2001
Genèses
Dossier
Le journal de Watkin Tench of the
Marines
[*]
Isabelle Merle
Le journal de voyage de Watkin Tench, officier de marine embarqué
en 1787 sur la première flotte britannique qui convoya les condamnés à la
transportation vers l’Australie, fut publié à Londres en deux volumes en 1789
et 1793. Ce journal met en scène une « rencontre coloniale » remarquable : la
confrontation entre des groupes aborigènes, des convicts, des marins et des officiers de la
Royal Navy dans un contexte d’extrême
isolement et de pénurie sur les rivages de Port Jackson. À travers le regard
porté par un membre des élites éduquées du Siècle des lumières, l’article
retrace la découverte d’une double figure de l’étrangeté radicale, celle de «
l’Indien » et celle du convict et
témoigne d’une expérience coloniale singulière qui jette les bases de
l’Australie contemporaine.
Watkin Tench was a naval officer who embarked in 1787 on the
first British fleet conveying prisoners sentenced to be transported to
Australia. Watkin Tench kept a diary that was published in two volumes in
London in 1789 and 1793. The diary recounts a remarkable “colonial encounter”:
the confrontation of an Aborigine group, convicts, seamen and officers of the
Royal Navy in a context of extreme isolation and shortages on the shores of
Port Jackson. The article relates, through the eyes of a member of the educated
elite in the Enlightenment period, a two-way discovery of radical foreignness,
of the Aborigine Indians, on the one hand, and of the convicts on the other,
testifying to the unusual colonial experience which laid the foundations for
contemporary Australia.
Le journal de voyage de Watkin Tench
[1] fait partie des cinq récits d’officiers
de marine les plus fréquemment cités par l’historiographie australienne pour
témoigner de l’événement fondateur de l’Australie contemporaine : l’expédition
dite de la
First Fleet qui convoya, en
1787, les premiers
convicts
[2] vers ce territoire des
antipodes pour y fonder une colonie pénale
[3].
Édités à la fin du
xviiie siècle et largement diffusés à
l’époque en Angleterre et dans les principaux pays européens, ces journaux de
voyage sont ensuite tombés dans l’oubli. Ils ont été redécouverts dans les
années 1960 en Australie
[4] et réédités entre 1960 et 1980 dans un contexte de
profond renouvellement des questions posées par la discipline historique
stimulant l’intérêt croissant d’un large public. L’essor des études consacrées
aux Aborigènes et à leur histoire, le retour sur un passé colonial et pénal,
l’intérêt que suscitent les récits de voyage, les « premiers contacts » et les
« premiers temps » expliquent entre autres choses le succès qu’a connu la
rediffusion de ces textes anciens
[5].
Ceux-ci ont été utilisés par les historiens en tant que source
d’information, les uns y puisant les éléments d’une histoire événementielle de
l’expédition britannique et des premières années de l’implantation
[6], les autres focalisant plutôt
l’attention sur les Aborigènes, la façon dont ils ont été perçus ou ce que l’on
peut connaître d’eux à travers les descriptions que les officiers en ont
laissées
[7]. Mis à part
la présentation générale rédigée par les éditeurs successifs, ces récits de
voyage n’ont pas été, jusqu’à présent, analysés en tant que tel, sous l’angle
de ce que chacun révèle de l’auteur, de son point de vue particulier, des
formes de l’écriture, des conditions de production et de diffusion du récit
ainsi que des modalités de description mises en œuvre.
L’enjeu de ce présent article est de prendre appui sur l’un de
ces récits, celui de l’officier de marine, Watkin Tench, pour rendre compte de
son expérience spécifique à Port Jackson (futur Sydney).
Le choix de cet officier de marine dont le journal de voyage a
été réédité en 1979 à Sydney, s’explique par la qualité de ses observations et
par l’intérêt dont il témoigne pour la situation sociale qui l’entoure au cours
des quatre ans qu’il passe à Port Jackson entre 1788 et 1792. De cette
expérience, il tire deux volumes publiés respectivement en 1789 et 1793 à
Londres sous le titre
A Narrative of the
Expedition to Botany Bay suivi de
A
Complete account of the Settlement at Port Jackson in New South
Wales. Le premier volume est le seul à avoir fait l’objet d’une
traduction française, publiée à Paris en 1789, et jamais rééditée depuis
[8].
L’intérêt de ce journal réside dans la description qu’il donne
d’une « rencontre coloniale » absolument remarquable qui met en scène une
confrontation inédite entre officiers, marins, condamnés britanniques et
autochtones australiens sur un rivage isolé de la côte australienne.
L’originalité de cette « rencontre » tient, en effet, dans la diversité des
acteurs, dans les objectifs coloniaux poursuivis – la fondation d’une colonie
pénale – ainsi que dans la situation particulière dans laquelle les
Britanniques se trouvent.
Pendant deux ans et demi, entre janvier 1788 et juin 1790, ces
derniers vont être complètement coupés du monde extérieur, sans nouvelles de
l’Europe, vivant dans l’attente affamée d’un ravitaillement promis et dans la
crainte que l’Angleterre ne les ait finalement abandonnés ou oubliés
[9].
Dans cet isolat singulier que constitue alors Port Jackson, se
joue, pour les officiers, une « rencontre » à plusieurs niveaux car s’ils ont
l’habitude de côtoyer les marins dans l’univers clos des navires, ils sont, en
revanche, parfaitement étrangers aux deux types de sociétés qui les entourent
sur leur lieu de débarquement : les convicts d’une part, les Aborigènes d’Australie
d’autre part. Dans un environnement naturel inconnu et incompréhensible, W.
Tench et ses pairs se confrontent alors à une double étrangeté
radicale.
C’est sur les conditions dans lesquelles se noue cette double
rencontre ainsi que sur les modalités de description mises en œuvre que nous
voudrions insister, ici, en adoptant le point de vue nécessairement limité d’un
officier de marine. Pour comprendre les enjeux du récit, il convient tout
d’abord de présenter ce que l’on sait de l’auteur et de situer son propos dans
son contexte historique. Nous avons ensuite choisi de suivre le fil de la
narration afin de parcourir avec W. Tench les étapes d’une découverte
progressive : le lieu, les premières rencontres avec les « Indiens », les
conditions de débarquement et la « mise en ordre » d’un campement, la
confrontation, enfin, avec l’univers des condamnés et l’univers des
autochtones. Dans un contexte d’extrême pénurie et d’isolement, le récit de W.
Tench laisse entrevoir les enjeux d’une telle expédition : la continuité de
l’ordre social anglais d’une part et l’émergence chaotique d’un ordre colonial
d’autre part.
Watkin Tench et son journal de voyage
L’homme a trente-neuf ans lorsqu’il s’embarque pour
l’Australie, en 1787, en tant qu’officier de la marine britannique, avec le
grade de
Captain. Issu d’un milieu de
notables de Chester (Angleterre), il est le fils d’un professeur de danse,
directeur d’une
Boarding school et
membre du conseil municipal de la ville. C’est un homme cultivé – « l’un des
plus cultivés du campement de Botany Bay » nous dit son éditeur
[10] – ayant fréquenté une
grammar school, doté d’une solide
culture classique et littéraire comme en témoignent les citations dont il
use
[11]. Un séjour en
France alors qu’il est encore tout jeune officier le familiarise avec la langue
et le conduit à lire les auteurs importants du temps et notamment Jean-Jacques
Rousseau. W. Tench montre, à nouveau, son intérêt pour les affaires françaises,
en 1796, au cours des six mois qu’il passe comme prisonnier de guerre en
Bretagne où il écrit ses
Letters from France to a
Friend in London concernant les effets de la Révolution sur cette
province. Cette Révolution, dont il apprend le déclenchement en juin 1790 alors
qu’il est encore en Australie, lui paraît un événement « merveilleux et
inattendu »
[12] qui
conforte ses opinions libérales en matière politique. Celles-ci s’expriment
librement, lorsque W. Tench commente la forme de gouvernement qui est imposée
par les commissions du roi George III à la nouvelle colonie australienne. Forme
« arriérée », écrit-il dans son journal, qui accorde au gouverneur les pleins
pouvoirs civils et militaires
[13]. W. Tench est attaché à une certaine « modernité
politique », mais il reste, néanmoins, un homme d’ordre, comme nous le verrons,
profondément convaincu de la supériorité de son rang, de sa classe et de la
civilisation à laquelle il appartient, parfaitement représentatif, en cela, des
« élites éclairées » de son siècle et, en particulier, des élites militaires.
Engagé à seize ans dans la marine, W. Tench a été formé très jeune dans les
rangs de l’armée et s’est battu jusqu’en 1783 pour la Couronne britannique le
long des côtes américaines contre le soulèvement des colonies anglaises.
Lorsque la guerre s’achève et que l’indépendance américaine est proclamée en
1783, il est rapatrié en Angleterre comme demi-solde. C’est dans ce contexte
qu’il accepte, trois ans plus tard, l’engagement qu’on lui propose sur la
flotte qui doit conduire les
convicts
en Australie et permettre l’installation d’une colonie.
Le journal de W. Tench, publié en deux volumes, respectivement
en 1789 et 1793, se présente comme une chronique qui, mois après mois, décrit
les faits et événements dont l’auteur a été le témoin direct ou indirect. Dans
l’introduction de son premier récit, W. Tench s’attache à prévenir le lecteur
de sa bonne foi. Il s’est efforcé, écrit-il, « de rapporter les faits,
simplement, tels qu’ils se sont déroulés et quand [l’auteur] s’est permis
d’émettre un jugement, il espère qu’après une enquête méticuleuse et une
soigneuse réflexion, on le trouvera justement fondé
[14] ». W. Tench précise qu’il a offert,
dans la plupart des cas, le résultat de ses propres observations. « Lorsque le
recours à d’autres témoignages s’est imposé, [l’auteur] a cherché à connaître
la vérité et à écarter les récits exagérés, fruits d’une imagination trop
souvent exaltée par la nouveauté des objets ou l’ignorance
[15]. »
On reconnaît dans ce souci de « vérité » et l’attachement à
l’observation directe, l’empreinte de la philosophie des Lumières fondée sur
les exigences de la raison qui influence très fortement les relations de voyage
des grandes expéditions dans le Pacifique de la fin du
xviiie siècle et du début du
xixe. Par le style, la forme et
l’organisation de la rédaction, le journal de W. Tench s’inscrit fidèlement
dans la lignée des récits des plus grands navigateurs tels que James Cook,
Louis-Antoine de Bougainville ou Jean-François de La Pérouse ainsi que ceux des
officiers de marine moins célèbres qui les ont suivis : un style dépouillé, une
description relativement formelle qui se veut objective, « proche des faits »
et dénuée autant que possible de sentiments ou de jugements de valeur.
Le fait que W. Tench rédige un journal de voyage qui, dans sa
forme, ressemble aux relations nées des grandes expéditions à vocation
scientifique organisées à l’époque, n’est pas très étonnant en soi. Les
officiers de la marine, en cette fin du
xviiie siècle, ont pour mission, lorsqu’ils
embarquent pour des voyages lointains, à vocation scientifique ou non,
d’observer et de témoigner de ce qu’ils ont vu. Ils sont les maillons
essentiels d’un savoir géographique en voie d’élaboration qui exige la tenue la
plus régulière et soignée possible de journaux de bord
[16]. Les modalités pratiques d’observation
et de rédaction sont alors profondément influencées par le travail des «
savants » dont la présence à bord est inaugurée lors des grandes expéditions
scientifiques dans le Pacifique de la seconde moitié du
xviiie siècle.
L’expédition à laquelle participe W. Tench est directement liée
aux célèbres voyages de J. Cook par sa desti-nation, Botany Bay, et par
l’influence du naturaliste, Joseph Banks, qui accompagna J. Cook lors de son
premier voyage dans le Pacifique. Vingt-huit ans après le passage du
navigateur, les Britanniques de la
First
Fleet sont les premiers Européens à accoster dans la baie découverte
par J. Cook en 1770. Les officiers, tels que W. Tench, ont tous soigneusement
lu les journaux de J. Cook (ou plutôt la version remaniée et éditée par John
Hawkesworth en 1773
[17]), et ne cessent d’y faire référence pour confirmer
ou infirmer les dires et observations de leur prédécesseur en se situant dans
un dialogue « entre pairs » et dans une continuité directe. Ce dialogue
intéresse J. Banks, en particulier, qui a fortement pesé sur les instances
politiques afin qu’elles expédient les
convicts vers Botany Bay et non ailleurs. J.
Banks participe aux préparatifs de l’expédition en ce qui concerne les semences
et les cultures à prévoir et maintiendra pendant plusieurs années un échange
avec le gouverneur Arthur Phillip pour affiner les connaissances dont il
dispose sur la faune et la flore australiennes ainsi que sur les capacités
d’adaptation des espèces européennes
[18].
L’expédition de la
First
Fleet ne peut dont être totalement coupée des expéditions à vocation
strictement scientifiques antérieures et W. Tench révèle, à travers son
journal, la continuité dans laquelle les officiers veulent se situer. Mais
cette expédition a pourtant une tout autre vocation et place les hommes qui la
dirigent dans un tout autre rôle. Il ne s’agit pas d’un voyage d’observation
qui amène l’équipage à passer d’île en île mais d’une véritable implantation,
pour plusieurs années, sur un conti- nent dont on ne connaît que les contours.
La mission essentielle confiée aux officiers n’est pas de collecter
l’information scientifique mais « de protéger le drapeau britannique et de
garantir le maintien de l’ordre et le bon fonctionnement parmi les
bagnards
[19]
».
La transportation des condamnés outre-mer s’inscrit en
Angleterre dans une longue tradition et consistait, jusqu’en 1783, à vendre les
condamnés à des intermédiaires chargés de les placer sur les plantations
coloniales aux Amériques
[20]. L’indépendance des colonies américaines met un
terme à ce système mais le Gouvernement n’y renonce pas pour autant. En 1786,
une nouvelle destination est trouvée et c’est ce choix qui paraît alors tout à
fait extraordinaire
[21].
Pour la première fois, une nation dite civilisée, l’Angleterre,
décide d’expédier ses condamnés, hommes, femmes et enfants, à l’autre bout du
monde, vers des rivages jusque-là inexplorés et vierges de toute présence
européenne pour y fonder une « nouvelle société ». À Botany Bay, il est prévu
de mener une sorte d’expérimentation sociale en créant une colonie avec ce qui
est tenu pour la lie de la société britannique. Les représentants des « classes
criminelles » seront là isolés et destinés à devenir, contre leur gré, les
pionniers de l’Empire.
W. Tench a conscience de participer à une véritable aventure
qui suscite « une grande curiosité et de nombreuses spéculations concernant les
conséquences qu’on peut en attendre »
[22]. De fait, le projet déclenche une
intense polémique en Angleterre
[23] et provoque l’intérêt dans les principaux pays
européens comme en témoigne la diffusion étonnamment rapide que connaissent les
premiers récits relatant de l’expérience de la
First Fleet.
A Narrative of the Expedition to
Botany Bay, premier volume de W. Tench, publié en 1789 à Londres,
fait l’objet, au cours de cette même année, de deux rééditions anglaises, une
édition irlandaise, une traduction en hollandais, deux en français et deux en
allemand, outre de nombreux comptes rendus dans les journaux
[24]. La traduction française
est rééditée en 1790 et une édition belge est publiée en 1791. Six autres
récits d’officiers de la
First Fleet
sont publiés en 1789 dont la compilation des notes du commandant de la Flotte
et premier gouverneur de la colonie, A. Phillip et le journal du chirurgien,
John White, qui connaissent un grand succès
[25].
A Complete Account of
the Settlement at Port Jackson, le second volume de Watkin Tench,
est publié en 1793
[26]. Il est traduit en allemand en 1794 et en suédois en
1797.
L’intérêt pour Botany Bay est soutenu jusqu’aux premières
années du
xixe siècle grâce à la publication du
journal de J.-F. de La Pérouse en 1797
[27] et grâce à celle du journal du juge de la colonie,
David Collins, en deux volumes en 1798 et 1802
[28]. L’expérience britannique continue à
être débattue tout au long du
xixe siècle et en particulier, en France,
lorsque s’élabore la loi sur la transportation des condamnés, votée en 1854, en
vue d’établir un bagne en Guyane puis en Nouvelle-Calédonie
[29].
Première rencontre : Botany Bay
« Les vents étaient maintenant favorables, le ciel serein
quoiqu’un peu brumeux et la température de l’air délicieuse. La joie éclatait
sur tous les visages et les congratulations fusaient. Ithaque n’a pas été plus
désirée par Ulysse que Botany Bay ne l’a été par ces voyageurs qui ont parcouru
tant de kilomètres pour en prendre possession. Pour nous, c’était un grand
jour, un jour important annonçant je l’espère la fondation d’un empire et non
sa chute
[30].
»
Entre le 17 et le 20 janvier 1788, les onze navires qui
constituent la flotte sur laquelle W. Tench s’est embarqué huit mois plus tôt
s’ancrent dans la baie que les Anglais appellent Botany Bay. Le commandant, A.
Phillip vient d’accomplir un exploit maritime en ayant maintenu groupée une
flotte comprenant deux bateaux de guerre, trois bateaux magasins et six navires
de transport au cours des deux cent cinquante jours de périple et sur une
distance de plus de vingt mille kilomètres. L’exploit est d’autant plus grand
qu’il s’agit du transport d’une cargaison humaine, « de misérables condamnés,
émaciés par l’enfermement dans lequel ils sont tenus, dépourvus de vêtements et
de toutes autres commodités qui rendent une telle traversée tolérable
[31] ».
Botany Bay doit son nom à J. Cook qui, lors de son escale en
1770, fut impressionné par la grande variété de plantes inconnues recueillies
par son botaniste, J. Banks. Conformément aux descriptions faites par ces deux
observateurs avertis et réputés, les officiers de la
First Fleet s’attendent à trouver, à
Botany Bay, un lieu d’ancrage bien abrité et des alentours permettant
l’installation du campement. J. Cook avait décrit la présence de vastes
étendues herbeuses, d’arbres clairsemés et, par endroits, de véritables
prairies poussant sur un sol noir paraissant riche et capable, selon lui, de
soutenir n’importe quel type de cultures. La population aborigène, à peine
entrevue, lui semblait peu nombreuse, vivant essentiellement des ressources de
la mer visiblement très abondantes.
Mais la désillusion est immédiate pour les nouveaux arrivants.
La baie s’avère difficile d’accès, trop ouverte et dangereuse lorsque les vents
du sud-est soufflent. Les ressources en eau sont insuffisantes, le sol trop
sableux pour convenir aux cultures et la population aborigène bien plus
nombreuse que ne l’avait supposé J. Cook.
W. Tench affiche, dans les premiers temps, vis-à-vis de son
illustre prédécesseur, une attitude respectueuse et modeste – « Je n’oserais,
sans précaution, contredire les récits de M. Cook
[32] » – mais il n’hésite pas pour autant à
critiquer ses observations. Au fil du récit et du temps, la critique se fait
plus virulente et tourne même à la moquerie furieuse, lorsqu’en 1790 il
parcourt Botany Bay à la poursuite d’Aborigènes, traversant ce que J.
Hawkesworth, exagérant les propos de J. Cook, avait décrit comme « les plus
belles prairies du monde »
[33] mais qui sont, en fait, des zones au sol spongieux
sur lequel pousse une espèce de jonc. En décrivant la progression pénible de
l’expédition, le propos de W. Tench devient aigre : « J’ai souvent eu à
traverser ces plaines légendaires et je n’ai entendu que des propos exécrables
sur ces voyageurs incapables de décrire correctement ce qu’ils voyaient
[34]. »
Le commandant de la flotte évalue rapidement la situation en
janvier 1788 et se charge avec quelques marins et officiers de reconnaître les
baies avoisinantes et de trouver un lieu plus approprié. Il découvre, trois
jours plus tard, Port Jackson qu’il décrit comme « l’un des plus beaux havres
du monde ». En attendant son retour, W. Tench descend à terre et fait une
première rencontre avec ceux qu’il nomme les « Indiens »
[35].
Alors qu’il longe le rivage, accompagné de quelques marins et
d’un enfant d’environ sept ans qu’il tient par la main, W. Tench rencontre «
une douzaine d’Indiens nus comme au premier jour »
[36]. Il se dit impatient de rentrer en
contact avec ces hommes mais craint de faire un impair ou de les effaroucher.
L’approche est prudente, les « Indiens » restant à une distance respectueuse.
Les deux groupes sont armés mais ne montrent, de part et d’autres, aucun signe
d’agressivité. Les « Indiens » sont surtout attirés par l’enfant qu’ils
désignent du doigt et dont ils parlent. Comme celui-ci ne se montre pas
effrayé, W. Tench s’avance avec lui et découvre sa poitrine pour montrer la
blancheur de sa peau. Celle-ci suscite des exclamations et un vieil homme «
avec une longue barbe et d’une grande laideur » s’approche.
« Je recommande à mon petit compagnon de ne pas avoir peur et
je le présentai à ce fruste personnage. L’Indien, avec une grande douceur,
porta la main sur le chapeau de l’enfant et tâta ensuite ses habits en ne
cessant de murmurer quelque chose entre ses dents. Je jugeai finalement
nécessaire de renvoyer l’enfant qu’un examen aussi curieux commençait à alarmer
ce qui ne parut pas offenser le vieillard. […] En cela, je les imitais car
j’avais remarqué qu’ils retenaient en arrière leurs enfants quoique ceux-ci
fussent beaucoup plus âgés que le petit garçon qui m’accompagnait. Plusieurs
Indiens se rapprochèrent auxquels nous fîmes divers présents dont ils firent
peu de cas et pendant un long moment ils ne semblèrent pas disposés à nous
donner quoi que ce soit en échange. Cependant, avant de nous séparer, nous
obtînmes une grosse massue, garnie d’une cosse assez forte pour affronter un
bœuf, en échange d’un miroir. Ces gens paraissaient fort inquiets de savoir
(vraisemblablement parce que nous ne portions pas de barbes) de quel sexe nous
étions mais quand nous leur eûmes fait comprendre, ils partirent dans de grands
éclats de rire en s’adressant les uns aux autres avec une rapidité et une
volubilité que je n’avais jamais entendues avant [37]. »
Dans cette première description qu’il fait d’une rencontre avec
les Aborigènes, W. Tench met en valeur l’attention que ces derniers semblent
porter aux enfants. Il signale la curiosité particulière que suscite l’enfant
qui l’accompagne, il souligne la douceur des gestes et remarque le souci qu’ont
les Aborigènes de tenir à l’écart leurs propres enfants pour les protéger. Dans
le cours de son récit, W. Tench revient à deux reprises sur les marques
d’affection que les hommes, en particulier, adressent aux enfants en insistant
sur les gestes de tendresse qui les accompagnent
[38].
Que cela le touche pour des raisons personnelles ou que ce soit
là un sujet d’étonnement pour un Britannique peu habitué aux effusions
d’affection, on ne peut le savoir. On doit noter, en revanche, que W. Tench y
voit d’emblée un signe d’humanité, au sens fort du terme, chez les « primitifs
» qu’il découvre.
Dans cette première rencontre, W. Tench souligne aussi le
faible intérêt que les Aborigènes portent aux biens matériels. Ces derniers
mettent à l’évidence un certain temps avant de comprendre les termes de
l’échange que leur proposent les Britanniques : une massue contre un miroir. J.
Cook avait déjà remarqué ce désintérêt des autochtones pour les pacotilles
ainsi que leur réticence à donner leurs propres outils. Cette attitude
contraste fortement avec celle des insulaires de nombreuses îles du Pacifique
qui, poussés par la curiosité, harcèlent les voyageurs pour obtenir ces choses
qui leur sont inconnues. « L’insulaire voleur » devient un thème récurrent des
récits de voyage dans le Pacifique dès la seconde moitié du
xviiie siècle
[39]. Mais les Aborigènes, au contraire,
étonnent par le détachement dont ils font preuve à l’égard des biens européens.
Ce que J. Cook interprétait comme l’un des signes de leur attachement à une vie
primitive spartiate, limitée au strict nécessaire, se déroulant dans
l’ignorance de la jalousie, de la convoitise et de l’ambition, dans une «
tranquillité que l’inégalité des conditions ne venait pas perturber »
[40]. Les Aborigènes, comme les Patagoniens,
lui semblaient alors incarner le modèle de ce qu’on a pu appeler le « primitif
dur » (
Hard Primitive), directement
inspiré du royaume mythique de Bétique du
Télémaque de Fénelon (1699)
[41].
Illustration 1
A Native climbing a Tree near
his Bark Hut and Fire. A throwing stick, a stone Hatchet, a Club made of hard
wood, Spears of different make to 10 to 12th long. Port Jackson Painter,
1789 in Peter Emmett,
Fleeting Encounters, Pictures & Chronicles of the First Fleet, Sydney, Historic Houses, 1995, p. 42.
Le récit de W. Tench, cependant, nuance le propos en montrant
que la présence continue des Anglais sur les rives de Port Jackson, familiarise
progressivement les Aborigènes avec les biens européens. Ces derniers voient
parfaitement l’intérêt de certains de ces objets et en particulier de la hache
qui devient rapidement une monnaie d’échange
[42] contre lances, massues, filets et autres objets que
les Anglais collectent. L’attirance pour les biens européens reste, cependant,
limitée et W. Tench confirme, tout au long de son journal, « l’honnêteté » dont
font preuve les Aborigènes, à la fois à l’égard des étrangers et au sein même
de leur société. Le vol semble inconnu et incompris et devient source de
conflit grave lorsque les
convicts
cherchent à s’emparer de leurs armes.
Illustration 2
Entrance of Port Jackson from a
Boat clse under the South Head, George Raper, 1789 in Peter Emmett, Fleeting Encounters, Pictures
& Chronicles of the First Fleet, Sydney,
Historic Houses, 1995, p. 33.
Lors de cette première rencontre, W. Tench soulève un autre
type de questions concernant les réactions aborigènes face à l’étrange
apparence physique des intrus. On sait que nombre de travaux anthropologiques,
consacrés aux « premiers contacts » dans le Pacifique et en Australie, ont
montré que la brusque apparition des « Blancs » a pu être interprétée par les
autochtones comme l’arrivée de dieux ou de revenants
[43]. Ces interprétations se
sont fondées sur l’étude des journaux de voyage de l’époque, les récits
transmis de génération en génération des « premiers contacts » eux-mêmes ou
encore le savoir ethnologique et anthropologique accumulé depuis. Il n’entre
pas dans notre propos d’aborder ce débat complexe ni surtout d’envisager de
répondre à l’ambitieuse question que pose Marshall Sahlins dans le titre même
de son ouvrage,
How the « Natives » Think
?
[44], mais
seulement de focaliser notre attention sur les propos de W. Tench et le sens de
ses observations.
Pour celui-ci, l’étonnement des Aborigènes devant les intrus se
porte essentiellement sur la blancheur de leur peau, l’étrangeté des habits qui
la recouvrent et l’indéfinition, à première vue, de l’identité sexuelle du fait
de l’absence de barbe chez les Anglais. L’interprétation de W. Tench s’en tient
à un pragmatisme « raisonnable » ou encore une « raison pratique » pour
reprendre la formule qu’utilise M. Sahlins et pose l’évidence d’une symétrique
compréhension, du côté anglais et du côté aborigène, quant à la nature
éminemment humaine de la rencontre. Rien, dans ses propos, ne permet
d’envisager le fait que les Aborigènes aient vu, dans les Anglais, autre chose
que des hommes, certes, bizarres mais humains néanmoins. Le filtre à travers
lequel la scène de la rencontre est saisie et finalement nous parvient – le
regard et les catégories de W. Tench – ne nous permet pas d’en dire plus sur ce
que les Aborigènes ont effectivement compris ou perçu. Comparée à la luxuriance
de la rencontre qui se déroula dix ans auparavant à Hawaii entre les membres de
l’expédition de J. Cook et les Hawaiiens saisis en pleine cérémonie en
l’honneur du dieu Lono
[45], celle que fait W. Tench et son petit groupe de
marins avec une douzaine d’Aborigènes sur une plage de Botany Bay paraît bien
terne et lacunaire. Une rencontre parmi d’autres entre un officier utilitariste
et les représentants d’un clan aborigène dont on sait très peu de choses.
Aucune enquête ultérieure n’a pu venir nourrir l’interprétation de ces premiers
contacts à Botany Bay car les groupes locaux concernés ont été décimés, au
cours de l’année 1789, par la variole et les survivants se sont éparpillés dans
les années qui suivirent. Ne restent plus, alors, que des traces
linguistiques
[46] et
matérielles
[47] ainsi
que des récits tels que celui de W. Tench qui, avec d’autres, rappellent au
moins quelques traits de ces premiers échanges, l’étonnement, l’incompréhension
et le rire de ces Aborigènes confrontés à des êtres étranges et
étrangers.
Ordres et désordres à Port Jackson
Entre le 28 janvier et le 6 février 1788, débarque à Port
Jackson, une communauté d’environ mille personnes. L’approximation statistique
est liée à la confusion des comptages effectués par les officiers, celui de W.
Tench en particulier
[48], ainsi que celle des registres eux-mêmes. Si on s’en
tient aux chiffres que donne l’historienne Ann McGrath, fondés sur les
recherches les plus récentes, 778
convicts ont été transportés en Australie, dont
192 femmes accompagnées de 13 enfants, encadrés par 200 officiers et marins
auxquels il faut ajouter 30 épouses de marins et 12 enfants. Une vingtaine de
décès sont répertoriés à l’arrivée, touchant essentiellement les
convicts
[49].
Les hommes sont débarqués les premiers et immédiatement mis au
travail sur les collines avoisinantes pour installer le campement. W. Tench ne
dit rien des conditions dans lesquelles s’effectue le débarquement, ni de
l’état physique et psychologique des condamnés touchant enfin terre après un si
long voyage. Le site lui-même est rapidement évoqué : « Une petite baie bien
abritée sur la rive sud » de Port Jackson, située sur « une côte luxuriante que
les arbres couvrent jusqu’au rivage et derrière lesquels les Indiens sont
fréquemment aperçus »
[50].
W. Tench, en revanche, s’attache à décrire « la mise en ordre »
de l’espace investi par les Anglais sous une forme « pittoresque » qui,
cependant, exclut tout exotisme et étrangeté. Ce qui est souligné, au
contraire, c’est l’apparente normalité d’une scène de labeur toute britannique
qui rappelle les activités bien connues d’un camp militaire
at home.
« Les travaux se déployaient sur chaque flanc de colline
offrant une scène qui pouvait apparaître hautement pittoresque et amusante à un
observateur qui aurait eu le loisir de la contempler ; là, un groupe sciant des
arbres, un autre installant une forge, un troisième traînant un chargement de
pierres ou de provisions, ici un officier plantant une tente avec un
détachement de troupe paradant à ses côtés non loin du feu du cuisinier. Grâce
à l’inlassable diligence de ceux qui se trouvaient à la tête des différentes
activités et dans la mesure où le désordre environnant le permettait, la
régularité ne tarda pas à s’installer ; la confusion cédant progressivement la
place au système [51].
»
Mais le système, dans un tel contexte effectivement incertain,
suppose la mise en place immédiate d’un régime d’autorité. Les
convicts sont séparés en deux groupes,
installés de part et d’autre d’un ruisseau et surveillés par un détachement de
soldats. « Celui-ci a l’ordre d’user de la force en cas de nécessité et ne doit
laisser aux condamnés d’autre choix que d’obéir aux ordres ou de périr sous la
baïonnette
[52]. »
Au-delà du refus de travail et des risques d’évasion, W. Tench souligne la
nécessité d’éviter les rencontres entre condamnés et autochtones « qui
pourraient avoir de graves conséquences pour le campement »
[53]. Il ne précise pas le
type de conséquences auquel il pense mais signale seulement qu’ordre est donné
de délimiter les contours du campement et d’organiser des patrouilles de
surveillance. Les
convicts sont
prévenus que tous ceux qui passent ces limites seront soumis à un sévère
châtiment.
La frontière du campement a ainsi deux fonctions : créer un
espace d’enfermement à ciel ouvert dans lequel seront regroupés hommes et
femmes condamnés et délimiter une limite fixant l’intérieur et l’extérieur pour
séparer l’espace investi par les Anglais de l’espace non investi où résident
les Aborigènes. Cette frontière, cependant, reste et restera immatérielle car
il n’est à aucun moment prévu de construire des murs pour former un véritable
espace carcéral ou, à l’inverse, pour se défendre de l’éventuelle hostilité des
autochtones. L’autorité exercée à l’égard des
convicts et la distance symbolique enseignée aux
Aborigènes
[54] sont
supposées suffire pour imposer le respect des limites. Mais l’autorité s’avère
notoirement insuffisante et l’enseignement inutile. Les
convicts trouvent rapidement la «
route de Botany Bay » et la voie de l’évasion
[55]. Les Aborigènes qui, dans un premier temps, « font
de fréquentes visites », disparaissent au bout de quelques jours et adoptent,
désormais, une stratégie d’évitement et de méfiance dont W. Tench ne comprend
pas l’origine. « De ce qui a pu causer leur aversion à notre égard, nous ne
pouvons trouver trace alors qu’en chaque occasion, nous les avons traités avec
gentillesse et couverts de cadeaux
[56]. »
À ces comportements « incertains » ou non conformes à l’ordre
des choses tel que W. Tench le conçoit, s’ajoutent, à l’intérieur même du
campement, de sérieux désordres. C’est avec une pudeur cocasse qu’il explique
les « débordements » sexuels auxquels il assiste lorsque les femmes sont
débarquées. « Tant qu’ils étaient à bord, les deux sexes avaient été
rigoureusement séparés. Mais une fois débarqués, la séparation s’avéra
impossible et aurait même été peut-être une mauvaise chose. Leurs vieilles
habitudes de dépravation commençant à réapparaître, le dévergondage était
inévitable
[57]. » W.
Tench oublie de préciser que « les vieilles habitudes de dépravation » ne
concernent pas que les
convicts mais
semblent aussi très virulentes chez les soldats (on ne sait rien des
officiers).
Pour répondre à cet état de fait, la seule politique répressive
ne peut suffire. Il convient plutôt d’affirmer, par une série de rituels
religieux, politiques et militaires, la continuité de l’ordre social anglais et
le respect des normes morales afin que le campement devienne véritablement une
petite société « régulière ». Suite à la fameuse nuit de « débauche », le
mariage est vivement recommandé et des faveurs promises à ceux qui feront ainsi
acte de volonté de « réforme ». Un service religieux est institué au pied d’un
arbre et aura lieu régulièrement tous les dimanches. Le 7 février, les
commissions du roi George III sont lues en grande pompe devant l’ensemble des
membres du campement. « Son Excellence s’adressa aux
convicts par un discours judicieux et
précis les informant de ses futures intentions. Il promit de veiller sur ceux
qui montreraient une disposition à l’amendement et de les rendre heureux mais
menaça, en revanche, de toute la rigueur de la loi, ceux qui oseraient
transgresser les limites autorisées
[58]. » Une cour criminelle est mise en place quatre
jours plus tard pour juger trois
convicts accusés de vols ou de comportement
rebelle et insoumis. La première exécution publique a lieu le 28 février 1788,
un mois après l’arrivée de la
First
Fleet à Botany Bay. Les institutions garantes du « fonctionnement
régulier » de l’ordre public sont, désormais, en place.
L’enjeu de ces rituels politiques, religieux et répressifs est
crucial car il s’agit de persuader les
convicts de l’utilité d’adopter une bonne
conduite et un comportement soumis en leur promettant faveurs et
distinctions
[59] qui
n’ont de sens que si la communauté vit à Port Jackson dans le respect des mêmes
croyances et des mêmes hiérarchies que n’importe où ailleurs en Angleterre. Il
convient de convaincre les
convicts
qu’il y a, sur place, un avenir possible dans le cadre d’une « société
régulière » britannique. Or rien ne semble garantir cet avenir au cours de ces
deux premières années d’implantation. La confrontation entre condamnés, marins,
et officiers, l’extrême isolement dans lequel ils se trouvent, le sentiment
d’exil et l’angoisse de ceux qui n’ont guère d’espoir de retour, les échecs
répétés des plantations, la présence/absence des Aborigènes sur fond
d’hostilité et bientôt, la misère, la famine, l’intenable attente de bateaux
anglais qui ne viennent pas, sont autant d’éléments propres à déstabiliser
profondément les fondements sur lesquels les officiers ont voulu asseoir la
petite société dont ils ont la charge.
Dans le récit de W. Tench, pourtant si mesuré, le doute et
l’angoisse affleurent à mesure que le temps passe. L’inquiétude monte dès le
mois d’avril 1788, concernant le peu de ressources en aliments frais dont
dispose le campement. Le scorbut commence alors à faire « ses habituels ravages
» et les plantes locales comestibles insuffisantes ne semblent pas capables de
combattre la maladie. Les cultures, enfin, entreprises par les Anglais, donnent
de trop pauvres résultats pour que le campement puisse compter dessus.
Dans les premiers chapitres de son deuxième volume, W. Tench
évoque le départ des bateaux de la First
Fleet. Ne sont laissés à Port Jackson qu’un navire de transport
(le Syrius) et un petit brick,
(le Supply). « Il était impossible
d’assister sans émotion au départ des navires. De leur arrivée rapide en
Angleterre, dépendait peut-être notre destin. […] Séquestrés comme nous
l’étions et coupés du reste de la nature civilisée, ces départs provoquèrent la
désolation. »
L’année 1789 n’apporte aucune amélioration matérielle en dépit
de l’implantation d’un nouveau site à Rose Hill (Parramata) où la terre est
meilleure qu’à Port Jackson. Les rations des soldats et
convicts sont progressivement
réduites, les vols se multiplient au point que les jardins doivent être
gardés
[60]. Au début
de l’année 1790, la situation est des plus critiques. W. Tench témoigne d’une
attente de plus en plus impatiente de secours venus d’Angleterre.
« Nous étions entièrement coupés de toute nouvelle de nos
amis, de nos relations et de notre patrie depuis mai 1787. Avec la famine
s’approchant à grands pas, la mélancolie et l’abattement marquaient les
visages. Les hommes s’abandonnaient au plus grand découragement et adoptaient
les extravagantes conjectures [61]. »
« Dire que nous étions déçus ou choqués serait très inadéquat
pour décrire nos sentiments. La misère et l’horreur d’une telle situation ne
peuvent être partagées même par ceux qui l’ont subie [62]. »
W. Tench souffre terriblement, comme probablement tous ses
compagnons, quels que soient leur rang et statut, du mal du pays, de
l’isolement, de la dureté des conditions de vie, de la pénurie alimentaire et
plus encore du doute qui taraude. Curieusement, cependant, il ne semble à aucun
moment s’inquiéter d’une possible révolte des condamnés (ou des marins) ou
d’une attaque concertée des Aborigènes. Le monde dans lequel il vit, ou plutôt
tel qu’il le voit, en dépit des désordres qu’il connaît, reste, au fond, de son
point de vue, parfaitement ordonné. D’un côté, il y a les convicts qui constituent une catégorie inscrite
dans le paysage britannique à propos de laquelle l’opinion de l’auteur est
faite de certitudes déjà construites préalablement au voyage qu’il entreprend.
De l’autre, il y a les « Indiens » qu’il découvre et qu’il tente d’appréhender
par les connaissances générales dont il dispose ainsi que par le savoir qu’il
accumule au gré des interactions concrètes qui se nouent et dont il est le
témoin et parfois l’acteur. Son observation se caractérise alors par
l’incertitude du jugement et le tâtonnement des opinions. Mais dans un cas
comme dans l’autre, la confrontation inhabituelle avec les
convicts ou nouvelle avec les
Aborigènes ne remet en aucun cas en cause la vision qu’il a de la hiérarchie
sociale et de sa propre position. En dépit d’un contexte difficile qui pourrait
fragiliser la conception qu’il se fait de sa place et de son rôle, W. Tench
reste rigoureusement convaincu tout au long de son séjour à Port Jackson de la
supériorité inhérente à sa classe sociale et sa civilisation.
Illustration 3
View of the East Side of
Sidney Cove, Port Jackson ; from the Anchorage. Georges Raper,
in Peter Emmett, Fleeting Encounters,
Pictures & Chronicles of the First Fleet, Sydney, Historic Houses, 1995, p. 78.
Malgré la promiscuité et les conditions d’existence dans
lesquelles sont placés condamnés et officiers à Port Jackson, W. Tench
maintient une distance rigoureuse à l’égard de ceux dont il a la charge. Les «
convicts » apparaissent, dans son
texte, sous la forme d’un groupe indifférencié dont n’émergent que très
rarement des personnages nommés ou simplement individualisés. Thomas Barret,
Samuel Peyton, Daly et quelques autres ont l’insigne honneur de sortir de
l’anonymat du fait de la condamnation à mort qui les frappe pour cause d’actes
délictueux. John Irving, William Bloodsworth et John Arscott, en revanche, sont
cités car ils sont les premiers « émancipés » de la colonie. Le reste des
condamnés est traité comme une masse indistincte pour laquelle W. Tench marque
une indifférence certaine qui transparaît dans l’introduction du chapitre
conclusif qu’il s’astreint visiblement à écrire à leur sujet : « Une courte
description de cette classe d’hommes pour laquelle cette colonie est fondée
principalement (sinon exclusivement) semble nécessaire
[63]. » Trois pages seulement sont
consacrées à cette classe d’hommes qui contrastent avec les vingt-deux écrites
dans le chapitre précédent à propos des
natives.
Tout au long du récit, W. Tench s’abstient de toute description
précise de ce groupe. On ne sait rien de leurs origines, si ce n’est qu’ils
sont issus des lower classes ou «
basses classes » et qu’un grand nombre sont « mechanics and husbandmen » (manouvriers et
ouvriers agricoles). On ne sait rien des femmes. W. Tench ne dit rien de la
provenance géographique des convicts,
de la nature des délits ou crimes, des condamnations et des peines
encourues.
Il ne se livre pas, non plus, à des réflexions générales sur
l’expérience pénale dont il est, pourtant, l’un des acteurs. Les « spéculations
» qui ont entouré le départ de la
First
Fleet et qu’il évoque au début de son récit ne semblent pas avoir
suscité chez lui le désir de réfléchir sur le type original de colonisation
pénale auquel il participe. Loin des pensées réformatrices soutenues par son
contemporain Jeremy Bentham qui commence à imaginer une échelle des peines
conçue sur la base de décisions rationnelles et systématiques, W. Tench réagit,
face aux
convicts, selon l’opinion
encore largement répandue dans l’Angleterre du
xviiie siècle
[64].
La justice est pensée en des termes personnels, associant
étroitement l’individu, son crime et le châtiment qu’il subit. Les
convicts selon W. Tench, font partie
de cette catégorie d’hommes et de femmes dont la nature a été pervertie par une
pulsion criminelle qui menace de resurgir à tout moment et qu’il convient de
contenir par la force en inspirant la peur, ou par la promesse d’un possible
pardon obtenu dans le contexte nouveau de Port Jackson. Parfois compatissant à
leur triste sort, parfois admiratif des aptitudes que certains condamnés
peuvent avoir et globalement satisfait de la bonne conduite dont la majorité
d’entre eux fait preuve, W. Tench insiste sur la justesse du châtiment subi par
des individus dont la faute est mesurée à l’aune de leur seule responsabilité
liée à une dépravation personnelle plus ou moins profonde permettant ou non la
repentance. On est loin encore des conceptions qui triompheront au
xixe siècle et qui voient dans le « crime »
un problème d’ordre social associé à des classes laborieuses dites dangereuses
au sein desquelles se cachent des éléments éminemment pathogènes, agents d’une
contamination menaçante pour l’ordre établi et la nation tout entière. W. Tench
ne semble à aucun moment craindre les condamnés en tant que groupe lié et
agissant mais, en revanche, souligne à plusieurs reprises l’altérité radicale
qui les caractérise.
Il révèle à quel point les condamnés forment un monde à part et
difficilement compréhensible lorsqu’il évoque, au détour d’une phrase,
l’étrangeté du langage dont ils usent, un « jargon » qui possède plusieurs
dialectes selon la spécialité criminelle des locuteurs, les pickpockets, les
voleurs, les assassins ou les brigands de grands chemins. Cet argot « non
naturel » est à ce point particulier qu’il impose fréquemment, nous dit-il, le
recours à un interprète dans les premières cours de justice organisées à Port
Jackson
[65]. Il est,
surtout, aux yeux de W. Tench un vecteur essentiel de la dépravation et une
condition de la perpétuation du crime. Cette « perversion de notre noble et
spécifique faculté », c’est-à-dire la langue, doit être combattue en tant que
telle comme si les mots portaient le crime. L’usage du « bon anglais » devient
pour W. Tench l’un des moyens d’ouvrir la voie à la « réforme de l’individu
».
Mais les condamnés ne se distinguent pas seulement par le
langage dont ils usent mais aussi par l’irrationalité dont ils font preuve. W.
Tench souligne, à plusieurs reprises, l’opposition entre raison et déraison qui
sépare les hommes tels que lui et les
convicts. Ces derniers qu’il dit « fertiles en
inventions et descriptions exagérées »
[66], sont à l’origine des rumeurs les plus diverses qui
circulent dans le camp, la découverte de mines d’or, de carrières de craie, de
calcaire à chaux, de marbre ou de magnifiques rivières d’eau douce. W. Tench
reconnaît s’être laissé prendre dans un premier temps par ces histoires mais, à
force de déception, dit avoir appris à se méfier de ce que racontent les
condamnés qui « aiment le merveilleux » et qu’il juge enclins au mensonge et à
la falsification. Leur parole est doublement disqualifiée par la nature
dépravée du condamné capable de toutes les dissimulations et distorsions ainsi
que par son appartenance aux classes inférieures de la société britannique que
les élites éclairées voient encore immergées dans l’obscurantisme et dans la
crédulité des légendes et des croyances.
La tentative d’évasion d’une vingtaine de
convicts (dont une femme enceinte) en
novembre 1791 permet à W. Tench d’illustrer son propos. Convaincus que la Chine
n’est qu’à une centaine de miles au nord de Port Jackson, au-delà d’une large
rivière, ces condamnés s’engagent dans une aventure désespérée dont W. Tench se
moque ouvertement en soulignant le caractère totalement incongru de la
destination. « Le caractère extravagant et obstiné d’une telle tentative leur a
été exposé par certains colons. Mais ni l’ironie, ni le raisonnement n’ont pu
les convaincre d’abandonner leur projet
[67]. » W. Tench prend la peine de préciser qu’il s’agit
d’Irlandais comme pour expliquer la crédulité et la naïveté des évadés qu’il
qualifie ironiquement de « voyageurs chinois »
[68].
Cette évasion tourne mal et illustre parfaitement la situation
d’enfermement à l’air libre dans laquelle se trouvent les condamnés de Port
Jackson. Au troisième jour de marche, le groupe affamé et épuisé, faute de
savoir utiliser les ressources du « bush » australien se fait attaquer par des
Aborigènes. Certains sont blessés ou tués. Les autres, acculés, n’ont d’autre
choix que de retourner au camp
[69].
C’est à propos des attaques que mènent les Aborigènes à la
périphérie du campement sur des individus non armés et isolés, essentiellement
les condamnés, que W. Tench se forge un premier jugement sur les « Indiens ».
Plus d’une douzaine de
convicts
disparaissent dans le cours des premiers mois et quatre autres sont assassinés
à la fin du mois de mai sous les coups des redoutables lances et armes
aborigènes. W. Tench se refuse à tenter de comprendre ce qui se passe à Port
Jackson et préfère s’en tenir à des considérations générales sur la sauvagerie
des primitifs. Pour expliquer les raisons d’une telle défiance, il en appelle
au « caractère versatile, envieux, indécis des gens avec lesquels nous devons
traiter qui, comme tous les autres sauvages, sont soit trop indolents, trop
indifférents, soit trop craintifs pour établir facilement des liens avec ceux
qui se distinguent tant d’eux, aussi bien par leurs usages que par leurs
mœurs
[70] ».
Pourtant le gouverneur A. Phillip et le juge D. Collins
avancent déjà un jugement plus nuancé en accusant les marins, les condamnés et
les Français d’être à l’origine de l’hostilité des Aborigènes du fait des actes
de malveillance qu’ils commettent contre eux. Le journal du gouverneur A.
Phillip évoque aussi les problèmes que soulève, pour les autochtones,
l’installation d’un camp anglais au milieu d’eux en signalant la concurrence
sur les ressources alimentaires et, en particulier, les ressources en poisson.
Mais ni les uns, ni les autres, ne comprennent ni ne cherchent à comprendre la
situation absolument inédite à laquelle sont confrontés les groupes de Port
Jackson, les Daruk et les Eora, qui voient brutalement leur territoire envahi
par des étrangers qui semblent ne plus vouloir repartir. L’occupation de
l’espace est faite au mépris de toutes les règles d’accueil en vigueur dans
leur société et s’accompagne de pratiques destructrices incompréhensibles pour
un peuple de chasseurs-cueilleurs, tels que l’arrachage des arbres, le
creusement de trous, le retournement de la terre pour les cultures, la coupe du
bois et la construction de cabanes, la pêche intensive, etc. Les « étrangers »
ne se contentent pas d’épuiser les ressources locales ou de faire violence à la
terre, ils circulent en parfaite inconscience sur un territoire entièrement
reconnu et approprié et piétinent sans aucun égard les sites sacrés ou les
lieux sacrés
[71]. Leur
arrivée, de plus, est concomitante d’une terrible tragédie, l’explosion d’une
épidémie de variole qui décime, au cours de l’année 1789, la moitié de la
population aborigène.
Illustration 4
An attack by Natives. Port
Jackson Painter, in Peter
Emmett, Fleeting Encounters, Pictures & Chronicles of the First
Fleet, Sydney, Historic Houses, 1995, p.
74.
W. Tench est atterré par les effets dramatiques de cette
épidémie dont il dit ne pas comprendre l’origine. Son incompréhension de la
situation est, alors, à la hauteur de l’ignorance dans laquelle il se trouve
face à une société dont il dit ne rien savoir si ce n’est ce qu’il peut voir,
c’est-à-dire certains éléments de la vie matérielle. Dans l’introduction de son
deuxième volume, il admet s’être trompé d’opinion à l’égard des « Indiens » en
leur imputant une malveillance inhérente aux sauvages.
« Les relations ultérieures qui se sont nouées ont prouvé à
plusieurs reprises leur humanité et leur générosité et m’ont amené à changer
complètement d’opinion. Ceci m’a conduit à conclure que les maux que nous
avions connus étaient dus aux actes hostiles commis contre eux par certains
d’entre nous sans scrupules [72]. »
W. Tench signale des vols d’armes et des produits de la pêche
ainsi que des attaques menées par des condamnés contre des Aborigènes. La
détérioration des relations avec les autochtones est ainsi mise sur le compte
des
convicts qui lui apparaissent
comme les coupables tous désignés. Les Aborigènes, au contraire, se révèlent
progressivement à W. Tench dans une innocence primitive, courageux et honnêtes,
menant paisiblement leur existence à moins qu’on ne vienne la perturber. Cette
vision positive est confirmée et renforcée lorsque l’occasion se présente
d’entrer en relation véritable avec certains d’entre eux. Arabanoo d’abord,
puis Colbee et Baneelon enlevés sur ordre du gouverneur pour tenter de faire
cesser l’état de « petite guerre et d’incertitude permanente »
[73] qui règne autour du
campement. À travers ces trois personnages, W. Tench découvre des hommes
intelligents, courtois, civils, curieux et fiers, faisant preuve d’une
étonnante capacité d’adaptation et d’un solide bon sens. L’attention qu’ils
portent à leurs compatriotes malades ou le dégoût dont ils témoignent à la vue
des châtiments corporels dont sont victimes les condamnés le convainquent de
leur humanité profonde.
Native name Ben-nel-long. As
painted when angry after Botany Bay Colebee was wounded, Port Jackson
Painter, in Peter Emmett,
Fleeting Encounters, Pictures & Chronicles of the First Fleet, Sydney, Historic Houses, 1995, p. 64
L’opinion que W. Tench se fait des Aborigènes, forgée dans la
rencontre d’hommes à hommes, s’inscrit, comme le montre Bernard Smith
[74], dans la lignée du courant
philosophique bien connu qui, en cette seconde moitié du
xviiie siècle consacre les bienfaits de
l’état de nature et défend l’image du bon « sauvage ». Le « bon sauvage » n’est
pas, ici, un individu lascif vivant dans l’opulence d’une nature généreuse
qu’incarne alors le Tahitien mais, au contraire, un chasseur menant une
existence austère et fruste dans un environnement difficile. Comme J. Cook ou
J. Hawkesworth avant lui, W. Tench admire les aptitudes et la noblesse de ces
hard primitives que sont les
Aborigènes. Mais il ne mythifie pas pour autant ce mode de vie et se moque
ouvertement de « ces philosophes européens dont les spéculations de cabinet
élèvent l’état de nature au dessus de l’état de civilisation.
« […] Ils pourraient constater que cet état de nature est,
moins que tout autre, capable de promouvoir le bonheur de l’être, les
spéculations idéalistes et les raisonnements sans fin ; qu’un sauvage,
parcourant les déserts arides en quête d’une proie, est une créature qui subit
toutes ces passions qui affectent et dégradent la nature humaine sans connaître
le réconfort de la religion, de la philosophie ou de la loi : et que plus les
hommes unissent leurs talents, plus les groupes formant la société sont liés et
plus la civilisation est avancée, plus la félicité humaine augmente et l’homme
occupe pleinement sa position inaliénable dans l’univers [75]. »
Dans la lignée de l’évolutionnisme naissant illustré par
L’histoire naturelle de l’homme de
Buffon (1749), W. Tench place la société aborigène, « considérée comme une
nation » et compte tenu de ses acquisitions et de son avancement, « à un rang
très bas même sur l’échelle des sauvages. »
« Ils pourraient peut-être, nous dit-il, revendiquer le droit
de précéder les Hottentots ou les tribus qui habitent les rivages glacés de
Magellan. Mais ils apparaissent très inférieurs au subtil Africain, à
l’Américain patient et circonspect et au gracieux et timide insulaire des mers
du sud. Souffrant des vicissitudes du climat, ignorant tout habillement, soumis
aux affres de la faim, conscients de la précarité des ressources dont ils
dépendent principalement et ignorant l’agriculture : peut-on imaginer un mode
d’existence moins brillant ? [76] ».
Conformément aux idées de son temps, W. Tench affirme l’unité
humaine mais voit dans les conditions matérielles de l’existence et l’influence
du climat les modalités de variabilité qui déterminent l’état d’avancement de
la société en question. Les Aborigènes pour lesquels il avoue éprouver de
l’affection ont l’infortune de vivre sous des latitudes et dans un pays sauvage
et désert dont l’influence explique la « situation de dénuement et d’obscurité
» dans laquelle ils se trouvent. « Ceux qui sont nés sous de meilleurs auspices
devraient comprendre qu’ils ne doivent leur supériorité qu’à l’avantage fortuit
que leur donne leur naissance. Ils devraient ainsi adopter une attitude de
compassion et non de mépris à l’égard de ces populations déshéritées »,
d’autant que W. Tench place tout son espoir et sa confiance dans l’avenir. «
Les progrès de la raison et la splendeur de la révélation permettront, en temps
voulu, de diffuser le savoir, la vertu et le bonheur dans ces régions
désertes
[77]. » La
colonisation, en d’autres termes, constitue le futur obligé, nécessaire et
rayonnant de la société aborigène.
Placé dans une situation qu’on pourrait qualifier de limite, du
fait des conditions d’isolement, d’abandon et de pénurie qui la caractérise,
l’officier W. Tench découvre à Port Jackson, entre 1788 et 1790, un monde
nouveau peuplé d’individus qui lui sont étrangers, les Aborigènes d’Australie
d’une part, les convicts d’autre part.
La description de la découverte, aussi étrange soit-elle, ne s’inscrit jamais
sur un terrain vierge mais, au contraire, participe d’une grille de lecture
préalablement construite tissée par les connaissances, les conceptions ou les
catégories que l’observateur mobilise. En débarquant à Botany Bay, W. Tench ne
connaît pas l’endroit mais le reconnaît grâce aux descriptions laissées par son
illustre prédécesseur, J. Cook, qu’il ne se prive pas de critiquer. En
débarquant à Port Jackson, W. Tench ne connaît pas les
convicts qui l’accompagnent depuis
Portsmouth mais il reconnaît en eux, des individus dévoyés qu’il convient de
punir sévèrement et pour lesquels la seule issue est d’implorer le pardon. À
Botany Bay comme à Port Jackson, il découvre les « Indiens » qu’il juge, dans
un premier temps, à l’aune de la conception qu’il se fait du sauvage dangereux,
« versatile, envieux et indécis », pour finalement changer d’opinion et
reconnaître les qualités intrinsèques de ces « primitifs » et en particulier
leur humanité profonde.
Confronté à une « double étrangeté radicale », W. Tench adopte,
cependant, une attitude différente envers les uns et les autres.
Fasciné par les Aborigènes auquel il consacre l’essentiel de
ses observations, il part à leur rencontre et précise progressivement le regard
qu’il porte sur eux en ajustant sa grille de lecture au prix d’un travail de
réflexion marqué par le tâtonnement, l’incertitude et le revirement de ses
jugements. C’est dans la confrontation d’homme à homme que s’opère la véritable
rencontre, celle qui lui permet de découvrir des individus dotés de tous les
attributs qui fondent, aux yeux d’un membre de l’élite britannique du
xviiie siècle, l’appartenance à l’humanité
intelligente et organisée. Parmi ces attributs, il y a ce que l’on pourrait
appeler la civilité, au sens fort du terme tel qu’il est employé au
xviiie siècle. Pour autant, ce « regard
rapproché » n’exclut pas des considérations générales portées sur « la société
» qui rejoignent alors les conceptions dominantes de l’époque sur les «
sociétés primitives » vouées à disparaître en tant que telles au contact de la
civilisation européenne.
À l’égard des convicts, en revanche, W. Tench ne fait aucun
effort pour favoriser une rencontre effective. Ces hommes et ces femmes, au
fond, ne l’intéressent pas. Les présupposés, qu’il a déjà les concernant, à son
départ de Portsmouth, se traduisent, une fois à Port Jackson, par des
certitudes qui détournent son regard. Traités en anonymes, les condamnés ne
sont dignes d’intérêt que s’ils adoptent un comportement saillant qu’il
s’agisse d’un nouveau délit qui les conduit à la pendaison ou qu’il s’agisse au
contraire d’une « bonne conduite » méritant le pardon. La masse des
convicts reste, quant à elle,
indifférenciée, caractérisée seulement par ses lubies irrationnelles et par
l’étrangeté de son langage. La coexistence obligée entre W. Tench et les
condamnés dans le contexte si particulier de Port Jackson n’a d’autre effet que
de confirmer la distance sociale, culturelle et symbolique qui sépare
irréductiblement les membres de l’élite britannique des « basses classes » et
de leurs « pires » éléments.
Et pourtant Port Jackson incarne bel et bien, pour les
Aborigènes, les
convicts, les
officiers et les marins, un point de rencontre obligé, nœud d’un destin
désormais commun. Le projet que sous-tend l’expérience britannique est
d’imaginer, en Australie, sur cette terre lointaine, peuplée de « sauvages » et
de proscrits, un avenir colonial incontournable fondé sur le « progrès », la «
raison » et la « civilisation ». Un médaillon gravé en 1788 à Londres dans de
l’argile envoyée de Port Jackson représente l’idéal porté par l’expédition dite
de Botany Bay : quatre figures féminines symbolisant l’Espoir, l’Art, le
Travail et la Paix. Ce médaillon illustre la page de garde du récit de voyage
du gouverneur A. Phillip. Il aurait pu aussi illustrer celle du journal du
Captain W. Tench
[78].
Henry Webber, Hope, Art, Labour
and Peace at Botany Bay, in B.
Smith, European Vision… op. cit., p.
178.
[*]
Je remercie Sandrine Kott, Christian Topalov et Florence Weber
pour l’intérêt qu’ils ont porté à ce texte ainsi que pour leur contribution qui
a permis l’amélioration de la version définitive.
[1]
Watkin Tench,
A Narrative of the
Expedition to Botany Bay, London, John Debrett, 1789 (vol. 1).
A Complete Account of the Settlement at Port
Jackson, in New South Wales, London, G. Nicol, Pall-Mall and John
Sewell, 1793. (Les deux volumes ont été réédités sous le titre
Sydney First Four Years par L. F.
Fitzhardinge, en 1961 et 1979 par la
Royal
Australian Historical Society. (Sydney, Library of Australian
History).
[2]
Le terme
convict
signifie condamné par la justice quelle que soit la peine encourue. On le
trouve fréquemment utilisé dans les textes français du
xixe siècle pour qualifier les condamnés
britanniques. On se permettra de l’utiliser en tant que tel et alternativement
avec le mot condamné.
[3]
Arthur Phillip,
The Voyage of
Governor Phillip to Botany Bay ; with an Account of the Estabishment of the
Colonies of Port Jackson & Norfolk Island, London, John
Stockdale, 1789 (Facsimilé édition, Melbourne, 1982). John White,
Journal of a Voyage to New South,
London, John Debrett, 1790 (réédité par Alec Chislo, Sydney, 1962). John
Hunter,
An Historical Journal of the Transactions
at Port Jacson and Norfolk Island, London, John Stockdale, 1793
(Facsimilé, Adelaïde, 1968). David Collins,
An
Account of the English Colony in New South Wales, London, T. Cadell
Jun and W. Davies, 2 vol. 1798, 1802 réédité par Brian Fletcher, Sydney,
1975).
[4]
L’histoire proprement australienne ne prend véritablement son
essor qu’à partir des années 1950 (la première chaire spécialisée dans ce
domaine est créée à l’université de Sydney en 1947). Ceux qu’on appelle les
First Fleet Historians s’attachent
alors à écrire une histoire événementielle de l’expédition et des premières
années de l’implantation britannique, ce qui les amènent à redécouvrir les
journaux de bord des officiers de marine de la
First Fleet.
[5]
On ne peut ici qu’évoquer le mouvement de renouvellement
profond qu’a connu l’histoire en Australie depuis les années 1970 au point
qu’on a pu parler d’une « nouvelle histoire » australienne. L’intérêt pour
l’histoire du pays s’est considérablement accru dans un large public stimulé,
entre autres, par la pression politique des Aborigènes, l’intensité du débat
public à leur propos et surtout le rappel douloureux de leur passé jusque-là
ignoré. Les polémiques passionnées qui ont eu lieu à propos des festivités
organisées pour le bicentenaire en 1989 ont révélé les enjeux de la question
des origines pour la nation australienne. C’est dans ce contexte qu’il faut
placer la diffusion des récits de voyage de la
First Fleet dont les rééditions ont été
rapidement épuisées.
[6]
Voir par exemple, Brian Fletcher,
Landed Enterprise and Penal Society, Sydney,
Sydney University Press, 1975 ; Robert Hughes,
La
Rive maudite, Paris, Flammarion, 1988 ; Russel Ward,
Finding Australia. The History of Australia to
1821, Melbourne, HEA, 1987 ; Ann McGrath
et al., Creating a Nation, Ringwood,
Penguins Books, 1994 ; Alan Frost,
Botany Bay
Mirages. Illusions of Australia Convicts Beginnings, Melbourne,
Melbourne University Press, 1995.
[7]
James L. Kohen et Ronald Lampert,
Hunters and Fishers in the Sydney Region, in
John Mulvaney & Peter White (éd.),
Australians to 1788, Sydney, Sydney University
Press ; Bernard Smith,
European Vision of the
South Pacific, Sydney, Harper & Row. Publishers
, 1984 (1
re éd. 1960) ; Henry Reynolds,
On the Other Side of the Frontier, Aboriginal
Resistance to the European Invasion of Australia, Ringwood, Penguin
Books, 1988 ; David Day,
Claiming a continent. A
History of Australia, Sydney, Angus and Roberston, 1996.
[8]
Voyage à la Baie Botanique ; avec
une description du nouveau Pays de Galles Méridional, de ses habitants, de ses
productions, & quelques détails relatifs à M. de la Peyrouse, À
Paris chez Letellier, Libraire, Quai des Augustins, n° 50, 1789 (traducteur non
cité) ;
Relation d’une expédition à la Baye
Botanique, située dans la Nouvelle Hollande, sur la côte Méridionale, nommée
par le Capitaine Cook, Nouvelle Galles Méridionale. À Paris, chez
Knapen fils, Libraire-Imprimeur, au bas du Pont Saint Michel, 1789 (traducteur
: Charles Pougens). Il faut noter que je n’ai pas utilisé ces traductions qui
ont recours à un français du
xviiie siècle préférant harmoniser l’ensemble
des citations que j’utilise sur la base d’une traduction personnelle dans un
français courant.
[9]
La
First Fleet part
avec, à bord, des réserves alimentaires, pour deux ans qui doivent être
complétées par les cultures faites sur place. Il est prévu qu’un convoi de
ravitaillement vienne approvisionner la colonie au cours de ces deux ans. Le
Guardian, effectivement envoyé en
septembre 1789, fait naufrage non loin du Cap et ne peut rejoindre Port
Jackson. D’où l’isolement dans lequel se trouve la petite communauté
britannique qui s’enfonce progressivement dans une situation de pénurie
alimentaire sévère et ce, jusqu’à l’arrivée de la seconde flotte, chargée à
nouveau de condamnés, en juin 1790.
[10]
L. F. Fitzhardinge,
Sydney’s…,
op. cit., p. xv.
[11]
Parmi les auteurs que cite W. Tench dans son récit, on trouve
Cicéron, Hobbes, Rousseau mais aussi Milton, Goldsmith et Addison.
[12]
W. Tench,
A Complete Account…,
op. cit., p. 170.
[13]
W. Tench,
A Narrative…, op.
cit., p. 42.
[16]
Voir John Cawte Beaglehole,
The
Life of Captain Cook, London, 1974 ; B. Smith,
European Vision…, op. cit., Hélène
Blais, « Les voyages français dans le Pacifique. Pratique de l’espace, savoirs
géographiques et expansion coloniale (1815-1845) », doctorat nouveau régime,
Paris, EHESS, 2000 ; Patrick Petitjean, Catherine Jami, Anne-Marie Moulin,
(éd.),
Science and Empire, Dordrecht,
Boston, London, Kluwer Academic Publishers, 1992 ; Claude Blanckaert, (éd.),
Le terrain des sciences humaines. Instructions et
enquêtes, xviiie-xxe siècle, Paris, L’Harmattan,
1996 ; Marie-Noëlle Bourguet, « Voyage, mer, science au
xviiie siècle »,
Bulletin de la Société d’histoire moderne et
contemporaine, 1997, n° 1-2, pp. 39-56.
[17]
Le journal du premier voyage de James Cook (avec celui de
Joseph Banks) a été publié sous une forme « embellie » et, parfois, infidèle,
en 1773, par John Hawkesworth, sous le titre
An
Account of the Voyages Undertaken… For Making Discoveries in the Southern
Hemisphere, (3 vol., London). Cette version est alors la seule
disponible et connaîtra huit éditions successives dans les années qui ont
suivi. Ce n’est qu’en 1893 qu’est publié le journal du premier voyage sous sa
forme originale par le Capitaine Wharton (
Captain
Cook’s Journal During His First Voyage…, London, Elliot Stock,
1893).
[18]
À ce sujet, voir A. Frost,
Botany
Bay Mirage…, op.
cit., pp.
87-97.
[19]
L. F. Fitzhardinge,
Sydney’s…,
op.
cit., p. xvi.
[20]
Généralement pour un temps limité à sept ou quatorze ans mais
parfois aussi à vie. Voir Alan Atkinson, « The Free-Born Englishman Transported
Convict Rights as a Measure of Eighteenth-Century Empire »,
Past & Present, n° 114, août 1994,
pp. 89-115.
[21]
A. Frost,
Botany Bay Mirage…, op.
cit., pp. 9-86 ; A. McGrath
et al.,
Creating…, op. cit., pp. 27-54 ; John. B. Hirst,
Convict Society and its Ennemies,
Sydney, Allen and Unwin, 1983 ; Alan. G. L. Shaw,
Convicts and the Colonies, Melbourne, Melbourne
University Press, 1981, pp. 21-57.
[22]
W. Tench,
A Narrative…,
op.
cit., p. 5.
[23]
On rappellera, en particulier, la polémique virulente que
développe le grand penseur de la prison moderne, Jeremy Bentham, contre les
projets de transportation. Pour défendre son projet de Panopticon, J. Bentham
rédige plusieurs essais dont
View of the Hard
Labour Bill (1778),
Principles of
Penal Law (1789),
Emancipate your
Colonies (1793),
Panopticon versus New
South Wales (1802). Cette polémique n’est pas sans influence sur les
débats qui ont lieu, en France, sous la Révolution, à propos du système pénal.
À ce propos, voir Colin Forster,
France and
Botany Bay. The Lure of a Penal Colony, Melbourne, Melbourne
University Press, 1996 ; Isabelle Merle,
Expériences coloniales. La Nouvelle-Calédonie,
1854-1920, Paris, Belin, 1995.
[24]
L. F. Fitzhardinge,
Sydney’s…,
op.
cit., pp.
337-354.
[25]
Le journal d’A. Phillip connaît deux éditions anglaises et deux
éditions irlandaises en 1790, une traduction française et deux traductions
allemandes en 1791 et une nouvelle traduction allemande en 1792. Le journal de
J. White est publié en 1790 et traduit en trois langues dans les années qui
suivent.
[26]
La même année une nouvelle compilation des notes du gouverneur
A. Phillip et d’autres officiers est publiée sous le nom d’auteur John Hunter
et sous le titre
A Historical journal of the
transactions at Port Jackson and Norfolk Islands, with the Discoveries which
have been made in New South Wales and in the Southern Ocean, London,
John Stockdale, 1793. Ce livre est traduit en allemand en 1794, réédité dans la
même langue à Vienne en 1795 et traduit en suédois en 1797.
[27]
Botany Bay fut la dernière escale de l’expédition de
Jean-François de La Pérouse avant son naufrage aux Nouvelles-Hébrides dans les
alentours de Vanikoro. Son journal publié en France en 1797, est traduit en
anglais l’année suivante et largement diffusé en Angleterre. Une édition
américaine paraît à Boston en 1801.
[28]
Le premier volume du journal de D. Collins est traduit en
allemand en 1799 et une nouvelle édition reliée en anglais est publiée en
1804.
[29]
Voir I. Merle,
Expérience…, op.
cit.
[30]
W. Tench,
A Narrative…,
op. cit., pp.
31-32.
[33]
J. Cook,
The Journal of Captain
James Cook on his Voyages of Discovery, J. C. Beaglehole and others
(éd.), Cambridge, Pub. For the Hakluyt Society, 1955, vol. 1,
The Voyage of Endeavour, 1768-1771, p.
309. Sur ce cas précis de la distorsion d’observation entre J. Cook, J.
Hawkesworth et W. Tench, voir l’analyse intéressante de Paul Carter,
The Road to Botany Bay. An Exploration of
Landscape and History, New York, A. Knopf, 1987, pp. 34-42.
[34]
W. Tench,
A Complete Account…,
op. cit., p. 215.
[35]
Terme fréquemment utilisé à cette époque pour désigner les
autochtones des contrées récemment découvertes.
[36]
W. Tench,
A Narrative…,
op.
cit., p. 36.
[38]
Victime de la variole, un vieil Aborigène et deux enfants
malades sont recueillis au campement en avril 1789. « […] La tendresse et
l’attention anxieuse du vieil homme étaient très émouvantes. Quoique pouvant à
peine redresser sa tête tant les forces l’avaient quitté, il continuait à se
pencher sur la couche de l’enfant et lui tapotait gentiment la poitrine. Avec
ses yeux mourants, il semblait le confier à notre humanité et protection. » (W.
Tench,
A Complete Account…, op. cit.,
pp. 147-148). En 1791, lors d’une expédition de reconnaissance, W. Tench
observe un homme dormant avec son fils : « Le petit garçon dormait dans les
bras de son père. Et nous constatâmes qu’à chaque fois que l’homme changeait de
position, il s’écartait d’abord de l’enfant avec grande précaution puis
tournait autour de lui. » (W. Tench,
A Complete
Account…, op. cit, pp. 232-233).
[39]
Voir sur ce thème très largement développé dans
l’historiographie du Pacifique : Oskar K. H. Spate,
Paradise Found and Lost, Canberra,
Australian University Press, 1988 ; Kerry Howe,
Where the Waves Fall, London, Allen & Unwin,
1984 ; Donald Denoon
et al. (éd.),
The Cambridge History of the Pacific
Islanders, Cambridge, Cambridge University Press, 1997, pp.
119-151.