SOCIETE ET
COMMEMORATION
À BARCELONE
A LA MI-XIXe SIECLE
Stéphane Michonneau
1. Borja de Riquer,
« La faiblesse du processus
de construction nationale en Espagne
au XIXe siècle », Revue d'histoire
moderne et contemporaine, vol. 41,
n° 2,1994, pp. 353-366.
V
A partir des années 1860, une partie de la société
catalane s'ordonne pour produire du souvenir
collectif. Non seulement elle conforte une lecture
propre et cohérente du passé de l'Espagne et de la Catalogne,
mais elle s'efforce également d'en assurer l'efficacité
sociale par la pratique du geste commémoratif. La
politique de mémoire libéralo-provincialiste est née.
L'expression de « politique de mémoire » libéralo-
provincialiste peut prêter à confusion : contre toute
apparence, elle ne désigne pas un programme préconçu
de manipulation consciente des mémoires individuelles,
façonné par un État centralisé qui s'efforcerait d'imposer
une vision univoque du passé de l'Espagne à l'aide
des instruments privilégiés que sont les noms de rue et
les monuments commémoratifs. Deux raisons motivent
la critique d'une telle conception instrumentaliste, si souvent
invoquée par une certaine historiographie catala-
niste : d'une part, l'État espagnol n'a pas, au xrxe siècle, la
volonté et la capacité d'imposer aux Barcelonais une
mémoire prêt-à-porter. Comme l'a souligné Borja de
Riquer, c'est bien plutôt la relative indifférence de l'État
ou son incapacité notoire à prendre en charge l'espagnoli-
sation des Espagnols qui pose problème1. L'apparition à
Barcelone d'un souci de mémoire renvoie principalement
à la conformation particulière de la société locale. D'autre
part, la population barcelonaise n'est pas unie dans ses
sentiments et ses aspirations, ni dotée par essence d'une
mémoire collective qu'elle aurait pu afficher unanimement
contre les menées de l'État central, dans un geste
héroïque de résistance. La société commémorante qui se
charge de la gestion du souvenir à Barcelone ne se
confond pas avec l'ensemble de la société : sa volonté de
ranger tout le corps social à ses propres souvenirs se
heurte à des résistances, si bien que le conflit de mémoire
recouvre toujours un conflit social.
Par politique de mémoire, il faut bien plutôt entendre
la délimitation d'un passé par et dans le conflit politique.
Ainsi, le passé de la Catalogne peut bien être considéré
comme une réalité objective faisant des Catalans un groupement
humain dissemblable des autres : l'historiographie
espagnole du xixe siècle a amplement insisté sur ses
caractéristiques. Mais l'important n'est pas ici tant de
considérer ces différences objectives que de comprendre
par quel processus cette différence est reconnue comme
telle par la société, incorporée à une histoire et instaurée
comme commune par des pratiques commémoratives
mutuellement compréhensibles par tous les membres du
groupe2.
Par conséquent, la mémoire a deux visages : d'une part,
elle est un usage politique du passé dans le présent reflétant
les grandes lignes de fractures de la vie politique
espagnole du xixe siècle. De l'autre, elle est un processus
d'objectivation du passé en mémoire, c'est-à-dire en fait
différentiel identitaire de l'ensemble de la communauté
imaginée. Autrement dit, la mémoire renvoie non seulement
à la production d'un discours sur le passé du groupe
catalan mais encore, et de manière indissociable, à sa mise
en pratique par la commémoration. Discours d'autorité
qui fait exister la nation, elle est aussi sa réalisation
concrète qui permet l'incorporation de l'idée de nation
dans le corps social. Étudier la mémoire, c'est déterminer
son ancrage social. C'est aussi déterminer en quoi l'activité
de mémoire est susceptible de découper pratiquement le
champ social en de nouvelles catégories (nationaliste/non
nationaliste, commémorant/non commémorant, promoteur
de mémoire, public spectateur, etc.).
Pour montrer combien cette perspective se révèle fructueuse,
nous limiterons cette étude aux années centrales
du xixe siècle à Barcelone. Des années soixante à la fin
des années quatre-vingts, une partie de la société barcelonaise
s'est arrogée le monopole du discours et de la pratique
du passé au nom de l'ensemble de la société au
cours d'un mouvement culturel appelé la Renaixença. La
question qui se pose est de comprendre quel intérêt cette
microsociété commémorante en cours de formation avait
à promouvoir au rang de mémoire collective la somme de
ses souvenirs particuliers.
2. Marie-Carmen Garcia,
L'identité catalane, analyse du processus
de production de l'identité nationale
en Catalogne, Paris, L'Harmattan,
1998, p. 51.
3. Josep Maria Fradera,
Cultura national en una sotietat
dividida, Barcelona, Curial, 1992, p. 30.
Voir également Joan-Lluis Marfany,
La cultura del catalanisme, Barcelona,
Empûnes, 1992 ; Jordi Casassas
i Ymbert (éd.), Eh intel.lectuals i el
poder a Catalunya (1808-1975),
Barcelona, Pôrtic, 1999.
4. Josep Fontana, Laflde l'àntic règim
i la industrialitzatiô, 1787-1868,
in Pierre Vilar (éd.), Histôria
de Catalunya, 8 vol., Barcelona,
Ediciô 62, p. 453.
La Renaixença,
naissance d'une culture nationale espagnole
À partir des années 1830, la Catalogne connaît l'éclo-
sion d'un mouvement culturel provincialiste désigné plus
tard comme le point de départ d'un réveil national, la
Renaixença. Il faut aujourd'hui renoncer à la vision idéale
et homogène qu'en forgea le nationalisme catalan à
l'extrême fin du xixe siècle. Les travaux innovateurs de
Josep Maria Fradera, entre autres, ont montré l'enjeu
politique et social que représente une telle recomposition
culturelle : la Renaixença s'inscrit clairement dans le cadre
de la construction inédite d'une culture nationale espagnole,
entendue comme «l'ensemble des actions de
conformation que les classes supérieures barcelonaises et
les élites catalanes n'ont cessé de vouloir imposer aux
sous-cultures de classe ou d'ethnie résiduelles, héritages
de monde en désagrégation3». L'élaboration d'une culture
nationale est une entreprise de normalisation de la
société, c'est-à-dire de codification, de hiérarchisation et
de mise en ordre conduite par des élites soucieuses de stabiliser
une société espagnole foncièrement inconstante
depuis les années 1830.
Cette entreprise, souligne la jeune historiographie catalane,
n'est pas le fruit d'un programme restaurateur préconçu.
Elle est bien plutôt le résultat d'une tension qui
traverse la classe dirigeante barcelonaise: d'une part, la
volonté sincère de participer activement à la construction
de la nation libérale espagnole ; de l'autre, la nécessité de
revendiquer une certaine spécificité catalane.
Barcelone fut le fer de lance du libéralisme en
Espagne. Jusque dans les années quarante, Barcelone a
embrassé passionnément le programme modernisateur de
l'expérience libérale commencée à Cadix en 1812, pendant
les guerres napoléoniennes4. La décennie 1833-1843
est l'acmé d'une coïncidence entre les aspirations libérales
de la bourgeoisie catalane et celles des classes populaires.
Mais la radicalisation du mouvement populaire, notamment
sous l'influence des premières organisations
ouvrières, pousse la majorité des classes possédantes à
abandonner l'aile gauche du libéralisme, le progressisme,
pour se ranger au conservatisme libéral, le modérantisme.
Le bombardement de Barcelone à l'automne 1843, lors
du soulèvement de la Jamància, est un tournant majeur
du XIXe siècle qui signifie la fin du rôle moteur de la capitale
catalane dans le combat libéral en Espagne. L'échec
est double: les classes populaires échouent à imposer en
Espagne le modèle d'une société libérale décentralisée et
démocratique5. Quant à la bourgeoisie catalane, elle perd
définitivement son rôle dirigeant dans la construction de
l'État libéral espagnol. La bourgeoisie catalane troque
pour ainsi dire son interventionisme politique traditionnel
auprès de la Cour contre la garantie de sa sécurité assurée
par l'État. Le libéralisme à la barcelonaise, de fait la principale
source d'opposition à des gouvernements espagnols
enclins au conservatisme, se retire alors de la scène
politique espagnole6.
Une fois avortée la dernière chance d'une intervention
de la Catalogne dans la conduite des affaires de la péninsule,
la voie est ouverte en Espagne aux projets autoritaires
et uniformisateurs : à partir de 1844, l'époque dite
« modérée » est entièrement dominée par les mots d'ordre
de paix, de calme et de discipline. Les dirigeants espagnols
se contentent alors d'organiser un État centralisé,
aux mécanismes répressifs bien rodés. Il faut dire qu'en
Catalogne, la conflictualité sociale n'a guère diminué
après 1850 et la Barcelone du xixe siècle n'est pas surnommée
pour rien la Rosa de foc ou la ciutat cremada1.
En effet, la puissance et la précocité de la révolution
industrielle dans cette région espagnole a eu de graves
conséquences sociales déstabilisatrices. Barcelone, ce cauchemar
des tenants de l'ordre social, est devenue le «problème
» continuel qui requiert l'armée et la Guardia Civil
(créée en 1844 justement). En totalisant soixante années
d'état de siège entre 1814 et 1900, la ville est pour ainsi
dire en état permanent d'exception8. Un record inégalé
dans le royaume. Barcelone est bien l'enfant terrible de
l'Europe bourgeoise.
La myopie politique du régime d'Isabelle II rencontre
l'assentiment d'une large partie de la bourgeoisie industrielle
locale. De fait, cette élite s'intéresse plus aux
aspects techniques de l'industrialisation et au protectionnisme
qu'à la conquête du pouvoir à Madrid : par conséquent,
elle ne se donne pas les moyens de lutter efficacement
pour un modèle de société industrielle distinct du
modèle capitaliste agrarien soutenu par les propriétaires
terriens. Or, l'industrialisation brutale introduit entre
Barcelone et son environnement espagnol un décalage de
plus en plus difficile à combler qui conforte le sentiment
provincialiste. De cette expérience singulière naît un projet
industrialiste et modernisateur original qui ne se limite
pas, comme le laissent entendre ses détracteurs, à la
5. Manel J. Risques,
« La revoluciô burgesa », Histôria
de Catalunya, Barcelona, Salvat, 1979,
vol. 5, pp. 149-176.
6. Antoni Jutglar, Els burgesos catalans,
Barcelona, Norfeu, 1966, pp. 61 et suiv.
7. La Rose de Feu et la ville brûlée,
en catalan.
8. Angel Bahamonde,
Jesûs A. Martfnez, Histôria de Espaha,
siglo xix, Madrid, Câtedra, 1994,
pp. 277 et suiv. ; M. J. Risques,
« L'excepcionalitat permanent :
Catalunya, 1835-1868 »
in B. de Riquer (éd.), Histôria,
polttica, societat i cultura dels pa'isos
catalans, vol. 6, Barcelona, Enciclopèdia
Catalana, 1995, pp. 278-282.
9. J. Fontana, La fi de l'àntic règim.
op. cit., pp. 332 et suiv.
10. J. Fontana et al, Histôria
de la cultura catalana, Barcelona,
Edici6 62,1994, vol. 5,
préface et pp. 165-197.
volonté d'unifier le marché de consommation espagnol
sous l'égide de la Catalogne industrielle. Josep Fontana a
montré comment la lutte protectionniste des industriels
catalans s'enracine dans l'option typique d'un capitalisme
déjà mûr d'engager l'Espagne sur la voie du développement
industriel9. La défense protectionniste cristallise
donc un projet industrialiste catalan pour l'Espagne tout
entière, tout en renforçant la cohésion de la classe dirigeante
locale. Mais globalement, la monarchie reste
sourde à la mystique industrialiste.
Tiraillée entre sa croyance en des valeurs cosmopolites
et européennes, typiques du libéralisme, et son ancrage
décidément local, la position de la bourgeoisie barcelonaise
tient en équilibre entre libéralisme et provincialisme.
Il ressort que la culture de classe bourgeoise est prise
entre, d'une part, une culture libérale promue par un État
espagnol dont elle se prétend volontiers la tête sans avoir
les moyens de le conduire et, d'autre part, une culture
populaire vivace et contestataire qu'elle tâche de contrôler.
Les relations doublement conflictuelles qu'elle entretient
avec l'État et les classes inférieures la conduisent à
élaborer une culture propre à deux visages que traduit
exactement l'expression de «libéralo-provincialisme».
Cette tension est appelée à marquer profondément la
structure de l'identité collective catalane au xixe siècle.
Sur le plan culturel, la traduction concrète du libéralo-
provincialisme est la Renaixença. Il ne nous appartient
pas ici de la décrire dans sa totalité, mais de l'envisager
sous l'angle particulier de l'histoire de la mémoire. Il faut
souligner que les premières formulations du libéralo-provincialisme,
entre 1830 et 1840, coïncident avec la mise à
bas de la Barcelone d'ancien régime et le développement
d'une sensibilité romantique. Marqué par
l'influence d'un groupe d'intellectuels catholique et
conservateur, le mouvement culturel ne dépasse guère le
cercle étroit d'une intelligentsia barcelonaise réduite. Il
faut attendre le début des années 1860 pour que s'opère
la rencontre de la Renaixença et de son public cultivé
bourgeois, grâce notamment à l'instauration des Jeux floraux
en 1859, sur le mode actualisé des joutes poétiques
médiévales10. C'est alors que se dessine au sein du groupe
dirigeant une vision cohérente du passé de Barcelone et
de l'Espagne.
Le mot même de «renaissance» suggère le renouveau
d'un ancien passé glorieux. Dans son essence, la
Renaixença se présente à elle-même comme la continuation
10
d'une histoire accidentellement interrompue, l'imitation,
la défense et la récupération d'une culture en voie
d'extinction. Elle estime œuvrer contre l'oubli d'une
langue, d'un droit, d'une histoire. L'oubli est associé à la
décadence, et inversement, la mémoire devient synonyme
d'apogée. Le recouvrement de la mémoire est le principe
même de la régénération. La Renaixença, en valorisant de
manière extraordinairement positive le souvenir et ses
manifestations les plus concrètes, donne toute sa validité
à une histoire de la mémoire.
Dans les années 1860, Barcelone ouvre l'avenir
À la charnière du siècle, les bouleversements urbains
modifient le rapport que les Barcelonais entretiennent
avec le passé. Pendant longtemps, la configuration de
Barcelone n'a pour ainsi dire pas changé. Tout se passe
comme si la permanence du cadre urbain impliquait un
rapport direct au passé, non encore médiatisé par la
conscience d'une rupture irrémédiable dans l'histoire de
la ville. Parcourir la ville, c'est imprégner son regard, une
fois encore, de ce qui fut toujours là, de temps immémoriaux,
c'est-à-dire de temps dont on ne se souvient pas,
mais surtout dont le souvenir n'est pas impératif.
Mais Barcelone subit brutalement un double séisme
qui enterre la capitale de l'ancien régime et inaugure l'ère
de la réforme urbaine jamais achevée, toujours recommencée:
le lent processus de desamortisaciôn d'une part
qui, à partir de 1837, engage l'État à aliéner puis vendre
les biens du clergé régulier; la croissance économique et
démographique de l'autre, rendue possible par l'essor
industriel du second tiers du xixe siècle. Dès lors, de nombreuses
opérations d'urbanisme ponctuelles imposent au
tissu médiéval les valeurs et les formes de sociabilité de la
bourgeoisie11. La ville devient le décor où se projettent les
classes possédantes, un espace d'urbanité en accord avec
l'image qu'entendent promouvoir ces élites nées de
l'industrie et du commerce. Les rues deviennent un texte
instructif susceptible de manifester et de propager un
nouvel ordre moral et politique, les valeurs et les aspirations
de la civilité en cours de définition.
La métropole moderne est fort à l'étroit dans ses vêtements
hérités du passé et le mot Ensanche (ou Eixample
en catalan, vient de ensanchar/eixamplar, agrandir, élargir)
fait alors figure de formule magique censée guérir la
ville de tous les maux de la civilisation moderne. De 1840
11. Par exemple :
la place Sant Jaume (1840-1844),
l'opéra du Liceu (1844-1848),
la place royale (1847-1848),
la place Medinaceli (1849),
le prolongement du grand axe
commercial de la rue Ferran (1853),
l'aménagement définitif
du Pla del Palau (1856), etc.
12. Laurent Coudroy de Lille,
« La question des ensanches
(1860-1910) : problèmes d'histoire
et d'historiographie urbaine
en Espagne » in Jean-Frédéric Schaub
(éd.), Recherche sur l'histoire de l'État
dans le monde ibérique, Paris,
Presses de l'ENS, 1993, pp. 263-283.
13. Manuel Guàrdia i Bassols,
« Estructura urbana » et Jesûs Mestre
i Campi, « La vida politica a Barcelona
en 1833-1874 », in Jaume Sobrequés
i Callicô (éd.), Histôria de Barcelona,
Barcelona, Enciclopèdia catalana,
1995, vol. 6.
14. Père Felip Monlau, « jAbajo
las murallas ! », cité par J. Fontana,
La fi de l'àntic règim..., op. cit., p. 284.
à 1860, la destruction des murailles est le signe de ralliement
de la pensée libérale à Barcelone. YJEnsanche, nouvelle
ville au rayon illimité, concentre les valeurs de
modernité, de progrès et de liberté, notions qui, au
regard de l'histoire libérale, ne connaissent aucune
entrave12. Cette Nouvelle Rome à bâtir concentre tout
l'optimisme d'une génération grandie à l'ombre de la
réaction, l'utopie également d'une re-fondation urbaine
qui fasse table rase de tous les problèmes et contradictions
sociales de son temps.
Mais la particularité de la Cité comtale réside dans le
caractère «doublement oppressif» des murailles et de la
Citadelle qui la flanque à l'est, selon l'expression de
Manuel Guàrdia i Bassols: c'est la limite concrète d'une
expansion physique de la ville mais aussi le symbole des
libertés politiques brimées13. La Citadelle ne fut-elle pas
construite sur l'ordre de Philippe V en représailles du
soutien de Barcelone à la cause des Habsbourgs pendant
la guerre de succession d'Espagne? La forteresse est la
traduction concrète des décrets de Nova Planta qui,
de 1707 à 1716, abolirent les anciennes institutions de la
couronne d'Aragon en centralisant l'administration de
tout le royaume sur le modèle de la couronne de Castille.
La destruction de la Citadelle et des remparts vise donc,
au tournant du XIXe siècle, à organiser l'oubli d'un épisode
identifié comme traumatique par la génération
romantique. Le fameux cri de «À bas les murailles!»
lancé par un jeune exalté, Père Felip Monlau, en 1840,
résonne plus que jamais dans les cÅ“urs, vingt ans après14.
En somme, le début des années 1860 symbolise le passage
d'une conception stable de l'identité urbaine, à celle,
dynamique, en perpétuel recommencement, qui caractérise
peut-être l'époque contemporaine. Lorsque Barcelone
se répand enfin dans sa plaine, elle suspend le tête-à-
tête rassurant qu'elle entretenait avec son passé, pour
imaginer son futur, sans cesse en devenir. La ville se projette
désormais dans son avenir comme dans son espace:
le temps, lui aussi, est à conquérir. Par ricochet, l'irruption
du futur ne manque pas de bouleverser le rapport au passé
et la valeur qu'on lui attribue. Le vertige qu'on ressent au
spectacle de cette identité toujours mouvante rejaillit sur
l'image du passé qui gagne pour ainsi dire en densité et en
épaisseur. Lorsque le passé devient durable, lorsqu'on lui
enjoint de renvoyer l'image rassurante d'une stabilité perdue,
alors il y a du sens à se référer à lui, à invoquer son
exemple, à le convertir en tradition, à le commémorer.
La mémoire libéralo-provincialiste:
un discours en action
C'est à cette tâche résolument moderne que se consacre
l'historien Victor Balaguer; son ambition est d'inscrire
dans les rues de la ville le récit total de l'histoire libéralo-
provincialiste de l'Espagne. En 1863, Barcelone se dote en
effet, d'un coup, d'une nomenclature urbaine rénovée correspondant
à son Eixample, son plan d'agrandissement : la
municipalité adopte les propositions de dénomination que
V. Balaguer a avancées dans un ouvrage de commande :
Las calles de Barcelone^5. Cette œuvre est pour nous fondamentale
puisqu'elle définit pour le reste du siècle le
cadre de toute référence au passé dans la ville : la conversion
de la nomenclature d'une ville en livre d'histoire
ouvert est un bel exemple d'histoire appliquée.
L'heure, on le sait, est aux synthèses d'histoire nationale.
La parution de la Historia General de Espaha de
Modesto Lafuente entre 1850 et 1859 illustre cette obsession
pour l'étude de la genèse de la nation espagnole. En
Catalogne aussi, des auteurs s'attellent à la tâche16. Le
défi est enfin relevé par V. Balaguer qui fait paraître
15. Victor Balaguer,
Las calles de Barcelona, Barcelona,
Ed. Salvador Manero, 1865,2 vol.
16. Joan Cortada, Historia de Espaha,
3 vol., Barcelona, 1841-1842 ;
Antoni de Bofarull, Hazahas
y recuerdos de los catalanes 6 colecciôn
de leyendas, Barcelona, 1864.
Carte 1. Plan d'Ensanche de Barcelone de 1863 par Ildefons Cerdà. Arxiu Histdric de la Ciutat de Barcelona
- fonds 11-241. ©D.R.
17. Il n'existe malheureusement pas
encore de biographie complète
de V. Balaguer. On peut citer
néanmoins : Francesc Gras i Elias,
Silueles d'escriplors catalans
delsegle xix, Barcelona, 1909, pp. 65-84 ;
Caries Capdevilla, « Les grans figures
del Renaixement de Catalunya :
Victor Balaguer », in Revista de
Catalunya, \91A, pp. 576-592 ;
J. Vicens Vives, Induslrials ipolitics
del segle XIX, Barcelona, Vicens Vives
Ed., 1994, pp. 427-432 ; M. Q. Queralt,
Victor Balaguer i Cirera, Barcelona,
1984, et du même auteur,
« Victor Balaguer i Cirera »,
La nostra gent, Barcelona, 1988,
vol. 2, pp. 294-299 ; Horst Hina,
Castilla y Cataluha en el débute cultural,
Barcelona, Ed. Penînsula, 1986,
pp. 102-107 ; Marti de Riquer et al.,
Histôria de la literatura catalana,
Barcelona, Ariel, 1986, vol. 7,
pp. 181-186.
18. V. Balaguer, Histôria de Cataluha
y de la Corona de Aragon, escrita
para dar a conocer al pueblo recordândole
los grandes hechos de sus ascendenles
en virtud, patriolismo y armas, para
difundir entre todas las cluses el amor
al pals y la memoria de sus glorias
pasadas, Barcelona, Salvador Manero,
1867, p. 10.
19. Arxiu administratiu de la Ciutat
de Barcelona (AA), Llibres d'Actes
del Conseil municipal permanent,
23/10/1863.
20. Paloma Cirujano, Teresa Alorriaga,
Juan Sisinio Pérez Garzôn,
Historiografia y nacionalismo espahol,
1834-1868, Madrid, Concejo Superior
de Investigaciones Cientîficas, 1985.
entre 1860 et 1863 une audacieuse Histôria de Cataluha y
de la Corona de Aragon11.
Dans le prologue de cet ouvrage, V. Balaguer écrit:
«Peut-être fais-je mal d'intituler Histoire cette pauvre
Å“uvre qui est la mienne...18» L'avertissement doit être
pris au sérieux car nous le croyons caractéristique d'une
attitude balaguerienne à mi-chemin entre l'histoire éru-
dite et la fiction littéraire. Selon sa propre expression,
l'auteur avoue en effet privilégier les «légendes histo-
rico-fantastiques » ou encore « les compositions historico-
poétiques». Son Å“uvre consacre donc la consolidation
d'un genre littéraire mixte, à cheval entre littérature et
histoire, où l'évocation légendaire des épisodes passés
compte plus que l'exactitude de leur présentation.
V. Balaguer est bien un faiseur de mythes.
L'auteur se propose d'édifier une nomenclature
durable, « historique et harmonieuse », veillant à la cohérence
idéologique interne de son système de dénomination19.
La thématique des 494 notices de noms de rue
repose donc sur la défense virulente du patriotisme espagnol
et sur l'idée d'une identification de l'histoire de
l'Espagne avec celle de l'État-nation libéral. C'est dire
que l'historiographie balaguerienne partage la plupart des
options de l'histoire libérale de son temps20. Comme un
M. Lafuente, V. Balaguer s'intéresse à l'origine et à l'évolution
de la nation espagnole, aux facteurs qui ont accéléré
ou ralenti son processus d'unification au cours des
siècles. Il partage également avec ses contemporains la
définition du caractère national espagnol. À cet égard, le
Catalan n'est rien d'autre qu'un Espagnol outré: il est
simplement plus souverainiste, plus épris de liberté, plus
individualiste et plus indépendant que son frère d'outre-
Èbre. Aucun malentendu enfin sur la manière qu'ont les
historiens libéraux romantiques d'identifier la nation à
l'État, et l'État à la monarchie. Pour V. Balaguer, la
défense du droit catalan équivaut à l'apologie de l'État-
nation et l'histoire de la couronne d'Aragon se réduit
naturellement à celle de ses monarques. Bref, l'historien
catalan est un libéral espagnol convaincu.
En quoi consiste alors la tonalité provincialiste dans
l'œuvre de V. Balaguer? En premier lieu, la conviction que
la concentration des pouvoirs, l'absolutisme et la centralisation
vont de pair. La force des privilèges catalans supprimés
en 1716, les FuerosIFurs, résidait selon V. Balaguer
dans le pacte ou le contrat que symbolisaient ses institutions
: les Corts catalanes, la Diputaciô, le Conseil de Cent,
etc. Ce pacte consiste, selon l'auteur, dans le compromis
entre des souverainetés égales : celui entre le monarque de
la couronne d'Aragon et ses sujets ou bien celui entre les
couronnes aragonaise et castillane à l'heure de l'unification
péninsulaire sous l'égide des rois catholiques en 1469.
Or, l'absolutisme espagnol de la dynastie des Habsbourgs
aurait brisé, non seulement l'équilibre entre les deux couronnes
fondatrices de l'Espagne moderne, mais plus gravement
encore, l'entente du monarque et de ses sujets
catalans. Le mariage des rois catholiques inaugure donc la
destruction du modèle aragonais de la monarchie pactisée.
Dès lors, les révoltes périodiques de la Catalogne contre
les Habsbourgs, notamment la guerre des Segadors en
1640, sont lues comme les derniers sursauts du principe de
la liberté en Espagne. L'analyse diffère ici du reste d'une
grande partie de l'historiographie libérale espagnole qui
considère l'époque sous un jour positif, en particulier
grâce au mythe du Siècle d'or.
La deuxième originalité vient du médiévalisme puissant
qui imprègne toute l'Å“uvre de V. Balaguer. La chronologie
balaguérienne de la décadence recouvre l'époque
moderne tout entière et y oppose de manière caricaturale
l'apogée médiévale. Il faut se garder de voir dans ce trait
une arme dirigée contre le patriotisme espagnol. En fait,
le médiévalisme correspond à l'évocation d'un âge d'or
où la classe dirigeante était supposée dominer, de
manière exclusive et incontestée, un pays qui échappe à la
confrontation de classes21. Si bien que la configuration de
la haute culture barcelonaise autour de la nostalgie
médiévale n'est en rien incompatible avec l'expression la
plus sincère de nationalisme espagnol.
Enfin, une dernière particularité du panthéon libé-
ralo-provincialiste tient à l'accent particulier de sa vocation
impérialiste. Certes, à l'instar de ses confrères
contemporains, V. Balaguer proclame que la conquête
est le signe de la puissance et de la prospérité. L'âge d'or
de l'empire catalan, aux XIVe et XVe siècles, coïnciderait
avec l'apogée de son système politique libéral, de sa culture
et de sa puissance économique. Mais cette conquête
n'est pas reconquête; sa justification n'est pas religieuse
mais commerciale. Ainsi, V. Balaguer n'établit aucun
lien entre l'extension des royaumes chrétiens médiévaux
dans la péninsule et celle de la couronne d'Aragon en
Méditerranée. Tout se passe comme si la Catalogne
n'avait ni connu ni participé à la Reconquista: l'occultation
de ce passé-ci contribue à souligner la différence
21. J. M. Fradera, Cultura national...,
op. cit., p. 124.
22. Ibid., pp. 109-126.
entre une Castille militaire à l'horizon terrestre et une
Catalogne marchande et pacifique ouverte sur la mer.
Dans son essence, la Catalogne serait une région commerçante,
moderne et pacifique.
Au total, V. Balaguer réexamine la place occupée par la
Catalogne en Espagne : au nom de la vocation libérale particulière
de cette région, il revendique pour elle une égalité
de traitement, sinon une primauté, dans la construction
de la nation espagnole. L'histoire du Principat n'est
donc pas une histoire particulière (provincialiste au sens
français du terme) qui serait l'un des fondements du nationalisme
catalan mais, au contraire, le paradigme de l'histoire
de l'Espagne en tant que nation. V. Balaguer traduit
joliment ce projet en disant vouloir « l'espagnolisation de
la Catalogne » mais pas « la castillanisation de l'Espagne ».
Il ressort de cet exemple que la mémoire libéralo-
provincialiste des années 1860 débouche sur une forme
de patriotisme, certes local, mais foncièrement espagnol
dans son essence. Globalement, il n'est pas question
pour la haute société barcelonaise de remettre en question
les fondements du nationalisme espagnol. Le libé-
ralo-provincialisme est finalement une synthèse qui
concilie deux sentiments d'appartenance complémentaires
non exclusifs l'un de l'autre: attachement à
l'Espagne et amour de la Catalogne. Il en résulte un
«langage du double patriotisme» qui prétend configurer
une nouvelle identité, pour reprendre l'heureuse
expression de J. M. Fradera22.
La naissance d'une société de mémoire
La mémoire libéralo-provincialiste est aussi une pratique
sociale qui détermine, au tournant des années
1860, l'apparition d'une société commémorante prétendant
monopoliser, au nom de la collectivité, la gestion
des ancêtres.
V. Balaguer, faiseur de mythes, n'est pas un cas isolé
dans la Barcelone des années 1860. Bon nombre d'écrivains,
d'historiens même, ont franchi allègrement la
frontière imprécise qui sépare l'histoire de la littérature.
L'histoire romancée, ou la littérature historique comme
on le voudra, remporte un succès trop important pour
qu'une génération romantique avide de reconnaissance
puisse l'ignorer.
L'entreprise de mythologisation de la société est grandement
facilitée par les multiples visages des intellectuels
renaissants: ils sont écrivains, poètes, journalistes, historiens
mais aussi juristes, hommes politiques, universitaires.
L'éclectisme intellectuel hérité des Lumières n'est
pas encore battu en brèche par la division du travail
qu'accompagne la timide professionnalisation des métiers
de la pensée23. Pour autant, la mémoire n'est pas l'affaire
de tous: proposer une commémoration, ériger une statue
demande une compétence particulière, une parole autorisée.
Lentement se dégage le profil d'un «expert» de
mémoire qui est non seulement celui qu'on reconnaît
comme tel, celui dont la présence s'impose, mais aussi
celui qui s'institue spécialiste de la question et s'autorise à
parler au nom d'un groupe qu'il est censé représenter24.
L'étude des «entrepreneurs de mémoire» dans les
années soixante pose de nombreuses difficultés. Le
comité exécutif, la commission monumentale, le jury de
concours artistique, les pétitions sont autant de lieux privilégiés
où se repèrent les promoteurs de mémoire qui
s'habilitent et sont habilités à définir ce qui vaut d'être
rappelé dans la société. L'étude de la composition de ces
entités permet bien de déterminer l'identité de «personnalités
agglutinantes» autour desquelles s'organise la
volonté de mémoire: V. Balaguer en est l'archétype. On a
bien affaire à un groupe social actif mais qui compte un
nombre relativement réduit de membres.
En effet, que ce monde réduit recrute principalement
parmi les fils de la bourgeoisie la plus catholique et conservatrice
de Barcelone n'a rien d'étonnant étant donné le
rôle prépondérant que joue cette frange réactionnaire de
la bourgeoisie catalane dans l'éclosion de la Renaixença
dans les années quarante25. On la retrouve naturellement
à l'origine de la plupart des initiatives de la politique de
mémoire libéralo-provincialiste qui trouve sa pleine maturité
pendant la Restauration. Le Sexenio Democrâtico et la
Première République ne sont, du point de vue de la politique
de mémoire libéralo-provincialiste, qu'une parenthèse
sans conséquence. La puissance d'attraction de ce
groupe est si grande qu'elle put même accueillir des personnalités
plus progressistes telles que V. Balaguer.
Cependant, la difficulté d'analyse réside plutôt dans
l'extrême volatilité de cette société de mémoire. Le
groupe est instable, en constante recomposition et ne
s'institutionnalise pas, du moins à cette époque, au sein
d'une quelconque académie de mémoire, d'une association
déterminée ou bien d'une section administrative
spécialisée de la municipalité. Même si, à l'occasion, une
23. J. Casassas i Ymbert, Intel.lectuals,
professionals i politics a la Catalunya
contemporànea (1H50-1920), Barcelona,
Els llibrcs de la frontera, 1989.
24. Dominique Memmi.
Les Gardiens du corps,
Paris, Éd. EHESS, 1996.
25. B. de Riquer, Epistolari politic
de Manuel Duran i Bas (1866-1904),
Barcelona, Publications de l'Abadia
de Montserrat, 1990.
26. J. Casassas i Ymbert,
L'Ateneu Barcelonés, Dels seus orlgens
als nostres dies, Barcelona, La Magrana,
1986.
27. Jacques Revel, «L'institution
et le social», in Bernard Lepetit (éd.),
Les Formes de l'expérience, Paris,
Albin Michel, 1995, pp. 63-84.
28. Un bon exemple peut être fourni
par la commission au monument
de Christophe Colomb :
Arxiu Administratiu, Obres
i Urbanisme, Comisiôn Especial
del Monumento a Colon, 1881-1889,
8 caixes. Voir également, J. Casassas
i Ymbert, Intel.lecluals, professionals...,
op. cit., pp. 70 et suiv. ;
Stéphane Michonneau,
« Le monument à Colomb :
un projet national catalan pour
l'Espagne », Nations en quête
de passé : la péninsule ibérique
(xix'-xx' siècles), Paris,
Ibérica-Essais, Presse de l'université
de la Paris-Sorbonne, 2000, pp. 109-124.
29. Juan José Lahuerta, Antoni Gaudi,
Arquitectura, ideologia y politica,
Barcelona, Electra, 1993, pp. 66-117.
institution culturelle se mobilise pour tel ou tel projet
(on pense à Y Ateneu Barcelonés ou bien à YAcadèmia de
Bones Lletres), la mémoire reste encore à cette époque
une activité sociale qui échappe à l'analyse juridique et
institutionnelle26. La mémoire se contente de rassembler,
autour de pratiques communes de mobilisation du passé,
un ensemble aux contours mouvants. En portant uniquement
son attention sur les groupes sociaux institutionnalisés,
l'historiographie moderne s'empêche bien souvent
de penser ce système d'interrelations dynamique et changeant
qui définit le noyau commémorant27. Tout se passe
comme si la mémoire était une activité sociale d'un genre
particulier, requérant pour chaque objectif concret une
configuration sociale unique mais adéquate. Plutôt que
de chercher à figer ce qui ne l'est pas, l'analyse doit, dès
lors, tenter de repérer les mécanismes sociaux qui président
à la détermination de la meilleure combinaison
sociale possible pour atteindre le but poursuivi. Deux
processus sont en jeu.
Premièrement, les comités pro-monuments révèlent un
processus d'élection de l'expert: la commission a pour
vocation de réunir les meilleurs des représentants possibles
afin de rendre le projet performant. Autrement dit,
le comité de mémoire est par essence élitiste: d'un côté, la
présence de telle ou telle personnalité dépend étroitement
du degré de cohésion et de hiérarchisation interne
du champ intellectuel, artistique, économique ou politique
d'où sont issus les experts. Ceci explique que les
comités monumentaux réunissent l'aréopage de la société
barcelonaise, comptant régulièrement la participation de
V. Balaguer, Antoni de Bofarull, Manuel Duran i Bas,
Eusebi Giiell entre autres célébrités28.
De l'autre, par un effet de retour justifié, la participation
à un comité monumental assure une sorte de prestige
social supplémentaire qui conforte la position dominante
de l'expert, non seulement dans le groupe
commémorant, mais aussi dans son champ particulier.
Par exemple, E. Giiell, le mécène d'Antoni Gaudi, profite
largement du gain symbolique que lui confère la participation
à huit comités différents. Il acquiert ainsi un capital
social extraordinaire qui sert un projet global d'aristocra-
tisation de la société bourgeoise. La présidence des comités
commémoratifs, tout comme le mécénat, lui confère la
place d'un nouveau Laurent de Medicis29. En bref, la
mémoire participe de la constitution même de la société
en champs structurés et autonomes d'activité - le monde
de l'art, l'intelligentsia des Jeux floraux, les grandes associations
patronales, etc. - sans pour autant constituer en
soi un champ social défini.
Deuxièmement, la détermination du groupe entrepreneur
de mémoire répond à une logique participative qui
fait de la publicité la clé de sa réussite, c'est-à-dire de son
efficacité sociale. Les stratégies d'entraînement de cercles
sociaux plus larges que le noyau promoteur originel se
diversifient et se complexifient. À titre d'exemple, il suffira
d'évoquer la pétition et la souscription.
L'augmentation du rythme des pétitions, tout
d'abord, reflète une véritable prise de parole de la population
auprès de l'administration municipale30. La nature
du signataire change : au début, une personnalité de qualité
intervient seule, puis, à partir de 1885, un groupe de
propriétaires, constitué parfois en association de
défense. Il faut attendre le début du xxc siècle pour que
les unions d'associations l'emportent parmi les pétitionnaires.
Du modèle élitiste hégémonique dans les années
soixante où compte en priorité la position de l'expert
dans un champ déterminé, la commémoration glisse progressivement
vers un modèle plus ouvert où importe
d'abord la faculté d'entraînement d'une personnalité ou
d'une entité symbolique. La dimension représentative
ne s'annule pas, mais se complète par la prise en compte
d'une dimension participative.
La popularité se mesure également à l'étendue et à la
nature des souscriptions31. Avant les années 1890, les
donateurs affichent un geste de charité sociale qui
s'estime à l'importance du don. Si le caritatif se confond
avec le commémoratif, c'est que les deux activités sont
complémentaires au regard des experts de mémoire
comme à celui des classes dominantes32. Le devoir de charité
et le devoir de mémoire expriment un même sentiment
de dette contractée envers ceux qui ont consenti des
sacrifices. La charité et le souvenir sont la rançon d'une
position sociale élevée dans une société strictement hiérarchisée
: noblesse oblige ! En somme, cette intimité de
départ exprime parfaitement la réalité de la commémoration
comme activité élitaire.
L'analyse des listes de souscripteurs confirme la pré-
gnance de cette dimension sociale. D'ailleurs, la souscription
du xixe siècle est structurellement insuffisante
pour financer la totalité des projets car la nature élitiste
de la souscription dite populaire limite forcément le bassin
de souscription à quelques personnalités ou à
30. L'échantillon porte sur 89 pétitions
recensées dans les archives
des commissions municipales
de 1860 à 1930 (Arxiu Administratiu).
31. Jusqu'en 1900, les listes
de souscriptions sont complètes pour :
- le monument Eusebi Guell (1881)
Arxiu Administratiu (AA), Exp. 242,
Série B, 1879 ; Exp. 1414, Ll 24, fol. 64,
1881 ; Exp. 1890, fol. 48, Reg. 139,
1883 et Actes del Conseil Permanent
de la Ciutat (CMP) 04/04/1879,
22/12/1881,16/05/1882, 12/08/1884,
03/02/1885, 31/03/1885, 07/12/1886,
18/01/1887 et 03/07/1888.
Voir aussi Arxiu Diputaciô, Ll 1387.
- le monument Ch. Colomb
(1882-1886) : AA, Obres i Urbanisme,
Comisiôn Especial del Monumento
a Colon, 1881-1889, 8 caixes.
- le monument J. A. Clavé (1883-1888) :
AA. Exp. 1857, Reg. 223, fol. 153.1883.
Voir également AA, CMP, 13/09/1883,
06/11/1888 et 09/05/1889.
- le monument Francesc Rius i Taulet
(1899-1902) : AA. CMP 16/01/1892,
vol. 1, fol 67, AA, Exp. 494, Gobernaciôn,
série D, 1891. AA, CMP 12/03/1897,
vol. 1, fol. 205 ; CMP 26/01/1897, vol. 1,
fol. 67 ; CMP 30/03/1897, vol. 1,
fol. 215v ; CMP 22/09/1897, vol. 2,
fol. 398v. AA, Exp. 365, Gobernaciôn,
série D, 1897, AA, Exp. 494,
Gobernaciôn, série D, 1891; Exp. 2416,
Fomento Obras Pûblicas, 1895-1896.
32. À titre d'exemple, on peut citer
la souscription levée en 1860
pour le monument aux gloires
de la guerre d'Afrique : « ériger
un monument en commémoration
de la guerre d'Afrique, offrir
deux épées honorifiques, l'une au Duc
de Tetuân [O'Donnell] représentant
de l'Armée, l'autre au Comte de Reus
[J. Prim] représentant des Soldats
et Volontaires catalans, et créer un fond
de pension pour les familles des blessés
de guerre. » (Arxiu administratiu,
Granada, Hacienda, Exp. 4104,1860,
Junta barcelonesa a favor de los heridos
en la guerra de Marrueco).
quelques entités déterminées. Par exemple, le monument
érigé à la mémoire de Bonaventura Caries Aribau est
financé par deux souscriptions: la première, en 1877, rapporte
4690 ptas. La seconde, ouverte en décembre 1884,
rapporte 1843 ptas réparties seulement entre dix-neuf
personnes, soit une moyenne de 97 ptas chacune33.
Les commissions executives cherchent à élargir le
champ des souscripteurs à cause des difficultés financières.
La commission du monument E. Gùell est la première
à le réaliser à grande échelle: entre mars 1878 et
janvier 1882, la souscription recueille les signatures de
16611 particuliers, 15 municipalités, 2 banques, 28 sociétés
industrielles et agricoles et 5 députations provinciales34.
La mobilisation est exceptionnelle pour l'époque.
L'initiative appartient en priorité à des chefs d'industrie
qui ouvrent dans leurs établissements des livres de dons.
Dans ces conditions, une certaine contrainte s'instaure et
la souscription peut s'apparenter à une contribution obligatoire
pour l'ouvrier, un impôt idéologique. La souscription
repose encore sur une centaine de souscripteurs-
promoteurs qui déploient les moyens, plus ou moins
coercitifs, de la participation populaire.
Ainsi, la structure élitiste de la commémoration reste
intacte même si sa capacité d'entraînement est plus
grande. Au XXe siècle, lorsque l'association joue la fonction
agglutinante des grandes personnalités du siècle précédent,
le mode participatif prend une place considérable,
contribuant à poser les fondements d'une société commé-
morative de masse.
33. La Renaixença, du 13/12/1884
au 18/12/1884.
34. Diario de Barcelona, 31/07/1881,
pp. 9608-9616.
35. Jean Davallon, Philippe Dujardin,
Gérard Sabatier (éd.),
Le Geste commémoratif, Lyon,
Centre d'études politiques-université
Lumière Lyon II, 1994.
Un rite d'ordre social
Au xxe siècle, le geste commémoratif s'impose comme
le produit d'un apprentissage social commandé par les
promoteurs et les sacerdoces de la mémoire. L'efficacité
sociale du rite dépend étroitement de sa capacité à produire
un assentiment, un plaisir d'être ensemble. La cérémonie
commémorative est en priorité une expérience
directe et sensible de la communauté qui est le fondement
d'un sentiment d'appartenance35.
Le caractère éminemment représentatif de la commémoration,
en tant que jeu de délégation et d'élection, ne
doit pas masquer la dimension dramaturgique du geste
qui permet une gestion raisonnée des affects. La cérémonie
se propose de rejouer le passé, de le faire revivre
devant un auditoire en ressuscitant artificiellement le
1. Cascade du Parc; 2. Monument Général Prim; 3. Fontaine du génie catalan; 4. Statue Lôpez; 5. Monument Colomb; 6/8. Arcs de
triomphes temporaires ; 7. Monument Gûell ; 9. Arc de Triomphe ; 10. Monument à F. Rius i Taulet ; 11 Monument à J. Anselm Clavé.
a. Urbanisation de la c/ Comerç ; b. Illumination du Parc. ; c. Décoration et illumination des Pg. ; d. Remodélation Pla del Palau ; e. Grand Hôtel
International; f. Pavement des Pg. Colom et Rambla; g. Illumination de la Rambla; h. Urbanisation de la place de Catalogne; i. Urbanisation
de la Rambla Catalunya ; j. Décoration et illumination de la Gran Via ; k. Jardins de la place Tetuàn; I Jardins et statues du Pg. Sant Joan.
Carte 2. Interventions urbanistiques entre 1855 et 1888 : les parcours touristiques de l'exposition universelle.
Source : Père Hervi Payet (éd.), Arquitectura i cuitat a l'exposic universal de Barcelona (1888), Barcelona,
Universtat Politêcnica de Barcelona, 1988, p. 167. © D.R.
Photo I. Cérémonie des groupes
chorales au pied de la statue
d'Anselm Clavé (1906). Source :
Arxiu fotogràfw - cliché D 18315
36. AA, Obres i Urbanisme,
Comisiôn Especial del Monumento
a Colon, 1881-1889.
37. Olivier Ihl,
« Les territoires du politique »,
Politix, n° 21.1993, pp. 15-32.
héros et l'événement par le biais de la statue et du nom
de rue. Pour raviver ce qui est définitivement passé, elle
utilise plusieurs stratégies : la théâtralisation et la reconstitution
historique.
Il suffit d'observer la scénographie des commémorations
pour mettre en évidence l'opposition forte entre le corps
des officiants et celui du public spectateur. Le décor, s'il a
tendance à s'alléger avec le temps, renforce encore le procédé
qui isole la statue et les promoteurs de mémoire. La
passion pour le défilé historique, en particulier lors des
anniversaires de Christophe Colomb (1888 et 1892)36, est
une autre caractéristique du registre rituel de la fin du
siècle. Olivier Ilh a déjà montré la valeur pédagogique de
ces cortèges qui proposent une sorte de revue des grands
principes sur lesquels le régime fonde sa légitimité37. Le
principe de ces artifices repose sur un rapport mimétique
au passé qui vise à répéter l'événement à l'identique et à
abolir le temps en usant de l'utopie restauratrice du théâtre.
De fait, la cérémonie de mémoire donne un éclairage
supplémentaire sur les rapports étroits qu'entretiennent
la mémoire et le pathos. La remémoration passe beaucoup
plus par l'organisation de la jouissance partagée que
par la communion intellectuelle. La production des
valeurs émotives qui vise l'implication des participants
utilise un vocabulaire précis: le chant choral, l'ornement,
les gestes d'élévation en sont les principaux éléments.
Les historiens catalans ont, depuis longtemps, reconnu
dans la pratique chorale l'un des moteurs de la communauté
provisoire et substitutive qu'est la société de
mémoire38. À l'origine, un orchestre est toujours présent
lors des cérémonies. En mai 1874, par exemple, la commémoration
de la levée du siège de Bilbao prévoit de disposer
sur les places publiques des orchestres militaires. Au
début des années quatre-vingts, la présence de l'orchestre
municipal est de plus en plus fréquente quoique non systématique
: on retrouve la Banda Municipal pour l'inauguration
du monument de B. C. Aribau (1884) et pour celui en
mémoire du général Joan Prim (1887), mais pas pour la
pose des premières pierres des monuments C. Colomb, de
J. Prim et d'Antonio Lôpez (1882). Les années quatre-
vingts inaugurent l'ère du «souvenir en chantant». La
cérémonie à Josep Anselm Clavé en septembre 1882
introduit là des signes de modernité en joignant les chants
choraux à l'orchestre municipal. Dès lors, la Banda est
convoquée régulièrement. Quant aux chants, ils dépendent
de la présence ou pas de chorales: les célèbres
ChÅ“urs ouvriers de Clavé animent l'hommage à Francesc
Rius i Taulet ou à J. Prim mais cela demeure une pratique
rare, à laquelle on a surtout recours au xxe siècle39.
La musique ne constitue pas la seule technique d'ébranlement
émotif: le corps est convoqué en priorité dans les
38. Enric Ucelay da Cal,
« Violencia simbolica y temâtica
militarista en el nacionalismo radical
catalan », Ayer, n° 13,1994,
pp. 237-264 ; J.-L. Marfany,
« "Al damunt dels nostres cants" ;
nacionalisme, modernisme i cant coral
a la Barcelona del final de segle »,
Recerques, n° 19, Curial, 1987,
pp. 85-113.
39. Le répertoire chanté ne varie guère :
les deux plus grands succès sont
« Els Nets dels Almogàvers »
et « Gloria Espanya » (rendu obligatoire
par la dictature de Primo).
Il faut attendre 1904, lors de la pose
de la première pierre du monument
Robert, pour que le public entonne
de lui-même le futur hymne national
catalan : Els Segadors.
Joseph Anselm Clavé, le chantre de la Renaixença populaire
J. A. Clavé, sensibilisé aux problèmes de la condition ouvrière par son origine sociale artisanale et
sa formation idéologique républicaine mâtinée de socialisme utopique entreprend, vers 1845,
d'organiser les loisirs populaires en créant un premier orchestre, L'Aurora. Il fonde, en 1850, la
première société chorale espagnole, La Fraternidad, dont le nom indique bien la vocation mutualiste.
Aux premiers concerts en milieu fermé, au théâtre de l'Odéon en 1851, font suite les représentations
régulières dans les jardins de loisirs du Pg. de Gracia, en particulier au parc d'attraction
des «Champs Elysées». De retour de déportation pour son implication politique dans la révolution
libérale de 1856-1857, J. A. Clavé fonde la Société Euterpe, et multiplie les concerts dans les
jardins du même nom, rassemblant un public de plus en plus large. Un journal, El Eco de Euterpe,
contribue à structurer le champ d'activité chorale en Catalogne. Le répertoire de J. A. Clavé
intègre aussi bien des Å“uvres d'avant-garde - il introduit le wagnérisme en Catalogne avec le
chant des Pèlerins de Tannhàuser - que des compositions propres et des réinterprétations de chansons
populaires. En 1867, les ChÅ“urs de Clavé réunissent 40000 ouvriers dans 106 entités chorales.
Photo 2. Cérémonie républicaine au
pied de la statue équestre du Général
Prim (s.d.). Source : Arxiu
fotogràfic - cliché A 36105
défilés et les nombreux applaudissements (la première
mention d'applaudissements date de 1882). À partir de
1913 seulement, la sardane fait une entrée remarquée.
L'élément visuel est également très sollicité, en particulier
dans l'usage immodéré des couleurs : lacets, drapeaux,
emblèmes, rubans, draps de toutes sortes et de toutes
tailles. Les effets visuels, en partie hérités des fêtes religieuses,
ont dès l'origine une importance capitale: seulement,
il y a un pas entre l'ostentation d'enseignes religieuses,
la multiplication d'emblèmes associatifs si
fréquente alors et le déploiement de drapeau au contenu
politique que cette fin de siècle ne franchit pas encore.
L'effet de communion est enfin favorisé par les gestes
d'élévation: la montée du drapeau, le lâcher de colombes,
l'accrochage des couronnes en hauteur, les applaudissements
mains levées font partie de ce registre abondamment
utilisé par les rites de mémoire. L'envol de centaines
d'oiseaux lors de l'inauguration du monument honorant la
mémoire de J. Prim (1887), comme de celui à F. Rius i Taulet
(1901) fut particulièrement spectaculaire. Au total, on est
frappé par le caractère particulier que prend, dès le
départ, la cérémonie du souvenir: rapprocher, agréger,
réunir dans un même élan de plaisir, peut-être pour mieux
conjurer les fractures et les querelles latentes.
Cependant, au xixe siècle, il ne faut pas confondre
cérémonie du souvenir et fête populaire, car la remémo-
ration publique est un rite instaurateur d'ordre social.
L'étude des séquences commémoratives de 33 cérémonies
différentes de 1888 (première pierre du monument
dédié à C. Colomb) à 1925 (inauguration du monument
élevé en hommage aux soldats franco-espagnols morts
au front pendant la guerre mondiale) montre que le rite
tend à stabiliser les relations sociales dans l'homogénéité
des conduites.
Par définition, le geste commémoratif exclut la surprise
et l'imprévu: l'étude des séquences commémoratives
et de leur succession, tout au long de cette période,
le montre clairement. En premier lieu, onze catégories
de gestes suffisent à décrire la totalité des rites. En
second lieu, il n'existe que deux combinaisons possibles
Un vocabulaire commémoratif réduit
Lecture du mémoire de la commission executive (1), discours (2), découverte du monument/de la
plaque de rue (3), dépôt de couronne (4), intervention musicale (chants, orchestre) (5), défilé (6),
dépôt d'objets (documents insérés dans la première pierre d'un monument par exemple) (7), prise de
possession du monument (photographie, remise de clés, etc.) (8), geste d'élévation (vol de colombes,
levée de drapeaux, d'enseignes diverses) (9), remise de médailles/de bons/de diplômes (10), acte religieux
(bénédiction, messe) (11).
La comparaison des cérémonies permet de dégager deux schémas structurels: le premier modèle
associe les séquences 1-2-3 dans cet ordre strict. C'est le modèle des 6 actes qui ont lieu de 1882
à 1886. À partir de l'inauguration du monument J. Prim (1887), l'ordre des séquences varie (1-2-3,
1-3-2, 3-2-1) et s'enrichit d'éléments nouveaux (4 et 5-6). Jusqu'en 1908, ce modèle d'agencement
reste le même. L'introduction par les cérémonies consacrées à J. A. Clavé (1888) de la double
séquence 5-6 (musique, chorale et défilé) est intéressante : elle aboutit à un second schéma qui
associe plus volontiers les séquences 2-5-6 ; les séquences 1 et surtout 3 sont rejetées en marge de
la cérémonie.
Nous avons établi, selon la méthode précédente, les successions de dix-sept cortèges de 1882 (première
pierre au monument Colomb) à 1924 (cortège du Dfa de la Raza). Le défilé se décompose en
onze groupes d'acteurs :
1) garde montée; 2) entités, associations, sociétés diverses, éventuellement des couronnes (a) ;
3) chars (allégoriques, historiques, transport des couronnes, etc.) ; 4) délégations de corporations
municipales (hors Barcelone) ; 5) garde municipale, porteurs de flambeaux (à pied) ; 6) commissions
executives; 7) municipalité de Barcelone; 8) orchestre municipal; 9) autres officiels (députés nationaux
et provinciaux, sénateurs, gouverneur général, autorités militaires et ecclésiastiques, corps
consulaires, ambassadeurs.) ; 10) corps d'armée, milices {somatén), volontaires des guerres coloniales;
11) fonctionnaires (employés de l'État, de la municipalité, etc.).
de ces séquences: le premier modèle met l'accent sur la
découverte de l'objet inauguré tandis que le second
porte son attention sur les discours, les chants et les défilés.
D'un côté, un geste d'élection mettant en scène les
autorités de mémoire; de l'autre, des gestes participatifs
mettant en valeur le public. Il serait vain de rattacher
chacun de ces deux modèles à la chronologie : leur
coexistence dans le temps tend à prouver que chaque
disposition insiste sur l'une des deux dimensions sociales
fondamentales de la cérémonie de mémoire, la représentation
et la participation.
On peut tirer des conclusions analogues de l'étude des
cortèges civiques qui conduisent les participants sur le
lieu de la cérémonie. Là encore, onze catégories de participants
sont aisément reconnaissables. Ces groupes sont
en fait réductibles à deux ensembles: les groupes représentatifs
de secteurs plus ou moins importants de la
société (associations, autorités, promoteurs de mémoire,
institutions) et les groupes liants qui font tampon entre les
premiers (garde montée, garde municipale, orchestre
municipal). On remarque alors que les cortèges ont une
structure stable selon la succession : Liants / Représentants
/ Liants / Représentants / Liants.
Toutefois, les deux séries de représentants ne se
confondent pas : d'une part, on trouve les groupes susceptibles
de déléguer la «société civile» ; de l'autre, les autorités
municipales (et autres autorités). Dans le fond, le
cortège civique du xixe siècle repose sur l'opposition
entre les associations/les commissions executives et les
autorités municipales, comme l'avait révélé la mise en
scène de la cérémonie d'inauguration. Ainsi, le cortège
reflète parfaitement l'image que la société a d'elle-même :
l'organisation du défilé reproduit fidèlement l'image
d'une société constituée en corps dont l'initiative commé-
morative (les entités, les associations, les promoteurs de
mémoire assemblés en commission executive) est finalement
coiffée par la municipalité. Il est certain que les
autorités municipales tirent de cet ordre, apparemment
immuable, un surplus de légitimité politique en s'expo-
sant aux yeux du monde en tant que corps souverain et
populaire. En définitive, ce schéma de procession civique
autorise le corps municipal à parler au nom de Barcelone,
tout en assurant à une mémoire particulière, celle du
groupe commémorant, la légitimité du sceau politique.
L'illusion de la permanence est au cœur du dispositif
du rite commémoratif. Il se pourrait que l'acte de
mémoire cherche à échapper à l'emprise du temps pour
mieux dissimuler à ses propres yeux la nature de son geste
d'ordre40. Mais la commémoration n'est pas si étrangère
que cela au désordre et au débordement passionnel
qu'elle prétend contenir. Par bien des aspects, la réalité
montre une cérémonie de mémoire qui incline vers la
manifestation de rue et, parfois même, l'émeute.
La transgression du rituel exprime une violence symbolique
que la cérémonie peine parfois à retenir. Par
ordre croissant d'intensité, on peut citer l'interruption
du rituel par le cri séditieux, le contre-chant ou bien le
bruit intempestif. La provocation qui vise à contester
l'ordre symbolique de la cérémonie est souvent calculée :
le déchaînement de violence à laquelle elle donne éventuellement
lieu l'est moins. Si le contre-chant - dans les
années 1880, la Marseillaise sur les paroles de J. A.
Clavé (1871) puis, au tournant du siècle, Els Segadors,
l'hymne catalaniste - remporte la palme, le vandalisme
demeure un geste limite du vocabulaire contestataire41.
L'iconoclasme statuaire tend d'ailleurs à disparaître à la
fin des années 1870 pour ne ressurgir qu'exceptionnellement42.
Le vandalisme semble le geste le plus radical de
contestation de l'ordre instauré par la mémoire, la mutilation
étant interprétée comme une profanation insupportable
qui ébranle jusqu'aux fondements de la société.
La tentation de désordre symbolique qui la traverse
aboutit à rejeter en marge le geste de colère réellement
contestataire de l'ordre social.
En fin de compte, on peut considérer que le rite com-
mémoratif de la fin du XIXe siècle cristallise les ressentiments
comme un paratonnerre social. Par la sacralisation
de ses gestes et de ses supports, il participe au renforcement
de l'ordre social plus qu'à son renversement.
Recherche infructueuse d'une contre-société
commémorative
Cela explique pourquoi la culture ouvrière, si puissante
à Barcelone, ne compte pas la cérémonie publique de
mémoire au nombre de ses stratégies de contestation
même si, par ailleurs, le souvenir occupe une place centrale
dans la formation de la sociabilité ouvrière43.
Il est difficile de mesurer la place des phénomènes de
mémoire dans l'histoire du monde ouvrier en Catalogne.
Les travaux de Santiago Albertf, de Joan B. Culla i Clara
n'abordent le thème qu'incidemment à travers les études
40. La notion d'ordre est si intimement
liée à la culture catalane de la fin
du xixe siècle qu'elle est considérée
comme une vertu nationale : le seny,
le sens de la mesure, est un trait
de caractère typiquement catalan censé
le différencier de la rauxa castillane.
41. Sur ce point, nous rejoignons
Dominique Poulot, Musée, Nation,
Patrimoine, Paris, Gallimard, 1997,
pp. 136-139.
42. Les cas les plus importants
concernent l'effigie de Ferdinand VII
en 1835 ou de celle de Ferdinand
le Catholique en 1868.
43. Angel Duarte, « La esperanza
republicana », in Rafaël Cruz,
Manuel Pérez Ledesma (éd.). Cullura
y mobilizaciôn en la Espuha
contemporânea, Madrid, Alianza
Universidad, 1997, pp. 187 et suiv.
44. Santiago Alberti, El républicanisme
català i la restauraciô monarquica,
Barcelone, Alberti Editer, 1972 ;
Joan B. Culla i Clara, El républicanisme
lerrouxista a Catalunya (1901-1923),
Barcelona, Curial, 1986 ;
Angel Duarte, El républicanisme català
a la fi del segle xix, Barcelona,
Eumo Editorial, 1987.
45. A. Duarte, « La esperanza
republicana », op. cit., pp. 187 et suiv.
46. AA, Exp. 1857, Reg. 223, fol. 153,
1883. Voir également AA, CMP,
13/09/1883,06/11/1888 et 09/05/1889.
47. Arxiu. Diputaciô, Exp. 27, Ll 1940.
Demande de souscription
soumise le 26 novembre 1886,
refusée en janvier 1889.
48. Les hommes qui composent
cette commission appartiennent
au groupe des intellectuels renaissants :
les dramaturges Conrat Roure,
Angel Guimerà et Rosendo Anis,
le romancier Narcfs OUer,
José Rodoreda, l'écrivain
et collaborateur de La Renaixença,
Joaquim Riera y Bertran. L'auteur
de théâtre populaire Frédéric Soler,
plus connu sous le pseudonyme
de Pitarra, rejoint ensuite le groupe.
La tonalité républicaine est forte :
Anis, figure essentielle
de la maçonnerie barcelonaise,
est un ardent militant fédéraliste.
Riera y Bertran est maire de Gérone
et député républicain en 1873. N. Oller
par contre, le Zola catalan, fait montre
d'un libéralisme modéré
et son catalanisme s'éloigne
du progressisme de ses compagnons.
De fait, le culte à Joseph Anselm Clavé
tend à amoindrir la dimension politique
du personnage.
49. Par exemple : La Renaixença,
25/11/1888, « Joseph Anselm Clavé »,
pp. 7088-7091.
du mouvement politique républicain44. La culture républicaine
est peuplée de tertulias, de conférences, d'hommages
de toutes sortes, de «veillées nécrologiques», de banquets,
etc. C'est un monde qui ne manque pas de spectacles;
l'activité fébrile des centres républicains témoigne de
cette culture de la fête, créant autour du parti une « structure
ludique centrale» pour reprendre l'expression de
J. B. Cullà : concerts, festivals, bals, feux d'artifice,
théâtre... En résumé, on s'accorde pour reconnaître au
républicanisme barcelonais une organisation hors du commun
dont l'objectif est de socialiser l'individu par et pour le
parti de masse. Mais ces commémorations dépassent rarement
les murs du casino, de la fraternité ou de l'ateneu:
elles demeurent confinées dans les cercles étroits de la
sociabilité républicaine, sans jamais conquérir l'espace
public des statues, des cimetières et des plaques commémo-
ratives. Fondamentalement, pour un républicain de la fin
du xixe siècle, occuper la rue, c'est toujours s'insurger45.
Si la projection des commémorations républicaines
échoue globalement, on pourrait croire que le culte à
J. A. Clavé et le développement du chant choral offre le
cas d'une participation ouvrière exceptionnelle au monde
du souvenir. En effet, toute la rhétorique libéralo-provin-
cialiste tend à faire croire à une adhésion populaire massive
à l'hommage rendu à J. A. Clavé, ce que dément cruellement
l'absence totale d'ouvriers dans les commissions
préparatoires, l'échec de la souscription auprès des
ouvriers et la quasi-absence de délégations ouvrières à
l'inauguration46. Les innombrables concerts choraux et
représentations de tout type n'ont jamais réussi à couvrir
le coût du monument, beaucoup s'en faut. Sans l'intervention
in extremis de la municipalité et de la députation, le
monument n'aurait jamais vu le jour47. De fait, la figure de
J. A. Clavé, loin de représenter le cas unique d'une contre-
société commémorative, est pleinement revendiquée par
la classe politique et l'intelligentsia renaissante.
Les promoteurs de son culte sont parfaitement
conscients de la valeur disciplinaire des multiples associations
chorales auprès des masses ouvrières48. La commémoration,
tout comme le concert, est une pratique sociale
susceptible de contenir les forces destructrices qui la guettent.
C'est pourquoi les commentaires insistent volontiers
sur l'effet vertueux et moralisateur du chant : l'ouvrier est
enfin détourné du vice et de la luxure, de l'abrutissement
et de l'inculture49. De plus, les chansons de J. A. Clavé
sont des hymnes à la terre, les poésies authentiques de la
patrie. L'idéalisation du monde champêtre a pour but de
reconstruire un monde harmonieux, exempt de toute
conflictualité sociale. L'accent exagérément ruraliste de la
culture dominante exprime parfaitement la poursuite
d'un âge d'or social. Tandis que Josep Termes note à cet
égard combien les chansons de J. A. Clavé évoquent un
monde absolument étranger aux réalités de la vie
ouvrière urbaine, Joan-Llufs Marfany a montré comment
les ChÅ“urs de Clavé structuraient en fin de compte une
communauté nationale à l'unisson des fantasmes de cohésion
de ses classes supérieures50.
J. A. Clavé est donc «l'agent civilisateur». Son culte
n'est autre que l'expression d'une prise de conscience, de
la part des élites politiques et culturelles catalanes, de
l'urgence qu'il y a à imposer une discipline sociale aux
classes subalternes. Là encore, la concordance de vues
entre la classe politique et l'intelligentsia est au cœur du
système renaissant, en tant qu'acte d'instauration d'une
culture nationale.
Il faut tenter d'expliquer la dépendance des mémoires
populaires vis-à-vis de la politique libéralo-provincialiste :
les républicains ne comptent pas la commémoration au
nombre des outils privilégiés de mobilisation populaire.
Les anniversaires de la Première République, les 11 février
et 29 septembre, ne «prennent» pas solidement, moins en
tout cas que ces innombrables manifestations privées du
souvenir qui sont le fondement de l'expérience républicaine.
Cette difficulté à investir l'espace public urbain de
manière ordonnée et régulière demeure au xxe siècle la
principale caractéristique des mouvements de gauche,
qu'ils soient acquis ou pas au nationalisme.
Les souvenirs des républicains parlent d'eux-mêmes:
enracinée dans une culture forgée pour l'essentiel dans le
milieu du xixe siècle et au cours de la première république,
la mémoire républicaine a un passé dont elle vit et
s'inspire. Sans jamais parler de tradition - seule la valeur
du progrès compte - les républicains se reportent sans
cesse aux faits et aux héros de leur geste particulière, et
célèbrent jalousement les événements glorieux encore
présents à la mémoire des participants. Les tenants du
libéralo-provincialisme, eux, ne se réfèrent qu'à des traditions
médiévales, des personnages lointains et des faits
symboliques dont personne n'a plus le souvenir depuis
longtemps. Certes, ils en appellent constamment à la
résurrection d'un passé révolu mais ils construisent une
culture qui choisit la modernité comme trait distinctif. En
50. J.-L. Marfany, La cultura...,
op. cil., pp. 307-321 ; Josep Termes
i Teresa Abellô, « Estructura i vida
social », in Hisloria de Barcelona,
op. cit., vol. 6, p. 181.
51. Ibid., p. 52.
52. PU. 29/07/1912, « Aniversarios »,
p. 1 : « Por un absurdo que no
se explica, por una de las raras par
adojas de la vida, acostumbran a ser
siempre los revolucionarios, los
elementos avanzados los que
mâs aniversarios celebran.
Conmemoraciones de la Commune, la
toma de la Bastilla, la Revoluciôn de
Setiembre, la proclamaciôn de la
Repûblica, la expulsion de los frailes,
el 1° de Mayo, fusilamientos,
sublevaciones, motines. Todo un mundo
de recuerdo. Que vivan de recuerdos los
tradicionalistas, aquellos elementos que
siempre tienen la vista fija en lo pasado,
se comprende ; pero no se puede
entender que quieran vivir de
recuerdos, celebrando constantemente
aniversarios, centenarios, fechas, hechos
y epopeyas, los hombres que aspiran a
una renovaciôn de las cosas, y que
combaten para destruir los derechos
adquiridos y los abusos consentidos. »
53. Ibid., « No son los aniversarios
fechas propicias para las revoluciones.
Un aniversario mâs que una esperanza
es un recuerdo. Es como la vista de los
muertos. La celebraciôn de aniversarios
es culto de tradiciôn. Y las revoluciones
sociales son el polo opuesto
de lo tradicional. »
54. On pense évidemment aux cortèges
du 1er Mai dont la fonction d'intégration
n'est plus à démontrer. En Espagne,
le 1er Mai a vite détrôné la fête
nationale du lendemain, empêchant
une fois encore l'identification
des classes ouvrières à la nation.
Jean-Louis Guerena a montré
que le 1er Mai s'est construit contre
le Dos de Mayo, comme le défi
d'une affirmation de classe contre
l'affirmation de la nation.
Voir : J.-L. Guerena, « Del anti-Dos
de Mayo al Primer de Mayo : aspectos
del internacionalismo en el movimiento
obrero espanol », Estudios de Hhtoria
social, n° 38-39,1986, p. 91.
somme, le provincialisme n'a pas de passé mais des traditions
inventées; le républicanisme a un passé glorieux
auquel il veut demeurer fidèle mais se trouve prisonnier
de formes de mémoire figées.
Il y a là un paradoxe qui veut que le plus révolutionnaire
soit également le plus passéiste. J.-L. Marfany rappelle
que les républicains refusent le modernisme émergeant
des années 1890 et s'attachent à des formes de
pensée et des valeurs périmées. En méprisant une
grande partie de la modernité artistique, intellectuelle et
sociale, ils sont incapables d'incarner les valeurs de
modernité et de nouveauté. Leur attitude révèle une
incompréhension totale de la part des couches subalternes
des modes de vie et de la culture des classes
dominantes. La culture républicaine demeure «une culture
des années quatre-vingt, tonitruante, anti-moderne
parce que c'est une culture plébéienne, une culture du
menu peuple urbain héritée par les secteurs prolétariens
et petits-bourgeois surgis de lui51 ».
En 1912, un éditorial du quotidien républicain La
Publicidad, finit par s'en étonner :
«Par une absurdité que l'on n'explique pas, par l'un de ces
paradoxes étranges de la vie, ce sont en général les révolutionnaires
qui célèbrent le plus d'anniversaires. Commémoration
de la Commune, prise de la Bastille, Révolution de Septembre,
proclamation de la République, expulsion des
moines, Premier Mai, fusillades, soulèvements, révoltes. Tout
un monde de souvenirs.
Que les traditionnalistes vivent de souvenirs, ces gens qui ont
sans cesse le regard tourné vers le passé, on le comprend ; mais
on ne peut comprendre que veuillent vivre de souvenirs, en
célébrant constamment anniversaires, centenaires, dates, faits
et épopées, les hommes qui aspirent à une rénovation des
choses et qui combattent pour détruire les droits acquis et les
avantages consentis52. »
La Publicidad a sans doute raison de conclure que « les
anniversaires ne sont pas des dates propices aux révolutions
» car « la célébration des anniversaires est culte de la
tradition » tandis que « les révolutions sociales sont le pôle
opposé à la tradition »53.
Ainsi, la configuration de l'identité républicaine,
décalque partiel de celle du monde ouvrier, emploie plus
volontiers d'autres formes d'actions collectives: la manifestation,
la grève. Si bien que la revendication des huit
heures paraît plus structurante que le souvenir de la première
république54. De sorte que le geste commémoratif
de la fin du xixe siècle n'est pas assimilable aux formes
connues d'expression du mécontentement politique. C'est
pourquoi aborder les politiques de mémoire par leurs
marges en recherchant les traces d'une contre-société
commémorative, c'est risquer de manquer leur portée
principale en tant que geste de conformation d'un ordre
symbolique de la société.
Au total, l'histoire de la politique de mémoire libé-
ralo-provincialiste à Barcelone est celle du système
social qui produit une mémoire collective. Le monument
et la plaque de rue sont les traces concrètes de la
mémoire, l'objectivation d'un discours. Le geste commé-
moratif est le processus social de cette matérialisation.
La mémoire doit donc être entendue tout à la fois
comme un discours et une pratique. L'histoire de cette
pratique identitaire met en jeu la manière dont certains
groupes sociaux s'approprient un discours d'autorité qui,
par sa simple énonciation, fait exister la communauté
nationale et la structure.
La commémoration est au milieu du XIXe siècle un
champ d'activité encore peu structuré. Elle est principalement
l'affaire d'un expert dont le profil se dégage lentement,
à la croisée des champs économique, politique,
artistique, intellectuel. L'autonomie du champ commé-
moratif est longue à s'instaurer : son institutionnalisation
au sein de l'administration municipale marque au XXe
siècle cette naissance. À l'extrême fin du siècle, la quantité
des participants tend à l'emporter sur leur qualité
sociale pour signifier l'importance de l'acte de mémoire.
Pétitions, souscriptions, assistances aux cérémonies sont
autant de facettes de cette nouvelle culture de la mobilisation
sur laquelle se fonde, au XXe siècle, le nationalisme
catalan. Cette continuité sociopolitique entre
Renaixença et catalanisme est beaucoup plus remarquable
que celle qu'on croit déceler dans les contenus
entre la mémoire libéralo-provincialiste et la mémoire
nationaliste catalane.
L'hypothèse de ce travail est la suivante : à Barcelone,
les politiques de mémoires tentent de réduire des
contradictions internes que la société catalane est la
seule à connaître en Espagne du fait de son industrialisation
et des forces de dissolution de l'ancienne société. La
ferveur du nationalisme espagnol professé par le groupe
commémorant dans le dernier tiers du XIXe siècle (puis
sa conversion aux raisons du nationalisme catalan au
début du XXe siècle) reflète une exigence d'homogénéité
sociale. Cette demande est d'autant plus forte que cette
société souffre d'un écart structurel avec le reste de
l'Espagne qui accroît l'incompréhension de ses problèmes
spécifiques et, par conséquent, pousse à la
recherche de nouvelles solutions. En somme, la
mémoire est l'instrument inédit, créé vers 1860, qu'une
partie de la société catalane aurait construit pour cimenter
une société mouvante et contestataire qu'elle a tant
de mal à dominer. Il est probable que la politique de
mémoire libéralo-provincialiste a partiellement réalisé
dans le champ symbolique ce que les élites catalanes
étaient incapables d'imposer sur les terrains économique
et social.