Genèses
Belin

I.S.B.N.2701129146
176 pages

p. 159 à 167
doi: en cours

Veille sur la revue
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no43 2001/2

2001 Genèses

Bibliothèque

 
Revues
 
 
â–  Histoire urbaine, « Les loisirs et la ville : espaces, institutions, pratiques », n° 1, juin 2000, 222 p.
À l’initiative de la Société française d’histoire urbaine (SFHU) fondée en 1998, une nouvelle revue a été créée pour appréhender « le fait urbain dans son historicité ». Le premier numéro est consacré aux loisirs. Le choix est original puisque rares sont en France les travaux individuels ou collectifs consacrés aux loisirs. Or ce numéro démontre avec ses huit participations combien la recherche en ce domaine est fructueuse.
Le numéro est divisé en chapitres thématiques (Promenades et jardins, Jeux, Les loisirs de convivialité, Le loisir et le corps) qui permettent d’explorer sous des angles souvent novateurs, la manière dont les loisirs structurent l’espace urbain, influent sur les politiques publiques de gestion de la cité et marquent les pratiques des citadins. Les articles sont consacrés principalement à la France moderne (Gilles-Antoine Langlois, René Favier, Frédérique Pitou, Michel Figeac), mais aussi à l’Italie médiévale (Alexandra Rizzi), au Proche-Orient (Marie-Françoise Besnier) et à l’Italie antique (Marie Guérin-Beauvois). Quant aux sujets abordés, ils concernent essentiellement les jardins, le jeu et les thermes ou piscines.
L’un des intérêts majeurs de ce numéro est d’être en contrepoint des études traditionnelles qui analysent les loisirs comme façon d’occuper le temps. Ici, les loisirs sont avant tout une façon d’occuper l’espace citadin et de s’accaparer la ville. Ils ne sont plus la conséquence d’un vide à combler (temps libre, ennui) mais ils sont tour à tour cause d’aménagement urbain (jardins-spectacles du xviiie siècle ; piscines du xixe) ou viatique des symboles politiques de la cité (jardins assyriens ; courses équestres – palio – italiennes du xve siècle). Certaines contributions de L’Avènement des loisirs, 1850-1960 paru en 1995 sous la direction d’Alain Corbin avaient ouvert la voie à une réhabilitation des loisirs comme révélateurs d’enjeux matériels et symboliques tout autant que culturels. Or cet ouvrage s’intéressait uniquement à la période contemporaine dont, ici, seul le texte d’Antoine Lebas est le représentant. Aussi ce dossier décloisonne les loisirs de l’époque industrielle et, par extension, ne les réduit pas à leur seule faculté à refléter des hiérarchies sociales hermétiques. En outre, chaque article met en avant le lien ambigu et permanent des relations entre un espace privé et des pratiques individuelles d’une part et, de l’autre, un espace public policé, hygiéniste mais aussi collectif et souvent fédérateur.
Histoire urbaine semble donc faire un choix judicieux en évitant les discours purement conceptuels, souvent de mise dans l’analyse des loisirs, pour privilégier les travaux empiriques et fouillés, tout en invitant A. Corbin, dans un entretien, à problématiser certains points de son approche.
Tous les articles n’ont évidemment pas la même portée et l’ensemble donne envie de souligner certaines absences, reproche qu’il est toutefois difficile de formuler puisqu’il s’agit ici d’un dossier de revue et non d’un ouvrage collectif. Le n° 2 consacré aux « Peurs citadines » s’annonce de la même veine prometteuse.
Caroline Hodak
 
Livres
 
 
â–  Jean-Michel Chapoulie, La tradition sociologique de Chicago (1892-1961), Paris, Le Seuil, 2001, 490 p.
Il faut se réjouir de la publication d’ouvrages comme celui-ci : clair, agréable à lire, parfaitement documenté, grâce aux multiples archives consultées, il présente au public français soixante-dix ans de travaux effectués dans un des principaux départements américains de sociologie, celui de l’université de Chicago. Dans une première partie, l’auteur offre les jalons indispensables pour comprendre les ouvrages produits par le département. Il met en perspective quatre séries chronologiques : l’évolution sociale de la ville de Chicago qui fut le cadre des premières études effectuées ; les transformations de la culture sociologique des enseignants ; l’histoire institutionnelle de l’université ; les débats politiques à l’échelle municipale, enfin. Dans le même temps, il offre des portraits détaillés des enseignants les plus importants. Robert Park tout d’abord, auquel il consacre des pages enthousiastes ; mais aussi Albion Small, William I. Thomas, Ernest W. Burgess et bien d’autres. Dans la seconde partie, Jean-Michel Chapoulie sélectionne des « parcours de recherche », sorte de vignettes thématiques centrées sur une question de méthode ou sur un objet d’analyse. Ainsi, un chapitre est consacré à l’évolution des méthodes de terrain autour des figures centrales d’Everett Hughes et d’Herbert Blumer ; un autre aux relations entre les « races » selon l’acception sociologique qu’a ce terme aux États-Unis, un des thèmes qui réunit des sociologues présents à Chicago tout au long de la période étudiée.
On ne résume pas un tel ouvrage ; on ne peut que conseiller au lecteur de le consulter au gré de ses besoins. Il est en effet utile aujourd’hui à plus d’un titre. Tout d’abord, on peut espérer qu’il contribuera à tordre le cou au mythe d’une « École de Chicago », né aux États-Unis dans les années 1960 au moment du conflit entre sociologie qualitative et sociologie quantitative et de la remise en cause de la sociologie fonctionnaliste, puis importé en France dans les années 1980, au moment de la remise en cause de la sociologie marxiste et durkheimienne. Les conflits entre les différentes écoles se sont aujourd’hui déplacés, rendant caduques ces oppositions méthodologiques et théoriques. Ensuite, en nous offrant des points de repère bibliographiques, ce livre stabilise nos connaissances sur l’enquête de terrain et devrait nous éviter d’inutiles répétitions. En effet, Chicago est l’un des lieux où s’est inventée et améliorée la méthode ethnographique et bien des malentendus ont déjà été efficacement combattus par ses promoteurs américains. Simplement nous ne connaissions pas leurs textes. Ce livre contribue donc à une cumulativité minimale des recherches en sciences sociales. Enfin, en analysant les liens entre les trajectoires sociales des chercheurs (par exemple celles de R. Park ou de W. I. Thomas), leurs relations interpersonnelles (carrières, concurrence auprès des étudiants, relations entre générations) et les caractéristiques de leurs travaux scientifiques (méthode, valorisation des résultats, rhétorique de publication), J.-M. Chapoulie applique les outils de l’histoire et de la sociologie des sciences à nos propres disciplines, mais avec un décalage dans le temps (1892-1961) et dans l’espace (Chicago). La lecture de son livre peut nous aider à analyser nos propres conditions de travail et à poser les bonnes questions sur notre rapport à la politique, sur les conditions de fonctionnement du milieu intellectuel et leurs effets sur nos travaux de recherche.
Pour finir, je formulerai deux remarques critiques. J.-M. Chapoulie laisse volontairement de côté l’anthropologie et s’en explique : à Chicago un département d’anthropologie séparé de la sociologie naît en 1929 ; auparavant, l’anthropologue en place, spécialiste d’anthropologie physique, ne partage rien avec ses nouveaux collègues. Il ne me convainc pas. Si l’ethnographie s’invente à Chicago, au début du siècle, entre enquête sociale et journalisme, elle reste balbutiante ; la méthode ne s’affermit que progressivement et l’on ne saurait sous-estimer sa rencontre avec l’ethnographie à la Malinowski. L’anthropologue Franz Boas est une référence importante qui court dans tout l’ouvrage ; Robert Redfield, le gendre de R. Park, est une figure éminente de l’anthropologie américaine ; Lloyd Warner, anthropologue venu d’Harvard, occupe un poste à Chicago entre 1935 et 1959. Il ne s’agit là que de quelques indices. Séparer strictement sociologie et anthropologie a du sens dans notre contexte institutionnel français d’aujourd’hui ; pas forcément pour les périodes et les lieux étudiés par J.-M. Chapoulie.
Seconde remarque critique : le choix d’étudier un département de sociologie dans une université change de sens au fil de la longue période considérée (1892-1961). Si, au début, le département doit compter sur ses propres forces dans un relatif désert universitaire, l’émergence ailleurs d’autres départements, à la fois concurrents et complémentaires (comme débouchés professionnels des étudiants, par exemple) change la donne. J.-M. Chapoulie est conscient que la ville de Chicago, d’abord objet idéal de recherches adaptées à la question politique du gouvernement des villes, perd ensuite de sa pertinence scientifique et politique. Il est moins conscient que les limites d’un département universitaire, d’abord adaptées à l’horizon d’action et de réflexion de ses membres, perdent progressivement de leur pertinence à mesure que les sociologues américains jouent leur position à l’échelle nationale voire internationale.
Pour conclure, ce livre devrait contribuer, en France, à renforcer la méthode ethnographique en sociologie. Espérons qu’il ne sera pas utilisé pour opposer la sociologie et l’anthropologie, la sociologie empirique et la sociologie théorique, l’ethnographie et l’enquête statistique. L’heure est plutôt à inventer une nouvelle division du travail qui reconnaisse la complémentarité des méthodes, à rendre possibles et légitimes des recherches collectives, toujours marginales et risquées, dans nos disciplines. Le département de Chicago, dans ses meilleurs moments pourrait nous rendre optimiste : il offre l’image d’une équipe particulièrement efficace…
Florence Weber
â–  Bruno Péquignot, Pierre Tripier, Les fondements de la sociologie, Paris, Nathan, coll. « Fac », 2000, 216 p.
Un manuel sur les origines de la sociologie, construit pour l’essentiel à partir d’une série de présentations d’auteurs : la chose n’a à première vue rien de bien nouveau. Si celui que publient Bruno Péquignot et Pierre Tripier répond à ce signalement minimal, il témoigne cependant d’une ambition plus large et plus originale, qui mérite l’attention au-delà des étudiants auxquels il est en priorité destiné. En effet, cette exploration des fondements de la sociologie fournit tout d’abord l’occasion d’une réflexion sur l’historiographie de cette discipline, dont un premier chapitre dresse un tableau synthétique. Il en ressort un principe simple que l’on retrouve tout au long du livre : la vision de l’histoire de la sociologie et le rapport à cette histoire varient en fonction des conceptions épistémologiques et des choix d’analyse. Pour ne prendre que cet exemple, c’est ainsi que l’on peut comprendre la redécouverte de Frédéric Le Play ou d’Adolphe Quetelet par Paul Lazarsfeld : il voyait en eux les fondateurs de l’empirisme appliqué définissant selon lui la sociologie. Mais B. Péquignot et P. Tripier ne se contentent pas d’une mise à plat des différentes conceptions de la sociologie et de son histoire. Tout leur travail est fondé sur l’idée selon laquelle « c’est le caractère historique de l’objet de la sociologie qui justifie la place tout à fait particulière de l’histoire de sa production dans la pratique même de la sociologie » (p. 11). Dès lors, il ne s’agit plus seulement d’une histoire des idées sociologiques, mais d’un parcours historique où sont données à voir les diverses voies et modalités de la pratique sociologique.
Ce parcours historique ne se déroule pas exclusivement à l’intérieur des frontières de la sociologie. C’est là le second et principal point à souligner. Prenant le contre-pied d’une histoire autonome de la discipline, B. Péquignot et P. Tripier montrent que l’affirmation de la sociologie se fait sur la base d’emprunts à d’autres sciences. Quand ils ne sont pas occultés, ces emprunts sont généralement plus évoqués que véritablement traités. Ce n’est pas le cas ici. Ainsi, l’histoire de la physique ou de la biologie permet de mieux saisir les conditions intellectuelles de la formation du raisonnement sociologique. L’on voit également comment la combinaison de la physique, de la biologie et de la philosophie sociale dans diverses figures d’ingénieurs (F. Le Play, Herbert Spencer, Vilfredo Pareto) informe la pratique et la pensée sociologiques. Enfin, le lecteur de Genèses ne pourra qu’être sensible au chapitre (p. 101-126) qui, proposant une « histoire de l’histoire », montre ce que la formulation des principes et problèmes d’analyse des sociologues doit à la réflexion des historiens (chronologie, comparaison, contextualisation, modèles explicatifs sélectionnant un nombre limité de variables, articulation des contraintes structurelles et de la liberté d’action, etc.). Ce n’est logiquement qu’à l’issue de cette vaste mise en perspective que sont présentés (chapitre viii) trois auteurs classiques de la sociologie (Émile Durkheim, Max Weber, Georg Simmel), « entre physique, biologie et histoire ».
Cet ouvrage foisonnant et érudit revient, pour terminer, sur la complémentarité des méthodes et des niveaux d’analyse en physique, en biologie et en sociologie. Pour cette dernière, c’est l’occasion d’une présentation renouvelée des grands courants d’analyse (structuro-fonctionnalisme, interactionnisme) et d’une discussion de leurs convergences possibles. Comme dans les pages qui précèdent, des présentations résumées d’auteurs sont mises au service d’une démonstration d’ensemble où se mêlent épistémologie, histoire et sociologie des sciences qui, parfois au risque du vertige face à l’étendue de l’espace de connaissance couvert et à la diversité des références mobilisées, présente pour ces raisons mêmes l’intérêt d’ouvrir la réflexion du lecteur bien au-delà des frontières disciplinaires qu’à l’inverse les manuels contribuent plus souvent à durcir.
Vincent Dubois
â–  Marc Olivier Baruch et Vincent Duclert (éd.), Serviteurs de l’État. Une histoire politique de l’administration française, 1875-1945, Paris, La Découverte, coll. « L’espace de l’histoire », 2000, 587 p.
Cet ouvrage collectif, qui regroupe trente-six contributions d’historiens, politistes, juristes, archivistes, s’inscrit dans un vaste projet scientifique. Issu des travaux effectués pendant les deux premières années du séminaire dirigé par Marc Olivier Baruch et Vincent Duclert, et co-organisé par l’Institut d’histoire du temps présent (IHTP, CNRS) et le Centre de recherches historiques (CRH, EHESS), l’ouvrage vise « une histoire de l’administration conçue comme partie intégrante du politique », se définissant ainsi par rapport à trois approches historiques préexistantes : tout d’abord l’histoire sociale primée par les Annales qui, comme Olivier Dumoulin le souligne dans sa contribution, sous-estime dans ses analyses tant « l’objet politique » que l’État ; ensuite une histoire qui conduit ses analyses en termes administratifs ou juridiques, « refusant l’idée même de politisation de l’appareil d’État » ; enfin, « une histoire idéologique diabolisant a priori l’État ».
Se focalisant sur la période de la Troisième République, prolongée jusqu’à 1945, l’ouvrage s’organise autour de deux temps forts, l’Affaire Dreyfus et Vichy. Cette polarisation sur deux « étapes idéal-typiques, succès et échec, de la croyance à la République » s’harmonise avec l’intention d’étudier « la manière dont les serviteurs d’un État, à un moment donné d’une histoire nationale, ont pu produire, à travers leurs pratiques, du sens politique qui n’était pas nécessairement celui voulu ou porté par le pouvoir en place ». Une telle approche, qui veut révéler la diversité des représentations, des pratiques et des appartenances des agents, permet d’appréhender plus particulièrement les écarts entre « le discours normatif », les pratiques professionnelles et les représentations que les fonctionnaires se font de leur mission. La tension entre la compétence professionnelle et le politique, la question de la neutralité de l’État ainsi que la transformation dans la pratique de l’arsenal législatif, sont parmi les principaux axes de la problématique. La grille d’analyse de cette histoire politique de l’État n’est pas ainsi constituée en fonction des appartenances politiques des agents mais à partir de leur appartenance aux divers « corps d’État » ainsi qu’à certains groupes sociaux particuliers (francs-maçons, catholiques, savants, etc.).
L’ouvrage est structuré en trois parties qui indiquent le souci d’inscrire les différentes contributions et les multiples objets étudiés dans un ensemble historique cohérent. La première, « Politiques de l’État en République », se focalise sur le « contexte juridique, politique et idéologique dans lequel est appelée à travailler l’administration de l’État [ainsi que sur] la manière dont un État sacralisant la loi peut accepter les revendications issues des groupes spécifiques ». La deuxième, « Une République administrative ? », interroge plus spécialement « les marges de manœuvre et les stratégies » de certains groupes de fonctionnaires. Enfin, la troisième partie, « Un modèle en question », « aborde les conséquences de quelques-unes des secousses majeures que connut l’appareil d’État » et la façon dont l’État républicain a pu résoudre ces « crises identitaires ». À la fois par le nombre des travaux qu’il réunit et par sa démarche, qui prend en compte les pratiques concrètes des agents et la culture propre à chaque corps, l’ouvrage contribue d’une façon importante à l’histoire de l’administration, gagnant son pari : revisiter les concepts et reformuler les grilles de lecture concernant l’administration, l’État et « la République ». C’est en raison de son importance que l’on regrette l’absence des conclusions, d’autant plus nécessaires qu’elles auraient pu rétablir une cohésion autre que méthodologique entre un grand nombre des contributions relevant de disciplines différentes, succinctes (ce qui parfois entraîne un certain rétrécissement de l’analyse) voire inégales.
Premier résultat d’un travail qui se poursuit, le livre ne prétend pas à l’exhaustivité. On aurait néanmoins souhaité la prise en compte des conditions économiques de l’exercice de l’administration (traitements des fonctionnaires et financement des administrations) ou des interactions entre les administrations et leurs administrés. On s’attendait également à voir analysés, au-delà des grands corps (officiers, polytechniciens, inspecteurs des finances…) et des groupes les plus visibles (instituteurs, policiers…), certains des multiples groupes des petits fonctionnaires. Plus généralement, une démarche ambitieuse comme celle de l’ouvrage aurait pu prendre plus sérieusement en compte la diversité non pas seulement des pratiques mais aussi des discours présupposés constitutifs de l’État et de « la République ». Chez certains auteurs, par exemple, la définition de la République n’est pas considérée comme un objet de lutte, mais comme une réalité objective qui relève du seul cadre constitutionnel, et par rapport à laquelle on doit mesurer l’écart des représentations et des pratiques. « La République » se trouve ainsi souvent personnifiée : elle pense, choisit (« la République a aussi préféré la répression à l’indulgence », Alain Dewerpe), agit (« la République s’efforce de bâtir une société laïque », Patrick Cabanel), ou échoue (« République échouant largement à républicaniser l’État », M.-O. Baruch, V. Duclert). Cette limite, qui se faufile dans les analyses souvent malgré les intentions théoriques des auteurs, ne souligne cependant que mieux l’importance de la démarche du livre et la nécessité de la pousser plus avant.
Efi Markou
â–  Valérie Piette, Domestiques et servantes, des vies sous condition. Essai sur le travail domestique en Belgique au 19e siècle, Bruxelles, Académie Royale de Belgique, 2000, 521 p.
En traitant de la domesticité urbaine au xixe siècle, Valérie Piette attire notre regard vers un point peu exploré de l’histoire sociale comme de la sociologie du travail (rappelons néanmoins le travail pionnier d’Anne Martin-Fugier, La place des bonnes, 1979). Ces oublié(e)s des classes populaires ne font pas partie, il est vrai, de ceux qui laissent beaucoup de traces. En l’absence de fonds constitué, V. Piette combine des sources variées (recensements professionnels, textes de lois, archives de l’administration, notamment judiciaires, et quelques documents privés, livres de comptes ou de ménage…) pour explorer de nombreux aspects de la condition des domestiques urbains – essentiellement à Bruxelles – attachés au service des personnes, de la fin du xviiie siècle à la Première Guerre mondiale.
Le propos concerne d’abord les domestiques « de maison » au service direct de particuliers même s’il est fait allusion, ici et là, aux domestiques servant dans les institutions comme les servantes d’hôpitaux par exemple. Ces domestiques n’ont pas été tout de suite dissociés de ce vaste ensemble des classes laborieuses qui suscite la crainte de la bourgeoisie. Assimilés à ces classes, ils font l’objet d’une politique de surveillance et de contrôle dont le « livret domestique » obligatoire et la « police des domestiques » sont les symboles au xixe siècle en Belgique. Leur statut d’emploi, tout l’aspect juridique de la condition des domestiques (première partie) en sont marqués. L’amélioration progressive de la condition ouvrière, par la législation concernant le contrat de travail, les accidents du travail, le repos dominical ou les conseils de prud’hommes, exclut les domestiques chargés d’un service non industriel. Sans doute la féminisation du groupe, le mode d’exercice professionnel atomisé au sein des familles, ne facilitent-ils pas l’organisation et la mobilisation collective. Au nom d’un principe de non-intrusion dans l’espace privé dont relèvent les domestiques du point de vue des familles qui les emploient, l’État s’interdit d’intervenir.
La vie privée des domestiques et leurs pratiques professionnelles (deuxième partie) ne sont pas faciles à décrire : elles ne sont accessibles que par des sources indirectes, où se mêlent réalité et fantasmes entourant cette catégorie. La codification des tâches et de la conduite des domestiques dans des manuels à destination des maîtresses de maison, témoigne d’un souci de normalisation qui vise non seulement à rendre les pratiques de service compatibles avec les normes du confort et de l’hygiène bourgeois, mais aussi à contrôler au quotidien toute la vie des personnes. Apparaît ici toute la spécificité de la condition de domestique, fondée sur la cohabitation très étroite d’individus appartenant à des classes sociales que tout oppose. Cette proximité fait des domestiques des « hybrides » ou des « métis » sociaux, « à la marge d’une classe sociale à laquelle il faut ressembler sans lui appartenir » (p. 125). Il n’en va plus tout à fait de même avec la diffusion des exigences de service dans les classes moyennes. Ces « nouveaux maîtres », socialement moins éloignés des domestiques que les grands bourgeois, s’efforcent de fabriquer et de mettre en scène au quotidien une distance que la situation de dépendance économique et de subordination du domestique ne suffit pas à marquer. D’où tout un ensemble de pratiques d’évitement et d’éviction, dont l’organisation de l’espace porte la marque : les domestiques se trouvent peu à peu relégués aux confins du logis, tant pour leur propre logement que pour certains de leurs travaux, la circulation entre espaces réservés aux domestiques et espaces réservés aux maîtres étant minutieusement réglée. Le nécessaire face-à-face de la bourgeoisie avec ces représentants des classes populaires explique sans doute l’insistance sur le danger qu’est censé représenter le domestique, avec l’image très présente de la servante criminelle, prostituée ou infanticide, justifiant la pérennité des mesures de surveillance et de contrôle à son égard.
La « crise » de la domesticité à la fin du xixe siècle (troisième partie) est analysée moins à travers l’évolution des effectifs et de la condition de la catégorie, que par l’étude des groupes qui sont à l’origine de ce diagnostic assorti de propositions de réforme de la condition de domestique. La « crise » exprime les tensions qui pèsent sur la bourgeoisie, notamment sur la petite bourgeoisie pour qui le service domestique est devenu un impératif social en même temps qu’une nécessité économique. Le souci du travail bien fait, l’idéologie de la « bonne ménagère » augmentent encore les exigences envers ce personnel. Le fossé entre celui-ci et la classe ouvrière s’accroît pourtant, faute d’une organisation portant les revendications spécifiques à la domesticité, tandis que ceux qui parviennent à obtenir des conditions de travail moins pénibles ou une image plus favorable, rejoignent le groupe des employés.
S’il est consacré aux domestiques, cet important volume apporte aussi des éléments de connaissance de la vie privée de la bourgeoisie et travail des femmes. Il éclaire le processus de structuration des classes populaires où le groupe des domestiques reste aux marges par une double discrimination de catégorie et de sexe. Quant aux voies de sortie de la condition, l’auteur s’arrête à l’héritage, l’installation comme commerçant ou le mariage. Restent non explorées d’autres mobilités au sein des classes populaires, dont l’ampleur est suggérée par l’instabilité des domestiques tant décriée par leurs employeurs. Mais les connaître bute sans doute sur des difficultés liées aux sources.
Anne-Marie Arborio
â–  Philippe Alonzo, Femmes et salariat. L’inégalité dans la différence, Paris, L’Harmattan, coll. « Logiques sociales », 2000, 125 p.
Dans notre société, le salariat constitue encore la situation de référence à laquelle sont associés statut social, situation stable, garanties et droits. Mais les femmes sont les plus fortement touchées par les déstabilisations profondes des régulations de la société salariale. Aussi, les différences entre hommes et femmes sur le marché du travail apparaissent comme un des révélateurs majeurs des processus d’approfondissement des inégalités sociales en ce début de millénaire.
Dans cet ouvrage au style agréable, synthèse utile de travaux récents sur la question, Philippe Alonzo part d’un constat : celui de la situation éminemment paradoxale qui caractérise les femmes. Alors que leur niveau de formation atteint, voire dépasse, celui de la population masculine, que leurs comportements d’activité se sont alignés sur ceux des hommes (taux d’activité élevés et continus au cours de la vie), que les législations et les directives politiques visent à favoriser l’égalité professionnelle entre les sexes, les discriminations perdurent. En s’appuyant sur ses propres enquêtes et sur des travaux récents, menés notamment par les chercheuses du réseau Mage (Marché du travail et genre), l’auteur décline la palette de ces discriminations et avance des éléments de réflexion, balayant au passage quelques idées reçues.
Tout d’abord, la féminisation du monde du travail ne s’est pas traduite par une mixité accrue des emplois et des professions. Les femmes demeurent concentrées dans la nébuleuse du tertiaire. Les emplois étudiés – de secrétariat, de la vente, des services aux particuliers – sont emblématiques : faible reconnaissance des qualifications détenues par les femmes, même lorsqu’elles ont fortement augmenté comme dans le cas des secrétaires ; mise en avant de qualités perçues socialement comme « naturellement » féminines, telles les qualités de la relation à autrui. Cette conjugaison de l’occultation des qualifications et compétences et de l’ostentation des « qualités » constitue une des clé de la construction d’un emploi comme féminin.
En second lieu, les clivages passent par le mode d’accès au marché du travail et le statut de l’emploi : les femmes sont sur-représentées dans l’ensemble des formes « atypiques » d’emploi. Plus souvent au chômage que les hommes en valeur relative, elles constituent l’immense majorité des travailleurs à temps partiel. À la suite des nombreux travaux consacrés au travail à temps partiel, il n’est plus possible de continuer à y voir uniquement un choix de la part des femmes : le travail à temps partiel s’apparente bien plutôt à du sous-emploi imposé par l’employeur dans des secteurs où il permet de gérer les besoins de flexibilité de la main-d’œuvre. L’ensemble de ces caractères de l’emploi au féminin se traduit dans la faiblesse des salaires perçus et par conséquent la concentration des femmes dans la fraction la plus pauvre de la population. Mais l’inégalité persistante des salaires entre hommes et femmes ne renvoie pas seulement aux variables classiques (formation, expérience, catégorie professionnelle, comportement d’activité, secteur d’emploi…). « Toutes choses égales par ailleurs », selon la formule consacrée, il demeure une part non expliquée des écarts de salaire. Ces discriminations, qui se cristallisent dans la rémunération, s’ancrent dans des représentations sociales, des « stéréotypes de sexe » qui assignent aux hommes et aux femmes des places légitimes différentes et continuent de faire percevoir le travail des femmes comme contingent.
Françoise Battagliola
â–  Michel Freyssenet, Andrew Mair, Koichi Shimizu, Giuseppe Volpato (éd.), Quel modèle productif ? Trajectoires et modèles industriels des constructeurs automobiles mondiaux, Paris, La Découverte, 2000, 525 p.
Depuis vingt ans, un important réseau international de recherche sur l’automobile (Gerpisa) s’efforce d’évaluer les transformations et les performances de ce secteur d’activité. Les premières interrogations sur l’évolution des modes de production dans la seconde moitié du vingtième siècle étaient nées autour de l’éventuelle généralisation du « modèle japonais » de « production au plus juste » (lean production). Elles se sont traduites, pour les chercheurs du Gerpisa, par la conclusion que coexistaient, et devraient continuer à coexister, plusieurs modèles de production, nés de processus de mise en cohérence de politiques, discours et pratiques au sein des firmes. En d’autres termes, il n’existerait pas et n’aurait jamais existé de one best way, de relation univoque entre modèle de production et recherche de performance. Mais comment caractériser ces différents modèles ? C’est à cette question que tente de répondre le présent ouvrage collectif, qui rend compte d’une enquête menée auprès des quinze constructeurs mondiaux les plus importants par une cinquantaine de spécialistes. Il devrait donc faire date dans la réflexion des chercheurs comme des décideurs dans ce champ.
Les chercheurs ont analysé non pas la conformité des firmes à tel modèle, mais les conditions de viabilité de chaque type de stratégie des entreprises, étudiant les trajectoires de chacune d’elles. Ils mettent ainsi en évidence la diversité des stratégies et des méthodes des firmes japonaises elles-mêmes (chapitres iii à vi), ainsi que des firmes coréennes (ch. vii). De même, les Américains ont-ils opté pour des formes de réorganisation diverses, afin de redresser leur situation financière au cours des années 1970 et 1980 (ch. viii à x). Les firmes européennes font apparaître des trajectoires encore plus contrastées, faisant preuve d’une grande originalité pour surmonter leurs crises (ch. xi à xvii), qu’il s’agisse des politiques d’expansion et du mode de partage des marchés, des formes de gestion, y compris sociale, des entreprises, des modalités de la production, du choix stratégique des modèles produits, ou encore de la rigueur financière.
Les stratégies suivies ont combiné dans des proportions diverses, écrit Michel Freyssenet dans le chapitre introductif, « six sources fondamentales de profit pour une entreprise : économies d’échelle, effets de variété, qualité, innovation-produit, flexibilité et réduction permanente des coûts à volume constant. » Il distingue trois modèles principaux entre 1974 et 1992, chacun lié à un type de demande automobile et à des caractéristiques de travail. Mais, dans chaque cas, le niveau de performance ou au contraire l’entrée en crise est lié à la cohérence entre stratégie de profit et configuration socio-productive. La complexité de l’analyse se laisse fort mal résumer en quelques lignes, mais les quelque soixante pages du chapitre introductif donnent une remarquable présentation des analyses développées dans l’ensemble d’un ouvrage très dense, mais d’une lecture aisée, qui détaille l’évolution à partir du cas spécifique des quinze principales firmes mondiales.
Depuis 1991-1993, les firmes se trouvent toutefois confrontées à des conditions financières plus difficiles et à de nouvelles formes de concurrence, en particulier une restructuration du commerce international et l’apparition de nouveaux concurrents, qui les contraindront à faire de nouveaux paris sur l’avenir. Les membres du Gerpisa prévoient donc d’importants changements à moyen terme dans cette branche d’activité essentielle. Ils ne concerneront pas seulement les évolutions techniques (développement des équipements électroniques et attention plus grande aux implications écologiques) mais aussi la main d’œuvre (recherche d’une plus grande flexibilité, restructuration des relations salariales). Les réseaux internationaux devront se modifier. Trois scénarios leur semblent envisageables, entre une homogénéisation mondiale, des variations régionales sur fond commun et une hétérogénéisation régionale, chaque scénario mettant, bien entendu, en œuvre des formes de marché et de travail différentes. Encore plusieurs années de recherche en perspective…
Sabine Erbès-Seguin
â–  Françoise Lelièvre, Claude Lelièvre, L’Histoire des femmes publiques contée aux enfants, Paris, Presses universitaires de France, coll. « Sciences sociales et sociétés », 2001, 200 p.
À partir de l’analyse méthodique de trente manuels d’histoire parus entre 1900 et 1997, les auteurs montrent, de manière fort convaincante, que l’éducation civique, telle qu’elle a été et est encore enseignée à l’école primaire, n’enregistre qu’avec retard les évolutions de la condition féminine dans le champ de la vie publique.
Ainsi les manuels n’ont mentionné explicitement l’obtention tardive du droit de vote par les femmes françaises, pourtant obtenu en 1944, qu’à partir de 1985, soit plus de quarante ans après la reconnaissance historique du statut de citoyenne. À croire que les rédacteurs, qui ne sont que rarement des rédactrices, ne sont guère fiers de cette extension tardive du droit de vote qui a fait plus que doubler le corps électoral. Certes, les manuels d’histoire mentionnent l’instauration du suffrage « universel » le 5 mars 1848, mais ils ne rappellent pas que l’universalité de ce droit de vote reste masculine ! Il faudra le puissant mouvement féministe des années 1970 pour que les manuels d’histoire de l’école élémentaire « jouent enfin leur rôle d’éveilleur à une citoyenneté pleine et entière » (p 33).
La part des femmes françaises élues est encore aujourd’hui très faible (6 % au Sénat, 10 % à la Chambre des députés), beaucoup plus faible que dans d’autres pays européens. L’enseignement de l’histoire a sans doute eu son efficacité propre pour expliquer le hiatus entre la réussite des femmes dans le domaine de l’école et de la vie professionnelle et leur faible représentation dans le domaine du pouvoir politique. Mais, même quand les femmes, élues ou non, exercent des responsabilités dans le champ politique, les manuels ont tendance à présenter une vue tronquée, voire caricaturale du pouvoir au féminin. Les reines, du moins lorsqu’elles ont l’honneur d’être mentionnées, sont malignes, incapables ou perfides, à l’exception de Blanche de Castille mère exemplaire d’un roi appelé à être sanctifié. Quant aux jeunes héroïnes, Sainte Blandine, Sainte Geneviève ou Jeanne d’Arc, leur bienfaisance est présentée comme liée à une force transcendantale qui ne doit rien à leur statut social. Or Blandine était certes une esclave, mais Jeanne est la fille de laboureurs aisés et Geneviève celle d’un militaire, devenu haut fonctionnaire civil, appelée par le code romain à assurer la charge de son père décédé. Ces héroïnes féminines sont donc présentées avec l’aura d’une grâce divine, comme si une femme ne pouvait connaître un destin hors du commun sans cette grâce.
Malgré son évanescence, la femme est mobilisée dans la symbolisation du pouvoir. « Les allégories politiques des livres d’histoire de la communale sont toutes du genre féminin » (p 121). La « Patrie », la « République », la « Liberté », la « Loi » sont toutes symbolisées par des figures féminines. Allégorie donc et incarnation de l’idéal du pouvoir mais pour autant peu de pouvoir effectif pour la femme dans le champ politique. Les manuels n’hésitent pas à présenter les impératrices, les reines, et les dames des cours souveraines comme les joyaux du décor royal. La femme de cour, et plus tard celle de l’homme d’État, est ainsi ramenée, bien souvent, au statut de la plante décorative dont on orne les montées d’escalier et les salles de réception des palais du pouvoir. Ou, pis encore, à celui de femme incapable de contrôler et de maîtriser ses émotions. « La plupart des manuels d’histoire la montre volontiers peureuse, pleureuse et implorante » (p. 141).
Françoise et Claude Lelièvre construisent cette démonstration du discrédit de principe que subit la femme qui se mêle de la chose publique à travers l’analyse de nombreux extraits de textes et celle d’une iconographie abondante et savoureuse. À travers cette profusion de documents, l’étrangeté ressentie devant des conceptions ou des discours aujourd’hui impensables rend palpable la distance qui nous éloigne de ces représentations maintenant obsolètes. Mais ces remarques ne valent que pour les documents les plus anciens. Dans les manuels récents, les auteurs montrent qu’un sexisme rampant est toujours présent. « Il y a urgence d’en finir avec ces stéréotypes, écrivent-ils, si l’on veut éviter que ne se creuse une béance redoutable entre une mise en œuvre purement “comptable” de la parité hommes-femmes aux élections et des représentations aux antipodes » (p. 198).
La parité statistique entre les hommes et les femmes aux élections, si elle est une condition nécessaire, n’est en aucun cas suffisante pour garantir l’équité entre les sexes dans leur rapport au pouvoir politique. En effet, tout ce qui se glisse, sournoisement dans des lieux aussi inattendus que les manuels scolaires de la République obère les effets des mesures les plus judicieuses et des meilleures volontés. Le travail des auteurs nous convainc que la parité n’aura toute son efficacité que lorsqu’elle structurera aussi les esprits, ce qui suppose une sérieuse refonte de la présentation du rôle des femmes dans la vie publique, tel qu’il est mis en scène dans les livres d’histoire.
Monique Pinçon-Charlot
â–  Jean-Marc Stébé, La crise des banlieues. Sociologie des quartiers sensibles, Paris, Presses universitaires de France, coll. « Que sais-je ? », 1999, 128 p.
En France, les débats médiatiques et politiques sur la ville se réduisent de plus en plus aux malaises des banlieues. S’il faut admettre à cet égard que certaines zones périurbaines connaissent tout à la fois de graves difficultés sociales, économiques et de logement, il semble que ces débats offrent une image largement déformée de la réalité sociale. Ainsi, aux réductionnismes idéologiques propres aux discours journalistiques et politiques, qui se caractérisent notamment par une tendance à formuler un propos unifiant sur la banlieue, l’auteur oppose le polymorphisme et l’historicité des banlieues, ainsi qu’une analyse fine du processus de ségrégation spatiale et sociale qui les caractérise.
Au cours de l’histoire, les banlieues ont connu de multiples développements. Si l’implantation extra-muros d’espaces d’habitation et de commerces remonte à la plus haute antiquité, les causes de ces déplacements sont diversifiées. En effet, des raisons parfois fort différentes ont poussé les citadins à échapper à la vie urbaine : volonté de s’affranchir d’un impôt pour certains marchands, ou recherche de tranquillité et d’un retour à la nature pour quelques bourgeois, aristocrates ou intellectuels.
Au xixe siècle, l’industrialisation contribue à la naissance de la « banlieue industrielle ». L’auteur en rappelle les raisons : besoin d’espace bon marché à la périphérie immédiate de la ville, recherche des infrastructures de transport pour améliorer l’approvisionnement et l’écoulement des marchandises. La migration des ouvriers vers ces mêmes zones suburbaines est liée au déplacement des industries en banlieue et à l’offre de logements plus importante ici que dans la ville-centre, où les conditions de vie deviennent plus difficiles – insalubrité et exiguïté des logements, niveau plus élevé des loyers. Dans le portrait qu’il brosse des banlieues françaises aujourd’hui, l’auteur accentue le contraste entre passé et présent, en les définissant globalement par leur aspect composite. Véritables mosaïques, nos banlieues contemporaines se constituent de l’enchevêtrement et de la juxtaposition de zones industrielles, commerciales ou résidentielles, de grands ensembles ou d’espaces pavillonnaires, de quartiers défavorisés, populaires ou aisés. Ainsi, « la banlieue n’est plus concevable comme une entité, un tout unifié et homogène » ; elle se subdivise « en fonction des activités et des populations qu’elle accueille […] » (p. 19) et se caractérise par un éloignement plus ou moins important de la ville-centre.
La pauvreté et l’exclusion sociale ainsi que la délinquance, l’incivilité et l’insécurité sont devenues progressivement depuis une quinzaine d’années les stigmates communs des banlieues dites « sensibles ». Or, selon Jean-Marc Stébé, les cités d’habitat social n’ont pas pu jouer un rôle intégrateur, se métamorphosant ainsi en espaces de relégation. Les facteurs explicatifs de la concentration durable des populations défavorisées dans les grands ensembles et de l’aggravation de leurs conditions d’existence sont nombreux et se combinent : « le malaise des banlieues sensibles n’est pas exclusivement le produit d’un urbanisme fonctionnel ou d’une architecture rationnelle et imposante, pas plus qu’il n’est seulement l’effet […] de la crise économique (chômage, pauvreté, marginalisation) ni des seuls problèmes d’intégration des immigrés » (p. 48). La « crise des banlieues » trouve également son explication dans l’épuisement progressif du mouvement ouvrier qui, au cours de la seconde moitié du xxe siècle, entraîne la disparition de nombreuses organisations sociales implantées localement – telles les syndicats de quartier, les associations, les partis politiques, etc. – et dans la séparation des espaces de production et des espaces de résidence qui ajoute à l’isolement des grands ensembles.
À l’appui de nombreux travaux issus de la sociologie empirique et théorique, l’auteur bat en brèche les visions ordinaires des banlieues – nourries de craintes, d’imaginaire ou d’idéologies. Son ouvrage permet ainsi de porter un regard critique sur les discussions touchant aux problèmes des « quartiers sensibles ». À cet égard, J.-M. Stébé ne manque pas, au fil de l’analyse, de définir précisément certains termes voire de souligner leur impropriété. La notion de « culture des banlieues » est ainsi écartée par l’auteur, de même que celle de « ghetto ». La crise des banlieues constitue globalement un ouvrage ouvert à un large public dont l’intérêt majeur est d’inviter à se prémunir contre des jugements hâtifs à un moment où les « quartiers sensibles » continuent de susciter campagnes de presse et vives réactions.
Alexandre Mathieu-Fritz
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