2001
Genèses
Introduction
Enseigner la nation
La question des
manuels scolaires et, plus particulièrement, des manuels d’histoire a fait
l’objet d’un grand nombre d’études, que ce soit en France ou à l’étranger.
L’intérêt pour ce sujet est dû au fait qu’il se situe au croisement de
plusieurs domaines de recherches très actifs aujourd’hui : l’histoire de
l’histoire, l’histoire de l’éducation, l’histoire des identités nationales.
Genèses n’avait pas encore abordé
directement ce thème jusqu’ici. C’est chose faite. Pour apporter une
contribution originale au chantier, il convenait de croiser les trois exigences
qui sont privilégiées par notre revue. Mettre l’accent sur la dimension
comparative, pour dépasser une vision des choses souvent très franco-française.
Établir des relations entre le passé et le présent, de façon à éclairer les
débats contemporains sur l’enseignement de l’histoire. Fournir des éclairages
sociologiques pour rappeler que le contenu (et même la forme) de ces manuels a
été un enjeu de lutte. Sans prétendre avoir parfaitement atteint tous ces
objectifs, le dossier que nous présentons aujourd’hui respecte cette triple
perspective. L’article d’Iman Farag, centré sur le cas égyptien, offre un
éclairage neuf sur le rôle que les manuels d’histoire ont joué dans la fixation
des principaux repères historiques qui ont structuré la mémoire nationale de
l’Égypte. Par rapport à un vieux pays comme la France, l’étude montre un
déplacement des enjeux vers « l’aval », puisque la version officielle du passé
égyptien véhiculée dans la jeunesse et, plus largement, dans l’ensemble de la
population, se stabilise seulement dans la première moitié du
xxe siècle. Les principaux auteurs de ces
manuels s’opposent sur la « véritable » histoire de l’Égypte qu’il convient
d’enseigner, en fonction de leur formation antérieure (tournée plutôt vers la
culture arabe, française ou anglaise), de leurs compétences professionnelles
(plutôt pédagogiques ou plutôt savantes), de leurs convictions politiques.
L’issue est longtemps incertaine, car « l’industrie » du manuel est une idée
neuve qui s’invente en même temps que les institutions éducatives elles-mêmes
se mettent en place. Les grandes options ne se fixent qu’après la Seconde
Guerre mondiale.
L’article de Julian Dierkes s’inscrit dans le cadre des travaux
que la sociologie historique américaine a engagés au cours des dernières
décennies sur les systèmes éducatifs dans les principaux pays du monde.
L’enquête est sous-tendue par le souci de comprendre comment les vaincus de la
Seconde Guerre ont géré leur passé pour l’adapter au monde nouveau, fondé sur
les principes de la démocratie et des Droits de l’homme. En comparant les
manuels d’histoire publiés au Japon et en Allemagne de l’Ouest depuis 1945, J.
Dierkes met en lumière deux approches radicalement différentes du problème.
Dans le cas allemand, les traditions d’autonomie que le corps enseignant avait
élaborées dès le xviiie et le xixe siècles sont réactivées et mises au
service d’un projet pédagogique qui permet d’inscrire la réflexion sur
l’histoire nationale dans la perspective universaliste et pluraliste qui
s’impose dans la plupart des pays démocratiques après 1968. Dans le cas
japonais, les luttes menées immédiatement après la guerre par le syndicat des
enseignants, pour engager un processus de ce type, échouent. Dans le contexte
de la guerre froide, les États-Unis refusent de soutenir plus longtemps les
forces progressistes au Japon. Les traditions d’autonomie intellectuelle ne
sont pas assez puissantes pour résister aux pressions étatiques. Bilan :
l’histoire événementielle continue à régner, ignorant l’apport des sciences
sociales. La comparaison qu’esquisse J. Dierkes entre la RFA et la RDA montre
qu’il ne s’agit nullement d’une opposition entre l’« Orient » et l’« Occident
». Le régime communiste a bloqué lui aussi l’évolution de l’enseignement de
l’histoire, interdisant toute réflexion pluraliste. En RDA, les manuels
d’histoire évoluent à contre-courant de la tendance mondiale. Au départ, sous
l’influence du marxisme, ils sont ouverts sur les questions sociales et prônent
l’universalisme (« Prolétaires de tous les pays, unissez vous ! »). Mais au
cours des années 1970-1980, l’enseignement de l’histoire fait une place de plus
en plus grande au passé proprement allemand ! La contribution de Brigitte Gaïti
souligne combien l’histoire politique est, en France, une histoire « sous
surveillance », pour reprendre une expression chère à Marc Ferro. Entre le
ministère de l’Éducation nationale, les enseignants, les partis politiques, les
associations gérant tel ou tel aspect de la mémoire collective, le chantier des
manuels d’histoire est un champ de mines. D’où les explosions intermittentes
des passions sur le sujet. Sous la pression des professeurs du Secondaire et de
l’opinion publique (ou plutôt de ceux qui parlent pour elle), l’enseignement de
l’histoire s’est déplacé vers l’aval, s’ouvrant largement sur le « temps
présent ». En examinant la façon dont ces manuels parlent de la Quatrième
République, B. Gaïti repère un nœud de problèmes qui ne sont pas sans rappeler
la fin du xixe siècle, au moment de
l’institutionnalisation du domaine que l’on commence à appeler alors «
l’histoire contemporaine ». Dans les deux cas, l’enseignement du passé récent
précède la recherche savante ; ce qui conduit à confondre la mémoire et
l’histoire (conçue comme point de vue critique sur le passé). La logique
mémorielle qui domine le traitement de la Quatrième République dans les manuels
s’illustre par la propension des auteurs à la présenter comme une histoire «
qui va de soi ». D’où l’hypertrophie des jugements de valeur, sur les « points
positifs » et les « points négatifs » du régime, véhiculés à partir des normes
institutionnelles de la Cinquième République, normes qui sont aujourd’hui
tellement intériorisées que la plupart des historiens du « temps présent » les
considèrent comme « naturelles ». B. Gaïti a raison de souligner que la
transformation de ces évidences en problèmes scientifiques fait partie des
prochains chantiers que la socio-histoire du passé/présent devra
explorer.
Gérard
Noiriel