2001
Genèses
Bibliothèque
â– Histoire urbaine, «
Les loisirs et la ville : espaces, institutions, pratiques », n° 1,
juin 2000, 222 p.
À l’initiative de la Société française d’histoire urbaine
(SFHU) fondée en 1998, une nouvelle revue a été créée pour appréhender « le
fait urbain dans son historicité ». Le premier numéro est consacré aux loisirs.
Le choix est original puisque rares sont en France les travaux individuels ou
collectifs consacrés aux loisirs. Or ce numéro démontre avec ses huit
participations combien la recherche en ce domaine est fructueuse.
Le numéro est divisé en chapitres thématiques (Promenades et
jardins, Jeux, Les loisirs de convivialité, Le loisir et le corps) qui
permettent d’explorer sous des angles souvent novateurs, la manière dont les
loisirs structurent l’espace urbain, influent sur les politiques publiques de
gestion de la cité et marquent les pratiques des citadins. Les articles sont
consacrés principalement à la France moderne (Gilles-Antoine Langlois, René
Favier, Frédérique Pitou, Michel Figeac), mais aussi à l’Italie médiévale
(Alexandra Rizzi), au Proche-Orient (Marie-Françoise Besnier) et à l’Italie
antique (Marie Guérin-Beauvois). Quant aux sujets abordés, ils concernent
essentiellement les jardins, le jeu et les thermes ou piscines.
L’un des intérêts majeurs de ce numéro est d’être en
contrepoint des études traditionnelles qui analysent les loisirs comme façon
d’occuper le temps. Ici, les loisirs sont avant tout une façon d’occuper
l’espace citadin et de s’accaparer la ville. Ils ne sont plus la conséquence
d’un vide à combler (temps libre, ennui) mais ils sont tour à tour cause
d’aménagement urbain (jardins-spectacles du xviiie siècle ; piscines du
xixe) ou viatique des symboles politiques
de la cité (jardins assyriens ; courses équestres – palio – italiennes du
xve siècle). Certaines contributions de
L’Avènement des loisirs, 1850-1960
paru en 1995 sous la direction d’Alain Corbin avaient ouvert la voie à une
réhabilitation des loisirs comme révélateurs d’enjeux matériels et symboliques
tout autant que culturels. Or cet ouvrage s’intéressait uniquement à la période
contemporaine dont, ici, seul le texte d’Antoine Lebas est le représentant.
Aussi ce dossier décloisonne les loisirs de l’époque industrielle et, par
extension, ne les réduit pas à leur seule faculté à refléter des hiérarchies
sociales hermétiques. En outre, chaque article met en avant le lien ambigu et
permanent des relations entre un espace privé et des pratiques individuelles
d’une part et, de l’autre, un espace public policé, hygiéniste mais aussi
collectif et souvent fédérateur.
Histoire urbaine
semble donc faire un choix judicieux en évitant les discours purement
conceptuels, souvent de mise dans l’analyse des loisirs, pour privilégier les
travaux empiriques et fouillés, tout en invitant A. Corbin, dans un entretien,
à problématiser certains points de son approche.
Tous les articles n’ont évidemment pas la même portée et
l’ensemble donne envie de souligner certaines absences, reproche qu’il est
toutefois difficile de formuler puisqu’il s’agit ici d’un dossier de revue et
non d’un ouvrage collectif. Le n° 2 consacré aux « Peurs citadines » s’annonce
de la même veine prometteuse.
Caroline
Hodak
â– Jean-Michel Chapoulie, La
tradition sociologique de Chicago (1892-1961), Paris, Le
Seuil, 2001, 490 p.
Il faut se réjouir de la publication d’ouvrages comme
celui-ci : clair, agréable à lire, parfaitement documenté, grâce aux multiples
archives consultées, il présente au public français soixante-dix ans de travaux
effectués dans un des principaux départements américains de sociologie, celui
de l’université de Chicago. Dans une première partie, l’auteur offre les jalons
indispensables pour comprendre les ouvrages produits par le département. Il met
en perspective quatre séries chronologiques : l’évolution sociale de la ville
de Chicago qui fut le cadre des premières études effectuées ; les
transformations de la culture sociologique des enseignants ; l’histoire
institutionnelle de l’université ; les débats politiques à l’échelle
municipale, enfin. Dans le même temps, il offre des portraits détaillés des
enseignants les plus importants. Robert Park tout d’abord, auquel il consacre
des pages enthousiastes ; mais aussi Albion Small, William I. Thomas, Ernest W.
Burgess et bien d’autres. Dans la seconde partie, Jean-Michel Chapoulie
sélectionne des « parcours de recherche », sorte de vignettes thématiques
centrées sur une question de méthode ou sur un objet d’analyse. Ainsi, un
chapitre est consacré à l’évolution des méthodes de terrain autour des figures
centrales d’Everett Hughes et d’Herbert Blumer ; un autre aux relations entre
les « races » selon l’acception sociologique qu’a ce terme aux États-Unis, un
des thèmes qui réunit des sociologues présents à Chicago tout au long de la
période étudiée.
On ne résume pas un tel ouvrage ; on ne peut que conseiller
au lecteur de le consulter au gré de ses besoins. Il est en effet utile
aujourd’hui à plus d’un titre. Tout d’abord, on peut espérer qu’il contribuera
à tordre le cou au mythe d’une « École de Chicago », né aux États-Unis dans les
années 1960 au moment du conflit entre sociologie qualitative et sociologie
quantitative et de la remise en cause de la sociologie fonctionnaliste, puis
importé en France dans les années 1980, au moment de la remise en cause de la
sociologie marxiste et durkheimienne. Les conflits entre les différentes écoles
se sont aujourd’hui déplacés, rendant caduques ces oppositions méthodologiques
et théoriques. Ensuite, en nous offrant des points de repère bibliographiques,
ce livre stabilise nos connaissances sur l’enquête de terrain et devrait nous
éviter d’inutiles répétitions. En effet, Chicago est l’un des lieux où s’est
inventée et améliorée la méthode ethnographique et bien des malentendus ont
déjà été efficacement combattus par ses promoteurs américains. Simplement nous
ne connaissions pas leurs textes. Ce livre contribue donc à une cumulativité
minimale des recherches en sciences sociales. Enfin, en analysant les liens
entre les trajectoires sociales des chercheurs (par exemple celles de R. Park
ou de W. I. Thomas), leurs relations interpersonnelles (carrières, concurrence
auprès des étudiants, relations entre générations) et les caractéristiques de
leurs travaux scientifiques (méthode, valorisation des résultats, rhétorique de
publication), J.-M. Chapoulie applique les outils de l’histoire et de la
sociologie des sciences à nos propres disciplines, mais avec un décalage dans
le temps (1892-1961) et dans l’espace (Chicago). La lecture de son livre peut
nous aider à analyser nos propres conditions de travail et à poser les bonnes
questions sur notre rapport à la politique, sur les conditions de
fonctionnement du milieu intellectuel et leurs effets sur nos travaux de
recherche.
Pour finir, je formulerai deux remarques critiques. J.-M.
Chapoulie laisse volontairement de côté l’anthropologie et s’en explique : à
Chicago un département d’anthropologie séparé de la sociologie naît en 1929 ;
auparavant, l’anthropologue en place, spécialiste d’anthropologie physique, ne
partage rien avec ses nouveaux collègues. Il ne me convainc pas. Si
l’ethnographie s’invente à Chicago, au début du siècle, entre enquête sociale
et journalisme, elle reste balbutiante ; la méthode ne s’affermit que
progressivement et l’on ne saurait sous-estimer sa rencontre avec
l’ethnographie à la Malinowski. L’anthropologue Franz Boas est une référence
importante qui court dans tout l’ouvrage ; Robert Redfield, le gendre de R.
Park, est une figure éminente de l’anthropologie américaine ; Lloyd Warner,
anthropologue venu d’Harvard, occupe un poste à Chicago entre 1935 et 1959. Il
ne s’agit là que de quelques indices. Séparer strictement sociologie et
anthropologie a du sens dans notre contexte institutionnel français
d’aujourd’hui ; pas forcément pour les périodes et les lieux étudiés par J.-M.
Chapoulie.
Seconde remarque critique : le choix d’étudier un département
de sociologie dans une université change de sens au fil de la longue période
considérée (1892-1961). Si, au début, le département doit compter sur ses
propres forces dans un relatif désert universitaire, l’émergence ailleurs
d’autres départements, à la fois concurrents et complémentaires (comme
débouchés professionnels des étudiants, par exemple) change la donne. J.-M.
Chapoulie est conscient que la ville de Chicago, d’abord objet idéal de
recherches adaptées à la question politique du gouvernement des villes, perd
ensuite de sa pertinence scientifique et politique. Il est moins conscient que
les limites d’un département universitaire, d’abord adaptées à l’horizon
d’action et de réflexion de ses membres, perdent progressivement de leur
pertinence à mesure que les sociologues américains jouent leur position à
l’échelle nationale voire internationale.
Pour conclure, ce livre devrait contribuer, en France, à
renforcer la méthode ethnographique en sociologie. Espérons qu’il ne sera pas
utilisé pour opposer la sociologie et l’anthropologie, la sociologie empirique
et la sociologie théorique, l’ethnographie et l’enquête statistique. L’heure
est plutôt à inventer une nouvelle division du travail qui reconnaisse la
complémentarité des méthodes, à rendre possibles et légitimes des recherches
collectives, toujours marginales et risquées, dans nos disciplines. Le
département de Chicago, dans ses meilleurs moments pourrait nous rendre
optimiste : il offre l’image d’une équipe particulièrement efficace…
Florence
Weber
â– Bruno
Péquignot, Pierre Tripier, Les fondements de la
sociologie, Paris, Nathan, coll. « Fac », 2000, 216
p.
Un manuel sur les origines de la sociologie, construit pour
l’essentiel à partir d’une série de présentations d’auteurs : la chose n’a à
première vue rien de bien nouveau. Si celui que publient Bruno Péquignot et
Pierre Tripier répond à ce signalement minimal, il témoigne cependant d’une
ambition plus large et plus originale, qui mérite l’attention au-delà des
étudiants auxquels il est en priorité destiné. En effet, cette exploration des
fondements de la sociologie fournit tout d’abord l’occasion d’une réflexion sur
l’historiographie de cette discipline, dont un premier chapitre dresse un
tableau synthétique. Il en ressort un principe simple que l’on retrouve tout au
long du livre : la vision de l’histoire de la sociologie et le rapport à cette
histoire varient en fonction des conceptions épistémologiques et des choix
d’analyse. Pour ne prendre que cet exemple, c’est ainsi que l’on peut
comprendre la redécouverte de Frédéric Le Play ou d’Adolphe Quetelet par Paul
Lazarsfeld : il voyait en eux les fondateurs de l’empirisme appliqué
définissant selon lui la sociologie. Mais B. Péquignot et P. Tripier ne se
contentent pas d’une mise à plat des différentes conceptions de la sociologie
et de son histoire. Tout leur travail est fondé sur l’idée selon laquelle «
c’est le caractère historique de l’objet de la sociologie qui justifie la place
tout à fait particulière de l’histoire de sa production dans la pratique même
de la sociologie » (p. 11). Dès lors, il ne s’agit plus seulement d’une
histoire des idées sociologiques, mais d’un parcours historique où sont données
à voir les diverses voies et modalités de la pratique sociologique.
Ce parcours historique ne se déroule pas exclusivement à
l’intérieur des frontières de la sociologie. C’est là le second et principal
point à souligner. Prenant le contre-pied d’une histoire autonome de la
discipline, B. Péquignot et P. Tripier montrent que l’affirmation de la
sociologie se fait sur la base d’emprunts à d’autres sciences. Quand ils ne
sont pas occultés, ces emprunts sont généralement plus évoqués que
véritablement traités. Ce n’est pas le cas ici. Ainsi, l’histoire de la
physique ou de la biologie permet de mieux saisir les conditions
intellectuelles de la formation du raisonnement sociologique. L’on voit
également comment la combinaison de la physique, de la biologie et de la
philosophie sociale dans diverses figures d’ingénieurs (F. Le Play, Herbert
Spencer, Vilfredo Pareto) informe la pratique et la pensée sociologiques.
Enfin, le lecteur de Genèses ne pourra
qu’être sensible au chapitre (p. 101-126) qui, proposant une « histoire de
l’histoire », montre ce que la formulation des principes et problèmes d’analyse
des sociologues doit à la réflexion des historiens (chronologie, comparaison,
contextualisation, modèles explicatifs sélectionnant un nombre limité de
variables, articulation des contraintes structurelles et de la liberté
d’action, etc.). Ce n’est logiquement qu’à l’issue de cette vaste mise en
perspective que sont présentés (chapitre viii) trois auteurs classiques de la sociologie
(Émile Durkheim, Max Weber, Georg Simmel), « entre physique, biologie et
histoire ».
Cet ouvrage foisonnant et érudit revient, pour terminer, sur
la complémentarité des méthodes et des niveaux d’analyse en physique, en
biologie et en sociologie. Pour cette dernière, c’est l’occasion d’une
présentation renouvelée des grands courants d’analyse
(structuro-fonctionnalisme, interactionnisme) et d’une discussion de leurs
convergences possibles. Comme dans les pages qui précèdent, des présentations
résumées d’auteurs sont mises au service d’une démonstration d’ensemble où se
mêlent épistémologie, histoire et sociologie des sciences qui, parfois au
risque du vertige face à l’étendue de l’espace de connaissance couvert et à la
diversité des références mobilisées, présente pour ces raisons mêmes l’intérêt
d’ouvrir la réflexion du lecteur bien au-delà des frontières disciplinaires
qu’à l’inverse les manuels contribuent plus souvent à durcir.
Vincent
Dubois
â– Marc
Olivier Baruch et Vincent Duclert (éd.), Serviteurs de l’État. Une histoire politique de
l’administration française, 1875-1945, Paris, La
Découverte, coll. « L’espace de l’histoire », 2000, 587 p.
Cet ouvrage collectif, qui regroupe trente-six contributions
d’historiens, politistes, juristes, archivistes, s’inscrit dans un vaste projet
scientifique. Issu des travaux effectués pendant les deux premières années du
séminaire dirigé par Marc Olivier Baruch et Vincent Duclert, et co-organisé par
l’Institut d’histoire du temps présent (IHTP, CNRS) et le Centre de recherches
historiques (CRH, EHESS), l’ouvrage vise « une histoire de l’administration
conçue comme partie intégrante du politique », se définissant ainsi par rapport
à trois approches historiques préexistantes : tout d’abord l’histoire sociale
primée par les Annales qui, comme
Olivier Dumoulin le souligne dans sa contribution, sous-estime dans ses
analyses tant « l’objet politique » que l’État ; ensuite une histoire qui
conduit ses analyses en termes administratifs ou juridiques, « refusant l’idée
même de politisation de l’appareil d’État » ; enfin, « une histoire idéologique
diabolisant a priori l’État ».
Se focalisant sur la période de la Troisième République,
prolongée jusqu’à 1945, l’ouvrage s’organise autour de deux temps forts,
l’Affaire Dreyfus et Vichy. Cette polarisation sur deux « étapes
idéal-typiques, succès et échec, de la croyance à la République » s’harmonise
avec l’intention d’étudier « la manière dont les serviteurs d’un État, à un
moment donné d’une histoire nationale, ont pu produire, à travers leurs
pratiques, du sens politique qui n’était pas nécessairement celui voulu ou
porté par le pouvoir en place ». Une telle approche, qui veut révéler la
diversité des représentations, des pratiques et des appartenances des agents,
permet d’appréhender plus particulièrement les écarts entre « le discours
normatif », les pratiques professionnelles et les représentations que les
fonctionnaires se font de leur mission. La tension entre la compétence
professionnelle et le politique, la question de la neutralité de l’État ainsi
que la transformation dans la pratique de l’arsenal législatif, sont parmi les
principaux axes de la problématique. La grille d’analyse de cette histoire
politique de l’État n’est pas ainsi constituée en fonction des appartenances
politiques des agents mais à partir de leur appartenance aux divers « corps
d’État » ainsi qu’à certains groupes sociaux particuliers (francs-maçons,
catholiques, savants, etc.).
L’ouvrage est structuré en trois parties qui indiquent le
souci d’inscrire les différentes contributions et les multiples objets étudiés
dans un ensemble historique cohérent. La première, « Politiques de l’État en
République », se focalise sur le « contexte juridique, politique et idéologique
dans lequel est appelée à travailler l’administration de l’État [ainsi que sur]
la manière dont un État sacralisant la loi peut accepter les revendications
issues des groupes spécifiques ». La deuxième, « Une République administrative
? », interroge plus spécialement « les marges de manœuvre et les stratégies »
de certains groupes de fonctionnaires. Enfin, la troisième partie, « Un modèle
en question », « aborde les conséquences de quelques-unes des secousses
majeures que connut l’appareil d’État » et la façon dont l’État républicain a
pu résoudre ces « crises identitaires ». À la fois par le nombre des travaux
qu’il réunit et par sa démarche, qui prend en compte les pratiques concrètes
des agents et la culture propre à chaque corps, l’ouvrage contribue d’une façon
importante à l’histoire de l’administration, gagnant son pari : revisiter les
concepts et reformuler les grilles de lecture concernant l’administration,
l’État et « la République ». C’est en raison de son importance que l’on
regrette l’absence des conclusions, d’autant plus nécessaires qu’elles auraient
pu rétablir une cohésion autre que méthodologique entre un grand nombre des
contributions relevant de disciplines différentes, succinctes (ce qui parfois
entraîne un certain rétrécissement de l’analyse) voire inégales.
Premier résultat d’un travail qui se poursuit, le livre ne
prétend pas à l’exhaustivité. On aurait néanmoins souhaité la prise en compte
des conditions économiques de l’exercice de l’administration (traitements des
fonctionnaires et financement des administrations) ou des interactions entre
les administrations et leurs administrés. On s’attendait également à voir
analysés, au-delà des grands corps (officiers, polytechniciens, inspecteurs des
finances…) et des groupes les plus visibles (instituteurs, policiers…),
certains des multiples groupes des petits fonctionnaires. Plus généralement,
une démarche ambitieuse comme celle de l’ouvrage aurait pu prendre plus
sérieusement en compte la diversité non pas seulement des pratiques mais aussi
des discours présupposés constitutifs de l’État et de « la République ». Chez
certains auteurs, par exemple, la définition de la République n’est pas
considérée comme un objet de lutte, mais comme une réalité objective qui relève
du seul cadre constitutionnel, et par rapport à laquelle on doit mesurer
l’écart des représentations et des pratiques. « La République » se trouve ainsi
souvent personnifiée : elle pense, choisit (« la République a aussi préféré la
répression à l’indulgence », Alain Dewerpe), agit (« la République s’efforce de
bâtir une société laïque », Patrick Cabanel), ou échoue (« République échouant
largement à républicaniser l’État », M.-O. Baruch, V. Duclert). Cette limite,
qui se faufile dans les analyses souvent malgré les intentions théoriques des
auteurs, ne souligne cependant que mieux l’importance de la démarche du livre
et la nécessité de la pousser plus avant.
Efi Markou
â– Valérie
Piette, Domestiques et servantes, des vies sous
condition. Essai sur le travail domestique en Belgique au
19e
siècle, Bruxelles, Académie Royale de Belgique, 2000, 521
p.
En traitant de la domesticité urbaine au
xixe siècle, Valérie Piette attire notre
regard vers un point peu exploré de l’histoire sociale comme de la sociologie
du travail (rappelons néanmoins le travail pionnier d’Anne Martin-Fugier,
La place des bonnes, 1979). Ces
oublié(e)s des classes populaires ne font pas partie, il est vrai, de ceux qui
laissent beaucoup de traces. En l’absence de fonds constitué, V. Piette combine
des sources variées (recensements professionnels, textes de lois, archives de
l’administration, notamment judiciaires, et quelques documents privés, livres
de comptes ou de ménage…) pour explorer de nombreux aspects de la condition des
domestiques urbains – essentiellement à Bruxelles – attachés au service des
personnes, de la fin du xviiie siècle à la Première Guerre
mondiale.
Le propos concerne d’abord les domestiques « de maison » au
service direct de particuliers même s’il est fait allusion, ici et là, aux
domestiques servant dans les institutions comme les servantes d’hôpitaux par
exemple. Ces domestiques n’ont pas été tout de suite dissociés de ce vaste
ensemble des classes laborieuses qui suscite la crainte de la bourgeoisie.
Assimilés à ces classes, ils font l’objet d’une politique de surveillance et de
contrôle dont le « livret domestique » obligatoire et la « police des
domestiques » sont les symboles au xixe siècle en Belgique. Leur statut
d’emploi, tout l’aspect juridique de la condition des domestiques (première
partie) en sont marqués. L’amélioration progressive de la condition ouvrière,
par la législation concernant le contrat de travail, les accidents du travail,
le repos dominical ou les conseils de prud’hommes, exclut les domestiques
chargés d’un service non industriel. Sans doute la féminisation du groupe, le
mode d’exercice professionnel atomisé au sein des familles, ne facilitent-ils
pas l’organisation et la mobilisation collective. Au nom d’un principe de
non-intrusion dans l’espace privé dont relèvent les domestiques du point de vue
des familles qui les emploient, l’État s’interdit d’intervenir.
La vie privée des domestiques et leurs pratiques
professionnelles (deuxième partie) ne sont pas faciles à décrire : elles ne
sont accessibles que par des sources indirectes, où se mêlent réalité et
fantasmes entourant cette catégorie. La codification des tâches et de la
conduite des domestiques dans des manuels à destination des maîtresses de
maison, témoigne d’un souci de normalisation qui vise non seulement à rendre
les pratiques de service compatibles avec les normes du confort et de l’hygiène
bourgeois, mais aussi à contrôler au quotidien toute la vie des personnes.
Apparaît ici toute la spécificité de la condition de domestique, fondée sur la
cohabitation très étroite d’individus appartenant à des classes sociales que
tout oppose. Cette proximité fait des domestiques des « hybrides » ou des «
métis » sociaux, « à la marge d’une classe sociale à laquelle il faut
ressembler sans lui appartenir » (p. 125). Il n’en va plus tout à fait de même
avec la diffusion des exigences de service dans les classes moyennes. Ces «
nouveaux maîtres », socialement moins éloignés des domestiques que les grands
bourgeois, s’efforcent de fabriquer et de mettre en scène au quotidien une
distance que la situation de dépendance économique et de subordination du
domestique ne suffit pas à marquer. D’où tout un ensemble de pratiques
d’évitement et d’éviction, dont l’organisation de l’espace porte la marque :
les domestiques se trouvent peu à peu relégués aux confins du logis, tant pour
leur propre logement que pour certains de leurs travaux, la circulation entre
espaces réservés aux domestiques et espaces réservés aux maîtres étant
minutieusement réglée. Le nécessaire face-à-face de la bourgeoisie avec ces
représentants des classes populaires explique sans doute l’insistance sur le
danger qu’est censé représenter le domestique, avec l’image très présente de la
servante criminelle, prostituée ou infanticide, justifiant la pérennité des
mesures de surveillance et de contrôle à son égard.
La « crise » de la domesticité à la fin du
xixe siècle (troisième partie) est analysée
moins à travers l’évolution des effectifs et de la condition de la catégorie,
que par l’étude des groupes qui sont à l’origine de ce diagnostic assorti de
propositions de réforme de la condition de domestique. La « crise » exprime les
tensions qui pèsent sur la bourgeoisie, notamment sur la petite bourgeoisie
pour qui le service domestique est devenu un impératif social en même temps
qu’une nécessité économique. Le souci du travail bien fait, l’idéologie de la «
bonne ménagère » augmentent encore les exigences envers ce personnel. Le fossé
entre celui-ci et la classe ouvrière s’accroît pourtant, faute d’une
organisation portant les revendications spécifiques à la domesticité, tandis
que ceux qui parviennent à obtenir des conditions de travail moins pénibles ou
une image plus favorable, rejoignent le groupe des employés.
S’il est consacré aux domestiques, cet important volume
apporte aussi des éléments de connaissance de la vie privée de la bourgeoisie
et travail des femmes. Il éclaire le processus de structuration des classes
populaires où le groupe des domestiques reste aux marges par une double
discrimination de catégorie et de sexe. Quant aux voies de sortie de la
condition, l’auteur s’arrête à l’héritage, l’installation comme commerçant ou
le mariage. Restent non explorées d’autres mobilités au sein des classes
populaires, dont l’ampleur est suggérée par l’instabilité des domestiques tant
décriée par leurs employeurs. Mais les connaître bute sans doute sur des
difficultés liées aux sources.
Anne-Marie
Arborio
â– Philippe
Alonzo, Femmes et salariat. L’inégalité dans la
différence, Paris, L’Harmattan, coll. « Logiques sociales
», 2000, 125 p.
Dans notre société, le salariat constitue encore la situation
de référence à laquelle sont associés statut social, situation stable,
garanties et droits. Mais les femmes sont les plus fortement touchées par les
déstabilisations profondes des régulations de la société salariale. Aussi, les
différences entre hommes et femmes sur le marché du travail apparaissent comme
un des révélateurs majeurs des processus d’approfondissement des inégalités
sociales en ce début de millénaire.
Dans cet ouvrage au style agréable, synthèse utile de travaux
récents sur la question, Philippe Alonzo part d’un constat : celui de la
situation éminemment paradoxale qui caractérise les femmes. Alors que leur
niveau de formation atteint, voire dépasse, celui de la population masculine,
que leurs comportements d’activité se sont alignés sur ceux des hommes (taux
d’activité élevés et continus au cours de la vie), que les législations et les
directives politiques visent à favoriser l’égalité professionnelle entre les
sexes, les discriminations perdurent. En s’appuyant sur ses propres enquêtes et
sur des travaux récents, menés notamment par les chercheuses du réseau Mage
(Marché du travail et genre), l’auteur décline la palette de ces
discriminations et avance des éléments de réflexion, balayant au passage
quelques idées reçues.
Tout d’abord, la féminisation du monde du travail ne s’est
pas traduite par une mixité accrue des emplois et des professions. Les femmes
demeurent concentrées dans la nébuleuse du tertiaire. Les emplois étudiés – de
secrétariat, de la vente, des services aux particuliers – sont emblématiques :
faible reconnaissance des qualifications détenues par les femmes, même
lorsqu’elles ont fortement augmenté comme dans le cas des secrétaires ; mise en
avant de qualités perçues socialement comme « naturellement » féminines, telles
les qualités de la relation à autrui. Cette conjugaison de l’occultation des
qualifications et compétences et de l’ostentation des « qualités » constitue
une des clé de la construction d’un emploi comme féminin.
En second lieu, les clivages passent par le mode d’accès au
marché du travail et le statut de l’emploi : les femmes sont sur-représentées
dans l’ensemble des formes « atypiques » d’emploi. Plus souvent au chômage que
les hommes en valeur relative, elles constituent l’immense majorité des
travailleurs à temps partiel. À la suite des nombreux travaux consacrés au
travail à temps partiel, il n’est plus possible de continuer à y voir
uniquement un choix de la part des femmes : le travail à temps partiel
s’apparente bien plutôt à du sous-emploi imposé par l’employeur dans des
secteurs où il permet de gérer les besoins de flexibilité de la main-d’œuvre.
L’ensemble de ces caractères de l’emploi au féminin se traduit dans la
faiblesse des salaires perçus et par conséquent la concentration des femmes
dans la fraction la plus pauvre de la population. Mais l’inégalité persistante
des salaires entre hommes et femmes ne renvoie pas seulement aux variables
classiques (formation, expérience, catégorie professionnelle, comportement
d’activité, secteur d’emploi…). « Toutes choses égales par ailleurs », selon la
formule consacrée, il demeure une part non expliquée des écarts de salaire. Ces
discriminations, qui se cristallisent dans la rémunération, s’ancrent dans des
représentations sociales, des « stéréotypes de sexe » qui assignent aux hommes
et aux femmes des places légitimes différentes et continuent de faire percevoir
le travail des femmes comme contingent.
Françoise
Battagliola
â– Michel
Freyssenet, Andrew Mair, Koichi Shimizu, Giuseppe Volpato (éd.),
Quel modèle productif ? Trajectoires et modèles
industriels des constructeurs automobiles mondiaux,
Paris, La Découverte, 2000, 525 p.
Depuis vingt ans, un important réseau international de
recherche sur l’automobile (Gerpisa) s’efforce d’évaluer les transformations et
les performances de ce secteur d’activité. Les premières interrogations sur
l’évolution des modes de production dans la seconde moitié du vingtième siècle
étaient nées autour de l’éventuelle généralisation du « modèle japonais » de «
production au plus juste » (lean production). Elles se sont traduites, pour les
chercheurs du Gerpisa, par la conclusion que coexistaient, et devraient
continuer à coexister, plusieurs modèles de production, nés de processus de
mise en cohérence de politiques, discours et pratiques au sein des firmes. En
d’autres termes, il n’existerait pas et n’aurait jamais existé de
one best way, de relation univoque
entre modèle de production et recherche de performance. Mais comment
caractériser ces différents modèles ? C’est à cette question que tente de
répondre le présent ouvrage collectif, qui rend compte d’une enquête menée
auprès des quinze constructeurs mondiaux les plus importants par une
cinquantaine de spécialistes. Il devrait donc faire date dans la réflexion des
chercheurs comme des décideurs dans ce champ.
Les chercheurs ont analysé non pas la conformité des firmes à
tel modèle, mais les conditions de viabilité de chaque type de stratégie des
entreprises, étudiant les trajectoires de chacune d’elles. Ils mettent ainsi en
évidence la diversité des stratégies et des méthodes des firmes japonaises
elles-mêmes (chapitres iii à
vi), ainsi que des firmes coréennes
(ch. vii). De même, les Américains
ont-ils opté pour des formes de réorganisation diverses, afin de redresser leur
situation financière au cours des années 1970 et 1980 (ch.
viii à x). Les firmes européennes font apparaître des
trajectoires encore plus contrastées, faisant preuve d’une grande originalité
pour surmonter leurs crises (ch. xi à
xvii), qu’il s’agisse des politiques
d’expansion et du mode de partage des marchés, des formes de gestion, y compris
sociale, des entreprises, des modalités de la production, du choix stratégique
des modèles produits, ou encore de la rigueur financière.
Les stratégies suivies ont combiné dans des proportions
diverses, écrit Michel Freyssenet dans le chapitre introductif, « six sources
fondamentales de profit pour une entreprise : économies d’échelle, effets de
variété, qualité, innovation-produit, flexibilité et réduction permanente des
coûts à volume constant. » Il distingue trois modèles principaux entre 1974 et
1992, chacun lié à un type de demande automobile et à des caractéristiques de
travail. Mais, dans chaque cas, le niveau de performance ou au contraire
l’entrée en crise est lié à la cohérence entre stratégie de profit et
configuration socio-productive. La complexité de l’analyse se laisse fort mal
résumer en quelques lignes, mais les quelque soixante pages du chapitre
introductif donnent une remarquable présentation des analyses développées dans
l’ensemble d’un ouvrage très dense, mais d’une lecture aisée, qui détaille
l’évolution à partir du cas spécifique des quinze principales firmes
mondiales.
Depuis 1991-1993, les firmes se trouvent toutefois
confrontées à des conditions financières plus difficiles et à de nouvelles
formes de concurrence, en particulier une restructuration du commerce
international et l’apparition de nouveaux concurrents, qui les contraindront à
faire de nouveaux paris sur l’avenir. Les membres du Gerpisa prévoient donc
d’importants changements à moyen terme dans cette branche d’activité
essentielle. Ils ne concerneront pas seulement les évolutions techniques
(développement des équipements électroniques et attention plus grande aux
implications écologiques) mais aussi la main d’œuvre (recherche d’une plus
grande flexibilité, restructuration des relations salariales). Les réseaux
internationaux devront se modifier. Trois scénarios leur semblent
envisageables, entre une homogénéisation mondiale, des variations régionales
sur fond commun et une hétérogénéisation régionale, chaque scénario mettant,
bien entendu, en œuvre des formes de marché et de travail différentes. Encore
plusieurs années de recherche en perspective…
Sabine
Erbès-Seguin
â– Françoise Lelièvre, Claude Lelièvre,
L’Histoire des femmes publiques contée aux
enfants, Paris, Presses universitaires de France, coll. «
Sciences sociales et sociétés », 2001, 200 p.
À partir de l’analyse méthodique de trente manuels d’histoire
parus entre 1900 et 1997, les auteurs montrent, de manière fort convaincante,
que l’éducation civique, telle qu’elle a été et est encore enseignée à l’école
primaire, n’enregistre qu’avec retard les évolutions de la condition féminine
dans le champ de la vie publique.
Ainsi les manuels n’ont mentionné explicitement l’obtention
tardive du droit de vote par les femmes françaises, pourtant obtenu en 1944,
qu’à partir de 1985, soit plus de quarante ans après la reconnaissance
historique du statut de citoyenne. À croire que les rédacteurs, qui ne sont que
rarement des rédactrices, ne sont guère fiers de cette extension tardive du
droit de vote qui a fait plus que doubler le corps électoral. Certes, les
manuels d’histoire mentionnent l’instauration du suffrage « universel » le 5
mars 1848, mais ils ne rappellent pas que l’universalité de ce droit de vote
reste masculine ! Il faudra le puissant mouvement féministe des années 1970
pour que les manuels d’histoire de l’école élémentaire « jouent enfin leur rôle
d’éveilleur à une citoyenneté pleine et entière » (p 33).
La part des femmes françaises élues est encore aujourd’hui
très faible (6 % au Sénat, 10 % à la Chambre des députés), beaucoup plus faible
que dans d’autres pays européens. L’enseignement de l’histoire a sans doute eu
son efficacité propre pour expliquer le hiatus entre la réussite des femmes
dans le domaine de l’école et de la vie professionnelle et leur faible
représentation dans le domaine du pouvoir politique. Mais, même quand les
femmes, élues ou non, exercent des responsabilités dans le champ politique, les
manuels ont tendance à présenter une vue tronquée, voire caricaturale du
pouvoir au féminin. Les reines, du moins lorsqu’elles ont l’honneur d’être
mentionnées, sont malignes, incapables ou perfides, à l’exception de Blanche de
Castille mère exemplaire d’un roi appelé à être sanctifié. Quant aux jeunes
héroïnes, Sainte Blandine, Sainte Geneviève ou Jeanne d’Arc, leur bienfaisance
est présentée comme liée à une force transcendantale qui ne doit rien à leur
statut social. Or Blandine était certes une esclave, mais Jeanne est la fille
de laboureurs aisés et Geneviève celle d’un militaire, devenu haut
fonctionnaire civil, appelée par le code romain à assurer la charge de son père
décédé. Ces héroïnes féminines sont donc présentées avec l’aura d’une grâce
divine, comme si une femme ne pouvait connaître un destin hors du commun sans
cette grâce.
Malgré son évanescence, la femme est mobilisée dans la
symbolisation du pouvoir. « Les allégories politiques des livres d’histoire de
la communale sont toutes du genre féminin » (p 121). La « Patrie », la «
République », la « Liberté », la « Loi » sont toutes symbolisées par des
figures féminines. Allégorie donc et incarnation de l’idéal du pouvoir mais
pour autant peu de pouvoir effectif pour la femme dans le champ politique. Les
manuels n’hésitent pas à présenter les impératrices, les reines, et les dames
des cours souveraines comme les joyaux du décor royal. La femme de cour, et
plus tard celle de l’homme d’État, est ainsi ramenée, bien souvent, au statut
de la plante décorative dont on orne les montées d’escalier et les salles de
réception des palais du pouvoir. Ou, pis encore, à celui de femme incapable de
contrôler et de maîtriser ses émotions. « La plupart des manuels d’histoire la
montre volontiers peureuse, pleureuse et implorante » (p. 141).
Françoise et Claude Lelièvre construisent cette démonstration
du discrédit de principe que subit la femme qui se mêle de la chose publique à
travers l’analyse de nombreux extraits de textes et celle d’une iconographie
abondante et savoureuse. À travers cette profusion de documents, l’étrangeté
ressentie devant des conceptions ou des discours aujourd’hui impensables rend
palpable la distance qui nous éloigne de ces représentations maintenant
obsolètes. Mais ces remarques ne valent que pour les documents les plus
anciens. Dans les manuels récents, les auteurs montrent qu’un sexisme rampant
est toujours présent. « Il y a urgence d’en finir avec ces stéréotypes,
écrivent-ils, si l’on veut éviter que ne se creuse une béance redoutable entre
une mise en œuvre purement “comptable” de la parité hommes-femmes aux élections
et des représentations aux antipodes » (p. 198).
La parité statistique entre les hommes et les femmes aux
élections, si elle est une condition nécessaire, n’est en aucun cas suffisante
pour garantir l’équité entre les sexes dans leur rapport au pouvoir politique.
En effet, tout ce qui se glisse, sournoisement dans des lieux aussi inattendus
que les manuels scolaires de la République obère les effets des mesures les
plus judicieuses et des meilleures volontés. Le travail des auteurs nous
convainc que la parité n’aura toute son efficacité que lorsqu’elle structurera
aussi les esprits, ce qui suppose une sérieuse refonte de la présentation du
rôle des femmes dans la vie publique, tel qu’il est mis en scène dans les
livres d’histoire.
Monique
Pinçon-Charlot
â– Jean-Marc Stébé, La crise des
banlieues. Sociologie des quartiers sensibles, Paris,
Presses universitaires de France, coll. « Que sais-je ? », 1999, 128 p.
En France, les débats médiatiques et politiques sur la ville
se réduisent de plus en plus aux malaises des banlieues. S’il faut admettre à
cet égard que certaines zones périurbaines connaissent tout à la fois de graves
difficultés sociales, économiques et de logement, il semble que ces débats
offrent une image largement déformée de la réalité sociale. Ainsi, aux
réductionnismes idéologiques propres aux discours journalistiques et
politiques, qui se caractérisent notamment par une tendance à formuler un
propos unifiant sur la banlieue, l’auteur oppose le polymorphisme et
l’historicité des banlieues, ainsi qu’une analyse fine du processus de
ségrégation spatiale et sociale qui les caractérise.
Au cours de l’histoire, les banlieues ont connu de multiples
développements. Si l’implantation extra-muros d’espaces d’habitation et de
commerces remonte à la plus haute antiquité, les causes de ces déplacements
sont diversifiées. En effet, des raisons parfois fort différentes ont poussé
les citadins à échapper à la vie urbaine : volonté de s’affranchir d’un impôt
pour certains marchands, ou recherche de tranquillité et d’un retour à la
nature pour quelques bourgeois, aristocrates ou intellectuels.
Au xixe siècle, l’industrialisation contribue
à la naissance de la « banlieue industrielle ». L’auteur en rappelle les
raisons : besoin d’espace bon marché à la périphérie immédiate de la ville,
recherche des infrastructures de transport pour améliorer l’approvisionnement
et l’écoulement des marchandises. La migration des ouvriers vers ces mêmes
zones suburbaines est liée au déplacement des industries en banlieue et à
l’offre de logements plus importante ici que dans la ville-centre, où les
conditions de vie deviennent plus difficiles – insalubrité et exiguïté des
logements, niveau plus élevé des loyers. Dans le portrait qu’il brosse des
banlieues françaises aujourd’hui, l’auteur accentue le contraste entre passé et
présent, en les définissant globalement par leur aspect composite. Véritables
mosaïques, nos banlieues contemporaines se constituent de l’enchevêtrement et
de la juxtaposition de zones industrielles, commerciales ou résidentielles, de
grands ensembles ou d’espaces pavillonnaires, de quartiers défavorisés,
populaires ou aisés. Ainsi, « la banlieue n’est plus concevable comme une
entité, un tout unifié et homogène » ; elle se subdivise « en fonction des
activités et des populations qu’elle accueille […] » (p. 19) et se caractérise
par un éloignement plus ou moins important de la ville-centre.
La pauvreté et l’exclusion sociale ainsi que la délinquance,
l’incivilité et l’insécurité sont devenues progressivement depuis une quinzaine
d’années les stigmates communs des banlieues dites « sensibles ». Or, selon
Jean-Marc Stébé, les cités d’habitat social n’ont pas pu jouer un rôle
intégrateur, se métamorphosant ainsi en espaces de relégation. Les facteurs
explicatifs de la concentration durable des populations défavorisées dans les
grands ensembles et de l’aggravation de leurs conditions d’existence sont
nombreux et se combinent : « le malaise des banlieues sensibles n’est pas
exclusivement le produit d’un urbanisme fonctionnel ou d’une architecture
rationnelle et imposante, pas plus qu’il n’est seulement l’effet […] de la
crise économique (chômage, pauvreté, marginalisation) ni des seuls problèmes
d’intégration des immigrés » (p. 48). La « crise des banlieues » trouve
également son explication dans l’épuisement progressif du mouvement ouvrier
qui, au cours de la seconde moitié du xxe siècle, entraîne la disparition de
nombreuses organisations sociales implantées localement – telles les syndicats
de quartier, les associations, les partis politiques, etc. – et dans la
séparation des espaces de production et des espaces de résidence qui ajoute à
l’isolement des grands ensembles.
À l’appui de nombreux travaux issus de la sociologie
empirique et théorique, l’auteur bat en brèche les visions ordinaires des
banlieues – nourries de craintes, d’imaginaire ou d’idéologies. Son ouvrage
permet ainsi de porter un regard critique sur les discussions touchant aux
problèmes des « quartiers sensibles ». À cet égard, J.-M. Stébé ne manque pas,
au fil de l’analyse, de définir précisément certains termes voire de souligner
leur impropriété. La notion de « culture des banlieues » est ainsi écartée par
l’auteur, de même que celle de « ghetto ». La crise des banlieues constitue
globalement un ouvrage ouvert à un large public dont l’intérêt majeur est
d’inviter à se prémunir contre des jugements hâtifs à un moment où les «
quartiers sensibles » continuent de susciter campagnes de presse et vives
réactions.
Alexandre
Mathieu-Fritz