2002
Genèses
Dossier
La construction juridique d’une politique de notables
Le double jeu des patriciens du barreau Indien sur le marché de
la vertu civique
Yves Dezalay
Bryant Garth
L’histoire du barreau indien illustre les déterminants sociaux
d’une étroite imbrication entre droit et politique – mais aussi ses aléas.
Ainsi, la mobilisation du barreau contre l’état d’urgence instauré par Indira
Gandhi n’a pas suffi à restaurer son crédit politique, gagné dans les luttes
d’indépendance et perdu dans l’opposition aux réformes agraires. Par contre, en
devenant le champion des plus défavorisés, la Cour suprême s’est imposée comme
l’arbitre des joutes politiciennes. On peut y voir une division du travail
symbolique dans le champ du pouvoir.
The story of the Indian bar illustrates the social factors
determining the close intertwining of law and politics – as well as its ups and
downs. Thus, the mobilisation of the bar against the state of emergency imposed
by Indira Gandhi did not suffice to restore her political credit, earned during
the struggle for independence and lost in her opposition to agrarian reforms.
On the other hand, by becoming the champion of the disadvantaged, the Supreme
Court emerged as the arbiter of political jousting. This can be seen as a
symbolic division of labour in the field of power.
Fortement marqué par son histoire coloniale, le champ juridique
indien illustre de manière exemplaire les effets d’une imbrication étroite du
droit et de la politique. Si les juristes-politiciens ont été les pères de
l’État indien, c’est l’un des leurs – Jawarharlal Nehru – qui les a accusés
d’avoir détourné à leur profit les grands principes constitutionnels. Car
l’élite du barreau s’est mobilisée contre la réforme agraire en jouant à la
fois de son entregent politique et des ressources de la procédure pour défendre
les intérêts d’une clientèle de notables, auxquels elle s’identifiait d’autant
plus aisément qu’elle en était issue. Certes, plus tard, en défendant les
libertés civiles lors de l’instauration de l’état d’urgence (Emergency)
par Indira Gandhi, le barreau a réussi à restaurer son image publique, sans
pour autant regagner les positions perdues dans le champ politique. Puis, à son
tour, la Cour suprême s’est lancée dans un activisme judiciaire en faveur des
plus défavorisés, avant de s’engager dans la défense de l’environnement et la
lutte contre la corruption – ce qui lui vaut aujourd’hui d’être reconnue comme
l’arbitre légitime des conflits entre politiciens. L’affirmation de l’autonomie
du droit peut apparaître ainsi comme le corollaire, sinon l’effet de
l’affaiblissement de la position des juristes dans le champ du pouvoir
d’État.
Pour comprendre ce paradoxe et ces revirements, il est
essentiel de revenir sur la genèse coloniale de cette élite de
compradores
[1] du droit qui a construit l’État indien.
Dans les premières années de la république, les héritiers de lignées familiales
de juristes, formés dans les
Inns of
Courts du colonisateur, recueillent les fruits de leur engagement
dans les luttes d’indépendance : ils forment le noyau du champ politique. Cette
réussite exceptionnelle doit aussi beaucoup au capital social et économique
dont ils héritent et qui leur permet de convertir la notoriété professionnelle
en capital politique. Paradoxalement, cet investissement de l’aristocratie du
droit dans la construction de l’État se fait aux dépens de l’autonomie du champ
juridique. Car les plus dotés ou les plus ambitieux de ces clercs ont tout
intérêt à préserver une définition de l’excellence professionnelle qui leur
permette de cumuler des positions diversifiées au carrefour du droit, de
l’économie et de la politique.
La situation n’est plus la même aujourd’hui. Certes, les
dirigeants du barreau appartiennent encore à cette génération de grands
notables qui pouvait mener de front le droit et la politique. Mais ce double
jeu est devenu beaucoup plus difficile et risqué, dès lors que l’autonomie du
champ politique s’est construite autour d’idéologies – comme le
développementalisme ou l’hindouisme – bien différentes, sinon opposées à celles
d’un droit fortement marqué par les ambiguïtés et les compromis d’une élite
coloniale. Le mode de reproduction familiale qui garantissait l’homogénéité
sociale des notables du barreau s’adapte difficilement à la compétition
scolaire qui prévaut désormais sur le marché des savoirs d’État. En outre, cet
habitus aristocratique ne convient
guère à des luttes politiques exacerbées par une surenchère populiste et
traditionaliste. On aboutit ainsi à une situation paradoxale : pour préserver
des positions de plus en plus menacées dans le champ du pouvoir, les élites
politiques du champ juridique n’ont d’autres solutions que de renforcer les
institutions – comme la Cour suprême – sur lesquelles repose l’affirmation de
l’autonomie du juridique et de sa distance à l’égard du politique. En les
conduisant à se démarquer des professionnels de la politique, cette stratégie
d’investissement dans le droit les place en position d’arbitre ; de ce fait
elle rend plus difficile le cumul des rôles et le double jeu qui leur avaient
valu prospérité et prestige.
L’analyse des relations du juridique et du politique doit donc
s’inscrire dans une démarche d’histoire sociale. Le savoir-faire du barreau
n’est pas automatiquement convertible en capital politique. Il convient de
s’interroger sur les déterminations sociologiques qui pèsent sur la
structuration du champ juridique, comme sur celle des institutions et des
savoirs d’État
[2]. Pour
comprendre l’imbrication de ces deux lieux de pouvoir, il faut partir des
stratégies de reproduction des élites qui s’y jouent en parallèle, voire de
manière complémentaire. Car la transmission familiale d’un capital de notoriété
juridique a longtemps représenté une des voies privilégiées d’accès au champ du
pouvoir et une des ressources les plus valorisées sur le marché de la vertu
civique.
L’enquête
Notre démarche de recherche repose essentiellement sur des
entretiens biographiques (en l’occurrence un peu plus d’une centaine) avec les
principaux représentants des différents savoirs (comme le droit et l’économie)
et des individus occupant des positions institutionnelles (praticiens,
universitaires, administrateurs, hommes politiques, responsables
d’organisations non gouvernementales – ONG – consultants, journalistes…) dont
les stratégies contribuent à structurer le champ des professionnels d’État. Ces
entretiens nous permettent de recueillir des informations très personnelles sur
les origines sociales, les réseaux familiaux, les trajectoires
professionnelles, les alliances et les oppositions. Notre premier objectif est
d’esquisser une sorte de cartographie des positions dans le champ, en fonction
des différentes espèces de capitaux sociaux qui peuvent y être mobilisés.
Ainsi, en soulignant l’importance du capital familial, généralement occultée
dans les discours professionnels, ces biographies nous permettent de relire en
termes stratégiques toute une production savante qui vise à renforcer – ou
remettre en question – la hiérarchie des pratiques juridiques (ou économiques)
et leur inscription dans le champ des savoirs et des pouvoirs d’État. Ce type
d’enquête qui doit être poursuivi dans d’autres pays d’Asie, a été appliqué à
l’Amérique latine. Voir Y. Dezalay, B. Garth, The
Internationalization of Palace Wars…, op. cit.
Pour essayer de minimiser les effets d’objectivation inscrits
dans les institutions juridiques comme dans les logiques d’État
[3], les descriptions qui suivent
s’efforcent d’éclairer les structures du champ professionnel par l’histoire
sociale qui a contribué à les produire, avant de les redéfinir en permanence.
C’est ce qui nous a conduit à privilégier trois séquences cruciales pour saisir
la dynamique politique de cette histoire structurale :
- La première est de loin le plus importante ; car les
stratégies familiales de promotion d’une élite compradore éclairent à la fois
la genèse coloniale du barreau indien et la réussite de ses stratégies
étatiques.
- Le recrutement social du barreau éclaire aussi le double
jeu de ces juristes politiciens : au nom de la défense des intérêts des grands
propriétaires, ils incitent la Cour suprême à mobiliser la Constitution pour
affirmer son autonomie à l’égard du politique. Ces contradictions culminent
avec la proclamation de l’état d’urgence en 1975 : car c’est autour du barreau
que les juristes politiciens se regroupent pour dénoncer ce coup d’État contre
les libertés constitutionnelles.
- La défaite d’I. Gandhi, en 1977 et l’échec de la tentative
de restauration de l’hégémonie des juristes politiques ouvrent la voie à une
recomposition de la division du travail qui devient plus complexe dans le champ
juridique comme dans celui du pouvoir d’État. La haute justice s’affirme comme
arbitre d’un jeu politicien à l’égard duquel les notables du barreau ont pris
leurs distances, car ils jouent désormais la carte de
l’internationalisation.
D’une génération à l’autre : deux
modèles d’excellence
Pour illustrer de manière plus explicite les hypothèses qui
viennent d’être évoquées, il suffit de comparer les trajectoires de deux
générations successives au sein d’une lignée familiale de notables du
barreau.
P. qui fut Chief Justice of
India avant d’être nommé à la Cour internationale de justice de La
Haye est le fils d’un lawyer qui
termina sa carrière comme vice-président de l’Inde, après avoir été un des
proches conseillers de J. Nehru et ministre de la justice d’I. Gandhi.
Cependant, avant d’entamer une carrière d’État, le père commence par gravir
tous les échelons d’une carrière juridique typique. N’étant pas issu d’une
famille de lawyers et en dépit d’un
parcours scolaire brillant, couronné par un master à Cambridge, il doit commencer par
exercer tout en bas de la pyramide judiciaire, dans les District Courts, au début des années vingt. La
notoriété acquise auprès de ses confrères lui permet de s’installer quelques
années plus tard comme barrister à la
High Court, puis de se voir proposer,
en 1945, un poste de juge, couronnement d’une carrière prospère de praticien,
consacrée essentiellement à la défense des intérêts de propriétaires fonciers.
C’est peu après que sa trajectoire s’oriente vers la politique : J. Nehru –
qu’il ne connaît pas personnellement, même s’ils viennent de la même ville –
lui demande de faire partie de la délégation indienne à l’ONU. Dans les années
suivantes, il mène de front une carrière de diplomate – comme envoyé spécial et
conseiller de J. Nehru – et d’homme politique, élu au Sénat, puis ministre de
la justice, gouverneur du Karnataka et finalement Chairman of the Upper House et
Vice-Président of India (1969-74) –
tout en continuant d’exercer comme barrister devant la Cour suprême. Il refuse
d’ailleurs d’y être nommé comme Justice (juge de la Cour suprême). Car, bien
qu’il se présente comme un « juriste conservateur plutôt qu’un politicien » il
considère la cour comme une « cage dorée ».
Par contre, son fils se définit d’entrée de jeu comme un
héritier de la tradition britannique dans laquelle, dit-il, « les juges doivent
être aussi discrets qu’éminents ; surtout, ils doivent se tenir à l’écart des
médias » (entretien). Son entrée dans la carrière est facilitée par la
notoriété de son père : après un rapide
«
pupillage » auprès d’un
Senior réputé, il s’oriente vers un nouveau
contentieux en plein essor, le droit fiscal et le droit des affaires. Son
cabinet prospère très rapidement puisqu’à l’âge de trente-trois ans il emploie
déjà sept
juniors. Cependant, noblesse
oblige, il n’hésite guère lorsqu’on lui offre un poste de juge à l’âge
exceptionnellement précoce de trente-six ans, alors que cette promotion divise
ses revenus par cinq… Il gravit ensuite – assez rapidement – tous les échelons
de la hiérarchie judiciaire jusqu’à la Cour suprême (1978) dont il devient,
selon l’usage de l’ancienneté, le
Chief
Justice en 1986. Il contribue à tempérer l’activisme de son
prédécesseur qui, aux yeux du courant modéré, « est allé trop loin et trop vite
[…] en a trop fait à bien des reprises […], ce qui a entamé la confiance du
public dans l’impartialité de la Justice » (entretien). Dans un recueil
d’essais en l’honneur d’un avocat fameux, constitutionnaliste et directeur du
groupe industriel Tata, il souligne d’ailleurs qu’il est dangereux pour la Cour
de s’aventurer sur le terrain politique. En 1989, à la requête du Premier
ministre, il rejoint la cour de La Haye. Au terme de ce triple parcours de
fiscaliste, de
Chief Justice et de
juge international, il devient tout naturellement un arbitre international
réputé
[4]. Et deux de ses
fils sont aujourd’hui des
partners
dans des firmes juridiques internationales.
Plutôt que de multiplier les exemples, on peut mentionner plus
brièvement un autre de ces parcours familiaux, moins exceptionnel, mais tout
aussi représentatif du grand barreau d’affaires de Bombay. Fils aîné d’un
marchand aisé, il avait pour ambition de faire de la politique. Il était donc
parti à Oxford étudier le droit et l’histoire. À son retour en Inde, son père
ayant entre temps fait faillite, il dut renoncer – provisoirement – à la
politique pour faire durement (car sans appuis familiaux) ses débuts dans le
barreau. Puis, après une brillante carrière qui l’a amené à être choisi par ses
pairs pour diriger le barreau de Bombay, il est nommé
Chief Justice, puis ambassadeur à
Washington. Son fils est bien parti sur ses traces, puisque, après avoir étudié
lui aussi le droit et l’histoire à Cambridge, il a été réélu à trois reprises
comme président du prestigieux Bombay Bar
Association qui regroupe les avocats très spécialisés dans les grosses
affaires commerciales soumises directement devant la
Bombay High Court. Cependant,
contrairement à son père, il n’envisage guère d’occuper des fonctions
publiques. Son intervention dans le champ politique se limite à peser sur la
politique du droit – ce qui, dans le contexte actuel d’ouverture économique,
est loin d’être négligeable.
Ainsi, dans les deux cas, les carrières de la deuxième
génération sont marquées par un repli sur le droit. Certes, cela s’explique en
grande partie par l’accroissement et la diversification de l’offre sur le
marché des élites d’État. La relative pénurie de professionnels cosmopolites
dans les premières années de l’indépendance représentait une opportunité
exceptionnelle pour se lancer dans une seconde carrière politique ou
diplomatique. Alors qu’aujourd’hui, la professionnalisation de ces carrières
d’État en rend plus difficile l’accès à des non-spécialistes, qui ne peuvent
faire valoir que leur capital social de grands notables du droit.
La concurrence de nouveaux savoir-faire d’État n’explique
cependant pas tout. Si ces élites polyvalentes ont perdu leur prééminence dans
le champ politique, c’est peut-être aussi faute d’avoir diversifié à temps
leurs stratégies et leurs alliances. Comme à l’époque coloniale, ces notables
du droit ont continué à défendre essentiellement les intérêts financiers des
familles de grands propriétaires fonciers et de marchands-compradores ; ils ont
été ainsi amenés à prendre le contre-pied de la politique de développement et
de justice sociale qui s’imposait à ce nouvel État. Avant d’analyser les
péripéties de cette histoire politique du barreau, il convient donc de revenir
sur la genèse coloniale de ces stratégies de double jeu.
De l’apprentissage d’un droit colonial à la construction de l’État
: la trajectoire d’une élite compradore
Comme l’a montré Pierre Bourdieu
[5], on ne peut analyser les luttes internes dans
lesquelles se construit un champ professionnel si l’on s’en tient à des
définitions institutionnelles qui contribuent à les occulter, alors même
qu’elles en sont le produit. Un retour sur la genèse du champ est essentiel
pour éviter d’être piégé par ces représentations faussement objectives, comme
la notion de « barreau », qui tend à masquer l’extraordinaire stratification de
ce milieu professionnel, ainsi que l’importance déterminante de l’héritage
familial. Les analyses qui suivent ne traitent donc que du haut barreau. Car
cette hiérarchie instituée par le colonisateur demeure très forte en dépit des
lois visant à l’abolir
[6]. Ce sous-ensemble regroupe essentiellement les
advocates devant la Cour
suprême
[7] et les plus
anciennes et les plus prestigieuses
High
Courts de l’époque coloniale, Bombay, Madras, Calcutta, qui
constituent le vivier de reproduction du personnel de la haute justice
[8]. En effet, comme dans le
modèle britannique, les hauts juges se recrutent au sein de l’élite des
Queen’s Counsel (QC) pour lesquels
cette nomination représente le couronnement de leur trajectoire
professionnelle. Ce n’est que récemment, comme on le verra plus loin, que se
met en place une sorte de division du travail symbolique où la figure du haut
juge s’oppose à celle du notable-politicien, tout en la complétant, pour
incarner la distance, la réserve et la neutralité d’un arbitre des conflits
sociaux.
Le retour sur l’histoire coloniale est aussi très éclairant du
point de vue des rapports entre droit et politique. Car l’ouverture progressive
du haut barreau à des indiens participait à la fois d’une logique de promotion
professionnelle et d’un projet politique de construction d’une aristocratie de
compradores. En effet, plusieurs voies
d’accès coexistaient : la « petite porte » permettait la promotion interne d’un
petit nombre de praticiens devant les juridictions indigènes (
vakils et
indian
pleaders) par contre, la « grande porte » des
Inns of Courts était réservée aux
héritiers des classes possédantes. « Bien peu d’Indiens pouvaient se permettre
de financer le long programme d’apprentissage pour les futurs
barristers qui n’existait qu’en
Grande-Bretagne. Les premières générations de candidats étaient essentiellement
des enfants de riches marchands Parsi
[9]. » Ce détour par la métropole était aussi prestigieux
que peu exigeant du point de vue scolaire. L’examen qui permettait d’accéder
aux
Inns of Court était réputé moins
difficile que ceux des écoles de droit indiennes et, a fortiori, que celui –
très sélectif – du
Indian Civil
Service. Ainsi, les héritiers des classes possédantes étaient-ils «
appelés au barreau » et rentraient en Inde, transformés en
English gentlemen
[10]. Pour autant, ces héritiers
n’échappaient pas à l’apprentissage auprès d’un
senior, qui représentait une barrière
supplémentaire à l’entrée de ce marché, d’autant plus rentable que très
protégé.
La formation des producteurs de droit a toujours été – et
demeure – une affaire de famille. « C’est à la maison que les traditions
professionnelles étaient inculquées. […] Faute de pouvoir compter sur l’appui
d’un parent déjà établi au barreau, les jeunes
lawyers les mieux entraînés ou les plus
talentueux n’avaient guère d’opportunités pour faire leurs preuves
[11]. » On ne peut d’ailleurs
qu’être frappé par l’extraordinaire continuité du mode de recrutement de cette
élite professionnelle
[12]. Car cette situation perdure encore aujourd’hui. La
grande majorité de nos interlocuteurs – et tout particulièrement ceux qui
occupent des positions de pouvoir dans le barreau et la haute justice – sont
des héritiers qui se flattent de compter plusieurs quartiers de noblesse de
robe.
L’appui familial est surtout décisif pour faire son
apprentissage dans les
chambers d’un
senior renommé. « Avoir été formé dans
des
chambers réputées, c’est le
facteur déterminant pour réussir au barreau. […] Et c’est à ce niveau que les
appuis familiaux sont décisifs. Quand un de vos collègues vous demande de
prendre son fils comme stagiaire, il est bien difficile de refuser. Et c’est là
que tout se joue… » (entretien). Bien évidemment, ce stage n’est pas rémunéré
pendant les premières années – ce qui accroît encore, comme l’avait noté
Richard L. Abel, une sélection sociale où les ressources familiales comptent
largement autant que le savoir et le talent personnels
[13].
La suite de la carrière ne fait qu’amplifier cet écart initial
entre les héritiers et les nouveaux venus. Pour peu qu’ils aient quelque
talent, les premiers vont d’emblée se familiariser avec l’élite du barreau et,
progressivement, se faire connaître non seulement des hauts juges
[14], mais aussi des
solicitors susceptibles de leur
confier des grandes affaires, celles qui permettent de se bâtir une notoriété.
Car ce processus est rapidement cumulatif : la renommée acquise dans ces
grandes plaidoiries n’attire pas seulement les clients ou des pairs qui peuvent
être source de fructueux renvois ; elle éveille surtout l’attention des
seniors advocates et des juges qui
contrôlent l’accès au prestigieux barreau de la Cour suprême.
Ainsi, l’actuel président du barreau de la Cour suprême, élu en
1996 président de l’Union internationale des avocats, nous raconte comment il
est devenu senior advocate, après une
quinzaine d’années de pratique :
« Votre nomination comme QC (Queen’s Counsel) dépend de votre réputation au
sein du barreau. Quand vos collègues commencent à faire appel de plus en plus à
vous pour présenter leurs dossiers devant la Cour suprême, cela veut dire
qu’ils ont confiance dans la réputation que vous avez acquise auprès de la cour
en traitant des affaires bien différentes. […] À la différence de mes
collègues, j’avais eu l’occasion de plaider devant la cour. J’avais publié,
bref, j’étais connu » (entretien).
Il faut aussi préciser que son père, formé à
Lincoln Inn, était devenu très célèbre
dans les années cinquante pour avoir plaidé dans un des premiers grands procès
constitutionnels en faveur d’un leader communiste emprisonné.
Des « nababs » du droit des affaires
Cette double sélection par l’argent et le milieu familial est
conforme à la logique de cette haute justice étroitement imbriquée dans le
monde des affaires. De tout temps, les honoraires ont été exorbitants : ainsi
au
xixe siècle, on estimait qu’ils étaient
sept fois plus élevés qu’en Grande-Bretagne
[15]. Les
barristers qui consentaient à s’expatrier
gagnaient des fortunes, qu’ils dépensaient tout aussi vite. Car ces
gentlemen attorneys se devaient de maintenir le
même train de vie fastueux que leur riche clientèle (riches marchands et
prêteurs indiens). « Le prestige d’un lawyer dépend de son hospitalité, de ses
bonnes manières et du cercle d’amis qu’il entretient
[16]. »
Cette situation qui garantit aux marchands une justice sur
mesure, avec des praticiens aussi compétents qu’attentionnés, ne change guère
avec l’arrivée – au compte-gouttes – de jeunes
barristers indiens que tout prédisposait à
devenir des gentlemen du droit. Suivant l’exemple de leurs
seniors censés leur « enseigner
l’excellence des traditions britanniques », ils ont vite appris à profiter de
leur monopole pour s’enrichir de manière spectaculaire. À tel point que
l’étalage de leur richesse leur a valu le surnom de « nababs du droit ». Ainsi,
dans les années 1880, alors qu’il était encore dans sa trentaine, Motilal, le
père de J. Nehru, « vivait comme un prince, dans un véritable palais et
possédait les toutes premières voitures automobiles »
[17]. De manière générale, le marché du
droit a toujours été extraordinairement prospère : les procès étaient légions –
2,2 millions en 1901 – notamment en raison des litiges suscités par le système
de grandes propriétés (
zamindari) et
ils se prolongeaient à l’infini – souvent le temps d’une génération.
Une stratégie modérée d’indianisation au profit d’une élite
anglicisée
Si, comme l’avait noté Max Weber, l’adoption du modèle
britannique de production des biens de justice est conforme à une logique
marchande, son « indianisation » répond aussi à des préoccupations politiques
spécifiques de la relation coloniale. Si les institutions juridiques étaient au
cœur du dispositif impérial
[18], elles ont aussi joué un rôle central dans une
transmission du pouvoir colonial où, de part et d’autre, on s’est efforcé de ne
remettre en question, ni les règles du marché, ni les hiérarchies sociales. La
stabilité des institutions juridiques apparaissait comme une des meilleures
garanties d’un changement dans la continuité
[19]. Cette stratégie n’a rien de surprenant, car les
notables indiens du droit ont été les principaux bénéficiaires de ce transfert
des pouvoirs qu’ils ont programmé – mais aussi pour lequel ils avaient été
programmés.
L’apprentissage du droit s’inscrit, dès le départ dans un
projet politique : la construction d’une élite nationale, vivier de futurs
leaders. La formation juridique était considérée comme la meilleure préparation
pour une carrière politique
[20]. Ces ambitions ont été encouragées, sinon suscitées
par les leaders de groupes sociaux comme les
parsi, qui représentaient l’élite éclairée de la
classe marchande
[21].
« En tant que groupe professionnel ayant vocation à regrouper l’essentiel des
élites du pays, la profession juridique a dominé l’espace public. C’étaient des
lawyers qui organisaient et géraient
les institutions éducatives et philanthropiques ou les sociétés de
charité
[22]. » En
attendant que cette stratégie politique de longue haleine ait produit ses
effets, le barreau permettait à cette élite réformiste de prospérer, tout en
défendant les intérêts de ses mandants face aux exigences de la bureaucratie
coloniale. En effet, formés à l’école du colonisateur, ces
Indian gentlemen étaient parfaitement
placés pour retourner contre lui les contradictions ou les ambiguïtés d’un
système judiciaire qui se devait d’apparaître comme indépendant et crédible aux
yeux des Indiens puisque ce
Vakil
Raj
[23]
visait précisément à rendre plus légitime la domination qu’ils
subissaient
[24].
L’
Indian National
Congress, fondé en 1885, a été le principal support d’une stratégie
de réformisme constitutionnel, conçue et conduite par des élites juridiques
anglicisées
[25].
« En raison de leur éducation occidentale et de leur
formation juridique, les leaders du Parti du
Congrès étaient parfaitement à l’aise avec la procédure
parlementaire et les débats constitutionnels. Ils avaient confiance dans la
tradition britannique de justice. […] Selon sa biographie, Mothilal Nehru était
un modéré, d’autant moins favorable aux thèses des extrémistes qu’il était
convaincu qu’un avocat de talent pouvait aussi facilement se faire entendre à
la tribune de l’opinion britannique que devant celle de la Allahabad High
Court [26]. »
Certes, la modération de ces revendications n’a pas suffi à
prévenir les conflits. Et l’intensification des luttes a conduit un certain
nombre de ces nababs du droit, dont Motilal, à renoncer à leurs positions
doublement privilégiées pour suivre I. Gandhi dans sa stratégie de boycott des
institutions juridiques et politiques coloniales
[27]. Les exigences de la politique étaient
devenues telles qu’elles s’accommodaient mal de l’amateurisme de cette élite
compradore dont les multiples rôles facilitaient le double jeu.
« Motilal, Das, Rajagopachari et bien d’autres
lawyers ont sacrifié leurs revenus
princiers et ont renoncé à leurs mandats législatifs pour commencer à vivre
dans la simplicité et l’austérité. […] À partir des années vingt, ce sont
toujours les lawyers qui fournissent
tous les dirigeants politiques, mais ce ne sont plus des praticiens. Certes,
c’étaient des juristes – et même des juristes très renommés – mais ils
n’avaient pas hésité à sacrifier leur carrière professionnelle pour se dévouer
à l’intérêt national en tant que serviteur à plein temps [28]. »
Même si, en l’occurrence, ce « sacrifice » était surtout
révélateur de la priorité donnée aux ambitions politiques par rapport à la
poursuite d’un métier qui, d’ailleurs, leur avait procuré tout ce qu’ils
pouvaient en attendre – notamment l’accumulation de ressources financières,
indispensable pour investir dans la politique, en changeant l’image de nabab
anglicisé pour celle d’un ascète au service de la collectivité indienne
[29].
L’investissement dans les institutions du droit comme stratégie
politique
Des politiques aux grands prêtres du droit : confusion des rôles
et division du travail symbolique
Les premières années de l’indépendance ont marqué l’apogée
d’un barreau qui voit son marché professionnel rendu encore plus profitable par
la réussite spectaculaire de ses investissements politiques. Pourtant, cette
réussite a été aussi exceptionnelle que de courte durée. Dès les années
soixante, l’image publique du barreau a commencé à péricliter.
« Le barreau n’offre plus l’activité la plus honorable et
profitable que l’on puisse trouver en Inde. Cette carrière n’attire plus les
meilleurs étudiants et elle ne domine plus la vie politique et sociale du pays.
Elle a perdu désormais le monopole des élites dirigeantes qui fut le sien
pendant un siècle [30].
»
Ce relatif déclin ne tient pas seulement à la concurrence de
nouveaux savoirs d’État, comme l’économie, dont l’essor a été favorisé par les
politiques de développement. Il s’explique aussi par la priorité donnée à ces
politiques par le nouvel État indien – sous l’impulsion personnelle de J. Nehru
– qui rend manifestes toutes les ambiguïtés du cumul de positions des
juristes-politiciens. En effet, en tant qu’avocats des propriétaires fonciers,
ils sont amenés à s’opposer devant les juridictions aux réformes agraires,
alors que celles-ci constituent la pierre angulaire de la stratégie de
modernisation et de progrès social, prônée officiellement par le parti du
Congrès où ils conservent des positions très influentes. Certes, ce double rôle
s’avère très profitable dans un premier temps ; mais, en se prolongeant, cette
stratégie de double jeu n’est pas sans risques : tant pour la crédibilité
sociale de la justice, que pour la prétention de l’élite du barreau à incarner
l’intérêt national. En effet, si les leaders du Congress – comme I. Gandhi, J. Nehru ou Patel –
ont renoncé au barreau pour mener une carrière politique, cet exemple n’a guère
été suivi par la grande majorité des juristes-politiciens.
La frontière entre ces deux univers aux exigences
contradictoires est restée longtemps aussi floue que poreuse. La plupart des
lawyers qui s’engageaient dans la
politique ou les affaires d’État continuaient à cultiver soigneusement leurs
attaches avec le barreau. Encore aujourd’hui, d’ailleurs, ces allers et retours
restent nombreux. Car cette double activité est aussi profitable que conforme
au modèle d’excellence du barreau
[31], tel qu’il avait été défini depuis près d’un siècle
par – et pour – les juristes fondateurs du
Indian
National Congress. Or, tout en s’engageant dans la politique, ce
milieu professionnel est resté profondément marqué par tout un
habitus élitiste et un niveau de vie
qui renforcent leurs liens avec des classes possédantes
[32], plus ou moins directement menacées par
la réforme agraire et l’encadrement bureaucratique, voire la privatisation de
la production industrielle. Dès lors, il était inévitable que ces patriciens du
barreau aient mobilisé toutes les ressources de la procédure dans un combat
politique, où ils représentaient à la fois leurs propres intérêts et ceux de
leurs clients. En revanche, cette instrumentalisation du droit ne pouvait que
mettre en péril la légitimité des juridictions. Car les juges étaient trop liés
au barreau pour ne pas apparaître comme étant de parti pris dans ce conflit
social majeur. La forte homogénéité sociale de ce milieu professionnel
contribuait à renforcer l’image d’une justice partiale, entièrement au service
des possédants.
En effet, comme dans le modèle britannique, la haute justice
se recrute au sein de l’élite du barreau, qu’elle contribue également à
reproduire. En définissant les critères d’excellence, les juges ont une grande
influence sur la notoriété et la promotion dans la hiérarchie professionnelle.
Ce double système d’interdépendance garantit une forte homogénéité, mais aussi
une grande stabilité
[33].
Les juges de la Cour suprême représentent un des archétypes
de l’excellence professionnelle. Ils incarnent l’expérience mais aussi la
distance, vertus essentielles de la (juris)prudence. Comme les notables du
barreau, ce sont encore aujourd’hui des héritiers d’une élite
compradore : issus de familles
brahmanes (pour la moitié
[34]) et formés dans les
Inns of Court (pour une autre moitié, souvent
issus de milieux plus divers). Avant de gravir les échelons de la carrière
judiciaire (en une dizaine d’années en moyenne), ils ont commencé par acquérir
leur notoriété en pratiquant une vingtaine d’années au sein du barreau.
Certains ne sont pas restés insensibles aux attraits du pouvoir : près d’un
tiers d’entre eux ont rempli des fonctions gouvernementales –
government pleader, government
advocate – qui, selon nos interlocuteurs, sont autant un
accélérateur de carrière qu’une marque de reconnaissance par les politiques du
champ. Mais en même temps, ils se sont gardés d’afficher trop ouvertement des
positions politiques
[35]. De surcroît, le mode de fonctionnement – et
notamment la promotion à l’ancienneté qui produit une rotation rapide des
Chief Justice – contribue à donner
l’image de juges dont l’individualité s’efface au profit d’une collectivité
presque anonyme, censée incarner l’autorité du droit. Ce choix de carrière, où
l’honorabilité s’acquiert au prix de renoncements matériels
[36] et d’une soumission à la
discipline collective, convient mal aux fortes personnalités du barreau.
L’idéal du haut juge se situe donc tout à l’opposé du charisme que leurs
confrères se doivent de cultiver pour faire carrière dans la
politique.
On aboutit ainsi à une situation apparemment paradoxale d’un
champ juridique à la fois très homogène socialement et néanmoins structuré
autour de deux pôles qui affichent deux conceptions très différentes de
l’excellence professionnelle : celle du notable de la politique et celle du
grand prêtre à l’écart des querelles politiques et médiatiques. Ces deux
figures de l’élite ont suivi le même apprentissage familial et le même parcours
professionnel, avant de prendre des chemins divergents dans la deuxième partie
de leur carrière. Ces spécialisations tardives représentent deux voies bien
distinctes pour rentabiliser le capital de notoriété accumulé dans la pratique
du droit. Cependant, chacune à sa manière contribue à produire et reproduire du
capital de légitimité. Leur opposition affichée participe ainsi d’un jeu de
rôles qui s’inscrit dans la division du travail symbolique de (re)production de
la croyance dans le droit. D’ailleurs, les biographies montrent bien que la
frontière continue à être aussi floue que poreuse entre stratégies juridiques
et stratégies politiques. Ainsi, lorsqu’on les interroge sur les moments
déterminants de leur carrière, la plupart des seniors barristers s’empressent de citer la «
cause célèbre » à l’origine de leur notoriété. Et celle-ci est presque toujours
une affaire politique. Car ces plaidoiries sont d’autant plus susceptibles de
retenir l’attention des seniors
qu’elles sortent de la routine et soulèvent des questions de droit
constitutionnel, qui font partie de la compétence réservée de la hiérarchie du
champ.
Les armes juridiques d’une politique de classe
Lorsque, sous l’impulsion de J. Nehru, le parti du
Congress se lance dans une politique
d’interventionnisme économique et social, l’élite du barreau se mobilise pour
défendre les intérêts des classes possédantes. Cette lutte politique est
d’autant plus facilement orchestrée sur le terrain juridictionnel que les
principaux protagonistes – notamment les grands propriétaires fonciers – sont
familiers de ce forum, où ils avaient l’habitude d’utiliser toutes les
ressources de la procédure pour se défendre contre les empiétements de la
bureaucratie coloniale ou ses exigences fiscales. Là encore, l’enjeu est à la
fois politique et financier : il s’agit de déterminer le niveau de compensation
des
zamindars
[37], dont les nouvelles lois prévoient
l’expropriation. La
High Court ayant
jugé que ces lois violent le « principe fondamental d’une égalité devant la loi
» le gouvernement répond par un amendement constitutionnel (le premier, 1951)
selon lequel ces lois de mise en œuvre de la réforme agraire ne sont pas
soumises aux droits fondamentaux – un amendement que les avocats des
zamindars s’empressent de contester comme une
atteinte aux principes fondamentaux de la Constitution.
Ce ne sont là que les premiers épisodes d’une longue bataille
qui connaît de multiples rebondissements – tant juridiques que politiques. La
formulation de cette lutte politique en termes juridiques sert parfaitement les
intérêts des élites du barreau, qui y trouvent une formidable opportunité pour
valoriser leur double casquette : d’abord en monnayant – très cher – à leur
clientèle un talent de procédurier qui s’appuie sur leur entregent politique ;
mais aussi en mobilisant leur savoir juridique dans les luttes internes au
champ politique
[38].
Du fait de cette surenchère sur le terrain constitutionnel,
la Cour suprême se retrouve très rapidement au centre de ces batailles
[39]. La plupart des
commentateurs qui analysent les péripéties et les rebondissements de l’histoire
de la
judicial review
[40], l’interprètent en termes
de rapport de force entre le pouvoir politique et l’autorité judiciaire. Lloyd
et Suzanne Rudolph décrivent ainsi une sorte d’oscillation : après s’être
montrée relativement accommodante face à un parti du Congrès hégémonique et
dominée par la forte personnalité de J. Nehru, la Cour affirme son autorité
constitutionnelle lorsque le parti du Congrès se divise et connaît ses
premières défaites électorales en 1967
[41]. En revanche, devant les menaces d’I. Gandhi, la
Cour revient sur des positions beaucoup plus prudentes et elle va même jusqu’à
déclarer valides les atteintes aux libertés à la suite de la proclamation de
l’état d’urgence, en 1975 – un renoncement dénoncé comme humiliant par les
leaders du barreau
[42]. Enfin, ultime étape de ce mouvement de balancier,
l’affaiblissement du parti du Congrès et la fragilité des coalitions de
gouvernement favorisent la réaffirmation solennelle du pouvoir constitutionnel
de la Cour – et cela d’autant plus facilement que la vieille génération des
juristes-politiciens est largement représentée dans la première de ces
coalitions – Janata – qui gouverne après le départ d’I. Gandhi.
Les multiples rebondissements de cette histoire ont été
suffisamment décrits
[43] pour qu’il ne soit guère nécessaire d’y revenir à
nouveau. Par contre, leur interprétation ne va pas sans poser problème,
notamment parce que ces commentaires sont le plus souvent écrits ou inspirés
par des membres du sérail. En effet, quel que soit leur objectif – encourager
l’activisme de cette
rights
revolution
[44] ou, à l’inverse, souligner les dangers d’un
aventurisme sur le terrain politique – toutes ces analyses endossent plus ou
moins le postulat d’une haute justice distincte et distante du politique.
D’ailleurs, l’image même du balancier ne fait qu’illustrer ce postulat, tout en
démontrant apparemment son bien-fondé : puisque l’affaiblissement du politique
coïncide avec l’affirmation de l’autorité de la cour, et inversement, n’est-ce
pas la meilleure preuve qu’il s’agit bien d’entités distinctes ?
Pourtant, cette évolution en sens inverse peut aussi
s’interpréter comme l’effet d’une complémentarité qui résulte de leur étroite
imbrication par l’intermédiaire du double rôle des grands notables du barreau.
Après s’être aventurés pendant un temps du côté de la politique pour tirer
parti des opportunités offertes par la construction des institutions d’État,
les grands notables du barreau se replient sur le terrain du droit pour prendre
leurs distances avec l’interventionnisme d’un socialisme d’État, aussi peu
conforme à leur
habitus professionnel
qu’hostile aux intérêts de leurs clients et alliés politiques. Ainsi, en 1970,
la Cour suprême invalide les mesures de nationalisation des quatorze plus
grandes banques, qui viennent d’être prises par le gouvernement d’I. Gandhi,
ainsi que celles qui suppriment les privilèges financiers des Princes
(
Privy Purse
[45]). Certes, il ne s’agit en l’occurrence
que d’une bataille d’arrière-garde puisque le gouvernement finit par imposer sa
politique. Mais ces escarmouches procédurales permettent de gagner du temps et
surtout elles préparent la voie d’une contre-offensive idéologique, lorsque
l’affrontement s’exacerbe avec la proclamation de l’état d’urgence. Discrédités
comme des adversaires du progrès et de l’équité, les notables du droit et de la
politique se rebâtissent une vertu civique comme défenseurs des libertés
constitutionnelles.
« Le conflit a changé de sens lorsque le gouvernement
Gandhi, qui était apparu dans les années soixante comme le champion d’un
progrès social bloqué par les juridictions, s’est vu accusé dans les années
soixante-dix de s’opposer à la Cour parce qu’elle s’efforçait de restreindre
les abus de pouvoir déraisonnables d’un État n’obéissant qu’à sa seule
logique [46].
»
L’affrontement des lawyers-politiciens sur le terrain
judiciaire
Cette représentation en termes d’opposition entre deux
pouvoirs – le politique et le judiciaire – ne correspond d’ailleurs pas à la
réalité d’affrontements dans lesquels, de part et d’autre, les adversaires
mobilisent des ressources qui sont tout autant juridiques que politiques. Deux
des principaux protagonistes de ce débat constitutionnel – Nani Palkivala et
Mohan Kumaramangalam – sont des juristes savants, qui représentent des pôles
opposés du champ politique. Le premier est un avocat commercialiste et
constitutionnaliste très célèbre qui est aussi directeur du groupe Tata. Il
publie en 1974 un ouvrage pour dénoncer la « profanation » et la « souillure »
de la constitution :
Our Constitution profaned
and Defiled. Le second, qui fut un des condisciples d’I. Gandhi en
Grande-Bretagne, avant de devenir un de ses plus proches conseillers jusqu’à sa
mort en 1973
[47], a
poursuivi, comme nombre de ses confrères, une double carrière au barreau et
dans la politique. En tant que leader de la fraction socialiste du parti du
Congrès, il est l’un des principaux inspirateurs de la politique de
nationalisation des banques. Par ailleurs, dans un ouvrage de théorie du droit
constitutionnel –
Constitutional Amendments : The
reason why (1971) – il justifie le bien fondé des vingt-quatrième,
vingt-cinquième et vingt-sixième amendements constitutionnels (connus sous le
nom de « Kumaramangalam package »), qui prennent le contre-pied de l’arrêt
Golak Nath par lequel la Cour avait affirmé son autorité
constitutionnelle
[48].
On peut donc difficilement réduire cette lutte à une
opposition entre le Parlement et la haute justice. L’élite du barreau est au
cœur de cet affrontement qui se joue en parallèle sur les deux terrains du
droit et de la politique. Le mélange des genres est dès lors inévitable. La
mobilisation de ressources juridiques par les défenseurs des classes
possédantes conduit à une politisation croissante des institutions du champ
juridique, transformé en arène du combat politique. Lorsque la confrontation
s’exacerbe avec la proclamation de l’Emergency, ce sont les grands dirigeants du
barreau qui prennent la tête du mouvement d’opposition, en dénonçant
publiquement les excès du pouvoir d’État, au nom de la défense des libertés
fondamentales. À l’inverse, la haute cour s’incline devant les exigences du
pouvoir. Il est vrai qu’I. Gandhi vient d’y nommer cinq juges « politiquement
engagés », qui vont devenir ultérieurement les champions d’un activisme social
et qu’elle a, par ailleurs, imposé son candidat comme
Chief Justice, au mépris de l’usage
jusque-là respecté de l’avancement à l’ancienneté.
Vers une division du travail dans le champ juridique comme dans
celui du pouvoir
En dépit de la forte homogénéité sociale des notables du
barreau, la violence des affrontements politiques réussit à casser le consensus
tacite qui leur permettait d’investir dans la politique tout en préservant le
mythe de la neutralité des institutions juridiques. En même temps, cette crise
leur fournit une formidable opportunité pour restaurer leur capital politique
(bien amoindri), en reproduisant la stratégie qui avait si bien réussi à leurs
prédécesseurs dans les luttes d’indépendance. Le mimétisme est même poussé
assez loin puisque, selon l’un de nos interlocuteurs, c’est en prison que
ces
lawyers
[49] jettent les bases d’un
nouveau parti de gouvernement (le parti Janata) pour servir de support à leurs
stratégies de notables dans le champ politique.
Effectivement, avec la défaite électorale d’I. Gandhi en 1977,
les vieux notables du droit reviennent au premier plan du champ politique.
Pourtant, cette première tentative de restauration des patriciens de la
politique est de courte durée. La coalition hétéroclite qu’ils ont constituée
pour s’opposer au parti du Congrès ne résiste pas longtemps aux intrigues de
palais entre des gérontocrates qui n’hésitent guère à porter leurs querelles
devant les tribunaux en s’accusant respectivement de corruption. Cependant, ce
modèle des notables-politiciens perdure, que ce soit lors du retour au pouvoir
du parti du Congrès I
[50] en 1980 et de la dynastie Gandhi, ou dans les
coalitions qui lui ont succédé à partir de la fin des années quatre-vingts.
Certes, les
lawyers ont perdu le
quasi-monopole dont ils jouissaient dans les premières années de la République,
mais ils détiennent encore près d’un tiers des sièges au Parlement et, surtout,
leurs positions sont d’autant plus fortes que l’on monte dans la hiérarchie du
pouvoir politique : 50 % des positions de cabinet et 67 % des ministres, en
1985
[51]. Aujourd’hui,
encore, les dirigeants du barreau de la Cour suprême se flattent d’être bien
représentés au cabinet du Premier ministre, par d’éminents confrères qui
apportent à ces coalitions à dominante populiste tout leur capital social de
grands notables d’État.
Un homme d’État du
droit
Ainsi, à l’époque de notre enquête, le ministre de la Justice
en fonction, doit l’essentiel de sa notoriété au fait qu’il a présidé le
All India Bar pendant cinq termes
consécutifs, dans les années de crise qui ont culminé avec l’Emergency.
Auparavant, cet héritier de trois générations d’éminents
lawyers n’avait jamais fait de
politique. Par contre, très jeune, au début des années cinquante, il se fait
remarquer grâce à une « cause célèbre » : peu après la partition, alors qu’il
vient de s’établir à Bombay, après avoir fui Karachi, comme des millions
d’autres, il conteste le Bombay Refugie
Act, en invoquant le respect des droits des minorités inscrit dans
la Constitution. Et la Cour lui donne raison contre le gouvernement de J.
Nehru. « C’est à cette affaire que je dois ma réputation d’avocat capable
d’emporter la conviction d’un jury. Gagner un procès de cette envergure vous
donne tout de suite de l’autorité. […] Cela attire l’attention publique – ce
qui est la clef du succès au barreau. […] Ce sont ces espèces de “cause
célèbre” qui rendent un avocat fameux, en focalisant sur lui l’attention de
l’opinion publique. […] La réussite dans des procès commerciaux n’attire guère
ce genre d’attention. Par contre, cela vous amène des clients… ». Cette
notoriété contribue à lui valoir une pratique florissante qu’il combine avec
une activité d’enseignement. Elle lui vaut aussi une visibilité auprès de ses
pairs qui l’élisent en 1964 au Bar
Council de Bombay, puis au All India
Bar Council qu’il préside à partir du début des années soixante-dix.
« Quand l’état d’urgence a été proclamé, je ne suis pas resté silencieux […]
Lors d’une réunion du barreau j’ai lancé des attaques violentes contre madame
Gandhi et son fils. […] Finalement ils se sont décidés à réagir et ont donné
l’ordre de m’arrêter. Trois jours plus tard, il y avait un mandat d’arrêt lancé
contre moi. […] Lorsque 300 confrères se sont présentés devant la High Court de
Bombay pour plaider ma cause, les juges ont ordonné que ce mandat ne soit pas
exécuté. Avec ce jugement dans ma poche, j’ai pu continuer à voyager à travers
tout le pays pour attaquer madame Gandhi. […] Jusqu’à ce que, finalement, la
plus haute juridiction s’écrase en rendant le plus ignoble des jugements : les
tribunaux ne peuvent plus assurer la protection des droits de l’homme lorsque
l’état d’urgence a été instauré. […] Avant minuit, c’est le chef de la police
lui-même qui m’a mis dans un avion pour sortir du pays. » (entretien). Après
une brève période d’exil aux États-Unis, où il s’emploie à mobiliser les ONG et
le barreau, il fait un retour triomphal en Inde à l’occasion des élections de
1988, où il l’emporte face au ministre de la Justice d’I. Gandhi. Il poursuit
ensuite une double carrière de politicien et de dirigeant du barreau. À ce
double titre, il se dit « un grand supporter de l’activisme judiciaire », même
s’il est parfaitement conscient qu’il s’agit d’une tentative de réhabilitation
: « Les juges font pénitence pour leurs péchés […] ils réagissent pour faire
oublier un passé honteux ». D’ailleurs, ce notable prend soin de marquer ses
distances avec l’idéologie radicale affichée par ces juges « politiquement
engagés », nommés par I. Gandhi, notamment l’un des plus éminents qu’il va
jusqu’à qualifier de « communiste notoire ».
Tout en renouant avec les palais du pouvoir, l’élite du barreau
n’a pas pour autant négligé les institutions du droit auxquelles elle doit son
retour sur la scène politique. Sous leur influence, le gouvernement Janata
s’engage à restaurer l’indépendance du pouvoir judiciaire
[52], ainsi que son autorité en matière
constitutionnelle. Des promesses qui restent sans suite, en raison des
querelles internes à cette coalition hétéroclite. C’est paradoxalement en 1980,
après le retour au pouvoir d’I. Gandhi que la Cour suprême revient sur les
concessions faites pendant l’état d’urgence, avant de se lancer dans un
activisme paternaliste en faveur des plus déshérités et des victimes des abus
des violences policières, avec la mise en place de la nouvelle procédure du
Public Interest Lawyering (PIL), qui
permet aux activistes des mouvements sociaux d’introduire facilement des
recours. La plupart des commentateurs s’accordent pour caractériser cette «
quête populiste de légitimation comme une tentative pour restaurer sa cote dans
l’opinion publique, alors qu’elle était au plus bas du fait de l’approbation
donnée par la Cour aux abus de pouvoir commis pendant l’état d’urgence
[53] ». Par contre, ils ne
font guère état des ressources politiques qui ont été mobilisées pour permettre
la réussite de cette entreprise de restauration de l’autorité
judiciaire.
Deux des principaux protagonistes de cet activisme judiciaire –
Krishna Iyer et P. N. Bhagwati
[54] – sont des juges nommés à la Cour par I. Gandhi sur
les conseils de Kumaramangalam, en raison même de leur engagement politique.
Tout en affichant publiquement leurs convictions et leur fidélité
politiques
[55], ces
hauts juges manœuvrent très habilement pour redorer l’image publique de la Cour
et affirmer – prudemment – son autorité, sans pour autant risquer les foudres
du pouvoir
[56]. Pour
le gouvernement cet activisme n’est guère menaçant car il dénonce surtout les
exactions et les abus de pouvoir perpétrés par les derniers échelons de
l’appareil d’État – policiers, gardiens de prisons, etc. – à l’encontre des
plus basses castes. D’ailleurs, la justice sociale n’est plus la priorité d’un
régime marqué par l’anticommunisme de Sanjay Gandhi et tenté par une politique
d’ouverture économique et de dérégulation, plus en accord avec le credo
néo-libéral des années quatre-vingts.
L’habileté de cette stratégie est de prendre à contre-pied
aussi bien les politiciens – par un renvoi à leur propre discours, même s’il
n’est plus tout à fait d’actualité – que les patriciens du droit, en leur
rappelant qu’I. Gandhi avait réussi à disqualifier la haute justice lors de
l’état d’urgence, en la dénonçant comme « l’ennemi du développement et des
pauvres »
[57].
En neutralisant ainsi l’hostilité potentielle des politiciens
et des praticiens du droit, ces hauts juges radicaux font alliance avec les
nouvelles franges urbaines et professionnelles qui, après s’être mobilisées
pour la défense des droits civiques lors de l’état d’urgence, se
reconvertissent dans l’activisme social en encadrant des ONG. Conformément à
une stratégie aussi ancienne qu’universelle
[58], cette entreprise prétorienne d’élargissement du
domaine d’intervention de la Cour va de pair avec un effort pour élargir sa
base sociale, au-delà du cercle magique des héritiers, en nouant des liens avec
les représentants les plus entreprenants d’une nouvelle méritocratie
professionnelle, encore peu reconnue par l’establishment.
Ainsi, plusieurs des membres de la haute cour vont donner leur
appui à la création d’une nouvelle Law
School voulue – au moins initialement – comme la pépinière d’une
nouvelle méritocratie d’activistes du droit. Conçue pour répondre aux critères
de financement imposés par la politique réformiste de la Fondation Ford et les
universitaires nord-américains qui la conseillent, cette école ne répond que
partiellement aux ambitions de ses parrains. Certes, une sélection scolaire
rigoureuse et une formation de qualité en a fait effectivement la pépinière
d’une nouvelle méritocratie professionnelle, bien distincte des héritiers
produits par les circuits familiaux. Mais, parmi ces diplômés, les vocations
d’activistes demeurent l’exception. Cette nouvelle élite n’a encore trouvé
qu’une niche – précaire – dans les nouveaux cabinets d’affaires auxquels elle
fournit une main-d’œuvre compétente, mais dont la promotion se heurte à un «
plafond de verre », qui réserve aux héritiers les voies d’accès à la hiérarchie
du champ.
L’activisme social de la Cour va de pair avec une relative
prudence au plan politique. La Cour rejette de manière cavalière une vingtaine
de procédures engagées contre I. et S. Gandhi ou leurs collaborateurs, pour
leurs abus de pouvoir commis pendant l’état d’urgence. Certes, pour garder
l’équilibre, elle a l’habileté de rejeter simultanément les poursuites à
l’encontre des dirigeants de Janata. Si elle est réaffirmée dans son principe,
l’autorité constitutionnelle de la Cour s’accompagne d’une grande prudence dans
sa mise en œuvre.
On peut donc se demander dans quelle mesure la forte
visibilité
[59] de cet
activisme social très médiatique n’a pas eu pour fonction de servir d’alibi à
des stratégies de compromis dans le champ politique qui permettaient aux
notables du barreau de poursuivre discrètement un double jeu politique et
juridique qui leur a été si profitable. À cet égard, il est significatif que la
haute justice n’ait été que relativement peu impliquée – sauf par le biais des
affaires de corruption – dans les débats politiques et les conflits sociaux qui
accompagnent le processus d’ouverture et de dérégulation qui s’accélère depuis
une décennie. Selon le ministre de la Justice, « la Cour a réaffirmé de manière
réitérée que les orientations de la politique économique ne relèvent pas de la
compétence des tribunaux et que les juges ne doivent s’en mêler qu’avec la plus
extrême réticence ». Il reconnaît d’ailleurs que cette attitude de réserve ne
va pas de soi : « car, dit-il, le socialisme inscrit dans la Constitution
impose à l’État une obligation permanente de prendre à sa charge les besoins
des couches sociales les plus faibles ». Pourtant, le démantèlement – certes
encore très partiel – de l’interventionnisme d’État se joue, pour l’essentiel,
en dehors de l’arène judiciaire, alors que toutes les ressources du droit
avaient été mobilisées contre ces politiques. Il est vrai que l’élite du
barreau profite trop des retombées commerciales de ce processus de
libéralisation de l’économie pour que ses adversaires puissent imaginer de
faire appel à leurs compétences pour s’y opposer.
Dans cette esquisse d’histoire structurale de la haute justice,
on a privilégié la dimension politique. Pourtant, l’extraordinaire prospérité
du barreau d’affaires à la faveur de la libéralisation économique est là pour
nous rappeler que cette élite professionnelle n’a jamais sacrifié le
développement de son marché à ses ambitions politiques. Tout au plus s’est-elle
efforcée, avec plus ou moins de succès selon les époques, de combiner ces deux
préoccupations.
Ce constat – qui n’est certes pas spécifique à l’Inde ! –
devrait nous inciter à dépasser cette fausse alternative entre les théories qui
privilégient les logiques monopolistes sur le marché du droit – même si c’est
pour mieux les dénoncer – et ces nouvelles démarches idéal typiques, qui s’en
tiennent au politique, en faisant l’impasse sur la dimension marchande. Comme
si ce n’était pas la mise en relation de ces deux espaces qui fait la
prospérité du marché du barreau, tout en assurant la reproduction du capital de
légitimité sociale, dont dépend la valeur de ces biens symboliques ! De
surcroît, la division du travail symbolique entre différentes catégories de
professionnels
[60]
permet de gérer les tensions entre ces logiques aussi contradictoires que
complémentaires. Et cela avec d’autant plus de facilités que les alliances et
les stratégies familiales tissent des liens entre ces multiples composantes du
champ juridique qui incarnent des intérêts sociaux – et/ou professionnels –
momentanément divergents.
La mise en évidence de cette composante familiale du droit
représente sans doute le principal mérite heuristique de cet exemple. Il ne
sert à rien de s’interroger sur les rapports complexes de la politique et du
marché professionnel si l’on ne tient pas compte de la logique sociologique –
en l’occurrence, celle de l’héritage – qui est au principe de l’une comme de
l’autre. Certes, à cet égard, l’exemple indien est sans doute particulièrement
exceptionnel
[61].
Cependant, même dans les pays où il est combiné avec du capital scolaire, le
capital social hérité demeure une des variables déterminantes pour comprendre
les stratégies familiales qui continuent à structurer le champ juridique dans
ses relations aux différents pôles de reproduction du pouvoir.
|
Quelques repères
chronologiques |
|
1885 |
Première réunion du parti du
Congrès. |
|
1907 |
Motilal Nehru, leader de la fraction modérée du parti
du Congrès. |
|
1920 |
Premières campagnes de boycott sous l’influence
d’Indira Gandhi. |
|
1947 |
Partition et indépendance de l’Inde et du Pakistan.
Jawarharlal Nehru devient Premier ministre. |
|
1950 |
Lois de réforme agraire invalidées par la Cour
suprême. |
|
1951 |
Premier amendement constitutionnel : la réforme
agraire fait exception aux principes constitutionnels. |
|
1964 |
Mort de J. Nehru. |
|
1966 |
I. Gandhi devient Premier ministre. |
|
1967 |
Arrêt Golak Nath : le Parlement ne peut modifier les
principes constitutionnels. |
|
Juillet
1969 |
Nationalisation des quatorze principales
banques. |
|
Novembre
1969 |
Scission au sein du Congress entre la " vieille garde " autour de
Morarji Desai et ceux qui restent fidèles à I. Gandhi. |
|
1970 |
La Cour annule pour inconstitutionnalité la
nationalisation des banques et l’abolition des
privy purse. |
|
12 juin
1975 |
I. Gandhi déchue de son mandat par la
High Court d’Allahabad pour des
irrégularités lors des élections de 1971. Après avoir envisagé de démissionner,
I. Gandhi décide de se battre, d’autant que cette décision n’est pas exécutoire
en l’attente d’un appel devant la Supreme
Court. |
|
25 juin
1975 |
Proclamation de l’état d’urgence (Emergency) et emprisonnement de six cents
leaders de l’opposition, dont Morarji Desai, qui avait lancé un appel public au
renversement d’I. Gandhi. |
|
21 mars
1977 |
Défaite électorale d’I. Gandhi qui met fin à l’état
d’urgence. |
|
Janvier
1980 |
I. Gandhi revient au pouvoir après la défaite
électorale de la coalition Janata. |
|
Mai
1980 |
La Cour suprême réaffirme son pouvoir
constitutionnel, tout en l’inscrivant dans des limites qu’elle se réserve de
définir. |
|
31 octobre
1984 |
Assassinat d’I. Gandhi, remplacée par son fils
Rajiv. |
|
21 mars
1991 |
Assassinat de Rajiv. |
[1]
Ce terme désignait les indigènes qui servaient d’intermédiaires
aux marchands coloniaux. Nous l’avons utilisé pour rappeler que les héritiers
des notables locaux, formés dans les écoles de droit européennes ont rempli un
rôle similaire au plan politique, en Asie comme en Amérique latine. Voir Yves
Dezalay, Bryant Garth,
The Internationalization
of Palace Wars : Lawyers, Economists and the Contest to Transform Latin
American States, Chicago, University of Chicago Press, à paraître en
2002.
[2]
Effectivement, pour être complète, cette démarche devrait aussi
prendre en compte la concurrence avec d’autres savoirs d’État, comme
l’économie, et insister beaucoup plus qu’on ne le fait ici sur les relations
entre les
lawyers et le monde des
affaires. À titre d’exemple, voir Y. Dezalay, B. Garth,
The Internationalization of Palace Wars…, op.
cit. ; « Law, Lawyers and Social Capital : “Rule of Law” versus
Relational Capitalism »,
Social and Legal
Studies, vol. 6, n° 1, 1997, pp. 109-143. Voir aussi : Christophe
Charle, « Pour une histoire sociale des professions juridiques à l’époque
contemporaine : note pour une recherche »,
Actes
de la recherche en sciences sociales, n° 76-77, 1989. Victor Karady,
« Une nation de juristes : des usages sociaux de la formation de juriste dans
la Hongrie d’ancien régime »,
Actes de la
recherche en sciences sociales, n° 86-87, 1991.
[3]
Sur la violence symbolique de ces logiques d’État, voir Pierre
Bourdieu : « Esprits d’État ; Genèse et structure du champ bureaucratique »,
in
Raisons pratiques. Sur la théorie de
l’action, Paris, Le Seuil, 1994.
[4]
Y. Dezalay, B. Garth,
Dealing in
Virtue, Chicago, University of Chicago Press, 1986.
[5]
P. Bourdieu, « La force du droit, Éléments pour une sociologie
du champ juridique »,
Actes de la recherche en
sciences sociales, n° 64, pp. 5-19, 1986 ;
Réponses, Paris, Seuil, 1992, p.
207.
[6]
La stratification du barreau a été formellement abolie par le
Advocates Act de 1961 (Samuel
Schmitthener, « A Sketch of the Development of the Legal Profession in India »,
Law & Society Review, vol. 3, n°
2, 1968-1969, p. 360), qui institue un
All India
Bar, tout en tolérant – à titre provisoire – une survivance de la
distinction coloniale entre
barristers
et
solicitors dans les grands barreaux
de Bombay et Calcutta, où subsiste d’ailleurs une différenciation de fait entre
haute et basse justice. Car les grosses affaires, essentiellement commerciales,
peuvent venir directement devant la
High
Court, qui fonctionne en parallèle comme instance d’appel pour des
affaires plus routinières. Il va sans dire que cette tolérance a perduré.
Encore aujourd’hui, ces deux barreaux se côtoient sans se mélanger. Leur
organisation professionnelle et leurs lieux de rencontre sont bien distincts.
Selon l’un de nos interlocuteurs, l’un garde l’allure d’un club britannique
avec de profonds fauteuils en cuir, pendant que l’autre se contente de bancs en
bois, sans dossiers.
[7]
Le barreau de la Cour suprême compte un peu moins de 4 000
membres, par rapport aux quelque 600 000
lawyers que compterait l’Inde d’après une
estimation qui nous a été donnée par l’actuel
Law
Minister. Même en y ajoutant l’élite des principaux barreaux,
notamment Bombay, on peut estimer que ce petit groupe qui parle au nom du
barreau ne représente guère plus de 1 % des praticiens du droit.
[8]
Les limites assez floues de cette définition peuvent choquer
par rapport aux démarches usuelles en histoire ou en sociologie. Par contre
elles sont conformes à la notion d’un champ, avec son noyau dur et ses
frontières, poreuses et mouvantes. Le principal intérêt heuristique d’une telle
conceptualisation est d’attirer l’attention sur les enjeux qui se jouent
précisément sur ces marges d’un champ professionnel. Car c’est là notamment que
l’on peut observer la mobilité des personnes et la circulation des ressources
sociales ou financières entre le champ juridique et les champs du pouvoir
économique ou politique, que les représentations institutionnelles tendent à
laisser dans l’ombre.
[9]
S. Schmitthener, « A Sketch of the Development of the Legal
Profession in India »,
Law & Society
Review, vol. 3, n° 2, 1968-1969, p. 365. En effet, il s’agissait de
séjours longs. Car, avant d’être admis par les
Inns, la plupart des étudiants indiens commençaient par étudier en
Grande-Bretagne pendant quatre ou cinq ans.
[12]
Déjà, dans les années soixante, S. Schmittener s’étonne que ses
propres observations ne fassent que reproduire celles faites à propos du
barreau de Madras au milieu du
xixe siècle.
[13]
Voir Richard L. Abel, « England and Wales : A Comparison of the
Professional Projects of Barristers and Solicitors »,
in R. Abel, Philip S. Lewis
(éd.),
Lawyers in Society, The Common Law
World, Berkeley ; University of California Press, 1988. Voir aussi :
Joginder S. Gandhi, « Past and Present : A Sociological Portrait of the Indian
Legal Profession »,
in R. L. Abel, Ph.
S. Lewis (éd.),
Lawyers in Society, The Common
Law World, Berkeley, University of California Press, 1988, p.
376.
[14]
Bien évidemment, c’est encore plus facile quand le jeune
barrister vient d’une famille qui
compte un ou des juges – ce qui n’est pas exceptionnel compte tenu de
l’endogamie du milieu et du mode de recrutement de la haute justice. Selon l’un
de nos interlocuteurs, lui-même fils d’un
Chief
Justice, « c’est que ce nous appelons ici une justice à la gueule de
l’avocat » (
face law). Car les
arguments d’une plaidoirie passent bien mieux quand ils s’adressent à un juge
qui est aussi un parent. »
[15]
S. Schmitthener, « A Sketch… »,
op. cit., p. 346.
[17]
Ibid., p. 370. Voir
aussi l’excellente biographie de la famille Nehru : Jad Adams et Phillip
Whitehead,
The Dynasty, The Nehru-Gandhi
story, Londres, Penguin, 1997, pp. 9 et suiv.
[18]
« L’Inde est devenue le laboratoire pour les réformes
judiciaires inspirées par la mouvance libérale » (
whiggish) Voir Rajeev Dhavan, « Judges and
Indian Democracy : the Lesser Evil ? »,
in Francine R. Frankel
et al., Transforming India, Social and Political
Dynamics of Democracy, New Dehli, Oxford University Press, 2000, p.
317. « Pour la plupart des Britanniques, la mise en place de la
rule of law sur le continent indien
fut probablement considérée comme une des réussites du
British raj dont ils sont le plus fier
», Lloyd I. Rudolph, Susanne Hoeber Rudolph,
«
Barristers and Brahmans in India », dans
In Pursuit of Lakshmi, The Political Economy of
the Indian State, Chicago, University of Chicago Press, 1987, p.
34.
[19]
« Curieusement, le mouvement pour l’indépendance n’a guère
insisté pour des changements radicaux dans le système juridique. […] On s’est
contenté “d’indigéniser” le sommet de la pyramide judiciaire. », R. Dhavan, «
Judges… »,
op. cit., p. 319.
[20]
Voir S. Schmitthener, « A Sketch… »,
op. cit., pp. 372 et 378.
[21]
« Ayant pris conscience du potentiel que représentaient les
barristers pour diriger la société
indienne, un des leaders parsi les plus clairvoyants avait ouvert un fonds pour
financer cet apprentissage. […] La profession d’avocat apparaissait comme une
des voies naturelles pour faire avancer la nation indienne. Des espoirs qui
furent amplement réalisés […] » (
ibid., p. 366).
[23]
Cette appellation dérogatoire était donnée par les colons
britanniques pour dénoncer l’accès trop facile des Indiens à des juridictions
où leurs mandataires
(Vakil) étaient
passés maîtres en procédure.
[24]
Voir R. Dhavan, « Judges… »,
op.
cit., p. 318. L’analyse faite par Edward P. Thompson (
Whigs and Hunters, Londres, Allen Lane, 1975)
des contradictions inhérentes à une justice qui participe d’une domination
symbolique vaut, a fortiori, dans le rapport colonial.
[25]
« Le parti du
Congress
a commencé comme un regroupement d’élites régionales anglicisées qui avaient
surtout en commun des intérêts et un style de vie qui les distinguaient
profondément de la grande majorité des Indiens qu’ils prétendaient représenter
», L. I. Rudolph, S. Hoeber Rudolph,
In
Pursuit…,
op. cit., p. 127.
J. Adams et Ph. Whitehead, (
The
Dynasty…,
op. cit., p. 25)
suggèrent qu’un des principaux objectifs des fondateurs du
Congress était aussi de faire
reconnaître les mérites de cette nouvelle classe de professionnels par une
aristocratie impériale qui les ignorait, au profit d’une politique coloniale
reposant sur des arrangements directs avec les familles régnantes des États
princiers.
[26]
S. Schmitthener, « A sketch… »,
op. cit., p. 378.
[27]
Voir J. Adams et Ph. Whitehead,
The Dynasty…, op. cit., pp. 54 et suiv.
[28]
Ibid., pp. 380 et
381.
[29]
En effet, on pourrait appliquer à beaucoup de ces ascètes de la
politique la remarque gentiment ironique de la fille du Mahatma Gandhi : « Si
mon père savait tout ce que ça coûte pour le garder dans sa pauvreté !
».
[30]
Ibid. p. 382. Certes,
ce diagnostic pessimiste fut sans conteste influencé par les orientations
idéologiques des missionnaires du
law &
development qui, avant de s’en dissocier, partageaient l’idéologie
des promoteurs des politiques de développement, notamment leurs critiques à
l’encontre d’un barreau accusé de mobiliser toutes les ressources de la
procédure pour freiner les projets de réforme agraire.
[31]
Ainsi, l’un de ces
senior
advocates, qui fut un dirigeant du barreau avant d’être ministre,
considère qu’il est tout à fait naturel que les ténors du barreau poursuivent
leur carrière dans la politique grâce à leur maîtrise du langage : « Quand vous
possédez la maîtrise du verbe d’un bon avocat, quoi de plus naturel que de
vouloir porter ses ambitions vers une tribune bien plus vaste, celle de l’arène
politique. Le barreau est un marchepied naturel pour la politique. »
(entretien).
[32]
« La profession juridique n’a fait que répondre aux demandes
des clients qui avaient les moyens de la payer. Elle s’est mise au service du
groupe qui avait les principaux intérêts à protéger : les propriétaires
fonciers », Herbert C. L. Merillat, « Law and Land Reform in India »,
Law & Society Review, vol. 3, n°
2, 1968-1969, pp. 295-299.
[33]
Charles R. Epp parle d’une profession « qui bouge à la vitesse
des glaciers ! » Voir Ch. R. Epp, The
Rights
Revolution, Lawyers, activists and Supreme Courts in Comparative
Perspective, Chicago, University of Chicago Press, 1998, p. 101.
Effectivement, on ne peut qu’être frappé par le fait que les observations
faites par George H. Gadbois J. R. en 1969 restent parfaitement d’actualité.
Voir G. H. Gadbois J. R. « Indian Supreme Court Judges : A Portrait »,
Law & Society Review, vol. 3, n°
2, 1968-1969, pp. 317-337.
[34]
Ce pourcentage relevé par G. H. Gadbois dans les années 1960
reste identique vingt ans plus tard, selon J. S. Gandhi (« Past and… »,
op. cit., p. 376)
[35]
« Le juge typique est un personnage apolitique qui, tout au
long de sa carrière, s’est gardé de s’engager ouvertement dans des activités
politiques », G. H. Gadbois, « Indian Supreme… »,
op. cit., vol. 1, p. 330.
[36]
Cet écart entre les rémunérations des hauts juges et les
revenus des ténors du barreau n’a fait que s’accroître. Au point de poser
actuellement, nous a-t-on dit, de sérieux problèmes de recrutement pour la
haute justice.
[37]
H. C. L. Merillat les décrit comme « des grands propriétaires
fonciers, souvent absentéistes et prélevant dans certains cas, des rentes si
élevées qu’elles soulevaient des protestations de la part des fermiers
exploités. » (« Law and Land… »,
op.
cit., p. 295).
[38]
Même si le parti du Congrès domine le champ politique, il est
lui-même divisé autour de ces questions de réforme agraire, particulièrement au
niveau des États dont c’est la compétence. H. C. L. Merillat souligne que « au
niveau des États, la politique est dominée par les grands propriétaires et les
paysans aisés » (
ibid. p.
297).
[39]
« En se cantonnant dans les strictes limites d’un raisonnement
purement juridique et d’une interprétation purement formelle et technique de la
Constitution, les juridictions ont bloqué tous les efforts des gouvernements
successifs du parti du Congrès en faveur de changements économiques ou sociaux.
Cette rigidité des hautes cours a encouragé les dirigeants étatiques à essayer
de les affaiblir ou de contourner cette obstruction. », L. I. Rudolph, S.
Hoeber Rudolph,
In Pursuit…, op. cit.
p. 104.
[40]
Il s’agit de l’examen par le juge de la conformité de la loi à
la Constitution.
[41]
Avec l’arrêt Golak Nath de 1967. En 1973, un autre arrêt vient
nuancer, mais aussi renforcer cette affirmation en énonçant que le Parlement
est tenu de respecter les
basic
structure ou
essential
features de la constitution. Les hauts juges se réservant, cela va
sans dire, le pouvoir de préciser le contenu de ces notions, pour vérifier si
le Parlement a outrepassé ses droits (L. I. Rudolph, S. Hoeber
Rudolph,
In Pursuit…, op. cit. p.
110).
[42]
Le Président du
All India
Bar aurait ainsi déclaré publiquement : « On leur demandait de se
plier et ils se sont couchés ! ».