2001
Genèses
Bibliothèque
— Alain
Clément, Nourrir le peuple, entre État et marché,
xvie-xixe siècle, contribution à l’histoire
intellectuelle de l’approvisionnement alimentaire, Paris,
l’Harmattan, coll. « Economiques », [préface de Pierre Dockès], 1999, 320
p.
Jean Jaurès, Cahiers trimestriels, « Face à la
violence politique », n° 153, juillet 2000
La violence dans l’espace public fait l’objet depuis une
dizaine d’années d’un regain d’intérêt à la fois du côté des historiens dans le
sillage des travaux de Norbert Elias et de Michel Foucault et du côté des
politistes confrontés à cette question depuis les recherches menées sur la mise
en forme de l’ordre politique républicain (Olivier Ihl, Yves Deloye, Michel
Offerlé), sur la manifestation (Pierre Favre), et plus récemment sur le
maintien de l’ordre (Jobard, Bruneteaux).
Le numéro 153 des Cahiers
trimestriels Jean Jaurès apporte une contribution importante à ce
champ de recherche et les travaux présentés offrent une grande diversité dans
les approches mobilisées pour rendre compte de cet objet singulier. Les
articles de Didier Fischer et de David Rafroidi consacrés, l’un au monde
étudiant en France entre 1930 et 1960 et l’autre aux relations
anglo-irlandaises entre la fin du xviiie siècle (Loi d’Union) et le processus
de paix actuel, ont en commun un souci fécond d’historiciser la violence. Les
discontinuités qu’ils font ainsi apparaître (il y a, dans ces deux histoires,
des périodes d’apaisement de la violence et des périodes de résurgence) font
voler en éclats une représentation du recours des étudiants parisiens ou des «
Irlandais » à la violence politique comme constant, naturel et inévitable.
Représentation qui emprunte autant à la fatalité qu’au folklore et qui ignore
d’un côté l’évolution des stratégies étudiantes et de leur répertoire d’action
dans un contexte politique agité, et de l’autre, les transformations profondes
des relations anglo-irlandaises et la permanence d’un modèle démocratique et
réformiste concurrent au modèle républicain. L’article de Diane Afoumado
propose un déplacement du regard en portant l’analyse non plus sur les logiques
de production de la violence mais sur les perceptions de la violence politique.
En 1936, David Frankfurter, jeune Juif croate, tue au pistolet le leader du
parti nazi en Suisse. En 1938, Herschel Grynszpan, Juif polonais vivant en
France, assassine le troisième secrétaire de l’ambassade d’Allemagne à Paris.
Le rapprochement de ces deux affaires et la comparaison systématique des
réactions contrastées de la presse juive et de la presse internationale lui
permettent d’analyser finement la modification du contexte international entre
ces deux dates.
L’espace parlementaire qui s’autonomise à partir de la
IIIe République et dont les
usages se codifient progressivement se révèle un objet d’étude particulièrement
pertinent dans une approche plus sociologique. C’est en considérant cet espace
comme un « champ » qu’Hervé Fayat dessine une histoire en creux des violences
parlementaires : d’abord « coups politiques », elles deviennent en l’espace
d’un siècle de simples tentatives « d’obstruction parlementaire ». À travers
l’invention d’une discipline et d’une excellence spécifiques on peut lire et
comprendre la stabilisation d’une forme parlementaire pacifiée.
Enfin, il faut citer le très éclairant commentaire que
propose Julie Mongeal d’un article publié en 1912 où Jean Jaurès dénonce
l’exploitation politique et médiatique du crime et de la délinquance. Elle
montre comment le thème de la sécurité publique alimenté par d’importantes
campagnes de presse connaît dans les années d’immédiate avant-guerre une
ampleur inédite et trouve un relais politique auprès de ceux qui militent pour
une justice plus répressive.
Victoire
Patouillard
Alain
Clément, Nourrir le peuple, entre État et marché,
xvie-xixe siècle, contribution à l’histoire
intellectuelle de l’approvisionnement alimentaire, Paris,
l’Harmattan, coll. « Economiques », [préface de Pierre Dockès], 1999, 320
p.
En retraçant l’histoire intellectuelle de l’approvisionnement
alimentaire, Alain Clément contribue à éclairer de manière originale un pan de
l’histoire économique de la France et de l’Angleterre. L’ouvrage s’organise
autour de trois parties, qui, chacune, jalonne chronologiquement et
intellectuellement la question de l’approvisionnement alimentaire au sein de
l’histoire économique, du xvie au xixe siècles. Trois interrogations
fondamentales se succèdent pour l’ensemble de la période : comment nourrir la
nation ? Comment nourrir les villes ? Faut-il nourrir les pauvres ? L’auteur
montre comment le débat hésite entre les tenants du libéralisme et les tenants
d’une économie morale qui envisagent le fait alimentaire comme un fait aussi
bien social, moral, politique qu’économique. Bien qu’à partir du milieu du
xixe siècle la gestion des crises de
subsistances semble moins prioritaire, l’alternative entre libéralisme et
interventionnisme reste en suspens : le marché n’est pas consacré comme le
moyen le plus efficace de gestion des ressources alimentaires, ni la liberté
des échanges internationaux comme remède imparable aux pénuries, sans pour
autant qu’il soit conclu à l’incontournable rôle de l’État. Tel est le
programme de ce parcours didactique en histoire de la pensée économique à
travers un exemple pratique : le pain du peuple.
Au sein de l’école mercantiliste (1500-1750), trois périodes
se font successivement écho à l’égard de la question de l’approvisionnement.
Dans un contexte économique ponctué par des périodes d’abondance et des
décennies de famine, le premier mercantilisme (1500-1650), représenté par Jean
Bodin, prône une obligation alimentaire du souverain vis-à-vis de son peuple.
Outre cette obligation morale, l’approvisionnement est perçu comme un
instrument de puissance, l’indépendance alimentaire d’une nation à l’égard
d’une autre assurant sa protection politique. La seconde période introduit la
notion de profit – le prix plutôt que la loi devrait orienter la production
agricole – et met l’accent sur la dimension internationale du marché qui prend
le pas sur la conception nationaliste. Dans cette perspective, la gestion du
commerce des céréales relève de personnes privées. Avec les néo-mercantilistes
(1700-1750), au premier rang desquels se situe Boisguilbert, la liberté
n’apparaît plus comme une source de disette potentielle mais comme un moyen
d’assurer la sécurité alimentaire. L’État demeure néanmoins le garant de
l’autosuffisance alimentaire du pays.
La deuxième partie de l’ouvrage est consacrée au second
xviiie siècle et à l’école des physiocrates.
La prise de position d’un groupe d’économistes français dirigé par François
Quesnay à propos de l’approvisionnement alimentaire ouvre la voie à la pensée
libérale. Leur analyse est en effet strictement économique, et modifie le
statut des produits vivriers, regardés à présent comme des marchandises et non
plus comme des biens de consommation finale. Le pacte de subsistance est dès
lors remis en cause par les libéraux, au grand dam des tenants de l’économie
morale qui soulignent l’incapacité du marché à nourrir le peuple sans que
l’État n’intervienne comme régulateur.
Le début du xixe siècle marque l’épanouissement de la
pensée libérale. Parmi les nombreuses questions que suscite cette société en
pleine industrialisation, celle de l’approvisionnement alimentaire se traduit
par le débat économique sur l’assistance aux pauvres (les
poor laws), relayé par la discussion
engagée entre Thomas R. Malthus et David Ricardo sur les
corn laws. Le débat porte sur la
question des céréales comme bien salaire. D. Ricardo fait le constat de
l’élasticité nulle de la demande de blé, et regarde les céréales comme un bien
salaire, alors que Th. R. Malthus refuse de considérer que le prix de la
nourriture ait une détermination sur le prix du travail. Enfin, la mise au jour
des rendements décroissants dans l’agriculture conduit à l’ouverture aux
marchés extérieurs. Cette dernière caractéristique est soulignée par l’auteur
comme étant une des spécificités des produits alimentaires, qui n’autorisent
pas, en raison de leur nature périssable, le même type de traitement que
d’autres biens de consommation. A. Clément conclut en soulignant à quel point
la question économique de l’approvisionnement des marchés céréaliers est
intimement liée à des considérations sociales. L’histoire économique de
l’approvisionnement accompagne en particulier le passage du devoir d’assistance
à la question du paupérisme ouvrier, qui restera cruciale tout au long du
xixe siècle.
Anne
Lhuissier
Willibald
Steinmetz (éd.), Private Law and Social
Inequality in the Industrial Age, Oxford, Oxford
University Press, 2000, 565 p.
L’ouvrage est issu d’un colloque qui a rassemblé à Londres,
en 1995, des spécialistes d’histoire sociale (historiens et sociologues) et des
historiens du droit de différents pays, anglo-saxons, allemands et français.
L’organisateur du colloque a souhaité permettre aux disciplines en présence de
confronter leurs résultats, avec l’objectif de jeter un pont entre les travaux
des unes et des autres. En effet – comme il le souligne dans son avant-propos –
les historiens et les sociologues ont eu longtemps tendance à ignorer la
matière juridique, ou à centrer leur intérêt seulement sur la justice
répressive (droit pénal) et la genèse de l’État-providence. Ils ignorent
généralement le contenu du droit privé, volet majeur des règles de droit. Quant
aux historiens du droit, ils concentrent souvent leurs enseignements sur des
cas d’espèce et la doctrine juridique, étudiant rarement en profondeur les
changements sociaux qui transforment à leur tour le droit privé.
Cinq thèmes ont été abordés au cours de la réunion, balayant
une longue période, de 1750 à 1950. Le premier, sur les rapports entre
propriétaires fonciers, paysans exploitants et ouvriers agricoles, est traité
sous l’angle de l’étude de l’activité juridictionnelle destinée à régler des
conflits dans la société rurale. En Prusse à la fin du
xviiie siècle et dans le premier
xixe siècle (Monika Wienfort), en
Angleterre au xixe siècle (Raymond Cocks).
Le second thème, sur le statut légal respectif du mari et de
la femme, fait l’objet de quatre études, dont l’une, comparative, porte sur les
règles commandant, au xixe siècle, le droit de propriété : dans
la « common law » anglaise, et dans les codes des autres pays européens (Ursula
Vogel). Sur les rapports entre employeurs et employés, maîtres et serviteurs –
troisième thème – l’ouvrage présente, parmi les cinq communications, celle de
Willibald Steinmetz, centrée sur les droits des salariés en Angleterre.
L’auteur souligne l’intérêt de l’observation des pratiques sociales, en
dégageant le hiatus qui sépare celles-ci des règles édictées par la loi. Les
rapports entre propriétaires et locataires et les actions en justice qui en
découlent – quatrième thème – font l’objet de quatre études, dont celle de
Susanna Magri concernant Paris, entre 1850 et 1920, et de Richard H. Chused sur
la pratique des « Landlord-Tenant Courts » à New York au tournant du
xxe siècle. Le dernier thème est consacré
aux rapports entre producteurs et consommateurs, avec quatre contributions.
Parmi celles-ci, notons celle de Fabien Valente qui étudie l’histoire
mouvementée de la législation française relative aux taux d’intérêt, au
xviiie et xixe siècle, et celle de Martin H. Geyer
qui fait de même pour l’Allemagne, entre 1860 et 1920.
Voilà un ouvrage qui permet de mieux comprendre similitudes
et différences entre les cultures juridiques anglo-américaines et celles
d’Europe continentale. Les contributeurs montrent à la fois comment les
tribunaux et la législation dans chaque pays ont effacé et redessiné les
inégalités sociales et jusqu’à quel point des individus de condition différente
dans une société donnée pouvaient se servir à leur profit du droit privé et des
juridictions civiles. Le croisement de leurs travaux offre une perspective
féconde à l’exploration de l’autonomie relative du droit, par la comparaison
d’époques et de contextes nationaux différents.
Francine
Soubiran-Paillet
Odile
Roynette, « Bons pour le service ». L’expérience
de la caserne en France à la fin du xixe siècle, Paris,
Belin, 2000.
C’est très improprement que «
Bons pour le service », ouvrage issu de la thèse d’Odile Roynette, a
été sous-titré L’expérience de la caserne en
France à la fin du xixe siècle. La recherche d’O.
Roynette excède en effet largement les limites imposées par un tel intitulé,
qui est d’ailleurs aussi celui de la seule troisième partie du livre. Tout
autant que l’expérience de la caserne, O. Roynette analyse les logiques des
systèmes de représentations qui permettent aux différents observateurs sociaux
(médecins, politiques, romanciers…) de dessiner les contours de la figure de la
caserne française ; elle étudie aussi sous ses aspects les plus techniques la
réorganisation de l’armée à la suite de la grande loi du 27 juillet 1872
(renforcée en 1889) qui, en supprimant la possibilité du remplacement, avait
fait du service militaire, obligatoire depuis 1798, un impératif personnel.
Plus d’un Français sur deux furent appelés sous les drapeaux, pour une période
de un à trois ans, entre 1872 et 1905, dates retenues par O. Roynette pour son
étude. Par l’importance numérique du public touché, comme par la diversité et
la pertinence des différents points de vue adoptés par l’historienne, ce
travail constitue un apport important au passionnant chantier actuel de
l’histoire militaire.
La triple dette payée par l’auteur dans les remerciements qui
ouvrent son livre, rend compte de la triple approche qui est la sienne et que
l’on peut identifier, assez grossièrement, aux trois parties de son texte.
Dette payée, tout d’abord, à Alain Corbin et à l’histoire des représentations.
Pas d’approche possible de l’expérience de la caserne sans analyse préalable de
ses figures parfois contradictoires qui, pour être diffusées par le discours
des élites, n’en commandent pas moins certaines des attitudes des jeunes gens
appelés à y séjourner. O. Roynette retrace ainsi les racines de la répulsion
pour le métier des armes depuis le début du xviiie siècle et la répugnance que le
xixe siècle lui surimpose quand les
médecins font état des effets désastreux de ce « mal du pays » né du
déracinement lié au service militaire. En contrepoint, un autre discours de
l’élite voit dans ce service le moyen de lutter contre la dégénérescence
nationale sous toutes ses formes (le redressement des esprits accompagnant
celui des corps), après la cuisante défaite de 1870-1871.
Dette payée, ensuite, aux spécialistes de l’histoire
militaire. Désireuse d’étudier certains aspects de la conscription, O. Roynette
fait sa part au service militaire en tant qu’institution. La mise en place de
la réforme de 1872 a eu des conséquences techniques dont elle s’attache à
montrer toutes les implications : rapprochement de la nation et de son armée
par la création de corps permanents et de régions militaires, enjeux
économiques et sociaux liés à l’existence de places de guerre et de villes de
garnison… Mais les casernes restent vétustes et l’amélioration de la condition
matérielle des soldats très lente. Pas de rupture évidente, non plus, dans le
sentiment d’épreuve qui accompagne le tirage au sort — déterminant pour la
durée du service et pour l’ampleur de l’éloignement — ou le conseil de révision
: perdurent ainsi, voire s’accentuent, des craintes curieusement mêlées à
l’égard de la vie de caserne ou, pire peut-être, à l’égard de la déchéance que
serait le refus de se voir décerner un « brevet de virilité ».
Ce travail s’inscrit ainsi dans le champ de l’anthropologie
historique et culturelle du soldat : tel est le sens de la dette payée, en
troisième lieu, à Stéphane Audouin-Rouzeau. Ici s’étudie véritablement
l’expérience de la caserne, des
premiers pas de la nouvelle recrue jusqu’à son acculturation. Cette expérience
est multiple et, selon l’auteur, « bouleversante ». Ce sont les exercices
physiques et l’apprentissage de la discipline censés préparer à l’expérience,
décisive, du champ de bataille. L’instruction patriotique et l’éducation morale
qui approfondissent les leçons de l’instituteur et qui, vécues comme
prolongement de l’expérience enfantine, contribuent à expliquer le consentement
à l’effort des jeunes recrues. C’est enfin l’expérience de la chambrée dans
laquelle s’inaugurent des rapports humains complexes, faits de brutalités
physiques et verbales, d’affections et de craintes mêlées, de solidarités
nouvelles entre des hommes qui, sans le service militaire, ne se seraient
jamais rencontrés. Un des enjeux majeurs de l’ouvrage est ici la mesure de la
souffrance subie – alors qu’une moindre attention est portée à l’acceptation,
voire à la provocation de la souffrance d’autrui. L’auteur évite tout simplisme
et rappelle, à titre de comparaison, ce que les tâches du paysan et de
l’ouvrier pouvaient avoir de pénible à cette époque. Il n’empêche : en dépit de
l’interdiction des brimades (1887) et de la lutte efficace contre accidents et
maladies (tuberculose et fièvre typhoïde étaient responsables des deux tiers
des décès), la caserne demeurait le lieu d’une grande souffrance physique et
morale. Ce fut là un aspect essentiel de l’expérience de la caserne, car c’est
ainsi que se réalisaient l’acculturation en profondeur du soldat et
l’intériorisation d’une « éthique virile » dont ce livre permet de mesurer la
prégnance dans la France de la fin du xixe siècle.
Sylvain
Venayre
Henri
Bresc, Christiane Veauvy (éd.), Mutations
d’identités en Méditerranée. Moyen Âge et époque
contemporaine, Saint-Denis, Éditions Bouchène, 2000, 296
p. (avec la participation d’Éliane Dupuy)
Un médiéviste et une sociologue dirigent ensemble ce volume
au projet ambitieux : saisir dans leur particularité et dans leurs mutations
les identités collectives méditerranéennes. Les systèmes symboliques sont au
centre de l’ouvrage, qui se propose de comprendre tout spécialement les
ruptures que la constitution des États y a introduites. La confrontation du
Moyen Âge et du xxe siècle peut étonner. En réalité la
méthode s’avère pertinente, s’agissant, par exemple, d’étudier la genèse de
l’eurocentrisme qui a cherché, souvent avec violence, à imposer sur la rive sud
de la Méditerranée une « identité européenne ». C’est plus largement dans la
continuité avec la période médiévale que doivent être situés les échanges et
circulations des savoirs et des hommes de l’époque contemporaine. Ce
rapprochement conduit les auteurs à repérer, d’une période à l’autre, les
points nodaux qui structurent la construction identitaire : immigration et
émigration, langue et religion, mouvements sociaux, mais aussi mouvements
silencieux repérables dans la vie quotidienne et dans le vécu dramatique de
l’émigration, difficile percée des mouvements féministes …
Le livre s’ouvre avec deux études qui retracent le parcours
de recherche d’Abdelmalek Sayad, animateur de ce travail collectif jusqu’à sa
disparition en 1998, auquel les auteurs de l’ouvrage reconnaissent leur immense
dette. Les quinze contributions suivantes se distribuent en trois parties : «
La question de l’arabisme », « Passages et combinaisons », « Dynamiques
identitaires aujourd’hui ». Relevons les principaux thèmes abordés. Les études
concernant la période médiévale portent sur la permanence du christianisme
arabisé au Maghreb et en Espagne jusqu’à la rupture almohade (1160) ; sur la
continuité, par-delà la reconquête chrétienne, de l’arabe comme langue parlée
et écrite, véhicule volontaire d’identité tant chez les Mozarabes que chez les
Juifs d’Espagne et de Sicile et chez les Maltais. Dans la période
contemporaine, sont analysés la construction des identités berbères partagées
entre le prestigieux modèle de l’islam arabe, l’adoption de modèles
généalogiques savants et le souvenir des orgueils tribaux ; les éléments de la
vie quotidienne regardés comme composantes du processus identitaire dans la
confrontation à l’étranger, comme dans les cas de l’implantation de la
viticulture coloniale en Algérie, à laquelle est consacré l’écrit posthume d’A.
Sayad, de l’émigration d’Algériennes au Québec, de la grève d’ouvriers
agricoles en Andalousie sous le régime franquiste, de la crise des marchés
agricoles provençaux, du rapatriement en Tunisie des corps des émigrés décédés
à l’étranger, ou encore des salariés agricoles transplantés dans les banlieues
françaises.
Susanna
Magri
Margaret
Maruani, Travail et emploi des
femmes, Paris, La Découverte, coll. « Repères », 2000,
124 p.
En Europe, la situation des femmes face à l’emploi est pour
le moins ambivalente. Si la féminisation du marché du travail est en
progression constante depuis les années 1960, tendant ainsi à réduire de façon
substantielle l’écart entre les taux d’activité masculins et féminins, des
inégalités professionnelles demeurent envers et contre tout. Pour tenter
d’expliquer la coexistence de ces phénomènes contradictoires, l’auteur propose
d’analyser les transformations de l’activité féminine et la construction
sociale des inégalités entre les sexes sur le marché du travail européen en
s’interrogeant sur l’activité, le travail, le chômage et le sous-emploi des
femmes.
L’arrivée massive des femmes sur le marché du travail
correspond à la période où celui-ci connaît un vaste mouvement de salarisation
et de tertiarisation. L’auteur souligne à cet égard que c’est « aux femmes que
l’on doit l’essentiel de la croissance de l’emploi en Europe depuis le milieu
des années soixante » (p. 8), puisqu’elles sont venues occuper en majorité des
emplois salariés du secteur tertiaire, seul domaine d’activités dont la crise
de l’emploi n’a pas enrayé l’expansion. Féminisation, salarisation et
tertiarisation sont ainsi trois phénomènes étroitement liés. Cette montée en
puissance du salariat féminin s’explique par « la fixation continue des femmes
dans l’activité » (p. 14), qui traduit une transformation des comportements
face à l’emploi. Les femmes poursuivent désormais leur activité quelle que soit
leur situation maritale et familiale. Cette évolution a pour conséquence de
modifier le statut social des femmes pour qui le salariat est devenu « synonyme
d’autonomie professionnelle et familiale » (p. 14).
Parmi la population active française, on compte aujourd’hui
presque autant de femmes que d’hommes, la présence féminine sur le marché du
travail européen étant du même ordre (42,5 %). Cette population, constituée
principalement de mères de famille salariées du secteur tertiaire, se
caractérise aujourd’hui par des qualifications équivalant souvent, voire
surpassant celles des hommes. À cet égard, si l’augmentation du niveau de
diplôme constitue un des éléments moteurs de la féminisation du marché du
travail, des inégalités professionnelles entre les sexes demeurent
cependant.
L’analyse du travail féminin laisse apparaître en effet la
forte concentration horizontale et verticale des emplois. Sur le marché du
travail, on ne dénombre ainsi que quelques branches d’activités et professions
fortement féminisées : « en 1995, plus de la moitié des femmes de la Communauté
européenne (53 %) travaillent dans cinq secteurs : la santé et les services
sociaux (16 %), le commerce de détail (13 %), l’éducation (10,5 %),
l’administration publique et les services aux entreprises (7,5 %) » (p. 40).
Les femmes occupent principalement des emplois peu valorisés socialement, mais
il apparaît que certaines professions supérieures réservées anciennement aux
hommes leur sont aujourd’hui ouvertes – par exemple celle de cadre – bien que
leurs chances d’y accéder restent inférieures à celles des hommes. Ainsi, une
nette bipolarisation de la population active féminine est observable : elle
résulte de l’accès croissant de femmes qualifiées aux professions anciennement
masculines, et de l’expansion de l’emploi féminin peu ou pas qualifié.
Les métiers qualifiés restent donc en majorité masculins.
Fruit d’une construction sociale sexuée de la qualification sur le marché du
travail et dans l’entreprise, cette inégalité explique les écarts de salaire
observables lorsqu’on considère globalement les deux populations, féminine et
masculine. De plus, à un niveau de qualification et de poste identique, les
femmes restent moins bien payées que les hommes, bien que ces écarts tendent à
se réduire lentement.
Les inégalités entre les sexes sont également présentes en
matière de chômage. Globalement, le taux de chômage des femmes est plus
important que celui des hommes – en France, il lui est supérieur de quatre
points et s’élève à 14 %. Le chômage féminin est de surcroît plus durable, les
femmes étant davantage confrontées au chômage de longue et très longue durée.
Mais les inégalités ne s’arrêtent pas à ce constat. En effet, si les
différentes catégories d’individus touchées par le chômage ont fait l’objet
d’une attention particulière de la part des politiques, des médias, des
analystes scientifiques et autres participants au débat sur cette question, le
problème du sur-chômage féminin reste largement invisible, car méconnu ou
occulté. Selon l’auteur, ce silence s’explique par une « tolérance sociale au
chômage féminin » (p. 61). En comparant en particulier les systèmes
d’indemnisation et d’inscription au chômage dans différents pays de l’Union
européenne, Margaret Maruani pointe les limites présentées par les catégories
statistiques officielles et montre que les notions usuelles de chômage et
d’activité ne permettent pas d’appréhender le « chômage découragé et
l’inactivité subie » (p. 67). De ce fait, ces notions interdisent de prendre la
mesure exacte des inégalités entre les sexes.
L’étude du travail à temps partiel montre que celui-ci
intéresse une importante proportion de femmes (en 1996, 81 % de la population
active totale de l’Europe des Quinze). Mais il revêt des formes multiples selon
les pays : « temps choisi, temps contraint ou temps éclaté, forme de
sous-emploi flexible ou façon d’aménager le temps de travail » (p. 79).
L’auteur note que le temps partiel « dans le meilleur des cas, lorsqu’il est
choisi, prolonge la discontinuité des cycles professionnels des femmes par des
périodes de retrait partiel de l’activité. Dans la pire des situations, quand
il est subi, il repousse une partie des femmes actives vers le sous-emploi et
la pauvreté » (p. 107). Plus nombreuses que les hommes à occuper des emplois à
temps partiel et, de ce fait, percevant de bas voire de très bas salaires, les
femmes sont davantage concernées par la pauvreté – celle des « travailleurs
pauvres » (p. 106) – et le sous-emploi ; parmi les 1,6 million de personnes en
situation de sous-emploi en 1998 en France, 1,2 million sont des
femmes.
D’un point de vue général, l’ouvrage de M. Maruani appréhende
avec une clarté et une finesse remarquables les transformations de l’activité
féminine et les modalités de la construction sociale des inégalités entre les
sexes sur le marché du travail. Pour comprendre ces mécanismes, elle identifie
les principaux acteurs et leur comportement face à l’emploi, le rôle des
pouvoirs politiques et du système légal régulant l’activité. La méthode
comparative se révèle à cet égard des plus fécondes en permettant de saisir les
différences et les similitudes des conditions de l’activité féminine entre les
pays de l’Union européenne. Ainsi, l’analyse dépasse souvent le cadre strict
des catégories communément utilisées et ouvre de nouvelles pistes de réflexion.
Outre les données quantitatives, des monographies et des écrits sociologiques à
caractère plus théorique sont mobilisés, à travers une large palette de
références. Enfin, cette étude constitue un outil précieux pour (ré)amorcer la
critique sociale de l’inégalité entre les sexes au moment où la question de la
parité et, partant, de l’égalité entre hommes et femmes, est à l’ordre du
jour.
Alexandre
Mathieu-Fritz
Christian
Le Bart, Les fans des Beatles. Sociologie d’une
passion, Rennes, Presses universitaires de Rennes, coll.
« Le Sens Social », 242 p. (en collaboration avec Jean-Charles
Ambroise)
Maître de conférences en science politique, Christian Le Bart
s’est précédemment intéressé au discours politique. Il présente ici les
résultats d’une enquête menée sur un tout autre objet, avec un confrère
politiste féru, comme lui, de la musique des « quatre garçons dans le vent » :
les « fans » des Beatles.
Dès les premières lignes, le lecteur est averti que « ceci
n’est pas un livre sur les Beatles » mais qu’il s’agit d’une étude sociologique
sur ceux qui reconnaissent que « les Beatles constituent leur musique préférée
depuis plusieurs années », ceux qui vouent une admiration au groupe qui fut «
le parangon du rock anglais dans les années 1960 » (voir Frédéric Saumade,
in Christian Bromberger, 1998,
Passions ordinaires, Paris, Bayard
éditions, pp. 309-329).
Partant de l’hypothèse que « le mystère de la passion Beatles
n’est jamais tout entier du côté des Beatles : elle s’enracine aussi […] dans
le social », cette étude entend contribuer à une meilleure connaissance du
phénomène de la passion, à partir d’un exemple qui, à sa façon, relève aussi
des passions dites « ordinaires ».
L’enquête a été menée auprès d’une vingtaine de fans par des
entretiens de type compréhensif, et par questionnaires auprès des membres du
Fan club français.
La problématique privilégiée est ici celle de la construction
identitaire. Elle est envisagée à travers le prisme de la « passion Beatles »,
elle-même déclinée selon trois modalités (qui constituent autant de parties de
l’ouvrage) : la mise en récit, la mise en scène, la mise en ordre.
La première partie s’attache à étudier la rhétorique de la
passion à travers l’analyse des discours concernant sa genèse, son aspect
intime ou encore sa sociabilité (en amitié, en couple). C. Le Bart poursuit par
une analyse de contenu du journal du Fan club (Abbey Road magazine), et s’interroge sur la
summa divisio entre les fans de John
Lennon et ceux de Paul McCartney. Puis, par la mise en perspective des
trajectoires professionnelles avec celles de la passion, il montre comment la «
passion Beatles » se présente comme une « identité totale qui contamine
l’ensemble des “moi” sociaux », un « pôle organisateur de l’identité » que les
enquêtés prennent visiblement plaisir à reconstituer en présence du chercheur
passionné lui aussi. L’auteur déploie minutieusement les multiples facettes de
l’admiration en illustrant ses analyses par de nombreuses citations des fans
rencontrés, et affiche malicieusement sa passion musicale en doublant le titre
de chaque chapitre par un titre homologue extrait du répertoire Beatles. Fidèle
à sa problématique de départ, C. Le Bart souligne « l’illusion fondatrice de la
passion selon laquelle les individus ont l’impression de se “découvrir” alors
qu’ils se “construisent” ». Parce que la passion musicale est « plus
déterminante que déterminée », il propose de parler de socialisation « dans »
et « par » la passion, suivant certaines stratégies identitaires ou «
bricolages » que la « plasticité de l’objet Beatles » autorise. Par
l’utilisation du concept de « distance » ou de « détachement », l’auteur entend
rendre compte de l’articulation existant entre identité socioprofessionnelle et
identité « Beatles », contredisant ainsi l’image communément reçue du fan à qui
manquerait la personnalité sociale.
Cette analyse rigoureuse et argumentée sur un sujet inattendu
vient enrichir la réflexion sociologique actuelle sur l’identité. En dévoilant
certaines trames qui organisent le jeu de la construction identitaire, elle
illustre l’idée selon laquelle « il n’y a jamais d’identité que collective
».
Emmanuelle
Callac