Genèses
Belin

I.S.B.N.2701131111
176 pages

p. 4 à 26
doi: en cours

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Dossier

no45 2001/4

2002 Genèses Dossier

Droit et politique dans l’Espagne du xixe siècle

Les avocats barcelonais et les particularités du libéralisme catalan  [*]

Stephen Jacobson
La relation entre les avocats et le libéralisme en Europe demeure problématique dans l’historiographie et la sociologie de l’Europe moderne. Cet article étudie le cas de la Catalogne et tente de cerner les actes et les idées des avocats exerçant à Barcelone. À la suite du triomphe du libéralisme dans les années 1830, ils ont, en général, constitué l’élite conservatrice à l’intérieur des mouvements libéraux, et plus tard ont dirigé tous les partis politiques, de la gauche à la droite. Tout en louant les vertus du libéralisme, beaucoup d’avocats ont défendu certaines institutions juridiques non libérales. En mettant en lumière les tensions, les contradictions, et les nuances inhérentes à un tel discours juridique, cet article suggère que les avocats de Barcelone représentent une des multiples manifestations des particularités du libéralisme en Europe. The relationship between advocates and liberalism in Europe remains an open question within the historiography and sociology of modern Europe. This article examines the case of Catalonia and focuses on the actions and ideas of advocates practicing in Barcelona. Following the triumph of liberalism in the 1830’s, they generally served as conservative elite within liberal movements, and later led all political parties, from left to right. While lauding the virtues of liberalism, many defended some illiberal legal institutions. By examining the tensions, contradictions, and nuances inherent in such juridical discourse, this article suggests that Barcelona advocates represent one of the many manifestations of liberalism’s peculiarities in Europe.
Que les avocats soient un élément indispensable à la pleine réalisation des institutions libérales est un postulat de base de la théorie politique depuis Alexis de Tocqueville. Avec Montesquieu auquel il est traditionnellement associé, il a défendu le principe bien connu qu’une justice indépendante et un barreau autonome garantissent un mode de gouvernement constitutionnel stable et une démocratie durable. L’évolution du sens du terme « profession libérale » a aussi contribué au renforcement de cette connexion. En effet, l’expression qui, à l’origine, signifie occupation ou art savant, quand elle passe de Grande-Bretagne au Continent, à la fin du xviiie siècle, en vient à désigner les professions qui jouissent d’une certaine indépendance institutionnelle vis-à-vis de l’État [1]. Max Weber, de son côté, tient la rationalité procédurale formelle du droit occidental, parallèlement à l’éthique protestante, pour condition de la modernisation, trait qui distingue l’Europe d’autres cultures caractérisées par des formes de justice discrétionnaires, charismatiques et non professionnelles. Pourtant, jusqu’à une date récente, malgré les affirmations et présupposés théoriques, des études historiques spécifiques faisaient défaut et il restait aux chercheurs à imaginer ce que les avocats en chair et en os avaient pu penser ou faire devant la montée du libéralisme.
Cette lacune se trouve comblée par la publication de Lawyers and the Rise of Western Political Liberalism (1997), recueil d’articles se rapportant à l’Angleterre, la France, l’Allemagne et les États-Unis. Dans le champ de la sociologie des professions, ce volume marque un intéressant changement de priorités par rapport aux recherches fonctionnalistes et marxistes-gramsciennes, lesquelles s’étaient surtout attachées à interpréter la permanence des monopoles professionnels sur un marché par principe concurrentiel. Terence Halliday et Lucien Karpik, qui ont dirigé le volume, font la critique des approches jusqu’alors dominantes et ont, ce faisant, déplacé la question, du marché vers l’État et la politique [2]. Dans leur perspicace essai introductif, ils ressuscitent, dans une certaine mesure, A. de Tocqueville et Montesquieu en montrant que les avocats occidentaux, sans exprimer du tout d’intentions arrêtées et sans être unanimes, « ont historiquement été engagés dans des “projets politiques” constitutifs du libéralisme politique [3] ». Le présent article se propose de poursuivre l’étude de cette captivante question en choisissant pour cadre de référence l’Espagne et plus particulièrement Barcelone, capitale traditionnelle de la principauté de Catalogne en même temps que ville la plus industrialisée de la Méditerranée au xixe siècle.
Barcelone offre pour la comparaison un exemple intéressant. Non seulement les avocats y étaient des personnages importants mais ils pouvaient se réclamer d’une tradition juridique remarquable et de réputation internationale. Cette tradition tirait son prestige d’un riche corpus de savoirs concernant le droit romain, le droit commercial et le droit constitutionnel, mais aussi d’un impressionnant ensemble de coutumes médiévales locales, dont l’essentiel avait gardé sa validité et son importance au xixe siècle. Leurs premiers précurseurs modernes, bien intégrés à l’élite patricienne, avaient jadis été les théoriciens distingués et les principaux praticiens d’un jeu complexe de relations entre la principauté et la Couronne [4]. L’instauration de l’absolutisme Bourbon au début du xviiie siècle entraîna le déclin de la profession, du fait de la forte diminution des litiges portés en justice et de la disparition de nombreuses places dans le gouvernement local ; mais les avocats reprirent de l’importance sous les auspices d’un État libéral et d’une économie industrielle florissante [5]. Comme tous les membres des classes cultivées, ils devinrent dans leur grande majorité libéraux ; et, de manière très comparable à leurs homologues du continent européen, ils se firent une idée particulière de ce que cela signifiait. Déplacer l’investigation vers le Sud et étudier ce libéralisme-là devrait logiquement élargir notre répertoire d’interprétation. Comme l’ont montré David Blackbourn et Geoff Eley dans leur livre précurseur The Pecularities of German Liberalism, l’examen du fonctionnement du libéralisme et de ses implications (au lieu de l’examen des raisons pour lesquelles il n’a pas été à la hauteur de ses ambitions) nous ouvre la perspective d’une compréhension enrichie de la question [6].
Il convient de souligner dès maintenant que ni les hommes de loi ni le public en général n’ont affirmé que les avocats entretenaient, en tant que groupe, une relation forte avec la politique libérale, alors que c’était là un élément important de la théorie politique. À la fin du xviiie et au début du xixe siècle, les membres de la base de la profession ont adopté, même en Occident, une attitude nettement distante à l’égard du libéralisme naissant. Dans des pays comme la France, l’Angleterre ou l’Espagne, les avocats, malgré leur culture, leur bonne éducation, leurs manières distinguées, ne se sont pas, en général, personnellement associés aux Lumières ni montrés particulièrement anti-absolutistes [7]. Ceux, nombreux, qui participèrent à des mouvements de réforme ou parfois à des mouvements révolutionnaires ne parvinrent pas à sortir leurs collègues de leurs habitudes ni à changer l’image d’une profession dont la préoccupation première consistait dans le maintien de l’activité banale et lucrative de la représentation et de la défense. D’ailleurs, pendant la phase de désintégration de l’Ancien Régime, le but des associations du barreau, au moment des crises ou des révolutions, fut partout de préserver leur monopole de la plaidoirie qui se trouvait fréquemment attaqué par ceux qui considéraient ce privilège comme incompatible avec le principe du libre marché [8]. De ce point de vue, l’exploit le plus remarquable des avocats fut peut-être bien de conserver l’intégralité de leurs attributions tout en renforçant leur influence et en tirant, par la même occasion, avantage des bouleversements entraînés par les progrès du capitalisme industriel. Leur rapport au libéralisme fut donc dialectique : ils l’influencèrent et ils furent influencés par lui.
Au cours du xixe siècle, les images fournies par le roman confirment que les perceptions populaires ne cadrent pas toujours avec le discours savant. Stendhal, fils d’avocat, assimile dans Le Rouge et le Noir (1830) l’armée (« le rouge ») et le libéralisme, les prêtres (« le noir ») et la réaction. Les avocats, qu’il ne dépeint pas de manière négative, occupent le terrain intermédiaire, sont omniprésents et apolitiques. George Eliot, dans Felix Holt : The Radical (1866), situé à l’époque du Reform Bill de 1832, met le capital marchand au service du Parti radical tandis qu’elle fait des grands propriétaires terriens le soutien des Tories et des Whigs. Le personnage nommé « l’homme de loi Jermyn », qu’elle traite avec tout juste un peu moins de mépris que n’en montre son contemporain Charles Dickens pour les lawyers de ses romans, passe du camp conservateur au camp radical sur ordre de son client. Témoignant ouvertement de son complet mépris, Benito Pérez Galdós, dans Doña Perfecta (1876), décrit les divisions d’une petite ville de Castille au moment où éclate la guerre civile. Il met son protagoniste, un ingénieur, dans le camp libéral avec les militaires et relègue le prêtre et l’avocat dans le camp absolutiste et belliqueux. Pour B. P. Galdós, l’Espagne souffrait d’un trop-plein d’avocats et de prêtres et d’un manque correspondant d’ingénieurs et hommes de science. Il est clair que les portraits littéraires ne correspondent pas strictement à la réalité empirique (qui peut d’ailleurs y prétendre ?) mais ils reflètent et contribuent à former l’opinion publique. Suivant l’idée qui prévalait, les avocats étaient suspectés de former un groupe tenace et plutôt ambigu, difficile à classer, et dont le génie consistait en la capacité de survivre et de prospérer dans des circonstances difficiles et sous de multiples régimes politiques.
Avec Barcelone et son vaste littoral industriel, B. P. Galdós avait moins qu’ailleurs de raisons de s’inquiéter, car cette métropole productrice de textile abritait quantité d’ingénieurs venant s’ajouter aux membres des professions juridiques [9]. Ses avocats partageaient nombre des activités quotidiennes de leurs homologues d’Europe du Nord. Ils gagnaient leur vie en défendant des accusés, en s’occupant de procès civils et commerciaux et en apportant leurs conseils dans les affaires de famille et les transactions commerciales. Leur clientèle allait des petits voleurs aux assassins, des promoteurs en zone urbaine à la petite noblesse rurale, des boutiquiers aux propriétaires d’usine et des négociants locaux aux riches financiers lancés dans le commerce international du vin, de l’alcool, du lin, du vêtement et du cuir. Beaucoup se trouvaient aussi impliqués dans l’univers colonial lucratif du sucre cubain, du tabac et des esclaves.
 
Avocats et révolution libérale
 
 
C’est un fait probablement peu connu que la connotation politique du mot « libéral » prend son origine en Espagne pendant la guerre d’indépendance (1808-1813), dite alors « Révolution espagnole ». Les délégués à la première convention constitutionnelle d’Espagne élaborèrent le contenu du libéralisme lorsqu’ils se réunirent à Cadix, une ville atlantique juste à l’ouest de Gibraltar et le site de la troisième expérience de ce type après Philadelphie et Versailles. Une des rares enclaves échappant à la domination napoléonienne quand les Cortes s’ouvrent en 1810 et principal port vers les Amériques, Cadix abrite une bourgeoisie mercantile aux idées avancées. Aux yeux des patriotes de la guerre d’indépendance, le « libéralisme » représente à la fois une défense de la liberté et un rejet du républicanisme et du jacobinisme. C’est la tentative de faire valoir les intérêts d’une élite capitaliste consciente d’elle-même et résolument moderne tout en utilisant les soulèvements populaires qui, bien que dirigés contre les Français, sont aussi de nature anti-seigneuriale [10]. Après les guerres napoléoniennes et le rétablissement de l’absolutisme dans toute l’Europe, l’Espagne continue d’être le foyer du libéralisme, une idéologie qui se trouve pour un temps liée aux pronunciamentos militaires ou coups d’État visant à restaurer l’ordre constitutionnel [11]. Après la Révolution française de 1830 et après que les Britanniques eurent aussi redéfini le concept, le libéralisme européen perdit son lien « espagnol » avec la conspiration militaire mais il correspondait toujours aux convictions des députés de Cadix : monarchie constitutionnelle, large degré de souveraineté populaire, liberté de religion, libre marché, droits fondamentaux de la presse et de réunion et abolition des juridictions féodales et des privilèges aristocratiques.
À Cadix, les deux principaux personnages de la délégation catalane étaient d’érudits juristes, dignes de leur grande réputation, Antoni Capmany et Ramon de Dou i de Bassols. Leurs penchants conservateurs préfiguraient et, à bien des égards, allaient conditionner ce qui devait devenir les caractéristiques de la profession pour le reste du siècle. Ils étaient tous deux des hommes âgés qui auraient sans doute préféré se rendre à des états généraux plutôt qu’à une assemblée représentative. Et pourtant, malgré les désaccords qu’ils manifestèrent, ils furent partie prenante de ce moment patriotique et libéral. A. Capmany, figure paradigmatique des Lumières et ancien courtisan de Charles III, se distingua comme juriste et historien, grand connaisseur des anciennes traditions constitutionnalistes de l’Espagne [12]. R. Dou, bien que d’esprit moins réformateur qu’A. Capmany, était aussi un homme des Lumières mais il se rattachait à l’aile « royaliste » de Cadix et s’efforça de conserver une grande partie de la constitution d’Ancien Régime [13]. Après la guerre d’indépendance, A. Capmany meurt et R. Dou se réinstalle confortablement dans l’Espagne absolutiste. Alors que beaucoup des députés de Cadix connaissent la prison ou l’exil, R. Dou conserve son poste de recteur de l’université de Cervera, qui est à l’époque l’université royale pour toute la Catalogne.
Ramon Llàtzer de Dou i de Bassols
Né en 1742 à Barcelone et fils d’un avocat commercialiste, Ramon Dou appartient à une famille du Principat qui s’est de longue date illustrée dans le domaine du droit et dans l’Église. Après avoir suivi l’enseignement des Jésuites, il fait des études de droit à l’université de Cervera, où il est reçu docteur en droit civil (1765) et en droit canon (1767) et devient le disciple du spécialiste de droit romain Josep Finestres. En plus de son enseignement, il exerce comme juriste et complète ses revenus par d’autres activités, d’abord comme prêtre puis comme archidiacre de la cathédrale de Barcelone. Plus tard, il obtient une chaire de droit canon à Cervera et recevra, en 1810, une nomination royale de Chancelier. Ses positions, fortement anti-bonapartistes, conjuguées avec son exceptionnel prestige intellectuel, lui valent d’être le premier président des Cortes de Cadix en 1810, bien qu’il ne partage pas les idées révolutionnaires qui dominent cette assemblée. On l’a, plus tard, assimilé aux opinions réactionnaires de la fin de sa vie, mais il doit plutôt être considéré comme un homme d’un autre temps. Son travail encyclopédique en neuf volumes, Instituciones de derecho público general de España, con noticia del particular de Cataluñia (1800-1803)_ [14], malgré sa tendance relativement traditionaliste, est une œuvre monumentale, un joyau des Lumières catalanes. Il meurt en 1832, toujours chancelier, témoin, à l’âge de 90 ans, de la désintégration de l’Ancien Régime. Juriste, clerc, économiste, professeur et constitutionnaliste malgré lui, son intelligente défense de la propriété seigneuriale, sa systématisation du droit catalan, son soutien au protectionnisme commercial et sa foi en la compatibilité du catholicisme et de l’économie moderne ont posé les bases du conservatisme catalan au xixe siècle.
Barcelone fit partie de la zone française pendant presque toute la guerre et la communauté des juristes se trouva divisée quand elle ne fut pas dispersée. En 1810, l’Audience de Barcelone, la plus haute cour d’appel, se divisa en deux. L’Audience « légitime » se réunissait dans des lieux échappant à l’autorité française et se déplaçait continuellement, siégeant à Tarragone, Vic, Manresa et Reus. Quant à la Cour d’appel « officielle », elle connut une plus grande activité et rendit ses jugements à Barcelone, où les Français n’eurent pas de mal à recruter une poignée d’avocats pour occuper des postes dans la justice impériale [15]. À bien des égards, les collaborateurs servirent de paravent à une occupation militaire dure, parfois brutale, mais il y eut beaucoup de véritables afrancesats [16] avec des idées et des ambitions. Un de leurs projets les plus importants était de traduire, de modifier et d’instaurer le Code Napoléon en Catalogne et, si ce but avait été atteint, cela aurait signifié une abolition du système féodal beaucoup plus radicale que celle envisagée à Cadix [17]. Tous ne se réclamaient pas de tels idéaux ou d’une vision aussi large. De triste mémoire, Ramon Casanovas, un avocat travaillant comme agent commercial, s’empressa de se mettre à la disposition des troupes d’invasion dès qu’elles entrèrent à Barcelone en 1808. Ce personnage, qui semble tout droit sorti de la Révolution française, fut un chef de police détesté dont les motivations sentent l’opportunisme doublé d’un anticléricalisme virulent. Sa chute fut spectaculaire et, la guerre terminée, il devait se retrouver dans une prison parisienne condamné pour l’assassinat d’un riche prêteur milanais dont il avait dérobé la fortune [18].
Moins d’un an après le retrait des Français, l’absolutisme était restauré en Espagne, comme dans le reste de l’Europe, à la suite du congrès de Vienne. Au cours des décennies suivantes, la contribution des avocats aux premiers mouvements libéraux peut être appréciée par l’examen de la composition des juntes civiles qui participèrent au pouvoir dans les périodes révolutionnaires au cours desquelles des soulèvements populaires ont accompagné les pronunciamentos militaires. Dans ce schéma, qui s’est répété à plusieurs reprises en présentant des permutations nouvelles à chaque fois, la formation de deux juntes était chose courante : l’une conservatrice, composée de notables municipaux, et l’autre, plus radicale, faite d’artisans, de petits capitalistes et de négociants. Si l’on examine les juntes de 1820, 1835 et 1842, on ne trouve que quelques avocats dans les assemblées radicales alors qu’ils jouent un rôle important dans celles qui sont conservatrices [19]. Une autre tendance est également perceptible : quand la violence recule et que la politique représentative gagne du terrain, les avocats font leur apparition en tant qu’élite politique. Par exemple, pendant la « Glorieuse » Révolution de 1868, Marició Janué constate que 25 membres de la junte révolutionnaire de la ville sont des avocats, pourcentage légèrement supérieur à la moyenne pour l’Espagne. Si l’on fait l’analyse de ses statistiques et de celles de toute l’Espagne, calculées par Gregorio de la Fuente, il est clair que les avocats finirent par dépasser en nombre les autres groupes dans les juntes provinciales et parmi les élus aux Cortes [20].
La décennie de 1830 et le début des années 1840 sont le moment décisif, même si l’issue en fut longtemps incertaine, de la « révolution libérale » en Espagne [21]. Celle-ci est marquée par une considérable réorganisation juridique et administrative de l’État et de la société, le « désamortissement » [22] des biens ecclésiastiques et la prédominance politique d’une petite élite capitaliste, rurale et commerciale, fière et jalouse des résultats obtenus mais craignant la mobilisation populaire. Ces acteurs ont reformulé un libéralisme moins ambitieux. Tout en continuant de défendre les droits économiques et juridiques, ils tenaient une large majorité de la population hors du fonctionnement politique par le moyen d’un corps électoral très restreint. La victoire du libéralisme ne fut pas une mince affaire, celui-ci ne parvenant à triompher qu’après une longue et violente guerre civile, la guerre carliste (1833-1840), du nom des partisans du prétendant absolutiste ou « Ultra » au trône d’Espagne, Don Carlos de Bourbon. Finalement, la victoire fut affermie par le général Baldomero Espartero, ce que l’Espagne peut offrir de plus proche (encore que l’imitation soit plutôt pâle) d’un Bonaparte ou d’un Bolívar et qui exerça la régence de la toute jeune reine Isabelle II de 1840 à 1843.
Dans cette atmosphère de combats, on peut considérer que la libéralisation de la profession juridique commence en 1836 quand des professeurs de l’université Cervera font scission pour se joindre à d’autres juristes et fonder ce qui deviendra, par la suite, la faculté de jurisprudence de Barcelone. Une fois la guerre finie, les députés font déplacer toute l’université de Cervera à Barcelone en 1842, mesure due au fait que Barcelone était une ville libérale alors que Cervera était, au mieux, divisée. Cela faisait suite à une semblable mesure prise en Castille, où l’université d’Alcalá de Henares fut transférée à Madrid. À Barcelone, la composition du corps professoral de la faculté de droit oscilla au début entre partisans des partis libéraux rivaux Progressiste et Modéré, mais à la suite de la consolidation du pouvoir Modéré en 1844, ce furent les professeurs les plus conservateurs qui l’emportèrent [23].
Un certain nombre de vétérans des milices présents à l’université et au barreau témoignent de l’esprit libéral qui domine au milieu du siècle. Antoni Carrera d’Ortega, par exemple, est félicité pour avoir servi avec « obéissance et courage » dans l’artillerie de la garde nationale à Moià et Mataró en 1835 et 1836 [24]. Il s’inscrit plus tard à l’université et puis exerce pendant plus de 40 ans. Un autre avocat de cette période, Juan Baeza, sergent au bataillon de Cordoue, vient en Catalogne d’Andalousie et débute ses études à Cervera. Les terminant à Barcelone, il obtient sa licence en 1841 et exerce ensuite pendant une vingtaine d’années. Son dossier à l’université porte la mention « timbre des pauvres » et son diplôme lui est « conféré gratuitement en tant que militaire » [25]. Un natif de Barcelone, Lluís Roquer, servit comme capitaine puis colonel et « partit en campagne en 1835, 36, 37, 38, 39 jusqu’à la démobilisation [26] ». Joan de Gispert a droit lui aussi à une inscription gratuite après avoir connu plusieurs événements tragiques dans sa jeunesse. On félicite J. de Gispert de venir d’une famille connue pour son « adhésion à la cause constitutionnelle en 1822 et 1837 ». À son entrée à l’université, il ne possède guère qu’« une petite maison à la campagne… avec ses terres, étendue de dix fanègues de blé [27] ».
Le collège des avocats de Barcelone est l’équivalent du barreau pour la ville. Ne possédant pas le statut d’ancien régime d’ordre, de corps ou de guilde, le collège de Barcelone, comme d’autres partout en Espagne, est créé en 1833 par décret gouvernemental puis soumis aux statuts uniformes en 1838. Cette législation intégrait la doctrine libérale de l’égalité des chances et de la liberté d’exercer et, par là, annulait une série de mesures promulguées depuis le début du xviiie siècle qui visaient à limiter au minimum le nombre d’avocats et la concurrence [28]. Après 1833, tout avocat possédant un diplôme universitaire de droit et appelé « licienciado » est tenu de s’inscrire au collège et libre d’exercer, à condition de n’avoir pas subi de condamnation criminelle [29]. En fait, le collège joue beaucoup plus le rôle d’un syndicat moderne que d’une guilde. Au lieu de contrôler les admissions et d’imposer une discipline interne, il défend les intérêts de ses membres en entreprenant des négociations informelles avec les responsables de la ville et en adressant des pétitions formelles au ministère des Grâces et de la Justice. Les mesures de libéralisation permirent une croissance continue du nombre des membres. Si le recensement de 1787 comptait seulement 370 avocats pour la région, le Guide juridique de Catalogne de 1898 en dénombrait quelque 1 133 [30]. À la fin du siècle, les deux tiers environ des avocats vivent à Barcelone, l’autre tiers se trouvant dans les capitales provinciales (Gérone, Tarragone, Lérida) et d’autres cours de district.
Au début, le collège fut réticent à s’engager franchement en faveur du libéralisme, dans la crainte peut-être que les succès de la décennie 1830 ne soient pas plus durables que cela n’avait été le cas précédemment. Ses membres commencèrent donc par éviter soigneusement de prendre tout risque idéologique, ce qui se voit clairement lors des premières élections de président ou « doyen » du collège en 1833. Se présentait comme candidat Joaquim Rey, le prestigieux professeur de droit canon de Cervera et ancien député aux Cortes espagnoles pendant le Triennat constitutionnel (1820-1823), c’est-à-dire la première expérience de gouvernement libéral après Cadix. Au lieu pourtant d’opter pour ce futur recteur de l’Université, dont la personnalité nettement conservatrice en faisait un candidat acceptable, les membres esquivèrent tout choix potentiellement conflictuel pour recourir au principe d’ancienneté et choisir Miquel Llobet, un homme sans histoires qui avait pour lui d’avoir le plus d’années d’exercice [31]. Par la suite, les avocats se mirent à l’unisson des dispositions idéologiques de leur clientèle urbaine. La preuve en fut donnée en 1847 avec l’élection de Josep Ventosa comme doyen. Dans sa jeunesse J. Ventosa avait passé plus de deux ans dans les prisons françaises après avoir été capturé au siège de Tarragone. À sa libération, il continua de servir dans l’armée pendant quelques années avant de se lancer dans une carrière juridique très profitable, se signalant comme un connaisseur avisé du droit commercial et comme un adversaire acharné des obstacles féodaux au commerce [32].
Durant les décennies du milieu du siècle, l’élite de la profession fit preuve de tendances exceptionnellement conservatrices, même pour des avocats. Les plus importants formaient une puissante coterie principalement composée de professeurs de droit et d’avocats civilistes ou commercialistes : Josep Bertram i Ros, Ramon Martí d’Eixalà, Francesc Permanyer, Joan Illas i Vidal, Manuel Duran i Bas et d’autres. Les plus anciens de ce groupe avaient fondé l’université ainsi que nombre des associations économiques et intellectuelles les plus influentes de la ville, dont le bras politique du collège, l’Académie de jurisprudence, créée en 1840. Il s’agissait d’avocats modernes, ayant leur indépendance, leur style, capables de jugement critique et, dans quelques cas, partis de rien. Ils se rattachaient à la tradition romano-canonique (par opposition à la tradition « germanique » ou du « droit naturel »), étaient protectionnistes, croyaient en l’éthique thomiste et dans les vertus d’une société catholique, étaient adeptes des philosophies conservatrices d’après les Lumières telles que les Écoles du bon sens écossaises ou hamiltoniennes. Pour ce qui est de la vie politique espagnole, ils furent députés et sénateurs aux Cortes où ils formèrent ce qu’on peut considérer comme l’aile antibonapartiste du Parti modéré. À la fin des années 1850 et dans les années 1860, beaucoup adhérèrent à l’Union libérale centriste [33].
Dès 1850, les formes d’enseignement théorique et pratique du droit et les voies de la réussite se trouvent structurées par des institutions pédagogiques et juridiques libérales bénéficiant du soutien de l’État. Malgré la prédominance des modérés et des unionistes, un nombre confortable de progressistes ont des cabinets prospères et, en de brèves occasions, réussissent même à conquérir le poste de doyen du collège [34]. Dans les années 1860, une poignée de républicains fédéraux et de francs-maçons commencent à faire entendre leur voix au barreau [35]. Mais l’absolutisme n’est pas pour autant éliminé ni discrédité. Pendant la période mouvementée connue sous le nom de Sexenio Democrático (1868-1874), l’Université fut toujours aussi divisée. Professeurs de droit et étudiants se situèrent dans les deux camps d’une guerre carliste qui avait repris. Certains étudiants s’en prirent à des professeurs, tel qu’Ignasi Maria de Ferran, soupçonné de favoriser la cause carliste, tandis que de jeunes catholiques militants quittaient les salles de cours pour combattre avec les rebelles dans les campagnes [36]. L’un des événements les plus dramatiques survint le 1er mai 1872 quand les autorités firent arrêter hors de son bureau le doyen de la faculté de droit Felip Vergès i Permanyer, accusé d’être carliste. F. Vergès, prédicateur enflammé en même temps que professeur de droit canon, affichait ses convictions absolutistes avec toute l’assurance de sa forte personnalité. Ce prêtre-juriste charismatique et haut en couleur fut relâché ainsi qu’un certain nombre d’autres ecclésiastiques au bout de quelques jours [37].
À la suite de la restauration des Bourbons en 1875, ceux des avocats que leurs ambitions poussaient à des carrières politiques se rattachèrent généralement à l’un des deux grands partis dynastiques libéraux : les libéral-conservateurs, communément appelés « Conservateurs » et la Fusion libérale, d’abord née en tant que coalition en 1880 puis rebaptisée « Parti libéral » avec l’élargissement de sa base en 1885. Au collège des avocats et à l’académie de jurisprudence, les hommes aux penchants conservateurs continuaient d’être les plus en vue même si, comme dans les périodes précédentes, les avocats se répartissaient sur tout l’éventail politique. On les trouvait à la tête de tous les partis. Les républicains-fédéraux étaient dirigés par Francesc Vallès i Ribot, habile défenseur dans les procès criminels, dont la rhétorique populiste emportait la conviction des jurys et des foules [38]. Francesc Rius i Taulet renonça presque totalement à une carrière prometteuse d’avocat pour devenir le chef du Parti libéral, accédant à la célébrité et à une place dans l’histoire comme maire de Barcelone pendant l’exposition universelle, très réussie, de 1888. Le peu populaire Manuel Planas i Casals, patron des conservateurs et manipulateur d’élections, avait la haute main sur les réseaux oligarchiques de toute la région. Manuel Duran i Bas, leader institutionnel de fait de la profession et son représentant politique le plus puissant dans la dernière partie du xixe siècle, appartenait à une branche du Parti conservateur plus indépendante. Même les carlistes, qui avaient abandonné l’idée d’une reprise de la lutte armée, préférant se présenter aux élections et faire élire des députés aux Cortes, choisirent un avocat à la tête de leur parti en Catalogne : Lluís Marià Llauder, décrit par un de ses adversaires comme « plus homme politique qu’avocat » [39] réussit à discipliner ce parti, jadis porté à la guerre, en lui imposant une organisation moderne [40].
Enfin, souligner en quels lieux les avocats se signalent par leur absence est également révélateur de la nature et des limites de leur libéralisme. L’une des questions sensibles dont ils choisirent cyniquement de ne pas s’occuper c’est l’institution de l’esclavage, qui n’est pleinement abolie à Cuba qu’en 1886, lorsque les Cortes libèrent les derniers esclaves « engagés ». Si quelques avocats prirent le parti des pro-abolitonnistes ou des anti, la profession en général observa un silence suspect. Cette attitude réfléchie est due, sans aucun doute, à leur complicité avec les intérêts directs et dérivés liés au commerce triangulaire, concernant les textiles catalans, le sucre cubain et le coton américain, et dont deux des trois piliers reposent sur l’esclavage pendant presque tout le siècle. Les principales sociétés abolitionnistes étaient à Madrid alors que les liens économiques et humains étaient très étroits entre Cuba et Barcelone [41].
Un autre événement où les avocats se contentèrent d’être spectateurs est la fondation, à Barcelone en 1870, de la section espagnole de la Première association internationale des travailleurs. Leur position est logique car ni les théories de Karl Marx ni celles de Mikhaïl Bakounine ne sont particulièrement favorables à la clientèle de propriétaires fonciers dont les avocats dépendent financièrement [42]. Beaucoup de défenseurs républicains aidèrent les avocats militaires commis d’office lors des procès de syndicalistes ou autres agitateurs supposés mais aucun avocat ne se déclara lui-même en faveur de la violence ou de la révolution. Les associations de juristes ne dénoncèrent pas les actes barbares des juges militaires qui, usurpant les responsabilités des juridictions ordinaires, ont souvent prononcé des peines de mort à l’encontre de ceux qu’on tenait pour des chefs révolutionnaires. Des verdicts scandaleux associés au recours à des procédures obscurantistes, abominables et complètement inhumaines firent comprendre que l’Inquisition, si l’Église en était purgée, se réincarnait sous une forme encore plus brutale dans les tribunaux de « justice » militaire [43].
 
Avocats, propriété et droit civil
 
 
Le libéralisme doit aussi s’étudier en se référant aux facteurs économiques et sociaux, non parce qu’ils détermineraient les évolutions politiques mais, à l’inverse, parce qu’ils révèlent souvent des aspects imprévus qui ne sont pas immédiatement perceptibles. Contrairement aux premières interprétations, avancées par exemple par K. Marx, l’Espagne ne ressemble pas à l’Allemagne, où les groupes de l’Ancien Régime continuent de jouer un rôle dominant en politique pendant la phase d’implantation et de croissance du capitalisme industriel. En fait, c’est pratiquement l’inverse qui se produit : malgré le triomphe des idées politiques avancées et la désintégration de la base sociale de l’Ancien Régime (bien qu’à des rythmes très différents selon les régions de la péninsule), la croissance et la prospérité économiques demeurent modestes et inégales, entraînant des écarts considérables entre la périphérie et le centre, permettant à une assez petite oligarchie libérale d’abord de garantir l’ordre politique avec l’appui de l’armée, puis d’utiliser l’administration pour contrôler, manipuler, fausser les élections [44]. Ce qui vient compliquer encore le tableau, c’est que la Catalogne possède ses caractéristiques propres. Même si cette région en cours d’industrialisation comprenait des classes moyennes plus proches de celles qu’on trouve au nord des Pyrénées que de celles du reste de la péninsule, ses propriétaires fonciers développèrent un système capitaliste d’exploitation à l’intérieur d’un ordre juridique qu’on peut considérer comme féodal ou, du moins, post-féodal.
Cet ordre juridique a des manières curieuses et inattendues de s’imbriquer avec la pensée politique. En premier lieu, la Catalogne, comme d’autres régions de fors [45] en Espagne, possédait de nombreuses règles juridiques qui diffèrent de celles de la tradition juridique dominante du pays, qui est le « droit commun ». Pendant le dernier quart du siècle, beaucoup d’avocats et d’intellectuels assimilent la défense du droit catalan à d’autres objectifs « régionalistes » ou « catalanistes », tels que la préservation de la langue et de la culture ou même la revendication de l’autonomie. En second lieu, le droit est inséparable de la topographie socio-économique de la région. Comme l’a montré Pierre Vilar, les importantes transformations agraires de la Catalogne au xviiie siècle ont permis la consolidation d’une classe seigneuriale, très comparable à celle qui s’était formée dans le Midi français, reposant sur ce qu’on appelait l’emphytéose, système dans lequel le droit de propriété est divisé et même subdivisé entre propriétaires et bénéficiaires du bail [46]. Ce qui est encore plus remarquable en Catalogne, et qui diffère de la France, c’est que ce système de tenure et d’exploitation reste en vigueur pendant une grande partie du xixe siècle, se modifiant de telle sorte que les droits emphytéotiques sont fréquemment vendus, gagés et hypothéqués. Derrière ce qui peut prendre l’apparence de rapports capitalistes typiques existe bel et bien un régime emphytéotique complexe et d’une autre nature, associé à des mécanismes modernes de contrat et de location, qui régit la propriété urbaine et agraire. Tout cela ne pouvait se démêler sans ébranler le statu quo et risquer d’entraîner une explosion de violence [47].
Est-ce que les redevances emphytéotiques, payées par les propriétaires « usufruitiers » au propriétaire « direct » constituaient des droits féodaux et devaient être éliminés au même titre que la dîme et autres dispositifs antilibéraux ou, au contraire, constituaient des obligations économiques indépendantes d’un rapport de vassal à seigneur ? La question fit l’objet de débats animés aux Cortes pendant les phases décisives du libéralisme. Dans cette enceinte, les avocats catalans R. Dou et J. Rey prirent la défense de l’emphytéose alors que d’autres, comme Ramon Salvato et Jacint Felix Domènech, votèrent pour l’abolition du système [48]. Malgré ces divisions internes initiales c’est l’opinion de R. Dou et de J. Rey qui devait finalement prévaloir. Pour être tout à fait clair, c’est la très grande majorité de l’élite juridique de Catalogne qui a soutenu le maintien de l’emphytéose et, par là même, soutenu sans équivoque les intérêts économiques des seigneurs, des grands propriétaires terriens et des intermédiaires, qui sont leurs clients et qui vivent souvent des loyers emphytéotiques, d’autres obligations emphytéotiques (lluïsme, fadiga), en tout cas, du travail des autres. Vers la fin du siècle, les avocats ne s’en tinrent pas dogmatiquement à cette position : dans quelle mesure fallait-il réformer le droit de propriété fut à la fois l’objet de débats animés et un sujet sensible puisque derrière la controverse intellectuelle se profilait le risque sérieux de violences dans les zones rurales. Dans les dernières décennies, l’idée prédominante, exprimée par Manuel Duran i Bas, est de conserver l’essentiel de l’emphytéose avec ses subtilités mais en continuant de lui ôter ses attributs « féodaux » les plus gênants [49]. Les avocats républicains, au contraire, suivirent les modèles jacobins et furent partisans du transfert de la pleine propriété aux paysans emphytéotes qui travaillaient la terre [50].
La tendance à la codification du droit civil en Espagne exacerba les conflits au fur et à mesure que les réformateurs du ministère des Grâces et de la Justice voulurent élargir leur champ d’intervention. En 1851, le ministère publie le premier projet complet de code civil, fondé sur le Code Napoléon et ses différentes moutures. Promulguant des règles uniformes pour tous les Espagnols, il ne menace pas seulement d’abolir l’emphytéose mais aussi une autre des dispositions particulières chères aux Catalans : la liberté testamentaire. En ce qui concerne le premier point, les auteurs critiquent la division des titres de propriété, affirmant qu’il rend la terre inaliénable et fait obstacle au développement d’un système moderne de titre, de crédit et d’hypothèque. Quant au second point, le projet menaçait de supprimer les dispositions traditionnelles qui permettaient aux Catalans de distribuer librement, à qui bon leur semblait et avec des limites mineures, la plupart de leurs biens de leur vivant ou à leur mort. Les critiques estimaient que de telles pratiques permettaient le maintien d’une primogéniture choisie et favorisaient l’indivisibilité des domaines, ce qui, en plus d’être une discrimination à l’encontre des fils cadets et des filles, rendait aussi les patrimoines agraires moins aliénables. À l’inverse, les Catalans expliquaient que la liberté testamentaire, et le maintien même de domaines agraires rentables, favorisaient une planification à long terme entre les générations et, comme l’emphytéose, étaient la source du démarrage économique réussi de la Catalogne. Le ministère cherchait à remplacer les lois testamentaires catalanes par des dispositions, inspirées du droit français et castillan, rendant obligatoire une distribution plus équitable entre enfants légitimes [51].
L’atmosphère politique dans laquelle le projet de code apparaît a pour contexte ce qu’on apprenait des événements qui survenaient en France, les répercussions de l’ascension de Louis Napoléon Bonaparte se faisant sentir en Espagne. Juan Bravo Murillo, le principal porte-parole du bonapartisme, propose le projet de code comme le complément de réformes constitutionnelles généralisées, inspirées de celles que l’on met en œuvre de l’autre côté des Pyrénées. L’ambitieux plan de J. B. Murillo d’une constitution et d’un code bonapartistes devait échouer sur les deux points, combattu par différents membres de son propre Parti modéré, parmi lesquels le noyau conservateur des avocats-politiciens de Barcelone. Dans ce contexte général, l’attitude des avocats catalans doit aussi se comprendre comme une réponse à deux problèmes cruciaux et liés entre eux : d’une part, ils cherchent à atténuer les penchants prétoriens des modérés, particulièrement en Catalogne où les gouverneurs civils et leurs administrations avaient les mains liées par les capitaines généraux et l’armée quand ils ne leur obéissaient pas purement et simplement [52]. D’autre part, ils combattent aussi les propositions de désamortissement des tenures emphytéotiques avancées par des bonapartistes comme J. B. Murillo, qui développait la théorie selon laquelle on pouvait asseoir la légitimité politique, comme on l’avait fait en France, par la création d’une paysannerie indépendante de tendance conservatrice et catholique. Élaboré dans de telles circonstances, le libéralisme catalan se montrait, depuis l’Indépendance, anglophile et francophobe. Il rejetait les solutions législatives, radicales, centralisées, codifiées et militarisées au problème de la propriété agraire et préférait, au contraire, la lente évolution juridique de rapports locaux, coutumiers et quasi seigneuriaux.
Cette opposition au projet de code n’a rien de surprenant ni d’exceptionnel car il y eut peu de communautés de juristes en Europe pour faire campagne en faveur de codes civils. Cela est certainement dû à une résistance institutionnelle au changement tout comme, dans certains cas, à un soutien aux privilèges seigneuriaux ou féodaux de leurs clientèles souvent menacés par les dispositions mêmes des codes. Mais il existait une autre raison de poids : les théories sous-tendant la codification avaient explicitement été construites pour rendre illégitime, ou pour le moins réduire, le monopole de la profession sur la création et l’interprétation du droit. De sorte que les avocats réagirent logiquement pour protéger leur domaine de compétence de toute intrusion législative. Deux camps s’étaient déjà dessinés au xviiie siècle lorsque les monarques éclairés proposèrent de promulguer des codes de « loi naturelle » dans le but de se débarrasser des traditions de droit romain, supposées compliquer la justice, la rendre inintelligible et intimidante. En Prusse, par exemple, les mesures de codification au xviiie siècle sont allées de pair avec une réduction du nombre d’avocats libres [53]. Le même raisonnement anime Napoléon qui promulgue son célèbre code à un moment où le pouvoir des avocats comme groupe institutionnel est au plus bas. Comme en Prusse, Napoléon s’efforça lui aussi, sans d’ailleurs y parvenir, de rendre son code en un seul volume facile d’emploi par le non-spécialiste, qui deviendrait ainsi beaucoup moins dépendant des professionnels. Dans l’Europe du xixe siècle, le code français fut le plus facilement reçu dans ceux des pays – comme l’Allemagne, la Belgique, l’Italie – dans lesquels il avait d’abord été imposé par la conquête, c’est-à-dire dans lesquels il n’avait pas eu à obtenir un consensus initial au sein de la communauté des juristes [54].
Dans cette résistance à la codification, les avocats catalans se trouvaient en assez bonne compagnie. Ils se donnaient comme référence l’Angleterre et l’Allemagne. Le barreau anglais avait anéanti par un refus officiel catégorique les tentatives de codifier le droit coutumier soutenues par Jérémie Bentham et ses disciples [55]. En Allemagne, la question fut plus disputée, les deux camps se trouvant de force équivalente, mais les opposants furent capables de repousser la codification jusqu’en 1900. Ils tirèrent parti d’une campagne lancée par Friedrich de Savigny qui, dans les années qui suivirent l’occupation napoléonienne, avait fondé « l’école historique », doctrine et mouvement tout à la fois, bien accueillie chez les avocats en exercice, et visant à combattre partout la menace de codification. Selon F. de Savigny, le juriste de loin le plus influent du siècle en matière de droit civil, la codification était artificielle, voire pathologique, car elle rompait l’évolution naturelle du droit. Avec son système de jurisprudence, les avocats devaient conserver leur monopole d’interprétation juridique en continuant de recourir au droit romain pour gloser sur les coutumes locales en épousant « l’esprit du peuple » (Volksgeist) [56]. À Barcelone, ce fut l’avocat commercialiste, professeur d’université et homme politique, Manuel Duran i Bas qui introduisit cette école de pensée. En 1869, l’infatigable et prolifique M. Duran créa une branche barcelonaise de la Fondation Savigny de Berlin et, en 1883, il glosa la théorie de F. de Savigny pour l’adapter à la situation de la Catalogne dans son Memoria acerca de las instituciones del derecho civil de Cataluña [57].
Manuel Duran i Bas
Né à Barcelone en 1823, fils d’un médecin réputé, Manuel Duran appartient à la première génération d’étudiants sortis de l’université de Barcelone. Disciple de Ramon Martí d’Eixalà, il est fait docteur en jurisprudence et, en 1862, obtient une chaire de droit pénal et commercial. Il se lance également dans une brillante carrière d’avocat, s’alliant par mariage à la famille du doyen du collège des avocats, Josep Ventosa. L’infatigable M. Duran déploie son activité dans une multitude d’associations et est à l’origine de divers projets journalistiques consacrés à l’économie, l’industrie et la politique. Protectionniste et partisan d’un gouvernement exercé par une petite élite compétente, il devient l’un des dirigeants de l’Unión Liberal en Catalogne. Pendant le Sexenio Democrático (1868-1874), il s’écarte de la vie politique pour consacrer ses capacités d’organisateur à des entreprises professionnelles : popularisation des grandes lignes de la jurisprudence historicisante de F. de Savigny, renforcement des fondements institutionnels de l’académie de jurispridence et du collège des avocats. Suivant l’exemple de son collègue de l’Union libérale puis du Parti conservateur, Antonio Cánovas de Castillo, il contribue au retour des Bourbons sur le trône d’Espagne en 1875. Dans les années 1880, il prend la tête des défenseurs du droit civil catalan au Parlement puis, dans les années 1890, rompt officiellement avec A. Cánovas. Dans les deux dernières décennies du siècle, il accepte de collaborer, sans pour autant y militer, avec les organisations régionalistes et catalanistes. Avocat scrupuleux et parfaitement représentatif de la grande bourgeoisie, il occupe un nombre invraisemblable de fonctions durant sa longue et prolifique carrière, notamment celles de président de l’académie de jurisprudence, de doyen de la faculté de jurisprudence, de recteur de l’université de Barcelone, de député et sénateur aux Cortes d’Espagne et de ministre des Grâces et de la Justice. Il meurt en 1907.
Ni l’accueil fait aux idées de F. de Savigny ni la lutte contre la codification ne signifient un abandon du libéralisme. Si quelques-uns préfèrent qualifier leur idéal de « conservateur » et n’aiment pas utiliser le terme « libéral » (surtout après 1880 lorsqu’il désigne un parti politique particulier), la plupart font preuve de souplesse et évitent d’utiliser des étiquettes aussi mutuellement exclusives. Un point, répété ad nauseam à partir du milieu du siècle, c’est que l’essence du droit catalan est la « liberté civile », la graine originelle d’où tout le reste du régime juridique a jailli. Par exemple, le Memorial de Greuges, de 1885, une pétition directement adressée au roi Alphonse XII, ne craint pas d’affirmer : « le droit civil catalan, fils du tempérament analytique et positif de notre peuple, s’inspire dans son principe de la liberté civile [58] ». Cet argument était facile et fut constamment repris en ce qui concerne la liberté testamentaire, qui était incontestablement plus « libérale » que les lois françaises, lesquelles imposaient un partage équitable des domaines. Malgré tout, en ce qui concerne le droit d’héritage, les avocats catalans refusèrent de renoncer à bon nombre de dispositions folkloriques au parfum d’Ancien Régime. Cela comprend une foule de lois coutumières obscures entourant l’organisation de la famille-souche rurale et qui réglementent dot, contre-dot, veuvage, dons et successions [59].
On eut aussi recours à une herméneutique inventive pour déguiser l’emphytéose en institution libérale. Dès les Cortes de Cadix, R. Dou avait soutenu que l’abolition des droits seigneuriaux, en usurpant des droits juridiquement établis, serait contraire aux « principes libéraux » [60]. Le très réputé notaire Felix Falguera affirme, dans une série de conférences données à l’Ateneu Barcelonés en 1880, que les « contrats emphytéotiques » permettent au propriétaire « direct » et à l’emphytéote d’élaborer des arrangements de propriété flexibles, adaptés aux conditions spécifiques, conformes à la pratique antérieure et convenant à la situation des parties. Soutenant que la version catalane de l’emphytéose représente la « large et immense liberté de contracter » [61], il ajoute qu’elle favorise la mobilité sociale en permettant aux familles paysannes de s’élever peu à peu et d’acquérir des parts croissantes de propriété d’une génération à l’autre. Selon F. Falguera, le tout ou rien en matière de propriété – c’était là un des fondements de la jurisprudence libérale dans d’autres pays – entravait injustement la liberté de contracter tout comme la division forcée des patrimoines entravait la liberté de tester. Ces arguments n’étaient pas totalement spécieux mais son raisonnement, qui allait même jusqu’à défendre les baux emphytéotiques perpétuels, sapait les notions fondamentales et généralement reconnues de la propriété libérale et, si l’on y ajoute les gloses techniques apportées par ses pairs et par lui-même, semblait à l’époque, et était bel et bien, une défense des intérêts de rentier, autrement dit, des intérêts seigneuriaux.
Tout le monde ne partageait pas cette manière de voir. Au contraire, beaucoup se plaignaient que la définition du libéralisme eût été complètement déformée. Valentí Almirall, républicain-fédéral et fondateur par la suite du catalanisme de gauche, soutint en 1868 que la liberté testamentaire, l’emphytéose et autres lois étaient autant d’institutions vermoulues et ésotériques, dont la survivance nourrissait l’absolutisme et la guerre civile. Il estimait tout simplement que le droit en Catalogne « ne correspond pas aux nécessités de la vie moderne [62] ». En 1881, le quotidien républicain de Barcelone, La Publicidad, dénonce le fait que le droit catalan soit rempli de dispositions juridiques consacrant « la tyrannie paternelle, l’ignominie de la femme, la domination féodale et l’intolérance religieuse [63] ». La rédaction reproche durement aussi aux avocats de succomber aux forces « de la tradition et de l’ultramontanisme » [64]. Dans des débats au Sénat, le magistrat de la Cour suprême Benito Ulloa y Rey prononça un discours enflammé d’un style inhabituel pour un juge. Il attaqua avec violence, ridiculisa et rejeta catégoriquement l’argumentation des juristes catalans :
« Défendre cette législation de privilégiés, c’est défendre la réaction, le retour en arrière, c’est vouloir effacer tous les progrès et les avancées qu’ont réalisés les institutions modernes dans le champ scientifique et pratique [65]. »
Pour B. Ulloa, ce qui n’était pas moderne n’était pas libéral :
« C’est ça la législation libérale qui vient de Geoffroy le Velu ? […] [66] en ces temps-là, il n’y avait pas d’éclairage au gaz ni de chemins de fer, et qui osait venir à Madrid se confessait avant ; on oublie qu’à cette époque les bonnes ne s’habillaient pas comme les dames de la classe moyenne le font, il n’y avait pas de bals dans les cercles d’artisans ni tant d’autres choses… Ces lois pouvaient correspondre à cette société telle qu’elle était alors organisée, mais pas à l’actuelle [67]. »
Que le droit catalan fût ou non libéral était affaire d’appréciation. Cela dépendait de qui parlait, de qui écoutait, de comment on interprétait le terme. Bien d’autres facteurs pouvaient intervenir : se voulait-on champion de l’élégance de la tradition romaine, de la solidité philosophique de la loi naturelle ou bien du mythique esprit démocratique des coutumes dites « germaniques » ? Donnait-on priorité au principe de liberté ou à celui d’égalité ? S’inspirait-on des modèles jacobin, bonapartiste, Whig ou républicain-fédéral ? Encore la liste n’est-elle pas complète. À coup sûr, le libéralisme est l’esprit du temps et il se définit par ce qu’il n’est pas plutôt que par ce qu’il est. Il n’est pas l’absolutisme et il n’est ni le socialisme ni l’anarcho-syndicalisme. Pour le reste, il s’agit d’un champ discursif très disputé servant à désigner une diversité d’attitudes intermédiaires. Ce qui est clair, c’est que si le libéralisme apparaît en Europe comme hégémonique, il n’est pas monolithique. C’est une doctrine et un discours : diffus, particuliers, personnels même et parfois à peine identifiables.
Quand on atteint les vingt dernières années du siècle, les débats entre admirateurs et critiques du droit catalan ne concernent plus uniquement la définition du libéralisme. Les controverses à propos de la base juridique de la société et de l’économie libérales passent au second plan alors que la défense du droit, comme la question de la langue, deviennent les préoccupations de ceux qui sont impliqués dans l’émergence de nouvelles formes politiques : « particularisme », « régionalisme », « catalanisme », et pour finir, sur la fin du siècle, « nationalisme ». L’émergence du nationalisme parmi les avocats est un sujet intéressant mais malheureusement hors des limites de cette étude [68]. Contentons-nous de noter que les idées nouvelles nées en France, en Allemagne et en Angleterre – au nombre desquelles on trouve le darwinisme social, la doctrine herderienne de l’autodétermination nationale, les idées décentralisatrices, racistes et antisémites de Charles Maurras et Maurice Barrès – ont partout nourri le nationalisme [69]. À partir de la fin du xixe siècle, les intellectuels juristes aux sympathies nationalistes vont soutenir que le génie, la beauté, l’aura de leur droit sont organiquement dépendants et scientifiquement dérivés de l’« esprit », de l’« histoire », des « coutumes », et même de la « race » spécifiques du peuple catalan. Le flot de ces idées submerge le discours antérieur commun sur les vertus universalistes de la « liberté civile ». La question de savoir si le droit catalan est ou non libéral perd de son importance avec le recul du libéralisme, que l’on associe à la décadence, à l’oligarchie et à la corruption politique, que ce soit en Espagne, en Catalogne et dans pratiquement tout le reste de l’Europe.
Les problèmes qui se sont posés à la communauté juridique catalane au xixe siècle se sont retrouvés au xxe. Le Code civil espagnol (1889) préserve le droit catalan en incluant des régimes séparés pour la famille et la propriété en Catalogne. Le droit catalan est resté non codifié jusqu’en 1960, quand une commission juridique approuvée par les franquistes rédigea une « Compilation ». Depuis que l’autonomie politique a été accordée à la Catalogne en conformité avec la constitution démocratique de 1978, la Generalitat (gouvernement autonome catalan) a adopté un Code des successions (1991) et un Code de la famille (1998), ainsi que d’autres éléments de législation civile [70]. Pour ce qui est des rapports de propriété, la réforme de l’emphytéose devint une question de plus en plus conflictuelle pour atteindre sa phase la plus aiguë pendant la seconde république (1931-1936) quand la Generalitat à majorité républicaine entreprit d’appliquer une législation accordant une pleine propriété à de nombreux paysans emphytéotes. Pourtant, la victoire de Francisco Franco dans la guerre civile espagnole (1936-1939) signifia la victoire complète des intérêts seigneuriaux. En 1945, le régime finit par autoriser l’extinction des droits emphytéotiques directs mais en accordant aux propriétaires « directs » des conditions financières extrêmement avantageuses qui rendirent le rachat par les propriétaires « usufruitiers » coûteux, difficile et lent. Il est étonnant de constater que quelques rapports emphytéotiques subsistent aujourd’hui encore. La législation adoptée en 1990 a, une nouvelle fois, défini les conditions du rachat [71]. Il va sans dire que les transformations économiques et sociales de l’Espagne font que les problèmes contemporains liés à l’emphytéose n’ont que peu de rapport avec ceux qui se posaient au xixe siècle ou à la veille de la guerre civile.
En conclusion, on pourrait être tenté d’écarter comme exceptionnelle l’expérience historique des avocats catalans. En théorie, ce ne serait pas une opération difficile, si l’on pense que le libéralisme espagnol, entaché d’esprit prétorien et corrompu par l’oligarchie, fut une perversion de la doctrine communément admise. Barcelone, en outre, comporte aussi sa part de traits atypiques : son « éthique catholique » du capitalisme ne correspond pas aux prototypes d’Europe du Nord, ni d’ailleurs non plus ses traditions constitutionnalistes, qui se réclament d’un passé national mythique « romain » et non pas « germanique » (« anglo-saxon », « wisigothique », ou « franc »). En fin de compte, comme l’explique Josep Maria Fradera, la situation précaire de la bourgeoisie, obligée de manœuvrer pour soutenir la production dans un contexte de violence intermittente mais fréquente et largement répandue, menacée de guerre civile sur sa droite et de révolution sur sa gauche, a engendré une espèce de libéralisme caractérisée par certaines des plus étonnantes juxtapositions d’« ancien » et de « nouveau » qu’on puisse voir en Europe [72]. Dans cette atmosphère de tension et de division, la principale contribution des grands avocats fut de rechercher la réconciliation entre des factions prêtes à en découdre, en conservant les rapports seigneuriaux de propriété à la campagne, en défendant les intérêts commerciaux par le protectionnisme et en assurant la continuité de la tradition romano-canonique dans les tribunaux. Cet ensemble donne au libéralisme catalan une couleur qui l’apparente aux styles les plus conservateurs d’Europe. Le néogothique des architectes modernistes, comme Antoni Gaudí, offre aujourd’hui le témoignage de l’incroyable éclectisme de cette esthétique bourgeoise du xixe siècle.
Tout compte fait, la pratique des avocats catalans s’est inscrite dans les courants européens de la profession et ils ont poursuivi leurs travaux savants en empruntant des idées nées en Allemagne, en Grande-Bretagne et en France. Ils les ont mélangées de façon intéressante, conforme à leur tradition juridique et à leur curieuse relation à l’État espagnol. Ils reflètent ainsi les relations économiques remarquablement étroites, parfois familiales, nouées entre campagne, ville et empire. Un avocat continental qui aurait visité Barcelone pour raisons professionnelles au xixe siècle n’aurait pas été surpris par ses cabinets juridiques, ses tribunaux, son université et ses associations, qu’il aurait parfaitement reconnus, même s’il les eût peut-être trouvés un peu plus refermés sur eux-mêmes que dans d’autres villes où il y avait, théoriquement, des relations moins personnelles. Aussi traiter les caractéristiques politiques du barreau catalan comme exceptionnelles ou périphériques serait une démarche à courte vue, voire erronée. De plus, adopter ce point de vue nous conduirait à rejeter beaucoup de cas pour non-conformité à l’idéal d’A. de Tocqueville ou de M. Weber. En fait, nous devrions plutôt chercher à explorer d’autres exemples afin de contribuer à une vision plus complète de la profession juridique moderne en Europe. De nouvelles recherches portant sur l’Europe du Sud et de l’Est éclaireraient certainement cette question. La poursuite des études sur le rôle des avocats dans les régimes libéraux, sans parler des régimes dictatoriaux, peut aider à préciser ce qui, jusqu’à aujourd’hui, est resté une image impressionniste.
Traduit par Michel Charlot
 
NOTES
 
[*] L’auteur remercie les personnes suivantes pour les commentaires ou les critiques apportés à des versions antérieures de cet article : Josep Maria Fradera, Marició Janué i Miret, Chris Schmidt-Nowara et les membres du séminaire de droit civil de l’Universitat Pompeu Fabra dirigé par Pau Salvador et Joan Egea.
[1] Voir Jan Goldstein, Console and Classify : The French Psychiatric Profession in the Nineteenth Century, Cambridge, New York, Cambridge University Press, 1987, pp. 12-13.
[2] Pour le paradigme fonctionnaliste voir Talcott Parsons, « The Professions and Social Structure » et « A Sociologist Looks at the Legal Profession » in Essay in Sociological Theory, revised edition, New York, Free Press, 1954, pp. 34-49, 370-385. Pour la variété marxiste-gramscienne voir Magali Sarfatti Larson, The Rise of Professionalism : A Sociological Analysis, Berkeley, University of California Press, 1977, ainsi que « The Changing Functions of Lawyers in the Liberal State : Reflections for a Comparative Analysis » in Richard L. Abel et Philip S. C. Lewis (ed.), Lawyers in Society : Comparative Theories, Berkeley, University of California Press, 1989, pp. 427-477.
[3] Terence C. Halliday et Lucien Karpik, « Politics Matter : A Comparative Theory of Lawyers in the Making of Political Liberalism » in Lawyers and the Rise of Western Political Liberalism : Europe and North America from the Eighteenth to the Twentieth Centuries, Oxford, Clarendon Press, 1997, p. 16.
[4] Pour les débuts de la profession moderne voir James S. Amelang, « Barristers and Judges in Early Modern Barcelona », American Historical Review, vol. 89, n° 5, 1984, pp. 1264-1284 ; Joan Lluís Palos, Els juristes i la defensa de les constitucions. Joan Pere Fontanella (1575-1649), Vic, Eumo Editorial, 1997.
[5] À la fin du xviie siècle, l’Audiencia, la plus haute cour de Barcelone, rendait régulièrement plus de 250 décisions civiles par an. Ce chiffre ne devait être à nouveau égalé que dans les dernières décennies du xviiie siècle. Au xixe siècle, le nombre des affaires s’éleva fortement pour aboutir à des chiffres sans commune mesure avec les siècles précédents. Voir Arxiu Corona d’Aragó/Real Audiencia/Inventarios de Libros de Conclusiones Civiles, 1372-1844.
[6] David Blackbourne and Geoff Eley, The Pecularities of German History : Bourgeois Society and Politics in Nineteenth-Century Germany, Oxford, Oxford University Press, 1985.
[7] Cette idée ne fait pas l’unanimité. En général les historiens de la société dépeignent les avocats comme un groupe de personnes distinguées qui n’ont pas fait ouvertement partie du mouvement des Lumières. Voir Lenard R. Berlanstein, The Barristers of Toulouse in the Eighteenth Century (1740-1793), Baltimore, John Hopkins University Press, 1975, pp. 93-122 ; Michael P. Fitzsimmons, The Parisian Order of Barristers and the French Revolution, Cambridge, MA, Harvard University Press, 1987 ; David Lemmings, Professors of the Law : Barristers and English Legal Culture in the Eighteenth Century, New York, Oxford University Press, 2000. Les historiens de la culture et de la politique estiment que l’engagement personnel des avocats a été plus grand malgré le conservatisme institutionnel. Voir David A. Bell, « Barristers, Politics, and the Failure of Civil Society in Old Regime France » ; W. Wesley Pue, « Lawyers and Political Liberalism in Eighteenth- and Nineteenth-Century England », in Lawyers and the Rise of Western Political Liberalism, pp. 65-100, 167-206.
[8] Voir Michael Burrage, « Revolution as a Starting Point for the Analysis of the French, American and English Legal Professions », in Lawyers in Society : Comparative Theories, pp. 322-374.
[9] Il existe une bonne étude des ingénieurs d’industrie : Ramon Garrabou, Enginyers industrials, modernització econòmica i burgesia a catalunya (1850-inicis del segle XX), Barcelona, L’Avenç, 1982.
[10] La meilleure étude du sens du terme « libéral » dans son évolution au cours de la guerre d’indépendance est : Manuel Moreno Alonso, La Generación española de 1808, Madrid, Alianza, 1989, pp. 207-233.
[11] Voir Irene Castells, La utopía insurreccional del liberalismo. Torrijos y las conspiraciones liberales de la década ominosa, Barcelona, Editorial Crítica, 1989, pp. 11-76.
[12] L’ouvrage classique d’Antoni de Capmany sur le constitutionnalisme est : A. de Capmany, Práctica y estilo de celebrar cortes en el reino de Aragón, principado de Cataluña y reino de Valencia y una noticia de las de Castilla y Navarra. Va añadido el reglamento para el consejo representativo de Ginebra, y los reglamentos que se observan en la cámara de los comunes de Inglaterra, Madrid, Collado, 1821. Bien que publié en 1821, le livre fut écrit à la veille de la convocation des Cortes de Cadix.
[13] Il existe une biographie de Ramon de Dou i de Bassols qui date : Guillem M. de Brocá, Biografia de D. Ramon Llàtzer de Dou i de Bassols, Barcelona, Casa de Caritat, 1916.
[14] R. Dou, Instituciones de derecho público general de España, con noticia del particular de Cataluñia, y de las principales reglas de gobierno en qualquier (sic) estado, 9 vol., Madrid, Garciá, 1800-1803, (rééd. Barcelona, Banchs, 1975).
[15] Voir María Angeles Pérez Samper, « La Real Audiencia de Catalunya durante la Guerra de la Independencia », Pedralbes. Revista d’Història Moderna, n° 2, 1982, p. 177-209 ; Pedro del Pozo Carrascosa, « La introducción del derecho francés en Cataluña durante la invasión napoleónica » in Johannes-Michael Scholz (éd.), El tercer poder. Hacia una comprensión histórica de la justicia contemporánea en España, Frankfurt am Mein, Vittorio Klostermann, 1992, pp. 189-213.
[16] Les afrancesats – afrancesados en castillan – sont les ralliés au roi Joseph Bonaparte en 1808 par légalisme et respect de l’ordre établi.
[17] Voir Albert Lamarca i Marquès, « La administració de justícia a Catalunya durant l’ocupació napoleònica (1808-1814). La traducció al català del Code », Pedralbes, n° 15, 1995, pp. 279-307.
[18] Pour de courtes biographies de certains avocats favorables à la France et ouverts à une collaboration, voir Enric Riera i Fortiana, Els afrancesats a Catalunya, Barcelona, Curial, 1994, pp. 202-294.
[19] Sur la composition des juntes, voir Manuel J. Risques, « La insurrecció de Barcelona pel novembre de 1842. La seva dinàmica social », Recerques, n° 10, 1980, pp. 93-112 ; Francisco Dueñas Garcia, « La milicia nacional local en Barcelona durante el Trienio Liberal (1820-1823) », thèse de doctorat, Universitat Autònoma de Barcelona, 1997, pp. 425-427 ; Manuel Santirso, Revolució liberal i guerra civil a Catalunya (1833-1840), Lleida, Pagès, 1999, pp. 168 et 174.
[20] Voir Marició Janué i Miret, La junta Revolucionària de Barcelona de l’any 1868, Vic, Institut Universitari d’Història Jaume Vicens i Vives, Eumo Editorial, 1992, pp. 19, 27, 106-108 et « Los representantes políticos de Barcelona durante el Sexenio Democrático (1868-1874) : Cambio político y continuidad », Historia Contemporánea, n° 13-14, 1996, pp. 262 ; Gregorio de la Fuente Monge, Los revolucionarios de 1868. Elites y poder en la España liberal, Madrid, Marcial Pons, 2000, pp. 186-187.
[21] Sur ce sujet la bibliographie est immense. Notons seulement ici que l’expression de « révolution libérale » fut introduite pour distinguer les changements politiques et juridiques des années 1830 de la « révolution bourgeoise », qui est un processus plus graduel de transformation économique et sociale. Voir Josep Fontana, La revolución liberal. Política y hacienda en 1833-1845, Madrid, Ministerio de Hacienda, Instituto de Estudios Fiscales, 1977, pp. 7-9. D’autres auteurs ont souligné les éléments de continuité et minimisé l’ampleur des changements. Voir, par exemple, Jesús Cruz, Gentlemen, Bourgeois and Revolutionaries : Political Change and Cultural Persistence among the Spanish Dominant Groups, 1750-1850, Cambridge, New York, Cambridge University Press, 1996, pp. 259-276. Les plus convaincantes des nombreuses interprétations récentes ont reconnu les années 1830 comme une période de bouleversements tout en soulignant aussi des résultats non démocratiques, ce qui ne veut pas dire pour autant non révolutionnaires. Voir Pedro Ruíz Torres, « Libéralisme i revolució a Espanya », Recerques, n° 28, 1994, pp. 59-71 ; Isabel Burdiel, « Myths of Failure, Myths of Success : New Perspectives on Spanish Liberalism », Journal of Modern History, vol. 70, n° 4, 1998, pp. 892-912.
[22] Le terme de desamortización, bien traduit par désamortissement, signifie la confiscation et la vente des biens ecclésiastiques.
[23] Tous ces événements sont rapportés dans Antonio Palomeque Torres, Los estudios universitarios en Cataluña bajo la reacción absolutista y el triunfo liberal hasta la reforma de Pidal (1824-1845), Barcelona, Universidad de Barcelona, 1974.
[24] Voir les archives de l’université : Antonio Carrera de Ortega, Arxiu General i Històric de la Universitat de Barcelona (AGHUB).
[25] Juan Baeza y Canalejo, AGHUB.
[26] Luis Roquer y Guitart, AGHUB
[27] Juan de Gispert y Vilar, AGHUB.
[28] La Real Cédula 27 novembre 1832 assure la liberté d’exercer. Dans le préambule, les auteurs du projet indiquent clairement que cette loi abroge un certain nombre de dispositions qui permettaient aux juges de l’Audience, en concertation avec les avocats en exercice, de contrôler les admissions et, par là, de limiter le nombre des membres du barreau. Voir Decretos del Rey Nuestro Señor Fernando VII, 17, Madrid, Imprenta Real, 1833, pp. 272-273.
[29] Voir Estatutos para el régimen de los colegios de abogados del reino, Madrid, Compañía Tipográfica, 1838.
[30] Cela représente une augmentation de plus du triple, ce qui est remarquable étant donné que la population de Catalogne avait à peine doublé pendant cette période, passant de 964 359 personnes en 1787 à 1 942 245 en 1897. Voir Conde de Floridablanca, Censo español executado (sic) de orden del Rey, Madrid, Imprenta Real, 1787 ; Guía judicial de Cataluña, Barcelona, Puig, 1898 ; Censo de la población de España según el empadronamiento hecho en la Península é las islas adyacentes el 31 de diciembre de 1897, Madrid, Dirección General del Instituto Geográfico y Estadístico, 1889, pp. 322-323.
[31] Voir Colegio de Abogados. Actas de la Junta General, 1833-1850, 17 janvier 1833 ; Enric Jardí, Història del Col·legi d’Advocats de Barcelona, 2 vol., Barcelona, Col. legi d’Advocats, 1989, vol. 1, p. 8.
[32] Sur Josep Ventosa voir Conrado Roure et Manuel Durán i Bas, « Sesión celebrada por el Ilustre Colegio de Abogados de Barcelona. El día 27 de Mayo de 1886 para la inauguración de la galería de retratos de jurisconsultos catalanes », Barcelona, Casa Provincial de Caridad, 1887, pp. 6-7, 19-20.
[33] Les activités politiques de ce groupe sont bien dégagées dans : Borja de Riquer i Permanyer, « El conservadorisme polític català : del fracas del moderantisme al desencís de la Retauració », in Identitats contemporànies : Catalunya i Espanya, Vic, Eumo Editorial, 2000, pp. 113-167.
[34] Les doyens étaient soit apolitiques soit le plus souvent conservateurs. Il y eut deux exceptions notables. D’abord, à la suite de la révolution de 1854 et en pleine épidémie de choléra, le progressiste Pau Pelachs devint doyen pour une courte période. Ensuite, en 1877, Idelfons Par, ex-progressiste, exerça pendant un an cette responsabilité. Il est intéressant de remarquer que son élection fut un acte symbolique de protestation et le résultat d’une campagne conduite par ceux qui n’admettaient pas la participation de leurs collègues conservateurs à la restauration de la monarchie des Bourbons en 1875. Sur les événements conduisant à l’élection de I. Par, voir Joan Maluquer i Viladot, Les meves noces d’or amb el molt Il·lustre Col·legi d’Advocats de Barcelona, 1877-1927. Records de 50 anys professionals, polítics i locals, Barcelona, Altés, 1929, pp. 18-20.
[35] De tels cercles fédéralistes et maçonniques sont longuement dépeints dans les mémoires de l’avocat, écrivain et dramaturge C. Roure, Recuerdos de mi larga vida : Costumbres, anécdotas, acontecimientos y sucesos acaecidos en la ciudad de Barcelona, desde 1850 hasta el 1900, 3 vol., Barcelona, El Diluvio, 1925-1927.
[36] Sur ces événements, voir Benito de Rincón Igea, La educación en Barcelona durante el Sexenio Revolucionario (1868-1874). Las escuelas municipales, el Instituto Provincial y las facultades universitarias, thèse de doctorat, Universitat de Barcelona, 1991, pp. 366-367.
[37] Sur l’affaire Vergès voir Diario de Barcelona, 2 mai 1872, p. 4254 ; 3 mai 1872, p. 4362 ; 10 mai 1872, p. 1872 et aussi Felipe Vergès y Permanyer, AGHUB.
[38] Maluquer i Viladot, Les meves noces d’or…, op. cit., p. 58.
[39] Ibid., p. 52.
[40] Sur Lluís Marià Llauder et la modernisation du Parti carliste, voir Jordi Canal, El carlisme català dins l’Espanya de la Restauració. Un assaig de modernització política (1888-1900), Vic, Eumo Editorial, 1998.
[41] Sur les sociétés abolitionnistes en Espagne et dans son empire, voir Christopher Schmidt-Nowara, Empire and Antislavery : Spain, Cuba and Puerto-Rico, 1833-1874, University of Pittsburgh Press, 1999. Sur l’abolition en général, voir Rebecca J. Scott, Slave Emancipation in Cuba : The Transition to Free Labor, 1860-1899, reprint, University of Pittsburgh Press, 2000.
[42] Les membres fondateurs sont généralement des artisans et des ouvriers d’industrie. Voir Josep Termes, Anarquismo y sindicalismo en España. La Primera Internacional, 1864-1881, 3e éd., Barcelona, Editoral Crítica, 2000, p. 66.
[43] Parmi les références : Joaquin del Castillo, La ciutadella inquisitorial de Barcelona ó las víctimas inmoladas en las aras del atroz despotismo del Conde de España, Barcelona, Saurí, 1835 ; Gonzalo Serraclara, La nueva inquisición. Proceso del diputado Serraclara y sucesos ocurridos en Barcelona el día 25 de setiembre de 1869, Barcelona, López, 1870 ; Max Cahner et Joan Coromines (éd.), Pere Corominas, El anys de joventut i el procés de Montjuïc, Barcelona, Curial, 1974.
[44] Pour cette question, je suis : Hans-Jürgen Puhle, « Caminos distintos de modernización : España y Alemania en los siglos XIX y XX », in Walther L Bernecker (ed.), España y Alemania en la edad Contemporánea, Framkfurt am Main, Vervuert, 1992, pp. 23-46 ; José Varela Ortega, « La España política de fin de siglo », Revista de Occidente, n&de