J.-C. Passeron, Le raisonnement sociologique. L'espace non-poppérien du raisonnement naturel, Paris, Nathan, coll. «Essais et recherches», 1991, p. 51. 89. Sur cette problématique, voirAlbert Hirschman, Face au déclin des entreprises et des institutions (trad. fr. de Ex.it, Voice and Loyalty), Paris, Éd. Ouvrières, 1972. 90. Michel Foucault, Surveiller et punir. Naissance de la prison, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque des Histoires », 1975. 91. E. Goffman, Asiles, études sur la condition sociale des malades mentaux, Paris, Minuit, coll. «Le sens commun», 1968. faïencerie de Sarreguemines, comme une entreprise familiale n'ayant connu en deux siècles qu'une seule et même dynastie dirigeante. Ce travail de maîtrise du temps prend tout son sens, dans la mesure où il est opéré par les successeurs de F.-P. Utzschneider, alors même que la fabrique connaît des bouleversements sans précédent, consacrant la victoire de la logique industrielle sur la gestion manufacturière traditionnelle, que menait auparavant F.-P. Utzschneider. Il n'est en effet pas tout de dénoncer au regard de la vérité historique des éléments erronés, générés ex post par le récit d'entreprise, et de rappeler quels sont les processus réellement engagés. Encore faut-il saisir ce qui se joue, à savoir la construction d'un modèle sociétal accompli, la formation d'un groupe cohérent dans l'entreprise, appuyé sur les repères qui y ont été constitués. Tel est le sens de cette appropriation paternaliste de l'histoire, dont on explicitera l'intérêt en opposant deux modes génériques de gestion des rapports sociaux: le premier fait reposer la hiérarchie sur l'exclusion, courant par là le risque de la contestation violente, le second, adopté dans le cadre des faïenceries de Sarreguemines, la fait accepter par la main-d'Å“uvre en pratiquant une inclusion apparente et en offrant des alternatives à la dissidence sociale, qui devient alors très coûteuse89. En effet, le récit ne rassemble en pratique que ceux qui croient à la représentation du monde qu'il véhicule. Le modèle de société proposé par les directeurs se base sur deux piliers majeurs: des relations sociales de proximité et une société fondée en apparence sur des liens de type familial. La production d'un temps propre à l'entreprise est ainsi associée à un mode de contrôle effectif, «une domination douce»90, en enfermant à la fois physiquement et moralement les ouvriers dans le monde très réglementé d'une usine qui se rapproche des «institutions totales» décrites par Erving Goffman91. La maîtrise du temps apparaît indissociable de la production d'un heu.

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