Genèses
Belin

I.S.B.N.2701131111
176 pages

p. 164 à 168
doi: en cours

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no45 2001/4

 
Revues
 
 
â–  « Rester liés »Terrain, n° 36, mars 2001
Les situations de rupture au sein de la famille ne signifient pas que les liens sont définitivement rompus. C’est ce que font apparaître les six études regroupées dans ce numéro de Terrain, dues à Benoît Bastard, Claude Martin, Emmanuelle Maunaye, Noria Boukhobza, Simon et Marian Roberts, Vincent Caradec. Séparations et liens sont en fait indissociables. Il semble qu’on prenne aujourd’hui une conscience aiguë de ce paradoxe. Les moments cruciaux des âges de la vie ne constituent plus des événements inéluctables, comme pouvait le laisser entendre la sagesse d’antan, mais engendrent des pratiques de recomposition et de médiation, révélatrices de l’identité personnelle et du rapport aux autres.
Ainsi, le cas de la séparation ou du divorce illustre bien ce souci de rester attaché malgré la rupture : la circulation des enfants, les projets éducatifs, la gestion des espaces intimes et des rythmes de vie composent une alchimie faite d’arbitrages, de médiations, de compromis, et donc de liens et d’échanges multiformes. En Angleterre plus particulièrement, pour aider les couples dans ces passages difficiles, de nombreuses associations ont vu le jour et un nouveau métier – de médiateur familial – est apparu. La question de la nature des liens et de la communication au sein de la famille tend à déplacer le pouvoir des institutions officielles vers des réseaux informels. Ce changement récent pourrait annoncer l’importance croissante d’une « justice non officielle » et d’un retour au « règlement privé des conflits ».
Autre situation de séparation : le départ des jeunes de la maison parentale. De plus en plus tardif, il peut aussi s’inscrire dans cette problématique du lien. Leurs façons de conquérir l’autonomie décline toute l’ambiguïté de comportements qui cherchent à « couper le cordon sans couper les ponts ». Le linge sale rapporté le week-end, la chambre maintenue en l’état, les conseils échangés…, ces marques de dépendance vont de pair avec une mise à distance progressive, et souvent conflictuelle, des rôles. Dans le cas particulier des jeunes filles maghrébines en France, le mariage en deux temps, civil dans un pays et religieux dans l’autre, offre la possibilité de manipuler le rite des noces. La façon de « nouer » et éventuellement de « dénouer » des noces, selon des parcours complexes, illustre la situation de compromis entre deux cultures, l’une centrée sur l’honneur et la continuité de la lignée garantis par une « bonne alliance », l’autre privilégiant le langage de l’amour, le choix personnel et le droit au bonheur individuel.
Enfin, moment crucial dans l’histoire du couple, le veuvage envisagé selon la problématique du lien, n’apparaît pas seulement comme une rupture, mais décline une palette de recompositions allant de la libération, de la quête de nouvelles relations (amis ou conjoints) aux différentes manières d’entretenir la « mémoire conjugale ». Les voies du souvenir ne sont pas figées : sous la forme de rituels, de cérémonies, de supports matériels, de récits, le défi du veuvage consiste à réorganiser progressivement son existence en ajustant la « bonne distance » avec le conjoint décédé, avec la mort, dans un monde « entre-deux ».
Au fil de ces dossiers qui soulignent le caractère indissociable de l’autonomie et du lien, se pose la question de la modernité de cette tension. Toute personne dans les sociétés passées n’a-t-elle pas eu à vivre ces processus de rupture et de recomposition des relations ? Rester liés n’est-ce pas aussi une façon d’affronter le travail de deuil et de reconstruire un devenir ? Sans doute, mais il est remarquable que l’affirmation des personnalités, l’exaltation de l’authenticité et la quête de solutions individuelles viennent de plus en plus saper les règles sociales et en contester l’emprise.
Cécile Dauphin
 
Livres
 
 
â–  Gerhard R. Kaiser et Siegfried Seifert (éd.), Friedrich Justin Bertuch (1747-1822). Verleger, Schriftsteller und Unternehmer im klassischen Weimar, Niemeyer, Tübingen, 2000, 719 p.
À force d’identifier la société weimarienne autour de 1800 à Goethe, Herder, Wieland et quelques autres figures du panthéon des lettres allemandes, on finit par oublier que le minuscule État du duc Charles-Auguste vivait aussi selon les lois habituelles de l’économie et que les intérêts de la population envisagés en termes de sociologie culturelle étaient beaucoup plus différenciés que les normes des auteurs classiques. Négociant, entrepreneur, mais aussi responsable des finances ducales, éditeur de journaux et de textes scientifiques mais aussi écrivain lui-même, Friedrich Justin Bertuch est trop longtemps resté, en dépit d’un considérable fonds d’archives, une personnalité relativement méconnue. La quarantaine de contributions historiques à tous les aspects de son œuvre qui constituent ce volume, montrent tout ce que l’histoire culturelle et sociale de Weimar peut attendre d’une révision de son rôle.
L’ouvrage explore d’abord les relations personnelles de F. J. Bertuch et des écrivains de Weimar. Après une phase d’amitié, les relations avec Goethe furent plutôt réservées, le poète s’étant de plus en plus méfié du passage de F. J. Bertuch dans le monde étranger du négoce. C’est finalement avec Wieland que les relations furent les plus constructives, F. J. Bertuch ayant été coéditeur et conseiller financier de la grande revue que fut le Teutscher Merkur. N’avait-il pas lui-même commencé sa carrière comme auteur, et son drame en trois actes Elfride eut longtemps du succès tandis que ses contributions à la littérature enfantine font de lui un des pionniers du domaine. Mais même en tant qu’écrivain, F. J. Bertuch fut toutefois surtout un médiateur. Précepteur auprès d’un aristocrate qui avait représenté le Danemark en Espagne, il était l’un des rares Allemands de son temps à avoir appris l’espagnol (il publiera un manuel de cette langue) et on lui doit outre une traduction du Don Quichotte, un Magasin littéraire espagnol et portugais (3 volumes 1780-1782) et un Journal littéraire général, qui firent de Weimar un haut lieu des études espagnoles en Allemagne. On voit dès lors que F. J. Bertuch, comme éditeur et comme homme de lettres, va s’intéresser surtout aux revues et aux séries. Il a notamment fondé deux revues soigneusement illustrées Le journal du luxe et des modes et Londres et Paris qui tentent de tenir compte à la fois des curiosités d’un large public et d’une ambition de diffusion des connaissances. Elles eurent en leur temps un immense succès. Les revues de F. J. Bertuch feront connaître en Allemagne les goûts, les habitudes vestimentaires et jusqu’aux formes des mobiliers en vogue dans les deux métropoles européennes, mais surtout à Londres, ville pour laquelle F. J. Bertuch, d’état d’esprit plutôt réformateur, semble avoir eu une préférence. Il faudrait citer les publications scientifiques, la revue consacrée à la géographie, celle dédiée à l’art des jardins pour donner une idée de l’ampleur des activités éditoriales de F. J. Bertuch – qui n’édita pas moins d’une quarantaine de périodiques – et de son « Landes-Industrie-Comptoir ». Il s’engagea pour une typographie en caractères latins contre l’utilisation du gothique et eut toujours le souci de la qualité des illustrations et gravures liées à ses publications, comme le prouve son étroite collaboration avec le dessinateur Georg Melchior Kraus.
Son rôle de médiateur entre les nations ne se limite pas aux revues. F. J. Bertuch fait partie des premiers entrepreneurs à tenter d’établir des relations commerciales entre l’Allemagne centrale et les jeunes États-Unis d’Amérique. Membre de nombreuses sociétés savantes, responsable des jardins de Weimar, promoteur d’une manufacture de fleurs artificielles, F. J. Bertuch est une personnalité aux innombrables facettes. On serait tenté de dire qu’il incarne à lui seul la société civile de Weimar en marge d’un classicisme au service de normes collectives. On pourra éventuellement regretter que la multiplicité des angles de vue adoptés dans la composition de l’ouvrage aboutisse à légèrement brouiller l’image globale. Il n’en reste pas moins que l’on dispose désormais, sur sept cents pages de texte très dense et reposant sur l’exploitation d’archives méconnues, d’un point de départ irremplaçable pour toute approche historique de la société weimarienne, de ses goûts et de ses attentes à l’extrême fin du xviiie siècle.
Michel Espagne
â–  Rainer Hillenbrand (éd.), Franz Kuglers Briefe an Emanuel Geibel, Bern, Peter Lang, 2001, 466 p.
Franz Kugler est une personnalité très caractéristique de la vie intellectuelle et scientifique allemande de la première moitié du xixe siècle. On lui doit en effet une des toute premières tentatives de rédiger une histoire de l’art et il s’inscrit, d’autre part, dans un réseau de personnalités qui, comme le peintre Adolph Menzel, l’historien Jacob Burckhardt, les écrivains Paul Heyse et Theodor Fontane, ont marqué la construction d’une identité culturelle allemande. Car F. Kugler, qui est aussi l’auteur d’un célèbre dessin de Heinrich Heine, se situe à la charnière de la vie littéraire et de l’histoire de l’art. Le domaine de celui qui fut le gendre d’Eduard Hitzig, grande figure d’origine juive du romantisme berlinois, se situe plus particulièrement au bord de la Spree : F. Kugler, professeur dès 1835 à l’Académie des arts, devint conseiller privé chargé des questions artistiques. Sa correspondance avec le poète Emanuel Geibel, longtemps considérée comme perdue, est une source d’un grand intérêt sur les milieux intellectuels de Berlin dans les années 1840. E. Geibel avait assisté aux cours d’histoire de l’art de F. Kugler, mais surtout les deux hommes se rencontraient dans une même perception de la poésie et de l’art. En fait on ne dispose que des lettres de F. Kugler, et il s’agit donc d’une sorte de monologue où les lettres reçues n’apparaissent qu’en filigrane à travers les lettres envoyées.
Dès les premières correspondances de 1839, on suit la genèse du grand livre de F. Kugler sur l’histoire de l’art, mais il est aussi question de la monographie qu’il a consacrée à la personne de Frédéric II. Il est certes pressé par son éditeur de terminer au plus vite, mais prend le temps de s’intéresser aux antiquités mexicaines qui effectivement seront traitées pour la première fois dans son histoire générale de l’art. Pour lui l’histoire de l’art est une discipline englobante qui exige des connaissances sur le monde comme totalité où les conceptions de Dieu et les philosophies ont aussi leur place. À partir de 1840, apparaît dans la correspondance la figure d’un jeune homme particulièrement doué dont F. Kugler va suivre la formation avec attention, J. Burckhardt. Des échos du séjour de J. Burckhardt à Rome et de sa rédaction du Cicerone se rencontrent dans les lettres. On apprend les difficultés que le poète et historien de l’art Kinkel rencontre dans son enseignement à l’université de Bonn. Quand F. Kugler est chargé par le gouvernement prussien de rédiger un rapport sur la gestion des questions artistiques et l’organisation des beaux-arts au sein de l’État, il présente à son ami E. Geibel le détail de ses réflexions. Les deux hommes vivent dans leur temps et F. Kugler a vu de près les troubles dans les rues de Berlin en 1848. D’esprit plutôt conservateur, il ne dresse pas moins dans ses lettres un tableau des barricades et des émeutes. La part des thèmes abordés qui date le plus est peut-être celle des questions purement littéraires – F. Kugler, qui écrit des poèmes et des pièces, devient amer lorsque ses charges d’enseignement ou ses fonctions officielles l’empêchent de s’adonner à cette activité. Mais les deux hommes échangent aussi leurs impressions sur les productions de l’heure, sur le théâtre, et leur correspondance, riche en références à l’horizon historique, peut se lire comme une chronique de la vie culturelle berlinoise dans l’avant 1848. Le commentaire très précis qui en est fait, une introduction biographique détaillée et un index rendent le maniement de cette correspondance agréable. Sans doute a-t-on aussi affaire à un exemple de la difficulté à classer la vie culturelle d’une époque en catégories disciplinaires différentes et fermées. Ce sont les mêmes personnes qui réfléchissent à l’histoire de l’art, à la production littéraire, aux problèmes de l’administration prussienne, à l’histoire contemporaine, et cette contiguïté donne précisément à ces échanges toute leur valeur.
Michel Espagne
â–  Du Fusil au brancard : vers un nouvel héroïsme. La construction de l’image humanitaire. From gun to strecher : towards a new heroism. The building of humanitarian, Genève, Musée international de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, 1997, 128 p.
Du Fusil au brancard a été édité à l’occasion d’une exposition d’images « humanitaires », représentant avant tout le secours aux blessés de guerre et datant, pour l’essentiel, de la seconde moitié du xixe siècle. L’ouvrage rassemble des points de vue variés sur ces « images humanitaires ». Alan Marshall explique d’abord « la gravure sur bois et ses techniques dans la presse illustrée de la fin du xixe siècle ». À partir des années 1830, la technique est utilisée à l’échelle industrielle dans les périodiques illustrés. Elle restera jusqu’au début du xxe siècle de première importance pour la publication des images dans la presse, images qui provenaient soit d’artistes-reporters envoyés sur place soit de reconstitutions imaginées par la rédaction. Progressivement la similigravure remplace la gravure sur bois. Après la technique vient le contexte « sanitaire ». André Musy, lui-même infirmier-instrumentiste, montre les efforts de la Croix-Rouge pour améliorer et standardiser le matériel sanitaire employé sur les champs de bataille. L’idée de standardiser est lancée dès la fin du xixe siècle mais elle ne réussit pas à s’imposer aux protagonistes des conflits, bien que soit créé en 1925 un Institut international d’études du matériel sanitaire qui comporte une commission de standardisation. La Première Guerre mondiale avait pourtant montré les inconvénients du manque de normalisation : ainsi les brancards français s’adaptaient mal aux autos sanitaires américaines.
Les images elles-mêmes sont analysées par Évelyne Desbois dans un texte assez hétéroclite. Elle met en parallèle des gravures des guerres de la seconde moitié du xixe siècle et des textes de soldats du premier conflit mondial. Elle publie ensuite des photos et des lettres du médecin Victor Leroy, tué en première ligne en 1916, alors qu’il donnait des soins aux blessés. La correspondance du médecin évoque les soucis de bien des soldats, comme celui des lettres qui n’arrivent pas ou la volonté de rassurer les siens. Philippe Rigaux, se penche, lui, à partir de quelques romans de la Grande Guerre – marqués par l’antihéroïsme – sur les images littéraires des personnels de santé ; ces figures charnières entre le front et l’arrière qui mettent « en relief l’aspect inhumain de la guerre » et deviennent des figures positives, lorsqu’elles correspondent au modèle antihéroïque. Le brancardier sert ainsi à évoquer l’abandon du soldat sur le champ de bataille tandis que son activité de fossoyeur « permet de préserver les valeurs de la civilisation au sein de la sauvagerie ». Si le brancardier apparaît souvent en figure fraternelle, le médecin, lui, représente plutôt une figure paternelle. L’infirmier formerait alors un mixte entre les deux. Quant à l’infirmière, son image est complexe, ne serait-ce que parce qu’en elle, le combattant recherche aussi la femme. Sœur et mère, elle doit à la fois éduquer et sécuriser. Face au combattant, au cours de l’interaction, le personnel sanitaire est dans une rapport complexe : « héroïque [il l’agacera], désabusé et fataliste, il empiétera alors sur le socle identitaire que s’est constitué, comme rempart, le “vrai” combattant ».
Pour conclure ce volume original, le journaliste Pierre Hazan évoque l’image humanitaire d’aujourd’hui, cette image qui « n’est pas productrice d’altérité » et « ne construit le rapport à l’Autre que sous forme de victime ».
Nicolas Offenstadt
â–  Anne-Marie Marchetti, Perpétuités. Le temps infini des longues peines, Paris, Plon, coll. « Terre humaine », 2001, 526 p.
Anne-Marie Marchetti analyse le rapport au temps de femmes et d’hommes condamnés à la réclusion criminelle à perpétuité, peine assortie de périodes de sûreté pouvant atteindre trente ans. Comment survit-on à l’enfermement lorsque celui-ci, programmé sur le long terme, est soumis aux incertitudes des remises de peine ?
L’auteure mobilise plusieurs matériaux d’enquête. Elle a interviewé, entre 1996 et 1999, dans quatre établissements pénitentiaires français différents, sept femmes et vingt hommes. Âgés de 25 à 63 ans, ils présentent des profils variés : des délinquants professionnels, des salariés ordinaires, deux médecins. Ces auteurs de crimes crapuleux, sexuels ou passionnels, se retrouvaient donc face à la sociologue, pour de longs moments de tête-à-tête. A.-M. Marchetti a trouvé le ton juste pour parler d’elle en situation d’enquête, de ses sentiments, de ses affects en émaillant son texte de onze « carnets de bord » extraits de son journal d’enquête. « On va plus vite qu’à l’extérieur, à ce qui est essentiel et, dans cet espace réduit, on trouve en concentré toutes les grandes questions qui hantent l’humanité : le sens du mal, de la vie, de la liberté et de son contraire, les grandes souffrances aussi : l’humiliation, l’absence d’amour de soi et des autres, la privation de sexe, de tendresse et j’en passe » (carnet de bord n° 4, p. 194). Tenter de comprendre, dans cette situation de proximité physique, ceux qui ont tué, violenté, assassiné est une entreprise déstabilisante. Le journal d’enquête a aussi pour fonction d’évacuer l’angoisse accumulée au cours d’une journée passée en prison.
L’auteure ne se contente pas de décrire et d’analyser le vécu de la détention longue. Elle présente les crimes et elle essaie de mettre en évidence les causes de ces terribles passages à l’acte. La psychanalyse est convoquée lorsque l’histoire familiale apparaît comme étant à l’origine des traumatismes y ayant conduit. Ce retour aux origines du crime aide à dégager plusieurs types d’attitudes envers la détention. Entre autres oppositions, celle qui s’observe entre les criminels chevronnés et les auteurs de crimes sexuels avec meurtres d’enfants est convaincante. Les premiers vivent leur crime comme conséquence d’une asocialité assumée comme révolte envers une enfance malheureuse. Ils trouvent la force d’organiser la lointaine et encore incertaine sortie. À l’inverse, les violeurs – « pointeurs » dans le dialecte carcéral – stigmatisés même dans la prison où l’isolement est bien souvent la condition de leur sécurité, se contentent d’assurer leur survie au jour le jour.
L’un des apports importants de ce livre est de mettre en évidence que les grands déterminismes sociaux continuent à jouer dans le monde carcéral, les individus étant porteurs d’une part de cette société que l’institution ne parvient pas à dénier. En prison, l’usage du temps, libre paradoxalement de beaucoup des contraintes de la vie sociale extérieure, dépend encore très nettement de ressources que l’on y importe. Ici aussi les différentes espèces de capital dont on dispose sont essentielles à la construction des destins.
A.-M. Marchetti n’élude aucun problème, ni celui de la drogue et de ses trafics, ni celui de la sexualité. Mais si elle nous fait pénétrer dans la vie intime de ces condamnés, elle empêche par un juste choix de chercheuse scientifique, la remise de soi du lecteur face à des histoires de vie d’une certaine façon fascinantes. Le texte est sans cesse cassé. Les entretiens s’entremêlent et relativisent ce que peut avoir d’absolu un récit singulier : sur une pratique donnée, les points de vue divergents, sinon opposés renvoient aux itinéraires singuliers. Les ruptures dans le texte sont aussi formelles. Des photos, des reproductions de lettres de détenus adressées à l’auteure, leurs dessins, sont autant de manières de rappeler au lecteur que le texte qu’il lit n’est pas de la littérature mais un effort de construction scientifique. Cette écriture cassée, morcelée, aux styles si divers, fait entrevoir la complexité des situations et des pratiques étudiées, la diversité des regards et des approches nécessaires pour éviter les jugements simplificateurs. Elle est en homologie avec le temps chaotique et incertain des longues peines.
Le travail de transparence que s’est imposée l’auteure ne manquera pas de soulever des critiques sur sa fascination supposée pour les condamnés. Le chercheur ne peut éviter de manifester une certaine empathie envers son informateur, sauf à se satisfaire d’un discours convenu. Cette empathie doit être perçue comme une volonté d’accéder aux zones profondes des pratiques et des discours. Le livre fait ainsi bien sentir les difficultés et les enthousiasmes du travail d’enquête : il constitue une belle leçon de sociologie en acte.
Monique Pinçon-Charlot
â–  Thomas Bouchet, Le roi et les barricades. Une histoire des 5 et 6 juin 1832, Paris, Éditions Seli Arslan, 2000, 221 p.
Paris, 5 juin 1832. Le choléra plane sur la capitale et une pluie grise tombe sur la ville. Dans les rues, circule de façon chaotique le cercueil du général Jean-Maximilien Lamarque. Ses obsèques sont le point de départ de deux journées « sans nom » qui ébranlent le régime de la monarchie de Juillet, né près de deux ans plus tôt de la révolution des Trois Glorieuses. Cette fois pourtant, le roi ne s’enfuit pas et tandis que des barricades sont dressées, Montalivert, le ministre de l’Intérieur, appose des placards sur les murs en s’adressant aux « habitants de Paris » : « Vous avez frémi, dans le cours de cette journée, des attentats dont les factions ont affligé quelques points de cette capitale… ». L’intensité de la répression frappe les observateurs et il ne restera par la suite de l’événement, dans le camp républicain, que les « mânes des héros de Saint-Merry », où furent massacrés les derniers insurgés. Moins d’un an plus tard, François Guizot dira que « les émeutes sont mortes » et que l’« esprit de guerre aveugle est mort ». L’année 1832 marquerait donc un véritable tournant dans l’histoire de France et clôturerait l’ère des révolutions.
Ces journées sont l’objet du livre décanté, alerte et important de Thomas Bouchet, qui entreprend une lecture polyphonique des 5 et 6 juin 1832 – qualifiés par les contemporains tantôt de « trouble », « d’insurrection », de « sédition… ». Mais par-delà ces deux journées, l’auteur s’interroge sur l’événement en tant que tel, qu’il importe de saisir à la fois dans son immédiateté et dans sa construction. Il ne peut ni être réduit à l’écume de la vie publique ni se confondre avec la multitude des destins individuels, ni se comprendre, en changeant d’échelle, par sa mise en perspective générale. Il faut alors lier ensemble plusieurs fils : saisir le moment obscur d’un commencement, retracer la manière dont les discontinuités vécues par les acteurs s’effacent devant « des portions d’événements plus structurés », suivre les premières narrations qui donnent une clé de ce qui vient de se passer et imposent la version des vainqueurs même si ces derniers peuvent faire preuve, pour un temps, d’une gestion malhabile de la victoire, en offrant à leurs adversaires une tribune pour de vipérines critiques à l’égard du régime.
L’événement peut être perpétué par le biais de publications, républicaines en majorité, mais aussi de souscriptions. Et pourtant il semble glisser, très tôt, hors de la mémoire collective. Suivre le cheminement de l’oubli paraît ainsi essentiel. Ainsi, juin 1832 fait pâle figure comparé à l’insurrection lyonnaise qui lui succède en avril 1834, et s’efface dès lors dans un passé historique incertain, ce qui n’empêche pas quelques rares « résurgences ». C’est donc la vision romanesque qui porte l’événement. Stendhal, George Sand, Honoré de Balzac sont des auteurs importants, mais c’est bien sûr Victor Hugo qui donne l’élan décisif en 1862 avec la publication des Misérables. Le banni du Second Empire procède à un travail d’élucidation tout en inscrivant les deux journées de juin dans l’avenir. Mais, ce faisant, il les fige dans un passé dont elles deviennent un décor, y compris, selon l’auteur, chez les historiens.
L’interrogation finalement reste ouverte : s’agit-il d’un « événement pour rien ? » d’un révélateur d’un Paris incontrôlable ? d’une mise en évidence d’identités politiques et sociales incertaines ? Malgré quelques lacunes bibliographiques – manquent quelques titres attendus – il reste un beau livre qui ouvre des pistes et offre à la communauté des chercheurs une enquête réussie, en parvenant à maîtriser un matériau foisonnant selon un « ensemble de logiques rythmiques ».
Frédéric Chauvaud
â–  Valérie Tesnière, Le Quadrige. Un siècle d’édition universitaire 1860-1968, Paris, Puf, 2001, 493 p.
À l’image de la « nrf » ou de la petite étoile de Minuit, le Quadrige des Presses universitaires de France est sans doute l’une des icônes les plus connues du paysage éditorial parisien. On sait sans doute moins que sous cet emblème sont rassemblés, depuis 1939, quatre fonds d’éditeurs qui ont joué un rôle central dans la diffusion de la pensée scientifique en France : Alcan, Leroux, Rieder et enfin les Puf, société coopérative d’universitaires fondée en 1921.
C’est donc à la fois l’histoire d’une entreprise mais aussi l’histoire du champ universitaire et scientifique français que nous propose ici, dans un ouvrage particulièrement riche, Valérie Tesnière. En remontant à l’essor de l’édition savante dans les années 1860, elle distingue trois phases du développement de l’entreprise des Puf qui correspondent plus largement à trois moments clés de l’édition universitaire en France.
La première, de 1860 à 1919, est celle qui va donner lieu au néologisme « l’alcanisme » après 1900. Succédant au « capitaliste d’édition » Gustave-Germer Baillière, Félix Alcan va incarner une politique éditoriale visant à ratisser systématiquement tous les talents prometteurs de l’Université, et cela dans la plupart des domaines de la pensée. Ancien normalien – il mettra notamment au service de ce projet le réseau de ses anciens condisciples Ernest Lavisse, Théodule Ribot et Gabriel Monod – il édite de nombreuses thèses tout en lançant force revues spécialisées. Si celles-ci sont rarement bénéficiaires, elles lui permettent de fidéliser certaines plumes et surtout d’asseoir le prestige d’une maison qui se veut l’incarnation du grand mouvement d’émancipation de l’enseignement supérieur.
La deuxième période, qui couvre l’entre-deux-guerres, s’inscrit dans un contexte marqué par la hausse des prix de l’impression, le malaise des revues et la réticence de beaucoup d’éditeurs à publier les textes des universitaires. Ces derniers décident alors de prendre en main la production et la diffusion de leurs travaux. Ils créent ainsi, sous forme de coopérative, les Puf qui auront pour principale ambition d’affirmer l’autonomie de la recherche, via notamment la maîtrise de l’ensemble de la chaîne de production du livre.
Enfin, la dernière phase débute avec la fusion des quatre « coursiers » en 1939 et sera marquée par la figure centrale de Paul Angoulvent. Formé à l’École des hautes études commerciales, ce dernier sait alors donner un second souffle à la firme afin qu’elle réponde aux besoins d’une population étudiante en forte expansion. Dès 1941, dans le contexte trouble de l’Occupation, il lance différentes collections à rotation rapide, dont la plus célèbre sera celle des « Que sais-je », promise à un brillant avenir : traduits en quarante langues, ces petits livres se sont vendus à cent quarante et un millions d’exemplaires dans le monde. À cette diversification éditoriale s’ajoutera dans l’après-guerre un accent porté principalement sur l’exportation, la modernisation de l’appareil de production et la rentabilisation de la diffusion. Admirateur du modèle américain, P. Angoulvent lancera un pavé dans la mare en 1960 en publiant L’Édition au pied du mur : ouvrage manifeste, il met notamment en lumière la situation inconfortable de l’édition scientifique française en pointant l’anarchie des relations entre secteur public et secteur privé.
Au-delà de l’aspect monographique, la recherche de V. Tesnière articule plusieurs axes d’analyse qui montrent les apports de l’histoire du livre à l’histoire de la pensée scientifique. Les chapitres sur F. Alcan illustrent par exemple le rôle de l’éditeur dans l’institutionnalisation de nouvelles disciplines, en l’occurrence la sociologie et la psychologie. Par ailleurs, la description de toute la gamme des produits éditoriaux propres à ce secteur – de la revue spécialisée aux manuels universitaires en passant par les dictionnaires et les traités – ouvre des perspectives de recherche séduisantes pour l’analyse des stratégies de légitimation et de distinction des différents acteurs du champ scientifique. On regrettera seulement dans cette perspective que l’auteur n’ait pu intégrer davantage à son propos une dimension comparative, à l’échelon international, qui aurait permis de mieux encore mettre en relief les spécificités et certaines limites de l’innovation scientifique en France.
François Vallotton
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