2000
Genèses
Dossier
Comment décrire les transactions
Florence Weber
Genèses a déjà accueilli en 1996 un dossier consacré à l’ethnographie économique
[1]. La diversité des thèmes qui y étaient abordés ne masquait pas l’unité de la démarche : partir d’observations précises, sur un ou plusieurs terrains d’enquête, pour questionner des formulations d’économistes ou, si l’on veut, analyser
de biais quelques points clé de la théorie économique : la formation des prix lors de transactions marchandes sur des objets de seconde main ; les relations patron/salariés/syndicats et la fixation des salaires et primes ; la décision de cultiver ses propres légumes sous contraintes de revenus, de temps et de surface ; l’importance des représentations, savantes et indigènes, pour le fonctionnement de différentes places de marché.
La démarche ethnographique reste au cœur de ce nouveau dossier. Mais elle s’applique à présent à un objet unique : la transaction, et plus spécifiquement encore la transaction dans laquelle intervient une contrepartie monétaire.
Comment décrire une transaction ? Décrire : c’est l’obsession de l’ethnographe comme celle de l’historien. Avant d’interpréter, d’analyser, d’expliquer, il faut décrire – c’est-à-dire découper – un « atome » dans la complexité de la réalité sociale.
Décrire en ethnographe, c’est, de plus, tenir compte des « catégories indigènes » grâce auxquelles les protagonistes pensent et agissent, c’est tenir compte non seulement de ce qu’ils font, mais de ce qu’ils croient faire.
Les quatre articles réunis ici répondent, chacun à sa façon, à la même question ethnographique : comment décrire une transaction monétaire ? Jean-Pierre Hassoun se saisit d’un « haut lieu » de la modernité financière, le marché des produits dérivés tel qu’il fut organisé à la Bourse de Paris de 1986 à 1998. Ici toutes les transactions relèvent de plein droit d’une des branches les plus « pointues » de la science économique : la physique des interactions boursières, la « science financière » dans toute sa grandeur. En bon ethnographe, J.-P. Hassoun ne se laisse pas fasciner par l’ambiance de la Bourse ni par les montants colossaux sur lesquels portent les transactions. Grâce à une longue présence sur le terrain et grâce à une étude approfondie des surnoms en vigueur dans ce milieu professionnel, J.-P. Hassoun découvre ici la sociabilité professionnelle qui permet aux opérateurs d’être efficaces et qui transforme un dispositif institutionnel sophistiqué en milieu de travail. On atteint ici, « au cœur des marchés financiers », la densité des relations et la hiérarchie de fait (et non de droit) qui permettent à la « machine-Bourse » de fonctionner. J.-P. Hassoun a découpé, dans la masse des transactions monétaires, la série des menues transactions langagières qui, peut-être, rend compte d’une portion des fluctuations du marché des produits dérivés.
Elsa Faugère travaille sur l’économie et la coutume en pays Kanak. C’est aussi en ethnographe, forte d’un terrain de longue durée et d’une observation minutieuse de multiples transactions, marchandes et coutumières, qu’E. Faugère analyse un paradoxe d’une grande portée descriptive. Comment se fait-il que des relations coutumières, que tout oppose à des relations marchandes, fassent intervenir l’argent de façon aussi massive ? Pour comprendre, il faut d’abord laisser provisoirement de côté le fait que l’argent est un moyen de paiement ; il faut également porter attention aux catégories indigènes : chaque « transfert monétaire » a un nom différent selon sa signification coutumière ; il faut enfin reconstituer la chaîne des interactions qui donne son sens à chacun de ces transferts. On découvre ainsi qu’une transaction est, comme toute interaction, susceptible d’être découpée de plusieurs façons et pour plusieurs usages. Toute interaction peut être analysée pour elle-même, indépendamment de son contexte relationnel ; elle est ensuite agrégée à des interactions analogues : c’est ce que font la plupart des économistes et des statisticiens. L’interaction est alors mise en rapport, comparée, avec d’autres interactions, ce qui autorise à raisonner sur des séries. Mais une transaction, comme toute interaction, peut être replacée dans son contexte : le transfert monétaire apparaît alors comme une réponse rituelle, codifiée et obligatoire, dans une situation où sont en jeu des relations interpersonnelles, à préserver, à détruire ou à transformer.
Ces deux articles portent sur des transactions bien « cadrées », par des institutions officielles dans un cas, par la « coutume » et ses gardiens dans l’autre. Elles font intervenir des dizaines voire des centaines de participants qui partagent tous la même interprétation des événements en cours. C’est ce qu’indique l’existence d’un vocabulaire spécialisé, compris par tous les participants, qui différencie les partenaires selon leur place dans la transaction et qui distingue différentes étapes de la transaction. Cette absence complète d’ambiguïté constitue le point commun à ces deux types de transaction que tout semblait pourtant opposer.
Au contraire, Marie Cartier travaille sur une transaction anodine et passionnante à la fois qui se caractérise par la multiplicité des interprétations disponibles pour ses partenaires : l’échange, une fois l’an, d’un « calendrier des Postes » offert par le facteur, au domicile des résidents, qui « donnent la pièce » en même temps qu’ils acceptent le calendrier. M. Cartier reconstitue, autour de ce minuscule événement, toute la série des interprétations possibles, autrement dit toute la série des contextes dans lesquels l’échange prend son sens. Histoire des almanachs avant l’apparition du « calendrier des Postes » ; lutte entre la Direction et les facteurs pour imposer ou retirer ce « privilège » de l’agent subalterne ; histoires de quartiers, histoire de « tournées », espace de travail de facteurs ; histoire des liens, des proximités, des oppositions, des malentendus, entre tel facteur et tel client ; chaîne de commercialisation des calendriers… Au-delà même de l’intérêt d’une telle recherche pour comprendre les transformations des services publics, du rapport au territoire, du rapport à la Nation et d’une culture partagée (il y a peu, quel foyer n’avait pas « son » calendrier des Postes ?), le travail de M. Cartier se présente comme un « exercice de style » à la Queneau et donne une bonne idée de la palette interprétative que tout ethnographe tient à sa disposition, et qui lui permet de rendre compte des significations d’un tel événement pour ceux qui y participent.
Je ne reviendrai pas sur mon propre article, qui clôt le dossier, sinon pour dire que cet exposé pédagogique vise surtout à clarifier les concepts de la tradition anthropologique (échange, rite, relations personnelles, dette, potlatch, kula…), sans chercher l’originalité mais en donnant quelques « vignettes » ethnographiques en guise d’exemples pour faciliter la tâche au lecteur. Il me semble en effet que, sur un thème comme celui-ci – l’échange, le don, le marché, la transaction – l’heure est au dialogue entre histoire, économie, sociologie et anthropologie. Dialogue qui sera fécond ; mais il y manque encore des outils de circulation des traditions et des savoirs, un appareillage pédagogique en quelque sorte. J’ai bon espoir que les années à venir combleront cette lacune : dictionnaires, encyclopédies, textes choisis, voilà ce dont nous avons besoin aujourd’hui.
[1]
Bien que ce texte n’engage que son auteur, il me faut rappeler la chaîne des lectures et des discussions qui m’ont amenée à préparer ce dossier et à le présenter dans ces termes : je dois à Hervé Sciardet l’idée de « séquence de transactions » – que l’on pouvait déjà trouver dans le beau texte d’Edward P. Thompson sur le charivari. Je dois à Robert Salais d’avoir compris une partie des enjeux entre économistes dans lesquels sont pris, à leur corps défendant, sociologues et ethnographes. Je dois à Jérôme Gautié des clarifications inappréciables concernant l’histoire de l’économie et la philosophie sociale qui sous-tend la démarche économique. L’atelier « commerce », au Laboratoire de sciences sociales (ENS/EHESS), a été le cadre de discussions enrichissantes, notamment avec Maris-France Garcia, Olivier Godechot, Michèle de la Pradelle, Alain Quemin, Pierre Saunier, Alain Tarrius. Enfin, la lecture d’articles récents de Viviana Zelizer m’a aidée à prendre confiance pour monter ce dossier : j’y trouvais, sous une alerte plume américaine, confirmation de nombre de mes intuitions.