Genèses
Belin

I.S.B.N.2701128625
174 pages

p. 5 à 40
doi: en cours

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Dossier

no 41 2000/4

2000 Genèses Dossier

Le surnom et ses usages sur les marchés à la criée du Matif

Contrôle social, fluidité relationnelle et représentations collectives  [*]

Jean-Pierre Hassoun Jean-Pierre Hassoun, chercheur au CNRS (Laboratoire d’anthropologie urbaine). Il a d’abord travaillé sur le changement social en situation de migration. Il a publié de nombreux articles et un livre Hmong du Laos en France. Changement social, initiatives et adaptations (Puf, 1997). Ses travaux actuels portent sur les logiques sociales et culturelles qui traversent les marchés financiers et les relations marchandes en général. Il est l’auteur de « Trois interactions marchandes hétérodoxes sur les marchés à la criée du Matif. Rationalité locale et rationalité globale », Politix, nËš 52, 2000 et, en collaboration avec Olivier Godechot et Fabian Muniesa, « Volatilité des postes. Professionnels des marchés financiers et informatisation », Actes de la recherche en sciences sociales, nËš 134, 2000.
À partir d’une enquête ethnographique conduite sur les marchés à la criée du Matif (Marchés à terme international de France) localisés au palais Brongniart (Paris) en 1997-1998, l’hypothèse a été faite que l’étude systématique des surnoms et de leurs usages pouvait contribuer à apprécier la place des facteurs sociaux dans le fonctionnement de ce type de marchés ainsi que le degré d’autonomie sociale et culturelle des populations directement impliquées dans leur fonctionnement. L’examen des motivations et des champs lexicaux permet de mettre en lumière des représentations collectives locales centrées sur les pratiques professionnelles mais aussi sur un imaginaire social de génération à travers de nombreuses références à la « culture-médias ». En conclusion, l’auteur insiste sur la fluidité relationnelle que le surnom illustre, mais aussi sur la créativité qu’il peut représenter pour les populations travaillant dans l’espace physique et social de ces marchés. The starting point of this article was an ethnographic study conducted in 1997-1998 on the open outcry markets of the Matif (International term markets of France) located at the Brongniart Palace, the site of the Paris stock exchange. The idea arose that the systematic study of nicknames and their use might contribute to assessing the affect of social factors on operating of this type of market as well as the degree of social and cultural autonomy of the people directly involved in running them. An examination of motives and lexical fields brought to light local collective representations centred on professional practices as well as a generational social imagination through numerous references to “media culture”. In conclusion, the author emphasises the ease of interpersonal relations suggested by nicknames as well as the creativity involved in their use for the people working in the physical and social setting of these markets.
« On l’appelle Flicard. Il est fils de flic. Mais avec des rapports amicaux. Y’a jamais rien de péjoratif dans tous ces surnoms. C’est de la chambrette avec le sourire. À la rigueur c’est une façon de se mettre la pression pour rester… rester dans le marché »
(Un flasheur du Notionnel).
Le 20 février 1986, plus d’un an avant que le marché des actions ne soit complètement informatisé et que ne disparaisse, le 14 juillet 1987, la fameuse Corbeille qui occupait les parquets du rez-de-chaussée du palais Brongniart, se tenait, dans une modeste salle du troisième étage de ce même palais, la première séance de négociation « à la criée » d’un marché dénommé « Notionnel » [1]. Pour la première fois en France un « produit dérivé » [2] était « lancé » sur le marché financier. Très vite, ce marché, et d’autres de même type (le Pibor [3], le Cac 40 Future [4] et le Monep [5]), occupaient l’ensemble des locaux du palais de la Bourse tandis que le marché des actions à travers lequel la Bourse avait existé pendant cent cinquante ans [6] s’atomisait dans les locaux d’une cinquantaine de sociétés de Bourse connectées à un réseau informatique permettant la dématérialisation des actions, la dépersonnalisation des relations marchandes et l’extension du temps de négociation [7].
Photo 1
La Corbeille au rez-de-chaussée du Palais Brongniart, dans les années 1950
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© DR.
Bien que pendant douze ans (1986-1998) les marchés du Matif (Marché à terme d’instruments financiers, puis Marché à terme international de France) se soient négociés par le biais « traditionnel » de la criée, ils ont incarné la « modernité financière » des années 1980 et 1990 qui, après les bourses américaines puis la City de Londres avait atteint la Place financière parisienne [8]. En effet, si en février 1986, Matif n’était qu’un acronyme désignant un secteur du marché financier, il devint vite pour le grand public un sigle opaque mais néanmoins symbolique permettant de verbaliser, autour « d’événements-catastrophes » ou de stéréotypes sociaux, des représentations ambivalentes associant fascination et jugement « moral » [9] : du scandale de la Cogéma à celui du « Trésor » de la Compagnie des agents de change [10] jusqu’aux flux financiers proclamés « virtuels » ou aux Golden Boys dans leur version parisienne pour ne citer ici que les plus saillantes. Le Matif et les produits dérivés – illustrations d’un marché financier « sans limites » [11] – ont également cristallisé des critiques plus construites d’ordre politique et idéologique qui se situent souvent sur un registre « éthique » [12].
Par-delà ces aspects idéologiques englobants, retenons que ces marchés connurent une expansion considérable au point que, pendant un temps (1992-1994), le Matif était devenu le troisième marché mondial des « produits à terme » après les deux Bourses de Chicago, mais devant Londres. Cette « explosion des marchés » est allée de pair avec la croissance des populations qui assuraient quotidiennement l’exécution de transactions toujours plus nombreuses. Avec environ mille personnes directement investies dans la négociation cette croissance atteignit son apogée au cours de l’année 1994 pendant laquelle, tous marchés confondus, près de 150 millions de contrats furent négociés [13]. Puis le Matif connut une phase de déclin explicable par de multiples causes mais concomitant à son « électronisation » qui eut lieu en mai 1998. Cette informatisation entraîna la disparition de ces marchés en tant que lieu physique [14] et leur continuation dans le cadre d’un réseau informatique de même nature que celui utilisé pour le marché des actions quelque dix ans plus tôt.
Cette association paradoxale (mais transitoire) entre des produits financiers présentés comme le nec plus ultra de la modernité et « l’archaïsme » que peut représenter aujourd’hui un système de négociation reposant sur la rencontre physique d’acheteurs et de vendeurs constitue en soi une interrogation aux multiples ramifications. De manière générale, on peut poser la question utilitariste et néoclassique de l’adéquation entre organisation sociale et efficacité économique ou bien encore celle, comme l’avait fait Marie-France Garcia à propos d’un marché agricole, de savoir si les facteurs sociaux sont « des variables résiduelles de ce type de marché par lesquelles on peut après coup rendre compte des écarts entre les faits observables et ceux que prévoit le modèle » [15]. On peut également s’interroger sur le degré d’autonomie sociale et culturelle laissé à des populations plongées dans des organisations régies par un double type de règle : les « règles de marché » constitutives du lieu ainsi que les règles découlant des impératifs de production pour ceux qui occupent des positions de salariés.
Le surnom : entre structuralisme et fonctionnalisme
Si l’on se limite aux bibliographies française et ango-saxonne et aux « terrains » européens, la question du surnom (ou du sobriquet) apparaît de façon notable dans une vingtaine d’articles qui se réclament de l’ethnologie entre la fin des années 1950 et la fin des années 1980 [1]. Ces recherches ont pour cadre des communautés villageoises en France, en Espagne, en Italie, en Grèce, à Malte, en Écosse ou en Irlande, mais elles s’inscrivent dans une continuité d’intérêt de ce courant disciplinaire pour la nomination (l’anthroponymie) [2] qui s’était illustré auparavant ou dans le même temps dans les sociétés dites « exotiques ».
Par-delà leurs différences tant les recherches françaises qu’anglo-saxonnes établissent que la pratique du surnom – une pratique orale qui ne se consigne qu’exceptionnellement par écrit – s’observe encore en milieu rural européen. Cependant cette norme n’est semble-t-il jamais prescriptive ; il existe toujours des villageois qui ne portent pas de surnom. Tous les auteurs font état d’un affaiblissement de cette pratique dans les contextes de « modernisation » et constatent que le surnom est plus volontiers masculin que féminin. Enfin, ces recherches sont également consensuelles pour remarquer un nombre de champs lexicaux relativement réduits quelque soit le contexte national ou régional : ce sont principalement les vocabulaires du corps, du monde animal, de la toponymie, de la vie sexuelle ou des habitudes alimentaires qui servent à créer les surnoms.
Il est significatif que dans la majorité des travaux français le terme « surnom » n’apparaisse pas dans le titre des articles ; il s’agit d’études plus générales portant sur l’ensemble d’un système local de nomination dont le surnom n’est qu’une facette. Cette orientation doit être mise en relation avec le contexte académique de l’époque où le structuralisme était dominant. D’ailleurs les auteurs français se réfèrent presque toujours à un passage de La pensée sauvage de Claude Lévi-Strauss [3] pour fonder la pertinence théorique d’une anthroponymie qui doit favoriser la compréhension des mécanismes conscients ou inconscients qui, dans une société donnée, permettent de distinguer et de classer les individus entre eux et de dessiner les contours des groupes et sous-groupes (familiaux, sociaux, professionnels) qui la composent. Ainsi Christian Bromberger souligne le recours systématique au sobriquet en cas d’homonymie entre collatéraux [4]. Françoise Zonabend le déclare systématique puis reconnaît de nombreuses exceptions [5] ce qui atténue son aspect structural. Martine Segalen souligne ses relations avec la toponymie locale [6]. Pour ces auteurs le surnom est avant tout un classificateur.
Les chercheurs américains qui ont effectué des enquêtes dans des villages européens à la même époque négligent cet aspect ; ils ont tendance à prendre le surnom (nickname) comme un objet autonome qui apparaît dans le titre de leurs articles. De manière générale, ils insistent plus sur ses aspects fonctionnels illustrés surtout par les notions de contrôle social, de cohérence interne [7] et d’humour propre à un univers segmenté où chacun des segments renforce ses liens par une sorte de connivence (ingroup humor). D’autres, sans quitter la perspective fonctionnaliste, insistent sur les frontières sociales et communautaires que le surnom représente par rapport aux « étrangers » [8]. Plus isolé David Gilmore [9] souligne les aspects « psycho dynamiques » (en terme d’agressivité) en rapport avec les conceptions de la personne (ego-identity) qui ont cours dans l’Espagne rurale.
Par-delà leurs différences paradigmatiques toutes ces approches, françaises ou anglo-saxonnes, ont tendance à présenter le surnom dans des configurations plus ou moins statiques (structurales ou fonctionnelles) et à ne pas théoriser cette question autrement que pour illustrer – comme un élément secondaire d’une démonstration – des approches générales sur le contrôle social, la notion de communauté ou certaines tendances d’un système de parenté. Seul un auteur comme S. Brandes [10] propose une sorte de corrélation focalisée : l’épanouissement du surnom (une plus forte densité et un usage plus fréquent) serait lié à des univers où d’une part les relations sociales seraient de type mécanique et, d’autre part, seraient dotées d’une dynamique sociale interne qui permettraient aux individus de ne pas être limités à leur réseau familial. Des univers en transition.
En dehors du contexte rural le surnom n’a pas donné lieu à un courant de recherche spécifique. Les sociologues et les historiens du travail mentionnent régulièrement sa présence dans le monde ouvrier mais sans conduire d’enquêtes spécifiques. Un sociologue américain, James K. Skipper [11], fait figure d’exception puisqu’il a produit une dizaine d’articles presque tous basés sur la même hypothèse : une corrélation entre le mythe (fondateur) du héros populaire américain et la densité de surnoms attribués à ces « héros ». Cette interrogation le conduit à étudier l’évolution historique de la fréquence du surnom dans des milieux aussi divers que les joueurs de football américain, les joueurs de base-ball, les chanteurs de blues, les musiciens de jazz ou les grands figures du banditisme, et à conclure à un affaiblissement de ce mythe dans la société américaine à partir des lendemains de la Seconde Guerre mondiale.
1.
Voir entre autres : Richard Barrett, « Village modernization and changing nicknaming practices in Northern Spain », Journal of Anthropological Research, vol. 34, 1978, pp. 92-108 ; Stanley Brandes, « The structural and demographic implications of nicknames in Navanogal, Spain », American Ethnologist, vol. 2, 1975, pp. 139-148 ; Christian Bromberger, (avec la collaboration de Gérard Porcell) « Choix, dation et utilisation des noms propres dans une commune de l’Hérault : Bouzigues », Le Monde Alpin et Rhodanien, 1976, pp. 133-151 ; Eugène Cohen, « Nicknames, social boundaries and community in an Italian village », International Journal of Contemporary Sociology, vol. 14, 1977, pp. 102-113 ; Nancy Dorian, « A substitute Name system in the Scottish Highlands », American Anthropologist, vol. 72, 1970, pp. 303-319 ; David Gilmore, « Some notes on communauty nicknaming in Spain », Man, vol. 17, n° 4, 1982, pp. 686-700 ; Julian A. Pitt-Rivers, « Law and morality. Nicknames and the Vito » (chapter xi), The people of the Sierra, Chicago, The University of Chicago Press, 1954 ; Martine Segalen, « Le nom caché. La dénomination dans le pays Bigouden sud », L’Homme, vol. 20, n° 4, 1980, pp. 63-76 ; Françoise Zonabend, « Jeux de noms. Les noms de personne à Minot », Études Rurales, 1979, pp. 51-85.
2.
Voir F. Zonabend, « Le nom de personne », L’Homme, vol. 20, n° 4, 1980, pp. 7-23 ; C. Bromberger, « Pour une anthropologie des noms de personne », Langages, n° 66, 1982, pp. 103-124.
3.
Claude Lévi-Strauss, La pensée sauvage, Paris, Plon, 1962, pp. 226-286.
4.
C. Bromberger, « Choix, dation… », op. cit.
5.
F. Zonabend, « Jeux de noms… », op. cit., pp. 49 et 72.
6.
M. Segalen, « Le nom caché… », op. cit.
7.
Voir J. A. Pitt-Rivers, « Law and morality… », op. cit. ; N. Dorian, « A substitute Name systeme… », op. cit. ; R. Barrett, « Village modernization… », op. cit.
8.
Voir E. Cohen, « Nicknames… », op. cit.
9.
D. Gilmore, « Some notes… », op. cit.
10.
S. Brandes, « The structural and demographic implications… », op. cit.
11.
Voir entre autres : James K. Skipper, « Nicknames, folk heroes and assimilation : Black League baseball Players, 1884-1950 », Journal of Sport Behaviour, 8, 1985, pp. 100-114 ; « Nicknames, folk heroes, and jazz musicians », Popular Music and Society, 10, 1986, pp. 51-62.
Si aucune de ces questions ne nous est indifférente, la complexité des marchés financiers – le nombre et l’atomisation géographique des acteurs concernés – nous interdit de tenter d’y répondre dans leur globalité. Dans le cadre de cet article nous avons choisi l’entrée ethnographique des relations interindividuelles qui avaient cours dans ce lieu en nous focalisant tout particulièrement sur les termes d’adresse utilisés et plus précisément encore sur l’usage du surnom (voir encadré). Intuitivement au cours de la collecte des données, puis de manière plus construite au moment du classement et de l’analyse de ces mêmes données, il a été fait l’hypothèse que le surnom et ses usages permettent de mettre en lumière les normes relationnelles en vigueur dans l’espace social du marché [16]. Puis, dans un dernier temps de l’analyse, on supposa que le surnom pouvait également constituer un révélateur des références communes à une population qui, par ailleurs, n’affirmait pas clairement une identité collective.
Ce pensant, cette double hypothèse nous a conduit à réapprécier qualitativement les relations marchandes et de travail propre à ce lieu [17].
 
Les parquets : un espace de travail non cloisonné
 
 
Sur le plan spatial les parquets sont des salles de taille variable (au palais Brongniart la plus grande, dénommée l’Eurofloor (voir photo 2), avait une surface d’environ 1 000 m2 dans laquelle ont pu évoluer jusqu’à quatre cents personnes) qui se composent de pits – aire de négociation de forme octogonale appelée également « la fosse », « la mine » ou « le trou » – où se déroulent les transactions. L’Eurofloor était entouré de quatre niveaux de gradins eux-mêmes occupés par des boxes distants de trois à quinze mètres des pits [18]. Dans les boxes se trouvent des boxemen (mais aussi quelques boxewomen) en liaison téléphonique permanente avec des sales (ou des traders) localisés sur les « tables » c’est-à-dire dans des salles de marché dispersées dans Paris ou à l’étranger [19].
Photo 2
Matif. La sallle de l’Eurofloor dans le sous-sol du Palais Brongniart
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© Photo Ali Mobarek.
Le trader engage sa responsabilité en prenant des positions alors que le sales (le « vendeur ») est un intermédiaire qui transmet l’ordre du client final au parquet et gère avec ce dernier – par téléphone principalement – une relation commerciale [20]. Ces « finaux » – principalement des trésoriers d’entreprise et des gestionnaires d’OPCVM (Organismes de placement collectif en valeurs mobilières) – interviennent sur ces « marchés à terme » dans le but de minimiser les risques qu’ils prennent sur d’autres types d’opérations (« se couvrir » ou « arbitrer ») ; ils peuvent également utiliser ces marchés pour spéculer à court, moyen ou long terme indépendamment de tout autre activité économique.
Grâce à diverses sociétés privées prestataires d’informations électroniques lisibles sur des terminaux, tant les clients finaux que les sales et les traders disposent, en temps réel et en continu, des cours des produits cotés au palais Brongniart et sur d’autres Places à travers le monde. Ces informations électroniques se combinent avec le commentaire oral du boxeman et permettent de mieux « sentir le marché » pour juger du moment le plus favorable à la décision. Très vite le commentaire de marché est devenu un savoir-faire recherché au point que certains clients choisissaient tel ou tel courtier pour la qualité du commentaire « injecté dans la boîte » [21].
Dès que le boxeman a reçu l’ordre de vente ou d’achat, il le transmet aux flasheurs et aux négociateurs qui se tiennent debout, dos-à-dos, autour du pit, chacun portant une veste aux couleurs de sa société. Cette transmission s’opère par des signaux manuels (le flash) et/ou par le cri. Aussitôt le flasheur transmet l’ordre au négociateur par le chuchotement ou une fiche écrite. Entre deux ordres, grâce au langage gestuel, le flasheur renseigne le boxeman sur ce qui se passe sur le pit ; ces informations « nourrissent » le commentaire de marché [22]. Les équipes de négociation sont dirigées par un « chef négo » qui dispose d’une autorité sans faille ; mais lui-même est un ancien « négo » et il entretient avec son équipe des relations à la fois fortement directives et d’intense familiarité.
Photo 3
Le geste du flash (« deux j’ai ») et l’écran qui affiche les cours en continu. Les marchés du Matif : une transition technique et sociale
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© Photo Ali Mobarek.
En tenant compte du cours d’achat ou de vente demandé par le client, mais aussi du moment qu’il juge le plus favorable, le « négo » doit trouver une (ou des) contrepartie(s). La transaction peut être fractionnée pour éviter de faire décaler trop brutalement le marché c’est-à-dire de faire baisser ou monter les cours. Elle peut également être fractionnée par souci de « partager les lignes » et de faire « travailler » le plus possible d’intervenants [23].
Trouver la contrepartie, et de manière plus générale s’adapter à ce lieu, requiert des qualités diverses. Elles sont d’ordre aussi bien physique (être debout de longues heures, crier fort, se faire remarquer par les autres) que relationnelles (disposer d’un certain charisme, « être bien » avec tout le monde, pouvoir et savoir assumer une sociabilité exclusivement masculine) ou mentales (savoir évaluer les positions des uns et des autres, mémoriser sans erreur toutes les contreparties avec lesquelles on a traité, mémoriser la situation de son carnet d’ordres, c’est-à-dire les ordres qu’il reste à exécuter). S’intégrer dans cet espace social demande également de ne pas éprouver de gêne « physique » ou « morale » à manipuler de façon abstraite des sommes d’argent considérables ; cela implique une certaine adéquation psychologique et philosophique avec l’univers marchand qui trouve ici une forme exacerbée.
Les contreparties peuvent être soit des négociateurs d’autres sociétés, soit des négociateurs individuels du parquet (Nip), qui portent une veste rouge et se tiennent au centre du pit dans sa partie la plus basse. En nombre limité, les Nip ont été créés par Matif SA, en janvier 1989, dans le but d’assurer une meilleure liquidité à ces marchés. Ils sont donc « à leur compte » (avec un statut de commerçant ou en EURL [24]), et la plupart d’entre eux adoptent une attitude de scalpeurs, c’est-à-dire qu’ils s’efforcent d’initier (acheter ou vendre) des positions – ils sont alors en « pose » [25] – et de les « retourner » (acheter ou vendre) le plus rapidement possible afin de réaliser des gains. Si le marché ne prend pas le sens souhaité ils doivent « se couper », c’est-à-dire « se retourner » pour limiter leurs pertes. Ils se nomment souvent « spéculateurs individuels » et les autorités de marché les présentent comme des « pourvoyeurs de liquidité ». Les stratégies ou initiatives adoptées par les Nip sont changeantes et variables selon les individus ; ceux-ci, bien qu’en nombre réduit (ils ont été cent vingt-six au maximum soit trente ou quarante par marché), se sont assez vite stratifiés selon deux critères mutuellement liés : la « force de frappe » de chacun (le volume des positions susceptibles d’être initié) et les bénéfices réalisés au fils des ans. Entre eux, les Nip se distinguent entre « petits », « moyens » et « gros ».
Une fois que la transaction est conclue le négociateur ou le Nip l’inscrit sur une fiche qu’un « fichiste » s’empresse d’horodater avant de procéder à sa saisie sur des ordinateurs installés dans des couloirs adjacents aux parquets. Par le biais de cette saisie informatique, les risques que prennent les Nip sont surveillés par leur « parrain » (une banque ou un courtier). Ces risques sont évalués en rapport avec le montant du « déposit » qu’ils ont entreposé chez ce parrain. Enfin, dernière étape de la transaction, le boxeman communique immédiatement l’information au sales en utilisant, comme à bien d’autres moments, un vocabulaire proche des jeux vidéo : « shooté » ou « touché », dit-il généralement.
Cette configuration de marché ne correspond à aucun schéma préexistant. Certes nous sommes en présence d’une criée « traditionnelle » mais qui a la spécificité de fournir des cours en continu (du matin au soir) alors que les criées connues jusque-là ne fournissaient des prix que pendant un temps court par le biais d’enchères ascendantes ou descendantes ou bien à certains moments déterminés par la technique du fixing [26]. De plus la criée des dérivés n’aurait pu exister si elle n’était pas enchâssée dans un appareillage technique complexe et atomisé (les parquets, les salles de marchés des sociétés de bourse ou des banques, les entreprises ou les institutions d’où les clients finaux téléphonent). Il ne s’agit donc plus de la réunion d’acheteurs et de vendeurs en un seul lieu à un moment donné. Cet éclatement spatial se conjugue avec une spécialisation des fonctions elles-mêmes associées à des statuts professionnels distincts et à des possibilités de mobilité verticale [27] et horizontale ; sous ce rapport, l’espace du marché à la criée est aussi un marché du travail ouvert.
Les rémunérations y étaient d’autant plus « hors-normes » qu’elles n’étaient pas associées à un niveau de diplôme, à un savoir théorique ou à une expérience antérieure dans le même secteur. Presque tous disaient être arrivés là « par hasard ». Beaucoup n’étaient pas bacheliers, d’autres avaient le bac ou étaient titulaires d’un Brevet de technicien supérieur (BTS), plus rares étaient les titulaires d’un diplôme supérieur au Diplôme d’études universitaires générales (Deug). Quelques-uns avaient de tels diplômes mais sans rapport direct avec les activités de marché (Deug de langue, maîtrise de droit, maîtrise d’administration économique et sociale (AES) ou même d’écoles de commerce « mineures »). À partir des années 1991-1992 « quand les marchés ont explosé » et « qu’il fallait faire tourner la machine » (termes d’un contrôleur de Matif SA), ils ont été rejoints par des populations moins diplômées, parfois issues de l’immigration et résidant dans des cités de banlieue.
Entre 1986-1998, le salaire d’un fichiste a oscillé entre 60 000 et 120 000 francs par an, un flasheur entre 120 000 et 200 000 francs, un boxeman entre 250 000 et 600 000 francs et un négociateur entre 300 000 et plus de 800 000 francs pour les plus réputés. À ces revenus fixes se sont ajouté des bonus qui, « les bonnes années », ont pu doubler ces salaires. La rémunération des Nip est plus complexe à évaluer : les « petits » gagnaient entre 120 000 et 250 000 francs, les « moyens » entre 250 000 et 600 000 francs, et les « gros » entre 600 000 et plusieurs millions de francs par an [28].
Par-delà cette architecture technique, organisationnelle et sociologique, ces marchés étaient caractérisés par une densité relationnelle qui rendait ce lieu « unique » comme le disent régulièrement ceux qui y ont travaillé. Certes, les raisons qui incitent à ressentir cette singularité sont nombreuses (salaires hors normes, relatif éclectisme sociologique des acteurs, importance économique du lieu, interactions avec les événements politiques nationaux et internationaux, etc.), mais la densité sociale – verbalisée par des expressions comme « l’ambiance des parquets », « la vie en Bourse », « être sur les parquets », « ici c’est une bulle », etc. – est également très souvent évoquée pour exprimer la singularité de l’expérience.
 
Un style relationnel de forte proximité
 
 
Cette densité sociale m’est d’abord apparue comme essentiellement masculine – j’ai rencontré une quinzaine de femmes sur plusieurs centaines de personnes – ce qui faisait dire à certains : « Ici c’est comme le vestiaire d’une équipe de foot ou comme la cour de récré… ». Outre sa tonalité masculine, la sociabilité locale se faisait immédiatement remarquer par un style relationnel caractérisé par une forte proximité observée à trois niveaux : proximité sonore, proximité physique, proximité d’adresse.
Le cri et le contact
La proximité sonore est perceptible tant par le ton élevé de la voix que par le cri ou le hurlement comme mode d’adresse dans les interactions fonctionnelles [29]. Elle se conjugue avec une proximité corporelle observée autour du pit où le contact physique n’est pas socialement prohibé ou évité comme il l’est dans la majorité des activités de service. Les hommes, debout autour du pit pendant la journée durant, ont tendance, surtout au sein d’une même équipe, à s’appuyer les uns sur les autres, à se toucher les bras, à se tenir par les épaules, à faire « claquer » la face interne de leur main en signe de complicité, à se cogner par inadvertance, à se donner l’accolade ou à simuler des bagarres « pour rire ». Avec les membres d’autres équipes de négociation ou avec les Nip, les contacts physiques sont moins réguliers ; cependant, quand la tension monte à la suite d’une « nouvelle » ou d’un « chiffre qui tombe » [30] le pit devient une mêlée où, pour l’emporter et trouver des contreparties, personne n’hésite à hurler, à bousculer les autres ou à s’appuyer sur eux pour sauter et « se faire remarquer ».
La vanne et le surnom
La proximité dans l’adresse, qui nous intéresse plus particulièrement ici, se fait d’abord remarquer par la pratique généralisée de relations à plaisanterie désignées par deux termes locaux : « la vanne » ou « la chambrette » [31] qui désignent tout aussi bien des blagues anodines et régulières portant généralement sur le caractère et le physique que des « attaques » verbales plus violentes. En fonction de leur intensité et de leur contexte ces relations à plaisanterie n’ont pas les mêmes effets. On peut distinguer trois ou quatre types de « vanne ».
1. « Moi, je venais du Club Méditerranée où c’était ambiance vacances, relations bon… et là, je suis arrivé dans un milieu où les gens s’apostrophaient, se hurlaient dessus, s’insultaient… Même quand ils se parlaient entre eux, entre amis, c’était : “Alors, ça va trou du cul ?”. Moi, j’entendais ça… Je disais : “Pourquoi tu parles comme ça ?” Je ne comprenais pas et j’ai eu beaucoup de mal à rentrer dans ce système. C’est vrai qu’une fois qu’on y est, avec le recul, on se dit : “Ben ouais ! j’étais un peu décalé.” Ça me choquait ! Vraiment, je comprenais pas pourquoi les gens se parlaient comme ça, alors que pour moi, ça devait être beaucoup plus facile de se parler normalement, comme des gentlemen. Le milieu de la Bourse, aussi, pour moi, ça représentait un peu des gens en… machin, qui se respectent quoi. C’était un manque de respect, je trouve. C’est d’ailleurs un manque de respect. Mais comme c’est dans les normes… » (négociateur puis Nip).
2. « Dans le fait de vanner les autres… il y a cet esprit d’humiliation qui entre en ligne de compte. Humilier l’adversaire devant les autres […] ça donne une assise au personnage, ça lui donne du charisme […] On sait que tel adhérent de telle boîte […] lui a rivé son caquet. Beaucoup de types marchent sur les autres pour se faire une personnalité, pour se faire un nom. Les types ont besoin de se faire un nom […] Ça vous permet ensuite, dans votre travail, de faire tourner les regards vers vous. C’est-à-dire que, quand vous élevez la voix, les regards se tournent vers vous. Quand vous élevez la voix, on sait qui vous êtes. Parce que vous avez humilié untel, parce que vous avez insulté untel, on sait que vous êtes là, que vous avez une présence, donc les gens travaillent avec vous. Il faut avoir les gens dans sa botte, pour travailler. Il faut que les gens vous respectent. À partir du moment où les gens vous respectent, quand vous arrivez avec vos lots et que vous dites : “j’ai et je prends, je suis là”, les gens sont vernis, ils savent qui vous êtes. C’est-à-dire que si vous travaillez pas avec eux, vous vous exposez au risque, vous aussi, de vous faire humilier en public ou de vous discréditer aux yeux des autres, alors que ce type, lui, a un nom. C’est ce qu’on appelle les cadors ou les figures » (ancien « chef négo » devenu Nip).
3. « La chambrette […] c’est une façon de se mettre la pression pour rester dans le marché […]. Par exemple […] un boxeman a un ordre de vente de 50… et puis il balance une quantité de 5 parce qu’il vient de se gourer. Il se rend compte de sa bêtise et il dit tient 45 de mieux parce qu’il faut faire 50. Si le flasheur se rend compte qu’il s’est gouré en balançant l’ordre, il va lui balancer un petit mot en disant quelque chose dans le genre : “va t’acheter une main ou va t’acheter des doigts ou…”, vous voyez. En fait, c’est une façon de dire à l’autre : “tiens ! t’a fait une erreur”. Parce que nous en fait, ce que veulent nos patrons c’est en fait qu’on soit à plus de 90 % de nos capacités. Pour que la machine elle tourne et qu’on ait jamais de problème, il faut qu’on soit toujours apte à ce qu’il se passe n’importe quoi, même quand il se passe rien, que le marché est mort et qu’on a envie d’aller jouer aux cartes ou… non faut quand même qu’on reste sous pression donc, la chambrette c’est aussi pour nous une façon de rester sous pression » (négociateur).
4. « La vanne c’est une manière de mobiliser les esprits. Ça mobilise et ça démobilise. Quelqu’un qui a fait une connerie, le chambrer, ça permettra peut-être qu’il fasse plus attention mais c’est aussi un moyen d’évacuer la pression » (négociateur).
Déjà remarquée par Christian Ghasarian [32] – dans un tout autre contexte de travail mais également masculin – comme « code intersubjectif » régulateur, la « vanne », sur les parquets du Matif où étaient fortement imbriquées relations de travail et relations marchandes, participe ici de plusieurs codes. La « vanne » est expliquée par ses usagers et ses destinataires, tant par la fluidité relationnelle qu’elle produit une fois sa norme admise et intégrée (voir extrait d’entretien 1) que par le contrôle social imposé par des « figures » qui l’utilisent pour construire des rapports de force dans le cadre de relations marchandes de compétition (voir extrait 2) qu’en dernier lieu pour maintenir la pression (voir extrait 3) afin de supporter le rythme et le volume des ordres de vente ou d’achat et de gérer le stress qu’ils génèrent dans une perspective utilitariste (voir extrait 4).
Si à l’intérieur de ce cadre compréhensif la « vanne » peut prendre de nombreuses formes linguistiques, elle se fixe parfois sous la forme d’un surnom, devenu terme d’adresse ou de référence, et qui peut être considéré comme « une vanne qui reste ».
 
Origine empirique d’un objet de recherche
 
 
En restant de longs moments à la cafétéria, séparée des parquets par un couloir et une salle de repos, j’ai vite entendu des gens s’interpeller par des surnoms sans pour autant que ce mode d’appellation soit systématiquement utilisé. Un des premiers surnoms entendu a été : Le Chat. J’ai demandé : « Pourquoi Le Chat ? ». On m’a répondu : « Il est filou comme un chat. » On m’a dit également : « Il est très rapide, toujours à l’affût. Sur le marché il retombe toujours sur ses pieds… »
Comme tous les autres surnommés, Le Chat connaissait son surnom ; lors d’un entretien approfondi, je découvrais une trajectoire qui n’était pas atypique dans ce lieu.
Dans la famille du Chat personne n’était dans la finance. Lui-même était originaire d’Aubervilliers. Sa mère ne travaillait pas, son père était à la retraite mais avait été ouvrier-tourneur, puis était devenu chef d’équipe et avait terminé sa carrière professionnelle comme chef de vente. Après un bac sciences économiques et sociales, il avait commencé un Institut universitaire et technologique (IUT), s’était fait « lourdé », puis s’était engagé dans des études d’administration économiques et sociales jusqu’à la maîtrise. Après quelques missions d’intérim en banque il avait été joueur de foot au Red Star (deuxième division), puis dans un club de quatrième division, et était rentré en Bourse en 1989 par l’intermédiaire d’un Nip qui s’occupait de l’Association sportive de la Bourse. Il avait commencé comme fichiste à 5 000 francs par mois, puis était passé flasheur à 12 000 francs, et, très vite, était devenu un négociateur renommé avec un revenu annuel (salaire et bonus) atteignant près d’un million et demi de francs. En 1995, il était passé Nip et était devenu une « figure » du parquet avec des revenus supérieurs à ceux qu’il percevait comme négociateur [33].
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« Il ressemble à Robert Hue, je l’ai habillé en coco… »
© Dessin de Sébastien Fossano, Boxeman sur le Pibor.
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« C’est Neneuil… Un mec qui bosse sur le Pibor. Il se la joue très “cité”. Il vient des cités de M… Il est assez… on peut dire “racaille”… Des fois il a un peu le choux. Il se prend un peu au sérieux, il oublie un peu d’où il vient. C’est un peu dommage… »
© Dessin de Sébastien Fossano.
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« Lui c’est le fameux Voleur de poules… Sur le marché, il suit les gros Nip. »
© Dessin de Sébastien Fossano.
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« C’est le fameux D… Il était venu avec des chaussures, j’appelle ça des chaussures Zodiac avec des grosses semelles comme c’est la mode… alors je l’avais chauffé là-dessus… »
© Dessin de Sébastien Fossano.
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« C’est notre Jésus. Il est blond, une coupe au carré, toujours mal rasé, il est tout maigre alors on dirait Jésus… »
© Dessin de Sébastien Fossano.
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« C’est le fichiste… On se demande à quoi il marche. Il est complètement allumé. Mais il se drogue pas. Il est allumé de naissance. “Avec Max no problem”, parce qu’on lui demande quelque chose, il se démerde pour l’avoir, toujours. C’est un peu notre homme à tout faire… mais c’est pas péjoratif dans le sens négatif de la chose… »
© Dessin de Sébastien Fossano.
Dans les premiers temps de mes observations, j’ai également entendu un Nip – connu de tous – être appelé : Le Beauf.
« Pourquoi Le Beauf ? ai-je demandé.
– C’est lui qui a fait rentrer son beau-frère sur le marché.
– Et le beau-frère comment on l’appelle ?
– Le Beauf… puisque c’est son beau-frère qui l’a fait rentrer sur le marché, mais on l’appelle aussi Ouin Ouin comme le héros d’un dessin animé qui s’exprime pas bien, comme lui, il a eu un bec de lièvre… [Effectivement Le Beauf avait encore la cicatrice d’un bec de lièvre qui provoquait chez lui un léger défaut d’élocution.]
– Mais le Beauf, le premier, il a un autre surnom ?
– Oui on l’appelle aussi Les Barreaux.
– Pourquoi Les Barreaux ?
– Parce que dans notre jargon un barreau est égal à 100 lignes [34] et lui c’est un gros Nip, il achète et il vend par 100 lignes. »
Plus tard, au cours d’un entretien formalisé j’appris qu’on l’appelait aussi Le Moineau à partir d’une déformation de son patronyme familial, et du fait que « sa tête peut faire penser à une tête de moineau ».
Je me suis également rendu compte que tout le monde n’avait pas de surnom et que d’autres formes d’appellation existaient comme l’association du prénom et de l’entreprise (« J. de chez Sec Fut », « P. du Lyonnais », « K. de chez Vendôme », etc.) ou bien le simple tutoiement qui était systématique quels que soient la fonction et le statut de la personne à qui l’on s’adressait y compris dans le cas des contrôleurs et responsables de chez Matif SA ou même avec le directeur de la Bourse quand il « descendait sur les parquets ». J’ai enfin constaté que le numéro inscrit sur le badge que portaient tous les Nip pouvait servir à les identifier et à les interpeller. Ces numéros permettaient également de situer leur ancienneté sur le marché. Aucune de ces formes d’adresse et de référence n’était exclusive l’une de l’autre.
 
Le surnom, un signe de légitimité sociale
 
 
La collecte des surnoms se fit alors plus systématiquement. L’existence de surnom « en Bourse » m’a souvent été présentée comme une sorte d’emblème individuel mais aussi collectif [35]. « On a des surnoms », « Ici il y a des surnoms » me disait-on non sans manifester une certaine fierté ou un étonnement devant l’intérêt que pouvait procurer un tel sujet. Parler des surnoms au chercheur c’était aussi avoir la possibilité de verbaliser un « nous » et un « ici », c’est-à-dire énoncer les conditions de possibilité d’un « travail comme les autres… » et la preuve d’une existence collective alors que ces populations n’étaient pas (ou peu) collectivement organisées tant sur le plan syndical que professionnel.
À ce niveau, l’enquête doit être mise en relation avec son contexte historique. À cette époque (1997-1998), les personnes que je rencontrais avaient le sentiment d’être remises en cause tant par la concurrence des Places européennes (Londres et Francfort) que par les divers projets d’informatisation qui s’annonçaient [36]. Ces deux facteurs mutuellement liés avivaient les revendications de légitimité professionnelle. Comme dans bien d’autres enquêtes, le chercheur (du CNRS de surcroît, c’est-à-dire souvent associé en tant que fonctionnaire aux pouvoirs publics) servait de caisse de résonance virtuelle pour affirmer un positionnement professionnel et social intériorisé comme fragile et ambivalent. Dans ce contexte, parler du surnom c’était aussi dire que les métiers sur le Matif étaient de « vrais métiers » comme je l’ai souvent entendu ; cette proclamation n’était d’ailleurs pas toujours contradictoire avec une difficulté fréquente à assumer, à l’extérieur de la Bourse, ces « vrais métiers »…
 
Un surnom d’adresse non prescriptif mais connu de tous
 
 
Tout le monde n’était pas surnommé. Mon enquête en porte la trace puisque, malgré un questionnement systématique et prolongé, je n’ai pu collecter que 269 surnoms (toutes populations confondues) attribuées à 211 personnes alors que les populations présentes sur les parquets ont oscillé entre 700 et 1 000 individus. Par-delà les variations de proportion entre les différents postes de travail sur lesquelles nous allons revenir, ce premier chiffre nous apprend que, dans ce lieu, le surnom n’est pas prescriptif et qu’entre 20 et 30 % des personnes ont pu y être désignées, épisodiquement ou régulièrement, par un surnom. Bien que cette proportion varie assez fortement avec les statuts (plus de 40 % chez les Nip), le surnom n’était pas obligatoire comme il peut l’être dans certains milieux de travail [37].
Retenons que sur les marchés à la criée du Matif, la pratique du surnom était présente de façon notable (bien que minoritaire) et surtout était légitime au regard des normes locales. Précisons également que presque tous les surnoms étaient connus de tous et nettement plus utilisés en adresse qu’en référence. Cependant cette liberté d’usage en adresse est plus régulière quand les deux locuteurs se considèrent de même « catégorie » :
« Avant, j’étais vraiment le seul à l’appeler Le Chinois [38] sur le marché. Parce qu’il y a un respect mutuel. Je l’appelais Le Chinois parce que lui me respectait, moi, je le respectais, parce qu’on savait qu’on était deux forces de frappe, qu’on était les deux meilleurs commis du marché à l’époque et donc, c’est vrai que c’était amical. Par contre, un petit commis moyen, sans être péjoratif, il se serait pas permis de l’appeler Chinois ou Nouache… » (un « négo » qui a lui-même trois surnoms).
Même si certains – quelques « figures » du marché et la plupart des « chefs négos » ont le privilège implicite, non pas du choix de leur surnom mais de son locuteur, il n’empêche que, même dans ce cas, le surnom est utilisé sans restriction devant tout le monde. C’est ce libre usage qui doit ici être souligné car il s’applique aussi bien aux surnoms dépréciatifs que laudatifs. Ainsi, par exemple, des surnoms comme L’Arabe, Le Gitan, Beef, Le Vieux, Le Gros, Le Chauve, La Fiotte [39], L’Acarien, Nez de bronze, Cosette, Gros Blaze, Deux de Tension, Le Virus, Vergemolle, au lieu d’être entendus comme des transgressions sociales génératrices de conflits sont intégrés à la pratique de la « vanne » et de « la chambrette » détaillée plus haut. Partie intégrante d’un style relationnel de proximité, l’acceptation de cette norme sociale est facilitée par la règle d’égalité entre les intervenants qui est une des règles constitutives de ces marchés qui sont organisés sur un mode horizontal. Ce cadre relationnel et institutionnel conduit en général à l’utilisation du surnom devant tous y compris la personne surnommée.
À un premier niveau de l’analyse, il s’agit donc d’un surnom optionnel (c’est-à-dire non prescriptif), principalement d’adresse et à usage le plus souvent libre qu’il soit laudatif ou dépréciatif. L’exception à cette liberté d’usage peut venir d’une minorité de « chefs négos » qui ne tolèrent pas être interpellés de cette façon par les membres de leur équipe.
 
Charisme et surnom : « les figures »
 
 
Si la grande majorité des personnes ont un seul surnom, une minorité d’entre elles en possède plusieurs (voir figure 1) [40]. Un examen plus attentif montre que cette minorité « pluri surnommée » représente, pour majeure partie, des « figures » du marché. Ce terme du jargon local désigne des personnages qui sont respectés, admirés, enviés. Cette renommée – au sens étymologique du mot – se construit exclusivement à partir de leurs activités sur le marché.
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Figure 1 (n=211)
Ainsi, le « chef négo » à qui est attribué neuf ou dix surnoms [41] : Le Chinois [42] ou Nouache, utilisés très régulièrement, mais aussi Confucius, Nem, Tong, Mandarin, 50-50, Moustique, Le Magicien, utilisés beaucoup plus ponctuellement, est aussi celui à propos de qui les éloges et l’admiration ne tarissent pas et qui est le mieux rémunéré des parquets [43].
« Très vite, j’étais reconnu comme numéro deux du marché, parce que… bon ! il y a Le Chinois qui était numéro un et indétrônable. Même moi, je reconnais… Il était un cran au-dessus de moi. Donc moi, quelque part, mon objectif, je l’avais atteint. Parce que je pensais que Le Chinois était indétrônable, donc mon objectif était atteint quoi. J’avais fait ce que j’avais à faire. Et donc, j’avais été au bout de ce que je voulais faire » (négociateur puis Nip).
« Les 600 000 lots, c’est moi qui les traite, c’est pour ça que je dis tout seul. Bien sûr qu’il y a l’équipe derrière, mais je te parle en tant que commis je fais 600 000 lots tout seul. Pas de “colle” [perte], et je leur gagne 2 000 tics en spielant [44] dans le mois. Sur le pit, j’étais pris pour un bon dieu… En tant que commis, en tant que négociation pure. Rapidité, exécution des ordres, capacité d’ingurgiter les ordres… C’est ça que je veux dire… » (Un négociateur devenu Nip qui lui-même a trois surnoms : Moustache, Beau Gosse, Rico).
Je viens d’entendre J. être appelé « Pagna ». On m’explique que ce surnom fait référence à Espagna (Espagne) car J. est d’origine espagnole. Ce « négo » parmi les plus réputés est aussi appelé La Lime, car il est connu pour son excellence à « limer » les ordres c’est-à-dire à les exécuter à un cours meilleur que celui demandé par le client [45].
« […] J’en ai trois [surnoms], moi ! J’ai droit au Vieux, L’Américain et Magnum. Et j’entends les trois régulièrement. Le Vieux, c’est à cause de mon âge, j’ai 42 ans, ici, c’est vieux. L’Américain, c’est parce qu’à une époque, sur le Pibor, je jouais avec des grosses quantités, donc on m’appelait L’Américain. Et Magnum… parce qu’en été j’ai toujours des chemises à fleurs, des chemises bariolées » (Nip).
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« C’est un Nip, 777, il a une grosse moustache, on dirait un peu Magnum, je l’avais dessiné avec sa chemise à fleurs… »
© Dessin de Sébastien Fossano.
Bien qu’elle s’exprime à travers des champs lexicaux divers, la renommée repose sur un nombre limité de compétences et de modes d’être qui recoupent les qualités demandées à tous. Aptitudes mentales et « morales » à manier et à mémoriser une grande quantité de chiffres, propension à « sentir » et à « anticiper » les mouvements du marché en sachant décrypter les comportements humains sur le pit, résister physiquement, être apte à canaliser puis à utiliser son agressivité, utiliser et assumer en permanence des relations exclusivement masculines. Ces dispositions et aptitudes se sont rivées à des valeurs comme l’éloge de la vitesse, de la performance, de la ruse, de la virilité, de la compétition et de l’affrontement ainsi que la « promotion » d’une idéologie proclamée de la parole donnée et de « l’honneur » qui peut d’ailleurs cohabiter avec des transgressions ou des pratiques à la lisière des règles.
C’est l’articulation entre ces dispositions, ces compétences et cette idéologie locale qui produit des « figures » presque toutes dotées d’au moins un surnom (le plus souvent laudatif), et qui, dans leur majorité, sont désignées par plus d’un surnom.
À un premier niveau – le plus utilitariste – le fait d’être désigné par plusieurs surnoms peut être mis en relation avec le fait qu’on s’adresse plus fréquemment à ces « figures » qu’à d’autres intervenants dans la mesure où le volume des ordres de vente et d’achat qu’elles brassent en font des contreparties sollicitées. À un second niveau – nullement exclusif du premier – cette tendance à la « plurinomination » rappelle que, dans un univers où les relations sociales ne sont pas officiellement stratifiées sur un mode hiérarchique, émergent ce que les ethnologues ont appelé des big men [46] quand ils observaient certaines sociétés peu hiérarchisées et organisées sur un mode segmentaire et horizontal [47]. Ce rapprochement – à différencier d’une transposition conceptuelle – veut seulement souligner la nécessaire existence de ces « figures » pour assurer une certaine cohésion et dynamique sociale dans le cadre d’une organisation horizontale, car ces « cadors », comme on les appelle également parfois, font office de modèles professionnels pour les autres membres du marché et incarnent, au quotidien, des valeurs qui participent de la construction informelle d’un ordre social local.
L’enquête a également permis de collecter un contre-exemple où un personnage pourtant réputé ne portait qu’un seul surnom : Dieu.
« C’était un vrai surnom de tous les jours. On l’appelait Dieu parce qu’il faisait la pluie et le beau temps sur le notionnel… C’était le caïd, C’était le négo, le premier négo… Ça a été le grand négo… […] il sentait le marché, il jouait avec les gens, il influençait… les clients venaient le voir personnellement et lui… donnait des consignes… […]. Ça a été le grand négo, quoi. Maintenant il y en a peut-être des meilleurs, mais c’est vrai qu’à l’époque c’était lui, Dieu, quoi. Tout le monde avait peur de lui. Matif avait peur de lui ; c’était la référence. Il était très gros à cette époque, il faisait la pluie et le beau temps… » (négociateur).
La tonalité de ce surnom « historique » qui s’est fixé dans les mémoires est suffisamment singulière pour suffire à exprimer le charisme. Le contre-exemple ne l’est donc qu’à moitié puisqu’il souligne qualitativement l’importance attachée localement à la réputation. Nous pouvons en conclure à une corrélation entre la popularité et/ou le charisme (toujours associé au savoir-faire professionnel) et le nombre de surnoms attribué à une même personne. Cet aspect des choses n’est pas incompatible avec l’attribution de surnoms à des personnages secondaires ou mineurs, mais ceux-là, en règle générale, n’ont droit qu’à un seul surnom. Plus que le choix des surnoms eux-mêmes, c’est la « plurinomination » qui apparaît comme la variable la plus classificatoire [48] de ce corpus sans pour autant que la « classe » des « figures » – construite par les subjectivités locales – ne soit balisée par des critères officiels ou rigides.
 
Inégale distribution selon les fonctions et les statuts
 
 
On constate une inégale distribution de surnoms selon les postes de travail occupés (voir figure 2).
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Figure 2 (n = 211)
Les négociateurs, et plus encore les Nip, sont fortement dotés en surnoms alors que les fichistes ou les boxemen sont moins surnommés, tandis que les contrôleurs et coteurs salariés de Matif sont bien représentés au regard de leur nombre [49]. On peut alors faire remarquer que les fichistes, poste d’initiation occupé pendant au moins quelques mois par presque tout le monde, et les flasheurs sont les moins rémunérés. On peut également constater que fichistes, flasheurs et boxemen sont, dans la chaîne d’exécution, en position d’intermédiaire c’est-à-dire en retrait par rapport aux relations marchandes physiques et verbales qui se nouent en permanence sur le pit entre négociateurs et/ou Nip ; ces deux groupes étant le plus souvent surnommés. On peut enfin faire remarquer à propos des contrôleurs et coteurs de chez Matif SA, représentants de « la loi » sur les parquets (bien qu’ils soient perçus également comme des prestataires de services) qu’ils sont régulièrement l’objet de vannes moqueuses pouvant faciliter l’attribution d’un surnom non nécessairement dépréciatif.
Le surnom est donc nettement plus présent chez les acteurs (négociateurs et surtout Nip) qui sont impliqués dans les interactions directes bien que ce mode d’adresse ne soit pas systématiquement utilisé au moment crucial de l’identification de la contrepartie. Il est vrai qu’à ce moment-là, un coup d’œil, un hochement de tête ou un simple cri (le fameux « je prends » ou « j’ai » ou encore un simple « oui » murmuré ou hurlé) est souvent plus adéquat pour finaliser la relation marchande. Cette corrélation entre fréquence du surnom et implication dans les relations marchandes directes peut s’expliquer également par le fait que la marque distinctive du surnom permet une identification plus probable et plus rapide. D’ailleurs la fonction basique d’identification liée à la nomination [50] se retrouve dans ce microcosme social puisque l’absence d’homonymie entre surnoms n’est contredite que dans sept cas : Le Boucher [51], Beef, La Vieille, Le Vieux, Robocop, Le Beauf [52] ou Le Chauve qui se retrouve chacun attribué à deux ou trois personnes.
Si le surnom n’est évidemment ni nécessaire ni suffisant pour que les négociateurs et les Nip finalisent leurs relations marchandes, il participe par contre d’une meilleure interreconnaissance fondée tout à la fois sur l’ancienneté [53] et la renommée qui sont des facteurs propices à l’attribution d’un (ou de plusieurs) surnom(s). Cependant le nombre de transactions réalisées quotidiennement relativise ce résultat. Pour ne prendre qu’un exemple, sur le Notionnel, en 1997, une moyenne de 270 019 lots avaient été échangés chaque jour ce qui représente plusieurs milliers d’interactions marchandes [54]. Ce chiffre veut seulement montrer que les transactions sont bien trop nombreuses pour être expliquées de façon univoque. L’interreconnaissance et la renommée auxquelles le surnom ne fait que participer n’est qu’une option parmi beaucoup d’autres comme par exemple la proximité spatiale sur le pit et, bien sûr, la rencontre entre l’offre et la demande comme fruit du hasard et des intérêts mutuels.
 
Imagerie professionnelle et références de génération
 
 
Si le surnom peut s’appréhender du point de vue de l’identification et des interactions qu’il facilite comme de la renommée qu’il fixe ou consolide, il se prête également à une approche plus compréhensive (voir encadré ci-dessous).
Par-delà ces quelques exemples, il suffit de se reporter à l’ensemble du corpus (voir annexe) et aux figures 3 et 4 pour constater tant la variété des motivations qui ont présidé à l’attribution de ces surnoms (8 types de motivation) que la forte dispersion des champs lexicaux (29 types) vers lesquels leurs auteurs se sont dirigés pour les verbaliser.
Si ce double résultat reflète une diversification des horizons culturels en milieu urbain par rapport aux sources d’inspiration du surnom beaucoup plus limitées constatées jusque-là en milieu rural, elle ne doit pas masquer la concentration sur trois types de motivations (le physique, le comportement professionnel, l’origine nationale, régionale ou ethnique) qui rassemblent environ 80 % des surnoms collectés. On retrouve également une certaine concentration dans le choix du champ lexical où le monde animal, le corps, les références régionales, nationales ou ethniques et la « culture médias » (cinéma, télévision, dessins animés, sport) rassemblent environ 60 % des surnoms collectés avec près de 25 % pour les champs lexicaux regroupés par nous sous la catégorie « culture médias ».
Pourquoi Scuderia ?
– Il est rapide comme une Ferrari et il est d’origine italienne, avec la veste rouge. C’est un Nip qui peut avoir trois ou quatre spread en pose, couvrir avec du Bund [55], du Notionnel, il est assez exceptionnel…
Flip ?
– Au début j’étais stressé… c’est resté.
Bourrin ?
– Parce qu’il négocie comme un Bourrin, il réfléchit pas et puis Bourrin c’est proche de son nom de famille.
Pamplemousse ?
– Il est blond. – Il boit tous les jours du jus de pamplemousse – Un jour après le foot on avait été prendre un pot et devant tout le monde qui prenait une bière, il a dit : « Je bois pas d’alcool » ; il a pris un jus de pamplemousse, depuis on l’appelle Pamp ou Pamplemousse.
Darry Cowl ?
– Il a la tête et les lunettes.
Maître nageur ?
– C’est son ancienne profession.
L’Ingénieur ?
– Ici c’est un des plus diplômés et il vient de la table.
Le Professeur ?
– Il fait toujours la leçon sur la façon de négocier.
La Saucisse ?
– Il vient de Toulouse. »
Ce classement succinct des aspects les plus subjectifs, proposé à partir du croisement de deux variables (motivation/champ lexical), ne permet pas de penser cette pratique comme un système. Tout au plus peut-on constater une régularité dans l’association au monde animal quand la motivation initiale d’attribution du surnom est le trait physique. Tout comme on peut constater, sur le plan formel, le recours fréquent à l’hyperbole et, quelquefois à la métonymie comme cela se faisait en milieu rural. Si l’esprit de système ne semble donc pas trouver prise sur ce corpus on peut plus positivement souligner qu’environ 30 % de ces surnoms trouvent leur motivation d’attribution dans la vie professionnelle. Outre tous ceux que nous avons déjà mentionnés au fil du texte, citons parmi bien d’autres : Skippie, La Tour de contrôle, La Malice, Pivert, Le Saisonnier, Formule 1, Bourrin, Le Président, Scuderia, Le Professeur ou Inspecteur Gadget (voir la liste en annexe pour les liens avec la vie professionnelle). Malgré un temps de vie relativement court (1986-1998), cet univers avait donc sécrété un jargon [56] et son argot dont les surnoms liés à la vie professionnelle sont un des reflets. Ils sont l’expression linguistique et spontanée d’un code professionnel bricolé sur le tas.
On peut enfin relever que les références nombreuses à la « culture médias » (télévision, cinéma, bandes dessinées, sport) dénotent des repères propres à une génération et indépendants des activités de marché comme par exemple : Jordan, Loïs (du feuilleton Loïs et Clark), Spoke (de la série Star Trek), D2 R2 (du film La Guerre des étoiles), Rainman (rôle célèbre de l’acteur américain Dustin Hoffman), Murphy (référence à l’acteur américain Eddy Murphy), Doc Gyneco (nom du chanteur de rap français), Arthur ou Dechavanne (les présentateurs de télévision) et bien d’autres (voir liste en annexe).
Bien que ces deux grandes catégories lexicales – pratique professionnelle et « culture médias » – participent toutes deux de représentations collectives, elles méritent d’être distinguées. Les premières sont plutôt des représentations collectives professionnelles (chaque surnom « image » une pratique), tandis que les secondes sont elles aussi des représentations collectives mais plus en prise avec un imaginaire social de génération (chaque surnom renvoie à une référence culturelle intelligible spontanément par tous). Il y a donc un éclatement des références avec cependant une double polarité sur les références professionnelles et les références culturelles propre à une classe d’âge à propos desquelles nous allons revenir en conclusion.
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Figure 3 (n = 277). n=269, mais 7 surnoms ont une double motivation.
Du point de vue des références lexicales qu’il brasse, le surnom des marchés à la criée du Matif peut-il être considéré comme un des vecteurs d’une « culture de métier » au sens où l’entend Bernard Zarca [57] ? Dans les métiers du Matif, on retrouve l’importance de la gestuelle et du langage dont les surnoms sont une des aspérités, mais y retrouve-t-on la transmission réglée entre générations qui, pour B. Zarca, constitue un élément discriminant des « groupes de culture » ? En d’autres termes, cette pratique nominative et relationnelle, ainsi que les représentations collectives qu’elle exprime, ont-elles été transmises et s’inscrivent-elles dans une durée ?
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Figure 4 (n = 269)
Dans la Bourse plus que centenaire d’avant 1987, celle du marché des actions, des surnoms existaient également [58] sans que l’on puisse aujourd’hui apprécier avec précision leurs qualités et leur densité. Il est vrai que ces deux univers (le marché des actions et le Matif), bien que localisés dans des endroits distincts à l’intérieur du palais Brongniart, se sont côtoyés [59] entre février 1986 et le 21 janvier 1988 quand a disparu le dernier « groupe de criée » du marché des actions. Il est vrai également qu’une dizaine de personnes sont passées des « groupes de criée » du marché des actions aux produits dérivés du Matif et qu’ils ont nécessairement « fait passer » une peu des codes sociaux et culturels qui prévalaient dans l’univers des charges d’agent de change qui, elles, s’inscrivaient dans des cultures professionnelles transmises sur plusieurs générations [60]. Cependant ces éléments sont trop minces pour parler d’une transmission d’un univers à l’autre et globalement les populations se sont totalement renouvelées avec le renouvellement des produits financiers. Par contre, il s’agissait bien dans les deux cas de marchés « à la criée » qui ont produit des sociabilités de même nature même si leurs formes et leurs intensités ont varié en fonction des produits financiers négociés. La densité des surnoms a-t-elle été plus forte dans le cas du Matif ? L’étude n’ayant pas été faite sur le marché des actions, on peut seulement supposer que la production de cours en « continu » (du matin au soir alors que le marché des actions limitait la rencontre physique des intervenants à deux heures par jour) combinée avec l’augmentation des volumes d’ordres à exécuter sont deux facteurs d’intensité relationnelle qui ont peut-être suscité une plus forte densité de surnoms. Mais la supposition ne vaut que pour pointer la notion d’intensité relationnelle et la proximité d’adresse qu’elle sous-tend.
Comme on le voit, la notion durkheimienne de représentations collectives doit donc être située dans une histoire locale. Celle-ci ne permet pas de parler de transmission entre deux univers ou entre générations, mais d’une certaine récurrence liée sans doute au fait que, dans les deux situations, les relations marchandes se devaient d’être fortement personnalisées ; à cause de leur inscription dans une durée institutionnelle dans le premier cas, à cause de la densité et de l’intensité des échanges marchands dans le deuxième cas.
Enfin, si les surnoms du Matif sont localement recevables, c’est-à-dire intelligibles par tous, l’adhésion sociale et émotionnelle qu’ils ont suscitée est-elle aussi stable que l’idiome et les valeurs d’une culture professionnelle qui, aurait bénéficié d’une antériorité plus grande et d’une codification plus systématique ? Si ce surnom peut facilement être qualifié d’expression subjective (il est l’invention d’un individu et s’applique à un autre individu), est-il également une forme d’expression collective reposant sur des représentations durablement partagées par un groupe d’individus sans lequel il n’existerait pas sociologi- quement ? Cette question touche en fait au degré d’incorporation de ce type de représentations collectives. Toujours en relation avec l’histoire locale nous faisons l’hypothèse que ces représentations collectives sont relativement volatiles [61] car nées dans un monde professionnel récent et spécifique, voire singulier ou unique [62] dont l’histoire, dès sa genèse, est marquée du sceau de l’instabilité et de l’imprévisibilité tant à cause de la nature même de l’activité (les marchés financiers des années 1980 sont presque par définition instables, imprévisibles et soumis à des concurrences de Places) que par leurs conditions techniques d’existence et de disparition liées à des révolutions ou des sauts technologiques successifs (l’informatisation) [63]. Pourtant, et là réside un paradoxe sociologique, l’entrée dans cet univers a requis une forte implication relationnelle qui n’a pu elle-même s’opérer sans un partage minimum de références et de valeurs. Tant au niveau des biographies individuelles qu’au niveau plus collectif de l’univers professionnel on peut ici parler de représentations qui, bien que volatiles et transitoires, n’en sont pas moins collectives.
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Au terme de cette recherche le surnom peut être envisagé comme un objet de recherche bicéphale. Considéré d’abord comme analyseur des « règles constitutives de l’interaction » locales (constitutive interactions rules dans le sens d’Harold Garfinkel [64]), on a d’abord défini le surnom comme un surnom d’adresse (et de référence), laudatif ou dépréciatif, mais presque toujours d’usage libre à l’exception de quelques interactions hiérarchiques. Cette définition fait de ce type de surnom l’un des marqueurs d’un style relationnel de proximité où toute marque de distance est contre productive [65] et illustre une organisation plus horizontale que verticale. Nous avons enfin vu, qu’outre le chaînon optionnel d’une trame interactionnelle, le surnom – ou plutôt l’ensemble des surnoms accepté dans ce lieu – peut également être considéré comme un des reflets de représentations collectives volatiles et transitoires.
Essayons maintenant de mettre en relation ce double résultat avec le cadre interrogatif de départ.
On sait que la fonction principale d’un marché est de produire des prix et des valeurs dans le cadre de règles assurant l’égalité des acteurs et la transparence des prix. Dans le cas des marchés du Matif il s’agissait donc de produire en continu les valeurs de différents contrats à terme et de leurs nombreuses échéances. Cet impératif de production incite à considérer le marché également comme un lieu de travail et de production. Sous ce rapport les marchés du Matif ont conduit des équipes de négociation à absorber – on dit aussi « enquiller » ou « ingurgiter » – des volumes d’ordres qu’aucune « criée », en France, n’avait absorbé jusque-là. Tandis que les Nip ont assuré des volumes d’ordres qui, pour les années 1992-1997 et tous marchés confondus, ont atteint une moyenne de 13,42 % des volumes globaux soit 25 201 lots échangés chaque jour [66]. Cette part du marché par-delà son apport en liquidité quantitative (le rapport entre le volume d’ordre et le temps de négociation), représente également une liquidité qualitative si nous entendons par ce terme le niveau de fluidité et de dynamisme des relations marchandes. Ces deux fonctions indispensables au développement des marchés ont eu pour vecteurs des millions d’interactions qui, bien sûr, ont produit également des litiges et des conflits que l’organisation technique et réglementaire a gérés et limités. Cependant, il faut noter que les cadres technique et réglementaire n’auraient pu à eux seuls assurer la liquidité relationnelle nécessaire à la mise en actes de la fameuse et obsédante liquidité du marché… aussi, les surnoms peuvent être considérés comme des microprocédures de contrôle et de régulation (ou des micro rites linguistiques d’interaction) dont une des fonctions est d’instaurer la proximité relationnelle et la fluidité sociale à condition de considérer cette pratique comme une des aspérités les plus ethnographiables de l’ensemble des normes relationnelles qui trament les interactions de ce lieu.
En ce sens, plutôt que de savoir si les facteurs sociaux – dont nous n’avons éclairé qu’un aspect dans le cadre de cet article – sont des « variables résiduelles » permettant de rendre compte des écarts entre faits observables et modèle théorique [67], on peut se demander si ces procédures, inventées par les acteurs eux-mêmes en dehors de l’organisation officielle du travail et du marché, ne sont pas des variables fonctionnelles plus que résiduelles sans pour autant être structurelles. Elles illustrent et réifient le rapport entre l’ordre de l’interaction et l’ordre social englobant suivant le schéma général proposé par Erving Goffman [68] ce qui, en d’autres mots (ou d’autres théories) illustre l’imbrication (d’aucuns diraient « l’encastrement », embeddedness [69]) des activités économiques dans un ensemble de rapports sociaux et symboliques pour reprendre le modèle des « marchés multiples » proposé par V. Zelizer [70].
Cette double référence théorique permet, si ce n’est de véritablement relier les approches micro sociologique et macro sociologique, au moins de commencer à tirer des fils entre ces deux paradigmes qui se distinguent également par les outils méthodologiques mis en œuvre. En effet, si l’on veut encore détailler ses implications sociologiques intermédiaires, le surnom, dans ce contexte, peut être considéré comme la fixation (ou la coagulation si l’on compare la fluidité relationnelle à un flux sanguin vital) d’une « relation à plaisanteries » qui, à l’inverse de celles décrites par Alfred Reginald Radcliffe-Brown [71], dans un tout autre contexte puisque familial, n’aurait pas pour fonction l’évitement de la relation directe dans le but d’écarter des conflits menaçant l’ordre relationnel local, mais au contraire, aurait pour fonction de provoquer et de fluidifier des interactions ce qui permettrait à ce monde social qu’est aussi un marché de fonctionner au moindre coût… social.
Enfin, pour répondre à la question de l’autonomie sociale et culturelle de ces populations doublement encadrées (règles marchandes et règles de l’organisation du travail) il faut souligner que ces marchés n’ont pas produit que prix, valeurs, contrôle, régulation et fluidité… Sur le mode mineur, ne peut-on également les penser comme des machines sociales qui ne seraient pas exclusivement guidées par un principe « ontologico-économique » mais auraient aussi partie liée avec des logiques secondaires ou adjacentes qui trameraient aussi bien les temps individuels que les temps collectifs ? Certaines de ces logiques ne seraient pas distinctes de celle des « petits profits du travail salarié » dont parle Michel Bozon [72] à propos de « la perruque » en milieu ouvrier [73]. Les usages des surnoms sur les pits du Matif ne peuvent-ils être assimilés à une « perruque linguistique et symbolique » ? N’ont-ils pas aussi permis aux acteurs – par le biais d’un humour organisationnellement et sociologiquement situé – de s’approprier partiellement et furtivement non pas des biens matériels mais des biens relationnels tout en leur conservant globalement et incidemment leurs finalités utilitaires [74] ?

Annexe

 
Liste des surnoms
 
 
Une fois le « surnom » constitué en objet d’enquête spécifique, la collecte s’est effectuée de plusieurs façons. Sur les parquets, j’entendais parfois des surnoms utilisés en adresse. Dans les conversations informelles à la cafétéria, il m’est également arrivé d’entendre des surnoms en adresse ou en référence. C’est là que deux « auteurs » de surnoms – réputés comme tels – m’en communiquèrent plus d’une dizaine chacun. Enfin dans les entretiens formalisés j’ai assez vite posé de façon systématique des questions en rapport avec ce sujet : « Avez-vous un surnom ? », « Donnez-vous des surnoms ? », « Dans votre équipe qui porte un surnom ? », « Pourquoi ce surnom ? », « Comment cela est-il venu ? », « Se sert-on du surnom pour s’adresser à vous ? », etc. Puis, au fur et à mesure, j’entendais sur les parquets certains des surnoms dont on m’avait parlé dans les entretiens. Cependant, dans la mesure où l’usage du surnom n’est pas systématique (en adresse ou en référence) tous les surnoms collectés n’ont pas été entendus in situ. Enfin, une fois la liste ci-dessous établie, je l’ai faite relire par plusieurs informateurs qui avaient travaillé sur les marchés du Matif.
À propos des explications figurant en vis-à-vis de chaque surnom, j’ai privilégié ici les données fournies par des tierces personnes plutôt que par le surnommé (seulement dans onze cas ci-dessous), mais très souvent, il m’est arrivé de rencontrer le surnommé après qu’une autre personne m’ait fait part du surnom de ce dernier. C’était l’occasion de voir si l’explication du surnom était la même dans les deux cas. Les doubles explications sont fortement minoritaires (cinq cas ci-dessous). Mais l’origine d’un surnom peut parfois prêter à discussion.
Au moment des analyses, j’ai tenté d’introduire une variable de qualité (laudatif, dépréciatif, neutre, ambigu) avec l’idée de croiser cette variable avec le statut professionnel. Cependant, dans la mesure où les changements de fonction et de statut ont été fréquents, il est difficile de savoir à quel moment de chaque biographie professionnelle le surnom a été attribué. De plus, l’entrée dans un