Genèses
Belin

I.S.B.N.2701129154
176 pages

p. 50 à 75
doi: en cours

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Dossier

no44 2001/3

2001 Genèses Dossier

Les manuels scolaires et la fabrication d’une histoire politique

L’exemple de la IVe République

Brigitte Gaïti
L’article se propose de suivre les processus de fabrication d’une histoire politique de la France de l’après 1940 à partir d’un terrain singulier : celui des manuels scolaires de Terminale publiés depuis 1983. Nous interrogerons d’abord la conjoncture dans laquelle se comprend l’introduction de l’histoire du temps présent dans les lycées, avant de dégager les modes de production et d’organisation d’un récit scolaire stabilisé de l’histoire politique de la IVe République. L’étude vise à questionner les possibilités de reconstruire des hypothèses de recherche sur la période contemporaine à la faveur de l’intérêt élargi qu’elle suscite désormais, à la faveur également des recompositions et de nouvelles alliances disciplinaires engagées par des historiens du temps présent moins perméables à la demande sociale. Quelles que soient les contraintes pédagogiques et scolaires propres aux manuels, l’enjeu reste celui d’une réouverture globale des cadres interprétatifs disponibles. The article takes the reader through the process of producing political history in France after 1940 viewed from an unusual angle, namely, the history textbooks published since 1983 for students in “Terminale”, the final year of the lycée. First, the author looks at the context in which contemporary history in the lycée must be understood. The article then goes on to discuss the methods of producing and organising a stabilised narration of the political history of the 4th Republic for high school-age students. The study is aimed at questioning the possibilities for constructing new research hypotheses regarding the contemporary period in view of wider interest today and a reshuffling and development of interdisciplinary alliances developed by historians of the contemporary period who are more impervious to social demands. Whatever the teaching and academic constraints proper to textbooks may be, the challenge is still to open up the scope of available interpretation.
Depuis la fin des années soixante-dix, les manuels scolaires ont été construits en objets et en sources de la recherche en sciences sociales, qu’il s’agisse d’y interroger les façons d’écrire l’histoire, d’y mettre au jour la trame d’une histoire officielle, mythologique [1], aux accents nationalistes prononcés [2], ou d’y lire une trace des dispositifs politico-éducatifs de formation citoyenne et des conflits politico-savants qui leur sont associés [3]. Or, en même temps qu’émergeait cette réflexion sur les manuels scolaires d’histoire, leur définition sociale, politique et disciplinaire était profondément transformée, les constituant moins en ces dérivés d’une histoire scientifique déjà produite qu’ils sont censés être, qu’en enjeux contemporains d’une histoire plus incertaine, davantage débattue, toujours à (ré)écrire. La redéfinition des contenus scolaires ne se lit jamais autant que dans le cas de l’histoire du temps présent, mise depuis la rentrée 1983 au programme des classes de Terminale dite classique. Nous centrerons l’analyse sur l’écriture de l’histoire politique de la France depuis 1940.
Cette histoire-là s’est écrite sous surveillance : associations d’anciens combattants et déportés luttant pour conserver la Seconde Guerre mondiale au programme des Terminales, groupements d’extrême droite décidés à débusquer le marxisme rampant prêté à certains manuels, intellectuels et militants s’inquiétant de la reproduction scolaire de tabous sur la guerre d’Algérie ou sur Vichy, députés et sénateurs accusant les ministres de l’Éducation de brader l’histoire nationale. On n’en finirait pas de relever depuis une vingtaine d’années les conflits ouverts autour de l’enseignement de l’histoire au lycée, qui font du manuel scolaire un livre offert d’emblée au débat public et de la période de la guerre et de l’après-guerre un des enjeux brûlants de ce débat. Histoire sous surveillance donc, elle s’est également écrite dans l’urgence et le manque de travaux de recherches disponibles sur la période. Rappelons, nous y reviendrons, qu’en 1982-1983, l’histoire contemporaine reste une jeune discipline scientifique, engagée dans un processus d’institutionnalisation à l’université – université de Paris X et l’Institut d’études politiques (IEP) de Paris, essentiellement – et au CNRS, au sein de l’Institut d’histoire du temps présent (IHTP) créé en 1978.
Pour suivre ces processus de fabrication d’une histoire politique, nous interrogerons d’abord la conjoncture dans laquelle se comprennent l’introduction de l’histoire du temps présent dans les lycées et l’écriture des manuels scolaires encadrant ce nouveau programme, avant de dégager les modes de production et d’organisation d’un récit scolaire stabilisé, qui fait l’accord le plus large, de l’histoire politique de la IVe République [4] et de son mode d’intégration des épisodes plus controversés de la guerre d’Algérie.
 
Les manuels scolaires et l’histoire du temps présent : histoire d’un problème
 
 
C’est dans le milieu des enseignants du secondaire que l’inscription du temps présent au programme d’histoire a émergé. On trouve les premières traces de cette réclamation dans la revue de l’Association des professeurs d’histoire et de géographie (APHG) à la fin des années 1970 ; dans le numéro d’Historiens & Géographes de septembre-octobre 1978, Jean Peyrot, président de l’APHG, dénonce dans son éditorial ce « trou historique des trente dernières années » : « inadmissible » [5], juge-t-il. Cet appel à l’enseignement de l’histoire contemporaine au lycée se comprend dans une conjoncture difficile pour les enseignants d’histoire et de géographie qui viennent alors tout juste d’échapper à la mise en option de leur matière en classe de Terminale. Les dirigeants des organisations d’enseignants restent sur la défensive comme l’indiquent leurs initiatives de l’époque : pétitions, multiplication des contacts avec les organisations syndicales, avec les personnalités politiques, convocation à des États généraux de la discipline.
D’une revendication professionnelle à une mission civique
Le débat sur la place de l’histoire à l’école va se réactiver autour d’enjeux construits dans d’autres secteurs sociaux, à la faveur de polémiques centrées sur la Seconde Guerre mondiale. À la fin des années 1970, le débat sur le négationnisme, la publication de déclarations de Louis Darquier de Pellepoix, la diffusion d’Holocauste à la télévision seront autant d’occasions du rappel du rôle irremplaçable de l’histoire au lycée. La finalité civique de cette discipline est alors résolument mise en avant par l’APHG qui recadre sous cet angle la défense du corps, publiant un communiqué de presse dans lequel elle rappelle le rôle des professeurs d’histoire en matière de formation sur ces périodes noires de l’histoire [6]. Ce premier débat, s’il a orienté les enseignants vers une redéfinition civique de leur rôle pour mieux en souligner l’importance, n’était pas articulé principalement autour des questions de politiques scolaires plus générales. La revendication va progressivement se charger d’autres significations dans la « querelle de l’histoire » qui éclate à l’automne 1979.
En première ligne, on trouve des hommes politiques gaullistes et des journaux qui lancent une campagne contre les programmes et les manuels d’histoire de premier cycle alors en vigueur. Un des combattants les plus actifs en est Michel Debré qui intervient dans Les nouvelles littéraires (13 septembre 1979), La lettre de la nation (3 octobre 1979) et Le Figaro (10 octobre 1979) et qui occupe, avec d’autres, les tribunes de l’Assemblée nationale ou du Sénat pour protester contre le « sacrifice » de l’histoire nationale à l’école [7]. Au-delà des convictions propres à M. Debré, le succès politique de son appel se comprend dans le cadre des oppositions toujours plus vives entre les gaullistes (et notamment la fraction la plus anti-européenne d’entre eux) et les giscardiens au pouvoir : le thème d’une histoire nationale bradée au profit des sciences et des techniques devient un registre privilégié de la critique qui fédère plusieurs fractions de la droite tout en séduisant certains à gauche autour de Jean-Pierre Chevènement. Des journalistes de Valeurs actuelles et de Minute, du Point, du Figaro et du Figaro Magazine reprennent et élargissent cette thématique, multipliant les enquêtes alarmistes sur l’analphabétisme historique des élèves, le caractère ubuesque ou sectaire des programmes, la mise en miettes de l’histoire. L’affaire prend une tournure plus spectaculaire, et moins politiquement orientée, avec l’intervention d’Alain Decaux, le très populaire vulgarisateur d’histoire, qui, à son tour, dénonce l’abandon de l’histoire chronologique et des récits de grands hommes à l’école primaire. L’Association des professeurs d’histoire et de géographie s’engouffre dans la bataille, au risque d’alliances peu comprises par certains de ses adhérents. Quelques grands colloques organisés autour de la revue Historia, de l’Association des professeurs d’histoire et de géographie, de personnalités comme M. Debré ou A. Decaux ponctuent cette mobilisation, marquée par une oscillation entre une version très réactionnaire (au sens littéral du terme) de l’excellence historienne (retours à l’événement, à la chronologie, à l’histoire nationale, aux grands hommes) et un appel à la réforme des politiques scolaires engagées dans les années 1970. La redéfinition civique de l’enseignement de l’histoire qui en résulte sera encore accentuée au milieu des années quatre-vingts dans la formation d’un autre débat public portant sur l’intégration des générations issues de l’immigration. C’est le rôle de l’école dans son ensemble qui est alors repensé à l’aune de ces nouvelles missions socialisatrices et intégratrices. L’histoire du contemporain se trouve dans ces conditions placée aux avant postes de cette école redéfinie.
Dans ces mobilisations et ces entreprises de formulation de problèmes publics, les universitaires et les chercheurs consacrés en histoire semblent étrangement absents, comme embarrassés par certains des protagonistes, leurs discours de méthode et les finalités civiques qu’ils confèrent sans hésitation à l’enseignement de leur discipline. En témoignent les interventions à contre-courant de leurs représentants dans les débats publics de l’époque : Emmanuel Le Roy Ladurie rappelait au colloque organisé le 4 mars 1980 par la revue Historia sur l’enseignement de l’histoire, que la peste noire de 1348 lui semblait infiniment plus importante que la bataille de Marignan et récusait l’opposition, selon lui artificielle, entre histoire de la longue durée et histoire événementielle, avertissant contre les dangers du chauvinisme et de la politisation [8] ; quant à Michelle Perrot qui participait à un colloque organisé par Jacques Le Goff et Alain Savary, en 1984 à Montpellier, alors que le débat se resserrait sur les missions d’intégration de l’école, elle en appelait à une « dé-finalisation » de l’enseignement de l’histoire [9].
On le voit, cette revendication de l’histoire contemporaine au lycée se construit dans et autour de problématiques distinctes et distantes de celles qui animent encore le monde de la recherche et de l’Université. Il est vrai qu’au début des années 1980, l’étude d’une histoire récente est loin d’être monopolisée par les historiens ; elle est tout autant le terrain de journalistes, de politistes et de sociologues. La création en 1978 d’un laboratoire propre au CNRS, l’Institut d’histoire du temps présent, la multiplication de séminaires, de colloques autour d’historiens provenant d’un axe Nanterre-Sciences po, qui lanceront la revue Vingtième siècle, commencent seulement à transformer la division du travail d’écriture de la période. Les frontières entre les secteurs disciplinaires d’un côté, et entre l’histoire académique du temps présent et « l’histoire immédiate » du journalisme de l’autre, se referment progressivement : ainsi vont être déboutés de leur prétention à faire l’histoire de la vie politique récente, certains journalistes comme Jean Lacouture, Jacques Fauvet, Pierre Viansson Ponté, Jean Daniel, Henri Amouroux ou Jean-Raymond Tournoux [10]. À partir des années 1980, des livres-manifeste se succèdent (Pour une histoire politique en 1988, Histoire politique et sciences sociales en 1991, Questions à l’histoire du temps présent et Écrire l’histoire du temps présent en 1992 [11]), s’ouvrant rituellement par des chapitres de définition de ce « champ scientifique singulier » [12], réfléchissant sur des méthodes d’analyses spécifiques, approfondissant des problématiques nouvelles sur la mémoire ou sur l’événement, posant explicitement la question des « querelles frontalières » [13] avec les sciences sociales qui étudiaient déjà le temps présent, et notamment la sociologie et la science politique.
Ces publications participent de cette entreprise de clôture, de revendication de juridiction sur un terrain d’études, tout en s’inscrivant dans un double processus, de prime abord assez paradoxal : recomposition et autonomisation disciplinaires d’un côté, ouverture à la demande sociale et politique de l’autre. Jusque-là science sociale dominante dans l’Université autour des spécialités d’histoire médiévale, d’histoire moderne et d’histoire de la Révolution française, l’histoire perd cette toute puissance académique mais devient, dans ce mouvement de « présentisation », une formation d’utilité sociale, reconnue plus largement et notamment par les « décideurs » pour ses « capacités à intervenir dans la cité » [14]. La création et l’évolution de l’Institut d’histoire du temps présent illustre ce paradoxe : laboratoire propre du CNRS, il échappe à la tutelle politique du Premier ministre qui encadrait le Comité d’histoire de la Deuxième Guerre mondiale mais il sera sans cesse appelé à répondre à des demandes sociales et politiques d’informations, d’expertise et d’arbitrage. La politisation des enjeux historiographiques propres à ce segment de la discipline et le rôle citoyen que défendent certains de ses représentants [15] se comprennent dans cette conjoncture indissociablement politique et historienne.
Les revendications des professeurs d’histoire et de géographie qui ont surgi sous la forme de ripostes corporatives à des diminutions autoritaires d’horaires n’aboutissent que retraduites dans la thématique de la formation citoyenne : le retour sur des repères chronologiques articulés sur les politiques de commémoration, l’accent mis sur l’histoire nationale et sur un héritage culturel, forment désormais les objectifs, consacrés par les programmes Chevènement en 1985, d’un enseignement censé contrer les processus de déstructuration des solidarités sociales, territoriales, culturelles et religieuses. Dans l’affaire, la profession, dont la plupart des porte-parole s’attachaient jusque-là à montrer l’unité – des professeurs de collège aux universitaires en passant par les chercheurs – affiche des signes de division entre les enseignants du secondaire et les universitaires ; par ailleurs, ceux qui se trouvaient au sommet des hiérarchies disciplinaires, à savoir les modernistes et les médiévistes voient leurs spécialités peu à peu écartées de l’enseignement secondaire au profit du contemporain.
Les conditions de la fabrication de manuels sur l’histoire du temps présent
Les manuels scolaires de Terminale publiés en 1983 ont été écrits dans cette conjoncture paradoxale : celle de la construction par des historiens d’un savoir disciplinaire autonome sur le contemporain au moment où se multipliaient dans un espace public élargi les appels au « devoir de mémoire », à la « repentance », à la désignation de responsables et à leur sanction judiciaire. Les questionnements moraux, politiques, pédagogiques ont ainsi fortement concurrencé les problématiques historiennes en même temps qu’ils stimulaient la recherche et lui conféraient une audience et un succès social sans égal. Quant aux manuels, ils sont d’emblée offerts au débat public. On comprendra qu’ici, nous n’entendons pas nous situer dans la dispute centrée sur la nature et l’ampleur des « effets » que ces manuels produiraient sur les élèves, sur leur socialisation ou sur leur intégrité citoyenne : une sociologie de la réception de l’enseignement de l’histoire supposerait en effet un tout autre dispositif d’enquête et les manuels ne se situent vraisemblablement pas au centre de la relation pédagogique, en dépit de ce que postulent la plupart des campagnes orchestrées autour ce type de publications. Nous ne développerons pas plus sur une comparaison des récits proposés par les manuels ce qui, d’ailleurs à première lecture tournerait vite court tant l’homogénéité des contenus, plans, documents est remarquable, et ce, malgré quelques inflexions, jusqu’au manuel publié par les éditions sociales en 1983 qui introduit quelques dissonances mais à l’intérieur d’un cadre général peu changé. Et cette homogénéité même nous entretient dans l’hypothèse d’un récit convergent et stabilisé de l’histoire de la période. Parce qu’ils sont pris entre l’entreprise savante de construction d’une histoire du temps présent et la demande sociale d;019;histoire, ces manuels deviennent un terrain d’observation idéal du mode de fabrication de l’histoire du contemporain. Et ce d’autant plus qu’insérés dans la chaîne de production de l’histoire, ils n’y occupent pas toujours la place attendue, à savoir la dernière, celle de la vulgarisation ou de la diffusion des « acquis » de la recherche [16] ; bien souvent, ils les ignorent largement, voire les précèdent, construisant un récit proprement scolaire des périodes inscrites au programme, contribuant ainsi à produire du sens, des causalités, des coupures, des tournants, bref des cadres interprétatifs spécifiques justifiés éventuellement par des contraintes pédagogiques, mais on le verra, fondées sur des accords sociaux élargis qui les font tenir et qui, à ce titre, sont toujours difficiles à défaire et à contester.
Ce cas de figure se retrouve ici : en 1982, alors qu’il s’agit d’écrire des manuels d’histoire de Terminale sur ce second xxe siècle, les thèses, les recherches, les travaux publiés d’histoire du temps présent sont encore rares, et se concentrent sur une petite fraction (la période de la Seconde Guerre mondiale) du programme de Terminale réformé par l’arrêté du 9 mars 1982 (« De la Seconde Guerre mondiale à nos jours »). Serge Berstein, explicitant la construction chronologique adoptée par le manuel édité par Hatier qu’il co-dirige avec Pierre Milza, rappelle que l’histoire n’était « faite » que jusqu’en 1939 et qu’« après la Seconde Guerre mondiale, il y avait une sorte de magma informe intitulé l’après-guerre, quelque chose qu’on n’avait pas analysé » [17]. La chronologie l’indique ; la thèse commune de la traduction scolaire et pédagogique des acquis antérieurs de la recherche est ici contredite. Signalons, sans pouvoir nous y attarder, les frontières maintenues entre recherche et enseignement : les équipes d’auteurs de manuels de Terminale font une place aux universitaires proches de l’IEP de Paris ou de l’université de Paris X mais elles n’intégreront pas directement, y compris dans les versions de 1989, 1995 et 1998, les chercheurs de l’IHTP. Cette fragilité d’une compétence historienne spécifique sur la période du second xxe siècle sans parler de l’absence de formation des enseignants en la matière ne sont pourtant pas perçues à l’époque comme des obstacles majeurs à la scolarisation : rappelons que la revendication d’histoire contemporaine est davantage professionnelle que scientifique et qu’elle prend appui sur une définition de l’enseignement valorisant la formation civique aux côtés de la transmission des savoirs. Reste que pour les auteurs de manuels qui sont pour un tiers des universitaires (38 sur 111 pour les douze manuels publiés en 1983), la tâche est périlleuse. Les premiers manuels publiés explicitent cette fragilité scientifico-politique en ouvrant sur des mises en garde, des protestations d’objectivité et des consignes de prudence peu communes : histoire brûlante, peu stabilisée, elle est immédiatement contestée dans l’espace public. Une campagne contre les manuels d’histoire de Terminale accusés de crypto-marxisme est par exemple lancée dès la fin de l’année 1982 dans Minute, Le Figaro, Le Figaro Magazine et La Croix, dans la ligne d’une critique plus générale contre le gouvernement socialo-communiste. Le Monde de l’éducation de septembre 1983 propose encore une sorte de test comparatif des manuels en compétition et dans son numéro 59, publié lui aussi en septembre 1983, la revue L’Histoire publie une enquête de Pierre Assouline autour de la question suivante : « Faut-il brûler les manuels d’histoire ? » L’évaluation des contenus est centrée autour de moments brûlants, sans cesse ravivés, actualisés dans le débat politique et intellectuel (Vichy, la guerre d’Algérie, etc.). C’est sur ces points controversés que portera en premier lieu le travail des historiens, et notamment ceux de l’IHTP, autonomisant progressivement un récit et des problématiques ; ce qui laisse d’autres périodes en jachère historienne : les périodes les plus récentes abandonnées tacitement à la sociologie, à la science politique, à l’économie ou aux journalistes mais aussi des moments d’histoire sans « défenseurs » contemporains, qui ne suscitent guère la polémique et qui, à ce titre, sont réputés scientifiquement (bien) traités par les historiens. La IVe République, dont les institutions et la vie politique sont au programme de la classe Terminale, n’appartient pas, ou marginalement, au temps présent tant elle est réputée offrir un profil lisse, sans mystères, au milieu des tourmentes et des grandeurs de l’histoire politique française d’après-guerre.
Manuels et maisons d’édition
À la suite de l’arrêté du 9 mars 1982 intitulé « De la Seconde Guerre mondiale à nos jours » qui fixe le programme d’histoire des classes de Terminale, douze maisons d’éditions avaient lancé des manuels sur le marché en 1983.
ABC (dirigé par un enseignant du secondaire, A. Gonthier) ; Belin (un universitaire François Lebrun et Valéry Zanghellini, inspecteur pédagogique régional) ; Bordas (co-dirigé par les universitaires Jacques Bouillon, Dominique Borne, Patrick Verley et les enseignants du secondaire F. Brunet, Anne-Marie Sohn) ; Armand Colin (Antoine Prost, universitaire) ; Delagrave (Jacques Aldebert, enseignant en classes préparatoires), Éditions sociales (Serge Wolikow, enseignant du secondaire) ; Hachette (Régis Dénichi et J. Mathiex, enseignants en classes préparatoires) ; Hatier (Serge Berstein et Pierre Milza, universitaires) ; Istra (J. Grell et Jean-P. Wytteman) ; Magnard (Jacques Dupâquier, universitaire) ; Nathan (D. François, enseignant du secondaire) et Scodel (deux inspecteurs pédagogiques régionaux, Yves Trotignon et P. Wagret, et deux enseignants du secondaire, M. Sailou et Hubert Neant).
Certaines de ces maisons d’édition plus quelques autres (Bréal, Bertrand-Lacoste) ont publié des versions aménagées en 1989, 1992, 1995 et 1998. Sur la durée, les équipes sont relativement instables : on note des disparitions collectives et des transferts, de Scodel à Istra ou de Bordas à Belin et Nathan. Pour la cuvée 1998, j’ai pris en compte huit manuels (Belin, Bertrand-Lacoste, Bréal, Bordas, Hachette, Hatier, Magnard, Nathan). La moitié d’entre eux accordent une place majoritaire aux universitaires et notamment à ceux issus de l’IEP Paris, des universités de Paris X et de Paris I : Hachette (Jean-Michel Lambin, Annette Becker, André Kaspi, Marie-Anne Matard-Bonucci, Jean-François Sirinelli et Nicolas Werth), Hatier (avec Serge Berstein, Pierre Milza, Olivier Dard), Bordas (avec Danièle Zeraffa-Dray et Marc Michel) et désormais Nathan (avec Jacques Marseille, Jean-Pierre Azéma, Régis Bénichi) et Belin (avec Francis Démier, Robert Franck, Patrick Verley).
Les régimes d’écriture des manuels
On peut faire l’hypothèse d’une variation des régimes d’écriture des manuels renvoyant à l’existence de groupes intéressés à se faire les « porte-parole » de la période, qu’il s’agisse d’acteurs, de témoins directs, de groupes politiques, d’analystes, de journalistes ou d’historiens. D’un côté, un régime d’affirmation de l’autonomie disciplinaire tend à se manifester à propos des périodes constituées en enjeux dans l’espace public (Vichy, la Résistance, la guerre d’Algérie) sur lesquelles les chercheurs, les universitaires ont progressivement revendiqué à travers des thèses, des ouvrages ou des colloques, une autonomie (par rapport aux témoins par exemple) et un monopole de compétence (par rapport aux journalistes et tendanciellement aux politistes ou aux sociologues). Dans ces matières controversées, les auteurs de manuels peuvent s’appuyer sur ces travaux, mettre en scène le débat historien, pour échapper à la critique. La place de l’antisémitisme dans l’histoire de la Seconde Guerre mondiale et les responsabilités de Vichy en la matière ont été ainsi réévaluées même si certains historiens restent critiques sur les modalités de cette intégration scolaire [18]. Les évolutions des manuels sur le traitement de la guerre d’Algérie ont également été passées au crible [19]. Mais le cahier des charges des auteurs de manuels déborde largement le traitement de ces périodes controversées ; il leur faut occuper des terrains historiques peu discutés par les historiens, où dominent la parole de témoins « privilégiés », les souvenirs des acteurs politiques dominants et les récits de journalistes. Dans ces cas de figure, tout semble porter les recompositions scolaires vers un régime d’écriture plus hétéronome.
Le travail sur l’écriture de l’histoire et ici sur les manuels scolaires gagne à prendre en compte la pluralité des régimes d’écriture, c’est-à-dire aussi des modes de concurrence sociale sur la représentation du passé : il gagne aussi à ne pas considérer que les périodes-enjeux, controversées, surveillées et à aller voir du côté des périodes les plus « refroidies ». Nous avons choisi de développer le cas de l’écriture d’une histoire politique de l’après-guerre, celle de la IVe République qui offre un cas exemplaire de coexistence : les périodes controversées (liées à la guerre d’Algérie) s’insèrent dans une histoire refroidie, terne, globalement consensuelle, une histoire dévaluée, entourée de deux moments de grandeur restaurée – la Libération d’un côté, la Ve République de l’autre – et qui semble en permanence mesurée, au moins implicitement, à ces aunes.
 
La IVe République comme histoire réglée : une histoire sans problème
 
 
L’histoire politique de la IVe République a échappé en large partie, aux zones de turbulences – sous réserve de l’histoire de la guerre d’Algérie dont les révisions, on le verra, n’ont pas véritablement affecté le cadre général d’analyse du régime. Très rapidement, un récit a été mis en place qui se nourrit d’accords croisés entre acteurs – hommes politiques, journalistes, juristes, hauts fonctionnaires, intellectuels – autorisés à y participer ; un récit dont le cadre ne bougera guère, réglant les recherches produites sur le sujet, fermant les interprétations possibles, bref formant un sens commun peu contestable. De cette histoire, il faut retrouver la force sociale pour comprendre ce qui la fait tenir et même, ce qui la fait orienter le travail de recherche ultérieur ou résister à ces éventuels résultats : cela suppose dans un premier temps, de ne pas s’attacher à ce que manuel scolaire cache, mais au contraire, à ce qu’il donne à lire, aux causalités qu’il organise, aux tournants qu’il distingue, aux sources et aux témoignages qu’il sélectionne, et pour finir, au cadre interprétatif qu’il propose et au sens historique qu’il produit ainsi qu’aux éventuelles critiques sociales qu’il provoque, qu’elles soient scientifiques, politiques ou pédagogiques.
Un régime appréhendé par son bilan
En 1983, la revue Historiens & Géographes avait proposé un premier point bibliographique sur « La vie politique en France de 1945 à la fin des années soixante » [20] qui soulignait la rareté de travaux historiens sur le problème – excepté les deux tomes de la « synthèse » publiée en 1980 et 1983 au Seuil par Jean-Pierre Rioux et le livre de Jacques Julliard, écrit en 1968, mais qui, délaissant toute prétention à écrire l’histoire du régime, veut en expliquer la décadence, revendiquant l’humeur et le règlement de compte avec la gauche de l’époque [21]. D’autres travaux et témoignages sont disponibles, signés par des politistes (Jacques Chapsal, Alain Lancelot, Philip Williams), des juristes (M. Duverger), des journalistes (Jacques Fauvet, Georgette Elgey, Pierre Viansson-Ponté) et des témoins et acteurs de l’époque (Vincent Auriol). L’année politique est vu comme l’« ouvrage de référence fondamental » et la Revue française de science politique, l’outil de base.
Le faible investissement des historiens sur la vie politique et sur les institutions du régime est loin d’avoir nui à la scolarisation de la période ; au contraire, elle devient un thème privilégié des concours (à l’agrégation pour l’année 1983) et des examens. Un des sujets classiques du baccalauréat s’expose sous la forme du « bilan de la IVe République », cadre de pensée indémodable de la question. « Le bilan de la IVe République est-il seulement négatif ? » (académie de Nice-Corse, 1987) « Bilan de la IVe République » (académie de Lyon, 1990) ; « La IVe République : réussite et échec » (académies de Bordeaux, Tours et Caen, 1992) ; « Que vous inspire ce jugement sur la IVe République : “Il résulte que sur certains points l’attitude de la IVe République est indéfendable, que sur certains autres, elle mérite l’octroi de larges circonstances atténuantes, que sur d’autres enfin, elle a droit à une totale réhabilitation” » (académies de Paris, Créteil, Versailles, 1988). Le succès de ce type de sujets ne se dément pas depuis près de vingt ans. Les annales en proposent immanquablement un corrigé, rappelant qu’il s’agit d’un classique. Les manuels scolaires en font un sujet de révision obligé, un dossier d’approfondissement historiographique : « La mauvaise réputation politique de la IVe République vous paraît-elle justifiée ? » [22] ; un « sujet Bac » : « Bilan de la IVe République » [23] ou « La IVe République : réussite ou échec ? » [24] ; le manuel de chez Belin [25] fournit un « plan de composition » sur « Le bilan politique de la IVe République est-il seulement négatif ? »
Cette élection d’un sujet, stabilisé pédagogiquement sous les formes du bilan ou de l’inventaire, à la rentabilité scolaire immédiate bien que (et sans doute parce que) à la fois ignoré dans le débat public et peu exploré scientifiquement a été justifiée par la suite au nom d’un progrès historiographique : un régime totalement disqualifié dans les années 1960, miné par les jugements gaulliens et discrédité par les conditions de sa chute aurait été progressivement « réhabilité » par les recherches historiennes plus distanciées des jugements partisans. C’est par exemple la problématique du corrigé de « didactique » d’histoire, épreuve orale de l’agrégation interne, proposé par le Centre national d’enseignement à distance (Cned) en 1996, en réponse au sujet : « La IVe République en classes Terminales » [26] ; cette version est développée dans les corrigés de sujets, dans des ouvrages de synthèse, dans nombre de manuels, et notamment dans ces dossiers censés présenter aux élèves des controverses historiographiques et qui ne sont bien souvent que des mises en scène un peu fabriquées d’une objectivité historienne. Le rééquilibrage historiographique se lirait dans un déplacement des questions : d’une histoire obsédée par la recherche des causes de la fin d’un régime et à ce titre soumise au débat politique (les opposants à Charles de Gaulle dénoncent l’assassinat du régime par les factieux gaullistes, les sympathisants du nouveau régime parlent du suicide d’une République délabrée et discréditée, toute une fraction de la gauche républicaine et modernisatrice préfère la thèse de l’euthanasie d’une République moribonde achevée par la crise algérienne [27]), on serait passé à une version plus nuancée, objective, empruntant les voies d’un balancement que synthétise une phrase de J.-P. Rioux livrée en conclusion de son livre sur la IVe république, et reprise par quasiment tous les récits scolaires de la période : « ce régime faible et méprisé n’a pas tout à fait démérité [28] ».
Cette affirmation des progrès de l’histoire se lit dans les trois numéros de la revue de l’APHG, Historiens & Géographes consacrés à la IVe République (n° 357, 358, 361) publiés en 1997 et 1998, soit une quinzaine d’années après le premier point bibliographique de 1983. Loin des appels à combler les manques historiographiques ou des emprunts forcés à des disciplines étrangères que publiait la revue à cette époque, le dossier de 1997-1998, intitulé « Histoire, recherches, archives », manifeste la présence de l’histoire la plus professionnalisée sur le terrain, ouvrant par des articles présentant les archives accessibles et par une biographie de plus de six cents titres proposée par Éric Duhamel. Les travaux exposés s’inscrivent pour la plupart dans ce cadre du « bilan » d’un régime comme le montre René Rémond qui, dans la conclusion générale du dossier, après avoir souligné le caractère impressionnant du nombre de documents, témoignages, études sur le sujet, laisse échapper que « si tout n’a peut-être pas encore été dit, l’essentiel est su : les faits sont établis, les témoins ont parlé, les archives ont déjà livré une partie de leurs secrets et ce qui n’a pas encore été divulgué et qui pourrait être découvert ne risque guère de remettre en question le schéma général [29] ». Et de procéder, pour terminer, à l’exposition des deux colonnes du bilan, réussites de la modernisation d’un côté, défaillances politiques de l’autre.
On peut pourtant mettre en doute le progrès historiographique : rappelons que ce balancement forme déjà la trame de certains commentaires à chaud et que la réhabilitation, partielle, ne contrevient guère aux principaux guides de lectures proposés par ceux qui se reconnaîtront dans le nouveau régime, gaullistes déclarés ou non. Du côté de l’actif, la modernisation, la reconstruction, la construction européenne ; du côté du passif, la débilité des institutions et son cortège de crises ministérielles, la désaffection de l’opinion, la médiocrité du personnel politique, et l’impuissance devant le « drame» algérien. La disqualification du système institutionnel et de l’incapacité politique qu’il est réputé engendrer, thème gaullien s’il en est, reste entière. Certains le débordent même, empruntant un registre antiparlementaire, vitupérant les hommes politiques en place. Ainsi cette conclusion, heureusement rare, du corrigé proposé par les Annales Vuibert du bac 1997 au sujet sur le bilan de la IVe République : « Le personnel politique apparaît comme largement responsable de l’échec de ce régime, tant sur le plan national que sur celui des relations internationales […] Incapables de comprendre les enjeux importants, de saisir l’évolution internationale, sensibles à toutes les pressions, celles des gaullistes, du lobby colonial entre autres, préoccupés de leurs petites carrières et de leurs médiocres calculs personnels, ainsi se révèlent bien des hommes politiques de la IVe République » (!) (p. 98). Cette disqualification des politiques reste d’autant plus totale que l’actif du bilan est largement imputé à d’autres, syndicalistes, fonctionnaires, ingénieurs, soit une nébuleuse de modernisateurs, promoteurs du Plan ou associés à la construction de l’Europe, qui auraient réussi – en dépit des résistances ou des archaïsmes du politique – à accoucher la naissance d’une France « dynamique, modernisée et ouverte aux innovations, au monde » [30]. Ceux-là poursuivront leur œuvre sous la Ve République qui cette fois leur reconnaîtra un poids nouveau au travers, par exemple, de la poursuite de la construction européenne, de « l’ardente obligation du Plan », de la promotion des experts au sein du régime. À l’inverse, une histoire de la vie politique reprend bien souvent à titre d’analyse les prises de position gaulliennes jusque dans les formulations (« les jeux du système », « le régime des partis ») et plus largement convertit implicitement un certain nombre de ses jugements qui sont d’abord des prises de position politiques (les institutions inadaptées, le « système des partis ») en révélateurs et en analyses des problèmes du régime et en causes de sa chute. D’autres éléments permettent de nuancer cette « réhabilitation » ou ce « rééquilibrage » : la distinction de certains hommes politiques (Antoine Pinay mais surtout Pierre Mendès France) se fait par exemple contre le régime, formant les preuves de son impossible réforme.
Mais l’essentiel n’est pas là : réhabilitation ou pas, voilà bien une histoire scolaire et savante tout entière pensée sur le mode du jugement et dans laquelle les historiens oscillent entre le rôle du procureur et celui de l’avocat, sélectionnant les responsables et les victimes, distinguant les modernes et les archaïques. En admettant même qu’il s’agisse là des contraintes propres à la scolarisation d’un savoir [31], reste à ouvrir un certain nombre d’implicites de ces récits-bilans qui formeront la matière à la construction de problèmes d’histoire.
La périodisation et les sources d’une histoire scolaire
La périodisation tout d’abord : Maurice Agulhon notait cette curiosité qui exclut de la IVe République, la période de la Libération, de même que celle du gouvernement de Gaulle investi en juin 1958 [32]. Les ruptures historiennes sont ici chargées de sens politique, et dans cet exemple, la IVe République est rapportée à l’absence du général Ch. de Gaulle. Les manuels ferment bien souvent au soir du 13 mai 1958, un chapitre sur la IVe République qu’ils ont ouvert en distinguant la période de la Libération. Certains, dans leurs tableaux des gouvernements de la IVe République, ne mentionnent même pas le gouvernement de Gaulle durant la présidence René Coty [33]. Le régime se réduit à un temps « mort », ce moment dénoncé de la médiocrité des jeux politiques, qui intègre la modernisation économique mais qui reste politiquement vide, tout juste un temps d’attente qui permettra la reconnaissance en 1958 d’un homme redevenu un homme neuf, débarrassé du Rassemblement du peuple français (RPF) [34], du 13 mai, un homme dont la seule origine se situe en juin 1940. Dans quelques manuels, la période agitée qui va de 1958 à 1962 est intégrée au développement sur la IVe République, revenant sur la rupture affichée entre les deux régimes mais la continuité s’opère au titre de la liquidation du passif du régime précédent, l’instabilité institutionnelle finalement réglée par l’élection du président de la République au suffrage universel et la guerre d’Algérie par les accords d’Évian.
Cette périodisation générale informe le questionnement sur les sources de cette histoire. De 1983 à 1998, une part de plus en plus importante a été faite aux documents bruts, choisis comme significatifs, destinés aux commentaires des élèves : des affiches électorales, des tracts, des photographies (Pierre Poujade, la manifestation du forum d’Alger et le défilé républicain du 28 mai 1958), des déclarations d’investiture (celle de P. Mendès France notamment), des unes de journaux (le départ de Ch. de Gaulle en janvier 1946, celui des communistes en mai 1947. Le Figaro du 14 mai 1958), des discours (l’omniprésent discours de Bayeux), des extraits de débats parlementaires, des caricatures (celle de Sennep représentant le président Vincent Auriol en femme enceinte se plaignant de ne pouvoir accoucher un gouvernement tous les jours, celle de Jean Effel peignant Marianne sous les traits d’une jeune mariée promise de force au général Ch. de Gaulle, encadrée de Guy Mollet et Jacques Soustelle ; l’union est bénie par le général Jacques Massu qui lui fait face avec sa mitraillette), des affiches publicitaires, (celles de Sennep ironisant sur la brève durée de vie des républiques comparée à celle des peintures). L’ensemble des manuels puisent dans ce même stock de documents.
Pourtant, dans cette ouverture documentaire bien faite pour montrer l’objectivité du récit, les manuels opèrent comme il est normal, une sélection dont il faut rendre compte. On ne peut que noter en premier lieu cette place prépondérante faite aux écrits ou aux discours du général Ch. de Gaulle pour parler d’une période d’où il est réputé être absent, et, à ce titre, dont il semble pouvoir prétendre se faire l’analyste : discours de Bayeux, d’Épinal ou de Strasbourg, diatribes dénonçant les jeux du système ou le régime des partis, conférences de presse célébrant, après 1958, l’avènement des temps nouveaux et rappelant la noirceur des temps anciens, etc. Ces prises de position deviennent des documents, qui replacent l’auteur à distance de ce qu’il décrit, cette distance contribuant à asseoir sa parole. Ce souci de s’extraire de la période 1946-1958 se retrouvait déjà dans la structure des Mémoires du général Ch. de Gaulle puisque l’auteur fait l’impasse sur elle, entre les Mémoires de guerre qui s’achèvent en 1946 et les Mémoires d’espoir qui reprennent en 1958. Cette prétention à l’analyse est aujourd’hui très largement validée dans le monde scolaire par cet usage intensif de la parole gaullienne dans les documents proposés, offerts au commentaire scolaire au milieu de consignes de prudence d’interprétation dont on peut simplement ici douter de l’efficacité.
Les autres acteurs sollicités le sont encore sous les formes de la critique du régime et surtout de ses institutions : V. Auriol déplorant la double investiture, Martinaud Deplat ironisant sur la difficulté de la désignation du président du Conseil [35], G. Mollet, mais dans sa lettre à Ch. de Gaulle du 25 mai 1958 qui engage son ralliement [36], P. Mendès France dans ses discours d’investiture qui sont des dénonciations des pratiques politiques en vigueur. Les analyses à chaud sont celles de journalistes ou de juristes qui valident dans les textes proposés un certain nombre de jugements repris par les historiens : ainsi André Siegfried qui voit les causes de la chute du régime dans le rôle de meneurs de jeu que se sont octroyés les partis politiques, Maurice Duverger qui, en mars 1958 dans un article de Monde, fait du retour de Ch. de Gaulle un inéluctable horizon, ou Jacques Fauvet qui expose son bilan des mérites et des failles du régime. On pourrait discuter l’usage de sources moins convergentes sur les domaines plus controversés : le discours de P. Mendès France à l’Assemblée nationale le 1er juin 1958 ou les développements acerbes de François Mitterrand dans Le coup d’État permanent.
Contentons-nous ici de raisonner en termes de volume documentaire et de distribution des sources pour saisir certains des principes de sélection : l’énorme littérature défensive (témoignages, pamphlets, mémoires, analyses politiques) publiée après 1958 dans des maisons d’édition dévaluées, marquées politiquement, quand ce n’est pas à compte d’auteur, par des dirigeants de la IVe République désormais sans troupes militantes ou électorales, par des journalistes oubliés ou évincés de leurs positions antérieures d’interprètes du jeu parlementaire, par des militaires et des partisans de l’Algérie française disqualifiés, parfois jugés, condamnés ou exilés, dénonçant sans relâche la trahison du général Ch. de Gaulle, fournit aux auteurs de manuels scolaires, quelques rares extraits éparpillés qui témoignent au mieux de l’« erreur » de leurs auteurs mais qui ne sauraient rivaliser avec les témoignages plus sereins, plus convergents, de hauts fonctionnaires, journalistes, et hommes politiques ; ceux-là peuvent avoir les convictions politiques les plus diverses et éventuellement les plus hostiles au gaullisme, ce qui pourrait d’ailleurs faire la preuve de l’objectivité du progrès politique engagé mais l’important est ce qui les rassemble, à savoir qu’ils ont réussi à (re)trouver des positions de pouvoir ou d’influence dans le nouveau régime et qu’ils se voient reconnaître un droit à participer à l’histoire de l’ancien. On comprend ici, au-delà même des intentions des auteurs, comment joue l’intégration de l’histoire d’un régime, dans celle de celui qui lui a succédé et qui s’est défini contre lui.
Dans ce récit consensuel, rapidement stabilisé, se déploie une histoire plus controversée, plus mouvante, celle de la guerre d’Algérie. Sa périodisation, pourtant, reproduit le cadre interprétatif général. Le conflit se trouve abordé dans trois endroits des manuels de Terminale : d’abord, dans la partie consacrée au « monde depuis 1945 » où une place est donnée à l’histoire de la décolonisation, à l’émancipation des peuples. S’il y a eu un progrès historiographique, c’est sans doute là qu’on le retrouve : dans la plupart des cas, le récit a été recadré depuis les premiers manuels publiés en 1983, marquant le souci de « dé-métropoliser » le point de vue sur la guerre, de restituer la complexité des luttes au sein des mouvements de libération, et d’engager une réflexion sur la société algérienne sous la décolonisation. Pour le reste, le conflit algérien se trouve abordé à partir de la vie politique française sous deux républiques, la IVe et la Ve. Or, dans quasiment tous les cas, le récit de la guerre est largement concentré dans le chapitre sur la IVe République, ce qui pose au moins un problème de durée [37] : en effet, le conflit algérien, qui s’étend à partir du vote des pouvoirs spéciaux en mars 1956 – et même si l’on considère qu’il a déjà pris un tournant guerrier avec la loi sur l’état d’urgence d’avril 1955 et la répression des émeutes de Constantine en août de la même année – se déroule principalement sous la conduite du général Ch. de Gaulle. La lecture des développements permet de comprendre ce rapport singulier à la chronologie du conflit : les thèmes de l’enlisement, la paralysie, la perte de contrôle politique organisent le récit de la guerre d’Algérie sous la IVe République ; à partir de mai 1958, le conflit, qui dure encore quatre années et sous des formes – par ailleurs décrites dans les manuels – de plus en plus violentes, chaotiques, est présenté malgré tout, si l’on suit le dispositif d’exposition scolaire, dans la phase de son achèvement. Le cadre d’interprétation se réduit alors à la recherche des intentions gaulliennes et à la rationalisation de sa ligne politique au nom des principes ou au nom de son pragmatisme, même si certains tentent de rappeler les hésitations du général et son absence de politique déterminée au moment de son rappel [38]. Les titres de paragraphes dans lesquels est traité le problème algérien sous la Ve République sont significatifs de cette remise en ordre téléologique : ainsi le titre « La politique de grandeur » contient le développement sur la politique algérienne du général Ch. de Gaulle qui s’annonce sous les formes de la liquidation rapide du passif (« Il faut régler le problème algérien avant d’affirmer la grandeur… » [39]) ; dans d’autres cas, l’affaire est traitée dans une partie sur « la stabilisation institutionnelle » dont les deux premiers sous-titres, résolument « optimistes », sont « 1. Lever les obstacles » ; « 2. Affronter les conflits » [40]. Les années 1958-1962 deviennent la plupart du temps, les années de la « résolution du problème algérien ». On ne poursuivra ici que pour noter que la mention du massacre du 17 octobre 1961 dans certains manuels scolaires (mais on pourrait citer ici l’évocation d’autres scènes de violences, d;019;émeutes, de fusillades, de tortures ou d’attentats), saluée par certains comme une conquête politique, ne représente pas réellement un progrès historique, dans la mesure où le rappel de l’événement, à lui seul, ne peut contrevenir à ce cadre général d’interprétation de la période : une conduite gaullienne maîtrisée du conflit algérien vers l’indépendance négociée [41] ; dans ce cadre, l’appel du Front de libération nationale (FLN) à manifester le 17 octobre à Paris, la répression policière, la lenteur de la réaction des partis de gauche, le silence puis le mensonge des autorités gouvernementales restent incompréhensibles ; ils renvoient à l’exceptionnel et au pathologique, sont réduits au statut de « bavures » et seront redécouverts après coup sous les formes plus éthiques de l’indignation contre le racisme, la brutalité policière ou le cynisme politique et de la demande de réparation mémorielle ou judiciaire. Dans ces conditions, l’événement ne peut ni intégrer ni perturber durablement un cadre historique stabilisé sur les configurations politiques et sociales de la guerre d’Algérie. Sans pouvoir développer ici, il semble que ce cadre puisse tout autant résister aux formes judiciaires que prend le débat contemporain sur la torture.
Sans préjuger des informations que pourraient livrer l’ouverture d’archives inédites ou de nouveaux témoignages, il faut rappeler que les avancées historiographiques ne peuvent venir que d’interrogations sur ce qui fait tenir les versions établies ; les récits structurés à des fins pédagogiques que sont les manuels scolaires offrent de façon très lisible, au-delà des événements, témoins et analystes sélectionnés, une approche de l’intrigue retenue, des articulations, des schémas d’interprétation et de causalité mobilisés. C’est à partir de cette lecture des manuels que l’on voudrait, pour terminer, ouvrir trois pistes de réflexion non pas tant pour proposer ici un autre récit scolaire que pour revenir sur certaines des évidences qui structurent l’offre pédagogique.
 
Les problèmes d’une histoire
 
 
On a rappelé combien le cadre d’interprétation général de la période s’organisait autour de l’issue [42], c’est-à-dire de la chute du régime comme du rappel de Ch. de Gaulle et de la stabilisation de la Ve République, en en faisant le soutien de l’intrigue : la IVe République comme « régime périmé dès sa naissance » pour reprendre une formule de René Capitant [43]. Si l’on tente de se déprendre de ces lectures téléologiques, il faut alors accepter d’aller voir du côté de la IVe République « en train de se faire », avant qu’elle ne devienne « la » IVe République, celle qui se construit dans un climat où grandit la légende gaullienne, et qui lui est de plus en plus défavorable [44], au fil des commentaires, des analyses, des disparitions et apparitions politiques, des évolutions électorales ou de celles des manières légitimes de gouverner.
Temporalités et causalités de l’histoire : la IVe République « en train de se faire »
Si l’on prend au sérieux ce renversement, cela suppose de construire comme problèmes toute une série d’acquis antérieurs. Pour prendre un exemple parmi d’autres possibles, la chute du régime est souvent renvoyée à une donnée historique : le faible soutien de l’opinion, qu’il s’agisse d’indifférence, de lassitude ou d’hostilité. En fait, peu d’éléments empiriques sont au service de l’explication, ni la mobilisation électorale souvent très soutenue, ni la faible amplitude des transferts électoraux en voix [45] (élections de novembre 1958 comprises [46]), ni les rares sondages dont on peut disposer sur la période. Ici, la méfiance toute parlementaire vis-à-vis de l’opinion se double d’une indifférence plus pragmatique pour sa connaissance et sa mesure. L’exemple de l’implantation contrariée des sondages en France est éclairant [47]. Le contrôle des élections – le jeu électoral est finalement, toutes proportions gardées, davantage prévisible que le jeu des relations entre parlementaires et ministres – ne fait pas de l’opinion une énigme, et n’incite guère les hommes politiques et les directeurs de journaux à commander et à publier des sondages [48]. Du même coup, il ne faut pas, vu d’aujourd’hui, surestimer le poids et le sens de ceux qui sont publiés dans certaines revues à public restreint [49]; si on s’y confronte malgré tout de manière un peu systématique, la lecture des résultats ne fait pas apparaître un discrédit exceptionnel ou tout simplement croissant, des hommes politiques [50]. En fait, ce sont surtout les sondages commandés par L’Express ou France-Soir et les commentaires qui les entourent qui font surgir une opinion lasse et hostile. Source rare donc, elle demande à être manipulée avec soin ; ces sondages qui fournissent par ailleurs à L’Express tous les signes d’un journalisme moderne « à l’américaine », sont reçus sur le moment comme une opération politique de « modelage de l’opinion » et l’Ifop est par exemple soupçonnée par les journalistes de L’Observateur de « s’être plié dans la rédaction de ses questions aux diktats pro-mendésistes des responsables de L’Express » [51]. La crédibilité de l’instrument est ainsi très fragile ; rappelons encore comme le fait L’Observateur du 2 janvier 1956 que l’Institut, si attentif aux frémissements pro-mendésistes, n’a pas prévu les deux millions d’électeurs poujadistes.
Cette définition d’une opinion exaspérée reflète d’abord celle d’éditorialistes, de journalistes, d’intellectuels, de juristes, de fonctionnaires qui, à partir des années cinquante, la publicisent dans la presse, dans des revues ou des livres (et à ce titre, elle est loin d’être négligeable) : dans Le Monde, Le Figaro, Paris Presse, Combat, L’Express, L’Observateur, ils se font les procureurs de la politique parlementaire, en en décryptant les règles pour mieux dénoncer ses protagonistes, soulignant l’immobilisme de l’action publique, l’arrivisme des députés ou les combinaisons des groupes. C’est en grande partie là qu’est progressivement produite une opinion écœurée, lasse des jeux politiciens, mais aussi prête à se mobiliser pour toute entreprise qui trancherait sur la grisaille parlementaire, qu’il s’agisse de celles conduites par P. Mendès France ou P. Poujade. Cette opinion-là, qui se fabrique dans les journaux, dans les publications et jusqu’à la tribune de l’Assemblée, occupe le terrain et devient progressivement un acteur du jeu politique ; c’est sous cette forme qu’elle s’offre aux historiens à venir, tentés de la reprendre comme mesure objective de l’hostilité générale au système sans questionner la manière dont elle est venue à l’existence. Signalons qu’au début de l’année 1958, une sorte de communion de l’opinion dans l’appel au grand homme est tout aussi introuvable : on connaît les quelques sondages ou enquêtes qui évoquent la question au début de l’année ; ils ne sont guère probants du point de vue des résultats (par exemple en septembre 1957, 11 % des Français interrogés par l’Ifop souhaiteraient le général Ch. de Gaulle comme président du Conseil ; en janvier 1958, ils ne sont plus que 7 % [52]) mais l’important est que ce sont encore des intellectuels, des journalistes, souvent étrangers au gaullisme de la fidélité, auxquels viendront se joindre vers le mois de mai des membres du commandement militaire qui lancent la solution du retour du général comme solution plausible, souhaitable, inéluctable.
Seul réel élément de preuve mobilisé par les tenants de la thèse d’une désaffection de l’opinion : « l’échec » de la manifestation de défense républicaine du 28 mai 1958. Or, l’interprétation est sans doute là encore guidée par l’issue, ignorant le contexte de déroulement du défilé, à savoir la réorientation de la ligne d’action de la plupart des états-majors de la gauche non communiste et du centre républicain en faveur d’un ralliement au général Ch. de Gaulle. Autrement dit, au soir du 28 mai, la définition de la situation est désormais telle que les manifestants qui défilent ce jour-là à l’appel du Comité d’action et de défense républicaine ne comptent guère, non pas comme on l’a souvent dit après coup, parce qu’ils ne seraient pas assez nombreux – on comprend que dans ce cadre interprétatif, leur nombre soit vraisemblablement sous-estimé – ou qu’ils ne croiraient plus suffisamment en cette république [53] mais surtout parce que seuls ceux qui participent alors à l’opération de mise en forme légale de l’investiture gaulliste d’un côté, et les militaires engagés dans l’opération « Résurrection » (c’est-à-dire le débarquement des troupes en métropole) de l’autre, sont, à ce moment-là de la crise, susceptibles de peser.
Cette problématisation des causalités et de la temporalité des événements fait surgir alors le caractère paradoxal des processus de délégitimation : ce discrédit de la IVe République devient général, on pourrait dire aveuglant, à partir de 1958. Les résultats électoraux et surtout référendaires et bientôt les premiers sondages qui cette fois intéresseront des hommes politiques ou des analystes privés de repères « montreront », après coup, un rejet profond de la IVe République.
Le juridisme des interprétations
La seconde piste partira du juridisme des interprétations. Tous les manuels, comme de nombreux travaux sur la période, accordent une place importante aux « facteurs institutionnels » pour rendre compte de la « fragilité » prêtée au régime, fragilité originelle associée à une mauvaise constitution adoptée par résignation, fragilité renvoyant plus ou moins implicitement au rejet des propositions gaullistes énoncées à Bayeux. Ce discours, sélectionné par tous les manuels, vaut preuve et analyse de l’impuissance institutionnelle, thème qui forme une trame de la description du régime et une interprétation de sa chute. Là encore, on repère une autre manifestation des paradoxes de la temporalité de cette histoire sous influence du futur : c’est le retour à la stabilité gouvernementale après 1958 qui vient fournir après coup la preuve de la validité de cette analyse. Les schémas décrivant les institutions sont omniprésents dans les manuels et on pourrait sans doute discuter les « raccourcis » qu’ils proposent : le régime présenté sans nuances comme un « régime d’Assemblée » et non comme un régime parlementaire, la possibilité de la dissolution à peine évoquée (les flèches dans les schémas des institutions retracent la possibilité pour l’Assemblée de renverser mais on ne trouve pas de flèche sur les moyens d’action de l’exécutif sur le Parlement) ou curieusement écartée (un manuel, pourtant très précis sur ces affaires institutionnelles, a cette formule énigmatique : « Le droit de dissolution, rendu très aléatoire par l’adoption du scrutin proportionnel, ne sera appliqué qu’une fois, en 1955 » [54]), etc.
Mais l’essentiel n’est pas là : il est d’abord dans nos manières de penser, formées sous la Ve République, qui nous rendent particulièrement étrangères, incompréhensibles, et pour tout dire irrationnelles les pratiques parlementaires de la délibération, les contraintes singulières de la formation des majorités, et qui nous portent à voir dans toute crise ministérielle une manifestation pathologique de la vie politique [55] et plus généralement, dans le parlementarisme, un régime dévoyé, forcément faible, inefficace, peuplé d’acteurs incompétents, préoccupés de leurs seules combinaisons. Il est aussi dans cette valorisation du texte constitutionnel, promue sans discuter au rang d’organisateur des pratiques [56] et qui, à ce titre, permet en quelque sorte de les ignorer, de faire l’économie de l’analyse des configurations politiques dans lesquelles elles prennent forme, force et sens. Il est pourtant possible de réfléchir au refus de Bayeux en évitant l’hypothèse de l’occasion manquée pour revenir au sens que pouvait prendre la proposition d’un pouvoir exécutif fort dans la conjoncture de la Libération (ce que note le manuel des Éditions sociales [57] pour souligner une des critiques disponibles à l’époque et pas seulement chez les communistes) ou encore admettre que pouvait se jouer là, collectivement, la définition du rôle du général Ch. de Gaulle en conjoncture ordinaire.
Ce retour sur les pratiques politiques peut se lire comme une invitation à réfuter un certain nombre de solutions interprétatives : on peut revenir par exemple sur la formule de « régime des partis » appliquée à la période. Ce que montrent beaucoup de travaux de science politique, c’est au contraire, si l’on met à part le cas du parti communiste, l’hétérogénéité des organisations politiques divisées entre état-major, groupe parlementaire, et militants ; c’est encore l’indiscipline récurrente au sein des organisations partisanes et des groupes parlementaires, et dans tous les cas l’inefficacité et l’impossibilité de sanction sur les dissidents ; c’est aussi la supériorité des ressources individuelles, localisées, sur les ressources collectives et centralisées que pourrait offrir le parti dans la lutte électorale et dans l’accès au gouvernement ; c’est enfin l’autonomie des groupes et des élus, bref, la faiblesse générale des centres partisans. L’ironie de l’histoire est que ce « régime des partis » se réalise davantage sous la Ve République, dans le processus de bipolarisation ou de discipline des groupes parlementaires lié à un autre état du jeu politique bien plus qu’à une nouvelle constitution [58].
Histoire sociale et histoire politique
La troisième piste de réflexion partirait de la séparation entre histoire sociale et histoire politique que manifeste explicitement cette organisation du bilan entre un actif lié aux réussites sociales et économiques et un passif associé à la vie politique et institutionnelle. Il faudrait alors montrer comment s’articulent dans le changement de régime de 1958 la redistribution des rôles de décision politique et la redistribution des chances sociales, comment se réalise un processus, engagé sur le long terme, de reconversion de ressources sociales en ressources politiques, comment se transforment dans différents espaces sociaux les modes de légitimation de l’action publique, valorisant la compétence contre la représentativité [59]. Ce sont ici de nouvelles chronologies qui surgissent, transgressant les frontières qu’établissent les calendriers politiques : ainsi, l’émergence après guerre de nouvelles élites sociales, relativement riches en capitaux scolaires, revendiquant une expertise (qu’il s’agisse de médecins-chercheurs, de magistrats, de fonctionnaires postés dans l’administration économique, de jeunes agriculteurs, de patrons favorables à une ouverture des marchés) ne s’est pas concrétisée dans la conquête de positions de pouvoir sous la IVe République ; leur promotion a été stoppée du fait de la re-formation de coalitions entre représentants politiques et représentants des secteurs les plus traditionnels de la profession, ce qui peut se lire dans certaines politiques sectorielles engagées à partir de la fin des années 1940 et dans la mise en sommeil de la planification. Les « accidents » politiques (la promotion de P. Mendès France) ou le bouleversement de 1958 deviennent autant d’occasions à saisir pour les fractions exclues des instances de négociation et de décision, et ce, au-delà mÊ­e des convictions idéologiques des uns et des autres. Le train de mesure pris dans les ordonnances de la fin de l’année 1958 ou encore la réorientation plus conflictuelle des politiques agricoles entre 1959 et 1961 manifestent l’ampleur de cette recomposition du champ de la représentation des intérêts sociaux qui passe par la consécration des concurrents de ceux qui avaient (re)gagné les positions d’influence auprès des parlementaires ou des administrations sous la IVe République [60].
La modernisation politique et sociale, concédée au régime de la IVe République mais contre ses dirigeants politiques, est présentée dans le régime suivant comme le produit d’une volonté politique inédite (dont la formule de « l’ardente obligation du Plan » résume la vigueur) ; elle gagnerait à être émancipée de cette histoire politique et rapportée à ces luttes symboliques sur la légitimité des décisions publiques, à ces processus de reconversion qui se réalisent dans des échanges entre des ralliements de groupes sociaux organisés antérieurement qui ne « rejoignent » la Ve République, régime politique sans soutiens constitués et stabilisés, qu’à condition que les politiques publiques que ses dirigeants engagent, les consacrent en retour. Ce dernier point nous fait aller au cœur de ce qui fait la force sociale et politique d’une version établie qui renvoie à des ralliements d’origine politique diverse – ce qui lui confère la solidité de l’impartialité – et à une consécration des élites professionnelles [61]. En tous les cas, la consolidation politique de la Ve République ne peut être séparée de la prise en compte de ces processus sociaux qui ignorent les ruptures constitutionnelles et s’inscrivent dans des chronologies à construire, que ce soit celles du parlementarisme et de la réforme de l’État, celles des reconversions sociales et des renouvellements d’élites dirigeantes, celles de la modernisation et des transformations des pratiques politiques et des représentations des manières légitimes de gouverner.
Toutes ces remarques ne composent pas une nouvelle intrigue historique, pour parler comme Paul Veyne ; elles interrogent les possibilités de reconstruire des hypothèses de recherche sur la période contemporaine à la faveur de ces débats multisectoriels autour de Vichy, la Résistance ou la guerre d’Algérie, à la faveur également de recompositions et de nouvelles alliances disciplinaires engagées par des historiens du temps présent moins perméables à la demande sociale. Quelles que soient par ailleurs les contraintes pédagogiques et scolaires propres aux manuels, l’enjeu est celui d’une réouverture des cadres interprétatifs disponibles.
 
NOTES
 
[1]Voir Claude Billard, Pierre Guibbert, Histoire mythologique des Français, Paris, Galilée, 1976 ; Claude Amalvi, De l’art et la manière d’accommoder les héros de l’histoire de France. De Vercingétorix à la Révolution. Essai de mythologie nationale, Paris, Albin Michel, 1988.
[2]Suzanne Citron, Le mythe national. L’histoire de France en question, Paris, Éditions ouvrières, coll. « Études et documentation internationales », 1987.
[3]Yves Déloye, École et citoyenneté. L’individualisme républicain de Jules Ferry à Vichy : controverses, Paris, Presses de Sciences po, 1994.
[4]Nous nous appuierons principalement sur une lecture des manuels de Terminale publiés en 1983, 1992, 1995 et 1998, des corrigés de bac publiés depuis 1983, sur un dépouillement de la revue Historiens & Géographes (par la suite H & G), revue de l’Association des professeurs d’histoire et de géographie, de 1975 à 2000.
[5]H & G, n° 270, 1978.
[6]Voir Daniel-Jean Jay et Hubert Tison, « La lutte contre le racisme et l’antisémitisme dans les programmes d’histoire et d’instruction civique », H & G, n° 273, 1979.
[7]À partir de 1980, H & G inaugure une rubrique intitulée « Clio au Sénat » ou « Clio à l’Assemblée nationale » qui consigne toutes les interventions d’élus et les réponses ministérielles sur ce sujet de l’enseignement de l’histoire.
[8]Voir compte rendu dans Historia, n° 402, 1980 et H. Tison, « Choses lues sur l’enseignement de l’histoire et de la géographie dans les médias », H & G, n° 278, 1980.
[9]Colloque national sur l’histoire et son enseignement, Montpellier 1984, Paris, CNDP, 1994.
[10]Sur les transformations de la division du travail d’écriture et d’analyse du « contemporain », et notamment sur les concurrences entre journalistes et universitaires, voir Brigitte Gaïti, « Jean Lacouture, biographe », Politix, n° 27, 1994.
[11]René Rémond (éd.), Pour une histoire politique, Paris, Seuil, 1988 ; Denis Peschanski, Michael Pollak, Henry Rousso (éd.), Histoire politique et sciences sociales, Bruxelles, Complexe, 1991 ; Agnès Chaveau, Philippe Tétard (éd.), Questions à l’histoire du temps présent, Bruxelles, Complexe, 1992 ; Institut d’histoire du temps présent, Écrire l’histoire du temps présent. En hommage à François Bédarida, préface de Robert Frank, Paris, CNRS, 1992.
[12]D. Peschanski, M. Pollak, H. Rousso, « Le temps présent une démarche historienne à l’épreuve des sciences sociales », in Histoire politique…, op. cit.
[13]Ibid., pp. 17-18.
[14]C’est l’hypothèse que développe M. Pollak : « L’historien et le sociologue : le tournant épistémologique des années 1960 aux années 1980 », Institut d’histoire du temps présent, Écrire l’histoire du temps présent, Actes de la journée d’études de l’IHTP, 14 mai 1992, Paris, CNRS, 1993. On peut trouver une autre formulation de ce tournant dans l’article de Marcel Gauchet, « Changement de paradigme en sciences sociales ? », dans Les idées en France 1945-1988. Une chronologie, Paris, Gallimard, coll. « Le Débat-Folio », 1989, pp. 472-480.
[15]La montée du Front national est ainsi l’occasion d’une mobilisation historienne sur le thème du populisme qu’interroge Annie Collovald, « Le populisme : “Mouvement antidémocratique” et histoire politique en questions », à paraître.
[16]Sur ces questions des relations entre recherche et enseignement, voir Gérard Noiriel, Qu’est-ce que l’histoire contemporaine, Paris, Hachette, 1998, pp. 214-224 ; Patrick Garcia, « Invitation au débat », Espaces Temps, n° 68-69-70, 1998, pp. 203 et 204 ; Antoine Prost, « Un couple scolaire » et Christian Grataloup, « Sous l’influence des conventions scolaires », Espaces Temps, n° 66-67, 1998.
[17]Voir l’enquête de Pierre Assouline, « Faut-il brûler les manuels d’histoire ? », (L’Histoire, n° 59, 1983, p. 69).
[18]Voir G. Noiriel, Qu’est-ce que l’histoire…, op. cit., pp. 218-219.
[19]Voir Gilles Manceron, Hassan Remaoun, D’une rive à l’autre. De la mémoire à l’histoire, Paris, Syros, 1993. Voir aussi le travail de synthèse de la commission « Éducation » du Mouvement contre le racisme et pour l’amitié des peuples (MRAP) ; Madeleine Guyon, Thérèse Lagoutte, Jacques Pioch, « La guerre d’Algérie à travers les manuels d’histoire des classes de Terminale en 1992 », reproduit dans les Cahiers du centre fédéral de la Fédération de l’Éducation nationale, décembre 1992.
[20]Michel Launay, H & G, n° 296, 1983, pp. 80-83.
[21]Jean-Pierre Rioux, La France de la Quatrième République, t. I : L’ardeur et la nécessité. 1944-1952, Paris, Seuil, 1980, t. II : L’expansion et l’impuissance, 1952-1958, Paris, Seuil, 1983 ; Jacques Julliard, Naissance et mort… de la IVe République, Paris, Calmann-Lévy, 1968.
[22]Dossier sur « le bilan de la IVe République », Régis Bénichi, Jean Mathiex, Le monde de 1939 à nos jours. Terminales, Paris, Hachette, 1983, p. 262.
[23]Henri Bernard, François Sirel (éd.), Le monde de 1939 à nos jours. Histoire, Terminales L, ES, S, Paris, Magnard, 1998, pp. 300-301.
[24]Jean-Michel Lambin (éd.), Histoire. Terminales, Paris, Hachette, 1998, pp. 300-301.
[25]Valéry Zanghellini (éd.), Histoire Terminales L, ES, S, Paris, Belin, 1998, p. 281.
[26]Le corrigé est proposé par Marie Stern qui insiste dans son développement sur l’évolution de l’historiographie.
[27]Le sujet est d’ailleurs toujours proposé à la réflexion des élèves. Ainsi, le manuel Bordas publié en 1998 revient à partir de différents documents sur cette problématique « De quoi est morte la IVe République », pp. 298-299.
[28]J.-P. Rioux, La France de la Quatrième République, op. cit., p. 350.
[29]H & G, n° 361, 1998, p. 331.
[30]Voir entre de nombreux autres exemples car ici la littérature est extrêmement répétitive et standardisée, les corrigés publiés dans les Annales Nathan, 1992 [Paris].
[31]Ce problème est discuté par Jean Leduc, Jacqueline Le Pell et Violette Marcos-Alvarez, professeurs et inspecteurs d’histoire : Construire l’histoire, Paris, Bertrand Lacoste, 1994.
[32]« La mise en place de la IVe République. Notes sur la périodisation », H & G, n° 357, pp. 161-162. On trouve ce même avertissement dans La République. Nouveaux drames et nouveaux espoirs (1932 à nos jours), Paris, Hachette, 1992.
[33]J.-M. Lambin (éd.), Histoire. Terminales, op. cit.
[34]B. Gaïti, De Gaulle, prophète de la Cinquième République, Paris, Presses de Sciences po, 1998.
[35]H. Bernard, F. Sirel (éd.), Le monde de 1939…, op. cit.
[36]J.-M. Lambin (éd.), Histoire. Terminales, op. cit.
[37]Cette bizarrerie est soulignée dans G. Manceron et H. Remaoun, D’une rive à l’autre…, op. cit.
[38]Marie-Hélène Baylac (éd.), Histoire Terminale. Le monde de 1939 à nos jours, Paris, Bordas, 1998 ; J.-M. Lambin (éd.), Histoire. Terminales, op. cit.
[39]V. Zanghellini (éd.), Histoire Terminales…, op. cit.
[40]Jacqueline Le Pellec (éd.), Histoire Terminales, Paris, Bertrand Lacoste, 1998.
[41]B. Gaïti, « Les ratés de l’histoire. Une manifestation sans suites. Le 17 octobre 1961 à Paris », Sociétés contemporaines, n° 20, 1994.
[42]Sur la critique de cette démarche téléologique, voir Michel Dobry, « février 1934 et la découverte de l’allergie de la société française à la “Révolution fasciste” », Revue française de sociologie, vol. 30, n° 3-4, 1989.
[43]Dans la préface qu’il donne au livre de Léo Hamon, De Gaulle dans la République, Paris, Plon, 1958, p. V.
[44]Climat qui n’est pas seulement politique mais aussi savant comme l’écrit Jacques Julliard à la fin de l’année 1980 : « Loin de s’améliorer avec le temps, le statut historique de la Quatrième République n’a cessé de se dégrader », La Quatrième République, Paris, Calmann-Levy, 2e éd. 1981.
[45]En tout cas, les effets de ces transferts ont été maîtrisés par les hommes politiques en place que l’on pense aux voix RPF de 1947 ou celles poujadistes de 1956.
[46]L’important renouvellement du personnel politique tient moins aux transferts de voix qui restent limités qu’aux effets – imprévus et importants en termes de sièges – du mode de scrutin. Voir B. Gaïti, « “Syndicat des anciens” contre “forces vives” de la nation. Le renouvellement politique de 1958 », in Michel Offerlé, La profession politique, Paris, Belin, 1998.
[47]Sur cette indifférence de la presse et des politiques aux sondages d’opinion sous la IVe République, voir l’analyse de Loïc Blondiaux, La fabrique de l’opinion. Une histoire sociale des sondages, Paris, Seuil, 1998 (et notamment « Une victoire retardée », ch. i, 5e partie).
[48]Voir les souvenirs de Roland Sadoun, directeur de l’Ifop à partir de 1953, « L’opinion publique française en 1958 », in Fondation Charles de Gaulle, L’avènement de la Ve République, Paris, Armand Colin, 1999, pp. 200-203.
[49]Certains travaux mobilisent parfois les résultats de la revue Sondages sans jamais interroger le statut de cette technologie dans la France de l’après-guerre, la faible professionnalisation des instituts – et peut-être leur soumission à la commande – et des enquêteurs, sans parler de l’absence de familiarité des enquêtés eux-mêmes avec ce dispositif. Voir L. Blondiaux, La fabrique de l’opinion…, op. cit.
[50]Un travail de Steve Cohn, cité et discuté par M. Dobry, Sociologie des crises politiques, Paris, Presses de Sciences po, 1986, pp. 280-282, fait ainsi apparaître une progression contre-intuitive de l’évolution de la popularité des hommes politiques au cours de l’année précédant 1958. Là encore, la méthode utilisée fait problème mais l’indication engage à la prudence.