2002
Genèses
Dossier
Savoir colonial, missions chrétiennes et nationalisme en
Angola
Didier Péclard
La recherche récente sur l’histoire du colonialisme montre
comment le savoir colonial a servi à la fois de socle à l’édification de l’État
colonial et de base identitaire à la revendication nationaliste. À partir de
l’analyse d’un cas, celui de l’Angola, où le rôle du savoir dans la stratégie
coloniale a été différent, cet article émet l’hypothèse qu’il y a un lien entre
la faiblesse du « projet documentaire » de l’État colonial et celle de
l’expression politique du nationalisme. Surtout, il met le doigt sur la manière
dont l’atrophie de l’État colonial et les phénomènes de « décharge » –
notamment au profit des missions chrétiennes – qu’elle implique ont favorisé la
multiplicité et le cloisonnement des imaginaires politiques au nom desquels
s’est faite la lutte nationaliste.
Recent research on the history of colonialism shows how colonial
knowledge has served both as the basis for edifying the colonial state and as a
foundation for identity in nationalist claims. The article takes as a case
study Angola, where the role of knowledge in colonial strategy was different,
arguing that there is a link between the weakness of the « documentary project
» of the colonial state and the one giving political expression to nationalism.
Above all, it focuses on the way in which the colonial state and the phenomena
« relief » – particularly in favour of the Christian missions – that it implies
have encouraged a multiplicity and compartmentalising of the political
imaginaire in whose name the nationalist struggle is carried waged.
De plus en plus, les études du « fait colonial » s’appliquent à
montrer que les dichotomies classiques sur lesquelles l’historiographie
africaine s’est longtemps appuyée entre colonisateurs et colonisés, pouvoir et
résistance, ou colonialisme et nationalisme n’ont aucune valeur heuristique, et
que, au contraire, elles nous empêchent d’appréhender dans toute leur
complexité les dynamiques propres à cet événement historique. Les sociétés
coloniales étaient des sociétés de frontières, au long desquelles les
Occidentaux, qu’ils aient été marchands, colons, administrateurs, ou encore
missionnaires, ont été autant les objets de l’influence des sociétés dans
lesquelles ils se sont implantés que les sujets de l’expansion coloniale et de
la recomposition des identités des « indigènes » avec lesquels ils entrèrent en
contact
[1]. Par ailleurs,
la construction des sociétés colonisées et celle des sociétés métropolitaines
n’ont pas suivi des chemins simplement parallèles, mais elles ont été le
produit d’une interaction constante entre elles, les premières influençant les
secondes par effet de miroir bien plus souvent qu’on ne l’a cru pendant
longtemps
[2]. Si l’on
veut comprendre comment le pouvoir a été mis en œuvre et s’est exercé dans le
monde colonial, et comment il a été contesté, contourné ou approprié, il est
donc nécessaire de se défaire de toute vision dichotomique réduisant la
complexité et la diversité des situations coloniales à une liste d’oppositions
binaires
[3].
Une des modalités importantes de l’exercice du pouvoir colonial
fut le recours à toute une technologie du savoir qui devait permettre de donner
un sens à la réalité « indigène » que le projet impérial avait pour but de
subjuguer. Le développement, sous l’égide coloniale, de sciences telles que
l’ethnographie, la cartographie, la démographie ou encore la muséographie est
en ce sens indissociable d’une volonté de domination par la connaissance dite
scientifique. Le contrôle politique des « indigènes » exigeait que la
complexité de leur société soit réduite à un « savant » système de
classification taxinomique, à une suite de séries dans lesquelles le
particulier était fondu, selon une logique de « logoisation » censée permettre
d’assigner à tout individu une appartenance à un groupe défini, et à tout
groupe une « réalité » ontologique
[4]. Ce faisant, l’État colonial a largement contribué à
la réinvention et à la cristallisation des configurations identitaires propres
aux sociétés sur lesquelles il a cherché à asseoir son pouvoir, que ces
configurations soient de type ethnique
[5] ou national. Surtout, il a mis à la disposition des
sociétés colonisées un appareil conceptuel d’un nouveau genre que certaines de
leurs élites se sont approprié afin de pouvoir mieux dessiner les contours des
imaginaires politiques et sociaux au nom desquels la lutte nationaliste contre
ce même État s’est faite par la suite
[6]. La taxinomie coloniale fut donc une arme à double
tranchant, puisqu’elle finit par servir autant d’instrument de mobilisation
nationaliste que de socle à l’édifice du contrôle politique en situation
coloniale. En ce sens, l’État colonial contenait en lui-même le principe de sa
propre remise en cause, voire de sa disparition.
Soit. Mais peut-on en dire autant de tous les États coloniaux ?
L’élaboration d’un savoir propre à fournir la grille classificatoire dont
l’application sur les sociétés coloniales devait assurer aux puissances
occidentales un meilleur contrôle des « indigènes » est-elle une constante du
fait colonial, ou dépend-elle d’une conception bien particulière de la
colonisation ? Et qu’en est-il, par extension, de la relation triangulaire
entre savoir colonial
[7],
construction des imaginaires politiques, et contestation nationaliste
?
À mon sens, le colonialisme portugais a procédé selon une
logique particulière, dans laquelle l’apparition et le développement – tardifs,
on le verra – du savoir colonial ont été liés à la survie du régime politique
métropolitain plutôt qu’au contrôle des « indigènes africains ». Pour faire
ressortir ceci, je me propose de renverser, en quelque sorte, la problématique
suggérée par Benedict Anderson, afin de voir ce qu’il est advenu du
développement du nationalisme dans un espace colonial où la technologie du
savoir a joué un rôle secondaire dans les stratégies de domination. Je vais
m’interroger, en d’autres termes, sur la relation entre colonialisme et
nationalisme dans un contexte où l’État colonial n’a pas eu les moyens, et n’a
pas ressenti la nécessité – ou alors très tardivement – d’investir le champ de
la documentation et de la classification comme mode de domination : si
l’application du « projet documentaire »
[8] de l’État colonial eut une influence
importante sur l’apparition, le développement et le passage au politique d’un
imaginaire national, l’absence ou la faiblesse d’un tel projet peut-elle à son
tour expliquer la faiblesse éventuelle de cet imaginaire et de son expression
politique en termes de revendication nationaliste ?
On sait par ailleurs à quel point la « décharge », pour
reprendre la terminologie de Max Weber, a constitué un mode privilégié
d’exercice du pouvoir dans les colonies, la faiblesse de l’appareil
bureaucratique et administratif ne permettant pas la reproduction hors de la
sphère métropolitaine de l’idéal-type « légal rationnel » cher au sociologue
allemand
[9]. Parmi les
institutions sur lesquelles l’État colonial s’est « déchargé » d’une partie,
sinon de son pouvoir, du moins de ses responsabilités, les missions chrétiennes
ont occupé une place de choix, elles qui ont souvent été des acteurs essentiels
dans les domaines classiques de la santé ou de l’éducation, mais aussi en
termes de production du savoir linguistique ou ethnographique
[10] sur les « indigènes ». La
faiblesse de l’appareil colonial portugais et les phénomènes de décharge
qu’elle a impliqués ont ainsi favorisé la multiplication des lieux où se sont
élaborés des imaginaires politiques toujours différents les uns des autres,
souvent concurrents. Quelle influence cela a-t-il pu avoir sur la formation du
nationalisme angolais ?
Pour tenter de répondre à ces différentes questions, je me
propose de relever tout d’abord certains des traits fondamentaux de l’appareil
idéologique et conceptuel qui a soutenu le colonialisme portugais, et de voir
quelle a été sa place dans les stratégies coloniales du gouvernement
salazariste ; je me baserai pour cela sur un certain nombre d’ouvrages traitant
de l’histoire du colonialisme portugais, en mettant l’accent sur le rôle du
savoir dans la construction de ce dernier, aspect qui a été largement négligé à
ce jour. Ensuite, je ferai rapidement ressortir certains traits saillants de
l’histoire de la colonisation d’une région particulière de l’Angola, le haut
plateau (planalto) central (province
actuelle de Huambo et une partie de celle de Bié), avant d’analyser le rôle des
missions chrétiennes en tant que lieux de fabrication d’imaginaires politiques
particuliers ; pour cette dernière section, la littérature existante sera
complétée par un travail de recherche dans des archives missionnaires et sur le
terrain en Angola.
Le « savoir portugais »
[11] au xxe siècle
Il faut attendre les années 1950 pour que le « savoir portugais
» sur les colonies prenne un certain essor. Confiné jusque-là, dans le domaine
de l’ethnographie, à l’anthropométrie et à l’anthropologie physique ou
biologique
[12], et
pour ainsi dire inexistant dans les autres domaines des sciences sociales, il
se développe très tardivement par rapport à ce qui se passe pour les autres
puissances coloniales européennes. Surtout, le contexte de ce développement lui
donnera une orientation très particulière. Le régime de Salazar nage en effet à
contre-courant dans l’après-Seconde Guerre mondiale sur le plan du rapport à la
question coloniale : alors même que s’impose peu à peu la possibilité d’une
solution négociée pour la fin du colonialisme en Afrique, il est à la recherche
d’une nouvelle justification à sa politique coloniale. Il faut dire que la
question coloniale est au centre de la politique portugaise métropolitaine
depuis les années 1920 au moins, et que, dans les années 1950, le maintien des
possessions d’outremer dans le giron métropolitain est perçu à Lisbonne comme
une condition sine qua non à la survie du régime.
Tout d’abord, le renversement de la première République
(1910-1926) par un coup d’État militaire, qui permettra l’ascension au pouvoir
de Salazar quelques années plus tard, s’explique en partie par les effets d’une
politique économique coloniale mal gérée
[13]. La vision décentralisée de l’empire portugais rêvée
par Norton de Matos (gouverneur de 1912 à 1915, puis haut commissaire de 1921 à
1924 de l’Angola), et caractéristique de la République, signifiera une baisse
substantielle des exportations pour les deux piliers principaux de l’économie
métropolitaine que sont l’industrie du textile et la production de vin,
puisqu’elles avaient été largement bénéficiaires jusque-là de l’exclusivité des
marchés coloniaux. Les années qui suivent la chute de la République préparent
le terrain, en ce qui concerne la politique coloniale, pour l’instauration par
Salazar de l’État nouveau (
Estado
Novo) en 1933. Aux visées décentralisatrices de Norton de Matos
succède un modèle exactement inverse, fortement centralisé. Avec l’Acte
colonial de 1930, préparé par Salazar, alors ministre des Colonies, les
privilèges revendiqués par les oligarchies de l’industrie textile du Nord en
termes d’accès exclusif au marché colonial seront accordés à une économie qui «
n’était pas parvenu à trouver les voies du démarrage industriel, de la
modernisation agricole et du développement autocentré
[14] ». C’est sur la base de ce nouvel ordre
économique que l’
Estado Novo construit
et impose un imaginaire colonial qui deviendra essentiel à la survie du régime.
Il repose sur quatre piliers : la vocation historique du Portugal à exporter la
civilisation chrétienne par-delà les mers ; la supériorité ontologique de
l’homme blanc par rapport à l’« indigène » ou au « noir » ; l’omniprésence
d’une menace extérieure et d’un complot ourdi par les autres puissances
coloniales contre les possessions portugaises, et, partant, contre le Portugal
lui-même ; et l’idée que la protection de la souveraineté du Portugal en
métropole et son indépendance sont directement liées à l’existence et à la
pérennité de son empire
[15].
Après la Seconde Guerre mondiale, l’impératif est double pour
le régime de Salazar : résister par peur d’affaiblir irrémédiablement son
autorité aux « vents du changement » qui menacent les empires coloniaux, et
tenter de convaincre la communauté internationale que le colonialisme portugais
est différent des autres, et qu’ainsi sa remise en cause n’est pas d’actualité.
C’est sans aucun doute dans cet esprit qu’est introduite, en 1953, une nouvelle
« loi organique de l’Outre-mer », qui remplace l’« Acte colonial » de 1930.
Cette loi transforme officiellement les colonies portugaises en « provinces
d’Outre-mer », formalisant ainsi d’un point de vue juridique le mythe du
Portugal « grand pays » à cheval sur plusieurs continents
[16]. Même si elle est l’expression des
visées centralisatrices de Salazar, cette argutie juridique n’aura que peu
d’incidence sur la pratique concrète du pouvoir colonial. En revanche, elle est
révélatrice du tournant que prennent alors le savoir et l’imaginaire colonial
portugais.
Ce sont les thèses d’un sociologue brésilien, Gilberto Freyre,
qui fournissent les bases idéologiques de cette nouvelle approche. Dans
plusieurs ouvrages parus dès les années 1930, G. Freyre analyse la société
brésilienne d’une manière qui fait ressortir l’intégration réussie, selon lui,
des différentes races qui la composent, et qui attribue ce succès à « la
manière portugaise d’être au monde
[17] », ou, si l’on veut, à la capacité qu’aurait le
Portugais – et le Portugais seulement – à s’adapter aux « tropiques », capacité
qui résulterait de son attirance unique pour le métissage et pour
l’interpénétration des cultures. Grâce à G. Freyre et à son concept de
lusotropicalisme
[18],
il devient possible d’avancer que l’expansion du Portugal par-delà les océans
n’a ni répondu à une logique de conquête, ni résulté de la poursuite d’intérêts
économiques, mais qu’elle a procédé, en dernière analyse, d’une faculté bien
particulière, exempte de tout racisme, d’entrer en relation avec d’autres
peuples, d’autres cultures et de nouveaux espaces physiques. La « mission
sacrée » du Portugal et la responsabilité quasi divine qui lui incombe de
propager la civilisation occidentale chrétienne dans le monde n’ont donc rien à
voir, dans cette perspective, avec le colonialisme bassement matérialiste de
ses pairs européens, raison pour laquelle la décolonisation n’est pas à l’ordre
du jour pour lui. Telle est la logique qui prévaut aussi bien dans la « loi
organique » de 1953 que dans le développement des études sur l’« Outre-mer »
des années 1950.
Pourtant, la réception de l’œuvre de G. Freyre au Portugal est
assez négative dans un premier temps. Jusqu’au lendemain de la Seconde Guerre
mondiale, l’élite politique ne voit pas d’un bon œil des thèses qui valorisent
l’intégration culturelle alors même que le discours colonial et sa mise en
pratique reposent encore sur la discrimination raciale et la condamnation du
métissage
[19], à
l’image d’un Norton de Matos qui va jusqu’à renvoyer en métropole des colons
jugés trop « cafrialisés ». Et même si les réactions du champ intellectuel sont
plus positives
[20],
c’est seulement dans les années 1950 que le lusotropicalisme intégrera
véritablement (et durablement) l’imaginaire colonial. En 1951, G. Freyre est
invité par le ministre de l’Outre-mer, Sarmento Rodrigues, à une tournée
d’études de plusieurs mois dans les terres portugaises d’Afrique et d’Asie.
Cette visite officielle et les nombreuses conférences que donne G. Freyre sont
l’occasion pour le sociologue de formaliser ses théories sur un plan
scientifique, et elles marquent également le moment à partir duquel ces
dernières feront partie intégrante de l’idéologie coloniale du régime
salazariste. Bien entendu, c’est parce que la pression « décolonisatrice »
devient trop forte sur le Portugal que la position du régime sur le discours
lusotropical change radicalement ; ce dernier tombe à point nommé pour servir
les intérêts coloniaux et, surtout, métropolitains de Salazar. Sur le plan
politique, l’appropriation des thèses du sociologue brésilien se fait très
rapidement, et ces dernières deviennent dès l’époque de son voyage « en terres
lusitaniennes » l’une des composantes essentielles du discours officiel sur les
« provinces d’Outre-mer », quelle que soit, bien entendu, la profondeur de
l’abîme qui sépare les thèses lusotropicales de la vie quotidienne dans les
colonies portugaises
[21]. Ce processus d’appropriation est aussi l’occasion
d’un recentrage sur l’aspect proprement portugais du lusotropicalisme, la
référence au cas brésilien risquant d’être en soi interprétée comme référence à
une indépendance possible
[22]. Enfin, les théories de G. Freyre offrent une
nouvelle légitimation « scientifique » à une dimension fondamentale du
nationalisme portugais, la dimension coloniale, et elles permettent même à
l’
Estado Novo de renforcer le
consensus bâti dès les années 1930 autour de l’imaginaire colonial, puisque le
monde politique portugais dans sa quasi-unanimité (à l’exception du parti
communiste) salue celui qui « a su faire ressortir le caractère bienveillant,
christocentrique, tolérant et égalitaire de la colonisation portugaise
[23] ».
Le lusotropicalisme intègre également, dans les mêmes années,
les milieux universitaires, et il aura d’autant plus d’importance sur l’étude
de l’« Outre-mer » que cette intégration se fait au moment où le savoir
colonial portugais prend véritablement son essor. En 1954, l’Institut supérieur
d’études de l’Outre-mer (ISEU) remplace l’École supérieure coloniale fondée en
1906, et, en 1956, le Centre d’études politiques et sociales (CEPS) est créé à
l’intérieur de l’ISEU. Le grand architecte de ces changements est Adriano
Moreira, professeur de droit et de science politique, directeur de l’ISEU et
fondateur du CEPS, avant de devenir brièvement ministre de l’Outre-mer en
1961-1962, mais surtout grand ami de G. Freyre et relais principal de ses
thèses au Portugal. Un cours de lusotropicalisme est intégré dès l’année
académique 1955-1956 au cursus des étudiants en Hautes études sur l’Outre-mer,
et les thèses de G. Freyre se retrouvent sous une forme ou une autre dans une
large majorité des nombreux travaux publiés dès 1956 dans la très prolifique
collection des
Estudos de Ciências Políticas e
Sociais lancée par le CEPS
[24]. Progressivement, une proportion
importante de l’establishment intellectuel portugais se laisse même séduire par
la vision du sociologue brésilien
[25]. Le renouveau que l’on constate dès les années 1950
dans les sciences sociales portugaises servira donc autant, voire plus, de
courroie de transmission du lusotropicalisme qu’il ne sera l’occasion de
construire un savoir sur l’« indigène » et sa place dans la société coloniale.
À tel point que, même si les rapports confidentiels faits dans le cadre des
trois missions d’enquête envoyées des 1957 dans les colonies
[26] relèvent de nombreux
hiatus entre théorie lusotropicale et pratique coloniale, les exactions de
certains colons ou de secteurs entiers de l’administration ne sont perçues, in
fine, que comme autant d’exceptions venant confirmer la règle de la « manière
portugaise d’être au monde »
[27]. Quant aux publications du CEPS, elles seront avant
tout l’expression de la stratégie salazariste visant à utiliser le savoir qui
se développe comme « caisse de résonance idéologique du régime destinée à
susciter un consensus à propos des pratiques coloniales
[28] ».
Transformé en une sorte de vulgate lusotropicale, le « savoir
portugais » n’est donc pas un discours sur l’altérité ontologique de l’«
indigène » qu’il faut administrer et contrôler. Il procède moins par
objectivation, par l’isolement taxinomique de ceux qu’il s’agit d’étiqueter
pour mieux pouvoir les dominer, que par une prétention à l’intégration
culturelle des Portugais de toutes les races et de toutes les couleurs,
puisqu’il tente de façon arbitraire et artificielle de gommer toute différence
sociale, culturelle, raciale et politique à l’intérieur du « monde que le
Portugais a créé »
[29]. En ce sens, il offre peut-être moins de prise que
d’autres savoirs de ce type à ceux qui seraient éventuellement en mesure de le
réapproprier à des fins de défense d’une identité nationale (sous-entendue
non-portugaise, bien entendu).
En résumé, les aléas du « savoir portugais » au
xxe siècle apparaissent comme liés avant
tout au rôle prépondérant que joue la question coloniale dans la politique
métropolitaine. C’est parce que, jusqu’au lendemain de la Seconde Guerre
mondiale, il n’est nécessaire ni à la gestion concrète du pouvoir dans les
colonies, ni au maintien de Salazar au pouvoir, qu’il se développe si
tardivement, et c’est la nécessité de trouver une nouvelle justification
idéologique pour maintenir le consensus métropolitain autour de la gestion des
colonies contre la pression internationale d’abord, puis pour justifier la
guerre coloniale dès 1961
[30], qui dicte son essor à partir des années 1950. Comme
le maintien des colonies portugaises est indispensable à la survie politique du
régime salazariste, le savoir colonial sera avant tout utilisé pour montrer ce
qui est censé singulariser le Portugal par rapport aux autres puissances
coloniales, et pour créer le mythe de l’engagement « spirituel » du Portugal en
Afrique par rapport à l’investissement matériel des autres puissances
coloniales, le lusotropicalisme de G. Freyre arrivant à point nommé pour
contribuer à cette entreprise de mythification. Et le caractère métropolitain
du discours colonial portugais est d’autant plus fort qu’il ne dispose d’aucun
relais institutionnel en Angola. Il n’y a aucun enseignement universitaire
jusque dans les années 1960, et, même une fois créé, ce dernier n’inclut pas de
cours de sciences sociales ni même d’histoire. Il faudra attendre 1963 pour la
publication par José Redinha du premier travail d’ethnographie « moderne » en
Angola, qui vient remplacer le vieil ouvrage de Ferreira Diniz, datant d’avant
la Première Guerre mondiale
[31]. Et l’
Instituto de
Investigação Científica de Angola (IICA), créé en 1955, qui inclut
une division d’ethnologie et ethnographie à partir du début des années 1960,
publie une première ébauche de carte ethnique de l’Angola en 1970 seulement.
Enfin, l’absence de relais se fera d’autant plus sentir qu’elle n’est qu’un
aspect d’une politique coloniale qui ne permet pas la formation d’une élite
lettrée ou l’assimilation par le noyau colonial d’une partie de la population
noire ou métisse qui serait, elle, dans une position lui permettant
éventuellement de s’approprier ce discours. C’est ce que je me propose
d’évoquer maintenant en me référant plus spécifiquement au
planalto central angolais.
De quelques étapes et effets de la colonisation du
planalto central angolais
La « mise en valeur » des colonies portugaises se fait
tardivement, à cause notamment de la faiblesse économique et financière du
Portugal par rapport aux autres grandes puissances coloniales, et malgré
l’importance des capitaux étrangers investis dans les colonies portugaises.
D’une manière générale, et malgré le mythe d’une colonisation « vieille de 500
ans » véhiculé autant par les nationalistes dès les années 1960 que par les
autorités portugaises, l’occupation du terrain par le Portugal reste, jusqu’au
début du
xxe siècle, cantonnée aux principales
villes côtières que sont Luanda, Benguela et Moçâmedes et à des corridors
partant de ces trois villes vers l’intérieur. Pour ce qui est du
planalto central, c’est la répression
de la « révolte du Bailundo », entre 1902 et 1904 qui marque vraiment le début
de la mainmise militaire du Portugal
[32]. Mais, dans un premier temps, ce meilleur contrôle
ne signifie pas encore la mise en dépendance des sociétés umbundu
[33].
Jusqu’au début du
xxe siècle, le
planalto central angolais est un
agglomérat d’une douzaine de royaumes et sous-royaumes partageant le même
héritage culturel et linguistique, mais concurrents économiques et politiques.
L’économie de la région est dominée durant toute la deuxième moitié du
xixe siècle par les caravanes de porteurs
qui échangent tout d’abord des esclaves puis du caoutchouc contre des biens
d’importation à Benguela, ville côtière. C’est tout le système social qui
évolue autour des caravanes, véritables institutions qui peuvent compter
jusqu’à plusieurs milliers de personnes et dont les déplacements s’étendent sur
plusieurs mois
[34]. La
compétition pour le contrôle de ce marché est bien entendu très féroce. La
présence européenne, quant à elle, ne se fait réellement sentir que vers la
toute fin du siècle, d’abord par l’arrivée de petits marchands et de
missionnaires chrétiens, et l’importance du commerce des esclaves puis du
caoutchouc est telle qu’en fait, les Européens dépendent largement de
l’économie des caravanes
[35]. La période des caravanes est aussi une période de
centralisation économique et politique autour des deux royaumes les plus
importants, Bié et Bailundo
[36].
Peu avant le début de la Première Guerre mondiale, vers 1912,
le commerce du caoutchouc angolais, qui s’est substitué au commerce des
esclaves, s’effondre du fait de l’arrivée sur les marchés mondiaux de
caoutchouc brésilien et asiatique moins cher. Avec cet événement commence un
long et régulier processus de transformation forcée des sociétés umbundu. Elles
doivent s’adapter à un nouveau mode de vie basé avant tout sur l’agriculture
commerciale, ou plutôt, l’agriculture, jusque-là sous le contrôle des femmes et
considérée avant tout comme moyen de subsistance, doit se transformer
rapidement avec l’introduction de l’agriculture commerciale. Sous l’impulsion
de l’administration coloniale, le maïs devient la première céréale produite,
pour compenser une baisse importante de la production métropolitaine sous la
République, et parce que la construction du chemin de fer de Benguela (CFB)
permet son acheminement vers le port de Lobito
[37]. Une certaine complémentarité ou
interdépendance caractérise, dans l’entre-deux guerres, les relations entre
fermiers umbundu et des commerçants portugais toujours plus nombreux, avant que
la pression démographique et l’expropriation des petits paysans consécutive à
l’arrivée massive, dès l’après-Seconde Guerre mondiale, de « petits blancs »
portugais ne change la donne
[38]. L’intensification des cultures qui en découle,
alliée au manque progressif de terres arables, entraîne un appauvrissement des
sols, parce que ce nouveau type d’agriculture n’assure plus à la terre d’assez
longues périodes de jachère
[39]. Il en résulte un long processus de prolétarisation,
et la relative complémentarité entre producteurs et commerçants se mue en une
dépendance complète des premiers par rapport aux seconds, qui fixent leurs prix
sans qu’il n’y ait de réel contrôle de la part de l’État. Ce n’est dès lors pas
un hasard si les Ovimbundu fournissent une part prépondérante de la
main-d’œuvre du travail migratoire, forcé ou non, ce qui contribue aussi à
faire de leur société à la veille de la guerre d’indépendance « une société
rurale appauvrie mais au terme d’un long processus, dispersée par le travail
migrant, atomisée, sans possibilité de fuite ou de repli sur une organisation
sociale autonome, sans force donc d’opposition
[40] ».
L’édifice colonial qui encadre l’évolution des sociétés umbundu
va encore renforcer ces tendances. Jusqu’en 1961, en tout cas, il se
caractérise par une fermeture passablement hermétique du noyau colonial aux
indigènes. Le système d’assimilation mis en place au début du
xxe siècle établit une distinction
juridique (et sociale) très stricte entre « indigènes » (
indígenas) et « assimilés » (
assimilados)
[41]. Il est bien sûr contradictoire, dans la mesure où
il se base sur la possibilité théorique pour tout
indígena de devenir
assimilado, mais dans la réalité il
servira surtout à réduire au maximum les possibilités d’ascension sociale pour
les
indígenas et à tenter d’assurer
une main-d’œuvre bon marché en suffisance. Cette séparation politique et
culturelle très nette s’accompagne d’un système scolaire presque inexistant qui
fera de l’Angola, selon les termes de René Pélissier, un « désert culturel
»
[42] à la veille de
l’insurrection nationaliste. Le choix d’une telle politique coloniale
s’explique aussi par le fait qu’elle correspond aux orientations économiques du
régime salazariste pour les colonies jusqu’aux années 1960 : un
sous-investissement massif dans l’industrie locale pour éviter toute
concurrence avec, surtout, les barons du textile métropolitain, ce qui limite
fortement la demande de main-d’œuvre qualifiée
[43]. Parallèlement, certaines
caractéristiques de l’administration locale contribueront aussi à affaiblir les
structures traditionnelles de pouvoir de la société umbundu : la gestion
arbitraire de fonctionnaires très peu qualifiés, ignorant tout (ou presque) de
la langue et de l’histoire des populations qu’ils administrent, d’une part, et,
de l’autre, le recours à des autorités « traditionnelles » de substitution
mises en place par l’administration pour organiser le recrutement de la
main-d’œuvre.
La recherche de main-d’œuvre bon marché pour les colons envoyés
de métropole dans ce qui s’oriente dès la première moitié du
xxe siècle vers une colonie de
peuplement
[44], ainsi
que pour les entreprises minières et les grandes plantations est justement un
aspect fondamental de la politique coloniale, elle-même tournée vers la
production des matières premières dont a besoin l’économie métropolitaine et
vers la création d’un marché pour l’absorption du vin et des textiles produits
au Portugal. À tel point même qu’elle prendra le pas sur la production d’un
savoir sur les indigènes qu’il faut mettre au travail. Ainsi, par exemple, le
département des Affaires indigènes, créé en 1918, cessera rapidement d’être un
institut de recherche ethnographique pour devenir, dès les années 1920, un des
maillons essentiels de la longue chaîne qui, des
chefes de posto (premier échelon de
l’administration locale) aux administrateurs de districts, en passant par les «
autorités traditionnelles » mises en place par le pouvoir colonial, doit
fournir la main-d’œuvre nécessaire à l’économie
[45].
La catégorie juridique des assimilados, elle, représente à peine 1 % de la
population angolaise au moment des réformes qui, en 1961, aboutiront à
l’abolition du système de l’indigénat et à la concession de la citoyenneté
portugaise à tous les Angolais le désirant. Bien sûr, la réalité de
l’assimilation est beaucoup plus complexe, et nombre d’Angolais, notamment
éduqués dans les missions protestantes ou catholiques, remplissent tous les
critères de l’assimilation mais n’en obtiennent pas le statut principalement
parce que la politique coloniale ne le permet pas. C’est d’ailleurs dans cette
catégorie que l’on trouvera une bonne partie des leaders de l’insurrection
nationaliste. Mais leur participation à la lutte sera finalement plus le
résultat d’un choix politique personnel qu’une caractéristique de groupe. Par
ailleurs, ces assimilados de fait,
généralement noirs et dont l’ascension sociale, toute relative, est très
récente, alors que la majorité des assimilados de jure sont plutôt issus de la
petite bourgeoisie urbaine de la fin du xixe siècle et généralement métis,
resteront coupés du noyau colonial jusque dans les années 1960, et ils ne sont
que très indirectement des « produits coloniaux ».
Pour compléter le tableau, soulignons encore que la
colonisation du
planalto central fait
une large place à la ségrégation. D’une part, le système de l’indigénat est,
bien entendu, largement basé sur une vision raciste de « développement séparé
», ou plutôt de « développement sélectif ». De l’autre, la manière dont se fait
l’occupation coloniale de la région viendra renforcer ce trait. La ville de
Huambo par exemple, fondée en 1912 à l’initiative de Norton de Matos sur la
ligne du CFB à l’emplacement d’une ancienne mission catholique, doit éviter
toute africanisation éventuelle. Un décret de 1912 interdit explicitement toute
construction en adobe et paille dans le périmètre de la ville, un « quartier
indigène » étant prévu pour ce type de construction à l’extérieur, en un lieu «
clairement séparé d’elle » sans pour autant qu’il soit permis à ce
bairro de « prendre l’aspect
désordonné de rues étroites et sans alignement, de maisons entassées dans un
petit espace, et de manque absolu d’hygiène et de propreté qui caractérise les
villages indigènes »
[46]. Huambo, devenue Nova Lisboa en 1928, conservera ce
caractère de ville de colon malgré l’urbanisation rapide qui a lieu dans le
planalto dès 1945, ainsi qu’un certain
degré de ségrégation qui n’épargnera pas les lieux de culte eux-mêmes, puisque,
d’une part, les messes dominicales dans les églises catholiques de la ville
étaient divisées en « horaires nobles » et « horaires populaires » et, d’autre
part, les croyants blancs et noirs y étaient bien séparés
[47].
Au regard de ces quelques éléments, on peut essayer de résumer
l’impact de l’ingénierie coloniale sur la fabrique des identités en Angola
comme suit : une colonisation effective très lente à se mettre en place, et une
administration préoccupée avant tout par la mise à disposition d’une
main-d’œuvre bon marché pour l’économie coloniale ; l’apparition très tardive
d’un savoir colonial dont la nature et le développement mêmes sont conditionnés
par la nécessité impérieuse pour le régime salazariste de s’accrocher à ses
colonies coûte que coûte ; une politique coloniale qui limite de manière
drastique l’accès au noyau colonial de l’immense majorité des
indígenas ainsi que la formation d’une
élite ; l’urbanisation tardive d’une région surtout agricole et sur un mode
qui, faisant une large place à la ségrégation, empêche tant la formation d’une
« bourgeoisie » africaine que son intégration au noyau colonial et limite les
contacts entre les élites formées à la marge du système colonial, notamment
dans les missions chrétiennes, et la société coloniale. Tout cela, à mon sens,
laisse peu de place à l’émergence d’un imaginaire national autour duquel toutes
les forces opposées au colonialisme pourraient se rassembler. Au contraire, la
manière dont est pensée et construite la colonisation portugaise est en partie
responsable de la fragmentation et de l’émiettement des imaginaires politiques
en Angola, en ce qu’elle accentue encore des divisions déjà existantes au sein
de la société angolaise, et qu’elle ne permet pas la construction de
passerelles entre les élites qui, malgré tout, apparaissent. Quant aux missions
chrétiennes, elles accentueront encore les divisions et le cloisonnement des
différentes composantes des sociétés du planalto.
Missions chrétiennes et imaginaire rural
La présence missionnaire sur le
planalto central angolais remonte à la fin du
xixe siècle. Du côté catholique, ce sont
les missionnaires de l’ordre des Pères du Saint-Esprit, et non des membres du
clergé séculier, qui fondent diverses missions, dont l’une sera même choisie
comme lieu d’implantation de la ville de Nova Lisboa/Huambo. Plusieurs missions
protestantes s’installent également dès les années 1880, dont il serait hors de
propos ici de faire la liste
[48], ce qui fera de la région une zone de forte
concentration chrétienne. Selon le recensement de 1960, on compte 69 % de
catholiques, 27 % de protestants et 4 % d’« autres » pour le district de
Huambo, et 44, 30 et 26 % respectivement pour le district du Bié. Par
comparaison, le pourcentage de protestants au niveau national n’est que de 17
%. Si l’on considère que ces deux districts comptent une forte population
portugaise blanche, presque exclusivement catholique, l’importance numérique
des missions protestantes apparaît comme d’autant plus grande, surtout dans les
zones rurales. Il y a donc dans le
planalto à la fois une forte présence chrétienne
et une influence marquée du protestantisme.
Les missionnaires protestants dont il sera question dans cette
section appartiennent à une société missionnaire congrégationaliste américaine
et canadienne. Présente en Angola dès 1880, elle devient, au cours du
xixe siècle, une des plus importantes
sociétés missionnaires du pays, et son réseau de stations s’étend dans tout le
planalto central. Comme c’est le cas
pour toutes les missions chrétiennes, son travail et son influence ne se
limitent pas à la sphère religieuse, loin s’en faut, d’autant que la plupart
des missionnaires congrégationalistes se reconnaissent dans le « christianisme
social »
[49], courant
pour lequel l’engagement social passe avant tout, et qui met la société, plutôt
que l’individu au centre de ses priorités. Pour ce qui nous intéresse plus
directement ici, notons que l’anthropologie du
planalto central, et surtout celle des
Ovimbundu, si elle doit très peu au savoir colonial, est l’apanage des
missionnaires protestants. D’une part, c’est à certains d’entre eux, ou à des
auteurs liés aux missions protestantes, que l’on doit l’ethnographie des
Ovimbundu, et dans cette mesure il existe un savoir ethnographique
missionnaire
[50] bien
avant le savoir colonial
[51], qui, même s’il est influencé par l’expérience et
les besoins de l’évangélisation, n’est pas conditionné par une nécessité de
légitimation politique, comme je l’ai relevé à propos de la production
coloniale des années 1950 et 1960. D’autre part, l’ethnie umbundu est elle-même
au centre du travail des missionnaires protestants. Ce sont des missionnaires
congrégationalistes qui sont à l’origine de la transcription de la langue
umbundu, et le centre de publications de la station missionnaire de Dôndi, une
des plus importantes stations protestantes de l’Angola, fera beaucoup pour la
diffusion à large échelle de cette langue, d’autant, bien sûr, qu’elle sera
accompagnée d’un travail très important d’alphabétisation et de scolarisation.
D’une manière générale, les missionnaires protestants ont une vision très
ethnique de leur travail d’évangélisation. Ainsi pour Gladwyn Murray Childs,
l’Église n’a-t-elle de chance de se développer sainement que si elle respecte
fidèlement l’organisation de la société umbundu. « On a dit beaucoup de choses
à propos de la nouvelle “tribu de Dieu” que l’Église est en train de faire
naître en Afrique. Je crois cependant que, à moins que cette nouvelle tribu
soit fermement enracinée dans le sol de son propre héritage social, elle ne
deviendra pas une tribu mais se désintégrera en autant d’individualités
déracinées qu’elle a de membres
[52]. » Pour Lawrence Wallace
Henderson, collègue de G. M. Childs, les missions congrégationalistes sont les
héritières de la société umbundu traditionnelle, et il présente l’Église
angolaise issue de la mission comme ayant « suivi de près le modèle de la
structure sociale umbundu. La station missionnaire assumait les fonctions de
l’
ombala, qui était la résidence du
roi et, pendant la période coloniale, le missionnaire était, de fait, le roi.
Les dépendances des stations missionnaires, les filiales, correspondaient aux
atumbu dirigées par les chefs
[53] ».
Bien sûr, l’attitude des missionnaires protestants face à la
société traditionnelle umbundu est beaucoup plus ambiguë qu’ils ne l’admettent.
Tout n’est pas bon à prendre dans la culture umbundu, et dans le modèle
d’éducation qu’il propose, G. M. Childs ne se prive pas de trier le bon grain
de l’ivraie : ainsi les rites d’initiation des jeunes, qu’il voit comme une
importation dans la culture umbundu, doivent-ils être remplacés par des camps
de jeunes chrétiens. C’est bien à une entreprise de réécriture, de réinvention
de la culture umbundu qu’ils s’attèlent. Par ailleurs, il n’est pas du tout
évident que la mission soit perçue au sein des communautés umbundu dans les
termes voulus par les missionnaires, et le missionnaire est peut-être plutôt un
« roi » à la fois concurrent potentiel des
soma et utile comme allié face à la puissance
coloniale que le roi dont parle L. W. Henderson
[54]. Quoiqu’il en soit, il ne fait pas de
doute que les missions protestantes sont un des lieux où s’invente l’ethnie
umbundu au
xxe siècle.
C’est certainement ce qui a conduit une part non négligeable de
l’historiographie sur le nationalisme angolais à voir dans les missions
protestantes un facteur d’ethnicisation de la revendication et de la lutte
nationalistes, et à analyser les racines du conflit angolais en termes
d’opposition entre ethnies
[55]. Dans le cas du
planalto pourtant, l’Union nationale pour
l’indépendance totale de l’Angola (UNITA), que l’on analyse dans cette
perspective comme l’émanation de l’ethnie umbundu, n’est pas créée en 1965-1966
comme mouvement ethnique. Elle ne l’est ni dans sa direction, qui contient des
Bakongo, des Cabindais et des Ovimbundu, ni dans son recrutement, par ailleurs
très faible jusqu’en 1974. Son développement très rapide dès la signature d’un
cessez-le-feu avec l’armée portugaise peu de temps après la révolution des
Œillets en avril 1974 ne peut se réduire non plus à un recours à l’argument
ethnique. C’est ailleurs qu’il faut chercher aussi bien les raisons du succès
de l’UNITA dès 1974, les modalités du façonnage des imaginaires politiques des
sociétés du
planalto, que les racines
du prolongement de la guerre.
Les missions chrétiennes ont été, d’une manière générale, des «
foyer[s] de territorialisation du pouvoir »
[56], dans la mesure où elles ont tenté d’imposer leur
vision des liens entre les sociétés dans lesquelles elles se sont implantées et
leur environnement tant géographique, que politique et imaginaire. Dans le cas
qui nous intéresse ici, c’est autour de la défense du monde rural contre les
dangers de la ville que se fait cette territorialisation, et le répertoire de
la « ruralité » en tant que modèle de vie et de subjectivation est un des
éléments clé du discours et de la pratique missionnaires. Les missions
protestantes se constituent en bastions ruraux, et elles feront beaucoup pour
ralentir l’urbanisation de leurs membres et surtout de leurs cadres. Ainsi,
c’est seulement vers la fin des années 1950 qu’après d’âpres batailles, un
foyer est ouvert à Nova Lisboa/Huambo pour accueillir les quelques étudiants
qui y suivent une formation, principalement dans des écoles techniques. Ce
faisant, elles renforceront encore les cloisonnements de la société angolaise,
ne favorisant en aucun cas, ou alors très tardivement, les échanges entre «
leurs » élites et les autres. Les missions catholiques, elles, offrent plus de
possibilités de passerelles entre univers rural et urbain. Mais, d’une part, la
division entre missions (communautés en zones rurales ou à la périphérie des
villes créées pour les populations africaines) et paroisses ou églises
(communautés urbaines regroupant colons portugais, qui sont majoritaires,
étudiants portugais et africains et catholiques africains – noirs ou métis –
urbanisés) reproduit dans une certaine mesure le modèle protestant, tout comme,
d’autre part, la ségrégation dont elles n’étaient pas exemptes, comme je l’ai
noté plus haut.
À l’atrophie du savoir et de l’édifice colonial portugais, dont
on peut se demander si, à la fin des années 1950, le style de domination n’est
pas encore caractéristique de la « gouvernance coloniale de la première période
», qui va, pour la plupart des États coloniaux, de la conquête aux années
1930
[57], mais dont le
Portugal semble avoir de la peine à sortir, répond donc la relative cohérence
d’un « savoir missionnaire » dont le trait saillant est la réinvention de
l’ethnicité umbundu autour de la défense du répertoire de la ruralité, et qui
est, lui, intégré à la pratique missionnaire. Le rôle prépondérant des
phénomènes de décharge dans la politique de l’État colonial en Angola aura pour
conséquence de permettre aux missions de s’ériger, dans une certaine mesure, en
bastions de la foi chrétienne veillant jalousement sur leur indépendance et se
méfiant des contacts que leurs ouailles ont, par la force des choses, avec le
reste du monde colonial. Il en va de même, logiquement, pour la construction
des imaginaires sur lesquels elles baseront tout leur travail d’évangélisation,
et, dans une certaine mesure, pour les imaginaires de tous ceux et celles qui,
pendant ou après leur séjour dans ces bastions, décideront de s’engager dans la
lutte contre le pouvoir portugais, ou qui, à l’indépendance, choisiront de
s’engager pour l’un ou l’autre des camps qui s’affrontent. En ce sens, la
fabrication des imaginaires politiques en Angola s’est bien faite sous le signe
du cloisonnement et de l’exclusion.
D’une manière générale, la participation des sociétés du
planalto central angolais à la lutte
pour l’indépendance restera très limitée. Le réseau associatif y est faible, et
ni les
indígenas bien sûr, ni les
divers groupes d’
assimilados ne
disposent de structures susceptibles de défendre leurs intérêts contre la
présence coloniale. La colonisation très récente ne permet pas l’apparition,
comme à Luanda, d’une bourgeoisie créole dont le déclassement social au cours
du
xxe siècle jouera un rôle non négligeable
dans le développement du nationalisme
[58]. L’opposition au colonialisme, qui
existe certainement, s’organise, en ville, dans des réseaux clandestins et elle
est le fait, la plupart du temps, de fils et de filles de colons qui s’opposent
plus, semble-t-il, au régime salazariste dans son ensemble – qui inclut bien
entendu les colonies – qu’aux excès et aux contradictions de l’appareil
colonial en Angola en tant que tel. Pour l’heure, il semble que cette
opposition n’a pas ou peu établi de contacts au-delà des barrières sociales
imposées par la colonisation. Dans les zones rurales, une tentative de révolte,
prévue pour Pâques 1961, n’a pas le temps de s’organiser sérieusement avant que
la PIDE
[59] ne la
réprime sévèrement, laissant des marques profondes, notamment parmi les
catéchistes protestants et catholiques qui avaient participé aux quelques
réunions clandestines censées l’organiser et la planifier, et qui payèrent, en
tant que groupe, un très lourd tribut à la répression policière. Mais elle
semble avoir été plus l’initiative d’un homme qu’une action de groupe,
concertée. L’adhésion aux mouvements nationalistes reste, elle aussi, assez
faible après 1961. Lorsqu’elle se fait, notamment grâce à l’aide de certains
missionnaires protestants, elle semble être, à nouveau, plutôt le résultat de
décisions individuelles. L’apparition de l’UNITA en 1965-1966 ne change pas
fondamentalement la donne, puisque le mouvement reste très faible jusqu’à
l’accord de cessez-le-feu qu’il signe au printemps 1974 avec l’armée
portugaise. D’ailleurs les tentatives que ce dernier fait, dès 1969, pour
s’infiltrer à l’intérieur du pays, et notamment dans la région dont est
pourtant originaire son leader, Jonas Savimbi, se solderont par des échecs, les
« intrus » étant dénoncé par les villageois avant même qu’ils puissent
commencer leur travail de propagande
[60].
Pourtant le processus de décolonisation, engagé après le
renversement du gouvernement de Marcello Caetano (successeur de Salazar) par la
révolution des Œillets, verra une adhésion massive des populations de la région
à l’UNITA, alors que s’activent aussi, non sans un certain succès, les réseaux
de soutien au Mouvement populaire de libération de l’Angola (MPLA). Qui plus
est, cette adhésion à l’un ou l’autre des deux mouvements se fait non pas au
nom de la défense d’une identité ethnique ou régionale, mais bien au nom de la
nation angolaise, sans qu’il n’y ait bien sûr de consensus sur sa définition.
Ou plutôt, l’impossibilité même d’une entente entre les différents courants du
nationalisme angolais, loin d’attester de la faiblesse de l’imaginaire national
en Angola, montre que la fabrique coloniale des identités a contribué à
l’émergence de multiples imaginaires, tout en conditionnant très largement les
modalités de leur passage au politique. En ce sens, attribuer la faiblesse de
l’expression nationaliste uniquement à l’inexistence ou au développement
rudimentaire de la technologie du savoir colonial reviendrait à donner trop
d’importance au colonialisme. L’influence du savoir colonial, si développé
soit-il, ne s’explique pas par sa seule existence, mais avant tout par la place
dans la société coloniale des groupes sociaux à même de se l’approprier à des
fins éventuellement politiques. Et si la faiblesse de l’appareil colonial peut
expliquer en partie la faiblesse de l’expression nationaliste, pour les raisons
que j’ai tenté d’expliquer, ce qui frappe encore plus, et qui mérite d’être
analysé, c’est la multiplicité des imaginaires découlant de cette faiblesse et
des phénomènes de décharge qu’elle implique.
C’est dans ce sens que les missions chrétiennes ont joué un
rôle prépondérant dans le planalto
central angolais, puisqu’on le voit, le fait qu’elles aient produit un savoir
anthropologique assez élaboré sur lequel elles ont basé leur travail n’a pas
pour autant permis l’émergence d’un courant nationaliste fort et bien
structuré. Si elles peuvent, au niveau idéologique, être associées à l’appareil
colonial dans le sens où le moteur de leur savoir anthropologique tout comme
les modalités de son application sont le fruit d’une même nécessité de
classification censée rendre intelligible une réalité mouvante et complexe et
ainsi faciliter le travail d’évangélisation, elles n’y sont pas intégrées dans
la pratique. Les missions protestantes surtout, mais aussi certains secteurs de
l’Église catholique, sont en effet en marge de l’État colonial. Dans une
certaine mesure, ils fonctionnent également en vase clos, renforçant en cela
les cloisons érigées par l’État colonial entre les différents secteurs de la
société angolaise. Et tant les imaginaires politiques façonnés en leur sein que
la manière dont certains se les approprieront pour mener la lutte nationaliste
ou pour justifier la guerre civile après l’indépendance, resteront profondément
marqués par ce cloisonnement et les divisions sociales et politiques qu’il
implique.
En 1975, l’Angola est encore un pays rural, puisque plus de 70
% de la population vit en dehors des zones urbanisées. Avec l’indépendance (11
novembre 1975), le contrôle des villes devient pourtant un enjeu essentiel dans
la prise de pouvoir et le contrôle du nouvel État angolais, et en même temps le
fossé entre villes et campagnes se creuse. L’incapacité du MPLA, aussi bien de
sa direction luandaise que de son antenne à Huambo, à comprendre et à prendre
en compte les nécessités et les désirs de l’Angola rural du
planalto, et sa méconnaissance, voire
parfois son mépris des élites protestantes et catholiques de la région, d’une
part ; les difficultés que l’UNITA rencontre, de l’autre, à étendre les bases
de son soutien au-delà du milieu rural qui lui fournit la plus grande part de
ses membres et son manque de savoir-faire politique en milieu urbain, sont
parmi les raisons du prolongement de la guerre civile angolaise. Les conditions
particulières de la fabrique coloniale des imaginaires politiques et surtout
l’imbrication des fabriques missionnaire coloniale ont un poids non négligeable
sur la profondeur du fossé dont la guerre civile est une expression et qu’elle
contribuera largement à creuser encore.
[1]
Voir par exemple Jean et John L. Comaroff,
Of Revelation and Revolution, vol. 2
:
The Dialectics of Modernity on a South African
Frontier, Chicago & Londres, Chicago University Press, 1997, pp.
22-24.
[2]
Ann Laure Stoler et Frederick Cooper, « Between Metropole and
Colony. Rethinking a Research Agenda »,
in F. Cooper & A. L. Stoler, (éd.),
Tensions of Empire. Colonial Cultures in a
Bourgeois World, Berkeley, University of California Press, 1997, pp.
1-56 ; Patrick Harries, « Missionary Endeavor and the Politics of Identity in
Switzerland »,
Le Fait Missionnaire : Histoire et
Héritages, Cahier n° 6, 1998, pp. 39-69.
[3]
F. Cooper, « Conflict and Connection : Rethinking Colonial
African History »,
The American Historical
Review, vol. 99, n° 5, 1994, p. 1517.
[4]
Benedict Anderson,
Imagined
Communities. Reflections on the Origin and Spread of Nationalism,
Londres & New York, Verso, 1991 [1983], p. 184. Voir aussi Jean-François
Bayart,
L’illusion identitaire, Paris,
Fayard, 1996, chap.
i.
[5]
Leroy Vail (éd.),
The Creation of
Tribalism in Southern Africa, London, James Currey, 1989 ; Terence
Ranger, « The invention of tradition revisited »,
in T. Ranger & Olufemi Vaughan (éd.),
Legitimacy and the State in Twentieth-Century
Africa. Essays in Honour of A. H. M. Kirk-Green, Basingstoke,
Macmillan Press, 1993, pp. 62-111.
[6]
B. Anderson,
Imagined…,
op.
cit., chap.
x.
[7]
L’expression « savoir colonial » telle que je l’utilise ici,
d’une part, regroupe les connaissances acquises à l’époque coloniale dans des
domaines comme l’ethnographie, la démographie, la muséographie, ou encore la
cartographie ; d’autre part, elle vise à insister sur l’importance, dans le
contexte colonial, des liens entre cet appareil scientifique et l’exercice du
pouvoir. Il ne s’agit pas de prétendre que l’intérêt de la production
scientifique menée à bien durant cette époque se résume à son « utilité
coloniale » éventuelle, ni de confondre « savoir colonial » et « savoir de
l’époque coloniale », mais de reconnaître ce que ces liens ont de singulier, et
ce qu’ils peuvent nous apprendre aussi bien sur le colonialisme que sur
l’émergence et le développement du nationalisme.
[8]
Bernard Cohn,
Colonialism and Its
Forms of Knowledge. The British in India, Princeton (NJ), Princeton
University Press, 1996.
[9]
Béatrice Hibou, « La “décharge”, nouvel interventionnisme » et
Mamadou Diouf, « Privatisations des économies et des États africains.
Commentaires d’un historien »,
Politique
Africaine, n° 73, 1999, pp. 6-15 et 16-23. Voir aussi B. Hibou
(éd.),
La privatisation des États,
Paris, Karthala, coll. « Recherches internationales », 2000, et notamment
l’excellente introduction théorique de B. Hibou (pp. 11-67).
[10]
Voir, entre autres : Dmitri van den Bersselaar, « Creating
“Union Igbo” : Missionaries and the Igbo Language »,
Africa, vol. 67, n° 2, 1997, pp.
273-295 ; Patrick Harries, « The Roots of Ethnicity : Discourse and the
Politics of Language in South-East Africa »,
African Affairs, n° 346, 1988, pp.
25-52.
[11]
J’emprunte cette expression à : Donato Gallo,
Antropologia e colonialismo. O saber
português, Lisbonne, ER-Heptágono, 1988.
[12]
Mário Canova Moutinho, « A etnologia colonial portuguesa e o
Estado Novo », in
O fascismo em
Portugal, Lisbonne, A Regra do Jogo, 1982, p. 425. Voir aussi Rui
Pereira, « Antropologia aplicada na política colonial portuguesa do Estado Novo
»,
Revista Internacional de Estudos
Africanos, n° 4-5, 1986, pp. 191-235.
[13]
William Gervase Clarence-Smith,
The Third Portuguese Empire, 1825-1975. A Study in Economic
Imperialism, Manchester, Manchester University Press, 1985, chap.
v.
[14]
Fernando Rosas, « Estado Novo, império e ideologia imperial »,
Revista de História das Ideias, vol.
17, 1995, p. 22.
[15]
Valentim Alexandre, « Ideologia, economia e política : a
questão colonial na implantação do Estado Novo »,
Análise Social, vol. 28, n° 123-124, 1993, pp.
1117-1136 ; F. Rosas, « Estado Novo… »
op.
cit.
[16]
Comme en témoigne une carte datant des années 1930, où l’on
voit, aux côtés du Portugal, les colonies portugaises qui recouvrent, en
surimpression, le territoire européen de l’Espagne à l’Allemagne, et qui est
accompagnée d’une légende en majuscules on ne peut plus claire : « Portugal NÃO
É UM PAÍS PEQUENO ! » (« le Portugal n’est pas un petit pays ! »). Voir Yves
Léonard, « Salazarisme et lusotropicalisme, histoire d’une appropriation »,
Lusotopie, 1997, p. 216.
[17]
Expression d’Adriano Moreira, ami personnel de Gilberto Freyre,
et l’un des principaux relais de son travail au Portugal, reprise dans le titre
d’un ouvrage récent consacré à l’influence des thèses de G. Freyre sur
l’idéologie coloniale portugaise : Cláudia Castelo,
« O modo português de estar no mundo ». O
luso-tropicalismo e a ideologia colonial portuguesa (1933-1961),
Porto, Edições Afrontamento, coll. « Biblioteca das Ciências do
Homen/História/19 », 1999.
[18]
Sur les théories de G. Freyre et leurs diverses récupérations
politiques, voir l’excellent dossier consacré au lusotropicalisme dans
l’édition 1997 de la revue
Lusotopie.
Pour une analyse évoquant la prégnance du lusotropicalisme dans l’imaginaire
portugais de l’après-salazarisme, voir : Luís Cunha, « A nação e o império : a
(re)invenção do lugar de Portugal no mundo »,
Cadernos do Noroeste, vol. 4, n° 6-7, 1991, pp.
211-227.
[19]
Valentim Alexandre,
Velho Brazil,
novas Áfricas. Portugal e o império (1808-1975), Porto, Edições
Afrontamento, coll. « Biblioteca das Ciências do Homen/História/19 », 2000, p.
227.
[20]
C. Castelo,
« O modo…
»,
op. cit., pp.
69-84.
[21]
Cet abîme a été très clairement mis en lumière par la plupart
des historiens ayant travaillé sur le colonialisme portugais, et je n’y
reviendrai pas ici, puisque c’est le lusotropicalisme en tant que discours de
légitimation d’une pratique coloniale qui m’intéresse. Pour l’Angola, on pourra
se référer à : Gerald Bender,
Angola Under the
Portuguese. The Myth and the Reality, Berkeley & Los Angeles,
University of California Press, 1978 ; Christine Messiant, « 1961. L’Angola
colonial, histoire et société. Les prémisses du mouvement nationaliste »,
Paris, EHESS, thèse de doctorat, 1983 ; Maria da Conceição Neto, « Ideologias,
contradições e mistificações da colonização de Angola no século XX »,
Lusotopie, 1997, pp. 327-359. Et pour
les colonies portugaises en général : Malin Newitt,
Portugal in Africa. The Last Hundred
Years, London, Hurst & Co., 1981.
[22]
M. da Conceição Neto indique qu’en Angola, des
cursos de portugalidade (cours de «
portugalité ») sont organisés par la
Mocidade
portuguesa (Jeunesse portugaise) et que l’étude de la « portugalité
» est intégrée au cursus de formation des futurs enseignants dès les années
1950 (« Ideologias… »,
op. cit., p.
349).
[23]
C. Castelo,
O modo…,
op. cit., p. 96.
[24]
Ibid., pp.
101-106.
[25]
Y. Léonard, « Salazarisme… »,
op.
cit., p. 216.
[26]
Il s’agit d’une « Mission d’études des mouvements associatifs
en Afrique », d’une « Mission d’études des minorités ethniques de l’Outre-mer
portugais », et d’une « Mission pour l’étude de l’attraction des grandes villes
et du bien-être rural dans l’Outre-mer », remplacée en 1959 par la « Mission de
missiologie africaine ».
[27]
Ainsi, lorsque, dans le cadre de la « Mission d’études des
minorités ethniques de l’Outre-mer portugais », Jorge Dias, le « père » de
l’anthropologie moderne au Portugal, relève qu’au Mozambique, les cas de
discrimination raciale sont légion du fait du manque de formation des colons
portugais et de l’influence néfaste de l’Afrique du Sud voisine, il constate en
Angola une « évolution satisfaisante » vers la création d’une société
lusotropicale, parce que les colons, là, sont restés fidèles à la tradition
coloniale portugaise. Voir C. Castelo,
« O modo…
», op. cit., p. 104.
[28]
D. Gallo,
Antropologia…, op.
cit., p. 90.
[29]
O mundo que o Português
criou, publié en 1940, est le titre d’un des premiers ouvrages de G.
Freyre, dont la préface est une sorte de « manifeste lusotropicaliste avant la
lettre » (Armelle Enders, « Le lusotropicalisme, théorie d’exportation »,
Lusotopie, 1997, p. 205).
[30]
L’attaque contre plusieurs prisons de Luanda le 4 février, puis
surtout la révolte sanglante lancée le 15 mars 1961 dans les plantations de
café du Nord de l’Angola marquent le début des guerres coloniales du Portugal.
La Guinée-Bissau et le Mozambique suivront dès 1963 et 1964
respectivement.
[31]
José Redinha,
Distribuição étnica
de Angola, Luanda, Centro de Informações e Turismo (CITA), 1963. Le
CITA est créé en 1961-1962 par Adriano Moreira dans le cadre des réformes qu’il
introduit en tant que ministre de l’Outremer.
[32]
René Pélissier,
Les guerres
grises. Résistances et révoltes en Angola, Orgeval, Pélissier, 1978
; Douglas Wheeler et Diane Christensen, « To Rise with One Mind : The Bailundo
War of 1902 »
in Franz-Wilhelm Heimer
(éd.),
Social Change in Angola,
Munich, Weltforum Verlag, 1973, pp. 53-92.
[33]
Le
planalto est habité
en très grande majorité par des Ovimbundu (adjectif et langue : umbundu), qui
représentent à l’époque environ un tiers de la population totale de
l’Angola.
[34]
Adrian C. Edwards,
The Ovimbundu
under Two Sovereignties. A Study of Social Control and Social Change Among a
People of Angola, Londres, Oxford University Press, 1962, pp.
8-20.
[35]
Pour une version romancée de ces liens de dépendance, voir
Pepetela,
Yaka, Bruxelles, Les
Éperonniers, 1992.
[36]
Gladwyn Murray Childs,
Umbundu
Kinship and Character, Londres, Oxford University Press, 1949, chap.
xii.
[37]
W. G. Clarence-Smith,
The
Third…,
op. cit., p.
125.
[38]
Hermann Pössinger, « A transformação da sociedade umbundu desde
o colapso do comércio das caravanas »,
Revista
Internacional de Estudos Africanos, n° 4-5, 1986, pp. 75-158 ; «
Interrelations Between Economic and Social Change in Rural Africa : The Case of
the Ovimbundu of Angola »,
in F.-W.
Heimer (éd.),
Social change…, op.
cit., pp. 31-52.
[39]
Entretien avec Fernando Pacheco, Luanda, 6 mai 1999.
[40]
C. Messiant,
1961…, op.
cit., pp. 549-550.
[41]
C’est sans aucun doute dans les travaux de C. Messiant qu’on
trouve l’analyse la plus fine de la société angolaise au regard du système
colonial d’assimilation, et c’est sur eux que ce paragraphe est basé. Outre son
1961…, op. cit., voir aussi pour le
contexte particulier de Luanda : « Luanda (1945-1961) : colonisés, société
coloniale et engagement nationaliste »,
in Michel Cahen (éd.),
Bourgs et Villes en Afrique Lusophone,
Paris, L’Harmattan, 1989, pp. 125-199. Un autre auteur a récemment proposé une
vision très stimulante et riche de la complexité des effets de l’assimilation
sur les sociétés créoles de Luanda, et sur leur rôle dans l’apparition du MPLA
: Marcelo Bittencourt,
Dos jornais às armas.
Trajectórias da contestação angolana, Lisbonne, Vega, coll. « O
Facto e a Verdade », 1999.
[42]
R. Pélissier,
La Colonie du
Minotaure. Nationalismes et Révoltes en Angola (1926-1961), Orgeval,
Pélissier, 1978.
[43]
W. G. Clarence-Smith,
The Third…,
op. cit., chap.
vi.
[44]
C. Messiant,
1961…, op.
cit., pp. 71-84.
[45]
M. da Conceição Neto, « Ideologias… »,
op. cit., p. 346.
[46]
Le texte de ce décret, paru initialement dans le
Boletim Oficial, est reproduit dans :
Documentos para a história do Huambo, II,
1912-1962, Nova Lisboa, Câmara Municipal, 1962.
[47]
M. da Conceição Neto : « Todos citadinos, mas nem todos
cidadões. Nova Lisboa (cidade do Huambo), c. 1945-1961 », communication à la
conférence
Africa’s Urban Past,
Londres, SOAS, juin 1996, p. 11, n. 16.
[48]
Pour une présentation plus précise de l’implantation
missionnaire sur le
planalto central,
je me permets de renvoyer à : Didier Péclard, « “Eu sou americano” : dynamiques
du champ missionnaire dans le
planalto
central angolais au
xxe siècle »,
Lusotopie, 1998, pp. 357-376.
[49]
David Bosch,
Dynamique de la
mission chrétienne. Histoire et avenir des modèles missionnaires,
Paris, Karthala, 1995, pp. 435-440.
[50]
L’étude la plus complète est sans aucun doute la thèse de
doctorat d’un des plus importants missionnaires congrégationalistes : G. M.
Childs,
Umbundu…, op. cit. Pour une
étude sociologique de l’adaptation des sociétés umbundu à la société coloniale,
voir A. C. Edwards,
The Ovimbundu…, op.
cit. On citera encore : D. A. Hastings,
Ovimbundu Beliefs and Practices,
Hastford, PhD thesis, 1933 ; M. McCullock,
The
Ovimbundu in the Ethnographic Survey of Africa, Londres,
1952.
[51]
D’ailleurs, il est assez ironique de relever que, dans les
années 1960, les
Serviços de Centralização e de
Coordenação das Informações sobre Angola (SCCIA) – un service créé
en 1962, dans le but d’améliorer la circulation des informations de caractère
policier et militaire, mais aussi sociologique et politique, entre
l’administration, l’armée, la police et le gouvernement métropolitain –
chercheront à diffuser plus d’information sur les Ovimbundu, c’est précisément
au texte d’un missionnaire, celui de M. McCullock (voir note précédente),
qu’ils auront recours. Ceci malgré les critiques acerbes et incessantes contre
le caractère subversif et « dénationalisant » des missions protestantes (au
sens où leur travail allait à l’encontre des efforts de « portugalisation »
entrepris pas l’administration coloniale et, dans une certaine mesure, l’Église
catholique). Il n’y avait tout simplement pas de monographie portugaise sur
cette ethnie.
[52]
G. M. Childs,
Umbundu…, op.
cit., p. 69. C’est G. M. Childs qui souligne.
[53]
Lawrence Wallace Henderson,
The
Church in Angola. A River of Many Currents, Cleveland (OH), The
Pilgrim Press, 1992, p. 194. Dans un article bien antérieur, il avait déjà
défendu avec force que le protestantisme était « une religion tribale
».
Voir L. W. Henderson : « Protestantism : a Tribal Religion »,
in Robert Thomas Parsons (éd.),
Windows on Africa : A Symposium,
Leiden, E.J. Brill, 1971.
[54]
Ainsi, il est intéressant de noter qu’en presque cent ans de
présence dans le
planalto, les
missions congrégationalistes ne réussirent à convertir qu’un seul
soma umbundu. En revanche, il semble
que les
soma aient incité des fils ou
neveux non promis à la succession de leur trône à se convertir au
protestantisme, afin, certainement, de « garder un pied dans chaque camp »
(entretien avec le pasteur Henrique Etaungo, Lisbonne, décembre 1997).
[55]
Pour le cas particulier du
planalto et des Ovimbundu, voir Linda Heywood, «
Unita and Ethnic Nationalism in Angola »,
The
Journal of Modern African Studies, vol. 27, n° 1, 1989, pp. 47-66 ;
Contested Power in Angola, 1840s to the
Present, Rochester, Rochester University Press, 2000. Pour l’Angola
en général, deux études classiques du nationalisme angolais font largement
recours à la thèse ethnique : John Marcum,
The
Angolan Revolution, 2 vol., Cambridge (Mass.), The MIT Press, 1969
et 1976 ; R. Pélissier,
La Colonie du Minotaure…,
op. cit.
[56]
Jean-François Bayart, « Fait missionnaire et politique du
ventre : une lecture foucaldienne »,
Le Fait
Missionnaire : Histoire et Héritages, Cahier n° 6, septembre 1998,
p. 28.
[57]
M. Diouf, « Privatisation… »,
op.
cit., p. 17.
[58]
M. Bittencourt,
Dos
jornais…,
op. cit.
[59]
Polícia Internacional e de Defesa
do Estado, la police politique du régime de Salazar.
[60]
Voir par exemple : Archives des SCCIA, Caixa n° 266, Proc.
34.69.77 (Arquivo Nacional/Torre do Tombo, Lisbonne).