2001
Genèses
Point critique
Bourgeoisies Emprunts interdisciplinaires dans l’étude d’un groupe
social
Susanna Magri
Ce papier présente une lecture de travaux sur les bourgeoisies
réalisés dans différents pays et dans trois domaines disciplinaires – histoire,
anthropologie et sociologie – depuis les années soixante. Il cherche à montrer
l’apport des emprunts interdisciplinaires dans la production de connaissances
en sciences humaines et sociales. Il n’a pas de visée critique : c’est de la
confrontation des travaux qui se sont succédé dans le temps que ressortent les
points aveugles de telle ou telle de leurs démarches. Centrée sur les
résultats, plutôt que sur les processus ayant conduit à ces emprunts explicites
ou implicites, l’analyse proposée voudrait démontrer l’intérêt pour les
sciences sociales du double décloisonnement disciplinaire et national, tenu à
juste titre – et avec fermeté dans cette revue dont il est la principale raison
d’être – pour condition de l’inventivité scientifique.
The paper presents a reading of research on the bourgeoisie that
has been carried out in various countries since the Sixties in three
disciplines – history, anthropology and sociology. It attempts to show how
borrowing among the disciplines contributes to the process of producing
knowledge in the human and social sciences. It has no critical aim; rather, the
comparison of successive research results reveals blind spots in the various
approaches. The analysis focuses on the results, rather than on the processes
leading up to the explicit or implicit borrowing. It attempts to show the
advantages of decomparmentalising, from a disciplinary as well as a national
standpoint. This interdisciplinary approach is rightly considered to be the
prerequisite for scientific inventiveness – the position on which this journal
is based and which it firmly supports.
« C’est sur les confins des divisions de la sociologie, comme sur
les confins de toutes les sciences et parties des sciences que s’opèrent
normalement les plus grands progrès. Parce que c’est là qu’on saisit les
jointures des faits et que l’on sent le mieux les oppositions de points de vue.
»
Marcel Mauss, « Divisions et proportions des divisions de la
sociologie », L’Année
sociologique
La lecture de travaux sur les bourgeoisies que je présente ici,
cherche à montrer l’apport des emprunts interdisciplinaires dans la production
de connaissances en sciences humaines et sociales – histoire, anthropologie et
sociologie étant concernées par cet objet. Elle n’a pas de visée critique :
c’est de la confrontation de travaux qui se sont succédé dans le temps que
ressortiront les points aveugles de telle ou telle démarche, soulignés
d’ailleurs généralement par les auteurs de ces livres qui se sont engagés dans
de nouvelles voies de recherche. Centrée sur les résultats, plutôt que sur les
processus ayant conduit à ces emprunts explicites ou implicites, mon analyse
est limitée : elle ne portera pas, en particulier, sur leurs conditions de
possibilité, étude relevant d’un projet trop vaste que je ne me proposais pas
d’entreprendre. Il m’a néanmoins semblé utile de mener cette analyse, pour deux
raisons. Les travaux pris en considération attestent d’abord que le recours à
de nouveaux concepts et procédés d’analyse s’effectue souvent en dépassant les
découpages disciplinaires. Ils témoignent en outre de l’internationalisation du
champ des sciences sociales : contrairement à ce que laissent penser les débats
internes aux communautés scientifiques de chaque pays, c’est en traversant les
frontières nationales que les emprunts interdisciplinaires se réalisent le plus
souvent. En démontrer la fécondité est ainsi sans doute le meilleur appui que
l’on puisse apporter à ce double décloisonnement, tenu à juste titre – et avec
fermeté dans cette revue dont il est la principale raison d’être – pour
condition de l’inventivité scientifique.
Délimiter et définir : une rencontre à distance entre histoire et
sociologie
En 1975, dans l’introduction à un recueil de textes sur « La
stratification sociale au
xixe siècle » publié par
Quaderni storici, Edoardo Grendi
considère que les études de cet objet, parmi lesquelles figurent en bonne place
celles d’Adeline Daumard, représentent « un cas typique de “fécondation
sociologique” de la recherche historique
[1] ». Dans le cas français, l’affirmation
est certainement juste, à condition toutefois d’envisager les rapports entre
les deux disciplines sur un laps de temps assez ample, embrassant les cinquante
années antérieures à la mise en œuvre du programme de recherches sur la
bourgeoisie, lancé en 1955 par Ernest Labrousse au Congrès international de
sciences historiques de Rome
[2].
Dans la décennie qui suit ce congrès, en effet, la sociologie
française, alors en cours de reconstitution, ne s’intéresse guère à la
stratification sociale : elle se tourne plutôt vers l’étude du monde ouvrier,
et tout particulièrement du travail industriel
[3]. L’utilisation par les sociologues du code des
catégories socioprofessionnelles élaboré par l’Insee, à laquelle fait allusion
Jacques Dupâquier au colloque d’histoire sociale de Saint-Cloud en 1965, n’est
donc pas fréquente : elle ne l’est pas suffisamment, en tout cas, pour susciter
l’intérêt des historiens. Il est significatif, à cet égard, que les sociologues
ne soient pas représentés à ce colloque, où est discuté le code
socioprofessionnel pour l’étude des sociétés urbaines des
xviiie et
xixe siècles élaboré deux ans plus tôt par
A. Daumard, et où sont pourtant invitées les « disciplines voisines » de
l’histoire
[4]. C’est donc
à une autre sociologie, celle des fondateurs, d’Émile Durkheim et François
Simiand, que se relie la nouvelle histoire sociale « quantitative »
[5]. Cette relation a été établie
par de nombreuses études historiographiques : je n’en rappellerai donc que
l’essentiel.
Les travaux sur les « structures sociales » des villes des
xviiie et
xixe siècles entrepris à partir de 1955, se
placent sous la direction d’E. Labrousse. Or, pour leurs auteurs, ce qui compte
dans le message labroussien, c’est moins la primauté accordée à l’économie, que
la reprise de la proposition adressée par F. Simiand aux historiens cinquante
ans plus tôt : niant à l’encontre de l’histoire « historisante » la
signification du fait isolé, l’économiste sociologue soutenait que celui-ci
doit être construit de manière à s’intégrer dans des séries qui permettront de
dégager des « régularités », sur le constat desquelles seulement peut se bâtir
l’explication scientifique
[6]. En effet, si ces historiens considèrent avec E.
Labrousse que l’étude des groupes sociaux relève d’abord de l’« observation
économique »
[7], ils n’en
partagent pas nécessairement pour autant la conception marxiste de la société.
Suivant l’enseignement des
Annales,
l’économie est privilégiée surtout parce qu’elle offre, mieux que les autres
domaines du social, les données susceptibles d’être traitées
statistiquement
[8]. C’est
précisément ce traitement qui garantit la scientificité de leur démarche. En
rappelant, dans l’introduction au texte abrégé de sa thèse, qu’« il est
inutile, à la date où nous écrivons, d’insister sur l’importance des séries,
sur la nécessité de compter, sur les avantages de la méthode quantitative » et
que « la statistique, lorsqu’elle repose sur des bases sûres, est préférable au
“cas typique” qui peut toujours être exceptionnel », A. Daumard se situe à
l’évidence dans le droit fil de l’enseignement des durkheimiens transmis par le
directeur de ses travaux
[9].
Orientée par cette méthodologie, l’histoire sociale du groupe
bourgeois consiste d’abord à le délimiter, à en définir les frontières externes
et les hiérarchies internes. C’est cela l’objectif de l’« étude de masse » à
laquelle se livre d’abord l’auteur. Une fois fixées les limites supérieures et
inférieures du groupe, et estimé son poids dans la société parisienne, cette
étude « décrit » les « structures bourgeoises » en combinant les indications
que les sources fournissent sur les professions, d’un côté, les niveaux de
fortune ou de revenu, de l’autre. Une première approximation des hiérarchies
sociales en résulte, qui est ensuite précisée à l’aide de données relatives aux
« niveaux » et aux « genres de vie ». Précisée ou corrigée : les détails sur
les biens possédés par les ménages, dont sont riches les inventaires après
décès, permettent en effet de montrer que fortune ne va pas toujours avec
culture, et que celle-ci place à un « rang » supérieur à celui des «
boutiquiers », les « professions libérales » et les « employés de l’État »
situés dans une « position » inférieure au vu de leur niveau de richesse (pp.
74-76). Ce laborieux travail de délimitation, du fait même des nombreux
critères qu’il manie, n’aboutit pas à un classement tranché : « l’importance
des chevauchements qui se produisent, selon le choix du critère utilisé –
conclut A. Daumard au terme de la première partie de son travail – quand on
essaie de dénombrer chaque groupe ou de placer les individus dans leur milieu,
[complique] tout essai de classification » (p. 95). De cette difficulté –
inhérente à toute entreprise de classement unidimensionnel d’un individu –
découle une simplification, bien visible dans la conclusion sur la «
stratification sociale » : deux principes de classement commandent celle-ci, la
catégorie professionnelle et le niveau de fortune, les autres éléments
n’intervenant qu’à la marge. C’est pourtant ici que se situe le premier apport
de connaissance de cette histoire sociale. Elle fait en effet apparaître une
proximité entre des groupes que la prise en considération de la seule position
professionnelle différencie au contraire nettement – grands manufacturiers et
hauts fonctionnaires par exemple – ou, à l’inverse, une distance entre ceux que
cette position semble unir – tels les boutiquiers et les négociants. Ces
résultats sont tout à fait établis dans la seconde partie de
l’analyse.
« En réalité, à l’issue de cette étude statistique, nous
ignorons tout de la cohésion des groupes que nous avons dénombrés. Les étapes
de leur formation, l’histoire des individus qui la composent, peuvent seules
préciser le contenu de la hiérarchie sociale » (p. 101) : on ne saurait mieux
dire combien les analyses annoncées, qui se proposent de définir les groupes
après les avoir délimités, se situent dans les cadres tracés par l’étude des
structures. Car, si le cas individuel – souvent familial – est désormais
mobilisé, c’est à titre de « témoignage », de « cas typique » ne valant que par
son insertion dans le groupe repéré par la statistique. Entre catégories ou «
milieux », au sein des mailles très larges de la stratification sociale que
sont ses grands « étages », A. Daumard établit des relations, cherche des
propriétés communes, restant sur le terrain de l’économie (étude des
comportements professionnels, de la composition des fortunes) ou le quittant
(étude des origines sociales et géographiques, des mariages, des généalogies
familiales, de l’« homme public »…). Conditions et valeurs constitutives de la
« psychologie collective » sont saisies au passage, celles-ci couronnant,
conformément au programme de E. Labrousse et des Annales, l’édifice de l’histoire de la
bourgeoisie parisienne. Si l’on considère le haut de la pyramide sociale –
exemple le plus probant – on peut constater comment, en se précisant, la
sociologie d’un groupe en définit à la fois les contours et la consistance. Le
niveau de fortune, on l’a vu, avait rapproché des professions différentes :
entre les affaires, la grande industrie et la haute administration, les liens
maintenant se resserrent. Non du seul fait de leur enrichissement parallèle et
croissant après la Restauration. Ce qui compte aussi et surtout, ce sont les
relations tissées par le mariage et un recrutement – saisi par l’étude des
origines sociales – qui n’est plus fondé sur le « talent », comme chez les fils
de la Révolution et de l’Empire, mais sur le « droit de naissance ». Cette
osmose et cette fermeture créent une « aristocratie » bourgeoise qui se
distingue de la noblesse et en amorce le déclassement. Le fossé se creuse du
même coup avec la strate inférieure, où l’endogamie se développe parallèlement
– par les alliances entre négociants, « capacités » et employés de l’État – et
où l’instruction devient « une sorte de capital, nécessaire pour que les fils
[puissent] obtenir une position comparable à celle de leur père » (p.
175).
On le voit par cet exemple : plusieurs facteurs de la
structuration des groupes bourgeois sont présents dans cette étude. L’analyse
de la diversité de ces derniers, qui prime sur celle de leur cohésion en dépit
des pages consacrées à l’« âme » bourgeoise, reste pourtant essentiellement
descriptive. Il ne pouvait en aller autrement, en raison de la méthodologie
adoptée. L’orientation donnée à l’étude quantitative conduit en effet à tracer
les grands cadres sociaux à l’intérieur desquels sont placés ensuite les
individus. L’analyse de la reproduction des différenciations sociales s’en
trouve limitée. Celle-ci est en revanche au cœur d’un autre travail historique,
« fécondé » par une autre sociologie.
La reproduction : emprunts conceptuels de l’histoire à la
sociologie de Pierre Bourdieu
Publiée plus de vingt ans après celle d’A. Daumard, la thèse de
Christophe Charle représente à la fois une rupture et une continuité avec
l’histoire quantitative labroussienne. Une rupture, car l’objectif n’est plus
de dire ce qu’ont été les bourgeois du xixe siècle, mais de comprendre comment ce
groupe se reproduit, en réduisant pour ce faire la focale de l’étude. Cette
nouvelle histoire en effet formule un problème, dont le traitement implique un
champ d’investigation plus étroit : resserrée sur les « élites », elle peut,
grâce aux données biographiques, déterminer les modalités du renouvellement
social des « groupes dominants » au tournant du xxe siècle, et par là même en étudier les
limites. La continuité n’est pas moins réelle, dans la mesure où ce travail,
qui se propose de porter au jour les « structures du fonctionnement des élites
», repose lui aussi sur un découpage social préalable principalement basé sur
la profession et la fortune. Une fois ainsi fixées les divisions propres au
sommet de la hiérarchie sociale, l’analyse en saisira l’évolution à travers
celle de ses composantes.
Le problème posé par C. Charle se réfère à la fois à un débat
politique contemporain de l’époque étudiée et à un débat historiographique
contemporain des années où il écrit. En s’interrogeant sur la réalité de la «
méritocratie » promise par la IIIe République – l’accès au pouvoir de «
nouvelles couches », selon le mot fameux de Léon Gambetta – il entend en effet
discuter la thèse de la dissociation des élites – économiques,
politico-administratives, intellectuelles – défendue par une partie des
historiens. La réponse apportée, à la fois dans les termes d’une critique
sociale et d’une critique historiographique, est largement structurée par les
outils conceptuels empruntés à la sociologie de P. Bourdieu. Parmi ces outils,
c’est surtout, me semble-t-il, la notion de « champ » qui organise la
problématique de la recherche et la conduit vers des résultats nouveaux.
Plusieurs conditions président à la constitution d’un champ dont les plus
essentielles sont un sens commun, des enjeux spécifiques et des règles de
fonctionnement propres. Le mode de recrutement n’est toutefois pas sans effets
sur l’autonomie relative d’un champ. Et c’est précisément sur ce recrutement
que C. Charle s’interroge. Son objet se définit en effet d’abord par un
découpage horizontal, qui fait correspondre à chacune des grandes catégories
d’élites un champ social : économique, politico-administratif, universitaire.
L’avènement de l’autonomie respective de ces espaces suppose un affermissement
de leurs frontières : plutôt que de l’ouverture de passerelles horizontales, le
recrutement devrait résulter de l’autoreproduction, ou d’appels du bas vers le
haut. Ce sont donc ces modalités qui vont être examinées, suivant l’hypothèse
implicite qu’elles diffèrent selon les champs et selon la position hiérarchique
des groupes qui les composent.
Dès son premier mouvement, l’étude souligne la différenciation
du mode de reproduction des élites. La comparaison entre la première et la
seconde moitiés du
xixe siècle, menée sur la base du découpage
social opéré en 1901
[10] et prenant en compte différentes variables – âge
d’accès au sommet de la hiérarchie sociale, origine géographique, niveau de
fortune, origine sociale – fait ressortir la « désolidarisation » des élites
autrefois soudées dans le « système des notables »
[11]. La tendance à la formation de pôles
autonomes est réelle mais inégale, car déjà est visible le contraste entre le
champ universitaire et les autres champs. Dans le premier, l’autorecrutement
devient la règle et resserre le critère d’appartenance à l’élite sur la
possession d’un « capital » à dominante culturelle, acquis par l’excellence
scolaire. Les deux autres champs, au contraire, plus ouverts que par le passé à
la base – comme le montre l’étude des filières d’accès – communiquent au
sommet, par les liens qui se retissent entre leurs strates supérieures.
L’analyse des trajectoires professionnelles des hommes dont la carrière se
déploie à partir de 1880, confirme cette lecture. Construites de manière à
saisir l’ampleur des « passages entre les champs »
[12], dont le graphique portant ce titre
donne une vue synthétique (p. 123), ces trajectoires font plus nettement
ressortir l’« autarcie » du champ universitaire, tandis que le « pantouflage »
des hauts fonctionnaires confirme l’attraction exercée par le « champ des
affaires » sur le « champ administratif ». L’analyse explicative de ces flux
fait à nouveau ressortir l’opérationnalité du concept emprunté à la sociologie.
Centrée sur les stratégies de carrière, elle en dégage en effet les conditions
de possibilité, liées à la stratification et aux concurrences internes à chaque
champ. On comprend ainsi que l’auteur ait été conduit, dès le départ, à
examiner le degré d’ouverture des différents élites et « fractions »
hiérarchisées qui les composent, à travers l’étude des filières d’accès
scolaires et sociales
[13].
Enfin, l’analyse des alliances matrimoniales et de l’avenir
professionnel des enfants, tout en se situant dans le sillage du travail mené
par A. Daumard, se distingue de celui-ci par sa clé de lecture. Conçues comme
des « stratégies privées », ces pratiques en effet ne sont pas interprétées à
la lumière de la stratification sociale établie pour l’ensemble du groupe
bourgeois, dont elles viendraient préciser les contours ou l’évolution. Elles
le sont plutôt à la lumière des hiérarchies qui à la fois unissent et séparent
les champs sociaux pris en considération, et que l’analyse des parcours
professionnels a fait ressortir. Ainsi, le mariage assume des significations
différentes selon les positions à la fois verticales et horizontales de ceux
qui le contractent et de leurs pères. Au bas de la hiérarchie de chaque champ,
la forte proportion des alliances avec la « bourgeoisie économique » atteste
qu’il est pour les nouveaux arrivants un moyen d’ascension sociale. Envisagé
comme une voie d’échange entre catégories d’élites, il confirme l’inégale
ouverture de chacune d’entre elles, les milieux universitaires – où l’endogamie
est la plus fréquente – étant les plus fermés. Au sommet des élites, il
manifeste à nouveau l’autonomie du champ intellectuel, car c’est surtout entre
la grande bourgeoisie d’affaires et la haute administration que les liens se
nouent. En accumulant ainsi par le mariage plusieurs « espèces de capital »,
les « fractions supérieures » des élites accroissent leur pouvoir, sans que
s’estompe pour autant leur hiérarchie interne
[14]. Un pouvoir qui ressort grandi de la comparaison
avec le passé et de l’étude du destin social des enfants, celles-ci montrant
que les échanges plus nombreux entre les champs et leurs composantes au début
du
xxe siècle sont leur apanage.
Comme C. Charle l’indique lui-même, l’analyse des formes de
l’investissement économique, symbolique et politique, qui clôt son ouvrage, se
distingue de celle menée par A. Daumard en ce qu’elle permet de comprendre les
différenciations parfois étonnantes qu’elle fait apparaître. Celles-ci
s’éclairent si les traits de ces pratiques privées ou publiques sont rapportés
aux multiples propriétés attachées à la position sociale et au parcours dont
elle est l’aboutissement – ce qui fait apparaître à nouveau la fécondité des
données biographiques mobilisées. Les modalités de l’investissement financier
des élites, qui contribuent à expliquer une hiérarchie de la richesse plus
accentuée que par le passé, peuvent illustrer ce constat. Niveau de fortune et
statut social ne suffisent pas à rendre compte de la distribution des manières
d’investir. Ainsi, le placement boursier, loin d’être propre aux seuls hommes
d’affaires, peut être pratiqué par les professeurs aussi bien que par les hauts
fonctionnaires « pantoufleurs ». Chez les uns c’est l’origine sociale ou
l’alliance matrimoniale qui en explique l’occurrence, chez les autres la
trajectoire : l’analogie des pratiques tient à la proximité ou à la mobilité
sociales. On retrouve donc bien, au terme de l’analyse, de nouvelles
différenciations. Mais les clivages que dessinent les « styles de vie » aussi
bien que les formes de l’investissement économique et politique, ne brouillent
pas les cartes : ils s’ordonnent selon les lignes de force des découpages
horizontaux et verticaux en champs d’activité professionnelle et en « fractions
» sociales, sur lesquels s’est fondée la recherche. De ce fait, l’exploration
de ce versant de l’espace des élites n’aboutit pas à des découvertes majeures.
L’analyse globale du fonctionnement de cet espace social laisse elle-même
subsister d’importantes zones d’ombre. C’est sur celles-ci au contraire qu’en
changeant d’approche d’autres travaux ont porté la lumière.
« Mœurs » et « expériences » : l’histoire du côté des hommes et du
côté des femmes
Chacune à leur manière, Ute Frevert et Bonnie G. Smith
restituent à l’univers bourgeois sa dimension sexuée. Pour ce faire, l’analyse
porte sur une « culture », au masculin et au féminin. Mais si leurs objets
relèvent de ce domaine, ce que leur traitement permet de découvrir va bien
au-delà. En réalité, le travail des deux historiennes témoigne du gain de
connaissances des recherches qui se sont intéressées à l’« expérience » des
agents sociaux. Bien que la référence à l’anthropologie ne soit pas toujours
explicite chez ces auteurs, leurs approches se situent dans un courant
historiographique stimulé par la confrontation avec cette discipline
[15]. Je regarderai donc
comment celle-ci se réalise, en m’arrêtant à la démonstration essentielle de
ces deux recherches : comment un fait de mœurs comme le duel (U. Frevert), ou
une expérience de femmes (B. G. Smith), révèlent les propriétés d’un groupe
social que l’histoire structurale ne pouvait porter au jour.
L’analyse d’U. Frevert se construit sur la remise en cause de
la thèse de la voie particulière allemande. La bourgeoisie de ce pays se
distinguerait par sa « féodalisation » de son homologue anglaise, et la longue
persistance en Allemagne de la pratique du duel d’honneur, alors que cette
pratique s’efface en Angleterre dès le milieu du xixe siècle, en serait une preuve. La
réfutation de cette thèse rend nécessaire la comparaison entre les deux pays,
le travail de l’historienne allant ainsi s’inscrire dans le programme de
recherche comparative sur les bourgeoisies européennes dirigé par Jürgen Kocka.
À l’inverse de l’histoire labroussienne par « étages », l’analyse s’appuie ici
sur Max Weber pour retrouver à travers une « convention » toute l’épaisseur
d’une formation sociale.
Le constat d’une contradiction au sujet de l’honneur intrigue
tout d’abord. Au début du
xixe siècle, en Allemagne comme en
Angleterre, le rigorisme puritain ou le rationalisme de l’
Aufklärung forgent un modèle où vertu, morale
chrétienne ou raison excluent l’emploi des armes, prohibé dans le même temps
par la loi. La pratique pourtant demeure et les tribunaux sont cléments, sous
réserve du rang des duellistes. Pour comprendre la force de cette coutume, il
faut se tourner d’abord vers ces derniers. Le duel impuni distingue en
Angleterre non les aristocrates ou les grands bourgeois, mais les gentlemen :
le principe de la distinction sociale n’est ni un ordre ancien, ni la fortune
et son assise professionnelle, mais une étiquette. C’est par celle-ci que se
réalise au quotidien l’unité au sommet de la société. Car si le privilège du
temps libre, comme l’a constaté aussi pour les élites françaises C. Charle, est
bien un puissant marqueur de différenciation sociale, ce qui le rend opérant ce
sont moins les formes de son usage – auxquelles s’arrête C. Charle – que les
règles, imposées par la noblesse, qui régissent les relations sociales.
Réparation des manquements à celles-ci, le duel apparaît alors comme une voie
et un rite d’admission à la position sociale la plus élevée. L’Allemagne ne
contredit pas ce schéma, elle le particularise. Ici la bourgeoisie se forme non
en s’assimilant à la noblesse, mais en forgeant face à elle sa propre identité
par la
Bildung, culture intellectuelle
qui unit le groupe par-delà la variété des compétences professionnelles et par
laquelle il s’approprie la notion aristocratique de l’honneur. Fondée sur la
célébration de la personne, cette notion fusionne valeurs physiques –
vaillance, force, habileté – et valeurs spirituelles. Le duel, critère de
distinction sexuelle en tant qu’expression en actes de cette « virilité
consciente d’elle-même », devient aussi critère de distinction sociale :
privilège de défendre l’honneur par les armes plutôt que devant les tribunaux,
il discrimine vers le bas ; répandu dans toute la « Bildung supérieure », il
enlève aux nobles et aux officiers l’un de leurs traits distinctifs
[16].
Pour rendre raison de l’évolution contrastée de la fréquence
des duels dans les deux pays, l’analyse se tourne ensuite vers les
institutions. La brusque disparition de la pratique en Angleterre au milieu du
xixe siècle, tient à la forme de
socialisation qui y devient prévalente et qu’exprime clairement la formation
assurée par les public schools.
Fabriques de ces gentlemen où aristocrates et bourgeois se rejoignent, ces
écoles sapent les fondements individualistes du « code de l’honneur culminant
dans le duel », en inculquant aux élèves l’« esprit public » qui fera d’eux des
membres des classes dirigeantes. À l’inverse, les universités allemandes sont
des écoles de duel – au sens propre du mot dans le cas des corporations
étudiantes dont les membres étaient contraints de se battre. De son côté,
l’armée, dont le recrutement s’embourgeoise tandis que ses privilèges se
maintiennent, joue le rôle d’un puissant véhicule de la réparation de l’honneur
par les armes et de sa permanence. Ainsi, rapidement parcourue, l’analyse d’U.
Frevert confirme la fécondité d’une histoire sociale informée par l’étude des
pratiques culturelles. L’analyse de celles-ci fait apparaître des clivages
sociaux qui ne recoupent pas nécessairement les différenciations selon l’ordre,
la profession ou le champ d’activité. Elle conduit en outre à considérer les
modes institutionnels de la socialisation comme un important rouage de la
reproduction d’un groupe social.
L’étude de l’expérience féminine apporte d’autres éclairages.
Avec bien des auteurs de la
gender
history, B. G. Smith pointe l’énorme contradiction historiographique
qui est à l’origine de sa réflexion : appréhender la bourgeoisie seulement par
l’activité publique – de production et de commerce en particulier – c’est en
négliger la moitié féminine
[17]. Il est vrai que celle-ci n’a pas été tout à fait
ignorée par l’histoire sociale. Ainsi, l’étude des alliances matrimoniales met
la femme sur la scène, mais en coulisse – domination masculine oblige. A.
Daumard, étudiant la « formation de la bourgeoisie parisienne », lui prête plus
d’attention. Le pouvoir accordé à la femme par le droit est confronté à son
pouvoir réel, qui est loin d’être négligeable : dans le négoce ou la boutique,
du vivant de son mari ou après sa mort, elle gère d’une main de maître les
affaires
[18].
Cependant, en dépit de ce que les sources notariales font connaître des modes
de vie, l’analyse d’A. Daumard reste centrée sur les « positions » définies par
les structures économiques, sur la « condition » et le « rôle » réglés par les
normes juridiques et sociales. La part féminine de l’identité bourgeoise, la
contribution des femmes à la construction de cette identité, restent dans
l’ombre. Elles sont au contraire au centre du livre de B. G. Smith.
L’historienne américaine pose un intéressant problème de
recherche : comment ont pu coexister, partageant hommes et femmes au sein même
des familles bourgeoises, laïcité et fervent catholicisme, attachement à la
république et fidélité à la monarchie, économie sociale et charité ? Pour
comprendre ce que les cas d’étude fait apparaître à partir de la fin du
xixe siècle comme un clivage, l’auteur
explore les mécanismes de la construction de l’identité féminine, après en
avoir établi les conditions sociales. L’analyse de la rupture fondatrice d’une
nouvelle identité confirme les données livrées par A. Daumard : dans le
département du Nord comme à Paris, la femme prenait au cours de la première
moitié du xixe siècle une part active aux affaires.
L’évolution industrielle, l’enrichissement, la séparation spatiale des
activités productives et domestiques, la taille même des nouvelles demeures
bourgeoises qui s’isolent des usines, tout concourt ensuite à enfermer la femme
dans la sphère de la reproduction.
C’est cette nouvelle expérience de reproductrice qui organise
en profondeur les différents registres de pratiques et de représentations
constitutifs de l’univers particulier de la bourgeoise de la seconde moitié du
xixe siècle. Suivant une démarche
anthropologique, B. G. Smith interprète la configuration de l’intérieur
domestique, des gestes et des relations sociales dont la femme est
protagoniste, comme un système de signes et un ensemble de rites dont la
signification est liée à la position dans le nouveau monde bourgeois : à
l’isolement des sources du pouvoir, de l’activité productive et de la
connaissance scientifique. La confrontation quotidienne de la femme avec la «
nature » qui en résulte, sa culture particulière due à son mode d’instruction –
dans les couvents plutôt que dans les établissements laïques
[19] – expliquent des
pratiques où se lisent à la fois impuissance et imposition d’un pouvoir : sur
la nature – comme dans l’ordonnancement domestique, l’éducation des enfants, le
confinement de la sexualité dans la chambre conjugale
[20] ; sur l’univers masculin, comme dans
l’esthétique mondaine par laquelle la femme régit l’étiquette bourgeoise
[21]. Les investissements
religieux et politiques féminins sont expliqués sur le socle de cette analyse.
La « prédisposition » à épouser la vision catholique du monde et la cause
royaliste, se réalise ainsi par le biais d’une série de concordances et
d’homologies : entre rites catholiques et rites domestiques, entre imaginaire
et réel – les figures exaltées par l’Église, faiblesse, souffrance, puissance
si bien résumées en Marie, et l’expérience féminine – entre autorité du Père
divin, vers lequel la religion dirige la sexualité féminine, et souveraineté du
Roi.
L’étude des prolongements institutionnels de ces
investissements religieux et politiques nuance le partage tranché en camps qui
avait ouvert la recherche, mais pour mieux affirmer le clivage essentiel
postulé par l’auteur. À partir des années quatre-vingts, les industriels du
Nord se républicanisent plus largement qu’auparavant et se rangent du côté de
l’enseignement public et de l’assistance municipale. Certes, la plupart de leur
femme, cohérentes avec leur croyance, défendent au contraire avec pugnacité
école confessionnelle et œuvres charitables. Mais certaines d’entre elles
emboîtent le pas de leur mari
[22]. Il n’empêche : républicaines ou monarchistes,
anti-cléricales ou cléricales, féministes ou indifférentes à la cause de
l’émancipation, ces bourgeoises ont en commun de se projeter elles-mêmes dans
les activités publiques dont elles ont l’initiative et de défendre bec et
ongles leur identité. À travers leurs « œuvres », sous la version cléricale de
la « maternité vertueuse » ou sous celle féministe de la « mère abandonnée »,
elles préservent, avec leur propre image, leur pouvoir. Un important changement
de perspective est ainsi, me semble-t-il, à porter à l’acquis de cette analyse.
Les nouvelles normes qui régissent les rôles féminins à partir de la seconde
moitié du
xixe siècle, apparaissent non comme le
résultat d’entreprises idéologiques et pratiques des hommes, mais comme le
produit d’une élaboration de femmes bâtie sur une expérience que les
bourgeoises sont les premières à connaître. La domination masculine n’est bien
sûr pas contestée : on en montre ici, au contraire, les formes et les voies
détournées.
Histoire d’élites italiennes : deux usages différents de
l’anthropologie
Revenons en arrière, au dossier consacré à « La stratification
sociale au
xixe siècle » publié par Edoardo Grendi en
1975 dans
Quaderni storici. Bien que
la pièce centrale de ce dossier – un texte historiographique de M. J. Daunton –
déplore le déficit d’études comme celles d’A. Daumard en France ou de Stephan
Thernstrom aux États-Unis
[23], E. Grendi formule une critique de l’histoire
quantitative française, dont il met en doute la « portée réelle »
[24] : en concluant que ce
sont les « relations entre les hommes » que l’historien doit mettre au premier
plan, il ouvre – bientôt suivi par Giovanni Levi – l’une des voies de la «
microstoria ». Ces parcours ayant été retracés à plusieurs reprises
[25], je me bornerai à
rappeler qu’ils ont coexisté avec des programmes – portant en particulier sur
la bourgeoisie – situés, sinon tout à fait dans le prolongement de l’histoire
quantitative française, du moins dans le cadre d’une recherche comparative
nationale et internationale. En atteste la parution en 1984, dans
Quaderni storici, d’un volumineux
dossier intitulé « Borghesie urbane dell’Ottocento », dirigé par Paolo Macry et
Raffaele Romanelli, rassemblant cinq études de cas italiens et trois études de
chercheurs étrangers, A. Daumard, U. Frevert et J. Kocka, Geoffrey
Crossick
[26].
Dans ce dossier figurent notamment les études de Paolo Macry
sur Naples et d’Alberto Mario Banti sur Lucques, prémisses des ouvrages qu’ils
publieront quatre à cinq ans plus tard
[27]. Il est vrai, cependant, que ces travaux ont pris,
chemin faisant, une orientation différente de celle qu’ils avaient d’abord
empruntée. Délaissant l’étude de la stratification sociale, leurs auteurs comme
les autres microhistoriens, se sont tournés vers l’anthropologie, l’un pour
analyser la haute société napolitaine à travers le prisme de la famille ;
l’autre pour comprendre les comportements économiques et politiques des élites
de Plaisance – et non plus de Lucques – à travers l’analyse des réseaux de
relations interpersonnelles
[28]. Leurs démarches et leurs résultats confirment la
diversité des approches de la microhistoire italienne : l’attention portée aux
processus microscopiques d’engendrement des formes culturelles et sociales, ne
conduit pas toujours à mettre en œuvre la « network analysis », ni à
privilégier dans l’usage de cette méthodologie l’étude des réseaux egocentrés,
dans une optique où « l’élément central [est] l’individu rationalisant un réel
qui existe et qui se modifie aussi à travers ses regards et ses interprétations
»
[29].
Centré sur la parenté, le livre de P. Macry montre ce que les
hiérarchies familiales peuvent apprendre sur le fonctionnement social.
Exploitant, sur la seconde moitié du
xixe siècle, archives notariales et sources
judiciaires
[30],
l’auteur ne cherche pas à mesurer les changements et les continuités dans les
propriétés sociales des groupes de la « città alta » sur lesquels il porte son
attention, mais plutôt à en saisir les mécanismes. Le découpage est large, par
« aires » socio-économiques – « patrimoines », « professions », « négoces ». À
l’intérieur de chacune d’entre elles plusieurs monographies de familles
permettent de conduire l’analyse. Je m’arrêterai ici à son point le plus
saillant.
Selon A. Daumard, l’association conjugale prévalait chez les
bourgeois parisiens sur les ascendants, collatéraux ou descendants ; dans ces
familles, d’autre part, dots et successions étaient également partagées entre
les enfants sans discrimination d’ordre de naissance et de sexe. Il en va tout
autrement à Naples, même après l’Unité : qu’ils soient nobles ou non, les pères
usent largement de la liberté, maintenue par le droit, de disposer de la moitié
de leur patrimoine pour favoriser l’aîné au détriment des cadets, les fils au
détriment des filles
[31]. La pratique d’un quasi-majorat, en assurant la
cohésion de l’héritage, aurait dû consolider les fortunes. P. Macry explique,
au contraire, comment la persistance de la « logique du nom » dans un contexte
économique qui se transforme, peut les mettre en péril, chez les nobles comme
chez les riches négociants. L’étude de la gestion des patrimoines des orphelins
mineurs montre en effet que, lorsque celle-ci est confiée au frère aîné majeur
ou à l’oncle paternel, la fidélité indéfectible aux volontés du défunt ou la
défense des intérêts du lignage dictent des choix inadaptés – dépenses
somptuaires dans un cas, agrandissement des domaines fonciers dans l’autre –
qui s’avèrent désastreux dans un contexte de crise sectorielle et
d’alourdissement de la fiscalité imposée par le nouvel État. À l’inverse, les
stratégies des tuteurs étrangers à la parenté, moins prisonnières des
traditions de celle-ci, sont plus lucides. Innovantes, elles font apparaître
l’investissement productif sur les terres – faible en probabilité chez les
nobles – comme l’une des voies « possibles » de l’enrichissement
aristocratique. Conformistes, elles épousent l’évolution de la structure
patrimoniale des élites, où les biens fonciers ruraux reculent au profit des
biens immobiliers urbains et de l’investissement en titres de l’État. Cette
évolution, qui tend à transformer les propriétaires aristocratiques de grands
domaines en
rentiers, n’est pas sans
produire des effets en retour sur les hiérarchies familiales. Dans les cas de
crise patrimoniale, fréquents dans la noblesse et certains grands négoces à la
fin du siècle, les filles, dont les dots sont généralement investies en titres
de l’État, affirment ainsi leur supériorité économique sur les fils, héritiers
des passifs légués par les pères.
P. Macry a pu observer que l’investissement productif sur les
terres, bien que rare chez les propriétaires aristocratiques napolitains, ne
leur était pas étranger. Dans un tout autre contexte spatial – en choisissant
comme terrain d’enquête Plaisance, ville de la plaine du Pô où la terre occupe
au début du
xxe siècle une part considérable dans les
patrimoines
[32] – A.
M. Banti reconsidère la question. Son objectif est de rendre compte d’un
comportement économique, celui des propriétaires fonciers qui, à partir des
dernières décennies du
xixe siècle, adoptent de nouveaux procédés
de culture permettant l’accroissement de la rentabilité agricole. C’est donc à
un processus d’innovation que l’auteur s’intéresse : qui introduit la nouvelle
pratique, comment se diffuse-t-elle ? Dans cette perspective, le découpage
préalable du groupe en catégories socio-économiques non seulement n’est pas
utile, mais risquerait de fausser l’interprétation
[33]. Ce sont au contraire les problèmes
soulevés par chaque étape de l’analyse qui suscitent les critères
d’interrogation et donc le découpage pertinent de la population
concernée.
Après avoir établi l’indicateur du comportement innovant – dans
le cas d’espèce, l’achat d’engrais chimiques – et l’instrument qui, en
minimisant les risques, en rend possible la réalisation – le Syndicat pour
l’achat de matières utiles à l’agriculture créé en 1885 à l’initiative du
Comice agricole de Plaisance – A. M. Banti se tourne vers l’anthropologie de
l’école de Manchester pour lui emprunter l’outil de son analyse
[34]. Il reconstruit ainsi les
réseaux des relations – de parenté, d’amitié ou d’affaires – entre les
individus concernés par le processus d’innovation, dont l’analyse permet, par
le calcul d’indices de densité et de centralité, d’identifier les groupes qui
jouent un rôle clé dans la dynamique considérée.
Du côté de la prise de décision
[35], on retrouve sans surprise les hommes
qui cumulent les rôles dirigeants à la fois dans le Comice agricole et dans la
Caisse d’épargne locale qui consentira des prêts pour l’achat d’engrais. Du
côté de la mise en œuvre de la décision, la découverte est plus importante. A.
M. Banti étudie d’abord la corrélation entre la pratique d’achat et une série
de « variables » économiques et sociales pertinentes – valeur du patrimoine,
ancienneté du militantisme au Comice, statut social. Seul ce dernier est
discriminant, à condition toutefois de désagréger la catégorie des nobles : la
noblesse « non titrée » apparaît alors comme nettement plus engagée dans cette
pratique que la noblesse « titrée » et la bourgeoisie
[36]. C’est pour expliquer ce constat que
l’auteur analyse ensuite le réseau des relations entre les acheteurs d’engrais.
Ces nobles y occupent la place de « médiateurs », attestée par leur fort indice
de centralité : source de l’information qui réduit le risque, ils sont aussi,
par la diversité de leurs professions, les agents efficaces de la diffusion de
la pratique innovante
[37]. Et, s’ils ont été amenés à jouer ce rôle, c’est en
raison de leur situation économique et de leur position sociale au sein des
élites citadines, comme le montre l’étude qui leur est consacrée. Depuis le
début du
xixe siècle, ils représentent pour les
bourgeois de Plaisance la seule possibilité d’alliance matrimoniale avec la
noblesse, du fait de l’endogamie de la haute aristocratie ; ils ont eux-mêmes
recherché cette alliance pour accroître leur patrimoine ; leur forte fécondité
et la pratique d 19;un partage égal des successions ont cependant limité leur
progression patrimoniale. Cette stagnation, que la crise agricole risque de
transformer en régression à partir des années soixante-dix, détermine sans
doute leur « activisme » dans le monde agricole
[38]. Acquis sur le front économique, leur
succès est consolidé par leur place sur la scène politique locale, vers
laquelle se tourne ensuite l’analyse.
Étudiant les rapports que les élites françaises entretiennent
avec le champ politique, C. Charle a observé, après Jean Estèbe et Mattéi
Dogan, qu’ils se distendent à la fin du
xixe siècle. Cette évolution est regardée
comme l’effet d’une « autonomisation relative des diverses sphères d’action
sociale », qui n’entraîne pas seulement la diminution du nombre des
universitaires, hauts fonctionnaires et hommes d’affaires au Parlement et à la
direction des ministères, mais transforme aussi les modalités de leur présence
dans ces instances. L’analyse de ce changement relève le rôle que jouent les «
réseaux » de relations interindividuelles dans les nouvelles formes
d’intégration dans le champ
[39]. Mais ces réseaux ne sont pas étudiés, ni les cumuls
de positions institutionnelles qui relient les champs à travers les individus
et en augmentent le pouvoir
[40]. Cela tient à la construction même de son objet :
l’hypothèse de l’autonomisation croissante des espaces sociaux, et en
particulier du champ politique, le conduit à privilégier l’analyse de la
structure interne de chacun d’eux. À l’inverse, réseaux et multipositionnalité
des agents sont au cœur de la démarche explicative d’A. M. Banti, qui cherche à
démontrer comment les positions de pouvoir dans le domaine économique et dans
l’espace politique s’épaulent mutuellement.
La noblesse « non titrée » de Plaisance retrouve dans le champ
politique local la même position charnière qu’elle occupait sur le versant
économique, parmi les agriculteurs innovateurs. Considérant d’abord les trois
dernières décennies du
xixe siècle, A. M. Banti montre que ce
groupe, tout en étant sur-représenté par rapport à la valeur de son patrimoine
dans le conseil municipal et dans la « giunta », y est minoritaire face au
groupe « bourgeois »
[41]. Les liens de parenté et d’amitié qu’il noue avec la
bourgeoisie locale prennent de ce fait un sens nouveau : au-delà de l’intérêt
économique, ils garantissent son pouvoir politique. La conservation de ce
pouvoir, dans un contexte de grande instabilité des mandats et de l’organe
exécutif lui-même, requiert cependant d’autres atouts
[42]. L’analyse démontre qu’un statut social
élevé n’est pas suffisant à cet égard, et que, si l’importance du patrimoine
entre en ligne de compte, le cumul de postes de direction dans les institutions
clés de la ville – financières, professionnelles, assistancielles et
administratives – est tout aussi discriminant. Or il est précisément le
privilège de la noblesse innovatrice. Cette monopolisation du pouvoir n’est pas
sans déclencher des conflits qui, situés à l’intérieur d’un même groupe social
et d’un même camp idéologique et politique, prennent la forme de luttes de
factions
[43].
L’analyse menée sur les années 1908-1909 est particulièrement démonstrative à
cet égard. Le front des propriétaires terriens se fissure alors à nouveau,
après son unification face aux socialistes entrés depuis 1899 dans l’assemblée
locale et face aux grèves des salariés agricoles. Sous les étiquettes des deux
groupes, « modéré » et « radical », qui s’affrontent au sein des organisations
patronales et dans l’arène politique sur la stratégie à adopter à l’égard des
Ligues paysannes, l’auteur ne découvre ni clivages socioprofessionnels ni
réelles divergences politiques ou idéologiques. Ce sont plutôt les exclus du
pouvoir qui radicalisent leur position : de jeunes prétendants qui se heurtent
à « la caste des élus » – selon le mot de l’un d’entre eux qui ne rentrera pas
dans le rang. Le groupe qui avait initié et dirigé les premières associations
d’agriculteurs tient maintenant en main le syndicalisme patronal et sa
représentation politique. Il sort vainqueur de la bataille contre les «
radicaux » et, pour la seconde fois en 1909, envoie au Parlement un technicien,
Giovanni Raineri, l’agronome appelé en 1883 au secrétariat du Comice de
Plaisance et maintenant président de la Fédération italienne des consortiums
agricoles
[44].
La « grande bourgeoisie » française : de la sociologie à la
sociologie historique
L’analyse de ce que gagne la sociologie à mener une enquête
historique achèvera cette lecture, nécessairement partielle, des emprunts
interdisciplinaires. Cette conclusion, cohérente avec le parti d’exposition
largement chronologique que j’ai adopté, enregistre après tout un état de fait
: les emprunts de la sociologie empirique aux autres disciplines et à
l’histoire en particulier, est récente en France. S’il faut convenir que la
redécouverte de l’œuvre de Norbert Elias n’y est pas étrangère, celle-ci
s’inscrit elle-même dans l’évolution des démarches de la recherche
sociologique. Deux manières de considérer le passé me semblent représentatives
de cette évolution. La première, comparative, confronte différents « états de
la structure » d’un champ social pour en porter au jour les logiques
invariantes de fonctionnement, ou les moments successifs d’une action
collective pour dégager les conditions de possibilité de ses différentes
formes
[45]. La seconde
reconstitue au contraire le processus de formation d’un fait social pour en
comprendre les traits constitutifs, à travers continuités et transformations.
Le travail de Pierre-Paul Zalio se situe du côté de cette dernière manière de
faire. Les contrastes qu’il présente avec les études de Monique Pinçon-Charlot
et Michel Pinçon, feront mieux ressortir les particularités des deux
démarches.
Le livre publié dans la collection « Repères » de La Découverte
par M. Pinçon-Charlot et M. Pinçon est une synthèse de l’ensemble de leurs
travaux sur la bourgeoisie. Il fait apparaître clairement l’objectif qu’ils ont
constamment poursuivi : démontrer comment, par un ensemble de logiques
distinctives incorporées dans les pratiques et la perception de soi, la grande
bourgeoisie constitue une classe sociale. Le choix du terrain d’enquête
correspond à la focale de l’analyse : celle-ci étant portée sur le sommet du
groupe en France, Paris s’imposait comme lieu d’observation. De ce fait,
l’étude n’est pas assimilable à une monographie locale : si la bourgeoisie des
provinces est négligée, c’est parce que, située aux échelons inférieurs de la
hiérarchie du groupe, elle sort de l’objet de la recherche ; l’étude de
l’inscription territoriale de la bourgeoisie parisienne ne cherche pas à
identifier ce que cette inscription doit à la singularité de la capitale, mais
à illustrer des processus de différenciation et de clôture des quartiers, qui
ne vont pas sans contradictions internes, et une multiterritorialté dont les
traits sont propres à la classe
[46]. Le cadre spatial de l’observation change d’ailleurs
selon la nature des pratiques qui en sont l’objet
[47].
Le postulat qui fonde la recherche en commande aussi de bout en
bout l’orientation. Cette enquête de sociologie ethnographique est en effet
centrée sur ce qui cimente les composantes de la haute bourgeoisie plutôt que
sur ce qui les différencie. L’analyse porte sur la particularité des capitaux
cumulés – ampleur de la fortune, étendue et sélectivité des relations sociales,
capital de reconnaissance attaché aux biens matériels (tels le château, les
collections d’œuvres d’art) et immatériels (le nom, la notoriété)
[48] – et sur les pratiques
d’exclusion qui l’accompagnent
[49], plutôt que sur une combinaison de propriétés
sociales variable en fonction de la distribution des membres du groupe dans les
divers champs sociaux. De ce point de vue, le travail de M. Pinçon-Charlot et
de M. Pinçon se rapproche de l’étude sur la noblesse de Monique de
Saint-Martin
[50]. De
manière analogue à celle-ci, il insiste sur les dispositifs
socio-institutionnels et les pratiques de la reproduction qui engendrent, ici
la conviction de devoir sa position sociale au mérite personnel, là « la
croyance en l’existence d’une différence essentielle avec ceux qui ne sont pas
issus de la noblesse, qui serait fondée sur la naissance et les origines
»
[51]. L’enquête
s’attache enfin à mettre en évidence les pratiques constitutives du «
collectivisme pratique » par lequel, mobilisée pour défendre à la fois ses
intérêts, sa cohésion interne et sa perpétuation, la classe s’affirme comme
telle
[52]. Les points
forts de cette analyse des pratiques distinctives qui font la grandeur
bourgeoise se retrouvent dans la recherche de P.-P. Zalio sur Marseille, mais
transformés par un double changement d’approche : la prise en considération de
l’histoire longue d’un côté, et de la ville de l’autre, comme éléments clés de
la compréhension d’un groupe social.
En considérant le siècle qui voit la naissance, l’apogée et le
déclin du capitalisme familial marseillais, P.-P. Zalio se donne les moyens
d’analyser, dans leur diversité, les dynamiques d’où résultent l’unité et les
divisions du groupe grand bourgeois. Ainsi, dans la période de formation, les
stratégies visant la réussite dans l’économie et la société locales, sont
fondées sur la construction d’une cohésion familiale : la prééminence dans un
secteur industriel fortement lié ici au négoce, est conquise par des alliances
matrimoniales qui élargissent la surface des affaires des familles et soudent
en même temps celles-ci dans un groupe hissé par sa puissance économique au
sommet de la hiérarchie locale
[53]. Mais cette cohésion n’est pas acquise une fois pour
toutes. Le gain de connaissance dû à l’historicité de l’analyse apparaît à
travers la mise en évidence du travail constant nécessaire à ces familles pour
maintenir, y compris à l’apogée de leur grandeur, un équilibre menacé par
l’inégale distribution du capital et des postes de commande entre branches de
la lignée, voire entre frères. Dans la période de déclin, l’étude découvre
d’autres formes de différenciation. Les transformations du contexte économique
entraînent une diversification des professions qui traduit aussi bien des «
déplacements transversaux » dans l’espace social
[54] que des déclassements, dont l’analyse
montre qu’ils ne se distribuent pas au hasard, mais selon la plus ou moins
grande prospérité depuis les origines de la branche familiale à laquelle
appartient l’individu. L’inscription territoriale se diversifie en conséquence
et l’enracinement local devient ambivalent : il peut être atout ou handicap,
selon les stratégies de reconversion sociale, sur lesquelles pèsent autant les
restructurations économiques en cours que les activités et les alliances
familiales héritées. Les clivages politiques eux-mêmes s’approfondissent. C’est
à propos de ces derniers, et plus largement à propos des pratiques du pouvoir,
que le travail de P.-P. Zalio montre tout l’intérêt d’une sociologie qui
s’inscrit dans l’histoire urbaine.
Si l’on a affaire ici à une monographie locale, la recherche –
rejoignant à cet égard celle d’A. M. Banti – en surmonte les limites par sa
démarche démonstrative : les processus analysés à Marseille comme à Plaisance,
informent certes sur des réalités singulières, ils valent surtout pour
l’éclairage qu’ils apportent sur les rouages du fonctionnement social. Ainsi,
s’attachant à restituer les formes spatiales de la distinction sociale, P.-P.
Zalio montre que les façonnements antérieurs de la ville sont partie intégrante
des logiques qui commandent la configuration des implantations résidentielles
des grandes familles marseillaises : la forme urbaine balise les choix
résidentiels autant qu’elle en est le produit
[55]. L’étude des pouvoirs effectifs de ceux qui
prétendent à la « grandeur » apporte ensuite, d’une autre manière, la
démonstration que la ville n’est pas un contexte extérieur aux pratiques
sociales : Marseille se présente comme un ensemble de ressources dont la
configuration varie dans le temps
[56]. Ses institutions économiques et sociales sont ainsi
à la fois un cadre et un instrument du pouvoir social : en reconstituant la
matrice des pleins et des vides que dessinent au sein de ces lieux de la
décision économique et de la sociabilité les appartenances individuelles,
l’auteur repère les hiérarchies bourgeoises et le petit groupe d’hommes qui
cumulent les positions les plus distinctives, celles qui garantissent la
puissance. L’analyse de l’exercice du pouvoir fait apparaître ensuite la
diversité des stratégies selon les possibilités liées à un contexte changeant.
Ainsi, dans la période de l’apogée, le pouvoir économique que consacre le
contrôle sur la Chambre de commerce, se présente comme un investissement
réussi, d’autant plus nécessaire que le pouvoir municipal échappe à ce
capitalisme familial. Dans la période du déclin, l’espace politique local
devient une ressource pour une frange étroite de cette bourgeoisie
industrielle, qui s’y engage au prix d’une alliance « contre nature » avec la
gauche de Gaston Deferre. Regardé par l’auteur comme une stratégie de
reconversion familiale puis individuelle
[57] vouée à l’échec, cet engagement apparaît comme une
tentative d’accumulation d’atouts rendue inévitable par l’effondrement des
assises traditionnelles du pouvoir économique. Le destin des « grands » de
Marseille donne raison à M. Pinçon-Charlot et M. Pinçon : vers la fin du
xxe siècle, l’ancrage local, économique,
social ou politique, n’assure plus la puissance. À moins qu’il n’y ait jamais
suffi : la bourgeoisie phocéenne, comme d’autres bourgeoisies périphériques,
avait au début du siècle ses représentants au centre de l’État – des notables à
l’ancienne comme Jules Charles-Roux, que le livre de P.-P. Zalio ne fait
qu’évoquer. N’était-ce pas là un critère discriminant du pouvoir de ces «
grandes familles » ? L’hypothèse aurait mérité d’être testée.
S’inscrivant dans de grands courants interprétatifs et
méthodologiques des sciences sociales, les ouvrages dont je viens de proposer
la lecture se prêtaient à la prise en considération des débats que leurs
différentes démarches ont suscités et dont certains restent aujourd’hui encore
ouverts. Ainsi, l’accueil en France des propositions de la microhistoire a
entraîné le développement d’un débat qui a vu s’opposer deux points de vue
quant aux rapports entre les approches macro et microanalytiques : pour les
uns, celles-ci sont complémentaires, car elles mettent en œuvre la méthodologie
féconde de la variation de l’échelle d’observation ; pour les autres, au
contraire, la microanalyse doit être privilégiée car ce sont les processus
saisis à travers les interrelations individuelles qui génèrent les dynamiques
macrosociales
[58]. Ces
débats sont importants. Cependant, lorsqu’ils durcissent les oppositions, ils
risquent de faire perdre de vue l’essentiel : l’apport des procédés d’enquête
et d’analyse, des modalités de mise en œuvre de concepts, des résultats qui
parfois démentent les positions de principe les plus affirmées. La
confrontation des ouvrages d’A. Daumard et de C. Charle a pu ainsi montrer
comment, au sein des études structurales, l’introduction de l’analyse
multidimensionnelle de la distribution des propriétés sociales et de la
prosopographie produit de nouveaux résultats, en établissant les formes
spécifiques de la hiérarchisation des élites et de sa reproduction. À leur
tour, les analyses des expériences individuelles – du « vécu » des agents,
selon le langage de la sociologie – et des transmissions familiales dévoilent
les modalités de la formation de différenciations sociales laissées dans
l’ombre par les études structurales. Celles, enfin, des réseaux de relations
interpersonnelles et de la multipositionnalité des individus proposent des
méthodes pour repérer la centralité d’un groupe dans une dynamique sociale ou
pour établir des relations entre champs sociaux que l’étude centrée sur leur
autonomisation néglige. Dans ces investigations, l’unité d’analyse est
l’individu plutôt que le groupe pré-construit et la biographie est moins
mobilisée à titre illustratif que pour porter au jour toute la gamme des
possibles et affiner l’analyse des mécanismes de la production du social. Le
sujet n’y est pas pour autant conçu comme élément central de la scène sociale,
atome libre de toute détermination historiquement située.
Je remercie Gérard Mauger et Florence Weber pour leur lecture de
la première version de ce texte qui m’a permis d’en préciser plusieurs
points.
·
• Adeline Daumard, Les bourgeois
de Paris au xixe siècle, Paris, Flammarion,
coll. « Science de l’histoire », 1970, 382 p. (édition abrégée de le thèse
La bourgeoisie parisienne de 1815 à
1848, Paris, SEVPEN, 1963 ; 2e éd. Albin Michel, 1996).
·
• Christophe Charle, Les élites
de la République, 1880-1900, Paris, Fayard, coll. « L’espace du
politique », 1987, 556 p.
·
• Bonnie G. Smith, Ladies of the
Leisure Class. The Bourgeoises of Nothern France in the Nineteenth
Century, Princeton (New Jersey), Princeton University Press, 1981
(tr. fr. : Les bourgeoises du Nord,
1850-1914, Paris, Perrin, 1989, 234 p.).
·
• Ute Frevert, « Bürgerlichkeit und Ehre. Zur Geschichte des
Duells in England und Deutschland », in Bürgertum
im 19. Jahrhundert. Deutschland im europäischen Vergleich,
herausgegeben von Jürgen Kocka, unter Mitarbeit von Ute Frevert, München,
Deutscher Taschenbuch Verlag, Band 3, 1988 (tr. fr. : « Mœurs bourgeoises et
sens de l’honneur. L’évolution du duel en Angleterre et en Allemagne »,
in Jürgen Kocka (éd.),
Les bourgeoisies européennes au
xixe siècle, Paris, Belin, coll.
« Socio-histoires », 1996, pp. 203-243).
·
• Paolo Macry, Ottocento.
Famiglia, élites e patrimoni a Napoli, Torino, Einaudi, 1988,
XXIX-262 p.
·
• Alberto Mario Banti, Terra e
denaro. Una borghesia padana dell’Ottocento, Venezia, Marsilio,
coll. « Saggi Marsilio. Storia e scienze sociali », 1989, 333 p. (préface de
Raffaele Romanelli, XX p.).
·
• Michel Pinçon, Monique Pinçon-Charlot,
Sociologie de la bourgeoisie, Paris,
La Découverte, coll. « Repères », 2000, 120 p.
·
• Pierre-Paul Zalio, Grandes
familles de Marseille au xxe siècle, Paris, Belin, coll.
« Socio-histoires », 1999, 315 p.
[1]
Edoardo Grendi, « Un caso tipico di “fecondazione sociologica”
della ricerca storica »,
in E. Grendi
(éd.), « La stratificazione sociale nell’Ottocento »,
Quaderni storici, maggio-dicembre
1975, n° 29-30, pp. 701-702.
[2]
Ernest Labrousse, « Voies nouvelles vers une histoire de la
bourgeoisie occidentale aux
xviiie et
xixe siècles (1700-1850) »,
in Giunta centrale per gli studi
storici (éd.),
Comitato internazionale di scienze
storiche. X Congresso internazionale di scienze storiche, Roma 4-11 settembre
1955, Firenze, G. C. Sansoni Editore, 1955, pp. 364-396.
[3]
Voir à ce sujet le dossier thématique « Reconstructions de la
sociologie française (1945-1960) »,
Revue
française de sociologie, vol. 32, n° 3, 1991, et spécialement les
études de Johan Heilbron et Jean-Michel Chapoulie. Comme le montre ce dernier,
c’est seulement après 1965 que se développent les relations entre les travaux
de l’Insee et ceux de la sociologie. On peut noter cependant que la sociologie
marxiste, si elle ne refuse pas l’utilisation des données de l’Insee, en
critique sévèrement la construction. Voir, par exemple, Christian Baudelot,
Roger Establet, Jacques Malemort,
La petite
bourgeoisie en France, Paris, François Maspero, « Cahiers libres
270-271 », 1974, en particulier pp. 16-17.
[4]
A. Daumard, « Une référence pour l’étude des sociétés urbaines
en France aux
xviiie et
xixe siècles. Projet de code
socio-professionnel »,
Revue d’histoire moderne
et contemporaine, vol. 10, juillet-septembre 1963, pp. 185-210 ;
Jacques Dupâquier, « Problèmes de la codification socio-professionnelle », in
L’Histoire sociale. Sources et méthodes. Colloque
de l’École normale supérieure de Saint-Cloud (15-16 mai 1965),
Paris, Puf, 1967, p. 159. Sont représentées au colloque la géographie humaine,
la démographie, l’histoire économique, l’histoire littéraire et l’histoire
religieuse.
Ibid., pp.
207-284.
[5]
Parmi les premières études : A. Daumard, « Une source
d’histoire sociale : l’enregistrement des mutations par décès. Le XII
e arrondissement de Paris en 1820 et
1847 »,
Revue d’histoire économique et
sociale, vol. 35, n° 1, 1957, pp. 52-78 ; A. Daumard, François
Furet, « Méthodes de l’Histoire sociale. Les archives notariales et la
mécanographie »,
Annales ESC, n° 4,
1959, pp. 676-693 et
Structures et relations
sociales à Paris au milieu du xviiie siècle, Paris, Armand
Colin, 1961 (Cahier des
Annales
18).
[6]
François Simiand, « Méthode historique et science sociale »,
Revue de synthèse historique, vol. 6,
n° 1, 1903, pp. 1-22, n° 2, pp. 129-157. Pour une analyse de ce moment
fondateur des relations entre histoire et sociologie, voir Jacques Revel, «
Histoire et sciences sociales : les paradigmes des Annales »,
Annales ESC, n° 6, 1979, pp.
1360-1376.
[7]
Selon l’expression de F. Furet, « Pour une définition des
classes inférieures à l’époque moderne »,
Annales
ESC, n° 3, 1963, p. 460.
[8]
Sur ce point voir Gérard Noiriel,
Qu’est-ce que l’histoire contemporaine ?, Paris
Hachette, coll. « Carré Histoire », 1998, p. 72 ; J. Revel, « L’institution et
le social »,
in Bernard Lepetit (éd),
Les formes de l’expérience. Une autre histoire
sociale, Paris, Albin Michel, 1995, pp. 69-70.
[9]
A. Daumard,
Les bourgeois de
Paris…, op. cit., p. 8. En 1927, Marcel Mauss rappelait que les «
méthodes quantitatives » sont « le moyen d’analyser tout fait social »,
qu’elles s’appliquent aux études de la « morphologie » aussi bien qu’à celles
de la « physiologie » sociales : « Au fond, tout problème social est un
problème statistique. La fréquence du fait, le nombre des individus
participants, la répétition au long du temps, l’importance absolue et relative
des actes et leurs effets par rapport au reste de la vie, etc… tout est
mesurable et devrait être compté. », M. Mauss, « Divisions et proportions des
divisions de la sociologie »,
L’Année
sociologique, vol. 2, 1927, pp. 151-152.
[10]
La population considérée en 1901 est issue d’un échantillonnage
stratifié des données fournies par plusieurs annuaires contemporains, mondains,
biographiques, professionnels. Les principes du découpage sont exposés dans
l’introduction.
[11]
L’étude de référence est ici celle d’André Tudesq,
Les grands notables en France
(1840-1849), Bordeaux, Delmas, et Paris, Puf, 1964, 2 vol.
[12]
Cette analyse est fondée sur les données biographiques
relatives aux individus composant l’échantillon de 1901. Celui-ci ne retient «
par définition » que « les individus parvenus aux grades supérieurs », ce qui
dans l’étude des passages d’une élite à l’autre occulte les flux intervenus
avant l’arrivée à ces grades, comme le note l’auteur lui-même p. 126. En outre,
dans cette logique, la donnée pertinente est le changement d’activité et non
pas le cumul de positions à un moment donné de la trajectoire.
[13]
C’est l’objet du ch.
ii « Sélection sociale et sélection scolaire
».
[14]
Ces alliances, parce qu’elles sont recherchées deux fois plus
souvent par les hauts fonctionnaires que par les hommes d’affaires (plus du
tiers des fils des premiers épousent des héritières des seconds, alors que
seulement 15 % des fils de la grande bourgeoisie d’affaires se marient avec des
filles de hauts fonctionnaires) expriment la hiérarchie qui place les premiers
en position dominée face aux seconds.
[15]
Sur cette confrontation, voir notamment Hans Medick, «
“Missionnaires en canot”. Les modes de connaissance ethnologiques, un défi à
l’histoire sociale ? »,
Genèses, n° 1,
1990, pp. 24-46.
[16]
Sur les relations entre aristocratie et bourgeoisie allemandes,
dans le cadre du débat sur la thèse de la « féodalisation », voir J. Kocka «
Modèle européen et cas allemand »
in
J. Kocka (éd.),
Les bourgeoisies européennes…,
op. cit., pp. 7-47, et plus particulièrement pp. 37-41.
[17]
Voir en particulier, pour un débat à ce propos, Ute Frevert, «
Classe et genre dans la bourgeoisie allemande au
xixe siècle »,
Genèses, n° 6, 1991, pp.
5-28.
[18]
Un rôle pivot qui s’exprime en outre à travers la
reconnaissance affective et matérielle des testateurs. Voir le chapitre V de la
seconde partie de l’ouvrage de A. Daumard, « Les femmes ».
[19]
Les pensionnats administrés par un personnel laïque ont
l’inconvénient de l’instabilité : ils disparaissent souvent avec leur
fondatrice. Ce constat est corroboré par Viviane Isambert-Jamati,
Solidarité fraternelle et réussite sociale. La
correspondance familiale des Dubois-Goblot, 1841-1882, Paris,
L’Harmattan, coll. « Logiques sociales », 1995, 3
e partie, pp. 105-166.
[20]
L’étude du corpus des romans écrits par ces bourgeoises montre
la cohérence entre pratique et représentation : comme dans la réalité, la
mythologie de ces fictions fait régner la femme sur l’ordre domestique dont
elle est l’artisane. Voir ch.
viii «
Le mythe domestique ».
[21]
B. G. Smith rejoint ici l’analyse d’U. Frevert, « Classe et
genre dans la bourgeoisie allemande… »,
op.
cit., où est souligné le pont que les femmes jettent entre
bourgeoisie et aristocratie par leurs manières cultivées et le raffinement de
leur beauté.
[22]
Julia Bécour (1841-1917) est la figure exemplaire de cette
catégorie de femmes : écrivain, fondatrice de la Société des mères abandonnées
au plus fort de la bataille des républicains locaux contre les œuvres de
charité au début des années 1890, épouse d’un éminent médecin, elle se
distingue des autres bourgeoises du Nord par ses convictions républicaines et
féministes. Elle n’en partage pas moins la morale religieuse (pp. 127-130 et
152).
[23]
M. J. Daunton, « La crescita della società classista :
prospettive inglesi e americane »,
Quaderni
storici, n° 29-30,
op.
cit., pp. 703-729. Analysant dix ans de travaux anglais et
américains d’histoire sociale l’auteur reproche à
The Making of the English Working-Class d’Edward
P. Thompson d’avoir « manqué d’intérêt pour les structures [sociales] » (p.
707). Rappelons que Stephan Thernstrom a été l’initiateur, avec
Poverty and Progress. Social Mobility in
Neenteeth Century City (1964), des études de mobilité sociale dans
les villes américaines.
[24]
E. Grendi, « Il “daumardismo” : una via senza uscita ? »,
Quaderni storici, n° 29-30,
op. cit., pp. 729-737. Cette critique
prend plus particulièrement en considération l’ouvrage dirigé par A. Daumard,
Les fortunes françaises au
xixe siècle, La Haye, Mouton,
1973.
[25]
Voir en particulier les contributions de Simona Cerutti, J.
Revel, B. Lepetit, E. Grendi à Jacques Revel (éd.),
Jeux d’échelles. La micro-analyse à
l’expérience, Paris, Seuil/Gallimard, 1996. E. Grendi fait état de
la diversité des « perspectives » au sein de la
microstoria, tandis qu’A. M. Banti, «
Storie e microstorie : l’histoire
sociale contemporaine en Italie (1972-1989) »,
Genèses, n° 3, 1991, pp. 134-147, retrace le
contexte historiographique italien où elle a pris corps.
[26]
Le recueil d’études italiennes consigne les premiers résultats
d’un programme de recherche financé par le ministère de l’Éducation nationale
et dirigé par Paolo Macry (Université de Naples) et Raffaele Romanelli
(Université de Pise), dont le principal objectif était de « décrire » à l’aide
de sources sérielles la bourgeoisie italienne dans sa diversité locale.
L’existence de ce groupe de recherche met en doute le diagnostic formulé par B.
Lepetit (« De l’échelle en histoire »,
in Jacques Revel (éd.),
Jeux d’échelles…, op. cit., p. 7),
pour qui « L’influence de l’historiographie française et l’impossibilité
habituelle de trouver dans l’université italienne les structures nécessaires
pour mener à bien les enquêtes collectives sérielles qui permettaient d’en
remplir le programme, expliquent à le fois la démarche et [les] premiers
caractères [de la
microstoria].»
[27]
P. Macry, « Borghesie, città e Stato. Appunti e impressioni su
Napoli, 1860-1880 »,
Quaderni storici,
n° 56, agosto 1984, pp. 339-384, A. M. Banti, « Richezza e potere. Le dinamiche
patrimoniali nella società lucchese del XIX secolo »,
ibid., pp. 385-432.
[28]
A. M. Banti avait déjà formulé, en 1982, une critique de
l’histoire sociale labroussienne, dont il considérait que le défaut est d’«
écarter une analyse approfondie des relations, choix individuels et mentalités
» cruciale pour l’étude « des formes de la mobilité ascendante et des
structures du pouvoir social » des classes moyennes qui n’appartiennent pas au
monde de l’entreprise. A. M. Banti, « Alla ricerca della “borghesia immobile” :
le classi medie non imprenditoriali del XIX secolo »,
Quaderni storici, n° 50, agosto 1982,
pp. 629-651.
[29]
Maurizio Gribaudi, « Avant-propos »,
in M. Gribaudi (éd.),
Espaces, temporalités, stratifications. Exercices
sur les réseaux sociaux, Paris, EHESS, 1998, p. 26.
[30]
P. Macry utilise en particulier les dossiers relatifs aux
tutelles sur les orphelins mineurs comportant les actes de gestion de leurs
patrimoines, et ceux relatifs aux procédures d’interdiction et d’«
inabilitazione », cette dernière visant à sanctionner les comportements
supposés mettre en péril la stabilité des patrimoines sans que soit invoquée
l’incapacité mentale de l’individu, comme dans les cas des demandes
d’interdiction.
[31]
Au-delà des dispositions testamentaires, les conflits
intrafamiliaux qui pouvaient aller jusqu’aux demandes d’interdiction, attestent
la domination du porteur du nom et de sa branche.
[32]
Cette part s’élève en 1902-1905 à 66,1 % (81 % des valeurs
immobilières) contre 44,7 % pour l’ensemble du pays et 10 % à Naples (p. 22),
pourcentage étonnamment faible, mais qui confirme l’évolution indiquée par P.
Macry.
[33]
Dans la première partie de son livre, A. M. Banti utilise une
source « labroussienne », l’enregistrement des successions, non pour classer
les individus (selon la profession et la fortune) mais pour étudier leurs
actes. Il situe ainsi le changement qui est à l’origine de la structure
patrimoniale dominante au tournant du
xxe siècle et en met en évidence les
conditions : l’investissement massif dans la terre se produit au milieu du
xixe siècle à la suite de l’effondrement de
la rentabilité du commerce de la soie et du crédit privé, activités jusqu’alors
prospères et répandues dans la ville. À travers son analyse, il remet en cause
la thèse historiographique italienne qui, dans les années quatre-vingts encore,
regardait l’investissement dans la terre comme un comportement opposé au modèle
de rationalité moderne weberien, et donc comme signe de la « féodalisation » de
la bourgeoisie nationale. L’auteur discute cette thèse et le modèle légué par
Max Weber, Sombart et Schumpeter dans l’introduction, pp. 3-19.
[34]
A. M. Banti utilise le travail de Jeremy Boissevain,
Friends of Friends. Networks, Manipulators and
Coalitions, Oxford, Basil Blackwell, 1974. Sur l’approche de l’école
de Manchester, qu’il tient pour « antistructuraliste », voir M. Gribaudi, «
Avant-propos »,
op. cit., pp.
5-40.
[35]
Il s’agit de la création du Syndicat pour favoriser l’achat de
matières utiles à l’agriculture. La population prise en considération est
composée des participants à la réunion du Comice qui, en décembre 1884, précède
l’acte officiel de cette création. Les relations entre ces individus sont
reconstruites à partir de sources institutionnelles, biographiques,
journalistiques (pp. 157-166).
[36]
Cette « noblesse de robe » présente le pourcentage le plus
élevé de la dépense moyenne par rapport à la valeur moyenne du patrimoine
foncier et de l’ensemble de la fortune. Comme la « noblesse titrée » elle
avait, avant le
xixe siècle, reçu ses titres du duc de
Parme, sous l’autorité duquel se trouvait Plaisance, mais sans l’attribution de
juridictions féodales. Ses domaines fonciers étaient encore à la fin du
xixe siècle nettement moins importants que
ceux de la noblesse « titrée » qui, jusqu’à l’Unité, était la véritable classe
dirigeante de la ville (pp. 174-175).
[37]
Ces nobles sont à la fois propriétaires et fermiers, membres
des professions libérales, négociants et financiers à titre privé (pp.
183-184).
[38]
Le prix du blé diminue à partir du milieu des années 1870 ; il
est au plus bas au milieu des années 1880, lorsqu&