LE SPECTACLE
HISTORIQUE
DE MEAUX (1982-2000) :
L'INVENTION LOCALE D'UN
Depuis la victoire de l'union de la Gauche en 1977
à la mairie de Meaux, la vie culturelle de la ville a
été jalonnée par la création de trois événements
à forte connotation historique: le carnaval en 1979, le
spectacle historique en 1982 et la confrérie des compagnons
du Brie de Meaux en 1991. Ces manifestations mel-
doises se portent en amont d'un mouvement beaucoup
plus large qui voit se multiplier les animations historiques
à travers le pays depuis vingt ans. Cet engouement patrimonial
est contemporain de la municipalisation de la culture
à partir des années 1970 qui, née de la décentralisation,
a conduit à une tutelle politique sur les institutions
culturelles municipales1 et qui s'est singulièrement renforcée
sous le ministère de Jack Lang.
Pour décrire ces manifestations, la problématique de
« l'invention des traditions » définie par Eric Hobsbawm2
révèle toute sa pertinence et permet de saisir les redéfinitions
constantes des pratiques. Notre étude de cas montre
une instrumentalisation politique du passé qui, loin de se
cantonner à une légitimation du personnel politique, vise
tout autant la promotion extérieure de la ville et les
retombées économiques. De même, l'attention ethnographique
portée au processus de création de ces pratiques
nous conduit à isoler des répertoires ressources (l'histoire
scolaire, l'histoire locale mais aussi le théâtre, la danse, les
spectacles en plein air, les bandes dessinées...) dans lesquels
les acteurs sociaux puisent pour bricoler de nouvelles
manifestations historiques ou traditionnelles et
nous écarte d'autant d'une culture locale perçue du côté
de l'héritage et de la typicité.
MODÈLE NATIONAL*
Gilles Laferté
* Pour la période de 1980 à 1989
du spectacle historique, le matériel
recueilli provient des archives
municipales de Meaux. Les autres
informations sont issues de l'enquête
collective menée au Laboratoire
de sciences sociales de l'École normale
supérieure dans le cadre de l'appel
d'offre de la Mission du patrimoine
ethnologique du ministère de la Culture
sur les usages de l'histoire locale.
Stéphane Baciocchi, Anne Herzog,
Gilles Laferté, Benoît de L'Estoile,
Olivier Le Guilloux, Jay Rowell,
Florence Weber, « La noblesse
d'une ville. Érudition locale et politique
municipale », rapport pour la Mission
du patrimoine ethnologique, 364 p.,
17 février 2000. Nous remercions
tous les participants à cette recherche
collective ainsi que ceux qui ont
participé aux divers stages de terrain
du DEA de sciences sociales à Meaux
de 1995 à 1999 qui, directement
ou indirectement, ont tous contribué
à ce travail.
Nous nous concentrerons uniquement sur le spectacle
historique meldois car cet objet nous permet de suivre
l'incertitude des trajectoires individuelles et de remonter
le fil des réseaux nécessaires à la réussite de telles manifestations.
«L'invention de tradition» apparaît alors sous
un jour plus formalisé encore avec des acteurs plus ou
moins professionnalisés qui exportent de ville en ville, à
l'échelle nationale, des modèles de promotion d'un lieu.
Ainsi, notre étude en partant d'une monographie locale
atteint en réalité le contexte national d'institutionnalisation
de la production identitaire. Les inventeurs de traditions
locales sont ici plus souvent des imitateurs de traditions
constituées à l'échelle nationale.
La politique culturelle à Meaux
1. Philippe Urfalino,
L'Invention de la politique culturelle,
Paris, La Documentation française,
1996.
2. Éric Hobsbawm,
«Inventer les traditions»,
Enquête n° 2,1995.
3. Propos de Jean Lion, maire socialiste
(PS) de la ville de 1977 à 1995,
conseil municipal le 26 octobre 1979,
archives municipales (AM).
On ne saurait trouver confirmation plus
explicite de la problématique
de « l'invention des traditions» tenant
le pouvoir politique comme principal
acteur de ce revivalisme traditionnel.
De 1979 à 1995, ce carnaval réunit
chaque année des dizaines de milliers
de personnes autour de dix à vingt chars
réalisés par les associations de la ville.
4. Chiffres donnés par S. G.,
conseil municipal, 28 janvier 83, AM.
Depuis 1977, l'action culturelle, à Meaux comme
ailleurs, s'inscrit dans un contexte de municipalisation de
la culture. La décentralisation a permis aux municipalités
de constituer des pôles de compétence culturelle où
les services de la ville jouent progressivement le rôle
d'animateurs et de coordinateurs des diverses institutions
culturelles.
Le contrôle ou la coordination des associations constitue
le principal ressort de la main mise municipale sur
l'action culturelle. En 1977, l'arrivée de l'union de la
Gauche aux rênes de la municipalité permet au réseau
associatif essentiellement tenu par le parti communiste
(PC) et le parti socialiste (PS) d'entrer à la mairie. En
effet, en 1978, l'association musicale «l'Espérance mel-
doise» est dissoute et l'ensemble de ses membres se
place désormais sous le contrôle de la ville au sein de la
nouvelle harmonie municipale. Bien plus, en 1979,
quand la municipalité lance le Carnaval pour «créer une
tradition culturelle dans la ville de Meaux afin de permettre
à tous les habitants de participer à cette grande
fête populaire3 », elle s'appuie sur la Maison des jeunes
et de la culture (MJC) et le Groupe femmes, association
représentée par une élue communiste et une élue socialiste
à la mairie. Ce groupe mène une action féministe en
faveur des populations défavorisées et récupère la
charge de piloter les actions associatives dans les quartiers
de la ville. Le nombre d'associations subventionnées
par les services des affaires culturelles passe de 8 en
1977 à 33 en 19834. Cette assise associative de la politique
culturelle municipale se renforce avec la création
de deux postes d'animateurs socioculturels en 1977 puis
un poste d'animateur au foyer des jeunes travailleurs de
Meaux en 1978. C'est le directeur des affaires culturelles
qui a la charge d'entretenir les relations avec les associations.
À la veille des élections municipales de 1983, le
maire socialiste sortant justifie son mandat : « nous avons
privilégié la solidarité et la vie associative5». Le social et
le culturel sont alors les deux points forts d'une politique
de gauche avec la prégnance des associations qui
«démontrent la volonté démocratique de notre municipalité6».
Les associations incarnent à la fois la liberté
(elles relèvent d'une initiative privée), le poids du
nombre (elles représentent une quantité importante
d'adhérents), et les masses populaires des quartiers défavorisés
(l'animation sociale ou socioculturelle étant leur
terrain privilégié). Les associations agissent comme un
garant démocratique de l'action municipale aux yeux de
la gauche. À l'inverse, les opposants municipaux dénoncent
le contrôle politique de la culture, le «dirigisme
liberticide » de la municipalité avec au centre du dispositif,
le maire adjoint à la culture, S. G. (voir encadré),
brocardé en «ayatollah de quartier» lors d'un débat
houleux au conseil municipal7. Beaucoup de villes françaises
voient leur classe politique lutter dans les mêmes
termes à l'époque8.
Le second élément déterminant du contexte culturel du
début des années 1980 est la patrimonialisation de la politique
culturelle. La municipalité rénove la cathédrale et le
musée Bossuet, fait classer le monument de la Posterie,
participe en 1980 à l'année du patrimoine et soutient
l'office du tourisme dans la réorientation patrimoniale de
son action depuis 1979 avec l'arrivée à sa tête de G. B.
(voir encadré). De même, la ville décide d'accorder l'accès
gratuit au musée pour améliorer sa fréquentation et
l'agrandit pour accueillir un «trésor d'objets d'art» appartenant
au département. Cette patrimonialisation correspond
là aussi à un mouvement national avec la création
par le ministère de la Culture des labels «ville d'art» en
1982 et «ville et pays d'art et d'histoire» en 1985 qui cherchent
à promouvoir le patrimoine à des fins touristiques.
À Meaux, la municipalisation de la culture est bicéphale
avec un réseau associatif chargé de l'animation
socioculturelle pour le public des quartiers périphériques
et un réseau patrimonial tenu de rénover le
centre-ville pour attirer les touristes et promouvoir
l'image de la ville9. Dans ce contexte des années 1980, la
5. Conseil municipal, 28 janvier 1983,
AM.
6. Discours de M. Letrillat,
maire adjoint, membre de la
commission culturelle, à propos
de l'essor associatif de la ville.
Conseil municipal, 21 mars 1984, AM.
7. Propos du futur maire adjoint
aux affaires culturelles en 1995
lors de l'alternance politique.
Conseil municipal, 21 mars 1984, AM.
8. Ph. Urfalino, L'Invention...,
op. cil., p. 284.
9. Voir les contributions de J. Rowell
dans «La noblesse d'une ville... »,
op. cit., pp. 28-53 et pp. 312-345.
nouvelle équipe municipale engage une politique de
gauche, c'est-à-dire une politique munie d'un important
volet culturel. Le budget de la culture passe de 0,8 % à
10 % du budget global de 1977 à 198310 soit près de
10 millions de francs pour une ville de 50000 habitants.
Le spectacle historique s'inscrit dans cette double
logique à la fois associative et patrimoniale.
10. Ce chiffre est quelque peu supérieur
à la moyenne nationale qui était
de 8,7 % en 1981 : voir «Les dépenses
culturelles des villes». Développement
culturel, SER, ministère de la Culture,
n° 59, août 1984.
L'alliance d'un romancier populaire
et d'un ancien chorégraphe
Membre de l'association des «amis de Bossuet», S. G.,
adjoint à la Culture de Meaux, présent à Dijon en 1977
pour les commémorations entourant l'anniversaire de la
naissance de Bossuet, a alors l'idée de célébrer le tricentenaire
de l'entrée du prélat à Meaux à la fin du xvif siècle.
En 1982, l'objectif est de créer un événement culturel
local. Pour ce faire, la municipalité organise un colloque
scientifique sur Bossuet et une exposition au musée et fait
participer la population aux festivités avec la mise en place
d'un spectacle historique et d'une reconstitution historique
de l'entrée de Bossuet dans Meaux. Ancien journaliste
de la presse régionale, écrivain à succès dans le genre
biographique et la vulgarisation historique, S. G. prend en
charge la rédaction du scénario mais ne peut s'improviser
metteur en scène. Il confie cette tâche à son directeur des
affaires culturelles, C. B. (voir encadré), ancien chorégraphe
d'une troupe amateur. Les deux responsables des
services culturels de la ville ont des expériences personnelles
proches des répertoires du spectacle historique :
l'écriture pour l'adjoint à la culture; la mise en scène et
l'animation sociale et culturelle pour le directeur des
affaires culturelles. Malgré leurs compétences culturelles
reconnues, ils n'appartiennent pas aux mondes culturels
légitimes: S. G. est une figure mais dans des genres littéraires
déclassés (biographies, vulgarisation) ; C. B. a connu
une carrière avortée dans un monde légitime, la chorégraphie.
Il faudrait comparer les trajectoires sociales sur un
corpus large pour systématiser l'analyse, mais nous faisons
l'hypothèse que cette position sociale « d'artiste manqué »
est caractéristique des animateurs de spectacle historique.
Les conditions d'une innovation culturelle
Au début des années 1980, la mise en valeur du
patrimoine architectural se fonde généralement sur les
S. G.
Né dans l'Oise à Méru d'un père chef comptable à
EDF (Électricité de France) et amateur de littérature
(son père a publié quelques contes dans les
journaux locaux), S. G. décroche son certificat
d'études et commence à travailler à l'âge de 14 ans.
Il enchaîne les «petits boulots». Par la franc-
maçonnerie à laquelle il appartient par son père, il
rencontre un patron de journal qui l'embauche. Il
commence une carrière de journaliste et s'installe
quelques années plus tard à Meaux pour occuper
les fonctions de directeur de l'édition Seine et
Marne du Parisien. Il s'est très largement consacré
à l'écriture de biographies dont certaines comme
Même Santerre ont connu un succès considérable.
Il a également rédigé plusieurs ouvrages sur la vie
de «Jeanne Denis», la lavandière de la télévision,
sur «Augustave Moyse» un paysan champenois,
sur «Léon Gautier, cap'hornier». On lui doit également
Le marbre et la plume. Médecin d'HLM, et
une série de biographies sur les ducs de Bourgogne.
Radical de gauche (MRG), sa carrière
politique commence en 1977, lorsque le maire
socialiste de Meaux fait appel à lui dans le cadre
de l'union de la Gauche pour devenir maire
adjoint, délégué aux affaires culturelles. Son
appartement décoré de multiples diplômes (ordre
national du mérite, chevalier de la légion d'honneur,
palmes académiques, intronisations dans
diverses académies et confréries...) témoigne du
goût du propriétaire pour les honneurs et le décorum
républicains. Il est aujourd'hui à la retraite
depuis la défaite électorale de la gauche aux élections
municipales de 1995.
Ch.B.
Né en 1947 à Hazebrouck dans le Nord, il
rejoint l'internat de Meaux à l'âge de treize
ans. Il ne quittera plus la ville et au lycée de
Meaux, alors surveillant, il fonde une troupe
amateur de théâtre et de danse en 1967. Avec
cette troupe, il crée cinq ballets conformes aux
préceptes de ce qu'il appelle le «théâtre total»,
c'est-à-dire une fusion de la danse et du
théâtre où il s'agit de dépasser les limites de la
chorégraphie en faisant danser, parler, chanter
et jouer les personnages. La troupe donne des
représentations au lycée, à la MJC et dans les
théâtres de la région. C. B. rencontre Maurice
Béjart en qui il reconnaît un modèle à suivre.
Il reçoit, en 1972, le premier prix de chorégraphie
au concours international de Bagnolet
réunissant des troupes amateurs et professionnelles.
Sa troupe se dissout quelque temps plus
tard sans qu'aucun membre n'intègre les
mondes professionnels de la danse. Parallèlement,
C. B. suit des études qui le mènent en
Deug (Diplôme d'études universitaires générales)
de sociologie et de psychologie à la Sor-
bonne. Titulaire du Capas (certificat d'aptitude
professionnelle à l'animation sociale,
formation pour adulte sur concours dispensée
en un an), il entre en 1969 à la MJC de Meaux.
Directeur adjoint puis directeur de la MJC, il
est recruté en 1979 par la municipalité de
Meaux comme directeur des affaires culturelles.
C. B. dispose d'une triple compétence,
gestionnaire, associative et culturelle.
spectacles son et lumière. Le premier est donné à Cham-
bord en 1952 à l'instigation du conservateur du château
sur des textes de l'archiviste départemental. On est bien
ici dans un temps précédant la municipalisation où ce
sont les fonctionnaires de l'État qui animent le patrimoine.
Le modèle connaît un formidable succès (spectacles
au château de Versailles et à Chenonceau dès
1953, une trentaine en 1957). En 1960, apparaissent les
premiers figurants avec le spectacle du Lude fondé par
le directeur départemental du tourisme. En 1978, Le Puy
du Fou11 innove avec une scène importante (12 ha) et des
effets techniques de pointe (lasers, murs sonores, pyros-
cénie, canons à image...). En 1982, seuls les spectacles du
11. Jean-Clément Martin,
Charles Suaud, Le Puy du Fou,
en Vendée. L'Histoire mise en scène,
Paris, L'Harmattan, 1996.
12. Bertrand Fillaud,
Les Magiciens de la nuit - son
et lumière, Antony, Sides, 1993.
13. Ces attributs sont caractéristiques
des spectacles populaires (à la fois
en terme de nombre et d'appartenance
sociale des spectateurs) tels qu'ils se
sont constitués depuis la massification
des divertissements, voir Julia Csergo,
« Extension et mutation du loisir
citadin, Paris xix=-début xx' siècle »,
in Alain Corbin (éd.), L'Avènement
des loisirs 1850-1960, Paris, Aubier,
1995, p. 152. De même, B. Fillaud,
organisateur de sons et lumières
et de spectacles historiques souligne
dans son ouvrage Les Magiciens
de la nuit..., op. cit., le déclassement
social du genre: «la culture
dans son ensemble pourrait intégrer
cette forme nouvelle d'expérience
artistique comme les autres familles
de spectacle, théâtre, café théâtre cirque
plutôt que de la sous estimer sous
prétexte qu'elle emprunte
parfois la voie du bénévolat ».
Lude, de Moret-sur-Loing (1968), de Saint-Aignan-sur-
Cher (1970), du Puy du Fou et de Saint-Fargeau (1980)
se sont pérennisés dans le créneau son et lumière avec
figurants12. Les documents d'archives hésitent sur la
dénomination à employer pour qualifier le spectacle
meldois : certains mettent l'accent sur les prestations
techniques en parlant de son et lumière ou de son et
lumière animé, d'autres insistent sur la dimension historique
en évoquant une «reconstitution historique», un
«festival historique», ou encore un «spectacle historique».
Le spectacle historique n'est pas encore un
genre constitué.
En 1982, le spectacle du château du Lude dans la
Sarthe connaît une renommée nationale alors que le Puy
du Fou en est à ses débuts. Les bénévoles tiennent un rôle
muet, seul un récitant (voix off) explique la scène historique.
Les bénévoles sont des habitants du Lude qui toute
l'année préparent le spectacle de l'été au sein d'associations.
Le spectacle se propose de faire revivre l'histoire du
Lude à ses habitants. Les responsables meldois s'y rendent
plusieurs fois pour rencontrer leurs homologues.
C. B. assiste à quatre représentations tout d'abord comme
spectateur, puis dans les coulisses, comme figurant et
enfin de nouveau comme spectateur. Inversement, le metteur
en scène du spectacle du Lude se déplace à Meaux
pour prodiguer des conseils à ses collègues meldois lors
des répétitions. Pour les aspects scéniques, il est assez difficile
d'évaluer la transmission des savoir-faire même si
beaucoup de points sont récurrents : les textes sont préenregistrés
sur une bande son, un récitant explique le
contexte historique, un spectacle pyrotechnique épous-
touflant et des effets lumineux modernes et spectaculaires
illuminent le joyau du patrimoine local (à Meaux, la cité
épiscopale, au Lude, le château), les habitants figurants
bénévoles défilent sur de larges espaces scéniques (la cour
de la cité épiscopale, les jardins du château) en nombre
impressionnant. Cet usage répété des techniques
modernes traitées dans des mises en scène spectaculaires
et la mobilisation d'un grand nombre de figurants signent
l'ancrage populaire des spectacles historiques13. En
revanche pour les aspects matériels, il est beaucoup plus
aisé d'objectiver la transmission des pratiques. Les responsables
du Lude prêtent leurs gradins à la ville de
Meaux. La plaquette de présentation du spectacle est faite
à l'image de celle du Lude (même typographie, mêmes
types d'ornementations, même imprimeur sarthois). La
structure administrative est identique: chaque spectacle
est géré par une association subventionnée par la mairie
et le conseil général et bénéficie de la structure associative
de la ville. La promotion est assurée par le syndicat
d'initiative et le comité départemental du tourisme. De
même, la périodicité du spectacle meldois reprend celle
des spectacles déjà existants. Spectacles touristiques, ils
couvrent la période estivale.
C. B. se forme aussi à Moret-sur-Loing auprès de
l'autre spectacle-phare du genre à l'époque. Là encore, il
assiste en spectateur puis en coulisse à de multiples
représentations.
Après la première de 1982, C. B. et son équipe contactent
les responsables de la mairie de Cholet et les dirigeants
de l'association du Puy du Fou. Les animateurs
meldois reçoivent des explications sur l'organisation du
spectacle vendéen. À leur retour à Meaux, ils envoient
une copie du dossier de presse et du tract du Puy du Fou à
leur imprimeur afin de réaliser l'équivalent pour Meaux.
Par la suite, ces échanges concernent l'ensemble des
personnes impliquées dans le spectacle historique. Toute
l'équipe technique et tous les figurants volontaires se
rendent au Puy du Fou en 198514, à Saint-Fargeau en
1986 et à Elven en 198715. Inversement.Tes figurants de
ces spectacles se déplacent à Meaux pour assister au
spectacle. Ces déplacements sont l'occasion pour chacun
de confronter ses techniques et d'évaluer ses performances.
Ces rapprochements entre communes et spectacles
contribuent à l'élaboration collective d'un nouveau
modèle de divertissement et de culture locale, le spectacle
historique, tout en offrant l'occasion d'épier la
concurrence pour s'en distinguer.
Selon la technicité des domaines convoqués pour la réalisation
du spectacle historique, la ville de Meaux a plus ou
moins recours à un encadrement professionnalisé du travail
amateur des associations et des bénévoles meldois.
Dans un premier temps, les costumes les plus sophistiqués
sont commandés à des entreprises de location et la
municipalité contacte un créateur costumier meldois. Il
encadre le travail des bénévoles qui confectionnent leurs
tenues à partir des épreuves réalisées gratuitement par
certaines couturières professionnelles travaillant à
Meaux. De même, un lycée technique des environs
construit les décors et les accessoires sur les conseils de
professionnels du spectacle amis de C. B. Pour le son et
pour les artifices, la municipalité lance un appel d'offre
14. Deux cent cinquante-cinq figurants
étaient en Vendée le 20 juillet 1985.
Visiblement les Meldois ont été
très impressionnés par la prestation
puyfolaise : « Nous n'avons pas à rougir
de notre spectacle». C. B. motive
ses troupes pour l'accueil des figurants
vendéens : « À nous de leur démontrer
ce jour-là que la puissance
d'un spectacle n'est pas forcément
égale au nombre d'hectares
et à une puissance technologique
mais peut être aussi due
à un enthousiasme et une foi unique
en France. »AM, 121 W8.
15. Proche de Vannes, la commune
d'Elven accueille depuis 1982
le plus gros son et lumière de Bretagne :
trente mille entrées par saison.
Cependant sa notoriété est moins
importante que celle de Meaux
et les responsables meldois se déplacent
avec l'esprit plus serein qu'au Puy
du Fou: «C'est un spectacle attachant
avec une technique sobre
mais efficace. » AM 121 W 9.
avec comme condition la formation des bénévoles du
spectacle. Un des employés de l'entreprise de sonorisation
retenue est promu responsable du département son
du spectacle et sa société prête une partie du matériel. En
échange, celle-ci peut bénéficier des tribunes pendant la
saison creuse. Pour l'éclairage, C. B. recontacte un ancien
collaborateur avec lequel il a travaillé en 1978 lors d'un
spectacle de son et lumière illuminant la cathédrale.
Membre de l'Association française d'éclairage patronnée
par EDF, celui-ci propose ses services aux diverses municipalités
pour mettre sur place et financer des spectacles
utilisant la lumière. Ainsi deux types de professionnels
sont contactés pour encadrer les bénévoles meldois: les
relations de C. B. rencontrées dans le cadre de ses fonctions
(directeur de la MJC puis directeur des affaires culturelles)
et des entreprises de spectacle spécialisées dans
le théâtre et les festivités en plein air (pyrotechnie, son,
éclairage, costumes). Tous ces professionnels appartiennent
aux domaines périphériques du spectacle. Aucun ne
justifie d'une forte réputation, et chacun reste cantonné à
un rôle subalterne dans les milieux culturels légitimes. Ce
mode de recrutement par interconnaissance et la position
sociale peu élevée des professionnels de la culture permet
de donner une tonalité amicale aux relations.
Au fil des années, on fait de moins en moins fait appel
aux professionnels. En 1984, plus de la moitié des costumes
sont réalisés sur place. Les années suivantes, les organisateurs
ne contactent plus de sociétés de location. Pour les
feux d'artifices, si la mise au point scénographique est réalisée
par une entreprise en concertation avec le metteur en
scène, les tirs sont effectués par des bénévoles meldois formés
par un spécialiste qui se déplace uniquement le soir de
la générale. Pour le son, l'acquisition du matériel en 1987
permet à la ville de ne plus avoir recours aux sonorisateurs.
Les bénévoles deviennent compétents, spécialisés.
Pour les domaines moins techniques, les associations
de la ville prennent directement en charge le travail: le
Groupe femmes réalise les décors dans la ville, le Centre
de formation des apprentis de Meaux confectionne les
coiffures, les parties équestres sont à la charge du Club
hippique de Meaux... Dans chaque secteur, les bénévoles
constituent un répertoire de modèles d'inspiration. Les
costumières font appel à la bibliothèque municipale pour
trouver des modèles de costumes d'époque. Les accessoiristes
cherchent leur inspiration dans les dessins d'Astérix
ou de l'histoire de France en bande dessinée. De même,
récriture semble mixer des styles variés. Ampoulée,
emphatique, mimant par là une vision romanesque de
l'histoire, elle évoque le roman de cape et d'épée, le jeu
de rôle, la bande dessinée... Si on relie le style à la position
sociale de l'auteur, il semble bien que son expérience
de journaliste régional et d'écrivain populaire explique les
caractéristiques de l'écriture du spectacle. L'auteur, non-
historien de formation mais auteur de biographies historiques,
construit son récit à partir de visions stéréotypées
et chevaleresques du passé : « En un foudroyant galop les
quatre cavaliers annoncés dans l'Apocalypse par l'évan-
géliste Jean, parcouraient l'Europe du début de ce quatorzième
siècle» ou encore «Oyez, oyez bonnes gens le
message de notre seigneur comte, puissant et bien aimé
Henri, que Dieu le garde», «Les Vikings rythmaient leur
progression de cris affreux qui glaçaient de terreur les
habitants. Rien ne trouvait grâce aux yeux de ces féroces
combattants. Lagny, Chelles, Meaux connurent la ruée
des hommes-ours»16.
Les premières années, le spectacle historique incarne le
succès de la politique culturelle municipale fondée sur les
associations. Le financement de postes d'animateurs
(comme pour le Centre de formation des apprentis), la
rénovation de bâtiments par la municipalité (comme ceux
du club hippique en 1979) ou, encore, les réseaux politiques
du parti communiste et du parti socialiste tiennent
le monde associatif meldois qui s'investit dans les programmes
culturels définis par la ville. Dans cette première
étape, on est très proche de la débrouillardise théâtrale.
La mise en place du spectacle ressemble à un bricolage où
le metteur en scène et l'auteur rassemblent toutes les
bonnes volontés pour produire un spectacle à moindres
frais.
Pour lancer le spectacle historique, la municipalité part
ainsi à la recherche de savoir-faire et de pratiques réap-
propriables pour l'élaboration du spectacle. En faisant
appel à des spécialistes du son et lumière avec figurants, à
des professionnels du spectacle et, comme nous le verrons
plus tard, à des historiens, les responsables meldois, riches
de leurs propres expériences culturelles, fédèrent des
répertoires épars (spectacle en plein air, danse, théâtre,
écriture romanesque, histoire) et des acteurs divers (professionnels
et amateurs). Le spectacle de Meaux ajoute au
modèle du Lude et de Moret-sur-Loing, des dialogues
entre les figurants faisant de ces derniers de véritables
acteurs, une mise en scène ambitieuse, dynamique, avec
16. Programme de 1984, AM, 121 W 5.
17. Citations des journaux Le Monde
et Le Quotidien de Paris, extraits du
dossier de presse de 1984, AM, 121 W 5.
18. En 1984, le spectacle bénéficie
d'une pleine page dans les colonnes
du Monde. En 1985, les organisateurs
comptent huit passages télé :
deux passages sur FR3 (diffusion
régionale) et six passages sur TF1.
D'après les Meldois, leur spectacle,
«pour les professionnels qui l'ont vu,
est le numéro deux » en France. Notes
d'information des affaires culturelles,
AM, 121 W 8. En 1988, la mission
du bicentenaire offre à Meaux
la primauté de son label permettant
à la municipalité de se targuer d'offrir
le «premier spectacle du bicentenaire ».
19. Cette invention d'un nouveau genre
n'est pas spécifiquement meldoise
puisqu'un peu plus tôt apparaît
le spectacle du Puy du Fou.
Philippe de Villiers invente dès l'origine
du projet le terme de « cinéscénie »
pour rendre compte de la nouveauté
du spectacle vendéen (« cinéscénie »
pour insister sur deux aspects,
des parties dansées, et une scène plus proche du spectateur,
plus conforme aux représentations théâtrales (au
Lude et à Moret-sur-Loing, les spectateurs et la scène sont
séparés par une rivière limitant d'autant la possibilité de
jeu des figurants). En somme, la ville de Meaux se différencie
de l'offre de son et lumière animés de l'époque en
donnant une tonalité plus théâtrale et chorégraphique à
son spectacle. La presse se fait l'écho de cette innovation:
«Meaux réinvente le son et lumière», ou encore «Nous
sommes là en présence d'une nouvelle forme d'expression
artistique, de théâtre total, bien éloignée de nombreux
spectacles "son et lumière" »17 et donne sa réputation au
spectacle18. En incluant des éléments de culture «noble»
(danse, chorégraphie, théâtre, apportés notamment par
C. B. et histoire) dans le son et lumière et en maîtrisant à
merveille les répertoires de la littérature populaire (l'écriture
chevaleresque) les organisateurs meldois déclassent le
son et lumière pour en faire un «spectacle ringard» à
l'imagerie traditionnelle et convenue19.
L'économie du spectacle
Une politique culturelle rentable, patrimoniale et promotionnelle
Dès la première année, les entrées couvrent les frais
du spectacle. Les bénéfices dégagés au fil des années permettent
à la ville d'acquérir le matériel d'éclairage, les
Situation financière
C'est essentiellement la billetterie qui finance le spectacle (75 % du budget sur la période 1982-
1989). La vente des programmes et la publicité sur les affiches et les programmes représentent un
peu moins de 10 % du budget. Les subventions du ministère de la Culture, du conseil général et de
la ville de Meaux bouclent le budget faisant du spectacle un événement culturel très peu onéreux
pour la municipalité. Quelques dizaines de milliers de francs prévisionnels souvent récupérés en
bénéfices contre les quelque 300000 francs dépensés pour le carnaval.
À part l'investissement exceptionnel en matériel, chaque année le spectacle est bénéficiaire. L'exercice
de 1984 dégage un bénéfice de 43308 francs pour un budget de 751801 francs. En 1985, l'achat
d'une deuxième tranche de tribunes (72000 francs) est supporté par une subvention exceptionnelle
de la ville (90000 francs). En 1987, la charge de l'acquisition du matériel son (467000 francs) est divisée
de moitié par le mécénat du Crédit agricole de la Brie, banque de la ville de Meaux
(217000 francs). En 1988, l'excédent est de 150000 francs. Par ailleurs, les dîners-spectacles cumulent
un chiffre d'affaires de 314000 francs en 1987, et de 352000 francs en 1988. Le budget du spectacle
a doublé de 1983 à 1988 passant à près de 1350000 francs.
Autre avantage du spectacle, les retombées économiques sont surtout locales. Une étude commandée
par le ministère de la Culture en 1986 estimait que les dépenses effectuées pour le spectacle
bénéficiaient pour les deux tiers au commerce local.
tribunes et le matériel son. Les organisateurs expérimentent
de nouvelles formules pour fixer les spectateurs à
Meaux et rentabiliser la présence de ce public. À partir de
1986, l'association du spectacle historique noue des
contrats avec les restaurants de la ville et propose des
dîners-spectacles pour un chiffre d'affaire de
350000 francs par an. D'autres projets plus modestes
voient le jour: du merchandising (jeux de cartes et tee-
shirts), des parcours touristiques avec restauration et
hébergement compris... En 1988 et 1989, un repas est
servi pour quelques centaines de personnes par des bénévoles
costumés au milieu des vieilles pierres sur les remparts
de la cité épiscopale : « Banquet républicain et spectacle.
Menu composé d'après l'ordonnance ancienne du
repas en usage à la fin du xvme siècle. Repas servi par les
fils de la Révolution: 220 F». L'histoire, ou plutôt l'évocation
d'un passé lissé rendu ludique et consensuel, est ici
un argument commercial qui fait vendre, un outil marketing
qui attire la clientèle. Dès 1984, le souci de la municipalité
est bien d'équilibrer les comptes. Elle n'envisage de
rénover sa création qu'après quelques années, le temps
d'assurer l'amortissement des coûts de création20.
À partir de 1984, un effort particulier est fait en direction
des groupes et des comités d'entreprise. Chaque
année, la direction des affaires culturelles tient un stand
au salon de voyagistes et de caristes Mitcar et en 1987 au
salon des comités d'entreprise Ecoprise. De 73 groupes
en 1984, le spectacle en accueille 144 en 1988, essentiellement
des comités d'entreprise et des clubs de troisième
âge de la région parisienne. En revanche, les agences de
voyage fréquentent peu les festivités meldoises (de 1 à
7 groupes par an entre 1984 et 1988). Le spectacle prend
une stature régionale et concentre un public originaire
de l'Est de l'agglomération21. Le nombre de spectateurs
passe de 12000 en 1983 à 17 000 en 1988 ce qui reste
modeste comparé aux 300000 spectateurs annuels du
Puy du Fou.
Cette réorientation touristique du spectacle historique
est en quelque sorte permise par la nouvelle donne
politique. En effet, les élections de 1983 signent la fin de
l'union de la Gauche et le spectacle historique délaisse
sa fonction d'animation pour les habitants de Meaux au
profit d'une mission de représentation de l'activité culturelle
de la ville pour un public extérieur. Cette conception
promotionnelle de la politique culturelle marque le
retrait du Groupe femmes, c'est-à-dire la mise à l'écart
le mouvement des acteurs, ciné,
et l'importance de la scène, scènie).
Après les sons et lumières,
puis les spectacles animés, B. Fillaud
parle d'une troisième génération
de spectacle inauguré par
le Puy du Fou. Voir B. Fillaud,
Les Magiciens de la nuit..., op. cit.
20. « Il est bien entendu que l'on ne va
pas changer le spectacle chaque année,
il y a un coût de création qui est tout
de même assez important, qui est même
très important cette année. Le spectacle
ne va pas faire de bénéfices cette fois-ci.
Si tout va bien, si le temps est beau,
si la salle [comprenons la tribune]
est pleine, il s'amortira. Si on doit changer
le spectacle, cela se fera dans deux
ou trois ans. » Entretien avec C.B.,
La Marne, 13 septembre 1984.
Or, même en 1984, le spectacle
est bénéficiaire.
21. À partir de 1986, la promotion axée
sur les ventes individuelles comporte
deux volets: d'une part l'affichage
dans le réseau SNCF de l'agglomération,
d'autre part la distribution par
des bénévoles en costumes de tracts
dans les rues de toute l'agglomération.
En 1988,60 % des réservations
individuelles proviennent du canton
de Meaux, 25 % de Seine et Marne
et 15 % des départements limitrophes
de Meaux.
22. L'ouverture de l'académie aura lieu
en 2001. J. Rowell et G. Laferté,
« La noblesse d'une ville... », op. cit.,
pp. 312-345 et pp. 270-311.
23. J. Rowell, ibid., pp. 312-345.
du monde associatif proche du parti communiste. Le
Groupe femmes se contente désormais d'animer le carnaval
qui garde, lui, une fonction socioculturelle destinée
aux populations des quartiers périphériques. Cette
inflexion touristique de la politique culturelle municipale
se renforce au fil des années avec la création de
«Meaux Ville d'Art» en 1985, puis de «Meaux Ville
d'Art et d'Histoire» en 1988 et celle d'une école de
guides-conférenciers pour présenter le patrimoine aux
touristes de la ville. De même, la création en 1991, toujours
sous la responsabilité de S. G., de la confrérie des
compagnons du Brie de Meaux poursuit cette politique
de patrimonialisation pour défendre l'image de Meaux
derrière les fleurons architecturaux, gastronomiques ou
les personnalités emblématiques de la ville. En 1995, le
nouveau maire RPR de la ville annule le carnaval dont il
ne peut maîtriser la signification, faute d'alliés fiables
dans le réseau associatif, en dénonçant son coût et les
débordements violents dont il a pu déjà faire l'objet. Le
spectacle historique est reconduit. Le scénariste n'est
plus S. G. mais G. B. Le dernier grand projet de la ville
est de fonder une académie du fromage, c'est-à-dire un
musée du fromage autour du Brie de Meaux. Faire
entrer un objet illégitime de la culture dans les vitrines
d'un musée situé dans la Posterie au cÅ“ur de la cité épis-
copale, garantir l'ancienneté du produit Brie de Meaux à
travers une commande de la ville sur l'histoire du Brie
de Meaux à G. B., renforce cette volonté de patrimonia-
liser les objets emblématiques de la ville. Cette patrimonialisation
a bien un objectif touristique, puisque l'académie
s'inscrit dans un programme où les touristes issus
d'Eurodisney, tout proche, seraient invités à visiter
l'académie, puis un site de production, et finiraient la
journée par un repas briard entourés des compagnons
du Brie de Meaux dans la cave de la cité épiscopale22.
Ce qui a changé de 1982 à 2000, c'est la conception de la
politique culturelle au gré des recompositions politiques
de la ville et des contextes nationaux de définition de la
politique culturelle. D'une politique résolument inscrite
à gauche et fondée, idéologiquement, sur un idéal social,
démocratique et populaire et, concrètement, sur le
réseau associatif, la politique culturelle est désormais
prioritairement conduite selon des exigences de rentabilité
et de promotion de la ville. L'investissement culturel
des personnalités politiques modifie les objectifs assignés
à la culture23.
G.B.
Né en 1945 dans une famille d'immigrés italiens installée à
Meaux depuis 1957, sans formation universitaire, il reprend
avec ses frères cadets l'entreprise de transport fondée en 1961
par son père jusqu'alors ouvrier maçon. L'entreprise connaît
un formidable essor avec la création de plusieurs agences de
voyages et l'obtention des marchés de transports scolaires,
municipaux et interurbains. Dans les années 1970, il publie des
articles dans la revue de la Société littéraire et historique de la
Brie dont il devient vice-président en 1983, puis président en
1995. Directeur de l'office du tourisme en 1979, il devient
l'interlocuteur privilégié de la municipalité pour la mise en
valeur du patrimoine (obtention de subventions du ministère
de la Culture pour le spectacle historique en 1982, des labels
«Ville d'Art» puis «Ville d'Art et d'Histoire»), membre de la
confrérie des compagnons du Brie de Meaux en 1991, président
de la commission «Tourisme» de la municipalité en 1995.
Nouvel arrivant en pleine ascension sociale, G. B. est un entrepreneur
économique qui a su acquérir un savoir-faire culturel
et historien pour doter la ville d'un tourisme patrimonial.
Professionnels de la politique
ou professionnels du spectacle ?
Après quelques années de rodage, l'association du
spectacle historique semble rapidement rendre routinières
ses pratiques. Une rénovation du spectacle a lieu
en 1984, une autre en 1990. La gestation de ces nouveaux
spectacles est beaucoup plus rapide (quelques mois
contre plus de 2 ans). La municipalité recontacte les
mêmes entreprises de spectacle (éclairage, pyrotechnie)
et reconduit les responsables de chacun des secteurs,
aidés des mêmes associations. Les figurants reprennent le
flambeau d'année en année malgré quelques problèmes
d'absentéisme aux répétitions.
Le spectacle historique est désormais une «mécanique
bien huilée» et ses promoteurs commencent à exporter
leur modèle de divertissement. Dès 1985, la compétence
meldoise voyage puisque 250 figurants participent à la
reconstitution de l'entrée de Louis XVI à Paris après sa
fuite à Varennes. Les figurants défilent de la porte de
Pantin à la place de la Concorde où ils jouent une scène
de leur spectacle. En 1987, S. G. et C. B. réalisent le spectacle
historique célébrant le tricentenaire de la création
d'un collège tout proche de Meaux. De 1990 à 1995, les
deux compères créent le spectacle de nuit «Normand
Mait' d'un Monde » donné au château de Martainville en
24. L'équipe meldoise n'est pas
la seule à exporter son savoir-faire
à partir d'une réussite locale.
Sans avoir mené d'enquête systématique,
nous savons néanmoins
que François Brou, le fondateur
du Lude, a monté un spectacle
historique à Lassay en Mayenne et
que Christian Loiseau a créé
au moins huit spectacles historiques
en six lieux différents de 1983 à 1991.
Haute-Normandie. En 1989, S. G. écrit le livret d'un spectacle
pyrotechnique pour le bicentenaire de la Révolution.
En 1992, C. B. est sollicité par la société qui fournit
les éclairages du spectacle de Meaux et monte un son et
lumière à Montréal. En 1996, contacté par l'ADMR
(Association de dynamisation du milieu rural), il réalise
un spectacle historique qui sera donné jusqu'en 2001,
mobilisant 400 figurants au château de Ferrières proche
de Lisieux.
C'est dans la sphère locale que ces entrepreneurs culturels
se professionnalisent pour ensuite trouver une
reconnaissance de leur compétence en dehors des murs
de leur ville. Grâce à leur expérience, au savoir-faire et à
la réputation accumulés à Meaux, ils appartiennent
désormais à l'économie marchande nationale du spectacle
historique. D'amateurs qui organisent un spectacle
historique dans le cadre de leurs fonctions municipales,
ils sont devenus des spécialistes rémunérés par les autres
municipalités pour faire resurgir l'histoire locale dans
d'autres lieux. Ils sont devenus des prescripteurs de
normes dans la constitution de la culture locale et diffusent
un modèle type de spectacle24.
Cette professionnalisation provoque à rebours un
conflit entre la municipalité et l'auteur du spectacle historique.
Après l'alternance gauche droite de 1995, S. G.,
déchu de ses fonctions, menace la nouvelle municipalité
de recourir aux tribunaux s'il n'obtient pas des droits
d'auteur concernant le nouveau spectacle de 1995 dont il
souligne les trop forts liens de parenté avec la précédente
mouture. D'amateur qui contribue dans ses fonctions
politiques au rayonnement culturel de la ville, il est
devenu un professionnel qui réclame une rétribution pour
cette prestation de services rendus à la ville. S. G. n'est
plus soumis aux normes politiques, promouvoir sa ville, il
peut alors adopter un comportement d'entrepreneur soucieux
de rentabiliser son investissement. On peut aussi
lire ce comportement dans une logique d'affrontement
politique et personnel à rencontre du nouveau maire
adjoint à la culture, pour empêcher celui-ci de s'établir, de
s'approprier les mérites de la politique culturelle de la
municipalité précédente, c'est-à-dire de se draper d'une
forte légitimité locale en reprenant la tête de la tradition
meldoise. En effet, dès son arrivée, le nouvel adjoint a
repris la place de S. G. au sein de la confrérie des compagnons
du Brie de Meaux et reconduit le spectacle historique,
faisant définitivement de ces deux manifestations
les objets de la fonction politique d'adjoint à la culture.
Cependant, S. G. ne va pas au bout de sa démarche,
convaincu du peu de chances d'aboutir. À l'inverse, C. B.
reste directeur des affaires culturelles pour assurer la
continuité du spectacle.
L'institutionnalisation: le «produit» spectacle historique
Au début des années 1980, beaucoup de villes lancent
des spectacles historiques (Saint-Fargeau en 1980, Rieux
et Elven en 1982, Château de la Palice en 1983...) et le
mouvement ne cesse de se multiplier tout au long des
années 1980, avec en 1989, le point d'orgue des commémorations
du bicentenaire de la Révolution française25.
Les spectacles historiques sont désormais produits en
série. Les savoir-faire sont identifiés, les acteurs sont spécialisés.
L'institutionnalisation de cette pratique a été
rapide. En 1986, se crée la Fédération française des fêtes
et spectacles historiques (FFFSH) qui édite en 1993 un
guide des spectacles. En 1999, cette fédération rassemble
96 spectacles et fêtes historiques sur l'ensemble du territoire
français. La FFFSH regroupe chaque année les
acteurs de ce monde autour de l'assemblée générale
annuelle. Depuis 1998 toute association qui souhaite
adhérer à la FFFSH doit respecter ce qu'elle appelle la
« qualité produit », incluant une charte de déontologie qui
objective certains traits de la définition du spectacle historique:
tout spectacle doit «protéger le bénévolat tout en
respectant les partenaires professionnels», «veiller à
l'équilibre entre le culturel et le commercial», «se fixer
un objectif de pérennité», «s'entourer de compétences
reconnues» et surtout «valoriser, avec rigueur historique,
le patrimoine local dans sa diversité»26 signant, entre
autre, l'extension de la notion de patrimoine. Cette année
la FFFSH inaugure la «Charte qualité 2000», c'est-à-dire
une «procédure de démarche de qualité produit [...] dans
le souci d'une recherche d'une qualité optimum du produit».
Il s'agit de désigner sur chaque spectacle un responsable
qualité chargé de procéder à deux enquêtes,
l'une sur le public, l'autre sur le «produit», pour en
connaître les points forts et les points faibles, et de définir
une charte du participant, sorte de règlement intérieur à
destination des bénévoles. L'objectif est de créer un logo,
un label «Manifestation historique, membre de la
FFFSH, signataire de la charte qualité 2000 »27. Que ce
soit dans son vocabulaire (produit, qualité, logo...) ou
dans ses méthodes (enquête d'opinion et de satisfaction,
25. L'engouement pour l'histoire
festive, notamment médiévale,
se mesure également au succès
d'une revue comme Histoire médiévale.
26. La charte déontologie
du dossier d'inscription de la FFFSH.
27. Courrier du président de la FFFSH,
15 mai 2000.
segmentation du marché par un logo...) la FFFSH s'inspire
directement du marketing pour perfectionner le «produit
» spectacle historique. Ce terme de « produit » incarne
bien le statut acquis par le modèle du spectacle historique
devenu un objet culturel standardisé mis sur le marché de
la culture locale par des «professionnels». Les municipalités
peuvent se l'offrir en s'adressant aux spécialistes de
spectacles historiques qui livrent le mode d'emploi.
Cette formalisation du modèle, concomitante à la pro-
fessionnalisation des programmateurs de spectacles historiques,
ainsi que la multiplication de ces derniers sont des
conséquences directes de la municipalisation de la culture.
En effet, l'attribution de compétences culturelles
aux municipalités et l'investissement politique, dont la
culture fait l'objet depuis le début des années 1980 augmentent
sensiblement la demande culturelle. Face à ce
marché naissant, délaissé par les professionnels de la culture,
l'offre se structure. La municipalisation de la culture,
au début des années 1980, précipite l'institutionnalisation
des modèles de culture locale.
28. S. Bacciochi et O. Le Guilloux,
«La noblesse d'une ville... », op. cit.,
pp. 75-101. De 1949 à 1993, la SLHB
compte 597 inscriptions dont 396
domiciliées à Meaux, et la SHAB
902 dont 216 à Meaux.
« Valoriser, avec rigueur historique,
le patrimoine local»
Capter les mondes historiens
La ville de Meaux compte suffisamment de spécialistes
de l'histoire locale pour épauler l'auteur du scénario.
Deux sociétés savantes animent la vie historienne mel-
doise : la Société d'histoire et d'art de la Brie et du Pays
de Meaux (SHAB) et la Société littéraire et historique de
la Brie (SLHB). La municipalité travaille avec les historiens
de la seconde, plus laïque et républicaine. La SLHB
concentre essentiellement une population d'insiders, une
bourgeoisie ancrée du centre-ville et quelques outsiders,
de nouveaux arrivants en ascension sociale en quête de
promotion culturelle et d'intégration locale28.
En 1981, impulsée par S. G. et organisée par l'Office
de concertation et d'animation de Meaux (OCAM), une
commission scénario est formée. Sont présents le président
(professeur d'histoire au lycée) et la secrétaire de la
Société littéraire et historique de la Brie (SLHB), le
directeur du musée municipal, la directrice de la bibliothèque
municipale, le président du syndicat d'initiative
et les deux organisateurs du spectacle, C. B. et S. G.
Cette commission a la lourde charge de sélectionner, de
résumer l'histoire de Meaux. Elle s'appuie sur les textes
produits par les sociétés savantes locales pour retenir les
éléments incontournables de l'histoire de Meaux. Cette
manière de procéder nous semble caractéristique de la
municipalisation de la culture où la ville se fait l'animatrice
et la coordinatrice des diverses institutions culturelles,
pour capter leur savoir afin de bâtir sa programmation
culturelle. Toute la difficulté dans la constitution de
ce nouvel espace culturel est alors de ménager les susceptibilités
ou, autrement dit, de veiller à construire la légitimité
de ses choix politiques et culturels. Il s'agit alors
d'associer le plus grand nombre d'institutions pour minorer
les critiques futures du spectacle. La municipalité doit
composer avec certains refus comme cet historien non
meldois du clergé qui, contacté pour ses compétences sur
le cérémonial d'entrée dans ses fonctions d'un évêque au
xvne siècle, répond sèchement «qu'il déteste ce genre de
chienlit qui n'a souvent rien à voir avec ce que fut l'événement
historique29». De même, un érudit local non associé à
l'élaboration du scénario écrit à S. G. pour se « demande[r]
si les rédacteurs [du scénario] se sont assez documentés30».
Cet érudit propose une bibliographie complémentaire
pour corriger les imperfections et son travail est intégré
dans la nouvelle mouture du scénario.
Malgré ces quelques difficultés qui restent dans les coulisses
de l'élaboration du spectacle, la municipalité obtient
le concours de compétences reconnues en histoire. Grâce
aux relations amicales qui unissent la municipalité et
l'évêché de Meaux, la ville contacte des historiens du
clergé et ceux-ci corrigent les imperfections historiques et
religieuses présentes dans l'ébauche du scénario. Ces
mêmes historiens sont conviés au colloque historique
international du tricentenaire de l'arrivée de Bossuet,
organisé par la ville. Le président de la SLHB rédige une
trame historique du scénario. L'ambition est de professer
une leçon d'histoire au spectateur. Le scénario contient
beaucoup de citations de textes historiques et toutes les
références sont répertoriées en note. S. G. souligne sa
volonté d'éviter à tout prix l'anachronisme : « Croyez bien
que je veille à ce qu'il n'y ait aucune erreur historique31.»
Riche de la compétence scientifique des historiens locaux,
l'écriture du scénario emprunte au modèle de la production
de l'histoire savante.
En mêlant des éminences historiennes à l'élaboration
du spectacle, la ville de Meaux se donne la possibilité de
neutraliser la critique historienne en l'intégrant. Ainsi, le
professeur d'histoire, président de la SLHB, chargé de
29. Lettre de mars 1982, AM, 121 W 3.
30. Lettre du 6 mai 1981, AM, 121 W 2.
S. G. répond alors «qu'il n'est dans
l'esprit de quiconque d'exclure
quelqu'un », réaffirmant son souci
d'associer les compétences historiennes
de la ville.
31. Lettre du 9 mai 1981, AM, 121 W2.
32. Extraits de la notice n° 3 de
I'OCAM de 1981, intitulée
«Tricentenaire de l'installation de
Bossuet à Meaux». Les parties
soulignées le sont par l'auteur.
33. Ce bourgeois fit fortune dans le
commerce des grains et fonda en 1356 le
Grand Hôtel Dieu. Une pierre tombale
de la cathédrale honore sa mémoire.
rédiger la trame historique du scénario en 1982, semble
pris dans cette logique de compromis avec la municipalité
et prie par avance ses pairs de l'excuser:
«Cette courte notice ne saurait se prétendre un véritable
résumé de l'histoire de Meaux.[...] Faut-il rappeler que cette
commission a dû procéder à des choix dans la trame historique
qui va de l'antiquité à la fin du xvne siècle, et que des choix
procèdent souvent d'un compromis laborieux, il faut en convenir
- entre l'importance relative de tel fait, tel personnage dans
notre histoire locale, qui est fort riche dès avant Bossuet, et les
contingences propres aux objectifs visés, notamment la nécessité
évidente du caractère scénique des faits, de leur aptitude à
être transposés en un véritable jeu de scène ? Aussi bien, on
l'aura compris, tout ne peut pas être dit ni expliqué, voire seulement
évoqué32. »
Sachant trop bien qu'un spectacle et ses effets de
scènes s'accommodent mal avec la rigueur de la méthode
historienne, cet érudit local dénonce lui-même les nécessaires
arrangements et déformations historiques
qu'implique le projet du spectacle. Le spectacle procède
inévitablement d'un équilibrage entre les normes historiennes
et les normes de la mise en scène (le spectaculaire,
le rythme, la fréquentation, les références esthétiques...).
Ces précautions montrent bien le déchirement
des historiens meldois tentés d'investir ces nouveaux
espaces offerts à l'histoire locale qui malheureusement
s'écarte un peu trop de la production de l'histoire légitime.
Ouvrir le savoir à un public large semble, aux yeux
des historiens, le condamner au déclassement.
De l'histoire locale à l'histoire nationale
Le spectacle historique reprend les thèmes canoniques
de l'histoire locale. En 1982 et 1983, il évoque les heures
glorieuses de l'évêché de Meaux, le passage des Vikings
dans la ville, le rôle de personnalités locales comme
Guillaume Briçonnet ou Jean Rose et bien sûr Bossuet.
Ces éléments de scénario et de mise en scène n'appartiennent
en propre qu'à Meaux. Les deux premières
années, certains thèmes du spectacle visent directement le
public meldois. Par exemple, J. Rose33, inconnu des non
meldois, est un nom commun pour les habitants de la ville
puisqu'un boulevard porte son nom. À travers l'histoire
locale et ses héros connus du spectateur avant tout par le
nom des rues ou la vue des monuments caractéristiques
de la ville (la cathédrale, la cité épiscopale, le marché...),
le spectacle accroche le public par son vécu local commun
incorporé. Les spectateurs se reconnaissent «de Meaux»
à travers un spectacle qui ne parle qu'à eux ou en priorité
à eux. L'histoire locale est alors un outil privilégié pour
«visser» le spectacle à la ville et rassembler la population
autour de leur expérience commune d'être d'ici, de vivre
dans les mêmes lieux chargés d'une histoire que le
public découvre ou redécouvre. « Le patrimoine culturel
de notre cité c'est bien sûr la cathédrale, le palais épisco-
pal, la chapelle du lycée ou la tour du bourreau, mais
nous découvrons aujourd'hui que c'est aussi
Bossuet. En tant qu'élément d'une histoire dont nous
sommes tous les héritiers34. » Ces propos du maire
Jean Lion soulignent bien l'objectif municipal de se servir
de l'histoire et du patrimoine pour créer du «nous».
Le spectacle historique permet de se ré-approprier un
élément patrimonial et identitaire, un héros local, en la
personne de Bossuet: «célébrer le prélat et son temps,
c'est comme restaurer un monument35 ».
La plasticité de cette construction identitaire trouve ses
limites lorsque la « communauté protestante »36 de Meaux
refuse de s'identifier à Bossuet. En effet, Bossuet a combattu
les protestants37 et comme le présente le journal de
la mairie de Meaux, «même si le sort des huguenots a largement
été évoqué au cours du spectacle de nuit, ceux-ci
ont voulu réagir en organisant une conférence portant sur
le rapport de Bossuet aux protestants», menée par
Madame Labrousse-Goguel alors chercheuse en histoire
au Centre national de la recherche scientifique qui stigmatise
le « côté dogmatique de la pensée » et « le manque
de sens critique»38 de Bossuet. Le qualificatif de «ceux-
ci » souligne bien comment une remise en cause des
contenus du spectacle revient en partie à une sortie du
«nous». À l'histoire produite par la municipalité de
Meaux lors du spectacle historique, «la communauté protestante
» répond par une autre histoire professée par une
chercheuse bénéficiant d'une légitimité nationale. Ainsi
l'histoire est ici utilisée pour redéfinir des filiations réelles
ou imaginaires (la «communauté protestante» est alors
présentée comme des huguenots) et les historiens et leurs
divers degrés de légitimité sont instrumentalisés par les
groupes sociaux en compétition, pour imposer une histoire
et des symboles identitaires à la ville. Le spectacle
historique, malgré lui, témoigne de la vivacité actuelle de
la coupure, interne aux Meldois de souche du centre-ville,
entre protestants et catholiques. Loin des perspectives initiales
de l'équipe municipale, cette guerre des histoires est
contournée par J. Lion: «Sans pour autant occulter un
34. «Le billet du Maire»,
Meaux, n° 47, octobre 1982, p. 3.
35. Ibid.
36. Terme employé par le journal
de Meaux, « Bossuet et les protestants »
Meaux, n° 48, novembre 1982, p. 5.
37. Bossuet, Histoire des variations
des Églises protestantes, 1688.
38. «Bossuet et les protestants»,
op. cit., p. 5.
39. «Le billet du Maire»,
Meaux, n° 47, octobre 1982, p. 3.
40. Entretien G. B., 20 décembre 1996.
41. Guillaume Briçonnet
(Paris 1472 - Esmans, Saône et Loire,
1534), erasmien et disciple de Lefèvre
d'Etaples, créa autour de celui-ci
un groupe d'humanistes religieux
(le cénacle de Meaux). Il souhaita
la Réforme de l'Église mais combattit
les thèses luthériennes.
42. Tableau de 1830, h/t, 259 x 325 cm,
Paris, musée du Louvre. Cette scène
est l'un des temps forts du nouveau
spectacle et elle est reproduite
en photographie sur les affiches
et la couverture du programme
de 1984 à 1989.
43. Il nous semble qu'il existe par pays
une « iconographie nationale »
que l'on pourrait définir comme
un corpus de tableaux régulièrement
utilisé pour illustrer des périodes
canoniques d'une histoire nationale
et qui jouerait le rôle «d'icônes»
historiques ou «d'icônes» nationales.
Il faudrait mener une étude
pour préciser ce corpus et la pertinence
de la notion aujourd'hui. En tous cas
le tableau d'Eugène Delacroix est
très certainement connu d'une immense
majorité des Français, par le biais
des anciens billets de 100 francs,
qui sans en connaître l'histoire
ou le peintre, associe sa disposition
graphique à un symbole national.
débat qui reste nécessaire et très actuel, si [...] le personnage
de Bossuet a donné lieu à des discussions parfois
vives, celles-ci auront permis de préciser cette notion de
patrimoine qui appartient à tous39.» Coûte que coûte, le
patrimoine doit être le «nous».
Lors des renouvellements du spectacle en 1984,1989 et
1995, l'équipe municipale ne fait plus appel à une commission
scénario et laisse l'initiative à S. G. puis à G. B.
pour inclure de nouveaux thèmes. La contrainte érudite
se desserre.
D'autres événements emblématiques de l'histoire de
Meaux sont mobilisés: une scène du spectacle, en 1984,
retrace la vie quotidienne au marché puis l'histoire du
Brie de Meaux est évoquée en 1990... autant d'objets qui
ne s'inscrivent pas dans l'historiographie locale, fort éloignée
de l'histoire sociale et économique. L'auteur de
l'histoire du Brie de Meaux confie que le «Brie de Meaux
n'est pas un objet d'histoire locale»40. Le spectacle
reprend l'objectif de la municipalité de créer un nouveau
symbole identitaire à la ville à travers la notoriété du Brie
de Meaux (concours du Brie de Meaux, participation
active à la mise en place d'une appelation d'origine
contrôlée (AOC) en 1981, création de la confrérie des
compagnons du Brie de Meaux en 1991).
Dès 1984, S. G. et C. B. soulignent la nécessité d'élargir
l'échelle historique du spectacle à une dimension nationale
pour intéresser un public plus large. Sont alors intégrées
des périodes canoniques de l'histoire nationale
reconstituées à partir de leurs épisodes locaux : les guerres
de religion avec le rôle de l'évêque meldois G. Briçonnet
qui fut l'un des instigateurs de la Réforme de France41, les
jacqueries et les épidémies de peste, la convention avec
un dialogue entre le député de Meaux et Robespierre...
Certaines scènes sont mêmes complètement déconnectées
de l'histoire locale comme le vote de la Déclaration des
droits de l'homme et du citoyen à l'Assemblée nationale.
Pour illustrer la période trouble de la Révolution, une
scène reconstitue le tableau d'Eugène Delacroix, «La
Liberté guidant le peuple»42, véritable symbole national
largement diffusé dans les manuels scolaires et sur les
billets de 100 francs de l'époque43. La fidélité de la reproduction
est saisissante: même disposition, mêmes postures,
mêmes costumes des personnages, mêmes fusils et
même barricade. Seul le décor change : le fond du
tableau laisse apparaître Notre-Dame de Paris alors que
le décor du spectacle reste la cathédrale de Meaux. Pour
la dernière mouture du spectacle, la majorité des thèmes
appartient à la chronologie historique nationale: la
Réforme, la Révolution française, l'Empire avec une
visite de Napoléon et la campagne de France de
février 1814, qui se déroula non loin de Meaux, avec un
traitement scénique insistant sur le froid, la fatigue, faisant
penser aux campagnes de Sibérie mieux connues du
public, la révolution industrielle, les expositions universelles,
la Guerre de 1914-1918, les années folles et le
french cancan avec le Moulin-Rouge... Ainsi les différentes
scènes du spectacle tissent systématiquement des
liens entre l'histoire de la ville et celle de la France et
l'histoire de Meaux devient un modèle réduit de l'histoire
nationale. «Cette évocation a pour objet, Mesdames,
Mesdemoiselles, Messieurs, de vous restituer quelques
moments importants parmi tant d'autres, vécus par notre
ville au calendrier de son histoire. S'ils coïncidèrent souvent
avec de grands événements nationaux auxquels nous
les avons liés, c'est parce qu'ils procédaient de la même
ambition sacrée, la conquête de la liberté. Des Vikings à
la Révolution, il aura fallu des siècles ajoutés aux siècles
pour que chutent les iniquités, que tombent des privilèges
La Liberté guidant le peuple © DR.
44. Prologue du spectacle « Meaux
en marche vers la liberté » de 1984
à 1989.
45. Anne-Marie Thiesse,
Ils apprenaient la France, Paris.
Éd. de la MSH, coll. «Ethnologie
de la France », 1997, Paris, pp. 56-63.
46. Note historique du programme
du spectacle « Le Chant de la Pierre »
1995-2(XX).
et que se brisent les chaînes de l'absolutisme44». L'histoire
mise en scène dans le spectacle valorise l'apport de
Meaux dans une chronologie historique noble et
mythique, l'épopée nationale vers la liberté. Le sens de
l'histoire meldoise se confond avec celui de l'histoire
nationale. Le spectateur est amené à croire qu'une partie
de l'histoire nationale s'est en quelque sorte dénouée à
Meaux. On retrouve ici un modèle classique de valorisation
d'un lieu autour de la constitution des petites patries
dans le régionalisme de l'entre-deux-guerres où les
manuels faisaient de l'histoire des petites patries une
miniature concrète de l'histoire de la grande45.
L'objectif est désormais de séduire un nombre croissant
de spectateurs, c'est-à-dire d'entrer en résonance
avec les prénotions historiques d'un public large. Au-delà
des murs de la ville de Meaux, l'échelle historique qui fait
sens est l'épopée nationale que chaque Français transporte
à travers sa socialisation scolaire et républicaine. Le
metteur en scène reproduit alors une vision stéréotypée
de l'histoire de France telle qu'elle se donne à voir par
exemple dans l'iconographie nationale et les manuels.
Pour renforcer les connexions entre le spectacle et un
public large, les organisateurs meldois calent leur manifestation
sur les grands rendez-vous de l'agenda politique
en intitulant le spectacle «Meaux en marche vers la
liberté», de 1984 à 1989, pour faire écho aux commémorations
à venir du bicentenaire puis «Meaux en marche
vers l'Europe», de 1989 à 1992, afin de célébrer l'entrée
annoncée de la France dans le Marché commun. Ainsi, les
organisateurs font varier la focale historique du spectacle
en fonction des ambitions de recrutement du public et la
focale thématique (l'Europe, les commémorations) en
fonction des chevaux de bataille de l'époque du parti
socialiste. Le premier spectacle, ancré dans l'histoire
locale, répondait à un objectif d'animation de la ville pour
un public local, les spectacles redéfinis autour de l'histoire
nationale et européenne ambitionnent de faire rayonner
la ville en dehors de ses frontières.
Après 1995, cette double évolution, recul du souci historien
et nationalisation de l'histoire locale se confirme.
G. B. fait parler Chateaubriand sur le perron de la cathédrale
et s'en justifie dans une note du programme :
«Madame Récamier et Chateaubriand ne sont certainement
jamais venus à Meaux et l'on doit cette scène à la
fantaisie de l'auteur et à sa prédilection pour ces deux
personnages46.» Cette «fantaisie d'auteur» reste bien
éloignée des canons de la scientificité historienne. G. B.
profite de son autorité - il est le président de «Meaux
Ville d'Art et d'Histoire» et président de la SLHB mais
aussi président de l'office du tourisme - pour mobiliser les
signes ostentatoires de la méthode historienne (notes de
bas de page, références bibliographiques, archives) pour
prendre «en historien» des libertés avec l'histoire: «Je ne
m'accorde pas d'écarts avec les sources. Avec l'histoire
oui. [...] Moi, vis-à-vis des historiens, je fais attention
quand même47. » Armé de l'honnêteté historienne, il
garantit auprès de ses pairs son appartenance aux mondes
de l'histoire locale et les prévient des écarts du spectacle
avec l'histoire, préservant d'autant le spectacle des critiques
des mondes érudits meldois. Il ne s'agit plus de
« recréer sous vos yeux l'histoire de notre ville » comme le
soulignait la plaquette du premier spectacle, mais bien
plus de conter «la fantastique épopée de Meaux» au cours
d'une «féerie historique» comme l'annonce la plaquette
de 1995. La fiction prend le pas sur le récit historique.
Inquiète de la baisse de la fréquentation au milieu des
années 1990, la municipalité a recours à une société de
communication pour relancer et rebaptiser le spectacle.
Le terme de spectacle historique banalisé, trop diffusé,
n'est plus mobilisateur. Il convient désormais de se redifférencier
pour refaire parler de soi. Le spectacle historique
à la fin des années 1990 commence sans doute à être
un genre en déclin comme a pu l'être le son et lumière à
la fin des années 1970. Les «produits culturels» connaîtraient
des cycles de vie comparables aux biens et services
avec l'amorçage, l'essor, la maturité puis le déclin48. La
politique culturelle est bien devenue une entreprise de
communication municipale.
Le contrôle de l'exégèse et des spectateurs clés
En dehors des historiens, la municipalité cherche à
contrôler d'autres spectateurs clés, les journalistes et les
ethnologues.
Le spectacle historique, une invention locale ?
En premier lieu, il importe de laisser le répertoire et les
modèles non locaux dans l'ombre des coulisses. En 1984,
l'association du spectacle historique souhaite réaliser un
tract publicitaire. La direction des affaires culturelles
envoie celui du spectacle de Moret-sur-Loing à son imprimeur
avec pour consigne de réaliser l'équivalent pour
47. Entretien avec G. B.,
20 décembre 1996.
48. Sur la notion de cycle du produit
voir Raymond Vernon, « International
Investment and International Trade
in the Product Cycle», Quaterly Journal
of Economies, mai 1966. De même,
on peut supposer que la dénomination
féerique n'est pas sans lien
avec la création, à quelques kilomètres
de Meaux, d'Eurodisney dont
les services culturels de la ville
souhaitent capter une partie
des visiteurs.
49. AM, 121 W5.
50. Extrait du dossier de presse de 1984.
Meaux. Quelques mois plus tard, le responsable du spectacle
de Moret-sur-Loing se plaint à l'OCAM du plagiat
de Meaux. Les Meldois nient complètement leur utilisation
de ce prospectus et répondent sèchement: «Il est
injurieux de dire que Meaux a copié Moret-sur-Loing
pour la réalisation du tract. Jusqu'à preuve du contraire,
la ville de Meaux possède suffisamment de talent pour
concevoir, si besoin était, un modèle de tract tout à fait
original49. » Reconnaître publiquement que la ville de
Meaux ait pu emprunter certaines pratiques à d'autres
spectacles, ce serait du même coup réduire le mérite créatif
et le génie inventeur de Meaux. En s'appropriant en
coulisse et en niant publiquement cette appropriation, la
municipalité accroît la perception créative et spécifiquement
meldoise du spectacle.
A contrario, les organisateurs valorisent les forces
locales impliquées dans le spectacle historique. Le prologue
du spectacle de 1982 à 1989 se termine sur ces mots:
« Regardez et écoutez. Ce que vous allez voir et entendre
est un travail local, avec des interprètes locaux. Ils y ont
mis tout leur cÅ“ur et toute leur âme ». Le dossier de presse
souligne les mérites du bénévolat: «Le spectacle fonctionne
grâce à plusieurs centaines de bénévoles Å“uvrant
sur scène et en coulisses. Tous ces participants sont aidés,
soutenus, encadrés par une équipe de responsables bénévoles.
Professeur, coiffeuse, directeur de Maison des
Jeunes et de la Culture, fonctionnaires, mère de famille,
secrétaires, inspecteur de police... Chacun d'eux a pris en
charge un secteur et met ses compétences et connaissances
au service du spectacle». Chacun aurait l'occasion de
réduire sa solitude et de briser l'anonymat dans cette
fusion bénévole où les frontières sociales tombent. Insister
sur le bénévolat, c'est du même coup souligner la forte
implication individuelle de chacun des figurants. Le bénévolat,
cette action non rémunérée et sans obligation, est la
preuve de l'adhésion populaire à la politique culturelle de
la ville. Le bénévolat donne une image valorisée de Meaux
où les élites guident la population dans des activités qui lui
correspondent: «Au-delà de la mise en scène, avec un
goût du risque peu commun, il [le directeur des affaires
culturelles] réussit à faire partager l'amour de la chose
bien faite et la passion du jeu. Ainsi, il réussit à former des
femmes et des hommes à des techniques jusque-là ignorées
par eux. Des bénévoles découvrent, apprennent et
assument aujourd'hui, des tâches souvent complexes
comme la lumière, le son, la pyrotechnie50. » Insister sur
l'amateurisme, c'est révéler le génie artistique des locaux
qui sans formation spécifique, sans expérience, mobilisent
autant de compétences et de créativité que des professionnels.
En 1982, le bénévolat et l'amateurisme sont deux
vecteurs essentiels pour faire du spectacle un événement
véritable de la culture locale et d'une politique de gauche.
Dès 1984, ils constituent aussi des arguments de vente des
billets du spectacle et de marketing politique pour projeter
à l'extérieur de la ville une image authentique, culturelle,
animée de Meaux et, comme le stipule le «rapport pour la
reconduction du spectacle» de 1984, pour faire de Meaux
une «capitale culturelle locale», c'est-à-dire concurrencer
les spectacles de Moret-sur-Loing et de Fontainebleau en
« maintenant une activité de création culturelle de qualité
entièrement réalisée par des forces locales» et «exister
culturellement au niveau national»51.
Le contrôle des spectateurs clés
Pour mener à bien cette promotion locale, l'association
du spectacle historique cherche à contrôler les journalistes.
D'abord confiées à l'équipe de la MJC, les relations avec
la presse sont ensuite prises en charge par une commission
à partir de 1984. Elle rédige un dossier dont le vocabulaire
est repris par la presse. Par exemple, le vocable de
«théâtre total» utilisé par Le Monde ou Le Quotidien de
Paris sont les mots mêmes de C. B. qui réinvestit le vocabulaire
de ses expériences de jeunesse dans le spectacle
historique. En proposant avec succès un vocabulaire noble
pour qualifier le spectacle, les organisateurs hissent
d'autant la légitimité perçue de leur prestation. Il s'en suit
une série d'articles très élogieux dans la presse locale et
nationale. De même, le maire de Meaux s'implique dans
ces relations publiques en rappelant à l'ordre les journalistes
locaux qui manquent à leur obligation de promotion
de la municipalité. En juin 1983, il s'étonne des faibles
retombées du spectacle auprès de la rédaction locale du
Parisien Libéré qui s'empresse alors de corriger le tir dans
l'édition du jour suivant52. Par ailleurs, le maire contacte
les télévisions, et invite les personnalités politiques locales
(conseillers régionaux, maires, députés, sénateurs de l'Est
de l'agglomération) et nationales (venues du ministre de
la culture Jack Ralite puis du directeur de cabinet de
Jack Lang et du secrétaire d'État Philippe de Villiers)
pour créer des événements autour du spectacle.
D'après le directeur des affaires culturelles, le spectacle
historique a été « créé pour intégrer des populations
51. «Rapport pour la reconduction
du spectacle » de la mairie de Meaux,
AM, 121 W4.
52. AM, 121 W 4.
53. Entretien avec C. B.,
le 29 novembre 1995.
54. La population de la ville a doublé
de 1950 à 1990 passant de 25000
à 48 363 habitants.
55. Sylvie Rouxel, Quand la mémoire
d'une ville se met en scène. Élude
sur la fonction sociale des spectacles
historiques : l'exemple de Meaux,
Paris, La Documentation française,
1995, quatrième de couverture et p. 210.
56. Les chiffres exposés dans
cette étude, S. Rouxel,
Quand la mémoire d'une ville..., op. cit.,
permettent de nuancer sa propre
analyse : si 37 % de la population
de Meaux est constituée d'ouvriers,
seulement 3 % des figurants sont issus
de cette catégorie. Les figurants
appartiennent aux couches sociales
plutôt aisées et cultivées de Meaux
du centre-ville. Leur composition
sociale souligne la forte
surreprésentation des professions
intermédiaires (45 % des bénévoles
pour seulement 17 % de la population)
et des cadres (13 % contre 8 %).
De l'aveu de la municipalité, pendant
longtemps le spectacle n'a connu aucun
figurant de couleur alors même
que la population politiquement
à intégrer est issue des rangs
de l'immigration.
57. C. B. in S. Rouxel.
Quand la mémoire d'une ville...,
op. cit., p. 11.
déracinées qui éprouvent un besoin d'histoire ». Le spectacle
«aide Meaux à trouver une identité, une tradition...
Le spectacle crée des racines. Ils sont quand même Français,
donc on enracine le lieu dans l'histoire de la
France53. » Le spectacle historique en professant une
leçon d'histoire aurait la fonction d'intégrer les populations
nouvellement arrivées en périphérie de la ville54.
On retrouve ce même discours dans les travaux d'une
étudiante ethnologue chargée en 1993-1994 par la municipalité
d'étudier le spectacle historique : « [II] contribue
à l'existence sociale et culturelle des participants tout en
créant une dynamique d'intégration locale, urbaine et
collective insoupçonnée», ou encore «même si les participants
du spectacle ne sont pas originaires de Meaux, le
spectacle est un moyen pour eux de se construire une
identité sociale et de participer à la vie de la cité55. » On
peut fortement douter des vertus intégratrices du spectacle
puisque peu de figurants et de spectateurs appartiennent
effectivement aux catégories populaires et il
conviendrait plutôt de parler de réenracinement des Mel-
dois de souche56. L'ouvrage de Sylvie Rouxel commence
par des remerciements de l'auteur aux deux protagonistes
principaux du spectacle, le metteur en scène et le
scénariste, qui, en retour, rédigent chacun une préface.
Le metteur en scène souligne qu'il «fallait la rigueur
d'une étude sociologique, l'objectivité du scientifique, la
passion du chercheur, la sensibilité de l'auteur pour parfaire
l'analyse sur la fonction sociale du spectacle57».
L'ethnologue et la municipalité ont partie liée et le chercheur
honore son contrat en servant de relais scientifique
pour parfaire le discours officiel. La rigueur et l'objectivité
prêtées à l'activité scientifique parce qu'elle est pensée
comme indépendante, sont ici instrumentalisées pour
servir les objectifs municipaux.
Que ce soit par facilité (les journalistes rédigent leur
article à partir du vocabulaire du dossier de presse), par
intérêt universitaire (l'étudiante en ethnologie obtient un
financement et une publication) ou par habileté politique
(l'internalisation des critiques historiennes), ces «professionnels
du discours » trouvent leur intérêt à cautionner la
signification du spectacle définie par la municipalité ou à
n'exprimer leurs critiques qu'en dehors de la scène
publique. L'espace social de la construction du sens est
suffisamment dégagé pour que l'exégèse du spectacle historique
repose sur les qualificatifs de «local», «bénévole»
et «citoyen».
Au terme de notre étude, nous constatons que la culture
locale consiste à importer et à exporter des modèles culturels
qui ont chacun un cycle de vie propre, avec une création
(1952 pour le son et lumière, 1978 pour le spectacle
historique), une institutionnalisation (la période 1985-1995
pour le spectacle historique), et un déclin (le son et lumière
à partir de 1970, et peut-être le spectacle historique
aujourd'hui). En analysant d'autres modèles (les confréries
vineuses et gastronomiques, les écomusées, les festivals
d'été, les carnavals...) à d'autres époques (la première moitié
du siècle avec les costumes folkloriques, les musées ethnographiques,
les prix littéraires régionalistes...), nous saisirions
comment les cultures locales sont à chaque
génération redéfinies par la rotation des modèles culturels.
Ces modèles uniformisent formellement les cultures
locales dont l'enjeu est moins la reproduction d'un passé
local que la redéfinition d'une image qui emprunte à la fois
au marketing et à la propagande politique pour essayer de
placer au plus haut la ville sur l'échelle contemporaine de
la notoriété. Nous prendrons par la suite l'hypothèse que la
diffusion de ces modèles descend la hiérarchie des villes
selon leur degré de notoriété et leur appartenance partisane,
les municipalités imitant les modèles culturels incarnant
leur idéologie politique des villes à notoriété supérieure
et se distinguant des villes à notoriété inférieure. Par
ce jeu de la différentiation, la vie culturelle nécessite un
constant renouvellement des anciens modèles voire la création
de nouveaux, exactement de la même manière que les
entrepreneurs économiques innovent dans de nouveaux
produits d'abord consommés par les classes supérieures et
ensuite par les couches populaires par un phénomène de
rattrapage58. Il est alors distinctif pour une ville de se porter
en amont d'un modèle qui lui permet d'endosser le rôle
de laboratoire local de la politique culturelle nationale.
Le contexte de municipalisation de la culture, sanctionnant
la «victoire» des notables sur les professionnels de la
culture, exacerbe la course à la notoriété entre les villes et
précipite l'innovation culturelle tout en usant plus rapidement
les modèles culturels. Le foisonnement depuis vingt
ans de nouvelles manifestations à teneur historique et
patrimoniale en est l'illustration. L'histoire offre suffisamment
de plasticité pour se choisir une filiation valorisée et
pour redéfinir son lieu. Elle se révèle un bon outil de marketing
politique. Au cours de ces vingt dernières années,
la culture municipale semble basculer d'une politique
sociale à une politique de communication.
58. On reconnaît ici la théorie
de la distinction de Pierre Bourdieu
ou encore la «théorie du rattrapage»
rendant compte de la diffusion
des biens de consommation.
P. Bourdieu, La distinction. Critique
sociale du jugement, Paris, Minuit,
coll. «Le sens commun», 1978.