2002
Genèses
Document
Une municipalité communiste face à l’immigration algérienne et marocaine
Gennevilliers, 1950-1972
[*]
Olivier Masclet
Cet article présente le « plan de travail pour diminuer le pourcentage de travailleurs immigrés » rédigé en 1972 par le premier adjoint du conseil municipal de Gennevilliers – commune industrielle de la banlieue parisienne – et annoté par le maire communiste. Ce « plan » fait apparaître l’installation « imprévue » des immigrés algériens et marocains dans le contexte de la rénovation urbaine et la menace de dévalorisation qu’ils représentent de l’action municipale visant à rehausser la valeur sociale et urbaine d’une ville ouvrière. Cette pièce confidentielle du travail politique mené pour lutter contre les « ghettos » livre ainsi la vision des élus communistes qui sont d’autant plus conduits à voir dans les immigrés des « indésirables » qu’ils en supportent plus directement les coûts matériels et symboliques.
This article presents the « working plan to reduce the percentage of immigrant workers » drawn up in 1972 by the deputy chairman of the Municipal Council of Gennevilliers – an industrial town in the Paris suburbs – and annotated by the Communist mayor. The « plan » reveals the « unforeseen » arrival of Algerian and Moroccan immigrants in the context of urban renewal and the threat of depreciation they represent with regard to municipal action aimed at enhancing the social and urban value of the working-class town. This confidential document of political action undertaken to struggle against the « ghettos » thus presents a vision of elected Communist officials who are led to see immigrants as « undesirables », particularly since they have to bear directly the material and symbolic cost of their presence.
Si les peurs liées à la concentration spatiale des populations immigrées sont récurrentes dans l’histoire de l’immigration, c’est surtout après la Seconde Guerre mondiale que les « ghettos » deviennent un problème social et politique. Dans les « villes-usines » du Nord et de l’Est de la France, majoritairement peuplées de travailleurs immigrés et de leur famille pendant l’entre-deux-guerres
[1], la concentration des immigrés est tout entière justifiée par le statut de travailleurs qui est le leur. Commandé par les besoins de l’industrie et organisé par les industriels, le rassemblement des immigrés ne fait donc pas problème dans ces zones sous contrôle patronal. Dans celles où le patronat n’intervient pas ou peu sur les conditions de logement des salariés et plus généralement la reproduction de la force de travail, à l’exemple de la région parisienne – pôle d’attraction qui le dispense d’investir dans la construction pour fixer les ouvriers – les immigrés sont plus dispersés, en raison notamment de l’auto-construction des pavillons qui constitue durant l’entre-deux-guerres l’un des modes principaux d’accès au logement. De ce fait, ils sont aussi peu visibles spatialement
[2]. À partir de la Seconde Guerre mondiale, la reprise de l’immigration s’effectue dans un tout autre contexte : non seulement les nouveaux immigrés, originaires du Maghreb, peuvent moins se « fondre » dans la banlieue par le biais de l’habitat pavillonnaire, mais de plus la rénovation urbaine accroît le contrôle des espaces auparavant les moins contrôlés. La construction des grands ensembles et l’élévation des normes d’usage du territoire contribuent ainsi à la formulation du problème des « ghettos ».
Dans la banlieue parisienne, les élus des communes industrielles se mobilisent dès les années 1950 contre l’augmentation du nombre d’immigrés maghrébins aux abords des usines et dans les vieux immeubles promis à la démolition. Les maires communistes sont tout particulièrement mobilisés face à l’afflux de ces nouveaux immigrés : outre qu’ils dirigent un nombre important de communes industrielles
[3], ils ont placé dans la rénovation de leurs villes l’espoir de conquêtes politiques et symboliques. Le titre du document présenté ici : « Plan de travail pour diminuer le pourcentage de travailleurs immigrés » atteste assez de l’intention des élus d’une de ces municipalités communistes. Ce « plan » prépare les actions qu’ils vont en effet tenter de mener sinon contre les immigrés eux-mêmes, du moins contre la menace qu’ils représentent, menace de dévalorisation d’un travail proprement politique entrepris depuis les années 1930, visant à rehausser la valeur sociale et urbaine d’une ville ouvrière. Rédigé en 1972, ce « plan de travail » permet de rappeler les conditions dans lesquelles cette municipalité est conduite à « populariser » sa lutte contre la constitution de « ghettos ». Au-delà, il porte une lumière crue sur la coïncidence malheureuse entre la rénovation des villes ouvrières menée par les élus communistes aux lendemains de la Seconde Guerre et la reprise de l’immigration. Coïncidence malheureuse, car elle a interdit à ces élus d’intégrer les immigrés dans le travail politique de défense et de représentation des plus démunis auquel ils s’étaient pourtant consacrés
[4].
Ce « plan » établi par le premier adjoint du conseil municipal de Gennevilliers et annoté par le député-maire de cette commune, semble avoir échappé au tri des cadres municipaux. Il n’aurait peut-être pas été « visible » si le député-maire de Gennevilliers, Waldeck l’Huillier, ne l’avait pas gardé parmi ses documents personnels. Le carton où ce « plan » était rangé venait d’être déposé par un proche au service des archives municipales au moment où je m’y rendais régulièrement pour les besoins de ma thèse. Il figurait parmi des coupures de presse, des tracts d’organisations d’extrême gauche, des lettres d’immigrés « justifiant » leur demande de logement, des courriers échangés avec le préfet sur les sujets sensibles du relogement des familles immigrées, de la résorption des bidonvilles et de la construction de foyers pour travailleurs immigrés. Trace de la vision du monde social qui fait des nouveaux venus des « indésirables », ce document fait apparaître le rejet des immigrés algériens, tout particulièrement stigmatisés. Le traumatisme de la guerre d’Algérie conduit d’autant plus ces élus à redouter les conséquences de leur concentration spatiale. Mais c’est aussi parce que les immigrés sont massivement assignés aux emplois méprisés et que leur présence est perçue comme provisoire, que ces élus ne peuvent les considérer à l’égal des ouvriers français. Parce que l’immigration est généralement saisie dans la seule problématique économique des « coûts » et des « profits »
[5], elle ne peut apparaître qu’en terme de « coût » aux yeux des élus locaux qui ne tirent aucun bénéfice immédiat de leur fonction économique. Coût d’autant plus lourd du point de vue de la municipalité de Gennevilliers que la concentration de cette population d’OS et de manœuvres compromet l’équilibre budgétaire des nouveaux services municipaux (logements, crèches, centres de soins, offres de loisirs, etc.), et plus généralement l’offre de biens symboliques par laquelle les élus communistes ont tenté de faire de Gennevilliers une « vraie ville » et ont construit leur légitimité politique. C’est dire l’obligation faite à ces élus de réduire le nombre d’immigrés : à l’impératif budgétaire s’ajoute la nécessité de « faire le tri entre soi pour sauvegarder une bonne image de soi
[6] », inhérente aux mécanismes de conquête des légitimités sociale et politique.
Une commune « menacée » par les immigrés
Pour comprendre la signification de ce document, il convient donc de retracer le contexte des vingt années qui précèdent sa rédaction, caractérisé par l’arrivée « imprévue » des travailleurs algériens et marocains. Dans les années 1945-1946, moment où la ville se construit « sur le papier », la part de la population immigrée est faible, plus faible que dans les années 1920-1930 durant lesquelles les industriels font appel à l’immigration nord-africaine. Imaginée pendant ce « creux », la ville moderne, avec la construction des grands ensembles et l’ouverture de nouveaux équipements, est brutalement rappelée à l’ordre de son passé. Non seulement l’immigration des Algériens et des Marocains reprend à la fin des années 1940, mais elle s’amplifie. En 1954, près du quart de la population est étrangère, principalement algérienne et marocaine ; en 1975, la part des étrangers atteint près du tiers de la population. Gennevilliers ne peut échapper à l’ordre économique et social imposé par l’industrie : en l’espace de quelques années, tous les aspects du déracinement s’y reproduisent et s’y étendent.
Dans la commune, seuls trois foyers pour « travailleurs nord-africains » ont été construits dans les années 1920 sous l’égide de l’État – et déjà sous la pression des élus locaux qui attendaient de l’autorité centrale qu’elle encadre la présence de ces nouveaux ouvriers. Réservés aux seuls « célibataires nord-africains », c’est-à-dire algériens, ces foyers visent, dès le départ, à empêcher qu’ils fassent venir leur famille. Le souci humanitaire qui préside à leur construction se double en effet de la volonté de limiter l’installation dans la métropole des ressortissants d’Algérie en les contraignant à l’usage d’un espace censé leur rappeler que seul le travail justifie leur présence. Mais les quatre cents lits disponibles dans ces foyers ne peuvent répondre aux besoins des Algériens et des Marocains qui viennent chercher du travail après la Seconde Guerre. Les logiques étatiques et les logiques patronales se rencontrent ainsi pour favoriser le turnover de la main-d’œuvre immigrée maghrébine : en minimisant son coût, son attrait est renforcé.
Gennevilliers voit donc s’étendre les zones qu’occupaient traditionnellement les « Nord-africains »
[7]. L’ancienneté des premiers réseaux d’immigration et la solidarité expliquent pour partie leur regroupement. Mais d’autres facteurs, comme le calcul, l’intérêt ou l’exploitation de la misère et du déracinement, interviennent
[8]. En fait, dès le début de l’immigration nord-africaine, il s’est trouvé à Gennevilliers des promoteurs de logements pour immigrés : loger cette clientèle captive car démunie d’autres possibilités représente une opportunité de bénéfices substantiels. Le nombre de ces « promoteurs » ne fait donc qu’augmenter après guerre, comme le constate l’une des nombreuses enquêtes des services municipaux, qui estime, en 1962, à une cinquantaine le nombre de propriétaires qui, tenant entre leurs mains un véritable marché du logement insalubre, participent de près ou de loin à l’installation dans la ville des travailleurs maghrébins. Les Algériens et les Marocains déjà stabilisés dans les quartiers industriels et, en particulier, les propriétaires de cafés et de garnis, vont ainsi jouer un rôle central dans la « réception » à Gennevilliers des nouveaux venus. Face à l’afflux du nombre de travailleurs, il n’est pas un espace qui ne puisse servir à « rendre service » à un frère, un cousin, un compatriote. Caves, greniers, jardins, dans un premier temps, les « centres nord-africains »
[9] puisent dans leurs propres réserves l’espace nécessaire. Mais au milieu des années 1950, la demande est telle que l’offre, et notamment l’offre traditionnelle – celle qui, progressivement, s’est construite dans l’histoire de l’immigration maghrébine à Gennevilliers – ne peut pas entièrement la satisfaire. Les terrains non construits ne manquant pas dans cette vaste commune longtemps agricole et maraîchère, c’est la quasi-totalité du territoire que mitent alors bidonvilles, abris de fortune et autres habitats précaires. Les propriétaires algériens et marocains ne sont cependant pas les seuls intéressés à la gestion du logement pour immigrés : certains terrains sont utilisés par des propriétaires français aux mêmes fins que celles qui conduisent les propriétaires nord-africains à entasser dans quelques mètres carrés leurs coreligionnaires. De plus, la négligence des propriétaires contribue à la fixation des immigrés. Ne possédant pas le capital qui leur permettrait de rentabiliser des terrains acquis ou hérités de longue date ou décidant d’en geler l’usage compte tenu des règles administratives nouvelles concernant leur utilisation et des projets d’aménagement de la ville en cours de réalisation, ils renoncent à leur utilisation. Espaces sans affectation dans une ville en pleine rénovation, ils font donc l’objet d’une appropriation précaire par la population immigrée.
Conçus pour tirer la commune vers le haut, les grands ensembles dont la construction débute en 1954 et s’achève au début des années 1970, ont aussi pour effet, indirect, d’augmenter le nombre d’immigrés. Désertés par les occupants des nouveaux quartiers, les immeubles disponibles pour les immigrés sont à la fois plus nombreux que dans les années 1950 et plus difficiles à éliminer que les bidonvilles. Les vieux immeubles du Pont de Saint-Ouen, des Grésillons, de l’îlot Brenu trouvent ainsi une nouvelle rentabilité grâce aux immigrés qui s’en portent acquéreurs.
Jusqu’au milieu des années 1960, les immigrés installés à Gennevilliers sont principalement des hommes « célibataires ». Appropriés par les ouvriers isolés, les « espaces immigrés » sont en effet peu accessibles aux familles qui refusent la promiscuité ou la proximité des hommes seuls. Le « choix » des familles de s’installer là où d’autres familles vivent déjà se traduit ainsi par un partage des zones d’implantation des immigrés algériens : à Gennevilliers, on trouve principalement les « célibataires », à Nanterre, les familles se regroupent
[10]. Mais cette différenciation des zones d’installation ne rend pas leur présence moins visible à Gennevilliers. En effet, les familles algériennes suscitent une attention d’autant plus grande de l’administration municipale qu’elles la sollicitent directement.
Un rapport établi en 1964 par les responsables du Bureau d’aide sociale municipal montre qu’il n’est pas un poste sur lequel ces familles ne « pèsent ». Au Bureau des écoles, comme dans les services médico-sociaux financés par la municipalité, en particulier dans les centres de Protection maternelle et infantile (PMI), ce sont les élèves et les familles d’origine maghrébine qui sont les premiers bénéficiaires des aides municipales. Pour les rédacteurs de ce rapport, les « besoins » des immigrés nord-africains n’ont cessé de s’élever depuis le début des années 1950 : 62 % des sommes allouées par la municipalité en 1964 pour la satisfaction de ces besoins leur sont revenus. Une situation qu’ils jugent « alarmante » et « injuste ».
« Alarmante, écrivent-ils, car si ces familles, déjà économiquement faibles, devaient subir le chômage par pénurie de l’emploi ou la maladie sans sécurité sociale, les charges dépasseraient les possibilités locales ».
« Injuste », car si « les citoyens sont égaux devant la loi, ils ne le sont pas devant le besoin ». Or, en basant le montant des sommes allouées aux municipalités en fonction du seul nombre de leurs habitants, l’État laisse du coup à ces dernières le soin de régler la question du soutien apporté aux plus faibles. « Il ne nous semble pas juste que 45 000 habitants supportent seuls les charges de solidarité à l’égard de 11 000 immigrés dont l’implantation et la concentration à Gennevilliers n’apparaissent pas plus justifiées qu’elles ne le seraient à Asnières, Neuilly ou Bourges », écrivent les responsables du bureau de l’aide sociale.
Ces conclusions indiquent la tension engendrée par l’inscription des immigrés dans les services sanitaires et sociaux municipaux. Fleurons du communisme municipal, ces services menacent à présent de se retourner contre les élus : sollicités par les ouvriers immigrés, leur coût est d’autant plus élevé qu’ils n’engendrent plus les mêmes bénéfices électoraux qui justifiaient leur mise en place dans les années 1930. Privés du droit de vote, leurs nouveaux utilisateurs ne représentent plus qu’une « charge » aux yeux des responsables municipaux qui avaient placé dans une politique sociale active « d’immenses possibilités de liaison avec les masses » (selon les mots de Jacques Duclos). Mais c’est aussi parce que les immigrés sont sur-représentés dans les emplois dévalués économiquement et symboliquement qu’ils posent un problème aux yeux des responsables municipaux. Leur dénuement social et économique compromet une offre de services qui n’obéit pas à un simple calcul électoral mais s’inscrit plus largement dans l’intention des élus de promouvoir un territoire ouvrier et de protéger les populations démunies. Les conditions d’exercice de la solidarité à l’égard des étrangers sont de ce fait à la fois dépendantes des contraintes budgétaires et du projet politique visé par les élus communistes. Populations dont le traitement est perçu comme grevant les finances locales, les immigrés représentent de surcroît le risque de tirer « vers le bas » l’ensemble de la commune et de ses occupants. C’est dire si les familles immigrées sont peu nombreuses à bénéficier des nouveaux logements municipaux : en 1962, 6 % des familles installées dans les 2 400 nouveaux logements alors disponibles sont étrangères, principalement algériennes ; en 1973, elles sont un peu moins de 5 %
[11]. Les familles relogées par l’office public municipal présentent en outre de nombreuses « garanties » qui les démarquent des « cas sociaux » : « sur-sélectionnées » parmi l’ensemble des familles candidates, elles disposent en moyenne de revenus supérieurs et comptent un nombre d’enfants plus faible que celui des familles adressées à la préfecture et relogées dans les cités de transit de Gennevilliers
[12]. La concentration des immigrés à Gennevilliers conduit les élus à appliquer avec zèle les normes sociales et nationales qui inspirent la politique étatique en faveur du logement
[13], c’est-à-dire à privilégier les familles françaises qui appartiennent aux fractions « hautes » des classes populaires.
Pratiquement, l’administration municipale ne traite qu’une petite partie des demandes de logement : celles qu’elle juge recevables. L’essentiel est directement orienté vers les services de la préfecture qui ont en charge le relogement des familles des bidonvilles dans les cités de transit. Ces cités matérialisent la réponse apportée par l’État aux ménages démunis qui ne trouvent pas place sur le marché du logement HLM (Habitation à loyer modéré)
[14] : l’État tente ainsi de pallier les failles d’une politique publique qui, prétendant loger le peuple, ignore les conditions d’existence et de salaire des OS et des manœuvres
[15]. Mais il s’agit aussi de pallier le manque de logements accessibles aux immigrés dans un contexte où les municipalités défendent la valeur sociale et nationale de leurs nouveaux quartiers
[16]. Les deux premières cités de transit édifiées sur le territoire communal par la préfecture permettent aux élus d’exproprier les occupants étrangers des zones promises aux nouvelles constructions. La municipalité y dispose de réservations après un accord conclu avec la préfecture qui lui permet de déloger les familles immigrées des bidonvilles et des immeubles promis à la démolition sans avoir à les reloger immédiatement dans les nouveaux grands ensembles. Le traitement des familles « mal logées » n’est en effet pas le même selon leur nationalité, c’est-à-dire selon qu’elles disposent ou non du droit de vote, et selon les ressources qu’elles détiennent, qui font d’elles des familles plus ou moins « lourdes ».
Neuf familles françaises et six familles algériennes logeaient dans un bidonville situé rue de Chandon. Au moment où les immeubles sont construits, elles sont toutes expulsées. Six familles françaises et une seule famille algérienne sont effectivement relogées par l’Office public municipal. Mais trois familles algériennes sont placées dans la cité de transit des Burons qui comprend soixante-dix-sept logements, majoritairement occupés par des familles algériennes
[17]. La municipalité ne renvoie cependant pas à la préfecture les seuls dossiers des candidats à un logement vivant dans les bidonvilles. Le faible nombre de logements HLM ouverts aux familles immigrées implique le renvoi de la plupart des demandeurs, y compris ceux qui sont logés dans les immeubles classés comme insalubres ou promis à la démolition et dont, administrativement, le relogement incombe aux municipalités. Les dossiers des candidats naviguent ainsi entre la préfecture et la mairie, qui se renvoient l’une à l’autre ces familles « encombrantes »
[18]. Une manière de « traiter » ces cas sans s’en embarrasser consiste à leur proposer des solutions impossibles, par exemple la séparation des parents et des enfants, du père et de la mère, en fonction des caractéristiques des foyers d’accueil.
La politisation de la lutte contre la concentration des immigrés
Jusqu’à la fin des années 1960, la mobilisation constante des services de la municipalité contre les « marchands de sommeil » enregistre peu d’effets tant les autorités préfectorales semblent ne pas s’en soucier et tant le patronat constitue un « puissant verrou » qui ferme le champ des interventions publiques
[19]. L’action des « marchands de sommeil » est d’autant moins entravée qu’ils remplissent une fonction essentielle dans la fixation des ouvriers sans qualification et dans le maintien du faible coût de leur force de travail. Ils servent les intérêts des patrons locaux qui puisent la main-d’œuvre dont ils ont besoin dans « les centres nord-africains » et facilitent aussi, indirectement, le travail des services de police pendant la guerre d’Algérie. Mais, au début des années 1970, la situation évolue : « l’habitat insalubre » constitue une nouvelle priorité pour le gouvernement, comme en attestent plusieurs déclarations ministérielles et un ensemble de lois visant à éradiquer taudis, bidonvilles et cités de transit rapidement dégradées. Rédigé en 1972, le « Plan de travail pour diminuer le pourcentage de travailleurs immigrés » intègre les nouveaux dispositifs réglementaires et apparaît de ce fait pour partie comme une tentative pour optimiser l’action de la municipalité contre les « marchands de sommeil ».
Plusieurs propositions contenues dans ce « plan de travail » vont ainsi rapidement se concrétiser. Au début des années 1970, la municipalité obtient que le quartier du centre soit déclaré zone d’aménagement différé (ZAD), renforçant par-là son contrôle sur les terrains et bâtiments vacants, qui ne peuvent plus être vendus à des particuliers sans avoir préalablement fait l’objet d’une offre auprès de la municipalité. Elle espère ainsi empêcher les « marchands de sommeil » de prendre possession des immeubles déclassés, en particulier ceux de l’îlot Brenu où vivent déjà près de 2 000 travailleurs immigrés. Dans le cadre de la résorption de cet îlot, le député-maire W. l’Huillier se charge plus spécialement des contacts avec Eugène Claudius Petit, ministre jusqu’en 1953 de la Reconstruction et de l’Urbanisme et alors président de la Société nationale de construction pour les travailleurs algériens (Sonacotra). Liés par l’expérience de la Résistance, leurs bonnes relations facilitent le travail de la municipalité visant à prendre possession des zones occupées par les immigrés et à obtenir la dispersion de leurs occupants entre les différentes villes où ils travaillent.
Les nouveaux moyens juridiques dont disposent les élus ne les dispensent cependant pas de maintenir leur pression sur le préfet afin de « l’obliger à mettre en acte les dispositions juridiques contre les marchands de sommeil ». La préfecture « traîne les pieds » : les foyers sont encore peu nombreux et les communes refusent d’en construire. Cette pression se décline sous la forme de réunions publiques et de tracts dénonçant le « laisser-faire » du gouvernement qui « n’entreprend rien » qui puisse réellement mettre fin aux pratiques des « marchands de sommeil ». Dans un tract diffusé en 1973, intitulé « Pas de ghettos à Gennevilliers », on peut lire :
« Rien n’est fait contre les marchands de sommeil. Dans une déclaration du Premier ministre, il est souligné que “la lutte contre les marchands de sommeil doit être renforcée. Il faut supprimer les caves, les sous-sols, les anciens ateliers, les usines désaffectées qui servent de dortoirs. Les propriétaires qui louent ces locaux encourent une peine allant jusqu’à trois ans de prison et 500 000 francs d’amende (mais ils ne sont jamais condamnés). Si ces propriétaires sont étrangers, une procédure d’expulsion du territoire sera engagée”. Déclaration toute platonique ! Car toutes les contraventions, les infractions au Code de l’urbanisme et de la santé ne sont suivies d’aucun effet. On est loin des peines de prison ou d’expulsion. Un exemple : il y a six mois, nous avons enfin obtenu une décision de justice concernant un marchand de sommeil de la rue Eugénie mais les services de tutelle refusent de l’appliquer en relogeant les travailleurs de ce micro bidonville et en expropriant le tenancier. Nous appelons la population tout entière à soutenir l’action du conseil municipal pour stopper d’abord et réduire ensuite le pourcentage de l’immigration dans notre ville. »
Plusieurs articles dans le journal municipal, la Voix populaire (VP) signalent les noms des « marchands de sommeil », le prix exorbitant de chambres dépourvues de tout confort où se relaient les ouvriers en fonction de leurs horaires à l’usine. Ces articles ne seront cependant pas publiés chaque semaine, contrairement au souhait du maire-adjoint rédacteur du « plan de travail », tant la description des taudis renforce l’image misérabiliste de la commune.
Ce travail de mobilisation contre les « marchands de sommeil » n’a toutefois pas pour seul objectif d’accélérer l’action étatique. Il constitue également une réponse aux organisations d’extrême gauche qui militent dans les foyers contre l’augmentation du prix des loyers et la rigueur du règlement intérieur et qui, de fait, menacent les intérêts de la municipalité
[20]. En janvier 1970, le Secours rouge organise les résidents d’un bidonville qui refusent d’être relogés dans un foyer qui leur apparaît comme « une porcherie à 15 par chambre, sans possibilité de faire la cuisine, sans douche, sans eau chaude, sans chauffage, à 210 F par mois…
[21] ». Une autre organisation d’extrême gauche soutient les occupants d’un foyer Sonacotra qui protestent contre l’augmentation de 50 % du prix des loyers et l’interdiction de recevoir des visites. Construits pour éliminer les bidonvilles, les foyers constituent de véritables repoussoirs pour les travailleurs isolés
[22], qui refusent de s’y installer ou les quittent peu après l’avoir fait et sont nombreux à rester ou à retourner dans les logements précaires. De sorte que si le « plan de travail » préconise « une action en direction des immigrés eux-mêmes pour les inciter au refus du paiement des loyers afin qu’ils participent eux-mêmes à cette action » (c’est-à-dire à la lutte contre « les marchands de sommeil »), cette action ne sera jamais vraiment menée. Outre que les militants communistes de Gennevilliers ne sont pas implantés dans les foyers et les bidonvilles comme le sont les militants des organisations d’extrême gauche, pour qui ces espaces constituent de nouveaux terrains de mission politique, la municipalité cherche à faire en sorte que les immigrés intègrent ces foyers. À plusieurs reprises, le maire fait état au préfet des protestations des immigrés qui préfèrent « repartir dans la rue ». Si elles rappellent la solidarité de la municipalité à l’égard des travailleurs immigrés, ses lettres visent surtout à faire pression sur la préfecture et la Sonacotra pour qu’elles s’assurent que ces foyers vident effectivement les rues des immigrés qui les « encombrent ». Dans cette conjoncture où l’extrême gauche concurrence le PC dans la défense des plus démunis, la dénonciation des « marchands de sommeil » comme « exploiteurs de la misère » revêt de fait une fonction essentielle dans la captation des opinions de gauche. Bénéficiant de l’indignation spontanée que ces « marchands » suscitent, elle permet de masquer le fossé creusé entre la solidarité proclamée à l’égard des ouvriers immigrés et les pratiques imposées par les impératifs gestionnaires et électoraux.
Les directives contre l’habitat insalubre procurent à la municipalité de nouvelles armes contre les « marchands de sommeil ». Mais elles ont pour contrepartie un accroissement de la pression étatique sur les organismes HLM afin qu’ils assurent plus fortement le relogement des familles des cités de transit ou logées dans les immeubles promis à la démolition : en 1968, un arrêté fait obligation aux offices et sociétés HLM privées de réserver 30 % des logements aux familles inscrites sur les fichiers départementaux des « mal logés ». Les grands ensembles sont donc désormais susceptibles d’accueillir un nombre plus important de familles immigrées. Si la municipalité parvient à résister à la directive d’État, les sociétés HLM privées sont plus contraintes, à l’exemple de la société HLM dite des « 3 F » dont les bâtiments neufs regroupent déjà « 35 % » de familles immigrées, comme le note le député-maire en marge du « plan de travail ». C’est pourquoi les auteurs de ce « plan » préconisent une action « en direction du parlement et du Gouvernement pour qu’un décret ou une loi fixe les réservations de sols à faire dans chaque commune pour la construction de logements ou de chambres pour l’immi- gration ». Contre la concentration des familles immigrées dans les mêmes grands ensembles, conséquence prévisible de l’arrêté de 1968, il s’agit de les répartir « équitablement » entre les différentes communes.
En cela, ce « plan de travail » prolonge la déclaration des maires communistes de la région parisienne et des élus de Paris qui, en octobre 1969, se prononcent publiquement pour la résorption des bidonvilles et la construction de foyers et de logements supplémentaires dont les coûts « ne sauraient être pris sur le budget, déjà insuffisant, de la construction destinée aux familles françaises, mais sur les dépenses improductives de l’État, notamment les dépenses militaires ». Le député-maire de Gennevilliers, W. l’Huillier, est l’un des principaux artisans de la mobilisation de ces élus. Secrétaire général de l’Association des maires de la Seine, qui regroupe principalement des maires communistes, il bénéficie d’une importante notoriété au sein du comité central du Parti communiste où il apparaît comme l’un des meilleurs spécialistes de la gestion municipale
[23]. Cependant W. l’Huillier ne s’entoure pas du seul soutien des maires communistes confrontés au « problème de l’immigration ». Il cherche aussi à faire reconnaître la légitimité de la cause qu’ils défendent au-delà du PC, condition de la réussite de la « lutte contre les ghettos ». Ainsi rencontre-t-il à plusieurs reprises le maire de droite de la commune d’Asnières, Michel Maurice Bokanowski, dit Boka, lui-même député et ancien résistant. Les quartiers nord d’Asnières, commune voisine de Gennevilliers, regroupent un nombre élevé d’immigrés et de familles immigrées, ce qui explique l’intérêt de Boka pour l’action du député-maire communiste. Ainsi ces maires défendent-ils des intérêts spécifiques qui dépassent les frontières partisanes et sont au principe de leur coalition contre « les ghettos ». Mais Boka ne peut obtenir des députés de la majorité qu’ils soutiennent la proposition de loi de W. l’Huillier visant à imposer aux différentes communes la construction de logements sociaux accessibles aux ménages ouvriers immigrés. Contraire aux intérêts de ces députés, cette proposition de loi, plusieurs fois avancée par le député-maire de Gennevilliers, ne se concrétisera donc pas.
Les annotations de W. l’Huillier, en marge de ce « plan de travail », disent assez la crainte des élus communistes qu’une partie des électeurs français ne se retourne contre eux : « pop française ne comprend pas », « inquiétude pop française qui ne comprend pas – demain ce sera pire ». Gennevilliers se situe parmi les quelques communes de la région parisienne où la proportion d’immigrés avoisine les 30 % au milieu des années 1970. Contre le risque d’un retournement préjudiciable d’une partie de l’opinion, il s’agit donc d’expliquer aux électeurs que la municipalité ne peut être tenue pour responsable de cette situation et de pointer les causes de la « présence massive de la main-d’œuvre immigrée » (MOI) : la recherche du « profit » par les industriels et les « marchands de sommeil » qui exploitent les travailleurs démunis. Ces annotations livrent la vision du monde du maire qui ne peut dans le même temps que participer aux craintes généralement suscitées par le voisinage des groupes socialement inférieurs. Par ces mots (« Refus de MOI dans HLM », « Popularisation »), le maire indique une nouvelle stratégie, qui passe désormais par le fait d’assumer publiquement une politique restrictive à l’entrée des HLM, au nom d’un nécessaire équilibre des populations. Appliqués dès l’origine par l’Office public municipal, les quotas d’immigrés dans les HLM deviennent ainsi un nouvel argument politique dans un contexte où les familles immigrées sont susceptibles d’accéder plus nombreuses aux grands ensembles
[24].
Pièce supplémentaire dans la dénonciation de l’attitude des municipalités communistes à l’égard des immigrés ou prémisse des lois « anti-ghetto » ? La présentation de ce document pourrait de prime abord servir la condamnation morale ou politique des municipalités communistes : conçu une dizaine d’années avant « l’affaire de Vitry », où le maire communiste empêcha à l’aide d’un bulldozer la construction d’un foyer pour travailleurs immigrés, ce « plan de travail pour diminuer le pourcentage de travailleurs immigrés » indique l’opposition des maires communistes de la banlieue parisienne à la délégation à leurs communes du traitement des populations immigrées. Ces populations menacent de fait les intérêts des élus communistes qui ont tenté, des années 1930 aux années 1970, de construire des villes « modernes », de rehausser la valeur sociale et urbaine de leurs communes et de défendre des intérêts proprement politiques sur plusieurs fronts. Face aux logiques patronales et économiques de la répartition des populations, face aux « marchands de sommeil » qui tiraient profit du manque de logements accessibles aux ouvriers étrangers, puis face aux injonctions étatiques relatives au relogement des familles immigrées vivant en bidonvilles et en cités de transit.
Mais l’intérêt de ce document est aussi de porter en germe « l’esprit » des différentes mesures législatives qui seront prises à partir des années 1990. Tout se passe en effet comme si la mobilisation des maires communistes pour une répartition plus « équitable » des populations immigrées ou démunies entre les différentes communes avait peu à peu gagné en légitimité. La « lutte contre les ghettos » apparaît comme la conséquence de la paupérisation du logement social engendrée par le retrait de l’État dans « l’aide à la pierre » et la promotion de l’accession à la propriété du logement
[25], de l’augmentation du nombre de familles immigrées dans les grands ensembles, du chômage de masse, de la médiatisation des « problèmes des banlieues », de la consolidation électorale du Front national (FN) dans les milieux populaires. Elle s’est ainsi imposée comme un thème central dans la vie politique nationale. La faible portée de ces différentes lois atteste cependant de la force des résistances actuelles à la construction des logements sociaux.
[*]
Je remercie Stéphane Beaud, Marie-Hélène Lechien, Jean Leroy, Susanna Magri et Gérard Mauger pour leur aide dans la préparation de cet article.
[1]
Voir Gérard Noiriel, « Les espaces de l’immigration ouvrière 1880-1930 »,
in Susanna Magri et Christian Topalov,
Villes ouvrières 1900-1950, Paris, L’Harmattan, 1989, pp. 171-187.
[2]
Pierre Milza parle « d’intégration en douceur » à propos des immigrés italiens, installés en pavillons et peu visibles socialement dans la région parisienne durant l’entre-deux-guerres, voir « Les Italiens »
in Annie Fourcaut (éd.), « Banlieue rouge 1920-1960 »,
Autrement, n° 18, 1992, pp. 111-127.
[3]
Sur l’accession du PCF aux municipalités de la banlieue parisienne, voir A. Fourcaut,
Bobigny, banlieue rouge, Paris, Éditions ouvrières, 1986. Sur les réactions de ces maires face à l’immigration après la Seconde Guerre mondiale, voir Maryse Tripier,
L’immigration dans la classe ouvrière en France, Paris, L’Harmattan, 1990.
[4]
Voir Olivier Masclet, « Rénovation urbaine et immigration : une intégration sous contrôle. Enquête sociologique dans une ville de la banlieue parisienne », thèse de sociologie, Paris, EHESS, janvier 2001.
[5]
Problématique qui s’est particulièrement imposée à propos des immigrés algériens dont l’installation en France a été systématiquement découragée. Voir Abdelmalek Sayad, « Une immigration exemplaire »,
La double absence. Des illusions de l’émigré aux souffrances de l’immigré, Paris, Seuil, 1999, pp. 101-132.
[6]
Ainsi que l’écrit Jean-Noël Retière qui met en évidence les divisions internes au groupe ouvrier et le travail politique de consécration des ouvriers qualifiés de l’arsenal de Lorient. Voir J.-N. Retière,
Identités ouvrières, Histoire sociale d’un fief ouvrier en Bretagne 1909-1990, Paris, L’Harmattan, 1994, p. 226.
[7]
Au début des années 1950, ils représentent déjà plus de 80% des étrangers recensés dans la commune.
[8]
Nous nous inspirons ici de l’étude d’A. Sayad sur les bidonvilles de Nanterre. Voir A. Sayad, « Un Nanterre algérien, terre de bidonvilles »,
Autrement, n° 85, 1995 (en coll. Éliane Dupuy).
[9]
Terme habituellement employé par l’administration municipale pour designer les dortoirs et abris précaires des Algériens et des Marocains.
[10]
En 1962, une étude recense trois cent cinquante familles à Gennevilliers. En 1964, elles sont déjà plus d’un millier dans le quartier du petit Nanterre où s’implante l’immense bidonville de la Folie. Voir A. Sayad,
Un Nanterre algérien…, op. cit.
[11]
Ces chiffres sont tirés des études suivantes : Ahmed Belkhodja, Jeanne Belkhodja, « Les Africains du Nord à Gennevilliers »,
Études Sociales Nord Africaines, n° 97, 1963 ; Catherine Gokalp, Marie-Laurence Lamy, « L’immigration maghrébine dans une commune industrielle de l’agglomération parisienne : Gennevilliers », Paris, Ined-Puf,
Cahiers n° 79, 1977.
[12]
Les entretiens réalisés avec certains parents immigrés parmi les premiers relogés par l’Office font apparaître que les pères de ces familles, aujourd’hui à la retraite, ont connu une promotion professionnelle, passant d’ouvrier spécialisé (OS) à ouvrier qualifié (OQ), changeant d’entreprise et améliorant leurs conditions de travail et de salaire. En d’autres termes, leur emménagement dans les logements neufs s’est effectué au terme d’une évaluation par les employés des HLM municipaux qui prenaient acte de leur « logeabilité ». Sur les caractéristiques sociales des familles logées en HLM et dans les cités de transit de Gennevilliers en 1973, voir C. Gokalp, M.-L. Lamy, « L’immigration maghrébine… »,
op. cit.
[13]
S. Magri montre que les législateurs ont donné la priorité aux « citadins » et non pas aux « ouvriers » dans la définition du logement social. Voir S. Magri, « Des “ouvriers” aux “citoyens modestes”. Naissance d’une catégorie : les bénéficiaires des habitations à bon marché au tournant du
xxe siècle »,
Genèses, n° 5, 1991. Conçu à la fin du
xixe siècle, dans un contexte où l’État accroît son intervention, le logement social est un élément de la nationalisation de la société française. Au moment où il devient une réalité – cinquante ans après avoir été conçu « sur le papier » – il révèle les normes sociales et nationales qui l’inspirent : les ouvriers immigrés en sont globalement exclus jusque dans les années 1970. Sur le rôle de l’État dans la nationalisation de la société française, voir G. Noiriel,
Population, immigration et identité nationale en France xixe-xxe siècles, Paris, Hachette, coll. « Carré Histoire », 1992.
[14]
Voir Jean-Paul Tricart, « Genèse d’un dispositif d’assistance : les “cités de transit” »,
Revue française de sociologie, vol. 18, n° 4, 1977, pp. 601-625.
[15]
Voir Michel Pialoux et Bruno Théret, « État, classe ouvrière et logement social »,
Critiques de l’économie politique, n° 9, 1979, et n° 10, 1980.
[16]
Solution proposée pour le relogement des familles appartenant aux fractions démunies du groupe ouvrier, les cités de transit s’imposent tout particulièrement aux familles immigrées. Comme le note J.-P. Tricart, « les immigrés se prêtent en effet aisément aux rationalisations qui sont à la base de l’idée de cité de transit, dans la mesure où l’insistance sur leur ignorance du mode d’habiter permet de taire, comme c’est le cas pour les familles populaires françaises, leur condition d’existence et leur place dans l’appareil de production ». Voir J.-P. Tricart, « Genèse d’un dispositif … »,
op. cit.
[17]
Voir Catherine Dupuy, « Politique et logement ouvrier à Gennevilliers »,
in Jacques Girault (éd.),
Ouvriers en banlieue xixe-xxe siècle, Paris, Éditions de l’Atelier, 1998.
[18]
Sur la notion de « personnes encombrantes », voir Emmanuel Soutrenon, « “Faites qu’ils (s’en) sortent…” À propos du traitement réservé aux sans-abri dans le métro parisien »,
Actes de la recherche en sciences sociales, n° 116-117, 2001, pp. 38-48.
[19]
Voir Jean-François Laé,
Entre le faubourg et le HLM : l’éclipse du pauvre, document ronéotypé, mai 1991, p. 145.
[20]
Sur les luttes des résidents des foyers, voir Catherine Quiminal,
Gens d’ici, gens d’ailleurs, Paris, Bourgois, 1991.
[21]
Tract du Secours rouge, Archives municipales de Gennevilliers, fonds Waldek l’Huillier.
[22]
Cas extrême mais néanmoins significatif du refus collectif de rejoindre ces foyers, en octobre 1960, un résident d’un bidonville « refusant de quitter son modeste refuge pour aller dans un des foyers qui a été mis à sa disposition », comme l’écrit un journaliste, abat un fonctionnaire musulman de la préfecture chargé de conduire la destruction des dernières baraques (
Le Parisien libéré, 10 octobre 1960).
[23]
Ces indications biographiques sont issues de la note rédigée sur le député-maire de Gennevilliers par Claude Pennetier dans
Le dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français,
Le Maitron, Paris, Éditions ouvrières, et du livre autobiographique de W. l’Huillier,
Combats pour la ville, Paris, Éditions sociales, 1982.
[24]
Dans un entretien publié dans
Les temps modernes, n° 452-453-454, 1984, le successeur de W. l’Huillier, Lucien Lanternier, justifie les quotas comme un moyen d’enrayer la dépréciation sociale des grands ensembles et de limiter les réactions racistes de leurs occupants français.
[25]
Comme l’écrit Pierre Bourdieu : « La politique qui a été édictée par la loi de 1977 a constitué le couronnement de tout un ensemble d’actions visant à orienter vers la propriété (c’est-à-dire, dans l’esprit de ses inspirateurs, qui associaient l’habitat collectif et locatif au collectivisme ou au socialisme, vers l’attachement durable à l’ordre établi, donc vers une forme de conservatisme) les “choix” des catégories sociales qui étaient les moins portées jusque-là à satisfaire ainsi leur besoin de logement et à faire de l’accès à la propriété de leur habitation une forme majeure de placement ». Voir P. Bourdieu et Monique de Saint Martin, « Le sens de la propriété. La genèse sociale des systèmes de préférences »,
Actes de la recherche en sciences sociales, n° 81-82, 1990, p. 63. L’accession des ouvriers à la propriété du logement est retracée dans Guy Groux et Catherine Lévy,
La possession ouvrière. Du taudis à la propriété (xixe-xxe siècles), Paris, Éditions de l’Atelier, 1993.