2002
Genèses
Bibliothèque
â– « Rester liés
»Terrain, n° 36, mars 2001
Les situations de rupture au sein de la famille ne signifient
pas que les liens sont définitivement rompus. C’est ce que font apparaître les
six études regroupées dans ce numéro de Terrain, dues à Benoît Bastard, Claude Martin,
Emmanuelle Maunaye, Noria Boukhobza, Simon et Marian Roberts, Vincent Caradec.
Séparations et liens sont en fait indissociables. Il semble qu’on prenne
aujourd’hui une conscience aiguë de ce paradoxe. Les moments cruciaux des âges
de la vie ne constituent plus des événements inéluctables, comme pouvait le
laisser entendre la sagesse d’antan, mais engendrent des pratiques de
recomposition et de médiation, révélatrices de l’identité personnelle et du
rapport aux autres.
Ainsi, le cas de la séparation ou du divorce illustre bien ce
souci de rester attaché malgré la rupture : la circulation des enfants, les
projets éducatifs, la gestion des espaces intimes et des rythmes de vie
composent une alchimie faite d’arbitrages, de médiations, de compromis, et donc
de liens et d’échanges multiformes. En Angleterre plus particulièrement, pour
aider les couples dans ces passages difficiles, de nombreuses associations ont
vu le jour et un nouveau métier – de médiateur familial – est apparu. La
question de la nature des liens et de la communication au sein de la famille
tend à déplacer le pouvoir des institutions officielles vers des réseaux
informels. Ce changement récent pourrait annoncer l’importance croissante d’une
« justice non officielle » et d’un retour au « règlement privé des conflits
».
Autre situation de séparation : le départ des jeunes de la
maison parentale. De plus en plus tardif, il peut aussi s’inscrire dans cette
problématique du lien. Leurs façons de conquérir l’autonomie décline toute
l’ambiguïté de comportements qui cherchent à « couper le cordon sans couper les
ponts ». Le linge sale rapporté le week-end, la chambre maintenue en l’état,
les conseils échangés…, ces marques de dépendance vont de pair avec une mise à
distance progressive, et souvent conflictuelle, des rôles. Dans le cas
particulier des jeunes filles maghrébines en France, le mariage en deux temps,
civil dans un pays et religieux dans l’autre, offre la possibilité de manipuler
le rite des noces. La façon de « nouer » et éventuellement de « dénouer » des
noces, selon des parcours complexes, illustre la situation de compromis entre
deux cultures, l’une centrée sur l’honneur et la continuité de la lignée
garantis par une « bonne alliance », l’autre privilégiant le langage de
l’amour, le choix personnel et le droit au bonheur individuel.
Enfin, moment crucial dans l’histoire du couple, le veuvage
envisagé selon la problématique du lien, n’apparaît pas seulement comme une
rupture, mais décline une palette de recompositions allant de la libération, de
la quête de nouvelles relations (amis ou conjoints) aux différentes manières
d’entretenir la « mémoire conjugale ». Les voies du souvenir ne sont pas figées
: sous la forme de rituels, de cérémonies, de supports matériels, de récits, le
défi du veuvage consiste à réorganiser progressivement son existence en
ajustant la « bonne distance » avec le conjoint décédé, avec la mort, dans un
monde « entre-deux ».
Au fil de ces dossiers qui soulignent le caractère
indissociable de l’autonomie et du lien, se pose la question de la modernité de
cette tension. Toute personne dans les sociétés passées n’a-t-elle pas eu à
vivre ces processus de rupture et de recomposition des relations ? Rester liés
n’est-ce pas aussi une façon d’affronter le travail de deuil et de reconstruire
un devenir ? Sans doute, mais il est remarquable que l’affirmation des
personnalités, l’exaltation de l’authenticité et la quête de solutions
individuelles viennent de plus en plus saper les règles sociales et en
contester l’emprise.
Cécile
Dauphin
â– Gerhard
R. Kaiser et Siegfried Seifert (éd.), Friedrich
Justin Bertuch (1747-1822). Verleger, Schriftsteller und Unternehmer im
klassischen Weimar, Niemeyer, Tübingen, 2000, 719
p.
À force d’identifier la société weimarienne autour de 1800 à
Goethe, Herder, Wieland et quelques autres figures du panthéon des lettres
allemandes, on finit par oublier que le minuscule État du duc Charles-Auguste
vivait aussi selon les lois habituelles de l’économie et que les intérêts de la
population envisagés en termes de sociologie culturelle étaient beaucoup plus
différenciés que les normes des auteurs classiques. Négociant, entrepreneur,
mais aussi responsable des finances ducales, éditeur de journaux et de textes
scientifiques mais aussi écrivain lui-même, Friedrich Justin Bertuch est trop
longtemps resté, en dépit d’un considérable fonds d’archives, une personnalité
relativement méconnue. La quarantaine de contributions historiques à tous les
aspects de son œuvre qui constituent ce volume, montrent tout ce que l’histoire
culturelle et sociale de Weimar peut attendre d’une révision de son
rôle.
L’ouvrage explore d’abord les relations personnelles de F. J.
Bertuch et des écrivains de Weimar. Après une phase d’amitié, les relations
avec Goethe furent plutôt réservées, le poète s’étant de plus en plus méfié du
passage de F. J. Bertuch dans le monde étranger du négoce. C’est finalement
avec Wieland que les relations furent les plus constructives, F. J. Bertuch
ayant été coéditeur et conseiller financier de la grande revue que fut le
Teutscher Merkur. N’avait-il pas
lui-même commencé sa carrière comme auteur, et son drame en trois actes
Elfride eut longtemps du succès tandis
que ses contributions à la littérature enfantine font de lui un des pionniers
du domaine. Mais même en tant qu’écrivain, F. J. Bertuch fut toutefois surtout
un médiateur. Précepteur auprès d’un aristocrate qui avait représenté le
Danemark en Espagne, il était l’un des rares Allemands de son temps à avoir
appris l’espagnol (il publiera un manuel de cette langue) et on lui doit outre
une traduction du Don Quichotte, un
Magasin littéraire espagnol et
portugais (3 volumes 1780-1782) et un Journal littéraire général, qui firent de Weimar
un haut lieu des études espagnoles en Allemagne. On voit dès lors que F. J.
Bertuch, comme éditeur et comme homme de lettres, va s’intéresser surtout aux
revues et aux séries. Il a notamment fondé deux revues soigneusement illustrées
Le journal du luxe et des modes et
Londres et Paris qui tentent de tenir
compte à la fois des curiosités d’un large public et d’une ambition de
diffusion des connaissances. Elles eurent en leur temps un immense succès. Les
revues de F. J. Bertuch feront connaître en Allemagne les goûts, les habitudes
vestimentaires et jusqu’aux formes des mobiliers en vogue dans les deux
métropoles européennes, mais surtout à Londres, ville pour laquelle F. J.
Bertuch, d’état d’esprit plutôt réformateur, semble avoir eu une préférence. Il
faudrait citer les publications scientifiques, la revue consacrée à la
géographie, celle dédiée à l’art des jardins pour donner une idée de l’ampleur
des activités éditoriales de F. J. Bertuch – qui n’édita pas moins d’une
quarantaine de périodiques – et de son « Landes-Industrie-Comptoir ». Il
s’engagea pour une typographie en caractères latins contre l’utilisation du
gothique et eut toujours le souci de la qualité des illustrations et gravures
liées à ses publications, comme le prouve son étroite collaboration avec le
dessinateur Georg Melchior Kraus.
Son rôle de médiateur entre les nations ne se limite pas aux
revues. F. J. Bertuch fait partie des premiers entrepreneurs à tenter d’établir
des relations commerciales entre l’Allemagne centrale et les jeunes États-Unis
d’Amérique. Membre de nombreuses sociétés savantes, responsable des jardins de
Weimar, promoteur d’une manufacture de fleurs artificielles, F. J. Bertuch est
une personnalité aux innombrables facettes. On serait tenté de dire qu’il
incarne à lui seul la société civile de Weimar en marge d’un classicisme au
service de normes collectives. On pourra éventuellement regretter que la
multiplicité des angles de vue adoptés dans la composition de l’ouvrage
aboutisse à légèrement brouiller l’image globale. Il n’en reste pas moins que
l’on dispose désormais, sur sept cents pages de texte très dense et reposant
sur l’exploitation d’archives méconnues, d’un point de départ irremplaçable
pour toute approche historique de la société weimarienne, de ses goûts et de
ses attentes à l’extrême fin du xviiie siècle.
Michel
Espagne
â– Rainer
Hillenbrand (éd.), Franz Kuglers Briefe an
Emanuel Geibel, Bern, Peter Lang, 2001, 466 p.
Franz Kugler est une personnalité très caractéristique de la
vie intellectuelle et scientifique allemande de la première moitié du
xixe siècle. On lui doit en effet une des
toute premières tentatives de rédiger une histoire de l’art et il s’inscrit,
d’autre part, dans un réseau de personnalités qui, comme le peintre Adolph
Menzel, l’historien Jacob Burckhardt, les écrivains Paul Heyse et Theodor
Fontane, ont marqué la construction d’une identité culturelle allemande. Car F.
Kugler, qui est aussi l’auteur d’un célèbre dessin de Heinrich Heine, se situe
à la charnière de la vie littéraire et de l’histoire de l’art. Le domaine de
celui qui fut le gendre d’Eduard Hitzig, grande figure d’origine juive du
romantisme berlinois, se situe plus particulièrement au bord de la Spree : F.
Kugler, professeur dès 1835 à l’Académie des arts, devint conseiller privé
chargé des questions artistiques. Sa correspondance avec le poète Emanuel
Geibel, longtemps considérée comme perdue, est une source d’un grand intérêt
sur les milieux intellectuels de Berlin dans les années 1840. E. Geibel avait
assisté aux cours d’histoire de l’art de F. Kugler, mais surtout les deux
hommes se rencontraient dans une même perception de la poésie et de l’art. En
fait on ne dispose que des lettres de F. Kugler, et il s’agit donc d’une sorte
de monologue où les lettres reçues n’apparaissent qu’en filigrane à travers les
lettres envoyées.
Dès les premières correspondances de 1839, on suit la genèse
du grand livre de F. Kugler sur l’histoire de l’art, mais il est aussi question
de la monographie qu’il a consacrée à la personne de Frédéric II. Il est certes
pressé par son éditeur de terminer au plus vite, mais prend le temps de
s’intéresser aux antiquités mexicaines qui effectivement seront traitées pour
la première fois dans son histoire générale de l’art. Pour lui l’histoire de
l’art est une discipline englobante qui exige des connaissances sur le monde
comme totalité où les conceptions de Dieu et les philosophies ont aussi leur
place. À partir de 1840, apparaît dans la correspondance la figure d’un jeune
homme particulièrement doué dont F. Kugler va suivre la formation avec
attention, J. Burckhardt. Des échos du séjour de J. Burckhardt à Rome et de sa
rédaction du Cicerone se rencontrent
dans les lettres. On apprend les difficultés que le poète et historien de l’art
Kinkel rencontre dans son enseignement à l’université de Bonn. Quand F. Kugler
est chargé par le gouvernement prussien de rédiger un rapport sur la gestion
des questions artistiques et l’organisation des beaux-arts au sein de l’État,
il présente à son ami E. Geibel le détail de ses réflexions. Les deux hommes
vivent dans leur temps et F. Kugler a vu de près les troubles dans les rues de
Berlin en 1848. D’esprit plutôt conservateur, il ne dresse pas moins dans ses
lettres un tableau des barricades et des émeutes. La part des thèmes abordés
qui date le plus est peut-être celle des questions purement littéraires – F.
Kugler, qui écrit des poèmes et des pièces, devient amer lorsque ses charges
d’enseignement ou ses fonctions officielles l’empêchent de s’adonner à cette
activité. Mais les deux hommes échangent aussi leurs impressions sur les
productions de l’heure, sur le théâtre, et leur correspondance, riche en
références à l’horizon historique, peut se lire comme une chronique de la vie
culturelle berlinoise dans l’avant 1848. Le commentaire très précis qui en est
fait, une introduction biographique détaillée et un index rendent le maniement
de cette correspondance agréable. Sans doute a-t-on aussi affaire à un exemple
de la difficulté à classer la vie culturelle d’une époque en catégories
disciplinaires différentes et fermées. Ce sont les mêmes personnes qui
réfléchissent à l’histoire de l’art, à la production littéraire, aux problèmes
de l’administration prussienne, à l’histoire contemporaine, et cette contiguïté
donne précisément à ces échanges toute leur valeur.
Michel
Espagne
â– Du Fusil au brancard : vers un
nouvel héroïsme. La construction de l’image humanitaire. From gun to strecher :
towards a new heroism. The building of humanitarian,
Genève, Musée international de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, 1997, 128
p.
Du Fusil au brancard
a été édité à l’occasion d’une exposition d’images « humanitaires »,
représentant avant tout le secours aux blessés de guerre et datant, pour
l’essentiel, de la seconde moitié du xixe siècle. L’ouvrage rassemble des points
de vue variés sur ces « images humanitaires ». Alan Marshall explique d’abord «
la gravure sur bois et ses techniques dans la presse illustrée de la fin du
xixe siècle ». À partir des années 1830, la
technique est utilisée à l’échelle industrielle dans les périodiques illustrés.
Elle restera jusqu’au début du xxe siècle de première importance pour la
publication des images dans la presse, images qui provenaient soit
d’artistes-reporters envoyés sur place soit de reconstitutions imaginées par la
rédaction. Progressivement la similigravure remplace la gravure sur bois. Après
la technique vient le contexte « sanitaire ». André Musy, lui-même
infirmier-instrumentiste, montre les efforts de la Croix-Rouge pour améliorer
et standardiser le matériel sanitaire employé sur les champs de bataille.
L’idée de standardiser est lancée dès la fin du xixe siècle mais elle ne réussit pas à
s’imposer aux protagonistes des conflits, bien que soit créé en 1925 un
Institut international d’études du matériel sanitaire qui comporte une
commission de standardisation. La Première Guerre mondiale avait pourtant
montré les inconvénients du manque de normalisation : ainsi les brancards
français s’adaptaient mal aux autos sanitaires américaines.
Les images elles-mêmes sont analysées par Évelyne Desbois
dans un texte assez hétéroclite. Elle met en parallèle des gravures des guerres
de la seconde moitié du xixe siècle et des textes de soldats du
premier conflit mondial. Elle publie ensuite des photos et des lettres du
médecin Victor Leroy, tué en première ligne en 1916, alors qu’il donnait des
soins aux blessés. La correspondance du médecin évoque les soucis de bien des
soldats, comme celui des lettres qui n’arrivent pas ou la volonté de rassurer
les siens. Philippe Rigaux, se penche, lui, à partir de quelques romans de la
Grande Guerre – marqués par l’antihéroïsme – sur les images littéraires des
personnels de santé ; ces figures charnières entre le front et l’arrière qui
mettent « en relief l’aspect inhumain de la guerre » et deviennent des figures
positives, lorsqu’elles correspondent au modèle antihéroïque. Le brancardier
sert ainsi à évoquer l’abandon du soldat sur le champ de bataille tandis que
son activité de fossoyeur « permet de préserver les valeurs de la civilisation
au sein de la sauvagerie ». Si le brancardier apparaît souvent en figure
fraternelle, le médecin, lui, représente plutôt une figure paternelle.
L’infirmier formerait alors un mixte entre les deux. Quant à l’infirmière, son
image est complexe, ne serait-ce que parce qu’en elle, le combattant recherche
aussi la femme. Sœur et mère, elle doit à la fois éduquer et sécuriser. Face au
combattant, au cours de l’interaction, le personnel sanitaire est dans une
rapport complexe : « héroïque [il l’agacera], désabusé et fataliste, il
empiétera alors sur le socle identitaire que s’est constitué, comme rempart, le
“vrai” combattant ».
Pour conclure ce volume original, le journaliste Pierre Hazan
évoque l’image humanitaire d’aujourd’hui, cette image qui « n’est pas
productrice d’altérité » et « ne construit le rapport à l’Autre que sous forme
de victime ».
Nicolas
Offenstadt
â– Anne-Marie Marchetti, Perpétuités. Le temps infini des longues peines,
Paris, Plon, coll. « Terre humaine », 2001, 526 p.
Anne-Marie Marchetti analyse le rapport au temps de femmes et
d’hommes condamnés à la réclusion criminelle à perpétuité, peine assortie de
périodes de sûreté pouvant atteindre trente ans. Comment survit-on à
l’enfermement lorsque celui-ci, programmé sur le long terme, est soumis aux
incertitudes des remises de peine ?
L’auteure mobilise plusieurs matériaux d’enquête. Elle a
interviewé, entre 1996 et 1999, dans quatre établissements pénitentiaires
français différents, sept femmes et vingt hommes. Âgés de 25 à 63 ans, ils
présentent des profils variés : des délinquants professionnels, des salariés
ordinaires, deux médecins. Ces auteurs de crimes crapuleux, sexuels ou
passionnels, se retrouvaient donc face à la sociologue, pour de longs moments
de tête-à-tête. A.-M. Marchetti a trouvé le ton juste pour parler d’elle en
situation d’enquête, de ses sentiments, de ses affects en émaillant son texte
de onze « carnets de bord » extraits de son journal d’enquête. « On va plus
vite qu’à l’extérieur, à ce qui est essentiel et, dans cet espace réduit, on
trouve en concentré toutes les grandes questions qui hantent l’humanité : le
sens du mal, de la vie, de la liberté et de son contraire, les grandes
souffrances aussi : l’humiliation, l’absence d’amour de soi et des autres, la
privation de sexe, de tendresse et j’en passe » (carnet de bord n° 4, p. 194).
Tenter de comprendre, dans cette situation de proximité physique, ceux qui ont
tué, violenté, assassiné est une entreprise déstabilisante. Le journal
d’enquête a aussi pour fonction d’évacuer l’angoisse accumulée au cours d’une
journée passée en prison.
L’auteure ne se contente pas de décrire et d’analyser le vécu
de la détention longue. Elle présente les crimes et elle essaie de mettre en
évidence les causes de ces terribles passages à l’acte. La psychanalyse est
convoquée lorsque l’histoire familiale apparaît comme étant à l’origine des
traumatismes y ayant conduit. Ce retour aux origines du crime aide à dégager
plusieurs types d’attitudes envers la détention. Entre autres oppositions,
celle qui s’observe entre les criminels chevronnés et les auteurs de crimes
sexuels avec meurtres d’enfants est convaincante. Les premiers vivent leur
crime comme conséquence d’une asocialité assumée comme révolte envers une
enfance malheureuse. Ils trouvent la force d’organiser la lointaine et encore
incertaine sortie. À l’inverse, les violeurs – « pointeurs » dans le dialecte
carcéral – stigmatisés même dans la prison où l’isolement est bien souvent la
condition de leur sécurité, se contentent d’assurer leur survie au jour le
jour.
L’un des apports importants de ce livre est de mettre en
évidence que les grands déterminismes sociaux continuent à jouer dans le monde
carcéral, les individus étant porteurs d’une part de cette société que
l’institution ne parvient pas à dénier. En prison, l’usage du temps, libre
paradoxalement de beaucoup des contraintes de la vie sociale extérieure, dépend
encore très nettement de ressources que l’on y importe. Ici aussi les
différentes espèces de capital dont on dispose sont essentielles à la
construction des destins.
A.-M. Marchetti n’élude aucun problème, ni celui de la drogue
et de ses trafics, ni celui de la sexualité. Mais si elle nous fait pénétrer
dans la vie intime de ces condamnés, elle empêche par un juste choix de
chercheuse scientifique, la remise de soi du lecteur face à des histoires de
vie d’une certaine façon fascinantes. Le texte est sans cesse cassé. Les
entretiens s’entremêlent et relativisent ce que peut avoir d’absolu un récit
singulier : sur une pratique donnée, les points de vue divergents, sinon
opposés renvoient aux itinéraires singuliers. Les ruptures dans le texte sont
aussi formelles. Des photos, des reproductions de lettres de détenus adressées
à l’auteure, leurs dessins, sont autant de manières de rappeler au lecteur que
le texte qu’il lit n’est pas de la littérature mais un effort de construction
scientifique. Cette écriture cassée, morcelée, aux styles si divers, fait
entrevoir la complexité des situations et des pratiques étudiées, la diversité
des regards et des approches nécessaires pour éviter les jugements
simplificateurs. Elle est en homologie avec le temps chaotique et incertain des
longues peines.
Le travail de transparence que s’est imposée l’auteure ne
manquera pas de soulever des critiques sur sa fascination supposée pour les
condamnés. Le chercheur ne peut éviter de manifester une certaine empathie
envers son informateur, sauf à se satisfaire d’un discours convenu. Cette
empathie doit être perçue comme une volonté d’accéder aux zones profondes des
pratiques et des discours. Le livre fait ainsi bien sentir les difficultés et
les enthousiasmes du travail d’enquête : il constitue une belle leçon de
sociologie en acte.
Monique
Pinçon-Charlot
â– Thomas
Bouchet, Le roi et les barricades. Une histoire
des 5 et 6 juin 1832, Paris, Éditions Seli Arslan, 2000,
221 p.
Paris, 5 juin 1832. Le choléra plane sur la capitale et une
pluie grise tombe sur la ville. Dans les rues, circule de façon chaotique le
cercueil du général Jean-Maximilien Lamarque. Ses obsèques sont le point de
départ de deux journées « sans nom » qui ébranlent le régime de la monarchie de
Juillet, né près de deux ans plus tôt de la révolution des Trois Glorieuses.
Cette fois pourtant, le roi ne s’enfuit pas et tandis que des barricades sont
dressées, Montalivert, le ministre de l’Intérieur, appose des placards sur les
murs en s’adressant aux « habitants de
Paris » : « Vous avez frémi, dans le cours de cette journée, des
attentats dont les factions ont affligé quelques points de cette capitale… ».
L’intensité de la répression frappe les observateurs et il ne restera par la
suite de l’événement, dans le camp républicain, que les « mânes des héros de
Saint-Merry », où furent massacrés les derniers insurgés. Moins d’un an plus
tard, François Guizot dira que « les émeutes sont mortes » et que l’« esprit de
guerre aveugle est mort ». L’année 1832 marquerait donc un véritable tournant
dans l’histoire de France et clôturerait l’ère des révolutions.
Ces journées sont l’objet du livre décanté, alerte et
important de Thomas Bouchet, qui entreprend une lecture polyphonique des 5 et 6
juin 1832 – qualifiés par les contemporains tantôt de « trouble », «
d’insurrection », de « sédition… ». Mais par-delà ces deux journées, l’auteur
s’interroge sur l’événement en tant que tel, qu’il importe de saisir à la fois
dans son immédiateté et dans sa construction. Il ne peut ni être réduit à
l’écume de la vie publique ni se confondre avec la multitude des destins
individuels, ni se comprendre, en changeant d’échelle, par sa mise en
perspective générale. Il faut alors lier ensemble plusieurs fils : saisir le
moment obscur d’un commencement, retracer la manière dont les discontinuités
vécues par les acteurs s’effacent devant « des portions d’événements plus
structurés », suivre les premières narrations qui donnent une clé de ce qui
vient de se passer et imposent la version des vainqueurs même si ces derniers
peuvent faire preuve, pour un temps, d’une gestion malhabile de la victoire, en
offrant à leurs adversaires une tribune pour de vipérines critiques à l’égard
du régime.
L’événement peut être perpétué par le biais de publications,
républicaines en majorité, mais aussi de souscriptions. Et pourtant il semble
glisser, très tôt, hors de la mémoire collective. Suivre le cheminement de
l’oubli paraît ainsi essentiel. Ainsi, juin 1832 fait pâle figure comparé à
l’insurrection lyonnaise qui lui succède en avril 1834, et s’efface dès lors
dans un passé historique incertain, ce qui n’empêche pas quelques rares «
résurgences ». C’est donc la vision romanesque qui porte l’événement. Stendhal,
George Sand, Honoré de Balzac sont des auteurs importants, mais c’est bien sûr
Victor Hugo qui donne l’élan décisif en 1862 avec la publication des
Misérables. Le banni du Second Empire
procède à un travail d’élucidation tout en inscrivant les deux journées de juin
dans l’avenir. Mais, ce faisant, il les fige dans un passé dont elles
deviennent un décor, y compris, selon l’auteur, chez les historiens.
L’interrogation finalement reste ouverte : s’agit-il d’un «
événement pour rien ? » d’un révélateur d’un Paris incontrôlable ? d’une mise
en évidence d’identités politiques et sociales incertaines ? Malgré quelques
lacunes bibliographiques – manquent quelques titres attendus – il reste un beau
livre qui ouvre des pistes et offre à la communauté des chercheurs une enquête
réussie, en parvenant à maîtriser un matériau foisonnant selon un « ensemble de
logiques rythmiques ».
Frédéric
Chauvaud
â– Valérie
Tesnière, Le Quadrige. Un siècle d’édition
universitaire 1860-1968, Paris, Puf, 2001, 493 p.
À l’image de la « nrf » ou de la petite étoile de Minuit, le
Quadrige des Presses universitaires de France est sans doute l’une des icônes
les plus connues du paysage éditorial parisien. On sait sans doute moins que
sous cet emblème sont rassemblés, depuis 1939, quatre fonds d’éditeurs qui ont
joué un rôle central dans la diffusion de la pensée scientifique en France :
Alcan, Leroux, Rieder et enfin les Puf, société coopérative d’universitaires
fondée en 1921.
C’est donc à la fois l’histoire d’une entreprise mais aussi
l’histoire du champ universitaire et scientifique français que nous propose
ici, dans un ouvrage particulièrement riche, Valérie Tesnière. En remontant à
l’essor de l’édition savante dans les années 1860, elle distingue trois phases
du développement de l’entreprise des Puf qui correspondent plus largement à
trois moments clés de l’édition universitaire en France.
La première, de 1860 à 1919, est celle qui va donner lieu au
néologisme « l’alcanisme » après 1900. Succédant au « capitaliste d’édition »
Gustave-Germer Baillière, Félix Alcan va incarner une politique éditoriale
visant à ratisser systématiquement tous les talents prometteurs de
l’Université, et cela dans la plupart des domaines de la pensée. Ancien
normalien – il mettra notamment au service de ce projet le réseau de ses
anciens condisciples Ernest Lavisse, Théodule Ribot et Gabriel Monod – il édite
de nombreuses thèses tout en lançant force revues spécialisées. Si celles-ci
sont rarement bénéficiaires, elles lui permettent de fidéliser certaines plumes
et surtout d’asseoir le prestige d’une maison qui se veut l’incarnation du
grand mouvement d’émancipation de l’enseignement supérieur.
La deuxième période, qui couvre l’entre-deux-guerres,
s’inscrit dans un contexte marqué par la hausse des prix de l’impression, le
malaise des revues et la réticence de beaucoup d’éditeurs à publier les textes
des universitaires. Ces derniers décident alors de prendre en main la
production et la diffusion de leurs travaux. Ils créent ainsi, sous forme de
coopérative, les Puf qui auront pour principale ambition d’affirmer l’autonomie
de la recherche, via notamment la maîtrise de l’ensemble de la chaîne de
production du livre.
Enfin, la dernière phase débute avec la fusion des quatre «
coursiers » en 1939 et sera marquée par la figure centrale de Paul Angoulvent.
Formé à l’École des hautes études commerciales, ce dernier sait alors donner un
second souffle à la firme afin qu’elle réponde aux besoins d’une population
étudiante en forte expansion. Dès 1941, dans le contexte trouble de
l’Occupation, il lance différentes collections à rotation rapide, dont la plus
célèbre sera celle des « Que sais-je », promise à un brillant avenir : traduits
en quarante langues, ces petits livres se sont vendus à cent quarante et un
millions d’exemplaires dans le monde. À cette diversification éditoriale
s’ajoutera dans l’après-guerre un accent porté principalement sur
l’exportation, la modernisation de l’appareil de production et la
rentabilisation de la diffusion. Admirateur du modèle américain, P. Angoulvent
lancera un pavé dans la mare en 1960 en publiant L’Édition au pied du mur : ouvrage manifeste, il
met notamment en lumière la situation inconfortable de l’édition scientifique
française en pointant l’anarchie des relations entre secteur public et secteur
privé.
Au-delà de l’aspect monographique, la recherche de V.
Tesnière articule plusieurs axes d’analyse qui montrent les apports de
l’histoire du livre à l’histoire de la pensée scientifique. Les chapitres sur
F. Alcan illustrent par exemple le rôle de l’éditeur dans
l’institutionnalisation de nouvelles disciplines, en l’occurrence la sociologie
et la psychologie. Par ailleurs, la description de toute la gamme des produits
éditoriaux propres à ce secteur – de la revue spécialisée aux manuels
universitaires en passant par les dictionnaires et les traités – ouvre des
perspectives de recherche séduisantes pour l’analyse des stratégies de
légitimation et de distinction des différents acteurs du champ scientifique. On
regrettera seulement dans cette perspective que l’auteur n’ait pu intégrer
davantage à son propos une dimension comparative, à l’échelon international,
qui aurait permis de mieux encore mettre en relief les spécificités et
certaines limites de l’innovation scientifique en France.
François
Vallotton