2001
Genèses
Dossier
Les manuels d’histoire égyptiens
Genèse et imposition d’une norme
Iman Farag
L’article examine les moments significatifs dans la conception des manuels d’histoire en Égypte depuis la fin du xixe siècle. Liée aux transformations de l’éducation nationale et marquée par le contexte politique, la fabrication des manuels est tributaire d’une logique de la commande et l’intervention d’une profession historienne reconnue ne modifie en rien cet usage. À la question sur les normes d’écriture du manuel comme genre, se rajoute l’interrogation sur les manières de sa lecture.
The article takes a look at the most significant moments in the conception of history textbooks in Egypt since the end of the 19th century. Textbook production, which is linked to transformations in the national educational system and bears the imprint of the political context, takes place on order. Despite the intervention of recognised professional historians, the practice has remained unchanged. The author examines the issue of standards for textbook writing as a genre as well as the variety of ways they are read.
Le 26 juin 1944, dans l’amphithéâtre de la Société royale de géographie, est inauguré le deuxième congrès de la Ligue de l’enseignement moderne qui porte sur l’enseignement des « matières sociales ». Constituée sept ans plutôt, la Ligue avait organisé un congrès sur l’enseignement des sciences en 1942. Là, il s’agissait d’histoire, de géographie, de philosophie et quelquefois d’instruction civique. Quelques remarques à propos de ce congrès mettent en évidence les éléments sur lesquels on reviendra dans ces pages.
Au moment où les congressistes se livraient à leurs discussions savantes, ailleurs on débattait de l’identité de l’Égypte. On la disait islamique, méditerranéenne, arabe ou pharaonique. En deçà des divergences les protagonistes étaient d’accord : une identité de l’Égypte existe, qui pourrait être démontrée et qu’il faut restituer. Aussi, arabistes, Frères musulmans, partisans du lien oriental ou nostalgiques de l’Égypte ancienne s’intéressaient-ils aux manuels d’histoire. On aurait pu imaginer que les échos de ce débat parviennent jusque dans la salle du congrès, mais il n’en fut rien et ce n’est pas faute d’intérêt : certains participants se prononçaient sur la question, mais en d’autres lieux. Tel n’était pas l’objet de ce congrès placé sous le signe du consensus.
Tous les intervenants convenaient de l’importance des matières sociales et le démontraient dans leurs langages. Historiens ou géographes, les professeurs d’université évoquaient les sciences sociales face aux sciences de la nature et s’inquiétaient de l’avantage de ces dernières, au triple point de vue de la scientificité, l’objectivité et l’utilité sociale. Les pédagogues traitaient des dispositions de l’élève et de la visée éducative des matières sociales. Quant aux enseignants des écoles, ils parlaient de leur expérience, ramenée invariablement aux dernières innovations en matière de didactique. Au Congrès intervenaient ainsi divers acteurs mais en changeant d’affectation, certains protagonistes pouvaient changer de profil et la question eut trait aux conditions de professionnalisation des rédacteurs de manuels. Les pédagogues professaient à l’Institut de pédagogie (1929) et les universitaires à l’Université d’État (1925) ; tous avaient auparavant partagé les bancs de l’École normale (1885-1935), tous avaient échappé au destin d’enseignant dans les écoles, tous enfin étaient « fonctionnaires ». Ils étaient liés par une même dispute autour des compétences qu’exige le métier d’enseignant, dispute qui prenait l’allure d’un débat fondamental sur les primats respectifs du pédagogique et de la spécialité. Ces conflits n’empêchaient pas une collaboration obligée non dénuée de condescendance. Conflits et collaboration avaient pour enjeu et terrain un espace bureaucratique ; le ministère de l’Instruction, fortement organisateur des activités savantes de ses fonctionnaires et le Congrès de 1944 en est un exemple.
Dans celui-ci n’ont pas été évoqués les manuels scolaires, ne serait-ce que comme preuves à l’appui de ce qu’il fallait réformer en matière d’enseignement. Au mieux et au nombre des déplorations rituelles, venait l’idée qu’en s’imposant comme livre unique, le manuel réduisait plutôt qu’il n’induisait les désirs de savoir. Un mal nécessaire en somme, auquel les bibliothèques scolaires ne pouvaient remédier. De plus, ceux parmi les orateurs qui rédigeaient des manuels étaient présents en qualité de grands responsables et non pour des raisons liées à ce qu’on pourrait décrire comme une « fonction rédacteur ».
Autant par son imperméabilité aux débats politiques du moment, que par les appartenances institutionnelles et savantes de ses membres, qu’enfin par le silence consensuel qu’il fait peser sur les manuels d’histoire – à croire qu’ils ne posaient pas de problème particulier ou a contrario que toute évocation serait elle-même source de problèmes – le Congrès de 1944 met en scène des logiques antérieures et qui marqueront pour longtemps la fabrication des manuels d’histoire en Égypte.
Ce que montre leur histoire vers le milieu du xixe siècle, est d’abord un moment antérieur à la formalisation d’une notion de manuel. Dans les années 1880, avec la formation d’un corps de rédacteurs issus des écoles normales, le manuel se construit comme un genre produisant ses propres règles – autant celles de sa fabrication que celles de sa lecture – mais n’en disposant pas ou si peu. La mutation est tout autant celle des contenus que des mises en forme. Mises en forme « arabe » pourrait-on rajouter puisque, pour près d’une moitié de siècle, intervient la question des langues d’enseignement, liée à la colonisation britannique et aux transformations du système éducatif. L’espace dans lequel interviennent enfin les historiens produits de l’Université d’État – mais ce n’est pas la plus massive des interventions – est déjà normé ; l’histoire à des fins d’enseignement ne saurait se confondre avec l’écriture de l’histoire tout court. Les manuels qui sont quelquefois seulement « produits dérivés de la recherche historienne », apparaissent comme forme accomplie et néanmoins particulière de la vérité. Reste à comprendre ce qui en fait une forme honteuse. Une superposition de normes concourt à dépersonnaliser ces livres : à l’impératif didactique – ce que devrait être un manuel, produit impensable en dehors des avancées de la centralisation politique – s’ajoutent les règles d’une objectivation historique excluant les jugements de valeur et s’exprimant dans des écritures quasi prédéfinies.
En examinant les conditions de production des manuels comme genre, on est amené à réfléchir tout à la fois au déplacement des problèmes, des hommes et des institutions et à ce qu’induirait la logique de la commande : répétition d’une scène initiale et figures interchangeables.
Le temps des traducteurs : des livres comme les autres
Dans le système scolaire qui se met en place au
xixe siècle, le passage du « livre » au manuel n’est pas anodin, même s’il ne traduit pas une rupture. Ce système est institué par Muhammad Ali vice-roi d’Égypte (1805-1849)
[1]. Il intervient avec l’établissement des monopoles économiques, la construction d’une armée et d’une administration à visée centralisatrice. Le système scolaire est construit parallèlement à l’enseignement religieux d’al-Azhar et des écoles coraniques, mais il lui emprunte largement. Nouveau, ce système l’est parce qu’il oriente vers une finalité inédite ; une fois entré dans les écoles du vice-roi, on est attaché à son service. Il s’agissait de fournir le nombre d’éduqués suffisant aux besoins de l’administration et de l’armée et l’on reste loin d’une instruction destinée au peuple
[2]. Des écoles-casernes, les élèves ne sortent que fort peu pour visiter des familles qui ignorent tout du sort de leur progéniture. Les écoles fermées avec les crises des années 1840
[3], on ne relève aucune protestation de la part d’une population non concernée et il faut attendre les années 1860 pour une reprise
[4].
Avec l’hypothèse implicite que les savoirs locaux existants – s’il en est – ne pouvaient répondre aux demandes « modernes » de l’État, le système scolaire est amorcé par le haut et de l’extérieur ; d’abord le recours aux Européens
[5], comme experts puis comme formateurs du personnel indigène, ensuite la traduction des manuels et l’envoi de missionnaires en Europe et, avec leur retour et l’intégration progressive des éléments « égyptiens » et plus seulement turcs, la stabilisation relative des écoles. Les conditions de cette mise en place éclairent les questions pratiques et savantes que se posaient alors les promoteurs de ce système.
Des manuels et/ou des maîtres, par où commencer ? Le xixe siècle égyptien a formulé questions et réponses sur le tas. Plus ou moins durables, elles n’en sont pas moins au cœur des standardisations ultérieures des livres de science modernes. L’évidence des manuels est plus précoce s’agissant d’arts militaires ou de médecine. Évidence plus précoce également, de ce qui est considéré comme un corollaire de l’histoire : la géographie. Les frontières qui distinguent le genre sont explicites, le corpus homogène, les manuels – traduits ou rédigés – plus nombreux et le sont par ces mêmes hommes dont les propriétés sociales et savantes auraient tout autant permis de rédiger ou de traduire des manuels d’histoire. La nature du savoir est moins en cause que ce qui en précise les contours ; extension d’un empire ou plus largement fixation du territoire et de son ancienneté ? il n’est pas aisé de trancher, mais il reste que la carte mise à jour, celle du monde ou de la patrie est une préoccupation quasi concomitante avec l’artillerie ou la lutte contre les épidémies.
Traduit du français (ou de l’italien), vers l’arabe (ou le turc), sur commande personnalisée, transitant par l’imprimerie d’État – 1822 contre 1728 pour la Turquie – et bénéficiant de la plus officielle des imprimaturs, un livre d’histoire n’est pas conçu à des fins didactiques mais il est pris comme tel et se prête à de multiples usages. Un livre dont le thème est historique (Extraits du Mémorial de Sainte Hélène vers le turc, 1832) tiendra lieu de savoir, de texte pour la lecture (Biographie du prophète de l’arabe au turc, 1823), l’exercice de traduction ou l’apprentissage d’une langue. Ce travail est d’abord celui des premiers diplômés, qui au terme de la mission scolaire à l’étranger doivent fournir une traduction. Achevée pour certains durant la période de quarantaine qui marque le retour au pays. L’essentiel de ce travail est ensuite réalisé à l’École des langues, lieu d’apprentissage et bureau de traduction. L’entreprise a été largement décrite et la profusion des traces de ce qui ressemble à une « politique culturelle » – mais la part des aléas et des relations interpersonnelles est considérable – montre à quel point a pu être centrale cette entreprise.
Dans les livres d’histoire qui en sont issus, le titre d’origine a quelquefois disparu, remplacé par un titre rimé ; innovation due quelquefois aux correcteurs. Ils interviennent sur la « mise en forme arabe », le lexique et leur présence est quelquefois plus prononcée que celle des traducteurs. Il arrive que l’auteur disparaisse ; c’est exceptionnellement ou par recoupement avec d’autres sources, qu’on sait que Voltaire et Georges Bernard Depping sont les auteurs respectifs de l’Histoire de Charles XII, l’Histoire de l’empire de Russie sous Pierre le Grand et Mœurs et usages des nations pour le second. Enfin, à l’instar de ce qu’il en sera pour la rédaction des manuels, une traduction peut être une entreprise collective, la rapidité de l’exécution exigeant d’en confier les volumes à plusieurs traducteurs.
Sur une vingtaine d’années les ouvrages peu ou prou historiques se distribuent ainsi : d’une part, les biographies des grands de ce monde, notamment ceux à qui avaient affaire le sultan ottoman ou le vice-roi d’Égypte et l’édification princière s’élargit au-delà des destinataires présumés ; ainsi de
L’histoire de l’impératrice Catherine II de Russie par Jean Castera (1829, vers le turc) ou encore cette traduction du
Prince restée à l’état de manuscrit, Muhammad Ali en refusant l’impression (elle est retraduite et éditée en 1912), d’autre part et telle qu’en rendrait compte l’action de Rifa’a al-Tahtawi (1801-1873) imam de la mission en France de 1826
[6], directeur de l’École des langues et grand ordonnateur de ce mouvement, une accumulation organisée visant à « couvrir » des empires et des périodes. À une
Histoire des peuples anciens sera rajoutée ce qui y reste : l’histoire de la création et des Arabes extraite d’une chronique arabe ancienne ; aux anciens, succède une
Histoire du moyen âge que complète
l’Histoire des rois de France, accompagnée d’un « synchronisme de l’histoire mahométane », correspondances du calendrier de l’hégire à l’ère chrétienne.
Ces livres ne portent pas la mention sésame « ouvrage agréé par le ministère » et trouvent quelquefois leur chemin vers le public. Ils ne transparaissent pas clairement dans les traces institutionnelles, programmes scolaires ou notes d’examen : relever sur ces traces les absences, c’est les soumettre à une formalisation excessive. Reste que traduction et préparation à l’édition sont constitutives d’un milieu formateur et producteur. Les traducteurs étaient pour certains pleinement auteurs. C’est de là que procèdent la presse ou les biographies de lettrés. Des filiations se sont nouées entre maîtres et disciples. Au sein d’une même fonction enfin, il est difficile de départager entre intellectuel et bureaucrate. Ce sont ces hommes qui poursuivent le travail – traducteurs mais aussi rédacteurs – avec la reprise des écoles d’État. Une manière de situer ce corpus de traductions est de souligner combien lui sont redevables les manuels produits quelques années plus tard.
En 1880, les travaux d’une Commission pour les réformes de l’instruction éclairent la manière dont étaient évalués alors certains enseignements. « Ces deux branches ne figurent que pour la forme il faut l’avouer, faute de professeurs ». Le constat porte sur l’histoire et la géographie et la commission préconise la mise en place d’une « École normale centrale qui seule permettra d’organiser d’une manière sérieuse les études de ce genre
[7] ». À juger de la suite ce fut bien le cas, moins par la concrétisation d’un dessein que par des hasards et contournements. S’agissant des langues étrangères, on avait recommandé de renouveler les manuels. Quant à l’histoire-géographie, si elle déplorait l’état de ces savoirs, la Commission le caractérisait par l’absence d’enseignants. D’une part, on est loin de la négation de scientificité que des savants opposeraient à leurs prédécesseurs au nom de la spécialisation ; les membres égyptiens de la Commission étaient issus du système qu’ils décrivaient, tous ayant fait le détour par les missions en Europe, les étrangers étant Georges Vidal et Larmé respectivement directeurs de l’École de l’administration et des langues et des écoles militaires, outre Rogers, directeur du « domaine », propriété khédiviale destinée au règlement des dettes de l’Égypte
[8].
D’autre part, souligner l’absence d’enseignants plutôt que celle des manuels, désignait ce qui apparaissait comme prioritaire. Les sciences ou les mathématiques, des diplômés des écoles supérieures pouvaient les enseigner et c’est ainsi d’ailleurs, par les répétiteurs, qu’opérait la transmission. Quelques années plus tôt, la langue arabe avait eu ses maîtres et l’on ne se contentait plus de ce qu’avaient assuré jusqu’ici les hommes issus d’al-Azhar. C’est en effet avec la fondation de l’École de langue arabe (Dar al-ulum) en 1872, qu’est posée la question d’une formation spécifique aux maîtres, autrement dit aux fins uniques de la transmission. Évoquer une formation pour des maîtres en histoire-géographie, dans le cadre d’une école normale – la terminologie d’époque est française – est révélateur du statut que l’on accordait maintenant à ces savoirs.
Sans être nouveaux, ces derniers s’inscrivent d’une manière inédite dans un système éducatif fondateur de nouveaux usages sociaux des savoirs. Les causalités complexes ou rencontres d’aléas ne résident ni dans une hypothétique « évolution » ni dans l’immédiateté des réponses à une demande. Elles sont probablement à rechercher dans les biographies des fondateurs ; experts étrangers ou nouveaux lettrés, leur biographie ne couvre pas l’espace des institutions dans son intégralité et ne recoupe pas non plus la « raison d’État », même si ces hommes en sont les agents sinon inspirateurs. Cependant, à l’heure où se réunissait la Commission de 1880 mentionnée plus haut, l’occupation britannique (1882) compromettait les réformes
[9]. Confirmant l’état de fait, une circulaire de 1888 confiait l’enseignement de certaines matières aux enseignants de langues étrangères, s’entend.
Langue nationale, histoire de la patrie
La question des manuels est corollaire d’une autre, relative aux langues d’enseignement. Au milieu des années 1880 et pour près d’une quarantaine d’années, l’enseignement officiel – sans évoquer ici le monde des écoles étrangères – est marqué par une indécision qui touche notamment l’histoire-géographie. L’italien des premières années de Muhammad Ali et des premiers experts étrangers, avait disparu des écoles officielles. Le turc reculait face à la montée des « Égyptiens de souche ». Restait la compétition entre l’anglais et le français à laquelle ne mettront pas fin toutes les « ententes cordiales », les luttes pour instaurer ou restaurer l’arabe contre la langue des occupants ou l’instrumentalisation du français opposée à cette dernière. Au sein de l’administration, ces options sont représentées : des étrangers « au service de l’État égyptien », des nationaux produits du système décrit plus haut, une domination coloniale enfin, qui s’exerce à travers des structures, bureaucratiques notamment, qui lui préexistent et qu’elle renouvelle ; elle impose certes ses priorités budgétaires, son personnel et ses collaborateurs locaux, mais ne tend surtout pas à fabriquer de petits Anglais. Partagés l’étaient les Égyptiens, entre les raisons pratiques de la langue étrangère que dictait l’insertion des élites face à une présence étrangère grandissante et les raisons symboliques et non moins pratiques d’une affirmation nationale traduite en signes. Dans les cercles littéraires le débat de fin de siècle porte sur la capacité de l’arabe à véhiculer des savoirs modernes ; question que ne posaient pas les traducteurs de la première moitié du siècle, pris qu’ils étaient dans le feu de l’action. Si la langue est un enjeu de résistances quotidiennes, l’arabisation elle, procède de l’égyptianisation de l’appareil d’État par substitution de personnels – il faut distinguer la nationalité des personnes, leur(s) langue(s) et celle(s) de l’administration – et de l’investissement des élites nationales.
Les mesures administratives jurent avec les programmes et quand elles se laissent identifier – par les souvenirs de lettrés – les pratiques sont encore autre chose. Par ailleurs, si « l’histoire de la patrie » s’étale sur l’ensemble du cursus, elle est sérieusement concurrencée par celle du « monde » et il faut entendre par là les civilisations anciennes, l’Europe médiévale puis moderne. Tout en évoquant les « histoires universelles » des chroniqueurs anciens, cette constante « universaliste » qui perdure après l’arabisation des manuels, est la marque de ce qu’on pourrait désigner comme une « mondialisation coloniale des savoirs », antérieure pour ce qui est de l’Égypte à l’occupation – britannique – proprement dite.
Vers 1902, sur un programme d’histoire pour les écoles secondaires officielles, figuraient des manuels et atlas historiques français ou anglais. Manuels importés, adaptés à l’Égypte ou spécifiquement conçus pour l’Égypte et dans ce cas les rédacteurs sont des inspecteurs britanniques de l’enseignement officiel
[10]. Les mesures de 1912 relatives à l’arabisation de l’histoire-géographie dans les écoles secondaires officielles – l’Égypte en compte alors six – sont prévues pour une application sur quatre ans. Francophone puis anglophone, l’École normale arabise l’histoire-géographie en 1920. Toute mesure dans ce sens est assortie d’une recommandation pour le renforcement des « langues étrangères ».
Trois exemples permettent de visualiser ce que pouvait être à la fin du xixe siècle rédacteurs et manuels d’histoire de l’Égypte, rédigés en arabe. Ces derniers sont destinés au cycle primaire resté relativement à l’abri des querelles de langues. Ainsi de cette Histoire de l’Égypte (1887) de Sayyid Azmi enseignant d’histoire-géographie dans le primaire. Depuis 1885, il avait rédigé une dizaine de manuels dont un de géographie, avec le militaire Mahmud Fahmi, qui participe à l’insurrection des officiers entre 1880 et 1882 ; ce dernier est l’auteur de La mer tumultueuse (1890), une histoire universelle écrite durant le bannissement des officiers insurgés au Ceylan et a signé ou traduit d’autres manuels allant du cadastre aux fortifications militaires.
Un manuel inscrit au programme n’excluait pas que d’autres reçoivent l’aval du ministère. C’est le cas du Précis d’histoire générale (1890) de Yusef Manqarius enseignant à l’École libre copte, auteur d’une défense de la doctrine copte orthodoxe (1893) et par ailleurs traducteur pour al-Mu’ayyad, journal d’obédience islamique califale.
Plus paradoxal est le statut de La pulpe de l’histoire (1892) de Muhammad Ghuneim auteur d’ouvrages religieux, ainsi que d’une histoire de l’islam et des chroniqueurs musulmans nourrie de lectures orientalistes. Diplômé de l’École de langue arabe, il enseigne à al-Azhar, mais sur un récapitulatif des études historiques de cette institution, il n’est pas mentionné. Pas plus que l’histoire ne s’est jusqu’ici intéressée au statut des savoirs séculiers au sein d’al-Azhar. On dispose ainsi d’un produit répondant à une commande formelle, mais on ignore tout de ses usages.
Dans la « science historique normale » d’époque, il va de soi que l’histoire a un début et qu’elle procède d’un événement fondateur. C’est, dans un manuel britannique, la race ; elle dégénère ou prospère et c’est ainsi que s’explique l’extension de l’empire britannique pour le plus grand bien de l’humanité. Dans les manuels en arabe aussi bien que dans les écrits pour le public, c’est la création. Sur ce point les rédacteurs ne sont en rien différents des chroniqueurs anciens ou de ce qu’ont été les ajouts des traducteurs. À ces réserves près, qu’il leur faut produire un savoir standardisé ayant valeur de vérité – les anciens se permettaient quelquefois de douter – et qu’entre habitus historiographiques et emprunts, pour répondre à la commande, il leur faut « négocier » le passage à une histoire de la patrie, aux inscriptions multiples.
Inscription dans un territoire ancien ; dans un monde musulman depuis la conquête musulmane (639-642) mais par-delà, c’est toute l’histoire révélée des monothéismes qu’une histoire égyptienne reprendrait à son compte ; inscription dans le temps de la conquête ottomane de l’Égypte (1515) car si les conquérants se succèdent et se ressemblent plus au moins, il en est autrement du pouvoir califal dont relève l’Égypte jusqu’à la veille de la Première Guerre mondiale. Enfin, si l’exercice ne consiste au fond qu’à égrener le chapelet des dynasties qui ont régné sur l’Égypte depuis les origines au temps de l’écriture, marqué par des batailles, des régicides ou par la disparition du serment d’allégeance au souverain du moment dans les prêches des mosquées, il en est autrement de la dynastie de Muhammad Ali qui gouverne l’Égypte depuis 1805. Inscription universelle enfin, où il est question d’incursions dans les mondes persans, grecs ou romains, dont le territoire a pu dépendre ; laissant intacte la patrie, si on peut dire. Le procédé consiste en un aller-retour entre un pouvoir central et ce que faisaient de la province – qui n’en est pas moins pays – ses représentants locaux. En cela non plus, les rédacteurs de manuels n’ont rien à envier aux chroniqueurs. Cependant, écrivant à des fins didactiques, ils articulent strictement déroulement sur le temps et déplacement dans l’espace et les digressions que se permettaient les chroniqueurs leur sont interdits. Par ailleurs, ils rapportent mais ne jugent pas, ou peu.
Tous combinent entre plusieurs classements/périodisations de l’Histoire ; elle est révélée – par l’ensemble des Livres saints que vient clore le Coran – puis humaine : du début de la création ou du déluge à la chute de Constantinople et de cette dernière à nos jours. Ce qui quelques années plus tard apparaît comme autant de mythes, fait partie des données de l’histoire positive. Sans préjuger, ici comme ailleurs, de la croyance au mythe. L’histoire de l’Égypte est également périodicisée du point de vue religieux : en deçà de la conquête ottomane – ce pouvoir politique marque pour ainsi dire un changement d’historicité – il y a un avant et un après l’islam, en passant par le christianisme, début de la révélation faite aux habitants du territoire. Quant aux ancêtres qui n’y avaient pas eu droit, leur vie n’en était pas moins imprégnée de croyances et, comme l’écrit M. Ghuneim, « à tout prendre leur religion était bien meilleure que celles des peuples de l’époque
[11] ». Histoire dans une perspective d’exemplarité – en sera-t-il autrement par la suite ? – cela n’épuise pas la question de la fabrication.
Dans ces ouvrages le préambule est invariablement le suivant : connaître l’histoire passe par la géographie. D’où le développement sur la situation géographique médiane et médiatrice de l’Égypte, la douceur de son climat qui influence les mœurs de son peuple, son fleuve, don et fléau, et la variété de ses produits agricoles qui en a fait la terre nourricière du monde ancien. Textes agrémentés de citations coraniques (histoire de Joseph) ou de récits mythiques (les sources du Nil, les lieux magiques) où certains rédacteurs font la part entre le vrai et rationnel biblique/coranique et les fabulations des peuples anciens. Ce sont les « vertus de l’Égypte », variante parmi les histoires des pays conquis qu’écrivaient les chroniqueurs musulmans, constitutive en même temps que marquée par une tradition locale/territoriale égyptienne. Les vertus de l’Égypte d’al-Kindi (
xe siècle), celles attribuées à Ibn Zulaq (
xe siècle) ou le prologue des chroniques de Maqrizi (
xive siècle) en sont des exemples
[12]. Toute la question est alors de savoir si la reprise du même genre induit des effets différents ; des vertus de l’Égypte à l’amour de la patrie le chemin n’est pas loin.
Unifiés par le préambule, les manuels de la première heure le sont tout autant par la clôture et l’un et l’autre sont ritualisés ; épilogue du correcteur, hommages à l’auteur par ses pairs et salutations au souverain. Les manuels s’arrêtent invariablement au temps de l’écriture, là où les rédacteurs seraient d’éventuels témoins. Dans les années 1890, le souvenir du « mauvais sujet » de l’époque, Ahmad Urabi, leader de l’insurrection militaire de 1882 qui fournit prétexte à l’occupation britannique, n’est pas loin. Pendant longtemps la postérité le dépeindra sous les traits les plus négatifs. Les termes pour qualifier la colonisation ne sont pas formulés du jour au lendemain et le mot est employé sans stigmatisation particulière, pour désigner un état de fait, dépouillé de toutes les connotations ultérieures, quand on n’évoque pas pudiquement « les hôtes étrangers », brouillant les lignes entre armée d’occupation et communautés. Y. Manqarius peut ainsi décrire le soulagement voire l’allégresse des populations face à l’arrivée d’une armée britannique qui rétablirait la sécurité. D’un côté, autant par pudeur que par nationalisme, le propos n’est plus formulable quelques années plus tard ; on parlera de « l’assainissement de l’administration » par les Britanniques. De l’autre, c’est une tradition orale qui transmet et construit la mémoire des batailles, des morts et d’A. Urabi, héros vaincu par la trahison. Les rédacteurs ignorent en revanche ce que sont l’euphémisation et les procédés du jugement objectif. Peser le pour et le contre, faire la part des intentions et des retombées ou traiter de la généralité du problème – militaires et pouvoir politique – ne sont pas à l’ordre du jour. A. Urabi le misérable aura eu droit à ce qu’il méritait (le bannissement). L’historiographie aurait des manières de dire que n’avaient pas alors les rédacteurs de manuels.
Enfin, l’heure n’est pas encore à ces scansions – 1798, expédition française ou 1805, accès au pouvoir de Muhammad Ali – qui marquent les débuts de l’Égypte « moderne ». Et qui quelques années plus tard, tant dans les manuels et découpages du programme que dans les écrits des historiens, sont l’évidence même.
Que ces manuels ne figurent pas dans les travaux sur l’historiographie au
xixe siècle, est largement compréhensible ; le manuel est perçu a posteriori comme un genre d’emblée dégradé parce que fruit d’une « compilation ». Autant, sinon plus complexe que cette dernière notion, est ce que serait pour le
xixe siècle, la liste des ouvrages « historiques ». Ainsi de celle produite par Gamal Al-din Al-Shayyal en 1958
[13]. Sa liste serait comparable à celle d’Ibn al-Nadim (
xe siècle) ; géographes/voyageurs, astronomes, encyclopédistes, biographes ou encore, histoires universelles, chronologies, almanachs, poids et mesures, on retrouve là des savoirs connexes dont s’est nourrie l’historiographie classique musulmane.
D’un autre côté pourtant, la fin du
xixe siècle a ses raisons qui sont multiples ; des hommes ont commenté et fait imprimer des textes anciens restés à l’état de manuscrits, d’autres ont rédigé leurs mémoires à des fins de publication, ont écrit, en langues étrangères quelquefois, dans les revues de sociétés savantes ou publié leurs communications à des congrès orientalistes. Un Ali Mubarak décrivait l’Égypte en vingt volumes. Pour un leader nationaliste, c’était la réécriture de l’histoire de l’empire ottoman ; par ce détour Muhammad Farid s’engage dans une polémique du présent, puisqu’il s’agit d’écrire contre l’historiographie européenne et de donner à l’empire ottoman la place qu’il mérite et n’a jamais eu selon l’auteur, dans l’historiographie arabo-musulmane. Histoire comme « concept pour l’action »
[14], cela vaut-il également pour un état des lieux de l’instruction publique en Égypte ou le recueil des procès verbaux d’un comité de conservation des arts arabes ? Dresser l’inventaire d’une fouille ou traduire un guide de musée sont liés à l’émergence d’une « science » nouvelle, l’égyptologie, coupée des « savoirs » historiques et marquée par l’acquisition des techniques du déchiffrement.
Voilà des exercices différents que regroupe une même liste. Leurs auteurs écrivaient peut-être pour l’Histoire, qui leur a partiellement donné raison, du moins en les reconnaissant comme « sources ». Il n’est pas indifférent que des écrits aient circulé sous forme de rapports officiels, de séries dans un journal ou une revue scolaire et la variété des supports tout comme celle des exercices mérite réflexion. Tous ces auteurs faisaient-ils pour autant acte d’histoire ? Il y aurait autant de listes que de critères. Celle qu’on a évoquée ne comprend pas les manuels, et mêle les sources de l’histoire du
xixe siècle et son historiographie. Elle est due à A. Al-Shayyal (1911-1967), fondateur d’une histoire culturelle qui a fait peu de disciples et ouvre un chantier d’interrogations inexplorées
[15]. Elles ne renvoient pas encore à la professionnalisation du métier d’historien mais ont trait aux transformations des systèmes de savoirs.
Dans ces transformations, le système d’enseignement est décisif. Pour ce qui est des manuels, il en va de la place du support didactique, de la standardisation progressive d’un « genre » et de la qualification des rédacteurs. Combien même il s’agirait de « compilations », y compris de sources européennes, les réponses ne sont plus celles qu’avaient formulées les traducteurs.
Signe d’un nouvel intérêt, une circulaire de la médecine scolaire de 1895 définit les normes d’une page lisible par un élève à la vue moyenne. En 1896, une autre circulaire met en garde les directeurs d’écoles ; des enseignants font pression sur les élèves pour leur faire acheter tel ou tel manuel. En 1911 un comité constitué pour l’examen des manuels visait « les écarts en matière de politique, de religion ou autre » ; mais il faut croire que bien avant le passage par les commissions et du fait même de la familiarité avec les règles du jeu et des savoirs partagés, les écarts devaient être infimes.
Aux premières entreprises liées aux parcours des pionniers se sont substitués des dispositifs et des procédures. Dès le milieu des années 1880 des commissions examinaient les modalités de commande, de rémunération (en achat de droits ou d’exemplaires) ou de payement des frais d’impression. Vers 1927, on s’orientait vers un système de concours qui n’excluait pas les commandes. En 1933, est admis l’achat des droits aux rédacteurs. Le manuel unique est lié à l’unification de l’espace scolaire ; au programme du ministère correspondait un manuel, mais pouvaient en être agréés d’autres conformes à ce programme. Cela concerne notamment les écoles libres qui s’intègrent à l’enseignement officiel par les programmes, les diplômes donnant accès aux postes ou la subvention. La question du manuel unique incontournable et pourtant dommageable – « comment prouver que l’un est préférable à l’autre sans l’avoir expérimenté », comme le dit une circulaire – est récurrente.
Plus ou moins régulée, la rédaction des manuels n’en est pas moins personnalisée et dépend des entrées qu’ont les rédacteurs au ministère de l’Instruction. En 1911, le comité scientifique et technique du ministère relève que des manuels retenus par les commissions d’examen ont pour rédacteurs des membres des dites commissions. Les observateurs de ce jeu – sinon exclus de celui-ci – n’auront de cesse de le dénoncer. Du côté de l’offre – si tant est qu’on puisse la distinguer de la commande, puisque ce sont quelquefois les mêmes hommes qui tiennent les deux bouts de la chaîne – les rangs s’organisent. On dispose de peu d’éléments sur la Société pour l’écriture des ouvrages arabes constituée autour de l’École de langue arabe, mais qui s’étend à des médecins. Ou encore, la Société des diplômés du Borrow Road College, un haut lieu de la méthode Lancaster dont un des membres pourtant est diplômé de l’École normale de Melun. Orientées vers la captation des commandes, de telles entreprises, situées dans les premières années du xxe siècle éclairent cependant l’enjeu savant qu’a pu être la constitution de corpus didactiques « modernes » en langue arabe. Les sociétés ont eu une existence éphémère, mais est demeuré le fait qu’un manuel, comme naguère le travail des traducteurs, peut souffrir jusqu’à cinq rédacteurs, voire plus. Autant dire qu’il s’agit d’un ouvrage sans auteur.
Rédiger des manuels n’était pas à la portée de tout lettré et il serait faux de croire que les premiers exercices en la matière se passaient de conventions sur les compétences requises. Cependant, c’est le diplôme et ce qu’il signifie en termes de savoir reconnu qui est en question, et la rédaction des manuels se professionnalise bien avant que le mot historien ne désigne une profession. « Inspecteur » est une qualification générique pour un nouveau profil de rédacteurs. Entre formation à L’École de langue arabe ou l’École normale, mission d’étude à l’étranger quelquefois et déplacement entre le siège du ministère et ses écoles, les inspecteurs ne sont identifiables que lorsqu’ils ont pu être visibles sur d’autres scènes ; obscures, leurs carrières n’ont laissé que peu de traces. Principalement des manuels sur lesquels figurent leurs noms propres, mais dans lesquels disparaissent leurs écritures. À l’édification de normes correspondent les équipes de rédacteurs.
On en retient une, centrale dans la production des manuels d’histoire, vers 1915 et pour de nombreuses rééditions par la suite. Salim Hassan (1887-1961) est le plus célèbre. Futur pionnier de l’égyptologie, diplômé de l’École normale en 1912, c’est pour l’heure un enseignant dans le secondaire qui n’a pas encore expérimenté ni la mission en France, ni le poste de conservateur adjoint au musée des Antiquités, qu’il est un des premiers Égyptiens à occuper. Ahmad al-Sakandari (1875-1938) est tout aussi célèbre mais uniquement parmi les linguistes. Diplômé de l’École de langue arabe (1898) où il enseigne après un passage par l’enseignement dans le secondaire, participant au congrès orientaliste de Grèce en 1911, il enseignera l’arabe par la suite à l’Université et s’y fera la réputation de puriste qui lui vaut l’intégration à l’Académie de langue arabe en 1932. On connaît moins l’itinéraire de Umar al-Sakandari ; directeur d’école secondaire, en 1906, il aura fait partie des étudiants de l’École normale envoyés en Grande-Bretagne, avant l’obtention de leur diplôme. Quant à celui désigné par captain puis major Savage, c’est probablement cet inspecteur britannique qui assura l’enseignement de chimie et de physique à l’École normale !
De l’inspecteur britannique au grammairien, rédiger des manuels est peut-être la seule activité qu’avaient en commun ces hommes. L’effet de regroupement est sans doute administratif, lié à la place occupée au sein du ministère et répondrait également à la mobilisation de compétences ; l’histoire sans doute, mais elle ne peut être rédigée sans l’apport essentiel de ceux qui, pratiquant une langue étrangère, peuvent compiler à partir du français ou de l’anglais ou encore la correction stylistique – qui est quelquefois intervention sur le fonds – et grammaticale du texte. Quoiqu’il en soit du fonctionnement de ces équipes sur lequel on ne dispose d’aucun éclairage, pas plus que sur les sociabilités de ces « fonctionnaires », reste que l’agrégation des hommes et des compétences rapproche le manuel du « fait institutionnel »
[16]. Il s’impose par un accord qui dépasse ceux qui en sont les rédacteurs.
En deux volumes, une Histoire de l’Égypte jusqu’à la conquête ottomane et une Histoire de l’Égypte de la conquête ottomane à nos jours (1916) pour les écoles secondaires, par trois membres du quatuor décrit plus haut, rend compte de la standardisation à l’œuvre. Elle a trait au renouvellement tant du contenu que de l’impératif didactique. C’est la qualité exceptionnelle du produit (réédité trois quarts de siècle plus tard pour le public !) qui justifie d’en faire l’exemple privilégié des manuels produits par les inspecteurs.
Une fois n’est pas coutume, dans ce manuel sont évoqués en préambule les ouvrages utilisés. La liste correspond à ce qu’étaient les rayonnages d’une bibliothèque historique, éclairant l’accumulation et ce qu’était alors la formation des futurs historiens. Sur cette liste, les chroniqueurs anciens voisinent avec les écrits du xixe siècle, mais un tri s’est imposé – l’histoire est résolument humaine – outre leur confrontation à d’autres sources. Si l’état des savoirs subit une transformation décisive pour ce qui est de l’égyptologie, c’est toute l’historiographie qui est marquée par l’histoire politique ; une redéfinition du corpus des sources historiques est en jeu et les données de l’historiographie alimentent instantanément une histoire à fins didactiques, qui est au premier chef histoire politique. Cette dernière, l’écrivent ceux qui, dans une certaine mesure la font : experts, militaires ou hommes politiques européens, mais aussi administrateurs coloniaux – le Modern Egypt de Kromer (1902) résident britannique entre 1883 et 1907 par exemple – qui enregistrent les progrès de l’œuvre civilisatrice de la Grande-Bretagne en Égypte. On peut y ajouter orientalistes ou passionnés du patrimoine architectural constitué en tant que tel.
Si les manuels s’achèvent toujours au temps de l’écriture, le point de départ a changé. L’histoire de la création n’est pas plus à l’ordre du jour et des vertus de l’Égypte il n’est point question. On se contentera du point le plus reculé sur lequel on dispose de données positives, ce qu’on sait de l’Égypte ancienne, à travers les traces qu’il est possible de déchiffrer depuis Jean François Champollion (1821).
Dans l’entre-deux la périodisation est en transformation. « En 1798 ce Napoléon dirigea une expédition qui conquit l’Égypte et depuis, le pays est entré dans une phase qui marque le début de son histoire moderne. Les Français ne sont restés en Égypte que trois ans. Leur expédition inaugure cependant une série d’événements dans lesquels l’Europe est au premier plan et dont les effets sont ce qu’est la position politique et sociale de l’Égypte aujourd’hui
[17]. » Issue du manuel de 1916, cette citation, qui en quelque sorte accorde à trois ans d’expédition un statut équivalent à quatre siècles de pouvoir ottoman, est charnière entre deux manières de figurer l’histoire du pays. « Histoire moderne de l’Égypte », cela n’est pas encore tout à fait la formalisation qui fera de l’expédition le moment inaugural de « l’histoire de l’Égypte moderne ». L’association plus tardive entre l’événement et l’avènement de la modernité – perçue a posteriori comme une reprise indigène de l’européocentrisme, il faudra près d’un centenaire (et encore…) pour la nuancer
[18]. La toile de fond sur laquelle intervient l’expédition est dépeinte sous les traits du chaos, de la prédation et des luttes intestines et reviennent souvent les termes ténèbres, sommeil, léthargie
[19]. En contraste et synchronie avec ce qu’était la Renaissance européenne, les Ottomans seraient les ultimes responsables du « retard » du pays.
L’histoire des dynasties constitue toujours l’ossature du récit, mais elle s’est enrichie d’ajouts ; vie quotidienne, économie, mœurs et coutumes, croyances et rituels des anciens. Pour les modernes, des rubriques équivalentes reprennent les politiques publiques (travaux publics, armée, législation, justice, finances, instruction, agriculture…). Sans doute la forme et le fonds entretiennent-ils des rapports plus complexes ; la subdivision en parties, que viennent clore des chronologies – autant de pense-bêtes pour les élèves – chapitres et sections, rend évident le découpage des objets et les scansions du temps. Les procédés de l’objectivation historique changent. Des explications causales interviennent là où était livrée la sentence de l’Histoire. Ainsi des « regrettables événements connus sous le nom de révolution d’Urabi ». Le manuel s’arrête longuement sur l’esprit de révolte parmi les officiers égyptiens face à la préférence accordée à leurs collègues turcs, « état d’esprit compréhensible ». L’est moins la propagande d’A. Urabi qui rallie militaires et notables au « prétexte de sauver la patrie », entraînant l’intervention de la flotte anglaise et l’occupation. Vers 1883, « les Anglais n’avaient aucune intention de faire durer une occupation qu’ils furent contraints de prolonger pour réaliser les réformes nécessaires ». « Réformes accomplies depuis 1882 », c’est ainsi que s’achève – « à la veille du temps présent » comme le mentionne son sous-titre – le manuel.
Le siècle en son début est marqué par la constitution des premiers partis politiques
[20]. Or, publié en 1916, le manuel fait l’impasse sur une telle question. Est-ce l’effet d’une censure ou parce que de tels phénomènes ne s’intègrent pas naturellement à l’histoire officielle (histoire d’État) qui plus est à fins didactiques ? De ces phénomènes, des livres font une histoire au présent, mais « vécus » par les rédacteurs de manuels, ils ne sont pas « vus ».
Dans ce manuel, mais aussi dans d’autres, les hommages au souverain sont sobres ; les titres à rallonge ont disparu, de même que les prologues et épilogues en prose rimée et comme pour toutes les publications, les correcteurs sont invisibles. La fabrication des manuels semble ainsi tributaire de ce que devrait être une histoire « vraie », des impératifs didactiques liés aux apprenants, eux-mêmes objets de redéfinitions et des transformations dans l’ordre de l’écriture. Le tout demeure cependant dans le cadre d’une « antériorité du savoir de l’autre – colonial – sur soi
[21] ».
À ces conditions, la profession historienne n’échappe pas. La donne institutionnelle, en l’occurrence académique, justifie de ne point faire des historiens de profession les continuateurs des hommes du xixe siècle. La rupture tient moins à une épistémologie qu’elle ne tient à une consécration et les savoirs acquis par les historiens ne sont en rien différents de ceux des inspecteurs, issus qu’ils sont tous de l’École normale (Teacher’s College dans les textes anglais). École gratuite par moments, elle est de loin inférieure par le statut à ce qu’était par exemple l’École de droit. Garantissant un emploi d’enseignant, l’École normale proposait des missions d’études aux meilleurs de ses élèves. Tout comme l’École, ces missions subissent les effets de la compétition politique, successivement dirigées vers la France puis la Grande-Bretagne. En outre et sans que cela n’entraîne de changement dans la définition professionnelle des intéressés, à partir de 1915, les missions qui jusqu’ici prenaient la direction des écoles normales (Meulin, Versailles, Borrow Road College, Reading College) s’orientent vers les universités européennes. Ils en reviennent toujours enseignants. Pour qu’ils en reviennent historiens, il fallait l’Université d’État.
Depuis 1908 existait en Égypte une institution fondée par des particuliers, parrainée par le prince héritier, sous le nom d’Université égyptienne. On y donnait cours et conférences en « humanités », on y délivrait des doctorats « maison », on envoyait des missionnaires à l’étranger, mais ses diplômes n’étant pas reconnus, cette « Université » ne donnait pas accès aux emplois de la fonction publique. C’est d’ailleurs ainsi qu’elle se voulait, lieu de haute culture universelle pour dilettantes face aux Écoles supérieures productrices de fonctionnaires. Et reprise en un sens du modèle culturel d’al-Azhar. En 1917 commencent les tractations entre le gouvernement et les responsables de l’institution, donnant naissance en 1925 à l’Université d’État Fou’ad premier
[22]. Rebaptisées facultés, les Écoles supérieures officielles sont progressivement intégrées à l’Université d’État. La profession académique ne pouvait être conçue que dans ce cadre. C’est avec la fixation de ses standards qu’elle se distingue, au plus loin des enseignants des écoles. Désormais toutes les études à l’étranger ne se valent pas, un vague diplôme n’est pas un doctorat, pas plus qu’un doctorat d’université, fût-ce celui de la Sorbonne, ne peut rivaliser avec un doctorat d’État. Dans les départements d’histoire et de géographie la direction détenue par les étrangers passe aux mains des Égyptiens : non sans conflits quelquefois, mais également dans une simple logique de succession. Ce sont les normaliens passés par l’Europe qui assurent cette transition. La profession académique, historiens compris, se construit en même temps qu’elle se nationalise.
Shafiq Ghorbal (1894-1961) - École normale, 1915
Bourse d’études : Bachelor of Arts, Histoire, Liverpool, 1919 – Master of Arts, Histoire, Londres, 1924, « The Beginnings of the Egyptian Question and the Rise of Mehemet Ali ». À Londres, il rencontre Arnold Toynbee.
Postes : enseignant à l’École normale, professeur assistant (1929-1936) professeur à l’Université ; vice-doyen, doyen de la faculté des lettres (1940) ; directeur adjoint, conseiller, vice-ministre de l’Instruction (1948), des Affaires sociales ; à sa retraite, il rejoint l’Institut des études arabes.
Autres : vice-président (1945) président (1956) de La Société égyptienne d’études historiques ; Prix d’État (1960) ; Académie de langue arabe (1957-1961).
Principaux ouvrages : Muhammad Ali le grand, Le Caire, Imprimerie al-halabi, 1944 ; Le Caire, Éditions al-hilal, 1986 : La Genèse de l’Égypte, Le Caire, Librairie al-nahda, 1957 (causeries en anglais à radio Le Caire en 1956, traduit en arabe par Muhammad Rif’at) ; Histoire des négociations égypto-britanniques 1882-1936, vol. 1, Le Caire, Librairie al-nahda, 1952.
Manuels : avec G. Edgard, Histoire du monde ancien, pour la première année du secondaire, Le Caire, Imprimerie al-haditha, 1923 ; sous sa direction, Ibrahim Numeiri et al., L’Égypte dans les temps anciens, Le Caire, Imprimerie nationale, 1940.
Muhammad Rif’at (1889-1975) - École normale, 1911
Bourse d’études : Bachelor of Arts, Histoire, 1915, Master of Arts, Histoire, Liverpool, 1916, « Egypt under Muhammad Ali ».
Postes : enseignant dans le secondaire, à l’École normale, à l’Université ; inspecteur général de l’Instruction féminine ; ministre de l’Instruction (mars-juillet 1952) ; enseigne l’histoire aux départements de journalisme et de sciences politiques de l’Université, directeur des recherches à l’Institut des études arabes.
Autres : Académie de langue arabe (1967-1975).
Principaux ouvrages : The Awakening of Modern Egypt, Longmans Green & Co, 1947 ; Histoire politique de l’Égypte dans les temps modernes, Le Caire, Imprimerie al-sha’b, 1921.
Manuels : Histoire politique de l’Égypte dans les temps modernes, Le Caire, Imprimerie nationale, 1932 ; Histoire politique de l’Égypte dans les temps modernes, avec une introduction sur l’État de l’empire ottoman et de quelques états européens, Le Caire, Imprimerie nationale, 1939 ; Atlas historique, Imprimerie al-ma’arif, Le Caire, 1939 ; avec Muhammad Hassuna, Aspects de l’histoire médiévale pour la deuxième année secondaire, Le Caire, Imprimerie Misr, 1925 ; avec M. Hassuna, Aspects de l’histoire de l’Europe moderne, Imprimerie rahmaniyya, Le Caire, Éditions al-ma’arif, 1926 ; avec M. Hassuna, Histoire de l’islam et de l’Égypte musulmane pour la troisième année préparatoire, 1956 ; avec Abdal-Aziz Al-Bishri, Instruction publique pour les écoles secondaires, Le Caire, Imprimerie dar al-kutub, 1940.
Muhammad Sabri, « le Sorbonnard » (1890-1978) - Études secondaires, 1913
Études : à ses frais. Licence de lettres françaises, Sorbonne, 1919 ; doctorat ès Lettres, 1924. Thèse principale, « La Genèse de l’esprit national égyptien (1863-1882) », thèse secondaire, « Défense de Urabi face à ses juges ». À Paris, il est proche de la « délégation » égyptienne qui négocie l’indépendance en 1919.
Postes : enseignant à l’École normale (1924), à l’Université (1925), à l’École de langue arabe (1927) ; directeur de la Mission égyptienne à Genève (1934-1937) ; des Éditions égyptiennes (1938) ; vice-directeur de la Bibliothèque nationale ; suite au rejet de sa promotion, il intente un procès à l’État et démissionne ; directeur de l’Institut des archives de l’université (1951) ; est renvoyé de l’Université lors des purges de 1952.
Principaux ouvrages : en français : La révolution égyptienne, d’après des documents authentiques et des photographies prises au cours de la révolution, Lettre-préface d’Alphonse Aulard, Paris, Vrin, 1919 ; La question d’Égypte, depuis Bonaparte jusqu’à la Révolution de 1919, Siège de l’association égyptienne de Paris, Paris, 1920 ; L’empire égyptien sous Mohamed Ali et la question d’orient, (1811-1849), Égypte, Arabie, Soudan, Morée, Crète, Syrie, Palestine, Histoire diplomatique d’après des sources privées et des documents inédits recueillis aux archives du Caire, de Paris, de Londres et de Vienne, Paris, Librairie orientaliste Paul Geuthner, 1930.
En arabe : Histoire du mouvement indépendantiste en Italie, Le Caire, Imprimerie Rahmaniyya, 1922 ; L’Égypte dans l’est de l’Afrique, Le Caire, Imprimerie Khanji, 1939 ; La Révolution française et Napoléon, Le Caire, Éditions dar al-kutub, 1937. Nombreuses anthologies de poésie arabe et essais.
Manuels : Histoire des temps modernes l’Égypte de Muhammad Ali à nos jours, Le Caire, Imprimerie Misr, 1926 ; Histoire des temps modernes Égypte, États-Unis, colonisation européenne, Le Caire, Imprimerie dar al-kutub, 1927.
L’encadré résume trois parcours d’historiens rédacteurs de manuels. Cela n’exclut pas les inspecteurs et « nouveaux inspecteurs ». L’École normale fermée, il s’en produit dans les départements d’histoire. Ils sont cette majorité qui après les études universitaires, devra passer par une formation complémentaire à l’Institut de pédagogie (1929) pour accéder aux postes d’enseignants (les seuls en vue pour des diplômés en histoire) puis à ceux d’inspecteurs. Historiens de formation, le sont-ils de profession ? A posteriori « historien », cela vaut pour les profils à dominante académique – thèse, enseignement universitaire, ouvrages – ou plus exactement perçus comme tels ; les fondateurs de « l’école historique égyptienne » ont pu se déplacer entre ministère et université, alors qu’aussi illustre qu’ait pu être leur carrière administrative, tous les inspecteurs n’avaient pas un profil académique. En termes de rédaction de manuels, ce sont eux pourtant les plus prolixes.
Si les trois parcours ne rendent pas justice aux égyptologues et spécialistes d’autres périodes, c’est que l’histoire moderne bénéficie de visibilité politique. Pour une monarchie en mal de légitimité, le passé de la dynastie et donc, la part histoire moderne du cursus est un enjeu de taille. En 1927, L’histoire de l’Égypte sous Ismaïl, (1863-1879) par l’historien amateur Elias Al-Ayoubi, remporte le concours organisé par l’Institut d’Égypte sous les auspices royaux. L’ouvrage édifiant et grand public, correspondant aux efforts de légitimation par l’histoire de la monarchie, est gracieusement distribué aux écoles.
Ces parcours appellent quelques remarques. À considérer les sujets de thèse, on constate combien « la question égyptienne » est centrale, traités et négociations à défaut de batailles
[23]. Sur le modèle de la « question d’Orient », c’est un terrain de connivences avec les maîtres étrangers. Rivalités européennes autour de l’Égypte, expansion à partir de cette dernière vers des régions de l’empire ottoman ou vers l’Afrique, colonisation britannique depuis 1882, le fait est qu’écriture coloniale et écriture nationale sont deux réponses plus ou moins inversées à une même « question égyptienne », formulée dans les capitales européennes bien avant qu’elle ne le soit au Caire, pour motif de « sentiment national »
[24].
Connivence à base de malentendu, sur la « révolution égyptienne de 1919 fille de 1789 », et de courte durée entre Muhammad Sabri et Alphonse Aulard qui aurait refusé de préfacer la suite des ouvrages du premier
[25]. Comme nombre d’étudiants égyptiens à Paris, M. Sabri prend fait et cause pour le soulèvement national de 1919 et s’implique dans les activités de la « délégation » égyptienne qui tentait de négocier d’indépendance
[26]. La connivence rétrospective entre Chafiq Ghorbal et Arnold Toynbee s’achève de manière pathétique, puisque ce dernier, connu par ses positions anti-israéliennes, mais aussi par ses écrits sur l’Égypte ancienne, visite l’Égypte, en 1961, pour la commémoration de Ch. Ghorbal, décédé la même année. Des liens présumés « maître/disciple » et au-delà du marquage symbolique, avoir eu tel maître étranger compte, tout reste cependant à comprendre.
Entre la production savante des historiens et les manuels qu’ils rédigent, quels rapports ? D’une part, ces derniers sont une reprise et subissent la « mise à jour » pratiquée par des générations de rédacteurs. En aval, couvrir les derniers événements est peut-être la courtoisie de l’histoire dynastique à l’égard du souverain. En amont, pour adapter les manuels au découpage du programme mais aussi pour « donner le ton » à toute histoire de l’Égypte moderne, l’inévitable chapitre inaugural sur « la stagnation ottomane comparée aux progrès de l’Europe ». Cependant, les ajouts ou élaborations qu’on peut suivre d’une réédition à l’autre, c’est aussi ce que l’on connaît mieux maintenant ou qui rétrospectivement acquiert une nouvelle importance ; les grands hommes du xixe siècle, ou le canal de Suez.
Dans ces remises en forme transparaissent quelquefois les normes académiques de la première mouture, qui éclairent d’autant mieux celles du manuel. Ainsi de l’Histoire de l’Égypte moderne de Muhammad Ali à nos jours, de M. Sabri qui recoupe sa thèse d’État. Suivant l’usage, ce manuel est repris, enrichi, qui deviendra – adaptation du corpus au cursus oblige – une Histoire moderne. Égypte, États-Unis. Colonisation européenne. Il se distingue par un chapitre sur « Les sources principales de l’histoire moderne de l’Égypte ». Usage exceptionnel d’autant qu’aux sources officielles (archives diplomatiques) s’ajoutent la presse et les biographies, le tout trilingue. Complètent l’arsenal les notes de bas de page et le recours intensif à la citation ; en quatrième de couverture enfin une publicité pour les ouvrages de l’auteur en histoire et en poésie, toutes choses rares dans les manuels. C’est dans les manuels de M. Sabri qu’A. Urabi est présenté comme le leader d’une « révolution et non une révolte ». Avec nettement moins d’emphase cependant que dans ses brûlots anti-britanniques en français des années 1920, et rien dans son manuel ne rappelle le poète qu’il est.
L’histoire politique de l’Égypte dans les temps modernes, de Muhammad Rif’at est à l’origine son MA, qui d’année en année sera « adapté au programme ». Dans une première version, l’arsenal académique est repris tel quel : bibliographie, notes – ce que signifie pour un lecteur égyptien « Thiers à Guizot » ? – lexique et annexes. Le travail se veut « scientifique, selon les critères des universités européennes et pour que la mentalité égyptienne conçoive un ouvrage sur la question, se référant, non aux auteurs européens mais directement aux sources qu’ils citent
[27] ». L’effet n’a pas raté puisqu’une édition ultérieure relate l’accueil par la presse : « enfin de la science historique » ! Un quart de siècle plus tard, en 1947, le même matériau remanié fournit un ouvrage en anglais, écrit d’un trait. Inspiré aux dires de l’auteur par la bataille d’Alamein, « ce moment où Égyptiens et Anglais vibraient à l’unisson »
[28]. M. Rif’at donnait alors une série de conférences à L’
Anglo-Egyptian Union du Caire, un lieu plutôt mal vu par une opinion qui n’était pas systématiquement gagnée aux Alliés.
« Faire science, c’est faire autorité » (ou l’inverse). C’est leur distinction que les historiens font prévaloir en intégrant à leurs manuels les « sources de première main » qui ne sont pas de la « compilation ».
Par ailleurs, si les historiens se distinguent par une spécialisation, tous les manuels qu’ils rédigent ne se limitent pas à leur « période » ; façon de dire que cet exercice n’exige pas la plus haute compétence historienne (?) Ou qu’inversement, on pouvait d’autant mieux rédiger un manuel sur le Moyen Âge qu’on avait fait des recherches (ou des études ?) en histoire moderne (?) C’est le cas de Ch. Ghorbal. Simple enseignant, son premier manuel rédigé avec un inspecteur britannique porte sur les civilisations anciennes ; par la suite le professeur supervise des équipes de rédacteurs, toutes périodes confondues, mais des manuels, il en rédige peu. De par ses responsabilités au ministère cependant, le fondateur de la profession historienne intervient dans les commandes et la division du travail entre les « rédacteurs de base » que sont les inspecteurs. Les familiers des travaux de Ch. Ghorbal savent combien « personnelle » était son écriture, d’aucuns la jugeant « littéraire ». Il n’en transparaît rien dans ses écrits didactiques.
Dans les souvenirs de lettrés qui ont compulsé les mêmes manuels dans les années 1930, revient souvent une Histoire de l’Europe au xixe siècle par deux inspecteurs ; que ce manuel qui ne traite pas de l’Égypte, soit identifié comme ce qui a « éveillé le sens de la nation et de la révolution » chez de jeunes étudiants, ne tient pas au fait qu’il s’agirait de notions « exogènes » ; à consulter l’ouvrage, cela aurait trait à l’iconographie, à une écriture romanesque que n’avaient pas les manuels et à l’élucidation de questions que rédacteurs et lecteurs des manuels égyptiens se posaient certes, mais ailleurs que sur les pages de manuels.
Il est enfin question de la surface qu’acquièrent certains historiens. Ch. Ghorbal, doyen de la profession pourrait l’être au titre de la fondation de la Société des études historiques, du travail organisé de dépouillement et de traduction des archives qu’il fait faire par ses étudiants au moment où la profession nationale naissante est concurrencée par des historiens étrangers commandités par la monarchie. Ou encore par le nombre de disciples qui se réclament du maître, sans que l’on sache là aussi ce qu’a pu être sa marque. Il n’en passe pas moins pour un « ami du palais et des Anglais ». De M. Rif’at, ce que la postérité retient est uniquement une carrière politique. Quant à M. Sabri le « Sorbonnard », la marginalité, sinon l’originalité, le pari de la publication en français, la thèse d’État qu’il a de la peine à valoriser alors que d’autres exhibent de vagues doctorats d’université, le surnom devenu sobriquet, la difficile insertion d’un Sabri présenté comme acariâtre, en procès avec l’État, renvoyé de la Société des études historiques, le tout éclaire le parcours d’un « littéraire oublié des littéraires, historien négligé parmi les historiens » selon la formule convenue. C’est rétrospectivement, pour la « ferveur nationaliste » qu’il était un des rares historiens de son temps à exprimer, que M. Sabri reçoit une reconnaissance posthume. L’élève d’A. Aulard aurait été le premier à qualifier de révolution (mais en français) le soulèvement de 1919. D’ailleurs, le peu de manuels qu’il rédige et leur brève carrière contraste avec celle autrement plus longue de la plupart des manuels. Il n’est « au programme » qu’en 1927 et 1928.
À l’exception des mises en formes évoquées, l’intervention des historiens dans l’espace des manuels ne perturbe que fort peu les usages établis. Qu’en est-il de ces usages ? Un témoignage interne dans une situation exceptionnelle permet d’en juger. La situation est celle toute concrète des Officiers libres qui en prenant le pouvoir le 23 juillet 1952 et en mettant fin à la monarchie, se retrouvent avec des manuels « d’ancien régime », qui portent la photographie du monarque déchu. Le témoin n’est pas moins exceptionnel : après les études d’histoire à l’Université, voire un Master sur l’histoire de l’imprimerie, puis le passage réglementaire par l’Institut de pédagogie, Abul-Futuh Radwan décide, non de se laisser porter par une carrière d’inspecteur, mais de se convertir aux sciences de l’éducation. Il appartient à ces pédagogues qui au début des années 1950, s’orientent vers les États-Unis et y soutiennent leur doctorat
[29]. Si bien que proche du ministre de l’Instruction nommé par les Officiers libres, A.-F. Radwan est plus qu’aux premières loges quand il s’agit de rédiger de nouveaux manuels. L’enjeu est clairement d’inscrire la Révolution dans le cours de l’histoire égyptienne.
Des commissions sont constituées dont les propositions sont rejetées, et la tâche confiée à une « nouvelle équipe restreinte en phase avec les nouvelles orientations ». Ce que vit A.-F. Rdawan, qui depuis est un des rédacteurs de manuels les plus prolixes, est certes une situation exceptionnelle où il s’agit de légitimer/délégitimer dans l’urgence. Ce qu’il décrit en toute transparence n’est pas loin d’éclairer a posteriori ce qu’aura été le mode d’action depuis plus d’un siècle. Priorité est donnée à l’Égypte depuis Muhammad Ali – « c’est cette période qui a subi le plus de falsifications » – et quatre mois accordés à quatre rédacteurs novices. Le résultat est « un produit neuf en tous points [.…]. C’est l’orientation populaire de la révolution qui fait prendre conscience aux auteurs de choses que les prédécesseurs ne voyaient pas par le passé
[30] ». Priorité en fait à la réécriture d’un passé que l’on voudrait bel et bien achevé. « Muhammad Ali bâtisseur de l’Égypte moderne », deviendra « L’affirmation de la conscience nationale et le rôle du peuple dans l’avènement de Muhammad Ali au pouvoir » et ainsi de suite.
Autrement dit encore, cette révision de cent cinquante ans d’histoire laisse intactes rubriques et scansions ; à ce prix, et sous réserves de remaniements, les « matériaux des rédacteurs » d’ancien régime pouvaient encore servir. La deuxième moitié du xxe siècle verra de semblables opérations et l’histoire au présent des manuels est révision de la période nasserienne. À cette réserve près que c’est toujours d’une même légitimité, celle de 1952, que se réclament les dirigeants.
Le procédé décrit par A.-F. Radwan montre ce qui advient, simple et complexe, quand les rédacteurs répondent à la commande. Ou l’anticipent. Plus généralement quand les hommes sont pris – contrainte ou adhésion ? – dans le filet des institutions.
[1]
Officier de l’armée turque, il commence son ascension avec l’Expédition française (1879-1801). En 1805, la Sublime Porte le désigne vice-roi de la province d’Égypte. Lui-même et ses successeurs s’engagent dans une autonomisation, par rapport à l’empire soumise, à de nombreux aléas. En 1914, le protectorat britannique met fin au rattachement de l’Égypte à l’empire alors que la dynastie de Muhammad Ali règne jusqu’à la prise du pouvoir par les Officiers libres en 1952.
[2]
Voir le rapprochement avec les écoles palatines, Ghislaine Alleaume, « La naissance du fonctionnaire »,
Peuples Méditerranéens, « Égypte-Recompositions », n° 41-42, octobre 1987-mars 1988.
[3]
Suite à l’expansion de l’armée de Muhammad Ali dans la province syrienne, en 1840, la Convention de Londres lui impose des sanctions tout en reconnaissant à sa famille la succession au gouvernement de l’Égypte.
[4]
Tout en préparant le terrain à l’ingérence étrangère par la multiplication des emprunts, le règne d’Ismaïl (1869-1879) déposé par le sultan sous les pressions européennes, voit la reprise d’institutions éducatives et culturelles, outre un Conseil des députés (1866). Attribuées par l’historiographie classique aux volontés du khédive, ces innovations sont également l’expression de nouveaux modes d’investissement des élites nationales.
[5]
Ainsi de la mission saint-simonienne en 1833. Certains de ses membres occupent par la suite des postes clés dans la direction des écoles supérieures d’État.
[6]
Voir son voyage en France, Anwar Louca (présentation et traduction),
L’Or de Paris, Paris, Sindbad, 1988.
[7]
Rapport de la commission pour les réformes dans l’organisation de l’instruction publique,
Recueil des documents officiels du 1e au 30 mai 1881, Le Caire, 1881, p. 231 (en français).
[8]
En 1876, suite à la multiplication des emprunts à l’étranger est mise en place une Caisse de la dette publique, un double contrôle franco-britannique (jusqu’en 1883). Un Français et un Anglais font partie du cabinet de 1878.Voir David Landes,
Banquiers et Pachas, finance internationale et impérialisme économique en Égypte, Paris, Albin Michel, 1993.
[9]
Prenant prétexte des « désordres » attribués aux militaires dirigés par Ahmad Urabi, en 1882 les Anglais occupent l’Égypte.
[10]
Respectivement, Edward Freeman,
Historical Course for Schools, London, Macmillan & Co, 1891, (1
re éd. 1872) ; V. A. Renouf,
Outlines of General History; adapted for Egypt by lbart Smith, London, Macmillan & Co, 1910 ; M. M’Dougall,
Landmarks of European History, London, Blackie & son, 1905.
[11]
Muhammad Ghuneim,
La pulpe de l’histoire, Le Caire, Imprimerie husayniyya, 1892, 2 vol. pp. 19-20.
[12]
Voir Franz Rosenthal,
A History of Muslim Historiography, Brill, Leiden, 1968.
[13]
Gamal Al-din Al-Shayyal,
A History of Egyptian Historiography in the Nineteenth Century, Université d’Alexandrie, 1961, (1
re éd. en arabe, 1958).
[14]
Reinhart Koselleck,
Le futur présent. Contribution à la sémantique des temps historiques, Paris, EHESS, 1990.
[15]
Ignorées par Jack Crabbs,
The Writing of History in Nineteenth-Century Egypt, Wayne State University Press, Detroit, 1984.
[16]
Dans le sens de Jhon Searle,
La construction de la réalité sociale, Paris, Gallimard, 1998, pp. 49-81.
[17]
Ahmad Al-Sakandari
et al., Histoire de l’Égypte de la conquête ottomane à la veille du temps présent, Le Caire, Éd. Madboudi, 1996 (1
re éd. 1916, Imprimerie al-ma’arif), p. 87.
[18]
Voir
Égypte monde arabe, « L’Expédition d’Égypte vue d’Égypte », n° 1, CEDEJ/Complexe, 1999.
[19]
Vision que conteste Peter Gran,
The Islamic Roots of Capitalism, Egypt 1760-1840, University of Texas Press, Austin & London, 1979.
[20]
Parti Watani et Parti al-umma sont tous deux constitués autour de journaux. Au début du siècle la floraison de la presse, des cercles littéraires et politiques pointe sur la constitution d’un nouvel espace public.
[21]
Voir Alain Roussillon,
Réforme sociale et identité. Essai sur l’émergence de l’intellectuel et du champ politique modernes en Egypte, Éd. Le Fennec, Casablanca, 1998.
[22]
Voir Donald Reid,
Cairo University and the Making of Modern Egypt, Le Caire, AUC Press, 1991.
[23]
Ce sont ces moments où les gouvernants de l’Égypte sont en confrontation avec les puissances européennes directement ou par les effets du démantèlement de l’empire ottoman. C’est aussi la négociation avec la Grande-Bretagne ; une déclaration britannique unilatérale proclame en 1922, l’indépendance de l’Égypte sous des réserves ; de ce moment date la promulgation de la Constitution de 1923 comme attribut de l’État relativement souverain ; en 1936 un traité égypto-britannique contesté par une part de la classe politique ; l’indépendance est en négociations permanentes jusqu’aux accords de 1954 qui mettent fin aux dernières formes de présence militaire britannique dans la zone du canal de Suez. On peut comprendre la centralité de l’histoire politique et la centration de celle-ci sur les archives diplomatiques.
[24]
« Si c’est en Égypte qu’est né le premier mouvement nationaliste du monde islamique […] c’est parce que Muhammad Ali se trouvait sur les chemins essentiels de l’occidentalisation ». Sur le nationalisme comme résultat fortuit de la conquête occidentale, Éric Hobsbawm,
L’ère des révolutions, Bruxelles, Éd. Complexes, 1988, p. 390.
[25]
L’historien de la Révolution française écrit : « Je vois avec plaisir que même quand vous vous faites l’avocat de votre chère patrie […] vous n’oubliez pas les leçons de la méthode historique que vous avez emportées de la Sorbonne[…]. Vous vous êtes documenté avec soin et vous n’avez rien affirmé que sur pièce. Votre récit nous touche […] non seulement par une éloquence de qualité, mais par un air et comme une odeur de vérité ». Muhammad Sabri,
La révolution égyptienne, d’après des documents authentiques et des photographies prises au cours de la révolution, Lettre-préface de Alphonse Aulard, Paris, Vrin, 1919, p. V.
[26]
Constituée par un mouvement de procurations, la « délégation » tente de négocier en vain l’indépendance de l’Égypte à la fin de la Première Guerre mondiale. En 1919, un soulèvement national embrase le pays et la délégation (Wafd) deviendra le parti politique de la majorité. Et paradoxalement, celui qui aura également le moins gouverné. Tous les éléments d’une règle du jeu libéral sont en place mais peu respectés.
[27]
Muhammad Rif’at,
Histoire politique de l’Égypte dans les temps modernes, Le Caire, Imprimerie al-sha’b, 1921 (introduction).
[28]
M. Rif’at,
The Awakening of Modern Egypt, Longmans Green & Co, 1947.
[29]
Avec le relais que représente L’université américaine du Caire (1919), mais plus largement de nouveaux intérêts de la part des États-Unis pour l’Égypte, une américanisation de la pédagogie est visible tant dans les publications et les traductions que l’envoi des missionnaires.
[30]
Abul-Futuh Radwan, « L’enseignement de l’histoire en Égypte », chapitre introductif à Henry Johnson,
L’enseignement de l’histoire, traduit de l’anglais et présenté par A. Radwan, Le Caire, Dar al-nahda/ N.Y. Franklin, 1965, pp. 158-164.