2001
Genèses
Dossier
Absence, déclin ou essor de la nation : manuels d’histoire d’après-guerre au Japon et dans les deux Allemagnes
[*]
Julian Dierkes
Cet article analyse le rôle joué par la discipline de l’histoire dans la création de l’État-nation moderne en Allemagne et au Japon, ainsi que des manuels d’histoire en Allemagne de l’Est et de l’Ouest et propose d’attribuer les changements dans la façon de dépeindre les pays sur le compte de facteurs institutionnels. Les deux facteurs institutionnels les plus importants sont : 1) la distribution du pouvoir dans la politique de l’éducation nationale ; 2) les intérêts des acteurs dominants. Tandis qu’en Allemagne de l’Ouest, les enseignants déterminaient le contenu de l’enseignement, au Japon les fonctionnaires du ministère de l’Éducation nationale ont bloqué la propagation des tendances mondiales à l’intérieur du pays, afin de défendre l’État. La direction du parti communiste en Allemagne de l’Est s’est servi de son emprise sur le contenu de l’enseignement pour stimuler une identification plus étroite avec l’État-nation est-allemand en réintégrant la Prusse dans la narration de l’histoire allemande.
The article analyses historical agency in the foundation of the modern German and Japanese nation-state in Japanese, and East and West German history textbooks and argues that institutional factors account for changes in these portrayals. The two most significant institutional factors are : (1) the distribution of power in educational policy, and (2) the interests of dominant actors. While West German teachers controlled educational content and implemented changes in academic historiography, bureaucrats of the Japanese Ministry of Education blocked the dissemination of global trends to Japan in an attempt to defend the state. The East German party leadership used control over educational content to stimulate a closer identification with the East German nation-state through the re-integration of Prussia into their account of German history.
La (re)construction de l’identité nationale allemande et japonaise après la défaite militaire, idéologique et morale complète de 1945 présente un problème d’interprétation pour le grand public comme pour les spécialistes. La plupart des travaux sur les identités d’après-guerre portent sur les attitudes envers les atrocités et analysent les conséquences de ces crimes sur l’identité collective en privilégiant des modèles psychosociaux. En général, ces explications postulent des stades de culpabilité envers les crimes fascistes et considèrent qu’ils s’enchaînent selon une progression « naturelle » s’inspirant des stades de culpabilité individuelle de la psychanalyse
[1]. C’est ainsi que le Japon et l’Allemagne de l’Est sont souvent décrits comme n’ayant pas atteint le même stade de reconnaissance de culpabilité que celui de l’Allemagne de l’Ouest. Cette présentation suggère qu’à une étape ultérieure – peut-être du fait de la réunification dans le cas de l’Allemagne de l’Est – ces États rattraperont l’Allemagne de l’Ouest, même si l’évolution n’est pas, là non plus, parvenue à son terme, comme en témoignent les débats concernant l’affaire Waltzer de 1998
[2] ou encore la publication du livre de Norman Finkelstein consacré à ce que l’auteur dénomme « l’industrie de l’Holocauste »
[3].
Les modèles privilégiant les stades psychosociaux mettent l’accent sur les agents historiques responsables de la Seconde Guerre mondiale et de l’Holocauste. Alors qu’en Allemagne de l’Ouest, après 1945 et au cours des années cinquante, on a surtout étudié la responsabilité de personnages puissants, les études récentes mettent au contraire l’accent sur la participation et la culpabilité des « gens ordinaires »
[4]. Cette évolution correspond au passage du stade de la dénégation et du refoulement collectifs à une reconnaissance de la responsabilité collective. Ces modèles expliquent qu’il s’agit d’une progression naturelle et que des sentiments de culpabilité collective sont à l’origine de tels changements. Les modèles fondés sur les stades psychosociaux, décrits pour l’Allemagne de l’Ouest, se présentent comme universellement valables. Il postule donc que l’on doit s’attendre à rencontrer, en Allemagne de l’Est et au Japon, des tendances comparables, même si elles sont plus lentes ou plus tardives.
Le déclin de l’histoire nationaliste
En 1973, l’historien Paul Kennedy a constaté que tout au long du
xxe siècle l’historiographie à dominante nationale n’a pratiquement jamais cessé de décliner
[5]. Il fait remarquer qu’en l’espace de deux générations, une histoire autocentrée et flatteuse pour la nation à laquelle appartient l’historien s’est trouvée progressivement remplacée par un point de vue matérialiste, scientifique et social, internationaliste. En tant que « lieu de naissance de la recherche historique “scientifique” moderne »
[6], l’historiographie allemande (de l’Ouest) représente l’un des principaux exemples de l’évolution retracée par P. Kennedy. Il signale, comme facteurs de cette évolution, trois mouvements particuliers au sein de l’histoire universitaire : le point de vue internationaliste des études marxistes ; la recherche de mouvements à long terme dans l’histoire mondiale, par les tenants des « systèmes cycliques », comme Oswald Spengler et Arnold Toynbee ; enfin le matérialisme de plus en plus prononcé des historiens de l’économie
[7]. P. Kennedy estime aussi que la professionnalisation de l’histoire et les différences de statut de cette dernière dans l’éducation pour la période qu’il couvre, ont été des facteurs du déclin des récits à focalisation nationale. P. Kennedy n’aborde que brièvement l’examen des facteurs sociaux qui ont contribué au recul de l’historiographie nationale. Il s’agit là d’un objet que privilégie la sociologie de l’éducation et, plus particulièrement, ceux qui, au sein de cette discipline, défendent l’idée d’un « système institutionnel mondial » [
world polity]. À partir de cette conception, des chercheurs ont soutenu que, partout dans le monde, le contenu de l’éducation avait évolué à partir de modèles de la nation qui se sont imposés partout
[8]. Étant donné que l’État-nation est la seule forme d’organisation collective reconnue par la communauté internationale, les nations du monde entier ont étroitement adhéré aux critères évolutifs qui définissent la reconnaissance officielle de leur existence. Le statut de la nation a évolué d’une forme « naturelle » d’organisation sociale à une forme reposant sur des arguments « rationnels ». Les États-nations sont désormais « organisés à partir de principes rationnels-légaux universellement disponibles plutôt qu’à partir d’un héritage culturel distinctif
[9] ». Au cours de cette « rationalisation » de la nation, les différences structurelles entre États-nations se sont affaiblies et, aujourd’hui, beaucoup de systèmes éducatifs illustrent un isomorphisme institutionnel surprenant. La recherche n’a pas seulement montré des ressemblances structurelles entre les États mais, de plus en plus, elle met également en relief les ressemblances dans le contenu de l’éducation.
Les programmes scolaires modernes écartent les idées d’homogénéité ethnique, linguistique et culturelle, pour souligner les interconnexions causales entre les éléments des systèmes sociaux et les évolutions historiques, proposant, de ce fait, une vision plus rigoureuse de la nation. « Avec l’essor de formes plus rationnelles de société […] la légitimité a été transférée dans les opérations fonctionnelles du présent empirique. […] L’accent s’est déplacé d’un passé glorieux à un présent opérationnel
[10]. » À partir de ce changement, David John Frank, Suk-Ying Wong, John W. Meyer et Francisco Ramirez font l’hypothèse que tout au long du
xxe siècle, les programmes d’histoire ont insisté de plus en plus sur les groupes infra-nationaux, accordant plus d’attention aux « descriptions plus contemporaines et plus scientifiques de la société »
[11].
Les deux types d’argumentation, que ce soit celui de P. Kennedy ou celui du courant du « système institutionnel mondial » [world polity], se situent à un niveau global et concernent des processus de longue durée. Même si l’examen des évolutions d’après-guerre dans trois pays seulement ne peut suffire à vérifier des thèses aussi générales, on peut s’attendre à ce que ces évolutions globales exercent une influence sensible sur de plus courtes périodes et dans des cas plus circonscrits. Si l’on applique ces thèses au cas du Japon et des deux Allemagnes, la documentation devrait révéler un déclin des récits à prédominance nationale et leur remplacement par des justifications rationalisées et scientifiques. Dans la suite de cet article, j’analyserai les matériaux scolaires publiés dans ces pays afin de voir si les deux grandes tendances présentées plus haut expliquent de manière satisfaisante l’évolution des représentations de la nation.
Concept d’agent dans les présentations de l’histoire nationale
Afin d’évaluer l’impact des tendances globales de l’historiographie et la lisibilité des modèles psychosociaux par stades successifs dans l’identité nationale, j’ai réuni des données sur le rôle attribué aux agents historiques dans les présentations de l’histoire nationale, dans les manuels d’histoire publiés au Japon et dans les deux Allemagnes de 1945 à 1995 (1989 dans le cas de l’Allemagne de l’Est). L’un des principaux éléments des évolutions dégagées par P. Kennedy concerne les modifications dans la façon d’envisager le rôle des acteurs sociaux. Le recul de l’historiographie à focalisation nationale marque aussi, à bien des égards, une régression de la conception téléologique de l’histoire. En même temps, certaines des causes identifiées par P. Kennedy correspondent aux observations empiriques faites par les tenants du courant du « système institutionnel mondial » [world polity]. En particulier, la désaffection à l’égard des versions de l’histoire nationale privilégiant les « grands hommes » suggère un changement fondamental dans la façon de conceptualiser le rôle des agents historiques. Les recherches développées par le courant du « système institutionnel mondial » [world polity] illustrent clairement cette désaffection. Les « grands hommes » sont de plus en plus remplacés par des groupes infra-nationaux. Les conceptions systémiques de la société, privilégient l’interprétation multi-causale des processus historiques. J’ai rassemblé des données tirées de manuels d’histoire du niveau du collège. J’ai choisi le collège (Chûgakkô japonais, Realschule, le niveau intermédiaire de l’école secondaire en Allemagne de l’Ouest, et Oberschule sous ses formes diverses en Allemagne de l’Est) parce que les premières années du secondaire sont le stade de l’enseignement obligatoire où les élèves reçoivent pour la première fois un enseignement systématique concernant leur histoire nationale. L’État est-allemand n’a publié qu’un seul manuel pour une période donnée. Les cinq versions différentes des manuels d’après-guerre sont toutes incluses dans l’analyse. Le mode de validation des manuels au Japon et en Allemagne de l’Ouest explique qu’il existe plusieurs manuels reconnus pour une même période. J’ai retenu un échantillon en privilégiant les manuels édités tous les cinq ans, de 1950 à 1995, couvrant l’histoire de la politique éducative d’après-guerre dans ces États-nations. Pour chaque période, j’ai pris trois manuels japonais et deux manuels publiés dans chacun des trois Länder suivants : Bavière, Hesse et Rhénanie du Nord-Wesphalie. Cet échantillonnage a fourni une trentaine de manuels pour le Japon et autant pour l’Allemagne de l’Ouest.
Dans ces manuels, j’ai repéré les sections consacrées à six épisodes historiques. Ces épisodes ont été retenus pour deux raisons : (1) leur importance dans le développement historique de l’État-nation et (2) l’existence entre les deux nations d’événements en gros comparables. Ces critères m’ont conduit à sélectionner les points suivants : origines nationales, soulèvements paysans (Ikkô Ikki de la fin du xve et du début du xvie siècles et la Guerre des paysans en Allemagne), fondation de l’État-nation moderne (la restauration de Meiji en 1868 et la proclamation de l’Empire allemand en 1871), période d’entre-deux guerres (démocratie de Taishô et république de Weimar), fascisme et Seconde Guerre mondiale, enfin reconstruction de l’État-nation, après la guerre. Les analyses développées dans cet article s’appuient sur une lecture détaillée de l’un de ces épisodes, celui de la fondation de l’État-nation moderne au Japon et en Allemagne dans les années 1860 et 1870. La comparaison dans le temps et entre pays rend évidentes certaines différences entre les manuels. Dans cet article, j’utilise des marqueurs comme les caractéristiques visuelles des textes – par exemple la présence de diagrammes illustrant un aspect systémique des interactions sociales – ou, inversement, l’inclusion de portraits suggérant une insistance sur le rôle des individus. D’autres indicateurs comprennent des constructions grammaticales (voix active ou passive), le sujet des questions destinées aux élèves et le contenu des titres des différentes sections. À l’une des extrémités du spectre décrivant ces conceptualisations du rôle des acteurs, pourraient se situer les récits fondés sur les grands hommes de l’histoire, tandis qu’à l’autre extrémité se trouveraient les présentations d’agents collectifs, mus par leurs intérêts propres et placés en concurrence pour le contrôle des événements.
Conception de l’agent dans l’historiographie japonaise et allemande
La montée des acteurs collectifs dans l’enseignement de l’histoire en Allemagne de l’Ouest
En Allemagne de l’Ouest, le système de validation des manuels a favorisé délibérément un marché pluraliste d’édition scolaire. Pendant toute la période d’après-guerre, le marché de l’édition scolaire a été relativement fourni. Pour une période donnée, jusqu’à une douzaine de manuels ont été en usage dans différents
Länder de la RFA. La présentation mythique des origines nationales avait déjà disparu de l’historiographie de la république de Weimar mais, pour certaines autres périodes, les récits restaient très conservateurs dans l’immédiat après-guerre, en ne s’occupant que d’histoire politique et diplomatique. À partir du début des années soixante, en revanche, les récits historiques centrés sur le rôle des « grands hommes » cèdent rapidement la place à des approches plus « rationnelles », s’appuyant sur les phénomènes socio-systémiques de l’histoire nationale. L’étude des faits conduisant à la fondation de l’Empire allemand en 1871 commence, invariablement, soit par le couronnement de Guillaume I
er de Prusse en 1861, soit par la décision du roi de faire appel à Otto von Bismarck comme ministre d’État en 1862. La suite du récit menant à l’unification de 1871 est entièrement dominée par le rôle de Bismarck dans cette affaire. Si les récits de la fondation de l’Empire allemand tournent presque entièrement autour de Bismarck, il ne s’agit pas pour autant d’hagiographies. Durant toute la période d’après-guerre, les manuels d’Allemagne de l’Ouest signalent l’exercice brutal et antidémocratique du pouvoir par Bismarck et réduisent son statut potentiel de héros militaire et national. L’attention portée à l’ambition et à la stratégie politiques d’un individu n’empêche pas non plus les manuels d’avoir de plus en plus recours à une vision sociale, scientifique, de l’histoire, conformément à ce que prévoyaient des recherches antérieures sur les programmes d’histoire. Cette conception systémique de l’histoire s’observe bien dans les devoirs et questions que l’on commence à proposer aux élèves à partir des années 1970.
Geschichte (1972) est sans doute le premier manuel de l’échantillon à témoigner de cette tendance
[12]. Dans ce livre et les suivants, les questions portent sur la compréhension des rapports de force qui ont rendu possible la politique de Bismarck, alors que les livres antérieurs se contentaient de rapporter les événements au fur et à mesure de leur déroulement. C’est ce genre de questions analytiques qui, pour l’essentiel, remplace les anecdotes utilisées par beaucoup de manuels anciens pour dépeindre la personnalité de Bismarck.
Accorder une place centrale à Bismarck dans la fondation de l’État-nation allemand amène inévitablement à donner une grande place à la politique prussienne. Les manuels font remonter les stratégies et les buts de Bismarck à son conflit constitutionnel avec le Parlement dans les années 1860. Malgré cette place de la politique prussienne et le rôle très actif de la Prusse dans la guerre franco-allemande, l’unification de l’Allemagne n’est généralement pas décrite comme une usurpation du pouvoir par la Prusse sur l’ensemble de l’Allemagne. Du fait que les États allemands du Sud se sont engagés dans la guerre contre la France, les armées sont qualifiées d’allemandes et non de prussiennes. Il en va tout autrement de la « guerre fraternelle »
[13] contre l’Autriche, en 1866, dont l’étude désigne nettement les protagonistes comme prussiens. La plupart des textes consacrés aux trois guerres des années 1860 et 1870 mentionnent le soutien populaire comme facteur de leur issue victorieuse. Pourtant, ce soutien n’est indiqué que de façon abstraite, sans désigner aucun groupe ou acteur ; ce qui renforce l’impression que la fondation de l’Empire résulte purement de la politique de puissance de la Prusse et non d’une lutte populaire pour l’unification. Bien que la fondation de l’Empire ait manifestement joué un rôle crucial dans l’histoire de l’État-nation allemand, son traitement dans les manuels n’a occasionné que peu de mises en relation avec la République fédérale. Des relations de cet ordre ne se rencontrent que dans le contexte des questions analytiques et des devoirs signalés plus haut à propos d’une vision de plus en plus sociale et scientifique de l’histoire. En effet, ces questions
[14] demandent parfois de comparer les institutions de l’Empire avec celles d’après-guerre ou encore, par exemple, le rôle de l’armée. Mais le traitement de la fondation de l’Empire ne cherche en aucune manière à établir une continuité entre l’État-nation des débuts et l’État d’après-guerre. La vision des « grands hommes » en histoire politique a graduellement disparu en Allemagne de l’Ouest de 1945 à 1995. Les analyses mettant en valeur les différents rôles qu’ont joués les acteurs sociaux semblent « décoller » au début des années soixante-dix, avec la révision des programmes en Hesse et l’attention générale portée aux systèmes sociaux et aux acteurs infra-nationaux en histoire
[15].
Transmission des principes globaux par les enseignants d’Allemagne de l’Ouest
Les études comparatives de l’éducation au Japon et en Allemagne ont souligné dans le cas de ce dernier pays, l’importance d’une forte tradition éducative antérieure
[16]. Alors que les réformes éducatives américaines au Japon ont reçu une application immédiate avec l’appui des enseignants, les enseignants allemands dans les zones d’occupation occidentales ont, quant à eux, efficacement résisté au démantèlement de l’organisation en trois cycles de l’enseignement secondaire, qui était pourtant l’un des grands objectifs de la politique d’occupation des Alliés. Si la résistance a été possible en Allemagne de l’Ouest, c’est parce qu’enseignants, parents et responsables administratifs ont pu se réclamer de l’avant-guerre pour défendre la continuité en matière éducative. L’expérience de la période nazie n’a fait que renforcer l’argumentation en faveur de la continuité, dans la mesure où sa politique éducative visait prioritairement la création de mécanismes d’endoctrinement
extérieurs à l’école et non une réforme scolaire conforme à son idéologie
[17]. La continuité a encore été favorisée par le manque de coordination des politiques éducatives entre Alliés occidentaux, puis par la structure fédérale de l’administration scolaire en RFA. La bureaucratie des
Länder a laissé aux mains des enseignants les questions du contenu de l’éducation, comme elle l’avait fait du temps de la république de Weimar. L’Allemagne de l’Ouest a ainsi institutionnalisé la prise en charge du contenu de l’éducation par la profession elle-même.
Outre le rôle des enseignants, deux autres facteurs ont contribué, dans les années soixante-dix, à l’utilisation de ce pouvoir dans le sens d’une réorientation des textes historiques : les changements démographiques et les mutations dans l’identité professionnelle des enseignants, associées à l’évolution de l’histoire universitaire. Certains phénomènes démographiques qui ont caractérisé l’ensemble du monde occidental dans les années soixante ont eu une incidence particulière dans le contexte allemand. Les jeunes nés au début de la reprise économique en RFA sont entrés à ce moment-là dans le système éducatif, provoquant sa forte expansion
[18]. La fin des années soixante est aussi une période de relative abondance de fonds publics. Comme dans ces années-là, les sociaux-démocrates arrivent au pouvoir pour la première fois dans l’après-guerre, une part de cette manne financière est consacrée à améliorer l’accès à l’éducation pour l’ensemble de la population, ce qui aboutit à une expansion de l’enseignement supérieur. Pour toutes ces raisons, le nombre d’étudiants en histoire s’accroît nettement au cours de cette période. L’arrivée à l’Université d’une génération qui n’a pas connu la Seconde Guerre mondiale et qui s’est radicalisée sur les campus à la fin des années soixante, engendre une vaste mise en cause du rôle qu’ont joué les générations précédentes dans la vie politique du pays
[19]. Dans le même temps, l’identité professionnelle des enseignants d’histoire évolue. Le système de formation des enseignements du secondaire a toujours impliqué en Allemagne un cursus d’études supérieures menant à une maîtrise, associé à une formation pédagogique. Les étudiants se préparant à devenir professeurs d’histoire prennent donc forcément connaissance de l’historiographie universitaire. Grâce à cette formation et au prestige reconnu aux professeurs en tant que spécialistes formés à l’Université, beaucoup d’enseignants allemands s’intéressent à l’histoire universitaire. Le succès d’une revue s’adressant délibérément aux professeurs
comme aux universitaires (
Geschiste in Unterricht und Wissenschaft) est un signe de ce couplage entre l’enseignement secondaire et l’Université
[20]. Un autre indice des liens entre le secondaire et l’Université se lit dans les données que j’ai rassemblées et qui témoignent du changement intervenu chez les auteurs de manuels au cours des années soixante-dix. Jusqu’alors les manuels ouest-allemands étaient rédigés, le plus souvent, par des enseignants approchant de la retraite. Il s’agissait d’un couronnement pour une carrière bien remplie. Dans les années soixante-dix, la progression générale des approches historiques analytiques incite les universitaires à la rédaction de manuels. Il est significatif que, contrairement au cas du Japon que j’aborderai plus loin, ces universitaires aient été souvent des historiens. Les historiens d’Allemagne de l’Ouest, en particulier les plus jeunes, sont entrés en masse dans la profession au moment de l’expansion du système éducatif. Ils ont défendu des formes de connaissance historique s’accordant avec l’évolution de la recherche internationale, mais tenant compte aussi des évolutions dans les représentations de l’État-nation. En RFA, ces mutations ont débouché sur un développement de « l’histoire sociale », de « l’histoire d’en-bas », de « l’histoire des femmes », etc. ; courants qui mettent tous l’accent sur les aspects universels de l’histoire nationale, au détriments des aspects particuliers. Tous ces mouvements correspondent à des changements parallèles dans les programmes scolaires d’autres pays
[21] et traduisent, pour une part, une réaction à la prédominance de
l’école des Annales dans l’histoire universitaire
[22]. Mes recherches sur cette question montrent que les enseignants d’histoire ouest-allemands ont servi d’agents de transmission de ces principes généraux, conformément aux lignes directrices dégagées par D. J. Frank, Suk-Ying Wong, J. W. Meyer et F. Ramirez
[23].
Une histoire héroïque en Allemagne de l’Est
En contradiction avec les affirmations officielles sur la valeur analytique d’une historiographie centrée sur la lutte des classes, les textes historiques dans la documentation est-allemande sont devenus de plus en plus hagiographiques dans leur présentation des acteurs. Cette tendance à l’héroïsation est particulièrement nette dans les années quatre-vingts mais s’observe déjà dans les années soixante. Dans les épisodes que j’ai étudiés, non seulement un petit nombre de héros positifs ou négatifs apparaissent mais, il découle de cet héroïsation, une conception des acteurs contraire à une histoire fondée sur la lutte des classes. Le traitement du rôle d’Otto von Bismarck dans la fondation de l’Empire allemand est révélateur de cette personnalisation de l’histoire. La plupart des récits de l’unification de 1871 accordent une place dominante au rôle de Bismarck en ce domaine et les manuels de RDA ne font pas exception à cette règle. Toutefois, Bismarck sert aussi de héros négatif et de représentant d’une classe honnie, le Junker prussien. Les manuels ultérieurs, et particulièrement l’édition de 1989
[24], présentent Bismarck sous un jour différent. Non seulement sa personnalité est évaluée de manière plus positive mais l’unification allemande est vue elle-même sous un jour plus favorable. Dans l’étude des relations diplomatiques, mis à part le rôle propre de Bismarck, ce qui domine dans les deux premiers manuels c’est la critique de la « prussification ». L’image qui est donnée est surtout celle d’une Prusse usurpant le pouvoir des autres États allemands et parvenant à représenter l’ensemble de l’Allemagne. Dans les manuels suivants, le terme de « prussification » est abandonné et l’on ne présente plus les événements sous l’angle de la politique de puissance de la Prusse, ce qui traduit une réévaluation de son rôle dans l’histoire de l’Allemagne.
Dans tous les manuels sans exception, les facteurs économiques sont considérés comme la cause des événements qui conduisent à la guerre franco-allemande de 1870. Les textes mettent régulièrement en lumière les contradictions entre le développement économique et la forme réactionnaire du gouvernement prussien. Ils insistent aussi sur la contradiction entre le développement des forces productives et la fragmentation de la nation allemande en de nombreux petits États. L’unification de 1871 est ainsi présentée comme une nécessité économique. Le soutien populaire est souvent vu comme une autre cause de l’unification. Le patriotisme et l’adhésion du peuple allemand aux trois guerres prussiennes (contre le Danemark, l’Autriche et la France) sont des arguments de plus en plus présents au fur et à mesure des éditions successives. La volonté du peuple de passer à l’action contre le Danemark et la France est particulièrement mise en lumière et elle est située dans la continuité des tentatives révolutionnaires, apparues en 1848, pour fonder un État-nation allemand. Ainsi le rôle de Bismarck dans l’unification est-il, dans une certaine mesure, contrebalancé par l’attention portée aux phénomènes économiques et à la volonté populaire. Le rôle actif de la population et surtout de la classe ouvrière, est souligné. En même temps, dans l’enseignement d’Allemagne de l’Est, les récits de la fondation de l’État-nation moderne traduisent aussi un recul des phénomènes historiques universalisables, au profit d’une histoire spécifiquement allemande. Alors que, dans les années cinquante, l’unification est essentiellement décrite en termes de lutte des classes et comme un processus de prussification, les textes ultérieurs réduisent l’importance de ces conflits sociaux et présentent la Prusse, et particulièrement Bismarck, sous un jour neutre et même positif.
Les textes sur la montée de la classe ouvrière viennent équilibrer ceux consacrés au soutien populaire en faveur de l’unification. Le premier manuel
[25] donne la plus grande importance à l’évolution du prolétariat, en séparant son histoire du récit retraçant la marche de la Prusse vers la prépondérance en Allemagne. La volonté de situer l’unification dans un développement historique conduisant au capitalisme (et donc ultérieurement au socialisme) est encore renforcée par un long passage, intégré au récit, sur le sort de la Commune de Paris. À partir du second manuel
[26], l’histoire de la classe ouvrière moderne est séparée de l’histoire allemande, ce qui réduit de sept mille deux cents à deux mille sept cents mots environ le chapitre où l’on traite de l’unification. Toutefois, avec les manuels des années quatre-vingts, l’histoire des organisations ouvrières se trouve réinsérée dans le récit historique
[27], mais cela s’intègre maintenant au fil des événements, au lieu de former une section distincte comme c’était le cas dans les versions précédentes. Les observations sur l’enseignement de l’histoire en RDA montrent qu’au rebours des intentions universalistes de l’historiographie marxiste, le traitement de la nation en Allemagne de l’Est a, en fait, penché vers le particularisme et la mise en valeur du rôle héroïque des individus en histoire. Certes, cette tendance n’est pas uniforme et linéaire pour tous les épisodes considérés, mais elle est surtout sensible si l’on compare les deux limites de la période. En effet, les matériaux est-allemands du début sont strictement analytiques dans leur présentation de l’histoire et soulignent le rôle historique de la classe ouvrière tandis que les manuels de la fin des années quatre-vingts sont dominés par les éléments particularistes
[28].
Les enseignants d’Allemagne de l’Est et l’idéologie du Parti
Le traitement de la fondation de l’État-nation allemand moderne prouve qu’en Allemagne de l’Est, la conceptualisation du rôle des acteurs dans les processus historiques n’a pas connu les évolutions prévues par les modèles des stades successifs, empruntés à la psychologie collective, qui affirment qu’un peuple ayant connu un passé particulièrement négatif, passe de la dénégation (blâme des dirigeants coupables) à l’examen frontal de la culpabilité (participation des masses aux crimes et aux événements historiques). En revanche, mon travail confirme les résultats d’autres recherches, à savoir que la direction du Parti est-allemand a instrumentalisé l’histoire et la présentation de l’évolution de la nation allemande pour servir les objectifs du Parti socialiste unifié
[29]. À la différence de l’Allemagne de l’Ouest, les enseignants de l’Est ont perdu le contrôle du contenu de l’enseignement au profit du Parti socialiste du fait d’un certain nombre de transformations. Elles découlent, pour la plupart, de l’usurpation du pouvoir par l’occupant soviétique et le SED. Les autorités d’occupation, comme les premiers gouvernements de RDA, poursuivent une politique de renouvellement des effectifs enseignants. Ils entreprennent le remplacement quasiment complet des individus en poste avant et pendant la guerre, par les
Junglehrer (jeunes enseignants, parfois hâtivement formés, de préférence d’origine prolétarienne ou paysanne). Ils doivent au Parti leur promotion à ce poste plutôt avantageux. Ils n’ont donc guère de raison, ni de possibilité, de contester le contrôle qu’il exerce sur l’éducation. Ce processus, combiné avec la centralisation rapide du pouvoir, explique que la profession n’a guère eu son mot à dire sur le système éducatif. Son influence n’a pu s’exercer que par l’intermédiaire d’organisations du parti ou très proches de lui comme le
Deutsches Pädagogischen Zentralinstitut (Institut pédagogique central) et son successeur, l’
Akademie der Pädagogischen Wissenschaften (Académie des sciences pédagogiques). Des historiens ont récemment vu dans le manque de renouvellement générationnel des dirigeants du Parti l’un des facteurs de la mort de la RDA
[30]. La plupart des dirigeants sont parvenus à ce poste très jeunes et l’ont conservé pendant toute la durée de la RDA, bloquant ainsi certaines des transformations que les pays occidentaux ont connues.
Les deux principaux dirigeants de RDA, Walter Ulbricht et Erich Honecker, sont l’un et l’autre passés de l’internationalisme à une vision plus particulariste, mettant l’accent sur les traits distinctifs de la nation de RDA. D’abord fervent internationaliste et fidèle second de l’Union soviétique, W. Ulbricht s’est de plus en plus intéressé aux aspects particulièrement allemands du socialisme, en insistant sur sa variante est-allemande
[31]. Bien qu’E. Honecker ait organisé l’éviction de W. Ulbricht, avec le soutien de Moscou, au motif que ce dernier s’était écarté de la voie officielle menant au communisme, le même E. Honecker a repris à son compte le culte des traits nationaux de la RDA et de son efficacité économique. Sigrid Meuschel voit dans l’intérêt porté à la Prusse et à l’héritage historique de la RDA, au cours des années quatre-vingts, un « retour à l’émotif »
[32] dans les questions identitaires. Le coup d’envoi de cette vision particulariste semble avoir été donné par les célébrations du trentième anniversaire de la naissance de la RDA, en 1979. Le changement d’orientation de la direction du Parti s’accompagne de modifications dans la perception de l’héritage historique commun à tous les citoyens du pays. Désormais, les éléments négatifs et positifs de l’histoire allemande sont assumés
[33]. Cette découverte de l’héritage allemand est ouvertement popularisée par des initiatives culturelles comme des biographies de Frédéric II et de Bismarck, ou encore, par la restauration de la résidence royale de Sans-souci à Potsdam.
Vu la tendance générale à une historiographie héroïque et particulariste dans les textes scolaires, il semble clair que l’Allemagne de l’Est n’a pas suivi le modèle des stades successifs, perceptible en RFA, pour construire une identité est-allemande. Alors que les conceptualisations ouest-allemandes s’éloignent d’une histoire des « grands hommes » au profit d’une histoire attribuant le rôle essentiel à des acteurs collectifs infra-nationaux, les textes est-allemands font la part de plus en plus belle aux individus. Au moment de la chute de la RDA, les ouvrages est-allemands ne convergent nullement avec les stades postulés pour l’Allemagne de l’Ouest, mais ils s’en éloignent.
L’absence d’agent historique dans l’enseignement de l’histoire au Japon
Jusqu’en 1945, le système éducatif japonais rendait obligatoire un manuel unique rédigé par l’État. Mais l’établissement d’un marché pluraliste de manuels scolaires est l’un des objectifs que vise l’occupant américain. Dans la période d’après-guerre, sept ou huit maisons d’édition ont offert des manuels d’histoire concurrents à l’usage des collèges. Elles publient de nouvelles éditions à des intervalles de deux à sept ans. En dépit des révisions apportées, le contenu de chaque manuel est resté remarquablement stable et l’homogénéité entre les manuels concurrents est frappante. La caractéristique probablement la plus nette de ces textes, c’est l’absence complète de problématisation de la nation japonaise, comme unité ethniquement et culturellement homogène. Ce point contredit non seulement les évolutions globales, mais ne correspond pas non plus à la réalité sociale ou historique, comme cela a été souligné dans différents contextes
[34]. Bien sûr, on peut aussi souligner que le particularisme national est entièrement absent de l’enseignement de l’histoire après-guerre. Toutefois, le fait qu’il n’y ait pas de discussion sur la nation japonaise en tant qu’unité homogène, même à des moments historiques cruciaux, comme dans les passages consacrés à la restauration de Meiji, fait penser que cette interprétation n’est pas la bonne car les groupes infra-nationaux ne sont pas non plus considérés comme de véritables acteurs du développement national.
Le traitement du moment fondateur de l’État-nation moderne, la restauration de Meiji, ne va pas au delà d’une description empiriste du rôle des acteurs découlant de leur position. Ni l’empereur de Meiji lui-même, ni les factions de la classe dirigeante qui prirent l’initiative du rétablissement du pouvoir de l’empereur, ne sont dépeints comme participant activement à ce changement. Ils semblent plutôt le subir. À vrai dire, l’absence de cette conceptualisation de la nation rend difficile l’interprétation des textes scolaires. Cette lacune est d’autant plus surprenante que ces questions ont nourri les débats des historiens japonais pendant une bonne partie des années cinquante et soixante
[35]. Conformément aux indications des « instructions pour l’enseignement » publiées par le ministère de l’Éducation, les passages sur la restauration de Meiji dans les manuels envisagent ce tournant historique comme une transformation généralisée de la société japonaise mais non comme un moment proprement constitutif de l’histoire nationale
[36]. Ainsi, un manuel représentatif des années soixante se contente-t-il de treize pages pour une période équivalente à celle de la naissance de l’Allemagne moderne
[37]. Dans ce livre, la pression étrangère pour ouvrir le Japon au commerce et les calculs auxquels se livrent les représentants des domaines Chôshû et Satsuma sont donnés comme les causes de la « restauration » de l’empereur de Meiji
[38]. Plus loin, on décrit la formation d’une citoyenneté moderne grâce à la Constitution de Meiji, mais cette citoyenneté n’est pas problématisée dans le contexte de la naissance de l’État-nation. L’édition de 1990 du même livre va encore plus loin en présentant la restauration de Meiji comme procédant de la défaite politique et surtout militaire du Shogunat des Tokugawa
[39].
Même si les manuels japonais abordent des questions apparemment analytiques avant de passer au récit événementiel, dépassant par là l’histoire des « grands hommes », les récits eux-mêmes s’attachent à la chronologie des événements et non à une interprétation causale. Par exemple, le début du chapitre sur « La formation du Japon moderne », dans une édition de 1981, annonce que les raisons de la chute du Shogunat seront étudiées, mais le récit lui-même se contente, en fait, de traiter certaines motivations des acteurs impliqués et d’évoquer la défaite militaire des forces des Tokugawa
[40]. Ces exemples démontrent que l’étude de la nation dans les matériaux japonais reste fondée sur un rappel empiriste du déroulement des événements, mais ne cherche pas à proposer ou à suggérer une compréhension plus analytique du mouvement historique. Le rôle d’agent des acteurs individuels et collectifs demeure flou et n’est pas examiné dans ses implications nationales.
Fixité du contenu de l’enseignement au Japon
Au contraire du régime nazi qui avait privilégié l’éducation parascolaire, les militaristes japonais des années trente et quarante ont pris le contrôle du système d’éducation et s’en sont servis pour consolider le soutien populaire à leurs visées expansionnistes. Ces tentatives ont rencontré assez peu d’opposition, en partie à cause du caractère répressif et autoritaire du régime militariste, mais aussi parce que les enseignants ne pouvaient s’appuyer sur aucune tradition pédagogique autonome
[41]. La très grande importance attachée jusqu’à la fin de la guerre du Pacifique à la récitation du rescrit impérial de 1890 sur l’éducation montre à quel point l’éducation s’était alignée sur les objectifs de l’État. La volonté de former des sujets par l’éducation n’avait pas le contrepoids, comme en Allemagne, d’une tradition bien établie d’autonomie. En août 1945, le contenu politisé et chauvin de l’enseignement connaît un discrédit total, non seulement aux yeux des autorités américaines d’occupation mais également auprès de beaucoup de Japonais eux-mêmes. Ce sentiment trouve son expression dans le soutien déclaré que le Syndicat des enseignants japonais (abrégé en Nikkyôso) apporte à la politique américaine d’éducation. L’une des réformes réalisées par les autorités américaines concernant l’enseignement de l’histoire consiste à abolir l’histoire nationale (Kokushi) en tant que matière distincte au niveau du collège. Avec la promulgation des « recommandations » de 1951 (Gakushû shidô yôrô), l’histoire est intégrée au cursus des études sociales, ce qui semblerait marquer un intérêt nouveau pour une approche plus universelle du passé. Par ces mesures, les autorités d’occupation entendent donner un message clair du changement d’;orientation. Nikkyôso apporte son soutien actif à ces réformes dans lesquelles il voit un effort pour inculquer les valeurs universelles de démocratie et de pacifisme, qui sont au cœur des aspirations des enseignants de gauche. Un autre signe de soutien à cette orientation peut s’observer dans le ton du premier manuel collectivement rédigé sous les auspices du ministère de l’Éducation (Mombushô)
[42]. L’appui initialement apporté au syndicalisme par les autorités d’occupation laissait présager que l’organisation des enseignants parviendrait à s’assurer la maîtrise du contenu de l’enseignement dans le cadre de la dévolution du pouvoir à des comités locaux d’éducation. Mais l’influence de Nikkyôso décline quand l’imminence de la guerre froide pousse les autorités d’occupation à réduire leur soutien aux syndicats. Ce changement de la politique américaine, culminant avec les « purges de rouges » à la fin des années quarante, redonne une partie du pouvoir aux différents ministères, et en particulier à celui de l’Éducation qui s’était opposé à la majeure partie des propositions américaines. Mombushô ne pouvait critiquer ouvertement les vœux des autorités d’occupation et beaucoup des réformes de structure voulues par ces autorités sont entrées en application, notamment celle concernant le collège unique. En revanche, le ministère s’est fortement opposé aux ambitions de Nikkyôso à propos des contenus. Le conflit entre le syndicat et l’administration devient de plus en plus aigu dans les années 1950. Le point culminant est atteint avec les violentes réactions impulsées par le Premier ministre Yoshida, demandant qu’on réintroduise dans les programmes le patriotisme (Aikokushin). Mais finalement le syndicat a perdu cette bataille. Selon moi, c’est le sentiment de cette défaite – en même temps que la perte réelle de pouvoir, bien sûr – qui a empêché les enseignants de réaliser le changement dans les contenus, les amenant à privilégier une autre forme de légitimité : la pédagogie. Alors que la première commission de validation des manuels, après l’occupation, comprenait des représentants de Nikkyôso
[43], les membres des commissions suivantes viennent tous de l’administration de Mombushô. En 1958, celui-ci parvient à rendre obligatoire ce qui, jusque-là, n’avait été que des recommandations du ministère. Mombushô réussit aussi à consolider son autorité au moment des procès intentés contre le ministère par un historien, auteur de manuels scolaires : Ienaga Saburô
[44], dont les travaux démontrent la rigidité et le conformisme du contenu des manuels
[45]. Le ministère est tenu, aujourd’hui, pour une administration très conservatrice dont la plupart des dirigeants ont pour idéal une version mythique de l’éducation d’avant-guerre. Aux yeux des jeunes cadres ambitieux, ce ministère manque de prestige et son attachement à la promotion à l’ancienneté empêche tout renouvellement véritable du personnel.
Les responsables de manuels ou les directeurs de collection se recrutent de plus en plus parmi les professeurs d’Université. Les enseignants du secondaire voient leur rôle diminuer dans la rédaction des manuels, ce qui est la preuve d’une professionnalisation croissante de l’enseignement de l’histoire. Mais il est tout à fait significatif que les universitaires qui prennent part à la rédaction des manuels au Japon, ne soient généralement pas des historiens, mais des pédagogues. Si l’historiographie japonaise a connu de nombreux courants opposés
[46], la pédagogie d’après-guerre se caractérise par un empirisme affirmé. Mombushô s’appuie sur cette attitude pour indiquer ce qu’il convient de traiter en histoire. Pour cette conception empiriste de l’éducation, l’enseignement de l’histoire est fondé sur la connaissance des faits, non sur la compréhension de la causalité historique. Le Japon a lui aussi connu les mouvements démographiques qui ont marqué l’Allemagne de l’Ouest (bien que le
baby boom, lié à un début plus tardif de la prospérité, n’y ait pas été aussi prononcé). Mais cela n’a pas suffi à ouvrir le système éducatif sur les principes universalistes qui s’imposent en Europe car la conception empiriste de l’enseignement secondaire propagée par les professeurs de pédagogie n’est pas remise en cause. Même si les enseignants avaient été davantage tournés vers l’histoire universitaire, il n’est pas sûr qu’ils eussent alors modifié leur conceptualisation de l’histoire, car l’Université ne propose pas les perspectives historiographiques nouvelles qui se répandent en Allemagne de l’Ouest. Après l’hégémonie initiale de l’histoire marxiste dans les années quarante et cinquante, les historiens japonais ont recherché, pendant un moment, une alternative dans la théorie de la modernisation, puis sont revenus à une version assez descriptive des approches marxistes
[47].
L’empirisme s’est encore trouvé renforcé par un trait spécial du système japonais qui fait des examens d’entrée à l’Université l’ultime but de l’enseignement secondaire. La réussite à ces examens domine le discours pédagogique et sert aussi de justification sous-jacente aux récits historiques empiristes. Ces examens requièrent en effet le type de connaissances factuelles que proposent les manuels. La nature des examens agit ainsi en feedback pour renforcer d’autres éléments du système éducatif.
L’enseignement de l’histoire vu à la lumière du pouvoir institutionnel
J’ai montré dans cette étude que les différences de traitement de l’histoire entre l’Allemagne de l’Ouest d’une part et, d’autre part, la RDA et le Japon, tiennent à deux facteurs principaux : le pouvoir structurel de ceux qui participent au processus de décision en matière éducative et l’histoire institutionnelle de ces prises de décision. La maîtrise des contenus de l’enseignement, dans l’immédiate après-guerre, a été l’élément majeur pour la constitution de l’identité professionnelle des enseignants d’histoire et pour l’élaboration des modèles utilisés dans la présentation de l’histoire nationale. L’Allemagne de l’Est et le Japon n’ont donc pas suivi à retardement le modèle des stades successifs, adopté par la RFA. Dans les trois États-nations, l’évolution d’ensemble s’explique surtout par les transformations du statut des enseignants d’histoire au cours de cette période. C’est la position structurelle du corps des enseignants qui a été déterminante pour l’adoption ou non, du nouveau regard porté sur la nation. L’institutionnalisation des procédures de décision en matière d’éducation rend compte de la capacité ou de l’incapacité des enseignants à intégrer dans les contenus d’enseignement une démarche plus universelle. Les enseignants japonais n’ont pas été capables de profiter de la fluidité des processus de prise de décision pendant l’occupation américaine ni de la préférence américaine pour la décentralisation des décisions en matière d’enseignement. Au contraire, le ministère de l’Éducation a réussi à centraliser le contrôle des contenus d’enseignement après les années d’occupation. Les enseignants japonais n’ont pas eu d’autres choix que de se tourner vers une pédagogie historiciste, clé de voûte de leur identité professionnelle. L’idée de « communauté mondiale » n’a pas pu se répandre au Japon. Les matériaux pédagogiques concernant la nation s’appuient exclusivement sur l’histoire politique et diplomatique. En Allemagne de l’Est, le contenu est resté placé sous le contrôle du parti pendant toute la durée de la RDA. Le traitement de la nation est passé d’une mise en lumière des éléments universels à une historiographie plus héroïque, conformément aux changements de point de vue des dirigeants politiques. Les enseignants ouest-allemands, de leur côté, ont résisté avec succès aux tentatives de réforme des Alliés, en s’appuyant sur leur tradition humaniste pour justifier une maîtrise de l’éducation par la profession. Cette maîtrise du contenu a permis à ces enseignants de se servir des principes véhiculés par le « système institutionnel mondial » [world polity] en ce qui concerne la nation, proposant des analyses de plus en plus différenciées sur le rôle joué par les acteurs dans les processus historiques.
Traduction Michel Charlot
[*]
J’ai présenté une première version de cet article à l’atelier sur « La nation, l’Europe, le monde – évolution des manuels et des programmes » qui s’est tenu au Centre d’études européennes de l’Université de New York en mai 2000. Je remercie Hanna Schissler et les participants à cet atelier de leurs commentaires sur cette première version. Je tiens à remercier particulièrement Michèle Lamont et Frank Dobbin pour avoir guidé cette recherche. J’ai bénéficié des commentaires de plusieurs de mes camarades d’étude à Princeton. Les participants à la
Graduate Student Retreat de la Société pour la recherche comparative (UCLA, mai 1999) et à la douzième Rencontre des Européanistes (Chicago, avril 2000) ont également fait d’utiles suggestions.
[1]
Alexander Mitscherlich, Margarete Mitscherlich,
Die Unfähigkeit zu Trauern. Grundlagen kollektiven Verhaltens, Munich, Piper, 1967.
[2]
Jan-Werner Müller,
Another Country. German Intellectuals, Unification and National Identity, New Haven, Yale University Press, 2000.
[3]
Norman Finkelstein,
The Holocaust Industry. Reflections on the Exploitation of Jewish Suffering, New York, Verso Books, 2000.
[4]
Christopher Browning,
Ordinary Men. Reserve Police Battalion 101 and the Final Solution in Poland, New York, HarperCollins, 1992.
[5]
Paul Kennedy, « The Decline of Nationalistic History in the West, 1900-1970 »,
Journal of Contemporary History, vol. 8, n° 1, 1973, pp. 77-100.
[6]
Ibid., p. 78.
[7]
Ibid., pp. 91-95.
[8]
John W. Meyer, John Boli, George Thomas et Francisco Ramirez, « World-Society and the Nation-State »,
American Journal of Sociology, vol. 103, 1997, pp. 144-181.
[9]
David John Frank, Suk-Ying Wong, J. W. Meyer et F. Ramirez, « What Counts as History : A Cross-National and Longitudinal Study of University Curricula »,
Comparative Education Review, vol. 44, 2000, p. 33.
[12]
Geschichte, München, Oldenbourg Verlag, 1972, pp. 142-149.
[13]
Titre de chapitre in
Einst und Jetzt, Frankfurt, Diesterweg, 1967, pp. 193-201.
[14]
Die Reise in die Vergangenheit, Braunschweig, Westermann, 1972, p. 122 et
Spiegel der Zeiten, Frankfurt, Diesterweg, 1977, p. 180.
[15]
Ce résumé de mes résultats entre quelque peu en contradiction avec ceux d’autres chercheurs, en ce que je discerne une prédominance de l’historicisme pendant toutes les années cinquante. Les auteurs d’un volume collectif consacré aux présentations de la nation allemande à partir de recherches effectuées sous les auspices de l’Institut Georg Eckert pour la recherche sur les ouvrages scolaires, perçoivent un changement en direction de l’histoire culturelle dès l’immédiate après-guerre. Voir Wolfgang Jacobmeyer,
Deutschlandbild und deutsche Frage, Brunschweig, Georg Eckert Institut für Internationale Schulbuchforschung, 1986. Cette différence peut venir de la diversité des questions posées et de ce que j’ai centré mon étude sur des épisodes historiques particuliers et, tout spécialement, sur les conceptualisations de l’agent en histoire.
[16]
Angelika Ruge-Schatz,
Umerziehung und Schulpolitik in der französischen Besatzungszone 1945-1949, Frankfurt, Peter Lang, 1977 ; Jutta Lange-Quassowski,
Neuordnung oder Restauration ? Opladen, Leske and Budrich, 1979 ; Maria Halbritter,
Schulreformpolitik in der britischen Zone von 1945 bis 1949, Weinheim, Beltz Verlag, 1979 ; Beate Rosenzweig,
Erziehung zur Demokratie ? Amerikanische Besatzungs- und Schulreformpolitik in Deutschland und Japan, Stuttgart, Franz Steiner Verlag, 1998.
[17]
Wolfgang Keim,
Erziehung unter der Nazi-Diktatur, Darmstadt, Wissenschaftliche Buchgesellschaft, 1995.
[18]
Gero Lenhardt et Manfred Stock présentent un tableau démographique comparatif de l’enseignement supérieur en Allemagne de l’Est et de l’Ouest qui suggère certaines des raisons expliquant l’expansion continue de cet enseignement en Allemagne de l’Ouest et sa stagnation en Allemagne de l’Est. G. Lenhardt et M. Stock, « Hochschulentwicklung und Bürgerrechte in der BRD und der DDR »,
Kölner Zeitschrift für Sociologie und Sozialpsychologie, vol. 52, n° 3, 2000, pp. 520-540.
[19]
Heinz Bude, « Die Erinnerung der Generationen »,
Leviathan, numéro spécial 18, 1998, pp. 69-85.
[20]
Sebastian Conrad,
Auf der Suche nach der verlorenen Nation. Geschichtsschreibung in Westdeutschland und Japan, 1945-1960, Göttingen, Vandenhoeck and Ruprecht, 1999, p. 30.
[21]
D. J. Frank
et al., « What Counts as History… »,
op. cit.
[22]
Michael Erbe, « Zur Rezeption der “Annales-Historie” in der Bundesrepublik »,
Lendemains, vol. 6, 1981, pp. 68-76.
[23]
D. J. Frank
et al., « What Counts as History… »,
op. cit.
[24]
Geschichte. Lehrbuch für Klasse 8, Berlin, Verlag Volk und Wissen, 1989.
[25]
Lehrbuch für den Geschichtsunterricht. 7. Schuljahr Teil III, Berlin, Verlag Volk und Wissen, 1952.
[26]
Lehrbuch für Geschichte der 8. Klasse der Oberschule, Berlin Verlag Volk und Wissen, 1960.
[27]
Geschichte. Lehrbuch für Klasse 8, Berlin, Verlag Volk und Wissen, 1983 ;
Geschichte. Lehrbuch für Klasse 8, 1989,
op. cit.
[28]
Ici, mes résultats recoupent ceux d’autres chercheurs, bien qu’ils soient très synthétiques et n’indiquent que les éléments saillants de l’évolution. Pour une périodisation plus complète et des analyses plus détaillées, voir Karl-Ernst Jeismann et Erich Kosthorst, « Deutschlandbild und deutsche Frage in den geschichtlichen Unterrichtswerken der Deutschen Demokratischen Republik »
in W. Jacobmeyer,
Deutschlandbild…, op. cit., pp. 119-159.
[30]
Comparer à G. Lenhardt et M. Stock, « Hochschulentwicklung… »,
op. cit., pour un examen de l’évolution de l’Université est-allemande.
[31]
Hermann Weber,
Geschichte der DDR, Munich, Deutscher Taschenbuch Verlag, 1985, pp. 393-398.
[32]
Sigrid Meuschel,
Legitimation und Parteiherrschaft in der DDR, Frankfurt, Suhrkamp, 1992, p. 283.
[33]
Helmut Meier and Walter Schmidt,
Erbe und Tradition – Geschichtsdebatte in der DDR, Berlin, Akademie Verlag, 1989.
[34]
Kosaku Yoshino donne la meilleure analyse du recours à une homogénéité fictive pour les besoins d’un nationalisme culturel. Kosaku Yoshino,
Cultural Nationalism in Contemporary Japan, London, Routledge, 1992.
[35]
S. Conrad,
Auf der Suche…, op. cit., pp. 88-125.
[36]
Par exemple, les instructions de 1968 groupent les causes et les événements conduisant à la restauration avec d’autres bouleversements tels que le colonialisme occidental en Asie, la « civilisation et les lumières » (Bunmeikaika) et le progrès économique. Voir
Chûgakkô gakushû shidô yôryô [Instructions pour l’école moyenne], Tokyo, Mombushô, 1968, p. 37.
[37]
Nihon no Rekishi to Sekai [L’Histoire japonaise et le monde], Tôkyô, Shimizu Shoin, 1961, pp. 185-198.
[39]
Nihon no Rekishi to Sekai [L’Histoire japonaise et le monde], Tôkyô, Shimizu Shoin, 1990, pp. 192-209.
[40]
Atarashii Shakai. Rekishiteki Bun’ya [Nouvelle société-histoire], Tôkyô, Tôkyô Shoseki, 1981.
[41]
B. Rosenzweig,
Erziehung zur Demokratie ?…, op. cit.
[42]
« Kuni no Ayumi », projet écrit en réponse à une directive SCAP (The Supreme Commander of Allied Forces in the Pacific) de 1946. Parmi les auteurs se trouvait Ienaga Saburô, qui depuis les années soixante est en procès avec le ministère pour obtenir que soient acceptés des manuels qu’il a rédigés. Mais ce livre ne fait pas partie de mon échantillon car il a été écrit pendant l’occupation et n’a que très peu été utilisé. Toutefois, des passages de ce projet se retrouvent dans des manuels approuvés au début des années cinquante et qui font partie de mon échantillon, par exemple
Atarashii Nihonshi de Ienaga et aussi son
Chûgaku Nihonshi.
Atarashii Nihonshi [Nouvelle histoire du Japon], Tokyo, Tokyo Shoseki, 1951 ;
Chûgaku Nihonshi [Histoire pour l’école moyenne], Tokyo, Tokyô Shoseki.
[43]
Ueda, Kaoru (éd.),
Shakaika kyôikushi shiryô [Matériaux pour l’histoire de l’enseignement des sciences sociales), Tokyo, Tokyô Hôrei Shuppan, 1976.
[44]
Saburô Ienaga,
Rekishikyôiku : kyôkasho no saiban [Enseignement de l’histoire : Bataille juridique pour les manuels], Tokyo, Iwanami Shoten, 1998 ; Yoshiko Nozaki et Hiromitsu Inocuchi, « Japanese Education, Nationalism, and Ienaga Saburo’s Court Challenges »,
Bulletin of Concerned Asian Scholars, vol. 30, n° 2, 1998, pp. 37-46.
[45]
Christopher Barnard,
Nankin gyakusatsuha ‘okkota’noka : kôkôrekishikyôkasho e no gengogakuteki hihan [Le Massacre de Nankin a-t-il « eu lieu » ? Critique linguistique des manuels d’histoire du Secondaire], Tokyo, Chikuma, 1998.
[46]
S. Conrad étudie très bien ces phénomènes pour le Japon comme pour l’Allemagne de l’Ouest dans les années cinquante et soixante. Voir S. Conrad,
Auf der Suche…, op. cit.