2002
Genèses
Dossier
Avocats, pouvoirs contre-pouvoirs
Depuis quelque temps déjà, historiens, sociologues et
politistes portent un intérêt croissant aux questions de justice et de droit.
Le phénomène est international. Ses causes sont à rechercher dans la
globalisation et la transformation du rôle des États qui donnent lieu à de
nouvelles orientations de recherche Ce questionnement sous-jacent a pour
conséquence que le juridique et le judiciaire sont d’emblée saisis comme
instances en relation avec le politique considéré au sens large. C’est
pourquoi, dans les trois disciplines, émergent des travaux qui ont en commun de
s’efforcer à une analyse de l’articulation des stratégies professionnelles et
des stratégies politiques des avocats dans différents secteurs de la vie
socio-politique.
Ce dossier, d’une part, s’inscrit dans le débat soulevé par
Terence Halliday et Lucien Karpik en 1997
[1]. Dans leur ouvrage sur la contribution des avocats au
libéralisme politique, ils soulignaient la rareté de la prise en compte de la
dimension politique dans les travaux menés sur les avocats, ainsi que la
faiblesse des approches historiques, l’histoire étant soit ignorée soit
sommairement instrumentalisée. Pour partie, ils expliquaient cette sorte de
négligence par l’hégémonie scientifique des théories professionnelles
anglo-américaines, méthodologiquement centrées sur le marché des services des
avocats.
Ce dossier témoigne, d’autre part, de la vitalité des
recherches récentes sur les avocats qui intègrent la dimension politique. Cette
vitalité se manifeste dans la diversité des origines disciplinaires des
auteurs, par la variété des périodes et des terrains concernés et au travers du
caractère délocalisé des terrains d’étude.
Le thème général du dossier est de rendre compte de la manière
dont les avocats s’inscrivent dans le champ du pouvoir – avant tout politique
et juridique mais aussi économique – et des stratégies développées pour y
parvenir. Il s’agit de comprendre comment les avocats utilisent leurs
ressources juridiques, leur savoir-faire professionnel, pour se positionner et
intervenir dans le champ du pouvoir, que ce soit comme soutien de l’ordre
établi ou comme adversaire. Il s’agit aussi de mettre en évidence
l’enracinement de ces stratégies dans l’identité sociale des avocats qui leur
donnent vie. C’est la dialectique entre ces deux ordres de réalité que les
auteurs s’efforcent de nous restituer.
La question de la contribution des avocats au développement du
libéralisme est au cœur de l’article de Stephen Jacobson. Les avocats catalans
n’ont pas entretenu, en tant que groupe, une relation forte avec la politique
libérale du xixe siècle en Espagne. Ils se sont moins
distingués par leur contribution au libéralisme progressiste que par leur rôle
dans le régionalisme conservateur. Ils ont adapté les évolutions des
professions juridiques européennes à leurs traditions juridiques singulières
dans un contexte socio-politique spécifique, notamment en fonction des intérêts
de leur clientèle. La nature et les limites du libéralisme de ces avocats
peuvent aussi se lire dans les combats dont ils ont été absents. Il n’est
peut-être pas inintéressant de rapprocher le silence du barreau catalan par
rapport à la question de l’esclavage ou lors des abus de la justice militaire
du silence du barreau parisien lors de l’affaire Dreyfus.
C’est également dans le travail concret des avocats que peut
être saisi leur engagement politique et plus généralement le rôle politique de
la justice. À partir de l’analyse de deux affaires jugées par la Cour suprême
israélienne, Ronen Shamir montre comment les avocats israéliens et la Cour
contribuent à la définition du statut politique des Palestiniens d’Israël, à
travers la question de la reconnaissance de leurs droits individuels et de
leurs droits collectifs. Les arguments présentés à la Cour ne sont pas
simplement de nature juridique ; ce sont aussi les récits d’une histoire,
reconnue par certains, déniée par d’autres, et sont par conséquent politiques.
Le discours libéral de la Cour suprême sert à renforcer l’hégémonie de la
culture dominante. Pour expliquer qu’une fraction d’avocats tente de faire
entendre des récits alternatifs à la Cour, R. Shamir a recours au concept
d’idéologie juridique – un peu délaissé depuis quelque temps. C’est la nature
idéologique du droit qui permet de rendre compte de ses ambiguïtés, celui-ci
étant à la fois instrument de répression, de légitimation et source de
droits.
Les circonstances historiques exceptionnelles que sont, en
France, la Seconde Guerre mondiale et le gouvernement de Vichy permettent de
mettre à jour la capacité d’une profession à se constituer en contre-pouvoir,
ou, à tout le moins, à organiser une résistance au pouvoir en place. Liora
Israël s’intéresse à la manière dont les avocats et les magistrats se sont
engagés dans des comportements à la fois minoritaires et marginaux par rapport
à leur pratique professionnelle habituelle. Le recours aux théories
sociologiques de l’action collective est très utile pour analyser comment la
pratique résistante s’articule à des répertoires d’action propres. Dans le cas
présent, cela permet de montrer comment les avocats ont utilisé leur rhétorique
spécifique pour la constitution et le développement d’une résistance dans ces
milieux peu enclins à la contestation de l’ordre dominant.
Les relations complexes du droit et de la politique sont
remarquablement illustrées par l’analyse de leur évolution en Inde. Yves
Dezalay et Bryan Garth, empruntant à Pierre Bourdieu son approche en termes de
champ et d’histoire structurale, mettent en évidence l’étroite imbrication et
l’ambiguïté des relations du juridique et du politique en Inde. Ils analysent
les multiples rebondissements qui ont jalonné leur histoire depuis l’époque
coloniale jusqu’à aujourd’hui. Cette perspective de long terme permet de
dégager les raisons sociologiques qui déterminent les comportements, notamment
l’importance des stratégies de reproduction élitistes. Des évolutions
apparemment contradictoires peuvent alors être comprises comme la manifestation
de la division du travail symbolique entre les différentes catégories de
professionnels.
Anne Boigeol
[1]
Terence Halliday et Lucien Karpik,
Lawyers and the Rise of Western
Liberalism, Oxford, Clarendon Press, 1997.