2001
Genèses
Introduction
Rencontre(s) coloniale(s)
L’objet de ce présent dossier « Genèses » est d’introduire une
série de recherches récentes consacrées au thème de la « Rencontre coloniale »
saisie à la fois comme événement ponctuel situé dans un « moment historique »
précis et comme processus long inscrit dans la durée d’une colonisation dite
moderne (xviiie-xxe siècle). En introduisant le pluriel
dans le titre – « Rencontre(s) coloniale(s) » – il s’agit d’insister sur
l’éclectisme voulu des points de vue et des enquêtes, des terrains et des
périodes. L’enjeu, en effet, est de déployer une palette d’expériences
individuelles et collectives à travers lesquelles se nouent des liens
complexes, ambivalents ou contradictoires entre deux sociétés mises en contact
quotidiennement dans le cadre contraint du rapport colonial.
Les recherches les plus innovantes consacrées au « fait
colonial » – qu’il s’agisse des Colonial
Studies américaines, des Subaltern
Studies indiennes ou encore des développements récents de
l’anthropologie historique (autour de Marshall Sahlins, de John et Jean L.
Comaroff, James Clifford, Ann Stoler, Frederick Cooper ou Nicholas Thomas, pour
ne citer que quelques noms) – ont su mettre l’accent sur les interactions en
jeu entre colonisés et colonisateurs en s’affranchissant des dichotomies
simplificatrices. S’inscrivant dans des perspectives déjà ouvertes au début des
années 1970 par Talal Asad (Anthropology and the
Colonial Encounter, London, Ithaca Press, 1973) ou l’ouvrage publié
sous le titre Le Mal de voir
(université Paris VII, Cahiers Jussieu, 1976), elles ont voulu mieux
appréhender les nuances et la diversité de rapports coloniaux tissés autant sur
le mode de l’échange, de l’hybridation, de la réappropriation ou de la
collaboration que sur celui de la violence, de la force et en retour de
l’aliénation, de la résistance ou de la révolte. Les paradigmes sur lesquels
ces recherches s’appuient, restituent une histoire complexe et rendent compte
des dimensions sociales, culturelles et symboliques des processus à l’œuvre.
L’effort est porté sur une compréhension plus fine de la diversité des acteurs
en présence, de leur vision du monde, des contraintes qui pèsent sur eux et des
marges d’autonomie dont ils disposent.
Dans cette même perspective, les articles rassemblés ici,
explorent une variété de « rencontres coloniales », inscrites dans des univers
sociaux très différents (l’Australie au xviiie siècle, Java entre le
xviiie et le xxe siècle, le Viêtnam et la
Nouvelle-Calédonie au xixe et xxe siècles) mettant en scène une
confrontation entre des acteurs aussi différents les uns des autres que les
Britanniques, les Aborigènes, les Hollandais, les Javanais, les Viêtnamiens,
les Kanak, les Français. L’unité du propos se trouve dans le fait que ces «
situations » aussi singulières soient-elles, se font écho et éclairent
certaines modalités essentielles de la dynamique coloniale en tant que force
créatrice de nouvelles configurations sociales, politiques et culturelles au
principe même de notre monde contemporain.
La « rencontre coloniale » est tout d’abord saisie dans un «
moment historique » précis, les années 1788-1790, au cours duquel se joue, sur
les rivages australiens, la confrontation entre des groupes aborigènes, des
condamnés britanniques à la transportation, des marins et officiers de la Royal
Navy (Isabelle Merle). Le point de vue adopté est celui d’un officier de
marine, Watkin Tench, à travers son journal de voyage rédigé au cours des
quatre ans qu’il passe à Port Jackson, publié en deux volumes en 1789 et 1793.
Ce journal dévoile le regard porté par un membre des élites éduquées du Siècle
des lumières sur une expérience coloniale singulière et, dans un contexte
d’extrême isolement et de pénurie, met en scène une double figure de
l’étrangeté, l’« Indien » et le convict.
Les priyayi que nous
décrit Romain Bertrand, émergent, à Java, en tant que groupe constitué, dans la
seconde moitié du xviie siècle, sur l’impulsion du sultan
Agung, pour servir l’administration des cités qu’il a récemment conquises.
Entre le monde des palais et le monde des villages, cette noblesse de robe
occupe une position intermédiaire et fragile dans les hiérarchies de la société
javanaise dont la consolidation va devenir l’enjeu d’un long combat sous la
domination hollandaise. En s’appuyant sur les fonctions que leur offre l’État
colonial, les priyayi s’engagent dans
une entreprise de légitimation inédite qui prend la forme d’une guerre morale
visant à imposer un « discours sur soi » et une éthique de classe spécifique
mise au service d’une réinvention de la « javanité ». La « rencontre coloniale
» est ici instrumentalisée par un groupe social qui trouve, dans la
collaboration avec l’envahisseur et au nom de la tradition, les moyens de
conquérir une place centrale dans la société et l’imaginaire du Java « moderne
».
Le Viêtnam colonial que nous présente Laurent Dartigues se
situe à cette interface où se rencontrent « savants » et « lettrés confucéens »
pour dialoguer autour de la société viêtnamienne, à propos de ses textes
anciens, de son organisation présente ou de ses pratiques courantes. Ainsi
s’élabore une « production conjointe » des connaissances qui viendra nourrir le
« savoir orientaliste » légitime. Mais cette coproduction n’est pas destinée à
devenir publique. Seul, le « savant », qu’il soit missionnaire ou professeur,
est en droit de signer l’article ou l’ouvrage. En relisant les « causeries sur
la médecine annamite » du missionnaire Jean-Baptiste Clair, publiées en 1903
dans les Annales des Missions-Étrangères de
Paris ainsi que l’œuvre de traduction du professeur de l’École des
langues orientales, Abel des Michels, L. Dartigues s’engage dans une entreprise
de dévoilement portant à la fois sur les conditions de production des textes,
les enjeux et les modalités de l’énonciation, les non-dits et les influences
réciproques. Au-delà du texte, il cherche à retrouver la parole et
l’interprétation indigènes que les « savants » ont voulu occulter.
Le dernier texte de ce dossier évoque, enfin, le projet
remarquablement évanescent de l’enseignement public indigène en
Nouvelle-Calédonie. L’école de la République qui ailleurs, et en particulier en
Algérie, chercha à pénétrer en profondeur « les esprits indigènes », s’organise
très tardivement en Nouvelle-Calédonie au côté d’une école missionnaire
largement dominante dont on se souvient comme de l’école des Kanak. Marie
Pineau-Salaün, en se plaçant au cœur de l’institution publique, s’intéresse à
la question de la formation des maîtres (indigènes) et s’efforce de retrouver
les traces de ce qu’on a appelé l’école des moniteurs qui fut fondée à
Montravel en 1913. Elle rend compte à la fois des logiques de l’institution et
de ses limites et donne la parole à certains de ces anciens élèves kanak qui
gardent en mémoire les faibles ambitions d’un projet cherchant à former à
minima des Indigènes jugés tout au long de la période coloniale et même au-delà
comme des êtres « primitifs » ou, au mieux, très largement « inférieurs
».
Les travaux qui sont présentés dans ce dossier sont le fruit de
recherches menées pour l’essentiel par de jeunes chercheurs et témoignent ainsi
du renouveau d’intérêt que connaît, aujourd’hui, en France, l’histoire dite
coloniale. Les terrains d’enquête et les approches qui sont ici exposés, par
leur diversité même, restituent des points de vue spécifiques qui illustrent la
complexité de l’objet que constitue « la rencontre coloniale ». L’hypothèse de
départ consiste à refuser de réduire l’analyse à la seule question de
l’observation de l’Autre indigène comme c’est fréquemment le cas mais, au
contraire, à concevoir « la rencontre coloniale » comme un « événement » qui,
sur le court ou long terme, met en scène une situation nouvelle au sens plein
du terme. Cette « rencontre » peut être saisie, en son point d’origine, lorsque
des acteurs issus ou non du même monde (officiers et
convicts britanniques ou Britanniques
et Aborigènes) se découvrent mutuellement dans un environnement que les uns
connaissent et que les autres ignorent (le rapport à l’espace pouvant être
étudié en tant que tel). La « rencontre » peut être aussi conçue comme un
processus qui, au fil du temps, provoque la renégociation des connaissances,
des logiques et des identités des groupes en jeu. Les modalités spécifiques de
la confrontation et leurs évolutions, du point de vue « européen » ou
autochtone, au niveau des enjeux pratiques ou symboliques, constituent le cœur
de la réflexion.
En choisissant d’observer la « rencontre coloniale » à travers
le regard d’un officier de la marine britannique ou au contraire en choisissant
d’analyser l’instrumentalisation de cette « rencontre coloniale » par les
pryayi dans des affrontements
endogènes à la société javanaise qui la précèdent et lui perdurent, I. Merle et
R. Bertrand privilégient clairement le point de vue d’une ou de l’autre des
parties en présence pour tenter d’en rendre compte. La « scène » est alors
saisie à travers le prisme déformant d’un des acteurs, européen ou autochtone,
à travers ses logiques d’action et son système de représentation. Le journal de
W. Tench ou la poésie palatine javanaise du xixe siècle constituent, de façon
métaphorique, un poste d’observation à partir duquel se déploie une certaine
vision du monde. Dans le champ de vision apparaît l’Autre ou plutôt les autres.
Dans un cas, la « rencontre coloniale » confronte un officier britannique à
deux types d’étrangers, le proche et le lointain, le compatriote condamné et
l’exotique sauvage. Dans l’autre, elle offre l’opportunité à un groupe, les
priyayi, de redéfinir sa position en
proposant une nouvelle lecture de soi et de la société adressée bien plus aux
Javanais qu’aux Hollandais qui d’ailleurs n’apparaissent pas dans les textes
étudiés. Le point de vue, dans les deux cas, est partiel et partial. Il peut
être solidement ancré dans des certitudes ou témoigner à l’inverse des
incertitudes, des incompréhensions ou des points aveugles de celui qui
l’émet.
Les perspectives adoptées par L. Dartigues et M. Pineau-Salaün,
à partir de l’étude de la production savante consacrée au Viêtnam ou de celle
de l’institution scolaire indigène en Nouvelle-Calédonie, au-delà du travail de
réflexion sur les catégories européennes, tentent, quant à elles, de «
traverser le miroir » pour découvrir les actions et interprétations indigènes.
L’exercice est d’autant plus difficile qu’on est là confronté à des cas limites
qui mettent en lumière l’un des problèmes majeurs des enquêtes menées en
terrain colonial : le déséquilibre des sources. La parole, les actes, les
catégories de perceptions indigènes apparaissent rarement comme tels et doivent
être souvent décryptés au travers des archives européennes dont l’historien
dispose. Il s’agit pour L. Dartigues, de chercher dans les textes savants la
trace ténue d’une participation viêtnamienne qu’on a cherché à occulter. Il
s’agit pour M. Pineau-Salaün de combler, autant que faire se peut, les lacunes
des sources qui, en elles-mêmes, sont révélatrices de l’absence d’intérêt des
autorités coloniales pour l’élève kanak. D’où la difficulté d’explorer les
tenants et les aboutissants d’une « rencontre coloniale » dont on n’a, là
encore, que des échos partiels et partiaux. C’est pourtant dans cette
articulation subtile que se situe l’un des enjeux majeurs d’une histoire
coloniale renouvelée dont l’ambition serait d’expliciter de façon symétrique et
équilibrée la complexité des mondes mis en présence.
Ce dossier ouvre la voie à la réflexion et tente d’appréhender,
par un biais ou par un autre, là ou ailleurs, certains aspects de la «
rencontre coloniale ». Il cherche à explorer la trame de ce que J. et J. L.
Comaroff qualifient de « rencontre dialectique, en ce qu’elle altère toute
personne et toute chose impliquées. »
Isabelle
Merle