Genèses
Belin

I.S.B.N.2701129154
176 pages

p. 99 à 126
doi: en cours

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Dossier

no44 2001/3

2001 Genèses Dossier

L’esprit et les lieux

Généalogie et usages de clichés paysagers vendéens

Raphaël Rousseleau
Partant de textes régionalistes du début du siècle affirmant le déterminisme géographique, l’article restitue, d’abord, l’origine et le fonctionnement rhétorique de nombreux clichés du paysage en Vendée. L’auteur analyse ensuite quelques facteurs (les cadres sociopolitiques et éducatifs, les valeurs culturelles) ayant contribué a la transmission des mêmes clichés, jusque dans les réalisations touristiques actuelles. The article starts out using regional texts from the early twentieth century asserting the principle of geographical determinism to reconstruct the origin and rhetorical function of numerous clichés about the Vendée landscape. The author goes on to analyse a few factors (socio-political and educational frameworks, cultural values) that have contributed to passing on these same clichés, which have found their way into current tourist information.
« Il est incontestable, disions-nous dans notre programme, que chaque région géographique a son âme particulière, c’est-à-dire des caractères, des coutumes, des légendes, une histoire, un génie, qui lui sont propres ; un ensemble de traits physiologiques originaux, qui donnent à chaque terroir un aspect spécial et une vie personnelle ; une façon intime de faire palpiter dans les actes et dans les œuvres de ses fils une émotion toute locale, qui sent le Sol et la Race [1]. »
Cet extrait expose une évidence esthétique aux yeux de nombreux régionalistes du début du siècle : il existe une identité régionale, un « génie de la race » ou un « esprit des lieux » – selon l’expression de Maurice Barrès – qui imprègne tous les aspects du paysage et de la vie locale. Forte de ce constat impressionniste, la tâche de ces militants consistait à relever, sinon conserver, tous les éléments qu’ils jugeaient constitutifs de cette « essence ». Dans cette perspective, les régionalistes vendéens devaient répondre à quelques problèmes spécifiques. Le nom même de « Vendée » désignait strictement le département créé en 1790, mais évoquait globalement une « région-Vendée » décentrée, selon l’expression de Jean-Clément Martin, théâtre de la guerre civile. La stratégie des « régionalistes » locaux va alors consister à valoriser les traits identitaires stigmatisés par la capitale [2], en empruntant, notamment pour le paysage, la rhétorique républicaine.
Jean-François Chanet et Anne-Marie Thiesse ont montré combien les instituteurs de la Troisième République, loin de lutter contre, ont institué le discours sur la petite patrie régionale comme propédeutique à l’amour de la grande [3]. Ce discours présente des variations sur le thème de l’analogie entre le territoire local et le national, où le premier est englobé dans le second tout en le reproduisant à échelle réduite. Ce schéma général se décline cependant, pour la Vendée, suivant deux grandes tendances régionalistes : républicaine fédéraliste, et, légitimiste.
Le but de cet article n’est pas de tenter une présentation exhaustive de ces courants, mais de restituer la continuité des clichés paysagers de cette époque jusqu’à aujourd’hui dans ce département. Si, en effet, l’appartenance régionale est revendiquée au nom d’un sentiment d’adéquation entre l’individu et sa région d’origine, nous verrons combien cette expérience, ressentie comme intime, relève d’un apprentissage latent, et d’un complexe de pratiques et de valeurs sociales entretenues. Ces « cadres de la mémoire » forment comme un inconscient historique qui détermine la perception des acteurs sociaux [4].
Pour critiquer l’évidence de cette forme de jugement esthétique, nous remonterons le fil de l’évocation de quelques clichés paysagers comme, par exemple, le « bocage archaïque ». Après avoir retracé la genèse et la logique des discours, nous chercherons, ensuite, à dégager des logiques et pratiques sociales qui ont contribué à la transmission de ces mêmes clichés.
Dans ce but, nous commenterons des extraits de textes de deux auteurs à la fois incontournables et exemplaires des tendances régionalistes majoritaires : Marcel Baudouin et Jean Yole, que nous commencerons par présenter.
 
Les auteurs et leurs œuvres
 
 
Les deux auteurs dont nous avons choisi de commenter les œuvres s’imposent, à nos yeux, comme des personnages clés de la « culture vendéenne » actuelle, dans la mesure même où ils ont largement contribué à sa cristallisation [5]. Comme la plupart des régionalistes de l’époque, leurs séjours parisiens ont fait d’eux des relais privilégiés entre les tendances nationales et des configurations locales.
Marcel Baudouin (1860-1941)
M. Baudouin est issu d’une famille bourgeoise – son père était entrepreneur de travaux publics de la côte nord de la Vendée. D’abord docteur en médecine, il est délégué du gouvernement français au congrès international de médecine de Berlin (1890) puis de Rome (1898).
Venu à Paris pour sa thèse, il y réside régulièrement jusqu’en 1921. Ce séjour lui permet d’appartenir à une multitude de sociétés savantes, comme l’y invite la tradition encyclopédiste des médecins de son temps. Il publie ainsi d’innombrables articles dans les revues de ces sociétés, traitant de naturalisme, de tératologie, d’odontologie, de chirurgie maxillo-faciale pendant la Première Guerre, d’histoire de la médecine, mais aussi d’archéologie, il est membre fondateur de la Société préhistorique de France [6], et de folklore. Il rédige même quelques travaux dans la Revue des Traditions Populaires de 1901 à 1906, puis devient membre de la Revue de Folklore Français à partir de 1931, sur présentation notamment de Pierre Saintyves, (alias Émile Nourry). De 1901 à 1916, il est également membre titulaire de la Société d’anthropologie de Paris, haut lieu de l’anthropologie physique et raciale de l’époque. Ce double ancrage, provincial et parisien, fait rapidement de lui un ardent régionaliste, membre de l’association des « Vendéens de Paris », puis de la Fédération régionaliste française de Jean-Charles Brun. Une section de cette fédération s’organise en Vendée, autour d’Edmond Bocquier, ami de M. Baudouin. Son organe de presse est La Terre Vendéenne, périodique qui ne paraîtra qu’entre 1905 et 1907.
Par ailleurs, M. Baudouin défend la création de musées ethnographiques et archéologiques, jusqu’à constituer chez lui ce qu’il appelle son « jardin totémique », mélange de ses découvertes. Sa propre sœur (et disciple), Madame Cacaud-Baudouin ouvre également le premier musée ethnographique local en 1931, à partir duquel elle anime un groupe folklorique qui collabore avec le musée des Arts et Traditions populaires pour de nombreuses manifestations nationales et internationales, jusqu’à sa mort en 1941 [7].
Sur le plan local, la carrière politique de M. Baudouin se limite à la municipalité d’un village de sa région natale. Il s’inscrit résolument dans la ligne du parti radical, et reconnaît en son compatriote Georges Clemenceau son « maître » en politique et en matérialisme. Il s’éteint en janvier 1941, au milieu de ses notes de préhistoire, lesquelles devenaient des plus « curieuses », euphémisme généralement employé par ses contemporains. Par son parcours, le personnage se situe dans la mouvance de ceux qu’on appelle alors les « demi-savants », vulgarisateurs passionnés mais généralistes dépassés par la spécialisation des disciplines.
Jean Yole (1878-1956)
J. Yole, de son vrai nom Léopold Robert, est également médecin et issu d’un milieu social et d’une localité proches de ceux de M. Baudouin. Son village natal inspira le roman de l’écrivain catholique et académicien René Bazin : La terre qui meurt publié en 1899, œuvre qui dépeint avec nostalgie la fin du mode de vie paysan de cette région. De même l’écrivain régionaliste, Jehan de La Chesnaye (nom de plume de Moïse Poiraud), qui s’inscrivait dans la tendance « traditionniste » à visée littéraire et poétique, fut instituteur de cette commune et son influence sur J. Yole est probable.
La personnalité de J. Yole le pousse dans la voie de l’écriture et de l’engagement politique, au service d’un idéal catholique et agrarien « progressiste ». L’association de ces deux derniers qualificatifs peut surprendre, mais c’est pourtant la voie choisie par J. Yole, dans un contexte régional qui est, il est vrai, plus favorable à son programme qu’à celui des radicaux. Proche du catholique légitimiste René Vallette et de sa Revue du Bas-Poitou fondée en 1888, et que J. Yole préside dans les années trente, ainsi que du milieu catholique universitaire d’Angers, il incarne une tendance ruraliste partageant certaines valeurs des légitimistes tout en s’en distinguant. Louvoyant ainsi entre les milieux de notables et sa volonté réelle de moderniser la paysannerie, il obtient un siège de sénateur. En 1941, il est nommé au Conseil national provisoire par Philippe Pétain, puis fait partie du jury du prix littéraire Sully-Olivier de Serres [8]. Comme d’autres régionalistes séduits par le programme de « renaissance nationale » et de revalorisation des provinces, puis déçus par l’abandon de ces projets, J. Yole abandonne ses attributions officielles en 1943. Ces implications dans le régime de Vichy le condamnent néanmoins à l’inéligibilité après guerre.
Ses romans, notamment Les Arrivants, Les Démarqués, Le Capitaine de Paroisse, Le malaise paysan, comme ses orientations politiques, laissent percer une constante tension entre une critique lucide des pesanteurs du monde rural et sa volonté d’en maintenir certaines valeurs, notamment celle du travail manuel, de la famille et du catholicisme, mises en danger selon lui par l’extension du mode de vie urbain.
Les œuvres et leurs contextes
L’ouvrage de J. Yole La Vendée, publié en 1936, et le plus connu localement, se distingue dans la production de son auteur par son caractère apologétique et chargé de clichés [9]. Il se présente comme une célébration du département, exercice rhétorique porteur d’un projet de conciliation politique. L’auteur reprend d’ailleurs un extrait d’un discours de G. Clemenceau dans le département, tout aussi circonstancié, à la veille des élections de 1906. En regard, nous citerons des extraits antérieurs de M. Baudouin dans lesquels ce dernier utilise déjà les mêmes thèmes et laisse transparaître une sensibilité au paysage assez proche. Les développements de ce dernier trouvent place dans des articles de folklore ou de régionalisme, et ont, pour l’auteur, une portée non pas littéraire mais bien « scientifique ».
La réception des œuvres diffère également. Le livre de J. Yole soulève des commentaires plutôt élogieux ; à l’opposé, les articles du Dr Baudouin provoquent, de son vivant, les réactions les plus contradictoires, allant de l’admiration sans borne pour son savoir encyclopédique au dénigrement le plus systématique vis-à-vis de ses démonstrations souvent très subjectives. Les deux auteurs connaissent leurs œuvres respectives, mais sans s’apprécier beaucoup. Au-delà de la réception immédiate, la postérité effective de ces œuvres fait en tout cas long feu à travers leur réhabilitation-construction d’une identité vendéenne. Le style de J. Yole fut utilisé régulièrement dans les manuels, et l’est encore dans divers discours sur le département. Les écrits de M. Baudouin, notamment ses monographies communales parues dans le journal Le Phare, continuent largement de nourrir les travaux des érudits locaux, et à travers eux d’influencer le regard des touristes comme celui des autochtones.
Si les sources utilisées n’ont donc pas exactement le même statut, leur confrontation permet de dégager, à la fois, le fonds commun des deux auteurs et leurs positions respectives. De même, l’importance donnée au lien « lieu/habitants », dans ces conceptions du début du siècle, aide à comprendre certaines réalisations régionales récentes. Déclinons-en maintenant quelques figures plus concrètes.
 
L’ancrage local de clichés nationaux
 
 
Il va de soi que l’histoire locale entretient souvent des modèles historiographiques anciens. Cette tendance est évidemment plus forte là où elle a été sciemment cultivée par choix politique. Le cas de la Vendée est exemplaire d’une orientation de la mémoire, notamment par les notables catholiques [10]. Comme l’indique cependant J.-C. Martin, cette influence tient à une adhésion assez générale de la population à une certaine idée de « la Vendée », y compris dans les milieux républicains et anticléricaux. Quelles sont ces représentations, considérées à la fois comme commune et sujet de discorde politique ?
Géologie et cosmogonie : l’émergence du granit et l’océan primitif
Selon un modèle vite devenu classique, les descriptions des petites patries se présentent comme des « tours » du département ou de la région. La géographie locale sert alors de cadre à l’évocation d’une histoire « depuis les origines », plus ou moins chauvine :
« Tous les géologues sont d’accord pour reconnaître que les premières terres formées sont, en France, la Vendée et une partie de la Bretagne. Du sein de l’Océan universel qui entourait notre globe de tous côtés, ont émergé les premières éminences […de la région] [11]. »
S’il est un peu caricatural, cet extrait n’en est pas moins révélateur d’une idée commune d’origine savante. Le « socle » armoricain y est présenté comme la forme minérale primitive du pays [12]. De ce fait, et aussi par son apparente dureté, le granit apparaît comme l’élément primordial, le matériau en quelque sorte le plus « authentique ». Cette authenticité est d’autant plus affirmée que l’imaginaire géologique n’est pas exempt de références plus traditionnelles. Les chaos granitiques évoquent ainsi dans les discours régionalistes des traces du déluge :
« […] selon toute probabilité, les eaux ont dû s’écouler à la mer par l’effet d’une débâcle, dont le centre paraît être vraisemblablement le point qu’on appelle le Déluge et qui se trouve dans la forêt de Vouvent, […], au milieu d’un site extrêmement curieux et sauvage [13]. »
Si l’on suit l’auteur, on en arrive à penser que la région concernée fut la première terre émergée. Le nom de « Déluge » et l’idée qui s’y rattache persistent largement dans les discours actuels, via les anciens manuels d’histoire et les guides locaux s’inspirant des écrits du début du siècle. Ce succès s’explique sans doute en partie par la conciliation d’un matérialisme positiviste avec d’anciens thèmes bibliques. Le paysage local offre ainsi comme des preuves, et un ancrage, à ces deux références. D’ici à ce que l’ancienneté de la roche confère un caractère plus archaïque aux localités, et à leurs habitants, le pas est souvent franchi.
Un autre thème se rattache à la permanence et à l’authenticité supposée du granit. Comparée au calcaire plus tendre et à la taille plus lisse, la roche grenue fait figure de matériau plus « noble », pour un auteur comme J. Yole :
« Sur nos collines, dans tout le Bocage, plus spécifiquement vendéen, la pierre de parement, la pierre de choix est le granit, le granit extrait sur place, dans une carrière qui a été longtemps un champ et qui, les besoins satisfaits ou la veine tarie, le redeviendra, du même grain que la terre, si bien que, par une harmonie naturelle, la patine des vieilles gentilhommières encore debout se raccorde à la couleur du sol. Le lieu a commandé. La maison fait corps avec les champs [14]. »
D’après J. Yole, il existe donc une harmonie entre les œuvres et rythmes de la nature (divine) et les « travaux et les jours » humains. Plus encore, comme l’ajoute l’auteur, la résistance du granit, comme de la terre, aux efforts du travailleur est censée justifier la valeur « authentique » du trait de caractère correspondant. Trait de caractère qui sera attribué en retour aux « autochtones ». Le granit apparaît donc comme le matériau portant le plus ostensiblement les marques du temps et de la nature. De même, Catherine Bertho a montré la genèse du stéréotype de « l’homme de pierre » breton, dont la physionomie est restée figée dans sa lutte quotidienne contre vents et marées… Notons enfin que l’idée d’un archaïsme naturel du granit est à l’origine de la « ligne Siegfrid », selon l’expression de J.-C. Martin, attribuant à la géographie les différences politiques entre les régions du bocage et celles de la plaine.
Nous allons voir que la roche ne forme que le « substrat » de cette rhétorique identitaire. Selon un déterminisme naturaliste, après la géologie sous-jacente, la géographie de surface est mise logiquement à contribution.
Le paysage authentiquement vendéen : le bocage, ses bois, ses chemins creux, ses croix…
Si le sous-sol est censé fonder les racines de l’identité, le paysage de surface sert de médiateur plus direct avec les habitants du lieu. Toujours suivant le même déterminisme hérité du néo-hippocratisme, les arbres et les formes du terrain sont invoqués :
« Il est indiscutable, en effet, que les vallées du Lognon, de la Logne, de la Boulogne doivent être vendéennes. Elles sentent, en effet, l’archaïque Bocage à plein nez ! [15] ».
Cette sentence très imagée, due au Dr Baudouin, a le mérite d’être révélatrice du cercle vicieux dans lequel est emprisonné le discours régionaliste. Telle localité est typiquement vendéenne car elle paraît archaïque et bocagère ; et elle « sent l’archaïque bocage » puisque ce cliché fait partie intégrante de l’image de la Vendée. Pour M. Baudouin, « la prédominance manifeste du Bocage dans la Vendée […] » [16], est visible par l’ancienneté postulée de ses traits paysagers. Parmi ceux-ci, les taillis et les chemins creux constituent un cliché récurrent :
« Tout d’abord, il est indispensable de donner une idée de l’aspect, très pittoresque, de ce coin typique du Bocage vendéen, qui a gardé toute son allure d’autrefois. L’endroit est vraiment sauvage avec ses vieux taillis, ses ronces, ses arbustes et ses haies boisées […]. C’est indiscutablement un petit Bois sacré, un Luc, un lieu bien choisi pour le recueillement, la méditation et le mystère, “au creux d’une vallée, pleine d’ombre et de fraîcheur”, a écrit L. Brochet ! [17] ».
Ces deux extraits illustrent ce que M. Baudouin entend par « archaïque bocage » : une partie de « campagne » totalement humanisée, mais qui conserve suffisamment de topiques du naturel (rochers, arbres noueux, petit ruisseau, chemin encaissé…). Ces éléments rappellent l’Arcadie classique, via le « côté jardin » des décors théâtraux. Plus directement toutefois, la référence à un autre régionaliste (Louis Brochet) permet de repérer d’autres influences implicites : l’imaginaire celtomane d’une part, et celui associé aux guerres de Vendée d’autre part.
L. Brochet, comme bien d’autres imitateurs de l’Académie celtique, décrivait des forêts de chênes sous « un ciel mélancolique », et rapprochait la tradition du « gui l’an neuf » de la cueillette du gui par les druides [18]. Parmi ces clichés, et s’il tend à être oublié aujourd’hui, le bois sacré (« luc » ou « breuil ») était un thème bien connu des étymologistes du siècle dernier [19]. Par extension, ce terme désigne souvent de simples taillis qui présentent, pour certains auteurs, « un air ancien ». À ce compte-là, d’archaïques « bois sacrés » païens sont inventés un peu partout, chaque érudit en reconnaissant un dans sa localité.
À ces références qui se veulent scientifiques, se superposent des clichés issus des romans historiques sur les révoltes de l’Ouest. Présentes chez M. Baudouin, ces évocations sont nettement plus développées chez J. Yole, conformément à ses visées littéraires. Suivant le modèle balzacien, l’image du bocage mystérieux : repère des guérillas contre le gouvernement révolutionnaire, fait écho à celle de la forêt profonde : sanctuaire et refuge présumé des Gaulois. La première nous est présentée comme une forme d’évolution de la seconde. Dans cette forteresse buissonnière, les voies d’accès elles-mêmes prennent des allures de chemins de ronde ou de pistes primitives :
« C’est que l’âme profonde du pays est ailleurs. La route c’est l’attaque ; le chemin creux, la riposte. Les routes ont été faites contre les chemins creux. C’est donc les chemins creux qu’il faut prendre [20]. »
IMGIMGIMGIMF« Dans la forêt de Mervent… druidique, féodale et familière » in Jean Yole, La Vendée, Marseille, Laffitte Reprints, 1982. Remerciements à Jeanne Laffite.
En fait, J. Yole n’innove pas véritablement dans ces métaphores. Comme l’indique l’étude de Claudie Bernard sur les romans sur la chouannerie, on trouve déjà dans Les Chouans d’Honoré de Balzac aussi bien la forêt druidique que le bocage labyrinthique comme cadre, et, aussi bien la prière que l’embuscade comme action [21].
Aux évocations romanesques de 1793, J. Yole donne, toutefois, un ancrage plus « actuel » dans le quotidien des gestes paysans :
« On s’occupe des champs, mais on a tant à faire qu’on néglige le chemin, qui, coupé de mares, s’encaisse de plus en plus entre deux buissons plus épais que des murs, se creuse à chaque passage de charrette ramenant chaque fois dans ses roues une brouettée de terre détrempée. Ce sera le chemin creux. Le cadre est constitué, auquel la vie quotidienne donne un sens exclusivement paysan [22]. »
Ainsi, s’éclaire un ressort de l’actualisation de thèmes vieillis. Par son intérêt pour le travail et la vie pratique, J. Yole permet aux ruraux de « se reconnaître » concrètement dans ses évocations magnifiées d’une ancienne guerre civile. L’assimilation d’une âme paysanne éternelle aux conditions de vie bocaines amène l’auteur à affirmer d’autant plus un particularisme et une prédominance du bocage sur le reste du département [23]. Comme ses prédécesseurs, J. Yole ne doute pas que le cœur de « La Vendée » bat dans le bocage, sans pour autant sortir du cercle vicieux démonstratif. De la même manière, il va emprunter aux érudits aînés d’autres « caractères régionaux » que nous allons exposer.
Pour les folkloristes du début du siècle, la campagne en général est une sorte de « survivance » d’un mode de vie millénaire appelé à disparaître. M. Baudouin consacre ainsi de nombreux travaux à relever des « persistances » dans le paysage. Parmi celles qu’il recense, outre les « lucs », on trouve le symbole de la croix. Peintes sur des façades de maison, ou faites de planches plantées aux carrefours des chemins, ces croix sont pour M. Baudouin comparables à certaines gravures protohistoriques. Il en conclut à l’appartenance de ce symbole au fonds commun, « atavique » et antérieur au catholicisme, de la « race » vendéenne. Au point qu’accompagnée de mesures crâniennes, la croix devient un indice de « vendéanité » [24]. On reconnaît là les préoccupations d’un familier de l’École d’anthropologie de Paris.
Le thème est repris plus tard par J. Yole, sans doute à partir d’idées communément partagées :
« Le Bocage est le pays des croix : croix dessinées au lait de chaux au-dessus des portes, croix de pierre aux virées des chemins, à la limite des métairies, au centre des villages de trois ou quatre maisons qui se sont cotisées pour les frais [25]. »
À cette courte liste, nous pouvons ajouter quelques autres images comme les barrières de chemins [26], ou encore le bourg groupé autour de son clocher. Selon le modèle des éducateurs de la Troisième République, le talent de l’écrivain régionaliste consiste à « détourner » des stéréotypes, qui n’ont rien de spécifique dans une France encore rurale, en traits purement locaux. Ainsi J. Yole qualifie-t-il une petite ville de « paysanne » en légitimant ce terme par le tracé sinueux de ses rues, la taille de ses maisons, et son activité quotidienne ronronnante [27]. Au terme de cette « cristallisation », la localité en question peut être intégrée à la définition de « La » Vendée de l’auteur, en étant opposée aux grandes cités hors échelle humaine, dépravées, selon une réduction symétrique tout aussi douteuse.
Ainsi, une grande part du travail d’écriture des régionalistes consiste à réduire la multiplicité du département à quelques grands traits susceptibles de se retrouver dans certains lieux.
Problème de « cosmologie » locale
« Le problème est ardu pour cette Vendée, en raison de la diversité des pays vendéens : bocage, plaine, marais, côtes, îles. Et cependant la Vendée forme un tout, une unité, une sorte d’île de composition mixte, dont les différentes parties se rattachent aux terres voisines, et dont, cependant, l’ensemble fait bloc […] [28]. »
Dans cette affirmation, le radical E. Bocquier révèle le paradoxe au cœur de l’entreprise « régionaliste » vendéenne : comment unifier sous une seule « identité » la diversité géographique et culturelle constituant le département. Une phrase régulièrement citée de J. Yole, selon laquelle la Vendée est le seul département qui soit devenu une province, trouve là une part de sa signification [29]. Face à ce problème, de même que la référence temporelle reste la création du département et 1793, l’identité géographique et paysagère se focalise sur le bocage. Le tour de force consiste alors à intégrer d’une manière ou d’une autre les constituants « marginaux » du département (dans les deux sens du terme) : plaine, côte, marais…
Pour le Dr Baudouin, le problème se pose toujours en termes biologiques. Il considère ainsi que les Vendéens « purs » sont tous de taille moyenne et à « têtes rondes » (brachycéphales). Cette thèse le pousse à des comparaisons douteuses pour défendre la « vendéanité » des maraîchins – dont il est lui-même issu :
« (note : On sait que les grandes Vaches maraîchines du Marais de Mont sont issues de la race parthenaise, un peu plus petite.) Ce qui revient à dire que les Maraîchins sont bien des Vendéens, petits et pur sang de Bocains, comme ceux des Deux-Sèvres, mais modifiés par le sol. Par suite, nos Marais doivent bien être rapprochés du Bocage, qui les avoisine ! [30] ».
D’une manière moins contournée, mais tout aussi rhétorique, J. Yole revendique l’entièreté du territoire départemental. À la lecture de ces auteurs, on ne peut se départir de l’impression que les Vendéens des marges ne sont quand même pas vraiment authentiques, pas tout à fait « purs »…
À travers le sol puis le paysage, le déterminisme du lieu finit par toucher les habitants. La focalisation sur les guerres de Vendée et la chouannerie ont fait assimiler les gens de l’Ouest en général à d’éternels « réfractaires » au changement. Aussi par le biais des métaphores littéraires comme des descriptions statistiques du xixe siècle, s’est imposé dans les discours une analogie entre le paysage de champs clos, et l’esprit supposé fermé des habitants. M. Baudouin et J. Yole, après d’autres, ont entretenu ce présupposé. Mais dans son souci systématique, ce dernier est conduit à poser une antithèse plus catégorique au bocage prédominant. Ce sera la plaine du sud du département. De même, considérant l’âme bocaine comme plus profonde, il en arrive à dévaloriser celle du plainaud pour sa relative frivolité :
« Il faut bien reconnaître qu’il manque d’assise pour une pensée longuement continuée. L’étendue de sa terre où les limites des cultures se confondent, cette absence des clôtures qui sont, au Bocage, propices au recueillement, au repliement sur soi, ont développé ses tendances. Le localisme, support des traditions de clocher, ne peut tenir contre cette étendue où rien n’arrête, où tout fuit sous le regard qui n’a pas de repère. […] D’esprit ouvert, curieux de nouveautés, féru de progrès, les méthodes modernes de culture intéressent le Plainaud [31]. »
Contrairement à la plaine qu’il décrit, notons que l’exposé de J. Yole ne paraît pas dépourvu d’esprit de clocher. Sa naturalisation des caractères ne s’appuie que sur des présupposés – la « tautologie Montesquieu » selon l’expression de A.-M. Thiesse – soutenus par de vagues rapprochements. Inutile de préciser que le paysage ne prouve que ce que l’on veut, et l’on pourrait aussi bien rapprocher les chemins creux de l’ouverture d’esprit, ou l’habitat groupé de la plaine d’une fermeture sur soi… [32]
Pour dépasser tout de même cette opposition, finalement socio-politique, la solution de J. Yole consiste à en appeler à un trait de caractère supposé racialement partagé : le courage [33]. Pour appuyer cette affirmation, il prend un exemple alors indiscuté sur ce plan : « le tigre » Clemenceau, originaire du sud du département. Soulignons à nouveau le glissement de l’argument identitaire, du paysage aux caractères des habitants. Lorsque la géographie physique ne garantit plus l’homogénéité, les régionalistes font intervenir une géographie humaine orientée, et en dernier ressort les « grands hommes » du cru selon une stratégie déjà classique.
Les hauts lieux
Si les personnalités condensent en quelque sorte les « qualités de la race » régionale et finalement nationale, de même chaque petite patrie se veut à l’image miniaturisée de la grande : « […] la Vendée est une sorte de région moyenne où s’établit l’équilibre de la France […] [34]. » Comme l’a montré également A.-M. Thiesse, sous la IIIe République, la France est célébrée comme synthèse harmonieuse de la diversité (ses océans, ses montagnes, etc.) et comme un pays tempéré à mi-chemin de la froideur du Nord et de la lascivité du Sud. Région moyenne d’un pays mesuré, la Vendée apparaîtrait presque, pour ses admirateurs (en quoi ils ne sont nullement originaux), comme le nombril du monde…
De même, la concentration régionale de clichés nationaux se manifeste dans la nomination des sites locaux par allusion directe à des références célèbres [35]. Sont ainsi inventés des sites touristiques comme la « Suisse vendéenne », la « Corniche vendéenne », ou le « Carnac vendéen »… La troisième et peut-être la deuxième expression viennent de M. Baudouin, bien qu’elles fussent très vite diffusées. Quoi qu’il en soit, ce constant renvoi à des gloires nationales reflète une volonté de présenter le département comme un véritable microcosme, une synthèse plus concentrée encore de l’unité de la patrie.
Le processus de réduction métonymique ne s’arrête cependant pas là. En effet, à en croire les auteurs, le département connaît lui-même un centre résumant son essence paysagère : le Mont-des-Alouettes. À son sujet, on a pu parler de la « colline inspirée » de la Vendée, selon l’expression barrèsienne, du fait de la sédimentation sur cette éminence de divers signes identitaires : des moulins réputés avoir joué un rôle pendant les guerres de Vendée, une chapelle commémorative plus tardive, enfin une plaque en hommage à J. Yole. Visitée notamment par la duchesse d’Angoulême, dès 1823, la colline fut rapidement investie d’une charge mémorielle, concrétisée par des signalisations touristiques, et facilitée par sa situation près d’un grand axe routier. Outre la volonté d’entretenir une certaine tradition historique et sa situation au cœur du bocage, l’élection du Mont-des-Alouettes comme « haut lieu » a sans doute également des raisons plus structurelles :
« Pour une vue d’ensemble, c’est du Mont des Alouettes qu’il faut le regarder [le bocage]. De cet observatoire, pour nous Vendéens, c’est, chaque fois que nous y montons, la tentation du haut de la montagne, marquée chaque fois par notre défaite amoureuse. L’étranger reste saisi devant le panorama grandiose, inattendu. Il a suffi de grimper à peine pour avoir devant soi, en se retournant, vingt lieues de pays [36]. »
Comme le déclame si lyriquement l’auteur, si elle n’est pas le point culminant, cette hauteur offre, en tout cas, un des points de vue les plus panoramiques du département. Le visiteur a ainsi l’impression d’observer un pays unifié visuellement, et cette particularité semble avoir joué un rôle déterminant dans l’élection de cette colline plutôt que d’une autre.
Ce haut lieu n’est toutefois pas le seul centre du paysage vendéen. Il en existe un autre plus secret, en particulier chez J. Yole.
L’âme du pays
Vers la fin de son livre, J. Yole nous révèle, le lieu où, au sein même du bocage, bat véritablement le « cœur » de son microcosme :
« À cet examen, en Vendée, tout endroit secret serait propice, mais il en est un qui se trouve au cœur de cette parcelle primitive comme le noyau se trouve au cœur du fruit. C’est le château, la gentilhommière, le logis. […] L’esprit du lieu est gardé plus jalousement là, au creux de ces murailles, et en rejaillit comme une parure sur tout le clos, l’aménage [37]. »
Derrière toute son apologie du terroir, J. Yole décrit finalement ce fameux « génie du lieu » présent précisément dans ce « noyau » du paysage familier :
« C’est qu’il a le sentiment, confus ou précis, d’avoir dans cette enceinte la garde d’un prisonnier qu’on se passe, avec des consignes sévères, de génération en génération, un prisonnier de grande marque : le génie de la terre patiemment construite et noblement possédée [38]. »
Ainsi, au fond de la rhétorique de J. Yole, nous trouvons la défense du mode de vie du propriétaire foncier. De même que le « logis » (c’est-à-dire le manoir ou la grande maison du propriétaire terrien) demeure le centre du paysage vendéen tel qu’il le conçoit, de même le propriétaire, noble ou de « vieille famille » bourgeoise, lui semble l’exemple incarné de l’âme locale, le gardien de l’héritage des biens et des fonctions [39]. Et c’est par un tel portrait explicite qu’il conclut son ouvrage :
« Il est bien l’homme de ce lieu. Tenue mi de chasse, mi de cheval. Allure d’officier en retraite, de partisan au repos, de gentilhomme sur sa terre. […] Il va plus loin que le mur, plus loin que les labours, jusque dans ses souvenirs. Sans nul doute, pour lui, ce soir, la terre est héroïque. […] Pour qui prie-t-il ? Cet homme, nous le savons, a le culte religieux du passé. Quelque anniversaire, en ce jour du 24 août ?.. Cherchons une date… 24 août 1883… Frohsdorf. Mort du Roi [40]. »
Ce portrait n’est pas le sien, mais très probablement celui de R. Vallette, dont une photographie du Logis de Beauregard illustre le développement sur le noyau du paysage précédemment évoqué. Ce notable monarchiste militant était, comme nous l’avons dit, un proche de J. Yole, et, avait déjà inspiré à Alphonse de Chateaubriand son Monsieur de Lourdines, gentilhomme campagnard, paru en 1911 [41].
Ces derniers extraits nous indiquent plus directement l’héritage culturel de J. Yole, qui va de la rhétorique régionaliste aux romanciers du xixe siècle, en passant par une référence toujours présente et jamais nommée : M. Barrès. L’influence de ce dernier est perceptible par bien des indices, à commencer par le titre d’un autre roman de J. Yole, Les Démarqués, qui n’est pas sans évoquer le célèbre Les Déracinés, écrit dès 1897. Comme l’a bien montré A.-M. Thiesse, ce dernier roman participe à l’élaboration du modèle culturel des jeunes bourgeois provinciaux, qui se veulent héritiers des valeurs aristocratiques [42]. Membre du mouvement régionaliste avant de représenter le nationalisme, M. Barrès idéalise la situation de notable provincial [43], comme J. Yole après lui. Comme beaucoup de jeunes gens de leur époque, tous deux revendiquent le « destin » familial des élites rurales, contre les trajets de vie égalitaires et incertains du prolétariat urbain. M. Barrès encense « l’esprit du lieu » de sa Lorraine natale ; J. Yole fera de même dans son département. M. Barrès développe le thème de « l’enracinement » entre déterminisme matérialiste et mystique du sol ; J. Yole y mêlera un catholicisme assumé.
Mais c’est surtout dans l’idée que l’ancrage dans une tradition terrienne confère une valeur supérieure que J. Yole se montre « conservateur », héritier à la fois de M. Barrès et des légitimistes catholiques. Dans ses ouvrages, l’ancienneté apparente d’un lieu ou d’une pratique semble suffire à sa légitimation, et lui confère en tout cas une « authenticité », le charme particulier des choses qui ont duré. Parlant de la plage des Sables d’Olonne par exemple, il écrit :
« Il y a là une élégance racée qui manque à la plupart des plages nouvelles venues, et qui relève, ici, d’une certaine tradition. C’est que la bourgeoisie de Vendée venait aux Sables, en voitures à deux chevaux, bien avant l’ère des trains. […] Aussi quelques vieux hôtels évoquent-ils la solidité cossue de logis vendéens. […] Quelques maisons, même, le reproduisent sans imagination. Elles ont été bâties, celles-là, on le devine, avec le seul argent des fermages [44]. »
Ces quelques lignes illustrent, outre une certaine condescendance pour les « nouveaux riches », la revendication d’une « distinction » de la tradition [45]. Peut-être J. Yole voyait-il dans la continuité une forme de providence divine ? S’il reste en ce sens conservateur, il n’en est pas complètement passéiste pour autant, et accepte, avec M. Barrès (et contre Charles Maurras [46]), les verdicts de l’histoire. De cette tension entre conservatisme et progressisme, persiste, chez J. Yole – et ses héritiers actuels – une ambiguïté constitutive entre la fidélité à « La France » même républicaine (dont les guerres mondiales restent des épisodes majeurs), et un héritage catholique (et parfois royaliste) entretenu par un milieu social spécifique.
Comme nous l’avions suggéré au début de cette partie, le paysage « typique » reste ambigu. En effet, à l’instar des grands centres religieux où les symboles sont sujets à de constantes réinterprétations, chacun perçoit dans la prétendue « nature » ce qu’il y apporte.
Si ces clichés fonctionnent encore largement lors de ballades improvisées, de manière « artisanale » pour employer une métaphore, des moyens plus massifs, ou « industriels », existent désormais pour les entretenir. Autrement dit, si les pratiques se sont modernisées, elles reposent encore sur d’anciennes formations discursives et sociales.
 
De la « terre héroïque » au paysage publicitaire : les facteurs de continuité
 
 
L’étude des clichés paysagers nous oriente vers l’examen des stéréotypes d’attitudes vis-à-vis du paysage. Ces derniers s’organisent parfois en modèles de comportements plus ou moins durables.
Le modèle du « gentilhomme campagnard »
Dans son ouvrage qui décrit à sa manière un « tour » de Vendée, J. Yole s’arrête un moment à préciser la façon dont il conçoit « l’usage » du paysage. Ce passage étant particulièrement révélateur, nous en citerons un long extrait :
« En partant d’un logis vendéen, il y a bien des manières de parcourir la terre paysanne qui est sous sa dépendance. À pied, d’abord, un bâton de foire à la main, chaussé de gros sabots, ce qui n’est pas de fantaisie, mais d’un usage forcé, huit mois sur douze, à cent mètres de la maison. En cette tenue familière, même si une large aisance libère le maître du logis de la préoccupation constante du rendement de son bien, c’est la terre domestique qui s’offre à lui. Ce sont les lignes utiles qui se révèlent les premières, les défauts de culture qui attirent son attention : l’herbe dans les blés, le jonc dans la prairie, une barrière brisée, un drainage qui se fait mal. […]
Tout change d’aspect quand la botte de chasse a remplacé le sabot, un fusil le bâton, et que quête devant soi un chien aux impeccables arrêts. Le paysage ne sollicite plus de la même manière. On n’a plus les mêmes pensées. C’est le fourré qui attire, le buisson étoffé, la rouchère où crie la sauvagine, cette pente dont les genêts et les ronces font des retraites impénétrables, en un mot, le mystère du sol, son âme sauvage, l’âme du temps de la conquête. Alors, son arme bien en main, on sent monter en soi toute la fierté des privilèges.
Enfin, à cheval. À cheval, le décalage du point de vue est encore plus marqué. Quand on a chaussé les étriers, on n’a plus souci de la culture ni de la remise. Des images belliqueuses se lèvent de ces pièces de terre qui furent presque toutes des champs de bataille. On se plaît à se croire en reconnaissance, estafette détachée à la veille d’un combat. […] Sur la route nationale, équipement et monture vous feraient prendre pour un gendarme négligeant ses cuirs. Entre deux haies vendéennes, là où les chasseurs de Charette avaient des cordes pour étrivières, cette note plaisante, quand elle existe, a tôt fait de disparaître. Un temps de galop dans le premier chemin creux, et, tout aussitôt, autour de soi, la terre devient héroïque [47]. »
Ce long passage est remarquable pour sa description du rapport au paysage. À travers les évocations de l’auteur, s’exprime la conversion du regard induite par trois pratiques différentes. En costume de travail, d’abord, l’auteur est attentif aux traces du travail agricole, aux points de vue marquant la possession foncière. Dans l’attitude du chasseur, ensuite, il devient attentif au moindre détail et aux « mystères » des cachettes de la « nature ». À cheval enfin, c’est le triomphe d’images de guerre issues d’une version romanesque de 1793. J. Yole décrit ainsi l’héroïsation progressive du terroir.
Rappelons que J. Yole fait partie des petits notables et propriétaires terriens. Selon le modèle des « gentlemen farmers », initié en Angleterre au xviiie siècle, il revendique une culture de la chasse et du survey : la surveillance de la propriété patrimoniale. Comme une grande partie de la bourgeoisie française à travers le romantisme et Hippolyte Taine, J. Yole fut influencé par ce modèle de vie et l’esthétique paysagère qui l’accompagne. Si J. Yole adapte ces éléments à son histoire et à son milieu, ses paroles illustrent le processus d’« artialisation » de l’espace [48]. C’est-à-dire qu’il met en scène la transfiguration, par le regard et les pratiques de l’observateur, du « pays » (appréhendé sous ses aspects utilitaires) en « paysage » (vécu comme cadre d’évocation de faits et gestes entendus ou lus auparavant). Le modèle du « gentleman campagnard » représente ici l’idéal de l’individu capable de totaliser ces divers niveaux d’expériences sans se limiter à aucun.
Nous insistons sur le fait que si la culture littéraire de J. Yole transparaît [49], ce sont les pratiques mises en avant qui informent son imaginaire. De la même manière, ce ne sont pas simplement les lieux, mais bien les types d’usage des lieux qui interagissent avec les discours, et facilitent leur incorporation par les lecteurs. J. Yole offrait une voie possible de poétisation du monde agricole, poétisation à laquelle les praticiens de la terre furent sensibles. Son encouragement des « écrivains paysans » allait d’ailleurs dans le même sens. N’oublions toutefois pas la part idéologique de cet imaginaire. En faisant varier les évocations potentielles de la campagne, J. Yole anoblit certes les pratiques agricoles, mais tout en affirmant la supériorité des usages nobiliaires et la nécessité d’une notabilité expérimentée pour diriger la paysannerie. Il joue ainsi sur un double registre (paysannerie/noblesse) qui lui permet de s’adresser au grand public à travers une sorte de roman du département, tout en maintenant certaines valeurs (et références) plus élitistes. À travers ses analogies poétiques, J. Yole transpose donc également des valeurs sociales dans « l’ordre des choses », et reste plus que jamais acteur dans les enjeux politiques de son temps.
Ce modèle du « gentilhomme campagnard », hérité du siècle dernier, ne paraît pas totalement dépassé aujourd’hui. Nous en trouvons des avatars notamment dans les pratiques touristiques.
L’héritage régionaliste des pratiques touristiques
Aujourd’hui encore, les amateurs de clichés touristiques justifient ce goût par « la mode » ou un sentiment esthétique décrit comme personnel. Au nom de cette dimension intime et affective, les analyses de ce jugement sont révoquées sous prétexte d’être réductrices. Cet argument anti-intellectualiste laisse, plus ou moins volontairement [50], dans l’ombre la part historique et sociale de cette forme de sensibilité. À l’opposé, plusieurs travaux ont montré que la pratique touristique s’est développée en lien avec le régionalisme [51].
Localement, l’un des artisans majeurs du développement touristique fut justement M. Baudouin. Correspondant du Touring club de France, fondateur de plusieurs syndicats d’initiative, il s’intéresse aussi à toutes les modes de la bourgeoisie locale et parisienne. En matière esthétique, ses goûts restent, cependant, subordonnés à des critères scientifiques, et ils ne les évoquent souvent qu’en marge de ses descriptions savantes. Dans ces remarques dispersées, il célèbre généralement la beauté des formes de la nature ou la patine des objets archéologiques. Il défend cependant un mode d’appréhension des lieux le plus « naturel » possible, c’est-à-dire permettant, selon lui, la connaissance sensible la plus grande [52]. L’usage des cinq sens permet, pense-t-il, de recueillir le plus d’informations directes sur les choses étudiées. Ces prescriptions transposent, en fait, les méthodes de la médecine expérimentale (dont le modèle du diagnostic) dans le champ des sciences humaines, et dans la pratique touristique.
Outre ce positivisme du regard, M. Baudouin partage avec les médecins et instituteurs de sa génération, un intérêt contradictoire pour le « peuple ». Son attitude est tantôt celle d’un savant collectionneur de survivances, tantôt celle d’un citoyen radical soucieux de faire partager le progrès. Cette contradiction le pousse à participer à la démocratisation progressive des « loisirs », tout en regrettant la généralisation du mode de vie ou du costume bourgeois…
Au premier rang des pratiques qu’il promeut se trouve le « tour » de région à pied, ou à bicyclette, en quête des curiosités locales, ainsi que la photographie. Les clichés rencontrés précédemment correspondent ainsi souvent à des tableaux de genre aperçus lors de promenades (un chemin encaissé, une barrière de champs, etc.). Au nom de « l’Instruction Publique », M. Baudouin fut également le défenseur véhément de plusieurs projets de musées regroupant les œuvres, de toutes époques, produites dans le département :
« Ne sait-on pas que désormais toute la vie sociale doit être basée sur le travail et le travail sur l’éducation ? Or qu’y a-t-il de plus instructif, même pour les cultivateurs, que de tels centres, où l’on apprendrait tout en se promenant ; qui vous feraient réfléchir à ce que furent les ancêtres, et comprendre comment s’est développée peu à peu la civilisation dont nous sommes si fiers aujourd’hui ! Il ne faut pas oublier que l’agriculture est à la base de toute la société, et que les traditions populaires y sont très intimement liées. C’est donc une partie du culte de la Patrie que ces respects des habitudes de nos ancêtres ; et cette raison seule est parfaitement suffisante pour qu’on lui consacre le plus possible des petits Temples aux quatre coins de France [53]. »
Un exemple majeur de manuel d’histoire locale reste Notre Vendée, éléments d’histoire et de géographie régionales, par l’Abbé Poirier, Fontenay-le-Comte, Lussaud, 1924, ouvrage qui connut sept rééditions jusqu’en 1947. L’édition de 1943 est placée « sous le signe du Maréchal », après qu’un exemplaire lui a été remis en mains propres. Dès 1924, la conclusion était signée par J. Yole, et exhortait les jeunes écoliers à : « continuer la belle histoire. L’abandon serait un reniement et une infidélité. Votre place toute désignée est au foyer paternel, à moins d’une de ces vocations impérieuses réservées à quelques-uns. Vous y serez mieux qu’en aucun autre pays de France, à l’aise dans ce cadre fait pour vous, destinés à des labeurs pour lesquels votre race a façonné votre intelligence et vos muscles. » « Vous connaissez tous l’histoire de l’Enfant prodigue […]. Ne refaites pas sa douloureuse expérience. Restez Vendéens. Votre bonheur est au bout du sillon commencé. Vous récolterez là toutes les moissons que Dieu vous destine. » (concl. p. 144)
Citons plus tardivement Au cœur de la Vendée et du Poitou, écrit par Auguste Billaud et illustré par M. de La Pintière (proche des de Villiers), Paris, Éd. de l’école, 1953. Dans ce manuel conçu comme une visite guidée du département et de la région, un des enfants héros du récit va embrasser ses parents dans le village de J. Yole, lui-même cité comme un « écrivain de chez nous » (p. 35). Un quart de l’ouvrage est consacré à une version hagiographique des guerres de Vendée, intitulée « La Guerre des géants » et dont la page de titre porte un « Chouan » dont l’attitude et la moustache ont tout du « Gaulois » du xixe siècle (p. 31).
Ce sont sur ces manuels que plusieurs générations de jeunes vendéens catholiques (y compris la « génération 68 ») apprirent l’histoire de France.
IMGIMGIMGIMFAuguste Billaud, « La guerre des géants », Au cœur de la Vendée et du Poitou, Paris, Éd. de l’école, 1953.
IMGIMGIMGIMFAuguste Billaud, « La maison », Au cœur de la Vendée et du Poitou, Paris, Éd. de l’école, 1953.
Ce vœu fut réalisé bien après sa mort à travers la réalisation d’un écomusée départemental associé à un complexe touristique dont nous reparlerons.
Via M. Baudouin et J. Yole, mais aussi par le biais d’associations mémorialistes comme Le Souvenir vendéen, et plus récemment par ces objets touristiques que J.-C. Martin appelle les « chouannités », les clichés vendéens se sont largement diffusés. Plus directement encore, J. Yole eût un rôle indiscutable dans l’éducation, comme en témoignent clairement les manuels d’histoire régionale de l’enseignement primaire catholique des années vingt aux années cinquante.
Précisons que ces manuels ne s’écartaient cependant pas des programmes d’éducation nationaux. En 1942, une revue départementale rapporte ainsi les propos de l’inspecteur d’Académie sur les consignes de l’État français :
« L’Inspecteur d’Académie ajoute que l’enseignement de l’histoire et de la géographie locale n’est pas une création récente, puisqu’il est déjà recommandé dans les écoles primaires par les programmes de 1887 et surtout ceux de 1923 : d’intéressants manuels scolaires sont utilisés dans toutes les régions de France et notamment en Vendée [54]. »
Aujourd’hui, le rôle éducatif qu’a pu jouer J. Yole est relayé par l’enseignement supérieur catholique mis en place dans le département.
Par ailleurs, depuis les premières affiches pour les lignes ferroviaires provinciales, les techniques publicitaires ont progressé. À l’heure où le tourisme est organisé par cars entiers, où l’automobile permet de prendre un raccourci à travers le paysage, la pratique de la réduction s’est sophistiquée :
« Nous voulons donner une idée rapide et précise de la Vendée aux automobilistes […], d’où la volonté du Conseil Général d’en faire une vitrine des paysages et des produits régionaux. […] Dans ce but, l’aire-village proposera trois zones à ses visiteurs. Les voyageurs seront accueillis par un espace bocager, ouvert aux pique-niqueurs, avec des chemins creux et des vallonnements agrémentés de murets de schiste. Pour la deuxième zone, 2 000 arbres et 20 000 arbustes vont être plantés pour recréer le marais en plein bocage, avec des haies d’osier, des peupliers et des iris. […] La dernière partie de cet ensemble sera constituée par un village vendéen [55]. »
Comme le montre cet extrait, les aires d’autoroutes peuvent être constituées en « La Vendée en miniature », synthèse stéréotypée pour voyageur cultivé, mais pressé.
De la même manière, outre les mémoriaux, les spectacles et parcs historiques deviennent à la fois de puissants instruments de cristallisation identitaire, à l’intérieur de la région, tout en constituant des vitrines commerciales et politiques, pour des visiteurs extérieurs. À la suite de l’importante étude de J.-C. Martin et Charles Suaud sur le complexe du Puy-du-Fou (spectacle nocturne devant un château Renaissance, parc à animations, écomusée), nous ajouterons trois remarques sur l’organisation du parc en particulier, qui en précisent certaines filiations.
L’authentique se vend bien, ou, le paradoxe des valeurs
La notion de site mémoriel est apparue comme un thème central de la réflexion et de la rhétorique de J. Yole. Une figure majeure en était le manoir, ancrage spatial d’une mémoire sélective. Or, en 1938, soit deux ans après la publication de La Vendée, à l’occasion d’une fête organisée autour du « souvenir de Charette », chef vendéen mort en 1796, dans le parc d’un château, J. Yole prononçait un discours sur la notion de lieu qui « éveilla une résonance particulièrement profonde dans l’auditoire » [56]. Cette commémoration, où se retrouvèrent aussi bien des légitimistes que des notables plus libéraux et le groupe folklorique de Mme Cacaud-Baudouin, donna lieu à un spectacle préfigurant les réalisations du Puy-du-Fou. Cette manifestation ne fut pas la première du genre régionalement, mais elle se distingue par son ampleur, les thèmes et les tendances qu’elle rassembla autour de J. Yole, et, offre, surtout, une transition remarquable entre les écrits régionalistes et les pratiques touristiques actuelles.
L’actuel parc du Puy-du-Fou veut offrir « les spectacles de l’Histoire et de la Nature ». Les principaux pôles scénographiques en sont, dans leur ordre de réalisation : un « village xviiie siècle » [57] ; « le chemin creux des guerres de Vendée » ; la mise en scène de « barbares » vikings aux prises avec un évangélisateur local ; une cité médiévale reconstituée ; et, une « nouveauté », un cirque romain où évolue un martyr plus ou moins légendaire. Sous couvert du spectaculaire, nous retrouvons directement les clichés paysagers et historiques des anciens manuels cités. Nous pouvons également remarquer que, dans la chronologie même de l’aménagement du parc, l’histoire a été reconstituée à rebours, à partir de l’épisode « 1793 » en remontant vers les premiers temps chrétiens [58]. Le caractère stéréotypé semble donc ne pas nuire au succès. La reconnaissance d’une certaine « beauté » ou « vérité » de ces scènes, couramment évoquée par les visiteurs, tient même pour une bonne part à l’éducation du goût régionaliste relayée par l’école primaire jusque dans les années soixante, au moins. Pour une autre part, cette même reconnaissance esthétique relève clairement de l’aspect moral, « édifiant », des scènes présentées. Certaines de celles-ci sont d’ailleurs issues directement d’anciennes légendes hagiographiques exemplaires. C’est dire qu’un tel parc vise plus l’attraction, et une orientation de la mémoire, qu’une réelle pédagogie historique.
IMGIMGIMGIMFProspectus pour le « Grand Parc du Puy du Fou ». © Puy du Fou.
Au niveau des pratiques, enfin, l’imitation interactive de gestes du passé est souvent expérimentée comme une forme de jeu de rôle où chacun peut jouer le personnage de son choix. L’impression de « liberté » peut y apparaître d’autant plus importante qu’un dit régime « villageois communautaire » y est vécu sous la forme de la sociabilité estivale. Loin de nous rapprocher du mode de vie de l’époque considérée, l’usage du passé, comme de la nature [59], nous apprend donc plus sur notre propre société et sur les représentations, plus ou moins héroïques, que l’individu moderne se donne de lui-même.
De même que le « gentleman campagnard » illustre les valeurs aristocratiques, terriennes et régionalistes tout en conservant les bénéfices de l’État républicain. De même, un citoyen contemporain rêve d’aventures chevaleresques ou de paysannerie benoîte, mais dans des espaces limités. Ces « réserves » confortent, au fond, les prérogatives de l’individu moderne et du consommateur [60]. Aussi, loin de retrouver une communauté « traditionnelle », les régionalistes n’ont fait que transposer le modèle politique et territorial de l’État au niveau local. De même sur le plan des « valeurs », les slogans touristiques de « convivialité », du « temps de vivre », etc., servent généralement des fins lucratives. Dans une ultime phase de « folklorisation », les valeurs de l’authenticité présumée, se muent concrètement en valeurs sonnantes et trébuchantes.
Au terme de cette « analyse » esthétique du paysage familier, derrière « l’esprit du lieu » nous avons débusqué plusieurs « esprits du temps ». Si ces lieux nous émeuvent, ce n’est évidemment pas par déterminisme naturel ou du fait d’une « âme » héréditaire, mais bien parce qu’ils évoquent des modèles paysagers ou des récits de gestes plus ou moins historiques mais toujours grandioses. En tant que notables, M. Baudouin et J. Yole ont dépeint « l’ambiance culturelle » qu’ils percevaient. Ils ont fait de leurs intuitions et valeurs personnelles des images fortes, incarnées non seulement dans les paysages mais aussi dans les gestes, et désormais insérées dans notre regard. La difficulté persistante d’une discussion raisonnable des écrits de ces auteurs témoigne de leur actualité locale [61]. Les clichés qu’ils véhiculèrent restent en effet de bons symboles identitaires, parce qu’ils répondent à leur manière à une même difficulté : comment fonder une unité censée éternelle et authentique sur un territoire constitué à une date récente ? La plupart des clichés vendéens portent la trace de ce dilemme en mêlant constamment aux références à la « nuit des temps » des anecdotes de 1793, réelles ou fictives. La légitimité des repères identitaires glisse alors généralement du paysage aux caractères des habitants. Ceux-ci sont censés être déterminés par ceux-là, mais dans les discours, un constant va-et-vient apparaît entre les deux références. Cette rhétorique de l’analogie tisse une unité du pays et de sa population, unité donnant l’impression d’une harmonie ou d’une adéquation entre les deux. À l’inverse, retracer l’histoire de l’apprentissage de cette perception permet de rompre l’enchantement, ou le sort, qui lie le site aux évocations, autrement dit le lieu et l’esprit [62].
Dans ce but, nous avons dégagé, dans un premier temps, les principaux stéréotypes paysagers locaux comme les rochers de granit signes d’archaïsme, le bocage mystérieux et ses croix, ou encore le haut lieu synthétique. Autant d’éléments qui appartiennent au registre de la rhétorique patriotique de la IIIe République, mais puisent leurs sources dans la littérature savante et/ou romanesque du xixe siècle. L’ambiguïté même du déterminisme naturel qui les fondait permit leur adoption par les diverses tendances régionalistes. Ce principe imposait, en effet, une forme de mystique du sol compatible aussi bien avec une vision matérialiste du monde qu’avec une version chrétienne finaliste. De même, il est remarquable que le nouvel ancrage paysager a accompagné la territorialisation des liens politiques dans l’État, lui-même présenté comme l’unité supérieure d’emboîtements successifs.
Nous avons recherché, dans un second temps, des facteurs ayant contribué à la transmission des discours régionalistes. Nous avons alors montré l’importance de modèles d’usage du paysage comme celui du « gentleman campagnard », puis le rôle du tourisme et des interactions entre évocations et pratiques dans la diffusion des stéréotypes. Ainsi, en ancrant des clichés poétiques généraux dans des pratiques concrètes de la terre, J. Yole réhabilitait et sublimait (qui plus est à travers le véhicule valorisé de l’écrit) la paysannerie et le passé local, alors dévalorisés par Paris. L’adhésion au discours sur l’esprit des lieux ne signe donc pas là une « mentalité rétrograde », mais une tentative, de la part des Vendéens ruraux de se réapproprier le sens de leur histoire et de leur mode de vie. Cette tentative s’inscrivait toutefois dans un cadre doublement imposé : localement par les propriétaires terriens, et nationalement par le regard parisien dont les pôles furent simplement inversés.
De la même manière, les valeurs entretenues dans certaines brochures locales, et actuellement mises en scène (communautarisme, hiérarchie, don de soi, catholicisme) ne renouent pas avec le holisme paysan supposé. Elles s’opposent bien plutôt encore réactivement à des valeurs républicaines (État, individualisme, égalitarisme, capitalisme, laïcité). Cette opposition reste elle-même bornée puisqu’elle s’inscrit dans une structure politique territoriale de type contractuel. L’interdépendance entre paysans et propriétaires terriens défendue par J. Yole ne décrit donc que les interactions sociales de la fin du siècle dernier, idéalisées a posteriori, au moment où les notables cristallisaient justement « l’identité vendéenne ».
En tout état de cause, aujourd’hui encore, le modèle de la petite patrie – intermédiaire entre l’organisation centrale et l’individu, communauté à échelle humaine centrée sur un lieu chargé d’histoire et en harmonie avec son paysage – représente une utopie plus que jamais partagée… mais rien moins qu’historique. La mémoire, présentée comme politiquement neutre, paraît bien sélective, et l’analyse historique aide à clarifier ces brouillages en donnant à voir les logiques qui les constituèrent et les choix qui les dirigent encore.
 
NOTES
 
[1]La Terre Vendéenne, annuaire, 1905-1906, s. l., conclusion du premier tome.
[2]Cette stratégie fut également celle des régionalistes bretons voisins d’après Catherine Bertho, « L’invention de la Bretagne. Genèse sociale d’un stéréotype », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 35, 1980, pp. 45-62.
[3]Jean-François Chanet, L’École républicaine et les petites patries, Paris, Aubier, 1996 ; Anne-Marie Thiesse, Ils apprenaient la France. L’exaltation des régions dans le discours patriotique, Paris, MSH, coll. « Ethnologie de la France », 1997. Voir également Martyne Perrot et Isabelle Magos, « L’Aubrac. Du haut lieu au non-lieu touristique », Paysage au pluriel. Pour une approche ethnologique des paysages, coll. « Ethnologie de la France », cahier 9, 1995, pp. 35-48 ; Alain Mazas, « Le paysage dans notre patrimoine scolaire. Représentations et lectures du paysage dans quelques manuels de l’enseignement primaire », ibid., pp. 65-76. Notre travail est issu d’une enquête indépendante axée sur l’apprentissage d’une esthétique régionale, dans la durée et à travers les pratiques. Il confirme cependant pleinement, à l’image des recherches de M. Perrot et I. Magos menées dans une autre région, les résultats développés par A.-M. Thiesse concernant le niveau national. Je tiens aussi à remercier ici Jean-Clément Martin, Isabelle Backouche, et Sandrine Kott pour leurs remarques et leurs nombreux conseils.
[4]Ou selon l’expression consacrée, de « passé-présent », mis en relief par Marc Bloch grâce à une perspective globalisante mettant à contribution la sociologie et l’histoire, en vue d’éclairer des formes de pensée. Voir Gérard Noiriel, Les origines républicaines de Vichy, Paris, Hachette Littérature, coll. « Histoire », 1999.
[5]Par « cristallisation », nous entendons ici, comme C. Bertho notamment, le processus de construction et d’essentialisation d’une identité à travers la description des traits perçus comme caractéristiques.
[6]Marcel Baudouin fut membre fondateur, puis secrétaire général de la Société préhistorique de France (devenue Société préhistorique française en 1910), dont la première séance, le 6 janvier 1904, eut même lieu dans les locaux de son Institut de bibliographie scientifique (93, boulevard Saint-Germain).
[7]André Varagnac et Paul Fortier-Beaulieu concluent sa nécrologie par ces mots : « Fine silhouette bien droite dans sa robe de soie noire décorée de la croix-jeannette, elle disparaît au seuil d’une France nouvelle qui cherche déjà pieusement des exemples comme le sien. » Revue de Folklore Français et de Folklore Colonial, octobre-décembre 1940, p. 195.
[8]Ce prix, fondé le 23 juillet 1942, valorisait les œuvres ruralistes et les écrivains-paysans. Voir A.-M. Thiesse, Écrire la France. Le mouvement littéraire régionaliste de langue française entre la Belle Époque et la Libération, Paris, Puf, coll. « Ethnologies », 1991, pp. 280-284.
[9]Ce livre a connu plusieurs rééditions, dont une récente dans le cadre d’un collectif sur Jean Yole, mais malheureusement sans appareil critique autre que littéraire.
[10]Sur l’entretien de la mémoire des guerres de Vendée notamment, voir J.-C. Martin, La Vendée et la France, Paris, Seuil, coll. « Univers historique », 1987 ; La Vendée de la mémoire (1800-1980), Paris, Seuil, 1989 ; J.-C. Martin et Charles Suaud, « Le Puy du Fou », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 93, 1992, pp. 21-37 ; Le Puy du Fou, en Vendée. L’Histoire mise en scène, Paris, L’Harmattan, 1996.
[11]Louis Brochet, La Vendée à travers les âges, Luçon, 1902, p. 21.
[12]Cette idée n’est pas foncièrement fausse, mais la géologie, de même que les vestiges préhistoriques, sont souvent pris à partie pour affirmer l’antériorité de telle ou telle région, et par là sa valeur supérieure supposée. Parmi les nombreux exemples, citons un autre érudit, élève du Dr Baudouin : « Le sol granitique sur lequel reposent cette commune et les environs est le terrain primitif, c’est-à-dire le premier du globe où la vie s’est manifestée lorsque la terre a commencé à se refroidir. » (Samuel Guiet, Avrillé [Apriliacus à l’époque romaine] Ses origines – Son développement – Son avenir, La Roche-sur-Yon, Imp. H. Potier, 1944, préface p. 4). Plus généralement, l’idée du granit comme « formation primitive » existe déjà chez Georg W. F. Hegel (Philosophie de la Nature) et les géologues d’inspiration romantique ; tout comme le paradigme végétal de l’évolution, que nous rencontrerons plus loin, se trouve chez Johann G. Herder.
[13]L. Brochet, La Vendée à travers…, op. cit.
[14]J. Yole, La Vendée, Marseille, Laffitte Reprints, 1982 (1re éd. Paris, Gigord, 1936), p. 179 (les caractères gras sont de l’auteur). Notons que la valorisation du travail manuel, des petits métiers, de même que la « noblesse » des matériaux et l’enracinement de l’habitat étaient des clichés courants des années 1920-1930, chez des penseurs critiques de la modernité technique comme Martin Heidegger, mais aussi chez les folkloristes radicaux et progressistes. Voir également : Marcel Maget, « À propos du Musée des arts et traditions populaires de sa création à la Libération (1935-1944) », Genèses n° 10, 1993, pp.90-107.
[15]M. Baudoin, « Qu’est-ce que la Vendée ? Peut-être est-il bien tard pour parler encore d’elle ! », réponse au « référendum régionaliste » de La Terre vendéenne, publié dans Le Vendéen de Paris, juillet 1908, note p. 6.
[16]Ibid., p. 5.
[17]M. Baudouin et Émile Boismoreau, « Un sanctuaire médical païen en Vendée : le Bois sacré à sculpture de pied humain (Pas de Saint-Roch) de Menomblet », Bulletin de la Société Française d’Histoire de la Médecine, vol. 12, n° 1, janvier 1913, p. 57.
[18]« Ce titre n’est que la répétition et l’écho prolongé à travers les âges de l’antique refrain par lequel la foule répondait au chant des bardes. Au gui l’an neuf ! » (L. Brochet, La Vendée à travers…, op. cit., p. 39). L’auteur emprunte directement cette formule au chanoine L. P. Prunier, La Vendée avant 1793 (Paris, Victor Retaux & fils, 1893), qui lui-même cite à ce sujet un auteur plus autorisé : Amedée Thierry et son Histoire des Gaulois, A. Mesnier, 1828, 3 t. L’idée d’un « culte du chêne » druidique trouve ses sources chez Pline l’ancien, Jules César et Tacite, mais fut bien sûr aussi influencée par la critique ecclésiastique de l’idolâtrie.
[19]Pour la Vendée, parmi les auteurs qui évoquent ce thème, on peut citer les antiquaires comme Léon Audé (« Notice sur les monuments celtiques d’une partie de la Vendée », Mémoire de la Société des Antiquaires de l’Ouest, 1840, pp. 83-98), l’abbé Ferdinand Baudry (« Antiquités celtiques de la Vendée », Société d’Émulation de la Vendée, 1861, pp. 143 et 155) et Benjamin Fillon (« Les lucs des Pictons à l’époque romaine », Poitou et Vendée, Fontenay-le-Comte, 1864).
[20]J. Yole, La Vendée, op. cit., pp. 32 et 40.
[21]Claudie Bernard, Le Chouan romanesque. Balzac, Barbey d’Aurevilly, Hugo, Paris, Puf, coll. « Écriture », 1989, notamment pp. 81-83, 91-95, 112.
[22]J. Yole, La Vendée, op. cit., p. 16.
[23]« Du fait de cette étendue, de ses couverts mystérieux et, surtout, des grands événements qui s’y sont passés, il [le bocage] domine le reste de la Vendée et lui impose son signe. », ibid., p. 28. Autre régionaliste originaire du bocage et en poste dans le marais, Jehan de La Chesnaye avait aussi clamé « la supériorité de mon Bocage » sur le marais : Revue du Bas-Poitou, 1905, p. 255.
[24]M. Baudouin, « Qu’est-ce que la Vendée ?… », op. cit., n. 2, p. 7. Sous sa plume et celle de préhistoriens plus connus à l’époque (comme Gabriel de Mortillet), le menhir devient lui-même une préfiguration de la croix, ou des calvaires. Les deux ne sont-ils pas éminemment granitiques et bretons ou vendéens ? Voir De la signification des menhirs, Paris, rapport fait au nom de la Société préhistorique de France, Institut international de bibliographie scientifique, 1904. Voir aussi « La Croix Blanche des Fermes du Bocage Vendéen », Paris, Société d’anthropologie de Paris, 1908.
[25]J. Yole, La Vendée, op. cit., p. 50, et photographies pp. 33 et 49. J. de La Chesnaye avait également développé cette idée.
[26]« Au bout de chaque champ le sentier butte contre la haie. L’échalier, toujours l’échalier, dresse sa surprise et désoriente comme une embuscade. », ibid., p. 42, et photographies pp. 41 et 43.
[27]Ibid., p. 106.
[28]La Terre Vendéenne, 1907.
[29]Une part plus événementielle de cette déclaration vient, croyons-nous, du projet de création d’une province centrée sur la Vendée, lorsque le régime de Vichy crée une commission pour la rénovation des provinces en janvier 1941. De ce projet, le département actuel conserve un blason, modernisé.
[30]M. Baudouin, « Qu’est-ce-que la Vendée ?… », op. cit., p. 7. Cet auteur pousse à leurs extrémités, souvent absurdes, les logiques de ses contemporains. Ses écrits n’en sont que plus révélateurs de tendances latentes, ici « racistes » au sens biologique. La comparaison qu’il utilise confirme une supposition d’A.-M. Thiesse sur l’influence des « appellations » bovines dans la nomination de « races » régionales (A.-M. Thiesse, Ils apprenaient la France…, op. cit., n. 7 p. 43).
[31]J. Yole, La Vendée, op. cit., p. 58. Là encore, il se montre bien proche de J. de La Chesnaye, qui célébrait déjà du bocage, « ses champs étroits, infiniment plus inspirateurs des graves pensées que l’horizon lointain de la Plaine où l’esprit se perd dans le vague de la rêverie. », Revue du Bas-Poitou, 1905, p. 255. Plus directement, J. Yole reprend ici, en le réécrivant, une présentation similaire de René Vallette dans un collectif auquel ils avaient tous deux participé : Le Bas-Poitou, par R. Vallette, J. Yole, Jean Mauclère, L. Brochet, Lettre-préface d’Alphonse de Châteaubriant, La Rochelle, Impr. de l’Ouest, éd. d’art R. Bergevin, 1927, p. 23. Dans ce recueil, la contribution de J. Yole consistait en un conte local à moralité : « Brin d’Aiguail », histoire d’un lutin familier, finissant par accepter « les limites que Dieu a mises en son pouvoir » (p. 67) en se confondant avec la beauté du paysage.
[32]Pour la Lorraine, par exemple, c’est bien la plaine qui prime pour Maurice Barrès : « La géographie cordiale de la Lorraine exclut les Hautes-Vosges dont la population est peu conservatrice, les vallées où l’industrie compromet la continuité des civilisations ancestrales. La vraie conscience naît sur le plateau et dans la plaine, dans les bourgades et les villages, chez un peuple mieux enraciné. La vraie Lorraine, c’est la Lorraine agricole du sud, le Xaintois, la terre privilégiée de l’ancien comté de Vaudémont ». Extrait d’un article de René Taveneaux, « Barrès et la Lorraine », Maurice Barrès : Actes du colloque de Nancy, Nancy, 1963, cité dans Zeev Sternhell, Maurice Barrès et le nationalisme français, Bruxelles, Complexe, 1985 (1re éd. Paris, Armand Colin, 1972), n. 87, p. 335.
[33]J. Yole, La Vendée, op. cit., pp. 21 et 23.
[34]L. Brochet, La Vendée à travers…, op. cit., introduction.
[35]C’est le principe de la « gigogne patriotique » d’A.-M. Thiesse.
[36]J. Yole, La Vendée, op. cit., p. 28. Le même auteur avait déjà défendu « Les Vieux Moulins » de ce site, les comparant à des « menhirs », dont la présence lui évoquait le récit exemplaire de paroisses en marche, de cierges allumés…, Revue du Bas-Poitou, 1911, pp. 13-17. Ces « visions » ne sont pas sans préfigurer les spectacles régionaux actuels.
[37]J. Yole, La Vendée, op. cit., pp. 173-174.
[38]Ibid., p. 181.
[39]Il est éclairant de citer sur ce point Alexis de Tocqueville : « Chez les peuples aristocratiques, les familles restent pendant des siècles dans le même état, et souvent dans le même lieu. Cela rend, pour ainsi dire, toutes les générations contemporaines. Un homme connaît presque toujours ses aïeux et les respecte […]. Les classes étant fort distinctes et immobiles dans le sein d’un peuple aristocratique, chacune d’elles devient pour celui qui en fait partie une sorte de petite patrie, plus visible et plus chère que la grande. », De la Démocratie en Amérique, t. II, p. 2, ch. ii, pp. 105-106, cité par Louis Dumont dans Homo hierarchicus, Paris, Gallimard, 1966, p. 32. (les italiques sont de l’auteur initial). Remarquons que la « petite patrie » reste ici la « classe », notion socio-politique, alors que la même expression désigne un fragment