Genèses
Belin

I.S.B.N.2701128625
174 pages

p. 164 à 173
doi: en cours

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no 41 2000/4

â–  Heinz Reif, Adel im 19. und 20. Jahrhundert. (Enzyklopädie deutscher Geschichte, Band 55) München, R. Oldenbourg Verlag, 1999, VIII-156 p.

Professeur d’histoire contemporaine à l’Université technique de Berlin et spécialiste de la noblesse allemande, Heinz Reif publie ici l’un des cents volumes de la collection Enzyklopädie deutscher Geschichte dont l’objectif est de fournir en de courtes synthèses l’état de la connaissance et de la recherche historiques sur des thématiques précises. L’ouvrage d’H. Reif répond parfaitement aux aspirations de la collection en ce qu’il propose un manuel didactique et une synthèse bien documentée de la recherche récente, mais représente aussi un livre jalon pour l’histoire de la noblesse allemande des xixe et xxe siècles (même si la période 1848-1914 est le centre de gravité des analyses). Sur 120 pages de texte, l’auteur livre en effet une vision renouvelée de l’histoire de la noblesse, comble de nombreuses lacunes et ouvre de nouvelles perspectives de recherche.
Prenant ses distances avec la thèse du Sonderweg et les analyses essentiellement politiques qui ont dominé jusqu’à ces dix dernières années l’historiographie de la noblesse prusso-allemande, H. Reif adopte une grille de lecture plus socioculturelle. Son point de vue est double. Premièrement, la question centrale est d’estimer comment, en tant qu’élite séculaire et culturellement fortement codifiée, la noblesse a répondu aux bouleversements de la société du « long xix e siècle » (parlementarisation, urbanisation et industrialisation, émergence de nouvelles professions et d’élites concurrentes). Pour ce faire, il dépasse le cadre analytique traditionnel déclin/maintien au profit d’un questionnement plus pertinent consistant à savoir où se manifestent les mouvements d’adaptation et d’innovation et les processus de blocage, quelles positions ont été conservées ou perdues, quelles directions ont été explorées ou négligées. Deuxièmement, profitant en cela des résultats récents de la recherche sur la Bürgertum, l’auteur place son analyse de la noblesse dans une constante mise en perspective avec la bourgeoisie. Sans « plaquer » une vision normative, le recours à cette comparaison permet de cerner les spécificités du groupe et ses invariants, ce que l’auteur définit par le concept d’Adeligkeit (nobilité). Il permet aussi de délimiter les rapprochements et les lignes de partage entre la noblesse et la bourgeoisie aussi bien sur le plan socio-politique (positions politiques, Connubium) que sur le plan culturel (organisation familiale, modes d’héritage, degré d’ouverture à la professionnalisation et de fusion en une élite « mixte »).
Signalons certains apports essentiels de l’ouvrage. Tout d’abord, une brève présentation des structures du groupe noble permet au lecteur de se représenter la diversité (statutaire, confessionnelle, régionale et économique) de la noblesse allemande trop souvent réduite aux seuls Junker prussiens. Remettant en cause bien des clichés, il montre aussi que loin de n’être qu’une classe passive et en perte de vitesse, la noblesse a su conserver ses positions foncières et s’ouvrir timidement à l’économie industrielle. Ensuite son étude tant quantitative que qualitative des secteurs professionnels met non seulement en lumière la concentration bien connue sur les bastions que représentent l’armée, l’administration et la diplomatie aux dépens des professions nouvelles, mais montre surtout qu’au sein de la noblesse la priorité est donnée aux positions lui assurant pouvoir et influence. Cette stratégie témoigne des limites de son intégration dans la société bourgeoise, qui se manifeste aussi par un monarchisme et un conservatisme politique certes divers dans ses formes d’expression mais venant bloquer la parlementarisation et la démocratisation du Reich. Le lecteur plus intéressé par la période postérieure à 1918 trouvera aussi quelques jalons sur les rapports peu connus entre noblesse et national-socialisme. Enfin une bibliographie de trois cent cinquante-cinq titres et un index thématique font de l’ouvrage une base de référence utile aussi bien à l’étudiant qu’au chercheur en histoire allemande. Quelques lacunes, imputables à l’état de la recherche, se font néanmoins jour : certaines thématiques (socialisation familiale et éducation, place des femmes, formes de vie et loisirs, rapports à la société rurale et à la religion) sont absentes, peu développées ou trop diluées dans le texte. Ceci minimise peu, cependant, la valeur de la synthèse novatrice d’H. Reif dont les conclusions sont valables non seulement pour l’histoire de la noblesse mais aussi pour celle des élites allemandes des xixe et xxe siècles.
Thierry Jacob

â–  Christian Gerlach, Kalkulierte Morde. Die deutsche Wirtschafts– und Vernichtungspolitik in Weiß-rußland 1941-1944, Hamburger Edition, 1999, 1231 p.

Aux confins de l’Ukraine et des pays Baltes, entre la Prusse orientale et la Russie moscovite s’étend la Biélorussie, terre de taïga et de marécages, de cultures extensives sans spécialité industrielle marquée qui, malgré son manque d’intérêt stratégique évident, compta parmi les plus dévastés des champs de bataille de la Seconde Guerre mondiale. C’est ce contraste entre faible intérêt stratégique et dévastation qui constitue l’un des points de départ de l’enquête consignée dans la thèse de Christian Gerlach, orientée dans deux directions. Se concentrant sur la politique économique allemande en Biélorussie, il a d’abord tenté de comprendre la corrélation existant entre conjoncture économique locale et meurtre de masse. Il décrit ensuite minutieusement les politiques d’extermination mises en place par les nazis, politiques tournées essentiellement contre les communautés juives et les prisonniers de guerre soviétiques.
Prévoyant de laisser « la Wehrmacht se ravitailler sur le pays » durant la campagne de Russie, les occupants planifièrent une famine massive, devant coûter la vie à des millions de Russes. Le but de la politique économique allemande en Biélorussie, déterminée essentiellement par des impératifs de ravitaillement et de logistique, consistait à « désurbaniser et désindustrialiser » le pays et à gagner des terres cultivables au détriment des populations locales. C. Gerlach décrit alors une politique économique aux conséquences catastrophiques, achoppant cependant sur l’irréalisme d’un « Plan famine » (Hungerplan) impossible à mettre en pratique, ne serait-ce qu’en raison des risques d’épidémies et de l’ampleur de la désorganisation économique engendrée par la famine. L’occupant modifia sa politique de ravitaillement, affamant les Biélorusses sans les laisser mourir de faim, ne distribuant que le strict minimum pour que la population puisse faire office de main-d’œuvre servile. Restée de bout en bout prédatrice, la politique économique nazie en Biélorussie y avait cependant de toutes autres conséquences que dans les territoires occupés d’Europe occidentale.
En effet, l’une des spécificités du pays est la présence de communautés juives très nombreuses, tant urbaines que rurales. C. Gerlach montre très précisément que les choix logistiques nazis induisaient l’acceptation dès le printemps 1941 par la Wehrmacht et les instances étatiques de l’anéantissement par la faim d’une grande partie de ces communautés. Les Allemands conquièrent durant l’été une Biélorussie dévastée par les combats. Son potentiel industriel a été gravement atteint, il y règne un chômage très important. Ne sachant que faire d’une main-d’œuvre à leurs yeux inutile, refusant de la nourrir, les Allemands entreprennent en septembre 1941 l’extermination systématique des communautés juives, les anéantissant en de grandes fusillades, commençant par celles des grands ghettos organisés lors de la conquête. La corrélation entre problèmes de ravitaillement et opérations meurtrières de grande envergure est assez étroite pour que C. Gerlach affirme la conjonction entre racisme antisémite et facteurs logistiques dans le déclenchement du génocide. Les Juifs biélorusses sont exterminés à l’exception de quelques milliers d’artisans et d’ouvriers qualifiés, épargnés momentanément par une administration locale dont l’une des obsessions consiste à tenter de remplacer ces « Juifs de labeur » par des travailleurs russes et à s’en débarrasser ainsi le plus rapidement possible. La même conjonction de facteurs logistiques et de présupposés raciaux préside à l’extermination des prisonniers de guerre soviétiques, que l’administration allemande laisse mourir de froid, de faim et de maladie dans des camps sans baraquement, se contentant durant l’hiver 1941 d’empêcher la propagation des épidémies de typhus en exécutant les malades.
À l’automne 1941, la Biélorussie est le théâtre d’un paroxysme de violence dirigé en premier lieu contre les Juifs et les prisonniers de guerre, mais qui, déjà, n’épargne pas la population locale, particulièrement ces réfugiés et ces errants affamés, fusillés par centaines par l’Einsatzgruppe B, les bataillons de police et les unités de la Wehrmacht chargées de « sécuriser » à l’arrière du front. C. Gerlach décrit d’ailleurs la collaboration entre ces trois acteurs principaux dans la mise en place du génocide, collaboration étendue à toutes les administrations locales, comme ces « bureaux du travail » (Arbeitsamt) établissant avant les grandes fusillades des listes de Juifs chômeurs, main-d’œuvre inutile destinée à l’extermination immédiate. Quand, en 1942-1943, les groupes de partisans pro-soviétiques deviennent un danger significatif, ces trois acteurs prennent en charge la lutte contre eux, créant des zones interdites, déplaçant les populations russes, fusillant les hommes valides, brûlant par centaines des villages, maisons et habitants compris. Dans la lutte contre les partisans, la violence se fait plus protéiforme encore, dirigée cette fois presque autant contre les paysans russes que contre les dernières communautés juives annihilées à l’occasion de grandes opérations de traque des partisans. À l’été 1944, l’effondrement du Groupe d’armée Centre entraîne la libération de la Biélorussie. Le bilan des trois années d’occupation allemande est effroyable : 2,2 millions de morts sur quelque 10 millions d’habitants, un pays exsangue, des villes, comme Minsk ou Mogilev, détruites de fond en comble.
Tout au long des 1 200 pages de sa thèse, C. Gerlach décrit ainsi avec une précision anatomique les mécanismes factuels conduisant les autorités nazies à mettre en œuvre le génocide. Il a mobilisé dans cette optique un appareil archivistique et bibliographique impressionnant, au service d’une administration de la preuve d’une complexité et d’une technicité inusitées jusqu’alors. Il livre ainsi une somme monumentale sur un territoire qui fut l’un des lieux de la violence maximale contre les civils. Un livre qui fait date.
Christian Ingrao

â–  Thierry Fillaut, Véronique Nahoum-Grappe, Myriam Tsikounas, Histoire et alcool, vol. 2, Préface d’Alphonse d’Houtaud, Paris, L’Harmattan, coll. « Logiques sociales », 1999, 220 p.

Ce livre, à l’instar du premier volume Sciences sociales et alcoologie paru en 1995, se présente comme une contribution des sciences sociales à l’alcoologie, domaine de recherche centré sur la compréhension des comportements « d’addiction ». Le premier volume appréhendait les toxicomanies dans leur multiplicité de formes et de produits. Le présent ouvrage, intitulé Histoire et alcool, entend apporter un éclairage historique sur la question du boire et de l’alcool, et vise tant les chercheurs en sciences sociales que les professionnels de la santé. Les trois contributions de ce livre se penchent sur la signification sociale du boire et de l’ivresse en France, de la fin de l’Ancien Régime à la Troisième République. Dans un pays à forte tradition vinicole, le soutien du marché intérieur des boissons alcooliques se trouve aux prises avec des enjeux sociaux tour à tour politiques, économiques et médicaux, mobilisant philanthropes et économistes sociaux, pouvoirs publics et professionnels de la filière, hygiénistes et médecins. L’ouvrage conclut à la capacité tardive de la médecine à hisser la question de l’alcoolisme au rang des problèmes de santé publique.
Le volume débute par une contribution sur le thème de l’ivresse dans la pensée sociale sous l’Ancien Régime. Soulignant la nécessité d’un travail de mise au jour des catégories de description et du lexique du boire, qui ignore encore le terme « alcool », Véronique Nahoum-Grappe démontre le caractère fortement individualisé de la problématique du boire dans les discours moraux, médicaux et théologiques. Le développement, au tournant du xixe siècle, des enquêtes médicales sur les comportements de consommation amorce la lecture d’un « boire collectif » attribué à l’essor des alcools industriels, et augure des représentations associées à « l’alcoolisme » comme fléau social.
Le second texte examine le mutisme des historiens contemporains au xixe siècle sur la question du boire, devenue l’apanage des médecins et des économistes sociaux. Après un détour par les conditions de constitution de la discipline historique, produisant des historiens « plus soucieux d’exalter les puissants que les humbles », Myriam Tsikounas analyse finement les relectures critiques faites par Louis Blanc, Etienne Cabet, Jules Michelet, Hypolyte Taine et Daniel Halévy des enquêtes sociales sur l’ivresse ouvrière et montre en quoi leurs propres écrits sur l’alcool entendent se démarquer de la doxa hygiéniste et ce faisant, réhabiliter les pratiques populaires du boire.
Dans la dernière contribution, Thierry Fillaut dresse l’échec de l’action antialcoolique des pouvoirs publics sous la Troisième République, confrontés à la montée des mouvements de tempérance et à la pression des alcooliers. Si le législateur encadre de plus en plus la consommation d’alcool, il se garde bien de faire entrave aux intérêts économiques de la filière. En cette période d’incertitudes politiques, le renforcement du discours antialcoolique obéit surtout à des objectifs de contrôle social. Il s’agit, selon l’auteur, d’obtenir l’adhésion aux valeurs dominantes, poursuivant moins l’éducation sanitaire des buveurs que leur éducation morale.
Le lecteur consultera avec intérêt la bibliographie exhaustive proposée en fin d’ouvrage. Recensant systématiquement les articles de quatre périodiques (les Annales d’hygiène publique et de médecine légale, la Réforme sociale, la Revue des deux mondes, la Revue d’hygiène et de police sanitaire), ces éléments de bibliographie parachèvent le cheminement pédagogique proposé tout au long de l’ouvrage.
Anne Lhuissier

â–  Jean Peneff, Les malades des urgences. Une forme de consommation médicale, Paris, Métailié, coll. « Sciences humaines », 2000, 190 p.

Avec ce livre, Jean Peneff poursuit l’analyse de l’univers hospitalier entamée avec L’hôpital en urgence (publié en 1992). Il ne s’agit plus de « valoriser l’observation directe comme méthode sociologique », même si l’usage en est toujours revendiqué, ni de décrire l’organisation et la division du travail au sein des services d’urgence et de réhabiliter le travail du personnel subalterne très souvent délaissé par la sociologie médicale. L’auteur étudie cette fois une population de malades, enquêtée au sein de trois services d’urgences d’hôpitaux publics parisiens (Beaujon, Ambroise Paré, La Pitié-Salpétrière). Qui sont ces malades ? Qu’est-ce qui les différencie de la clientèle ordinaire de la médecine de ville et des différents secteurs publics et privés de la médecine ? Quelles relations ont-ils avec le monde médical ? Par opposition aux « sondages rapides », « aux entretiens, aux questionnaires stéréotypés », il est d’abord question « d’accumuler des données nouvelles, des études de cas, [de] rencontrer des patients […] ». Il est alors possible de comprendre leur point de vue d’usagers de la médecine, leurs attentes et leurs comportements face aux organisations médicales, sans s’en tenir aux discours des professionnels de santé, ni à la conception patrimoniale de la santé et aux demandes de salut exprimées par les membres des catégories sociales bourgeoises et petites-bourgeoises. Par-delà les « urgences vitales », les cas extraordinaires qui, « exaltants » ou « répulsifs », retiennent toute l’attention des médias, « la consultation du tout venant » est une forme particulière de consommation médicale. Elle est « devenue une chose ordinaire, un phénomène de masse, révélateur des évolutions récentes dans le rapport à la médecine et à la maladie » et son étude permet de réfléchir aux « problèmes de santé », aux « rapports de la médecine et de l’État, de la Sécurité sociale et de ses usagers ».
La première partie du livre, la plus courte, esquisse « une histoire des urgences et de leur organisation ». « Histoire abrégée », elle laisse le lecteur sur sa faim dans la mesure où elle n’illustre guère la rigueur et la minutie que l’auteur défend lorsqu’il s’agit de l’observation directe. La deuxième partie (« Urgences et démocratie ») aborde l’analyse du marché des soins en urgences. Elle insiste sur la difficulté à objectiver les caractéristiques des utilisateurs. Une attention particulière est portée aux lieux de rencontre entre « usagers » et « professionnels », notamment les salles d’attentes. Les troisième et quatrième parties de l’ouvrage, plus développées, décrivent les caractéristiques des malades, leurs plaintes et leurs angoisses. Elles sont centrées sur trois catégories de personnes qui ont recours aux urgences, « jeunes », malades « d’origine étrangère » et personnes qui manifestent « des signes d’angoisse, de dépression, connaissent un problème psychiatrique […] », parmi lesquelles un grand nombre de femmes. L’étude du registre des entrées comme celle des plaintes écrites permet de parfaire la connaissance du point de vue des usagers.
Dans la conclusion, l’auteur renoue avec les préoccupations exprimées au début du livre. Parce que la santé est « extensible à l’infini », elle « n’a d’existence que par la forme que lui donnent les luttes entre professions, groupes, classes pour faire prévaloir leurs conceptions et leurs intérêts ». La structuration de l’offre de soins génère des formes spécifiques de consommation médicale. Malgré les médiations institutionnelles (par exemple le fait que l’offre locale s’adresse à toutes les populations a priori) qui en masquent le caractère de classe, la gestion de la santé est productrice d’inégalité : dans la mesure où « les besoins de conseils, de consultations et de biens médicaux deviennent des produits de consommation comme les autres, la hiérarchie sociale et les rapports de classe déterminent le niveau d’accès aux biens du marché ». En refermant ce livre, le lecteur peut conclure que trop d’analyses ne sont qu’esquissées. Mais le chercheur y trouvera une incitation à se mettre au travail, tant l’ouvrage apparaît comme « un maillon dans une chaîne » : « Beaucoup de ses thèmes sont des friches pour de possibles repreneurs ».
Christophe Gaubert

â–  Liane Mozère, Michel Péraldi, Henri Rey (éd.), Intelligence des banlieues, Paris, L’Aube, 1999, 171 p.

L’abondante littérature qui s’est développée depuis une quinzaine d’années sur les banlieues a surtout mis l’accent sur la désorganisation, l’anomie et le déficit de citoyenneté. Pour se démarquer de cette approche, un programme de recherche financé par le Plan urbain a été lancé en 1992. Son objectif était d’inciter les chercheurs à porter un regard différent sur les banlieues, en s’intéressant aux pratiques et aux usages, au fonctionnement plutôt qu’aux dysfonctionnements. L’ouvrage Intelligence des banlieues présente les résumés de quatorze recherches menées dans le cadre de ce projet, précédés de trois articles de synthèse de Liane Mozère, Michel Peraldi et Henri Rey.
Le changement de regard auquel appelait ce programme, se traduit notamment par le choix d’objets de recherche originaux. Certes, la plupart des enquêtes portent sur les quartiers « en développement social urbain », ces territoires définis et délimités par les pouvoirs publics dans le cadre de la politique de la ville. Mais il ne s’agit ni d’en faire la description dans les termes de l’action publique (recension des handicaps, analyse des dysfonctionnements), ni de faire une évaluation de cette politique. L’étude du quartier se fait le plus souvent « d’en bas » et par des entrées diverses et originales. Les chercheurs ont pris comme point de départ une famille (« Étude ethnosociologique d’une famille originaire des Aurès installée à la cité des 4 000 à La Courneuve ») ; une usine (« Mémoire et quartiers populaires sensibles : étude de cas de l’« archipel Peugeot » de la région industrielle Montbéliard-Muhlouse ») ; des acteurs présents sur le quartier (« Cité des citoyens et communauté paroissiale : catholicisme et nouvelles formes de gestion de l’espace dans les quartiers de développement social ») ; ou encore des pratiques associatives (« Sociabilités sportives et formes de citoyenneté des jeunes dans ·les zones DSU : le cas de deux quartiers DSU dans l’agglomération lyonnaise »).
L’intérêt de ces recherches réside dans leur analyse fine des relations entre habitants et territoires. Relations ambivalentes, marquées à la fois par l’attachement et le rejet. L’étude sur une famille de La Courneuve, en retraçant les trajectoires individuelles, en mettant à jour la mémoire du lieu, fait comprendre comment « des êtres humains peuvent aimer un espace qui nous paraît inhumain ». L’ambivalence provient également de la pluralité, de l’enchevêtrement des territoires. La recherche sur les pratiques sportives dans l’agglomération lyonnaise montre « qu’il n’y a plus de rapport d’équivalence entre l’identité collective et un territoire ». La territorialité est adaptative, changeante : les jeunes, loin de se cantonner à « leur » territoire sont de véritables urbains, capables de se déplacer sur des terrains lointains, étrangers. Nombre de ces recherches, en décrivant les réseaux multiples qui relient les quartiers et le reste de la société, mettent ainsi à mal l’idée d’une séparation entre ceux du « dehors », relégués dans les quartiers d’exil, et ceux du « dedans », vivant dans une société intégrée.
C’est en empruntant à Gilles Deleuze et Félix Guattari le concept de déterritorialisation que L. Mozère décrit le double mouvement d’ancrage et de délocalisation qui marque les territoires. De ces recherches, les quartiers émergent comme des refuges possibles, des lieux où se nouent des contacts et des échanges multiples, où la sociabilité est intense. Il ne s’agit pas pour autant de ressusciter l’image du « village dans la ville », du quartier populaire chaleureux et autonome. Pour L. Mozère, il y a bien toujours des formes de déterritorialisation à l’œuvre, des « voies de sortie », des « déprises identitaires » : les pratiques des acteurs excèdent, débordent et les frontières des quartiers et les politiques de développement social urbain.
On pourra discuter la volonté éditoriale de ne publier aucune recherche dans son entier (il est parfois difficile, quand les résumés sont très courts, d’apprécier véritablement la recherche). Mais il faut saluer la conviction qui fonde cet ouvrage, parfaitement résumé par son titre : les recherches sur les banlieues ne gagneront en intelligence que dans la mesure où elles en verront dans l’objet même qu’elles étudient. Il ne s’agit pas seulement de restituer la parole et les pratiques des acteurs, mais aussi d’en montrer la complexité. C’est ce que Loïc Wacquant, citant un passage d’Everett C. Hughes sur les « institutions bâtardes », incite à faire pour les ghettos des États-Unis : « quelles qu’elles soient et quels que soient leurs points communs, ces entreprises bâtardes doivent être envisagées non pas simplement comme des écarts pathologiques par rapport à ce qui est juste et bon, mais comme des éléments constitutifs de l’ensemble du système des activités et des entreprises humaines. On doit les considérer de plus comme un ordre de phénomènes permettant d’observer le déroulement des processus sociaux, les mêmes peut-être que ceux qui prennent place dans les institutions légitimes ».
Sylvie Tissot

â–  Gérard Mauger, Claude F. Poliak, Bernard Pudal, Histoires de lecteurs, Paris, Nathan, coll. « Essais & recherches », 1999, 446 p.

Cet ouvrage imposant présente une étude approfondie des usages sociaux de la lecture à travers l’analyse d’une quinzaine d’« Histoires de lecteurs », qui prend en compte les rapports existant entre itinéraire de lecteur et trajectoire biographique. L’échantillon étudié est circonscrit aux ressortissants de la génération de mai 68. Les études de cas sont regroupées dans trois parties qui correspondent à trois axes d’analyse différents.
La première partie concerne « les bibliothèques de la génération de mai 68 » et « focalise l’attention du lecteur sur les rapports entre pratiques de lecture et appartenance de génération ». Les enquêtés ont en commun leur engagement politique d’extrême-gauche à la fin des années soixante et au début des années soixante-dix. À travers les cas d’un consultant aux lectures efficaces, ou d’un garde forestier féru de philosophie, celui d’une styliste de mode qui s’est mise à la lecture lorsque « tout allait mal », ou d’un couple d’autodidactes, il apparaît que les lectures de prédilection de ces soixante-huitards sont la philosophie, la psychanalyse, la poésie et l’histoire et qu’elles vont souvent de pair avec un projet d’écriture. Ce type de lecture n’est pas non plus sans rapport avec les « entreprises de salut éthico-politique » auxquelles ces personnes ont appartenu et qui répondaient à une demande de vision du monde, de prophétie et de guide pratique. La seconde partie du livre concerne les rapports entre pratiques de lecture et position occupée dans la division du travail. Elle met en perspective l’opposition entre les deux domaines d’usage de la lecture que sont « le monde des choses matérielles » et « le monde des choses humaines ». Ainsi, les lectures professionnelles d’un couple d’agriculteurs-viticulteurs, prises dans le projet de mise en valeur du domaine familial, se distinguent des lectures littéraires d’un couple de professionnels de la lecture. Aux lectures utiles des uns s’oppose le plaisir esthétique et le goût de transmettre le plaisir de lire des autres. La troisième partie s’intéresse aux rapports entre pratique de lecture et position occupée dans l’espace social selon le sexe, introduisant à cette occasion la distinction entre univers domestique et monde du travail. Notons que l’étude menée auprès de deux familles « des fractions dominantes des classes dominantes » (soit un couple de la grande bourgeoisie et un autre d’aristocrates) permet de relever qu’une « faible lecture » peut les caractériser, et de formuler à ce propos plusieurs hypothèses explicatives, qui intègrent la position différenciée des hommes et des femmes – en particulier la valorisation de la force physique et de la virilité, du côté des hommes, la dévalorisation du livre devenu objet ordinaire avec la démocratisation scolaire, du côté des femmes. Les autres cas analysés nous enseignent que la distribution sexuelle stéréotypée des pratiques de lecture ne semble guère moins prégnante aujour-d’hui qu’hier.
De l’analyse croisée des itinéraires de lecteurs et des trajectoires biographiques menée sur un échantillon d’une quinzaine d’individus nés entre 1945 et 1955, les trois sociologues ont dégagé une analyse socio-historique des lecteurs et une typologie des usages sociaux de la lecture. Il apparaît que « l’itinéraire individuel de lecture, bien loin d’être indépendant de la trajectoire biographique en est un des modes d’effectuation et que chaque trajectoire biographique ne fait que dessiner un ensemble de possibilités et d’impossibilités lectorales ».
Interrogé sur France culture à propos de ce travail, Gérard Mauger reconnaissait s’être « fait plaisir » en choisissant d’enquêter auprès de la génération issue de 68 qui est la sienne et celle de ses confrères. On peut dire que ce plaisir est partagé par le lecteur de ces « Histoires de lecteurs ». L’analyse sociologique, rigoureusement menée est en effet relayée par des histoires personnelles qui se lisent presque comme des nouvelles. En ce sens l’une des ambitions de ce livre est atteinte puisqu’il offre au lecteur l’occasion de réfléchir sur sa propre histoire de lecteur en même temps que lui sont proposés des outils théoriques susceptibles d’être utilisés en sociologie de la lecture ou de l’écriture, deux pratiques souvent concomitantes.
Emmanuelle Callac
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