Genèses
Belin

I.S.B.N.2701129146
176 pages

p. 2 à 5
doi: en cours

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Introduction

no43 2001/2

2001 Genèses Introduction

Rencontre(s) coloniale(s)

L’objet de ce présent dossier « Genèses » est d’introduire une série de recherches récentes consacrées au thème de la « Rencontre coloniale » saisie à la fois comme événement ponctuel situé dans un « moment historique » précis et comme processus long inscrit dans la durée d’une colonisation dite moderne (xviiie-xxe siècle). En introduisant le pluriel dans le titre – « Rencontre(s) coloniale(s) » – il s’agit d’insister sur l’éclectisme voulu des points de vue et des enquêtes, des terrains et des périodes. L’enjeu, en effet, est de déployer une palette d’expériences individuelles et collectives à travers lesquelles se nouent des liens complexes, ambivalents ou contradictoires entre deux sociétés mises en contact quotidiennement dans le cadre contraint du rapport colonial.
Les recherches les plus innovantes consacrées au « fait colonial » – qu’il s’agisse des Colonial Studies américaines, des Subaltern Studies indiennes ou encore des développements récents de l’anthropologie historique (autour de Marshall Sahlins, de John et Jean L. Comaroff, James Clifford, Ann Stoler, Frederick Cooper ou Nicholas Thomas, pour ne citer que quelques noms) – ont su mettre l’accent sur les interactions en jeu entre colonisés et colonisateurs en s’affranchissant des dichotomies simplificatrices. S’inscrivant dans des perspectives déjà ouvertes au début des années 1970 par Talal Asad (Anthropology and the Colonial Encounter, London, Ithaca Press, 1973) ou l’ouvrage publié sous le titre Le Mal de voir (université Paris VII, Cahiers Jussieu, 1976), elles ont voulu mieux appréhender les nuances et la diversité de rapports coloniaux tissés autant sur le mode de l’échange, de l’hybridation, de la réappropriation ou de la collaboration que sur celui de la violence, de la force et en retour de l’aliénation, de la résistance ou de la révolte. Les paradigmes sur lesquels ces recherches s’appuient, restituent une histoire complexe et rendent compte des dimensions sociales, culturelles et symboliques des processus à l’œuvre. L’effort est porté sur une compréhension plus fine de la diversité des acteurs en présence, de leur vision du monde, des contraintes qui pèsent sur eux et des marges d’autonomie dont ils disposent.
Dans cette même perspective, les articles rassemblés ici, explorent une variété de « rencontres coloniales », inscrites dans des univers sociaux très différents (l’Australie au xviiie siècle, Java entre le xviiie et le xxe siècle, le Viêtnam et la Nouvelle-Calédonie au xixe et xxe siècles) mettant en scène une confrontation entre des acteurs aussi différents les uns des autres que les Britanniques, les Aborigènes, les Hollandais, les Javanais, les Viêtnamiens, les Kanak, les Français. L’unité du propos se trouve dans le fait que ces « situations » aussi singulières soient-elles, se font écho et éclairent certaines modalités essentielles de la dynamique coloniale en tant que force créatrice de nouvelles configurations sociales, politiques et culturelles au principe même de notre monde contemporain.
La « rencontre coloniale » est tout d’abord saisie dans un « moment historique » précis, les années 1788-1790, au cours duquel se joue, sur les rivages australiens, la confrontation entre des groupes aborigènes, des condamnés britanniques à la transportation, des marins et officiers de la Royal Navy (Isabelle Merle). Le point de vue adopté est celui d’un officier de marine, Watkin Tench, à travers son journal de voyage rédigé au cours des quatre ans qu’il passe à Port Jackson, publié en deux volumes en 1789 et 1793. Ce journal dévoile le regard porté par un membre des élites éduquées du Siècle des lumières sur une expérience coloniale singulière et, dans un contexte d’extrême isolement et de pénurie, met en scène une double figure de l’étrangeté, l’« Indien » et le convict.
Les priyayi que nous décrit Romain Bertrand, émergent, à Java, en tant que groupe constitué, dans la seconde moitié du xviie siècle, sur l’impulsion du sultan Agung, pour servir l’administration des cités qu’il a récemment conquises. Entre le monde des palais et le monde des villages, cette noblesse de robe occupe une position intermédiaire et fragile dans les hiérarchies de la société javanaise dont la consolidation va devenir l’enjeu d’un long combat sous la domination hollandaise. En s’appuyant sur les fonctions que leur offre l’État colonial, les priyayi s’engagent dans une entreprise de légitimation inédite qui prend la forme d’une guerre morale visant à imposer un « discours sur soi » et une éthique de classe spécifique mise au service d’une réinvention de la « javanité ». La « rencontre coloniale » est ici instrumentalisée par un groupe social qui trouve, dans la collaboration avec l’envahisseur et au nom de la tradition, les moyens de conquérir une place centrale dans la société et l’imaginaire du Java « moderne ».
Le Viêtnam colonial que nous présente Laurent Dartigues se situe à cette interface où se rencontrent « savants » et « lettrés confucéens » pour dialoguer autour de la société viêtnamienne, à propos de ses textes anciens, de son organisation présente ou de ses pratiques courantes. Ainsi s’élabore une « production conjointe » des connaissances qui viendra nourrir le « savoir orientaliste » légitime. Mais cette coproduction n’est pas destinée à devenir publique. Seul, le « savant », qu’il soit missionnaire ou professeur, est en droit de signer l’article ou l’ouvrage. En relisant les « causeries sur la médecine annamite » du missionnaire Jean-Baptiste Clair, publiées en 1903 dans les Annales des Missions-Étrangères de Paris ainsi que l’œuvre de traduction du professeur de l’École des langues orientales, Abel des Michels, L. Dartigues s’engage dans une entreprise de dévoilement portant à la fois sur les conditions de production des textes, les enjeux et les modalités de l’énonciation, les non-dits et les influences réciproques. Au-delà du texte, il cherche à retrouver la parole et l’interprétation indigènes que les « savants » ont voulu occulter.
Le dernier texte de ce dossier évoque, enfin, le projet remarquablement évanescent de l’enseignement public indigène en Nouvelle-Calédonie. L’école de la République qui ailleurs, et en particulier en Algérie, chercha à pénétrer en profondeur « les esprits indigènes », s’organise très tardivement en Nouvelle-Calédonie au côté d’une école missionnaire largement dominante dont on se souvient comme de l’école des Kanak. Marie Pineau-Salaün, en se plaçant au cœur de l’institution publique, s’intéresse à la question de la formation des maîtres (indigènes) et s’efforce de retrouver les traces de ce qu’on a appelé l’école des moniteurs qui fut fondée à Montravel en 1913. Elle rend compte à la fois des logiques de l’institution et de ses limites et donne la parole à certains de ces anciens élèves kanak qui gardent en mémoire les faibles ambitions d’un projet cherchant à former à minima des Indigènes jugés tout au long de la période coloniale et même au-delà comme des êtres « primitifs » ou, au mieux, très largement « inférieurs ».
Les travaux qui sont présentés dans ce dossier sont le fruit de recherches menées pour l’essentiel par de jeunes chercheurs et témoignent ainsi du renouveau d’intérêt que connaît, aujourd’hui, en France, l’histoire dite coloniale. Les terrains d’enquête et les approches qui sont ici exposés, par leur diversité même, restituent des points de vue spécifiques qui illustrent la complexité de l’objet que constitue « la rencontre coloniale ». L’hypothèse de départ consiste à refuser de réduire l’analyse à la seule question de l’observation de l’Autre indigène comme c’est fréquemment le cas mais, au contraire, à concevoir « la rencontre coloniale » comme un « événement » qui, sur le court ou long terme, met en scène une situation nouvelle au sens plein du terme. Cette « rencontre » peut être saisie, en son point d’origine, lorsque des acteurs issus ou non du même monde (officiers et convicts britanniques ou Britanniques et Aborigènes) se découvrent mutuellement dans un environnement que les uns connaissent et que les autres ignorent (le rapport à l’espace pouvant être étudié en tant que tel). La « rencontre » peut être aussi conçue comme un processus qui, au fil du temps, provoque la renégociation des connaissances, des logiques et des identités des groupes en jeu. Les modalités spécifiques de la confrontation et leurs évolutions, du point de vue « européen » ou autochtone, au niveau des enjeux pratiques ou symboliques, constituent le cœur de la réflexion.
En choisissant d’observer la « rencontre coloniale » à travers le regard d’un officier de la marine britannique ou au contraire en choisissant d’analyser l’instrumentalisation de cette « rencontre coloniale » par les pryayi dans des affrontements endogènes à la société javanaise qui la précèdent et lui perdurent, I. Merle et R. Bertrand privilégient clairement le point de vue d’une ou de l’autre des parties en présence pour tenter d’en rendre compte. La « scène » est alors saisie à travers le prisme déformant d’un des acteurs, européen ou autochtone, à travers ses logiques d’action et son système de représentation. Le journal de W. Tench ou la poésie palatine javanaise du xixe siècle constituent, de façon métaphorique, un poste d’observation à partir duquel se déploie une certaine vision du monde. Dans le champ de vision apparaît l’Autre ou plutôt les autres. Dans un cas, la « rencontre coloniale » confronte un officier britannique à deux types d’étrangers, le proche et le lointain, le compatriote condamné et l’exotique sauvage. Dans l’autre, elle offre l’opportunité à un groupe, les priyayi, de redéfinir sa position en proposant une nouvelle lecture de soi et de la société adressée bien plus aux Javanais qu’aux Hollandais qui d’ailleurs n’apparaissent pas dans les textes étudiés. Le point de vue, dans les deux cas, est partiel et partial. Il peut être solidement ancré dans des certitudes ou témoigner à l’inverse des incertitudes, des incompréhensions ou des points aveugles de celui qui l’émet.
Les perspectives adoptées par L. Dartigues et M. Pineau-Salaün, à partir de l’étude de la production savante consacrée au Viêtnam ou de celle de l’institution scolaire indigène en Nouvelle-Calédonie, au-delà du travail de réflexion sur les catégories européennes, tentent, quant à elles, de « traverser le miroir » pour découvrir les actions et interprétations indigènes. L’exercice est d’autant plus difficile qu’on est là confronté à des cas limites qui mettent en lumière l’un des problèmes majeurs des enquêtes menées en terrain colonial : le déséquilibre des sources. La parole, les actes, les catégories de perceptions indigènes apparaissent rarement comme tels et doivent être souvent décryptés au travers des archives européennes dont l’historien dispose. Il s’agit pour L. Dartigues, de chercher dans les textes savants la trace ténue d’une participation viêtnamienne qu’on a cherché à occulter. Il s’agit pour M. Pineau-Salaün de combler, autant que faire se peut, les lacunes des sources qui, en elles-mêmes, sont révélatrices de l’absence d’intérêt des autorités coloniales pour l’élève kanak. D’où la difficulté d’explorer les tenants et les aboutissants d’une « rencontre coloniale » dont on n’a, là encore, que des échos partiels et partiaux. C’est pourtant dans cette articulation subtile que se situe l’un des enjeux majeurs d’une histoire coloniale renouvelée dont l’ambition serait d’expliciter de façon symétrique et équilibrée la complexité des mondes mis en présence.
Ce dossier ouvre la voie à la réflexion et tente d’appréhender, par un biais ou par un autre, là ou ailleurs, certains aspects de la « rencontre coloniale ». Il cherche à explorer la trame de ce que J. et J. L. Comaroff qualifient de « rencontre dialectique, en ce qu’elle altère toute personne et toute chose impliquées. »
Isabelle Merle
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