Genèses
Belin

I.S.B.N.2701131111
176 pages

p. 2 à 3
doi: en cours

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Dossier

no45 2001/4

2002 Genèses Dossier

Avocats, pouvoirs contre-pouvoirs

Depuis quelque temps déjà, historiens, sociologues et politistes portent un intérêt croissant aux questions de justice et de droit. Le phénomène est international. Ses causes sont à rechercher dans la globalisation et la transformation du rôle des États qui donnent lieu à de nouvelles orientations de recherche Ce questionnement sous-jacent a pour conséquence que le juridique et le judiciaire sont d’emblée saisis comme instances en relation avec le politique considéré au sens large. C’est pourquoi, dans les trois disciplines, émergent des travaux qui ont en commun de s’efforcer à une analyse de l’articulation des stratégies professionnelles et des stratégies politiques des avocats dans différents secteurs de la vie socio-politique.
Ce dossier, d’une part, s’inscrit dans le débat soulevé par Terence Halliday et Lucien Karpik en 1997 [1]. Dans leur ouvrage sur la contribution des avocats au libéralisme politique, ils soulignaient la rareté de la prise en compte de la dimension politique dans les travaux menés sur les avocats, ainsi que la faiblesse des approches historiques, l’histoire étant soit ignorée soit sommairement instrumentalisée. Pour partie, ils expliquaient cette sorte de négligence par l’hégémonie scientifique des théories professionnelles anglo-américaines, méthodologiquement centrées sur le marché des services des avocats.
Ce dossier témoigne, d’autre part, de la vitalité des recherches récentes sur les avocats qui intègrent la dimension politique. Cette vitalité se manifeste dans la diversité des origines disciplinaires des auteurs, par la variété des périodes et des terrains concernés et au travers du caractère délocalisé des terrains d’étude.
Le thème général du dossier est de rendre compte de la manière dont les avocats s’inscrivent dans le champ du pouvoir – avant tout politique et juridique mais aussi économique – et des stratégies développées pour y parvenir. Il s’agit de comprendre comment les avocats utilisent leurs ressources juridiques, leur savoir-faire professionnel, pour se positionner et intervenir dans le champ du pouvoir, que ce soit comme soutien de l’ordre établi ou comme adversaire. Il s’agit aussi de mettre en évidence l’enracinement de ces stratégies dans l’identité sociale des avocats qui leur donnent vie. C’est la dialectique entre ces deux ordres de réalité que les auteurs s’efforcent de nous restituer.
La question de la contribution des avocats au développement du libéralisme est au cœur de l’article de Stephen Jacobson. Les avocats catalans n’ont pas entretenu, en tant que groupe, une relation forte avec la politique libérale du xixe siècle en Espagne. Ils se sont moins distingués par leur contribution au libéralisme progressiste que par leur rôle dans le régionalisme conservateur. Ils ont adapté les évolutions des professions juridiques européennes à leurs traditions juridiques singulières dans un contexte socio-politique spécifique, notamment en fonction des intérêts de leur clientèle. La nature et les limites du libéralisme de ces avocats peuvent aussi se lire dans les combats dont ils ont été absents. Il n’est peut-être pas inintéressant de rapprocher le silence du barreau catalan par rapport à la question de l’esclavage ou lors des abus de la justice militaire du silence du barreau parisien lors de l’affaire Dreyfus.
C’est également dans le travail concret des avocats que peut être saisi leur engagement politique et plus généralement le rôle politique de la justice. À partir de l’analyse de deux affaires jugées par la Cour suprême israélienne, Ronen Shamir montre comment les avocats israéliens et la Cour contribuent à la définition du statut politique des Palestiniens d’Israël, à travers la question de la reconnaissance de leurs droits individuels et de leurs droits collectifs. Les arguments présentés à la Cour ne sont pas simplement de nature juridique ; ce sont aussi les récits d’une histoire, reconnue par certains, déniée par d’autres, et sont par conséquent politiques. Le discours libéral de la Cour suprême sert à renforcer l’hégémonie de la culture dominante. Pour expliquer qu’une fraction d’avocats tente de faire entendre des récits alternatifs à la Cour, R. Shamir a recours au concept d’idéologie juridique – un peu délaissé depuis quelque temps. C’est la nature idéologique du droit qui permet de rendre compte de ses ambiguïtés, celui-ci étant à la fois instrument de répression, de légitimation et source de droits.
Les circonstances historiques exceptionnelles que sont, en France, la Seconde Guerre mondiale et le gouvernement de Vichy permettent de mettre à jour la capacité d’une profession à se constituer en contre-pouvoir, ou, à tout le moins, à organiser une résistance au pouvoir en place. Liora Israël s’intéresse à la manière dont les avocats et les magistrats se sont engagés dans des comportements à la fois minoritaires et marginaux par rapport à leur pratique professionnelle habituelle. Le recours aux théories sociologiques de l’action collective est très utile pour analyser comment la pratique résistante s’articule à des répertoires d’action propres. Dans le cas présent, cela permet de montrer comment les avocats ont utilisé leur rhétorique spécifique pour la constitution et le développement d’une résistance dans ces milieux peu enclins à la contestation de l’ordre dominant.
Les relations complexes du droit et de la politique sont remarquablement illustrées par l’analyse de leur évolution en Inde. Yves Dezalay et Bryan Garth, empruntant à Pierre Bourdieu son approche en termes de champ et d’histoire structurale, mettent en évidence l’étroite imbrication et l’ambiguïté des relations du juridique et du politique en Inde. Ils analysent les multiples rebondissements qui ont jalonné leur histoire depuis l’époque coloniale jusqu’à aujourd’hui. Cette perspective de long terme permet de dégager les raisons sociologiques qui déterminent les comportements, notamment l’importance des stratégies de reproduction élitistes. Des évolutions apparemment contradictoires peuvent alors être comprises comme la manifestation de la division du travail symbolique entre les différentes catégories de professionnels.
Anne Boigeol
 
NOTES
 
[1] Terence Halliday et Lucien Karpik, Lawyers and the Rise of Western Liberalism, Oxford, Clarendon Press, 1997.
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