2002
Genèses
Savoir-faire
Faire du terrain à Chicago dans les années cinquante
L’expérience du Field Training
Project
[*]
Daniel Cefaï
Le Field Training
Project est une expérience pilote d’enseignement et de réflexion sur
le travail de terrain, menée à l’université de Chicago en 1951-1952. Ses
principaux protagonistes en ont été Everett C. Hughes, Buford H. Junker et
Raymond L. Gold. Cet article resitue le séminaire dans son contexte
institutionnel et intellectuel et rend compte des débats entre chercheurs et
étudiants à propos des problèmes méthodologiques de l’observation et de
l’entretien.
The Field Training
Project was an experiment in teaching and thinking about fieldwork
carried out at the University of Chicago in 1951-1952. The main actors in the
project were Everett C. Hughes, Buford H. Junker and Raymond L. Gold. This
article reconstructs the discussions among researchers and students concerning
the methodological problems relating to observation and interviews.
Le
Field Training
Project (FTP) est une expérience collective menée au département de
sociologie de l’université de Chicago pendant l’année universitaire de
1951-1952. C’est la première tentative qu’ont eue des sociologues de mener une
réflexion explicite sur les spécificités épistémologiques et sur les problèmes
méthodologiques du travail de terrain et d’appliquer ces réflexions à une
pédagogie scientifique de l’enquête. Certes, le
Local Community Research Committee, cette
structure de recherche transdisciplinaire, financée par la fondation
Rockefeller, qui donna lieu à la plupart des classiques de sociologie et de
science politique des années vingt, avait autrefois financé un poste
spécifique, attribué à Vivien M. Palmer, pour synthétiser les techniques des
field studies dans un manuel et
diriger les recherches des jeunes étudiants recrutés pour faire des enquêtes.
Elle avait ainsi mobilisé les compétences de ses collègues doctorants, dont
celles d’un étudiant d’Everett Charrington Hughes, auteur des extraits de
journal de terrain sur le
Rangers
gang
[1] de
Canalstreet publiés dans le manuel
[2]. Mais il n’est plus besoin de revenir sur le fait que
le travail de terrain n’était pas une méthode d’enquête bien codifiée dans les
années vingt, qu’elle se cherchait encore entre le journalisme d’investigation,
l’enquête des travailleurs sociaux et l’enquête proprement scientifique ; ni de
montrer que l’enquête recourait fort peu à l’observation participante,
renvoyait avant tout au recueil d’histoires de vie et de documents personnels,
souvent déjà formatés dans les dossiers des agences de philanthropie ou d’aide
sociale ; ni enfin de rappeler que le mythe de l’École de sociologie de Chicago
a pris forme dans les années cinquante avant de devenir une arme de
légitimation de la « sociologie qualitative » et de l’« interactionnisme
symbolique » dans les années soixante, moyennant l’invention rétrospective
d’une généalogie par les jeunes étudiants de Morritz Janowitz à Chicago, d’E.
C. Hughes à Brandeis, d’Anselm Strauss à San Francisco, d’Herbert Blumer et
d’Erving Goffman à Berkeley
[3].
Le
Field Training
Project est donc un moment important de collecte des récits
d’expérience vécue d’étudiants et de chercheurs, de cristallisation d’une
réflexion sur l’observation participante, d’invention d’un répertoire
d’arguments de légitimation du travail de terrain et d’expérimentation d’une
nouvelle façon d’enseigner les méthodes d’enquête. Le FTP est impulsé par E. C.
Hughes. Il est organisé par Buford Helmoltz Junker, un proche collaborateur de
William Lloyd Warner, qui l’a suivi en 1935 à l’université de Chicago. B. H.
Junker est secondé par un jeune doctorant, Raymond L. Gold, arrivé, lui, en
mars 1947, qui a soutenu en septembre 1950 son mémoire de maîtrise sur les
concierges d’immeubles sous la direction d’E. C. Hughes
[4]. R. L. Gold écrit la première thèse
interactionniste sur le travail de terrain : « Toward a Social Interaction
Methodology for Sociological Field Observation »
[5]. Ce texte est le nécessaire contrepoint de l’énorme
document
Cases on Fieldwork
[6] et du livre que B. H. Junker
en extraira plus tard
Fieldwork
[7]. Enfin, le FTP comprend
Marianne Rigsbey, une étudiante d’E. C. Hughes, qui officie comme secrétaire,
et Dorothy Kittel, qui réunit des données bibliographiques.
La conception du séminaire du Field
Training Project
Le syllabus du cours Field
Methods in Sociology (SOC. 202 : 1943-1950) nous donne un aperçu des
exercices imposés aux étudiants. Chacun d’entre eux, dans la continuité des
étudiants de Robert E. Park et Ernest W. Burgess dans les années vingt, enquête
dans l’une des circonscriptions du recensement (census tracts) de Chicago – la plupart entre la
43e et la 59e rue, et entre Halsted et le Lake
Shore, aux marches de Hyde Park et de l’université. Les étudiants doivent
restituer une description du quartier, fondée sur le recensement, l’observation
et l’entretien ; les généalogies d’une ou plusieurs familles de résidants ; des
descriptions de leurs intérieurs et de leurs mobiliers (questionnaire
préétabli) ; un compte rendu de réunion publique ou la présentation d’une
organisation communautaire (Boy Scout
troops, Church services,
Community centers ou réunions de
familles et d’amis à Thanksgiving) ; quatre ou cinq entretiens dans la
circonscription ; et un rapport final qui analyse et synthétise ces matériaux
d’enquête et réfléchit sur les méthodes de terrain mises en œuvre (voir encadré
1).
Encadré 1
B. H. Junker est né à New York en 1911. Il obtient sa
graduation à Harvard au printemps 1934, puis rejoint W. L. Warner à
l’université de Chicago en 1935, où il suit des cours en 1937-1938 et reprendra
ses études après la fin de la Seconde Guerre mondiale. Dans le projet
Yankee City (1931-1934), il enquête
entre autres sujets à Newburyport sur les rituels du football. Son nom apparaît
dans un programme de conférences de 1931-1932, à côté de W. L. Warner sur la
stra- tification sociale, de W. L. Warner et Elliott Chapple sur les
associations, d’Elton Mayo et F. Roethlisberger sur les problèmes
méthodologiques et de Burleigh Gardner sur l’organisation sociale des Grecs. En
1932, il enquête pour E. Mayo et la Harvard
Graduate School of Business Administration sur la
Norfolk State Prison Colony (Mass.).
De 1934 à 1937, il est employé par le Julius
Rosenwald Fund. Il mène des études de communauté et enquête sur des
écoles dans dix-sept États du sud, en particulier en Géorgie, en Caroline du
Nord et dans le Tennessee. En 1938-1939, il est directeur de l’équipe de
recherche sur la Negro Youth Study de
Chicago, pour l’American Council of
Education. En 1939-1940, il enquête pour le compte du
General Education Board, sous la
direction de Robert J. Havighurst, un autre proche collaborateur de W. L.
Warner, sur des problèmes de stratification sociale et d’éducation scolaire
dans le Michigan et en Caroline du Sud (Hometown : A Study
on Education and Social Stratification, by John Flint – pseudo –
mimeographed, 1940). Puis, en 1940, sur la formation de l’opinion dans une
petite ville du Michigan (Rockefeller Foundation, John Marshall Dir.) et en
1941, à nouveau sur des questions d’éducation (Institute of Child Welfare, University of
California at Berkeley). Pendant la guerre, de 1941 à 1943, il rejoint le
Bureau des affaires stratégiques et participe à la campagne d’Alger à Naples et
à Paris. De retour à Chicago, il est embauché par le
Committee on Human Relations in
Industry et fait des études de marché et d’organisation pour
Sears, Robuck and Co, avec B. Gardner.
Il devient enfin entre 1946 et 1949 directeur adjoint de la compagnie de
consultation privée, la Social Research
Inc., créée par B. Gardner et W. L. Warner, qui innovera dans
l’étude de la symbolique des marques. De retour à UoC, au
Committee on Human Development en
1948, il enseigne en parallèle à l’Illinois
Institute of Technology. D’octobre 1951 à octobre 1952, il est
directeur de recherche du Field Training
Project, financé par la Fondation Ford. Il achève son doctorat en
1954 (« Room Compositions and Life Styles : A Sociological Study of Living
Rooms and Other Rooms in Contemporary Dwellings », Chicago, Ph. D Sociology).
Sa carrière le mène alors à Indianapolis, en Alabama, où il dirige en 1955-1956
un projet philanthropique appelé Community
Surveys ; puis à Lexington, université du Kentucky, et à
l’université de Pittsburgh, Pennsylvania (1956-1959), où il développe des cours
sur les organisations volontaires. Il achève sa trajectoire professionnelle au
Chicago City Junior College
(1959-1963), un collège dans un quartier noir, puis au
Chicago City College (1963-1970) et au
Olive-Harvey College, Chicago
(1970-1976).
Le FTP s’arc-boute sur cette unité d’enseignement. Dans un
rapport rédigé en automne 1951 sur SOC. 202, R. L. Gold se plaint du manque de
préparation des étudiants, de leurs inhibitions à « envahir la vie privée » des
enquêtés et de leur incapacité à voir ce qui est « pertinent sociologiquement »
in situ. R. L. Gold souligne l’inégalité de leurs compétences. Certains sont
d’emblée des « observateurs naturels », qui se jettent à l’eau sans
appréhension et sans œillères : un « entraînement systématique » en fera des «
sociologues sophistiqués ». D’autres sont des « observateurs de manuel » : ils
court-circuitent leur expérience et projettent leurs lectures théoriques et
méthodologiques sur le terrain. Ils sont trop obnubilés par leur tâche
d’enquêteur pour interagir avec des personnes et des situations concrètes. Le
problème est d’être « conscient de soi et des autres », réflexif sur les
manières de collecter et de valider les données, tout en continuant à observer,
à écouter et à donner le change à ses vis-à-vis. La plupart des étudiants
prennent pour évidentes les petites niches écologiques où ils vivent, et ne
parviennent pas à se décentrer vers les coordonnées du monde des enquêtés. Ils
sont plus souvent « ethno-centriques » qu’« ethno-réceptifs », manquent de
cette disposition à la curiosité pour d’autres formes de vie et « univers de
discours ». D’autres étudiants ont un « esprit photographique » : ils prennent
des instantanés, mais ont le plus grand mal à élargir leur horizon pour
interpréter ce qu’ils ont vu et entendu. Leurs « descriptions factuelles »
peuvent être pointues, mais détachées de configurations de relations sociales
ou de milieux de ressources et de contraintes. Certains se « cachent derrière
leurs questionnaires » et se protègent des risques, « des troubles et des
soupçons » de la communication spontanée. Ils se cantonnent dans la posture de
l’observateur « à travers le miroir sans tain » ou « à travers le trou de
serrure » (
observer
through-the-one-way-screen ou
peep-hole observer). D’autres prennent racine
dans l’« abri sûr » d’une organisation communautaire : ils fuient « l’aventure
vers l’intérieur froid et noir » du quartier qu’ils sont supposés étudier.
Quelques-uns s’empêtrent dans le mensonge, et honteux, se font passer pour des
sociologues professionnels : l’un d’entre eux provoque une telle suspicion des
familles qu’il interroge que celles-ci finissent par le livrer à la
police
[8] (voir encadré
2).
Encadré 2
E. C. Hughes a soutenu sa thèse avec R. E. Park sur le
Real Estate Board, qui régule le marché
immobilier à Chicago en 1927
[9], puis il est parti à McGill University, Montréal,
participer à la fondation du nouveau département de sociologie. Il y reste
jusqu’en 1937, date à laquelle il revient à Chicago comme professeur assistant,
en compagnie de son épouse, Helen McGill Hughes, qui soutient sa thèse sur le
journalisme avec R. E. Park en 1940 et qui joue un rôle crucial dans l’édition
de l’
American Journal of Sociology. Il
a entretemps mené son enquête sur Drummondville, une étude de communauté sur la
modernisation et l’industrialisation émergentes d’une petite ville du
Québec
[10], centrée
sur la dynamique des « contacts sociaux » entre francophones et anglophones,
sur l’écologie des professions, des paroisses, des écoles et des associations.
Il y combine observation participante, entretiens approfondis et analyses
statistiques (avec l’aide de William Ogburn)
[11]. À son retour à Chicago, il oriente sa recherche et
son enseignement vers une sociologie des organisations et des professions. E.
C. Hughes revendique souvent la méthode anthropologique, en écho à R. E. Park.
« Le sociologue doit être l’ethnologue de son propre temps et de son propre
lieu, et éclairer les aspects les moins évidents de sa propre culture
[12]. » Son projet est celui d’une «
ethnologie de l’Amérique »
[13]. Il est par ailleurs membre de la
Society for Applied Anthropology, qui rassemble
toutes sortes de sociologues et d’anthropologues intéressés par des méthodes
d’enquête appliquée à des organisations ou à des « communautés » – ils
recourent au label de « recherche-action ». E. C. Hughes est convaincu de la
spécificité de l’enquête de terrain. Les
fieldworkers collectent leurs données « au
naturel », « auprès de personnes vivantes », ils jouent des répertoires de
rôles appropriés aux situations qu’ils rencontrent, acquièrent des compétences
d’action et d’interaction en pratique, entrent dans des dynamiques de
coopération avec les indigènes. Ils engendrent des concepts et des hypothèses à
partir de cette enquête
on the spot, in the
open. Cette thèse se heurte à l’époque à l’incompréhension de
beaucoup d’étudiants
[14].
Pour R. L. Gold, le terrain est une
sink or swim situation. Les étudiants
ont le sentiment d’être « jetés aux loups » du Southside de Chicago, alors que
la transmission de quelques recettes d’expérience les aiderait à mieux
maîtriser des « situations difficiles »
[15]. Un signe de l’engouement d’une fraction des
étudiants du département de sociologie pour l’observation participante est leur
bulletin d’information, qu’ils ont intitulé
The
Participant Observer. Mais ils restent une minorité dans le
département
[16]. Dans
une conversation retranscrite
[17] entre R. L. Gold, B. H. Junker, Bob Bain et Nick
Hoffman (les deux derniers impliqués dans le
Visking project), R. L. Gold se plaint que le
cours d’initiation au terrain,
Soc.
202, tend à se transformer « en une série d’entretiens au coup par coup, dans
un cours sans suite ». Il n’y a pas de « réelle séquence de développement qui
accouche d’un rôle institutionnalisé d’observateur de terrain professionnel ».
C’est juste un cours parmi d’autres, le cours du sale boulot (
dirty work). Le rapport de R. L. Gold est soumis
au Comité, financé par la fondation Ford, chargé de juger de l’intérêt du FTP.
Ralph M. Tyler, E. C. Hughes et W. L. Warner, Fred Eggan et Howard Hunt se
rencontrent le 19 février 1952. L’objectif est la rédaction d’un manuel qui
contienne des comptes rendus d’expérience et des documents de théorisation
destinés aux enseignants et aux étudiants. M. Rigsbey est chargée de se lancer
dans un inventaire des travaux des étudiants de SOC. 202 d’avant 1951 – tâche
qui s’avérera impossible. Elle rassemble par contre une bibliographie annotée
sur l’observation de terrain, composée avant tout d’ouvrages d’anthropologues :
elle cite des extraits de Bronislaw Malinowski, Margaret Mead, Hortense
Powdermaker, Sol Tax, Cora DuBois, et signale parmi les travaux de sociologues
recourant au travail de terrain les manuels de V. M. Palmer, Francis Stuart
Chapin et Pauline Young, les enquêtes d’Edward Wight Bakke sur les chômeurs de
Greenwich, de John Thomas Salter sur les patrons de la politique, de John
Dollard sur les rapports interraciaux dans le Sud, de Ray Birdwhistell sur deux
communautés rurales ou de G. Hicks sur sa propre communauté. Enfin, outre ces
tâches pédagogique et bibliographique, le Comité recommande au personnel du FTP
des collaborations avec Charles Nelson, de l’
Industrial Relations Center (IRC), qui abrite le
projet
Visking sur un site industriel
; et avec Clyde H. Hart, directeur du
National
Opinion Research Center (NORC), où est en cours le
Disasters project, à l’origine d’une
intense réflexion méthodologique sur la méthode de l’entretien
[18], en particulier sur la
relation entre intervieweur et interviewé et sur la fidélité de la
retranscription par magnétophone
[19].
Le séminaire est finalement inauguré par une conférence d’E. C.
Hughes, le 26 mars 1952. Les rencontres suivantes sont consacrées aux problèmes
de l’entretien (B. H. Junker), à des expériences de terrain dans un syndicat de
l’industrie lourde à Marinette, Wisconsin (Bernard Karsh, Jack London et Joel
Seidman)
[20] et dans
la communauté bi-raciale de Savannah, Georgie (Bevode McCall)
[21], à une enquête parmi les
fumeurs de marijuana du Chicago Area Project (Howard S. Becker)
[22], aux interventions de
l’équipe sur les désastres du NORC sur le site de trois accidents d’avions près
de Newark (Charles Fritz, Ray Gordon, Rue Bucher, Enrico Quarantelli)
[23], enfin, à la distinction entre les
registres d’information privée et publique (Mark Benney)
[24]. B. H. Junker et R. L. Gold mènent des
entretiens avec les étudiants débutants et avancés, leur demandent d’écrire des
comptes rendus de leurs expériences d’enquête et organisent un séminaire
hebdomadaire où ce type de problèmes est discuté
[25]. La visée déclarée est de « faire du
terrain sur le terrain », en appliquant aux sociologues les mêmes méthodes
d’enquête qu’en sociologie des professions. Hormis les organisateurs et les
conférenciers, les étudiants réguliers du séminaire sont Thomas A. Calero,
Sally W. Cassidy, Walt Ducey, Rhoda Goldstein, Louis Kriesberg, Richard Renck,
Donald Saltzman, Harold Taxel, Paule Verdet, Eugene Uyeki. D’autres noms
apparaissent dans la retranscription de M. Rigsbey : Ira Glick, Marjorie Gold,
William C. Lawton, Luise Krause, Albert Maynard, J. Seidman. La plupart sont
des étudiants de graduation qui finiront leur Ph. D dans les années cinquante,
certains travaillent déjà pour l’un ou l’autre comité de recherche de
l’université (voir encadré 3).
Encadré 3
Le poids lourd de l’enquête à l’époque reste W. L.
Warner
[26]. Celui-ci
quitte la
Graduate School of Business
Administration à Harvard, où il travaille d’abord avec E. Mayo sur
le
Hawthorne plant, à son retour
d’Australie où il a séjourné chez les Murngin. Il commence à mettre en œuvre
son « anthropologie sociale du monde moderne ». À l’invitation de Robert
Redfield, alors doyen de la division des sciences sociales, il se déplace pour
un poste joint aux deux départements de sociologie et d’anthropologie de
l’université de Chicago, taillé sur mesure, avec la majeure partie de son
équipe
[27]. Outre sa
secrétaire personnelle, il est accompagné par E. Chapple, son principal
assistant à Newburyport, Leo Srole, qui s’occupe des études ethniques, B. H.
Junker, Paul Lunt et Josiah Low, et plus tard, B. Gardner et Allison Davis, qui
sont encore occupés sur l’enquête de Natchez
[28]. W. L. Warner est un entrepreneur de recherche. Le
projet de Yankee City (17 000 habitants) occupe 30 chercheurs pendant plusieurs
années et son rapport va couvrir 1 700 pages. Seul E. Chapple fait de
l’observation participante, sur place, à plein temps. Il coordonne une foule
d’assistants, étudiants avancés, la plupart du temps bénévoles, qui font office
de « petites mains », en interaction avec les « analystes », qui font émerger
des hypothèses à partir des données, et avec les « rédacteurs » qui, seuls
auteurs, écrivent le rapport final
[29]. La métaphore industrielle et militaire est
explicite. Le travail de terrain est une « entreprise de groupe », avec « une
hiérarchie, un chef, plusieurs lieutenants et un certain nombre de collecteurs
d’informations travaillant sous leur direction » ; il requiert une forme de «
management de la recherche » qui coordonne, « contrôle et standardise » les
opérations accomplies. Mais W. L. Warner est aussi un chef de clan. Il agrège
autour de lui des fidèles et contribue activement, dans des rencontres
hebdomadaires, à l’interprétation des données de
Deep South (1941) de B. Gardner et A. Davis,
enquête menée par un couple noir et un couple blanc dans le Sud, de
Black Metropolis (1945) de Horace C.
Cayton et StClair Drake, enquête sur le ghetto noir de Bronzeville, à Chicago,
autour de la 43
e rue, ou
encore, de façon plus éloignée, de
Caste and
Class in a Southern Town (1937) de J. Dollard et d’
Elmtown’s Youth (1949) d’August de Belmont
Hollingshead.
Qu’est-ce que le travail de terrain ? Les débats du
Field Training Project
Les questions posées par les étudiants sont directement en
prise sur leur pratique. Ils enquêtent sur des sectes religieuses, des
paroisses catholiques, des organisations syndicales, des chefs d’entreprise, un
asile psychiatrique et une clinique dentaire (SOC 407 : mars-avril 1952). À la
question : « What is a fieldworker ? », ils n’ont pas de réponse claire. B.
Karsh, pourtant impliqué personnellement dans des grèves, ne se perçoit pas
comme un observateur participant, contre l’avis de B. H. Junker et E. C. Hughes
qui le voient comme « une personne vivante et réelle interagissant avec
d’autres êtres humains ». Les questions fusent pourtant, semblables à celles
qui émergent aujourd’hui dans les séminaires d’apprentissage du terrain. Quel
type de rôle accepter de jouer en milieu hospitalier ? Comment anticiper les «
implications et les complications » de ce rôle ? Comment gérer les séries de «
situations de crise » dues au déphasage avec le terrain ? Peut-on maintenir un
équilibre entre « être trop engagé et trop proche », entre devenir un indigène
(going native) et « être trop éloigné,
trop critique » et « se griller le terrain » ? Comment protéger sa vie privée
des effets en retour du terrain, et comment maintenir une ligne entre ce qui
relève du privé et ce qui relève du scientifique ? (Don Saltzmann) « Jusqu’à
quel point accorder des faveurs ou rendre des services au groupe et à ses
membres ? » – comme organiser une sortie des jeunes de l’église à l’Institut
oriental, écrire une note sur la délinquance juvénile pour le sermon du
pasteur, rassembler une documentation sur l’objection de conscience, contacter
des personnes pour changer le sol de la crèche ? Que faire dans les situations
de demande de conversion ? Comment décrire l’expérience de recevoir l’Esprit
Saint, qui ne peut être observée ou enseignée, mais seulement éprouvée à
travers les récits des fidèles ? La seule solution est-elle de passer par
l’initiation et de retranscrire ensuite en langage ethnographique ? (S. W.
Cassidy, P. Verdet)
L’apprentissage des ficelles du métier
[30] passe par la maîtrise de « répertoires
de rôles » appropriés aux lieux et aux moments de l’enquête. Le travail de
terrain requiert, à côté des compétences techniques propres à l’enquêteur, les
compétences ordinaires de n’importe qui. « D’une certaine façon, nous sommes
tous des sociologues » (I. Glick). Nous sommes tous pourvus des mêmes savoirs
pratiques et tacites, des mêmes connaissances de sens commun qui nous
permettent de nous orienter socialement et des mêmes facultés de décrypter des
sous-entendus par des opérations d’inférence. Certains sont plus doués que
d’autres pour séduire et gagner la confiance, d’autres pour éviter les
phénomènes de transfert, d’identification et de « sur-rapport » (Seymour M.
Miller). Certains se laissent envahir par des affects d’angoisse au point de
paniquer ; d’autres se maîtrisent tellement qu’ils ne se laissent plus affecter
par aucun événement. Certains trouvent spontanément les manières de s’ajuster à
la situation ambiante par leur tenue vestimentaire et capillaire et par le
registre des manières et de civilités ; d’autres ne parviennent pas à se
départir de leur timidité, de leur malaise et de leur maladresse et, trop
préoccupés de se protéger, perdent toute réceptivité au monde qui les
entoure.
L’enquête de terrain relève avant tout d’un
art des interactions ordinaires. « À
quel public cette personne s’adresse-t-elle » quand elle vous parle ? « Quel
public vous attribue-t-elle » quand elle vous écoute
[31] ? Les interactants ne
sont pas des personnes uniques : ils s’apparaissent mutuellement comme des
représentants de tel ou tel groupe social. Il n’est pas rare que l’enquêté vise
l’enquêteur comme le porte-parole d’une administration publique ou d’un organe
de presse, le prenne à témoin de sa dénonciation d’une injustice ou attende de
lui des conseils, des arbitrages ou des interventions. Inversement, l’enquêteur
est toujours tributaire de préjugés sociaux, ceux de ses groupes de référence
et d’appartenance, en particulier les sympathies et les antipathies inhérentes
à une posture intellectualiste. L’un et l’autre s’attribuent des types de
rôles, de dispositions ou de raisonnements, sur lesquels ils s’alignent au
cours de leur interaction, et qu’ils révisent, renforcent ou tempèrent dans la
dynamique de la rencontre. La temporalisation du procès de définition et de
maîtrise de la situation d’enquête est indissociable de cette typification
réciproque des enquêteurs et des enquêtés.
Cette temporalisation est modélisée par une double référence à
la notion écologique de « cycle naturel » et à celle simmélienne de « formes
d’interaction ». B. H. Junker a été le premier a réfléchir sur les phases
critiques de l’entrée (
getting in) et
de la sortie (
easing out ou
getting off) du terrain, et sur les
techniques de maintenance des relations d’enquête (
staying in ou
getting along)
[32], tandis que R. L. Gold a formalisé la «
communication par gestes sociaux » (M. Mead), ce « match de boxe » (E. C.
Hughes) en quoi consisterait l’entretien de terrain. Les partenaires
s’observent d’abord, restent sur leurs gardes, se testent par de petites
feintes, hésitent à se découvrir et se raccrochent à des lieux communs sans
risque. Puis ils entrent dans le vif du sujet, commutent sur un régime de
relation dyadique (Georg Simmel), où ils se font confiance et entrent dans la
confidence, où ils jouent le jeu de la réciprocité et improvisent le flux de
l’interaction et où ils co-produisent les éléments de sens qui deviendront
ensuite des données. Enfin, ils commutent à nouveau sur un régime de relation
triadique, regagnent une espèce d’étrangeté et d’anonymat l’un à l’autre, se
retranchent derrière les convenances et les conventions, performent des rites
de clôture de la situation de rencontre. R. L. Gold et B. H. Junker élaborent
une typologie des mixtes d’observation et de participation : les rôles se
situent sur une échelle qui va d’observateur extérieur à participant total, en
passant par observateur comme participant et par participant comme
observateur
[33].
Dire que l’enquête relève de l’art, c’est accepter qu’elle
n’est pas arraisonnable par une technologie générale, mais qu’elle implique
improvisation et réflexivité. Le problème est de comprendre en quoi consiste le
« regard sociologique », de décrire les « trucs du métier »
[34] et d’inventer les
méthodes de formation des habitudes et des habiletés de présentation de soi, de
regard et d’écoute que les étudiants doivent incorporer en pratique pendant
leur cursus « de façon neuro-musculaire »
[35]. En cela, la démarche est éloignée de celle de la
survey research : « les réponses sont
formulées dans les termes de la structure psychologique de l’informateur plutôt
que taillées pour convenir au cadre de référence du questionnaire » (B.
McCall). L’enquêteur doit apprendre à parler avec les mots des enquêtés, doit
se repérer dans leurs mondes vécus et aligner ses descriptions et ses analyses
sur celles qu’ils rencontrent sur le site naturel. Le travail de terrain
requiert une grande intelligence situationnelle, du jugement et de la prudence
pratiques : il n’est pas « commandé à l’avance par un programme d’enquête » (M.
Rigsbey). L’enquêteur doit sentir sur quelles prises s’appuyer et quelles
ressources mobiliser, quels pièges éviter et quels alliés s’assurer. Il doit
avoir la capacité de répondre sur le champ aux
imponderabilia qui se présentent, et de modifier
les procédures qu’il avait anticipées pour relancer l’enquête dans une autre
direction. Le problème est posé pendant le séminaire en termes d’« être
conscient ou ne pas être conscient » des rôles qu’on joue. Comment acquérir une
forme d’ajustement automatique ou d’accommodation spontanée à la situation, qui
permette d’accomplir toutes sortes d’activités routinisées de façon appropriée,
sans y penser ? Comment transmettre un « sens pratique »
[36] qui, en deçà des calculs stratégiques
des théories de l’action et de l’échange rationnel, fasse risquer des coups
tactiques de façon pertinente et trouver les bonnes solutions in vivo ? Pour M.
Benney, la question de la conscience ne se pose pas dans l’abstrait. Elle
dépend de la constitution écologique du terrain et du degré de familiarité du
chercheur, du type d’interactions dans lesquels il est engagé et du type
d’informations qu’il cherche à obtenir. B. Karsh rajoute que les identités qui
sont attribuées au chercheur entrent en ligne de compte : ayant questionné en
premier lieu les grévistes pendant un conflit de travail dans le Wisconsin, il
a été identifié à eux et il dut, pendant toute l’enquête, gérer cette image qui
lui était renvoyée de progréviste, travailler à infléchir les attentes
normatives de ses interlocuteurs et rester attentif aux effets collatéraux de
ses performances.
Les enquêteurs doivent au bout du compte « traverser quelque
chose comme une “socio-analyse” »
[37]. Le travail de terrain n’est pas une activité à
laquelle on reste extérieur. Plus qu’un investissement intellectuel, il
nécessite un engagement de soi, qui mobilise certains des répertoires
d’expérience assimilés par l’enquêteur au cours de son parcours biographique,
et qui va bouleverser le champ de ses coordonnées existentielles. Plus les
enquêteurs ont connu une grande « variété de personnes, de lieux et de cultures
», plus ils sont « conscients de soi et d’autrui » (
Self- and Other-conscious). L’«
ethno-réceptivité » se cultive, elle est une capacité plus aiguisée chez
certains, en raison de leur histoire personnelle, et elle est affinée par
l’apprentissage des sciences sociales, qui modifie la perception du monde vécu.
Dans le langage psychologique qui est celui d’E. C. Hughes, la réflexivité se
développe à mi-chemin entre l’extraversion narcissique qui empêche de « voir
quoi que ce soit », et l’introversion maladive qui fait « se replier sur soi »
au point que « nul ne prête plus attention à vous ». La propension à la
socio-analyse est provoquée et entretenue par les « expériences marginales », à
la maison, à l’école ou au travail
[38]. L’enquêteur gagne à être un « homme marginal
»
[39], qui vit à la
frontière de plusieurs mondes sociaux, avec un œil et un pied dans chacun
d’entre eux, capable de flexibilité dans l’intégration de soi et la gestion des
rôles. S’il est trop conscient de la vulnérabilité de Soi, il échoue à remplir
son rôle d’enquêteur, à se plier aux attentes de ses protagonistes et à y
répondre de manière appropriée, à donner du sens au flux d’émotions et de
sensations qui le déstabilisent ; s’il est trop conscient de son rôle, il en
rajoute dans l’application de connaissances théoriques, finit par paraître
maladroit à force d’être cérébral, perd sa spontanéité, compromet les relations
sur le terrain, détruit toute chance de compréhension de ce qui s’y
passe.
L’enquêteur doit adopter « le point de vue de l’indigène »,
sans devenir lui-même un indigène. Il doit comprendre le point de vue des gens
ordinaires, des élites organisationnelles ou des experts institutionnels – par
exemple, les raisons de l’adhésion des ouvriers au syndicat, les problèmes
pratiques qu’ils rencontrent dans l’usine, leurs désirs de mobilité
professionnelle et sociale, leurs attitudes envers la hiérarchie de
l’entreprise, les dispositifs de recrutement et de mobilisation de
militants
[40]. Le
premier problème est d’être accepté par les syndicalistes locaux d’une aciérie,
en étant recommandé par la direction ou par la fédération. Les enquêteurs « se
redéfinissaient continuellement pour éviter d’être définis par des sources
secondaires. Ils devaient “se vendre” toujours et encore et étaient fréquemment
soumis à épreuve. Ils devaient prouver qu’ils n’étaient les “espions” de
personne et ne prenaient pas position aux côtés d’un groupe particulier ». Être
invité à déjeuner, s’habiller d’une certaine manière ou rire en commun de
plaisanteries peut être interprété comme un alignement préférentiel sur un camp
ou sur l’autre. Par contre, l’imitation du langage des personnes interrogées
est prise comme une façon de « parler de haut » plutôt que de « parler avec ».
Le problème est de maîtriser les codes corrects, les rituels et les civilités
du cru sans « paraître avec un air faux ». Le terrain requiert de se plier avec
une grande flexibilité à une multiplicité de cadres de pertinence, mais avec «
un certain degré de cohérence de soi » par-delà les informateurs, les lieux et
les moments. Les informations sur l’enquêteur finissent par circuler et être
comparées et recoupées les unes aux autres. Sa réputation le précède et le
suit.
Une façon de se gagner une autorité sur le terrain est de
revendiquer des soutiens. La légitimité de l’enquêteur dépend du « mandat
»
[41] dont il a été
investi par un commanditaire, l’université, un organisme institutionnel ou
privé, et plus largement, « le public ». Le problème des
sponsors est clairement posé.
L’étudiant livré à lui-même, privé d’un statut reconnu d’« Observateur Ph. D en
sciences sociales », doit faire reconnaître son droit d’enquêter et accepter sa
compétence professionnelle
[42]. Une exigence de justification pèse sur l’activité
d’enquête. Elle impose de prouver que le mandat est « rationnel et légitime ».
Elle est d’autant plus forte que l’enquêteur est novice et fait l’expérience de
nombreux « chocs de réalité » qui lui rendent sa tâche problématique
[43]. L’apprenti- chercheur
change de masques, de répertoires de rôles, de registres d’identité et de
régimes de discours tout en assurant une cohérence dramatique et morale de ce
qu’il fait. La légitimation de l’enquête est un processus continu qui fait
tenir ensemble le sentiment de confiance qui émerge de l’enchaînement cohérent
des performances des enquêteurs et de leurs interactions avec les enquêtés, la
reconnaissance de leurs engagements moraux et politiques comme acceptables, la
validation de la pertinence de leurs interprétations et de leurs justifications
in situ. Cette légitimité n’est jamais donnée une fois pour toutes. Les
enquêtés consentent à l’activité des enquêteurs, ils y trouvent de quoi
satisfaire leur curiosité, leurs intérêts ou leurs passions, ou plus neutres,
se convainquent de son innocuité ou de son inutilité ; mais ils peuvent s’y
soustraire, lui poser des interdictions ou la rendre impraticable, et mettre en
doute la compétence professionnelle ou l’intégrité personnelle des enquêteurs.
B. H. Junker lui-même s’était retrouvé dans une situation délicate dans une de
ses études de communauté
[44].
Moralité est le maître mot. L’enquêteur doit paraître compétent
professionnellement, si possible de commerce agréable, mais surtout décent dans
les rapports interpersonnels, respectable du point de vue de la moralité privée
ou publique – tout dépend de la nature de l’enquête – et fiable dans les usages
qu’il fera des données. Des engagements de confidentialité sont pris, par
exemple entre B. Karsh, J. London et J. Seidman qui promettent de ne pas
diffuser d’informations qui leur auraient été confiées sous le sceau de
l’entretien, et les syndicalistes et les patrons qui s’abstiennent de leur
soutirer des informations sensibles sur le camp adverse. De même refusent-ils
une proposition d’emploi émanant de la compagnie. Ils soumettent nombre de
leurs résultats écrits pour commentaire et écartent de la publication les
matériaux « potentiellement dangereux eu égard aux relations de négociation »,
qui pourraient « menacer les élections des syndicats et renforcer les
sentiments hostiles entre grévistes et non grévistes ». Nouer des liens,
obtenir des informations et élaborer des interprétations sont des activités qui
se déploient ensemble. Elles sont le résultat d’une implication réciproque des
enquêteurs et des enquêtés dans le cadre de l’enquête et ont un sens
méthodologique et déontologique : elles commandent au type de données
accessibles et ouvrent à des problèmes de moralité. Ce problème pratique est
pressant pour les étudiants. Comment convaincre des hommes d’affaires que
l’enquête restera inoffensive et que leur participation en vaut la peine ? Quel
type de rétribution peuvent-ils escompter ? Peut-on anticiper leur calcul des
avantages et des désavantages qui s’ensuivront ? (L. Kriesberg, T. A. Calero)
Quels types de distorsions induit le choix d’un rôle ? Comment le fait d’être
employé dans une entreprise ou une institution ouvre-t-il certaines portes et
en ferme-t-il d’autres ? Comment gérer les rapports avec la direction d’une
compagnie et conserver la confiance des syndicalistes et des ouvriers ? (H.
Taxel, W. Ducey) Le sentiment d’immoralité, celui d’être un espion ou un
traître, est-il évitable ? Comment se faire accepter et gagner la confiance des
enquêtés et comment rompre avec eux en douceur, sans provoquer de rancœurs ?
(D. Saltzmann) Et comment faire si, après avoir déguisé les noms de personnes
et de lieux, ils restent reconnaissables par les lecteurs familiers du terrain
? (R. Goldstein).
La définition des rôles d’enquête, l’attribution d’une place à
l’enquêteur et à l’enquêté dans l’interaction, se redouble de la définition de
la situation d’enquête, de « quoi communiquer et à qui le communiquer ». Le
clivage de ce qui relève du privé et du public, du secret et du confidentiel
n’est pas donné dans l’abstrait. Selon M. Benney, à propos de l’étude de
Greenwich, « il change en relation au degré de publicité du sujet en discussion
»
[45] – E. C. Hughes
rajoute en relation « à comment et à qui vous allez le relater ». L. Kriesberg
évoque les interviewés qui ont le sentiment d’en avoir trop dit. B. Gardner
avait l’habitude de « retourner quotidiennement rencontrer une telle personne
jusqu’à la libérer de ses appréhensions initiales » et la convaincre que rien
de dommageable ne pouvait résulter de ses révélations. B. Karsh et J. London
sont souvent contraints de faire promesse de leur silence. Les entrepreneurs
leur disent : « Voilà maintenant quelque chose que vous ne pouvez pas utiliser
dans votre rapport, mais que vous devez savoir pour comprendre ce qui se passe
ici
[46]. » Une sorte
de contrat lie les enquêteurs. Ils sont autorisés à observer un grand nombre de
situations, et les enquêtés manifestent d’ordinaire leur bonne volonté de leur
venir en aide. Mais ils doivent prendre soin de ne pas faire de révélation
intempestive. Les membres du FTP sont convaincus que toutes sortes
d’informations peuvent être obtenues, avec du tact et de la sincérité : Henry
D. McKay en a fait l’expérience avec les jeunes délinquants, et Alfred C.
Kinsey à propos des pratiques sexuelles. La question de l’observation
clandestine (
covert) ne les tracasse
guère, sinon dans le cas des sectes religieuses (les Témoins de Jéhovah), où
elle est traitée en termes d’implication affective. L’enquêteur n’est pas un
animal à sang froid (
cold fish), mais
il doit conserver toute sa décence dans les interactions publiques. « Tout
n’est pas bon à dire dans toutes les situations ». B. H. Junker opérera une
distinction entre « niveaux d’information » : le public, que « tout le monde
connaît et peut divulguer », le confidentiel, qui ne peut être mentionné que
sous le sceau de l’anonymat, le secret, qui est « rituellement transmis et
conservé » par les membres du groupe, le privé, strictement personnel, parfois
inconscient, interdit de publicité
[47].
Un autre problème, récurrent dans les discussions des
chercheurs, est celui des catégorisations de classe, de race et de genre.
L’enquête de B. McCall en Géorgie confirme le « système de sanctions formelles
et informelles » dans les relations entre Blancs et Noirs auquel les StClair
Drake, H. C. Cayton, J. Dollard, A. Davis et B. Gardner s’étaient confrontés.
Les hiérarchies de caste lui imposent d’organiser une équipe panachée. « Mais
les Blancs sont supposés diriger la recherche aux yeux de la communauté locale
» et cela « engendre des conflits de statut à l’intérieur de l’équipe ». Les
vrais problèmes commencent « quand des Blancs interviewent des Noirs et des
Noirs des Blancs ». Les enquêtés qui s’affirment libéraux et sans préjugés
montrent parfois des conduites de discrimination dans de telles situations. B.
McCall pense que cette démarche peut induire des données intéressantes, même si
elle est compliquée à contrôler. Et les enquêteurs doivent apprendre à prendre
sur eux : un étudiant raconte comment il a été « intimidé, puis amusé, puis
ennuyé, enfin irrité » par les préjugés d’un enquêté sur les Noirs, les Juifs
et les démocrates (R. Renck), et comment il a dû, malgré son malaise, maintenir
son
self control avec cet homme qui
l’avait pris en affection. Il en va de même pour les catégories de classe et de
genre sur le terrain. B. Karsh et J. London donnent l’exemple d’un étudiant
mexicain qui ne parvenait pas à obtenir un bon entretien avec les migrants à la
frontière. Dans ce cas-là, la communauté de langue ne pesait rien en regard de
la « profonde haine de classe pour les élites »
[48]. Par contre, Daisy Lillienthal s’est
avérée « inappréciable » dans un groupe d’ouvrières, et R. Goldstein a reçu des
infirmières des confidences « qu’elles n’auraient jamais pu confier à un homme
». Une solution qui est évoquée est de choisir attentivement ses informateurs,
qui sont les principaux médiateurs dans la collecte et l’analyse des données.
M. Mead expliquait le soin qu’elle met à les choisir
[49]. S. W. Cassidy propose
d’aller plus loin et d’organiser une « sous-équipe » d’indigènes, de former des
informateurs de milieux ethniques ou de classe qui « prennent une
responsabilité dans le contact des autres » – procédure que William Labov
développera plus tard dans son étude sur le parler vernaculaire des Africains
américains
[50]. E. C.
Hughes trouve que c’est une bonne idée, d’embaucher des infirmières pour
enquêter sur les infirmières ou de jouer sur les variables de l’âge, du sexe,
du métier ou de la couleur pour choisir les « informateurs-enquêteurs »
[51]. Mais ce n’est pas un
principe universalisable. Les bons chasseurs de données sont capables «
d’entretenir un éventail large et varié de relations sociales, d’être acceptés
par et d’accepter beaucoup de personnes
[52] ». Ils sont parfois des marginaux, des prostituées
ou des déclassés ; ils appartiennent parfois à une élite et sont investis de
hautes responsabilités. Parfois, ils doivent s’engager dans des « relations
émotionnelles » et jouer avec la gamme de leurs affects ; d’autres fois, ils
doivent se cantonner « dans des rôles formels » et présenter une face lisse à
leurs interlocuteurs. Il n’y a pas de règle, tout dépend de la
situation.
H. S. Becker se demande pourquoi les gens acceptent d’être
interrogés
[53].
Quelles accroches marchent, et dans quelles situations ? Avec les
toxico-dépendants du
Chicago Area
Project, « aucune des motivations conventionnelles ne prend. Ils
n’ont pas d’intérêt au progrès de la science ou à aider l’intervieweur […] ils
n’ont pas de temps à perdre, du fait qu’ils doivent se démener jour et nuit
pour trouver assez pour vivre et entretenir leurs habitudes ». La seule
solution est « celle des anthropologues », payer pour avoir des informations. «
Dollard et Davis ont payé les gens dans
Children
of Bondage
[54]. Ils ont distribué des coca-cola, des glaces et des
petites rétributions de ce type ». « Nous avons fini par payer les informateurs
pour en attirer d’autres ». D’autant que les toxicos ne forment pas une
communauté stable et ont de nombreuses activités illégales, sinon dangereuses.
Les détecter dans l’espace public en est d’autant compliqué. Il est difficile
de les suivre dans leurs activités quotidiennes de vente et de consommation et
il est impossible d’intégrer un groupe au long cours : leur instabilité et leur
asocialité sont une entrave. Mais les payer a des effets pervers, celui
d’attirer toutes sortes de parasites du Westside qui cherchent à récupérer un
maximum d’argent pour un minimum d’information
[55]. Ils trouvent que c’est une façon de
faire de l’argent à moindres frais (
cool
hustle). D’autres situations dangereuses sont mentionnées, comme
celle de M. Benney parmi les mineurs de
Charity
Main : l’enquêteur « a passé une journée a traîner avec une bande
qui cherchait à écouler la marchandise qu’elle avait volée la veille
[56] ».
Mais comment vérifier alors la validité de l’information qui a
été rassemblée ? Dans les entretiens, nombre de lieux communs sont servis à
l’enquêteur. Les histoires de séduction et d’accoutumance à la drogue par les
dealers font par exemple partie du répertoire destiné aux assistants sociaux,
aux journalistes et aux sociologues. C’est un mode de présentation de soi, de
dédouanement de leur responsabilité personnelle par les consommateurs et de
justification du vice par la contrainte imposée. Ces histoires sont invalidées
par l’enquête. B. H. Junker avance la même expérience à propos de Yankee City :
« au premier entretien, vous obtenez une image idéale – les normes
communautaires […] c’est seulement aux entretiens suivants qu’il craque et
raconte comment il a participé de fait à une situation et ce qu’il ressent
réellement à propos des membres d’une clique
[57] ». Pour William Henry, la première prise de contact
est celle des « formalités » : elle ne peut impliquer de questions sérieuses,
seulement des « sujets légers ». Quelques recettes peuvent être employées :
certaines questions sont de meilleurs déclencheurs que d’autres. « How did you
feel ? » ne donnait aucun résultat, « What thought did you have ? » était un
bon sésame
[58]. C’est
seulement quand la confiance mutuelle est établie que l’entretien approfondi
peut commencer. Les chercheurs doivent être attentifs au statut des
interactions dans lesquelles ils obtiennent telle ou telle information, pour
bien la recadrer par rapport à un arrière-plan et pour éviter de prendre pour
argent comptant des banalités. En recontextualisant les données, ils peuvent
juger de leur fiabilité, rectifier certains biais, en saisir la valeur. Tout
cela ne peut être fait que dans le langage naturel des enquêtés, de façon à
respecter la texture de leurs expériences quotidiennes et à montrer que l’on
est à même d’y prendre part comme un
insider. En parallèle, l’enquêteur recourt aux
mêmes procédures de soupçon ou de critique que les détectives et les
journalistes. Il confronte des descriptions d’états de fait avec des événements
ou des actions observables en première main, il met en regard différents
témoignages et repère les affirmations fantaisistes ou contradictoires ; il
recueille des discours et décide, sur le fondement de sa connaissance de
l’objet et en jugeant de leur vraisemblance relative, quel est leur degré de
plausibilité ou vérité.
À la différence des enquêtes par questionnaire, on ne sait
jamais d’avance dans quelle direction le travail de terrain, si programmé
soit-il, va se déployer. La division de contrôle des maladies vénériennes a
financé l’enquête de Savannah. Mais elle n’a pas donné de consigne ferme, sinon
d’étudier la corrélation entre position sociale et contamination par la
syphilis. L’enquête a finalement porté principalement sur les échelles de
statut. B. McCall se réfère à un « débat public » entre H. Blumer, A. Strauss
et R. Redfield où ce dernier « remarquait que l’on va juste là dehors, on
étudie les données et on laisse les hypothèses croître […] J’approuve ce point
de vue »
[59]. E. C.
Hughes formule le souhait que « chacun devrait conserver un “idea diary” où il
consignerait comment sa conception des problèmes s’est modifiée en cours
d’enquête, et enregistrerait particulièrement les moments où il aurait aimé
changé de définition de problèmes, sans avoir le cran de le faire, à cause de
son engagement et de ses techniques, et les moments où il aurait changé ». Un
tel journal de terrain qui contient les « définitions et redéfinitions » est
une « technique habituelle » en anthropologie. Il met en œuvre des opérations
de catégorisation, de comparaison et de généralisation par induction, autant
que de déduction et de falsification. Il est traversé par un processus de
transaction continue avec les commanditaires de l’enquête, les informateurs sur
le terrain et les collègues de travail, qui permet dans un même mouvement de
collecter et de tester des données, de faire émerger des concepts et des
hypothèses et de les infirmer ou de les confirmer. Il est le pendant de réelles
interactions : B. McCall envoie chaque semaine un mémorandum détaillé à W. L.
Warner, et les enquêteurs de
Boys in
White ont échangé des centaines de mémentos, à travers lesquels ils
ont progressivement et collectivement élaboré leurs interprétations. B. McCall
va plus loin encore : il s’assure que ses analyses ne sont pas rejetées par les
auditoires locaux et recourt à une forme de contrôle affectif, éthique et
politique par les acteurs – procédure que l’on cernera plus tard comme
members check.
Le FTP est la première entreprise collective en sociologie de
réflexion systématique sur le travail de terrain, qui vise à la fois sa
compréhension et sa justification. Il joue comme un analyseur qui nous donne à
voir le type de préoccupations des étudiants et des chercheurs de l’époque, et
comme une fabrique des répertoires d’arguments, sur l’observation participante
et sur l’entretien approfondi en particulier, qui vont s’imposer à partir de la
fin des années cinquante comme des armes de la « sociologie qualitative »
émergente. Le FTP est un tournant dans l’invention et la légitimation de
nouvelles formules d’enquête. En rupture avec les techniques de la
survey research et les abstractions de
la Grande Théorie, il propose un projet méthodologique de collecte des données
in situ et d’engendrement des concepts et des hypothèses. La production du
savoir des sciences sociales devient indissociable de la dynamique temporelle,
contextuelle et interactionnelle de l’enquête de terrain. B. H. Junker
synthétise dans un diagramme pédagogique de ses conditions de possibilité.
C’est le quadrilatère des dilemmes de l’enquêteur, écartelé entre identité
personnelle et statut social, problèmes techniques et choix éthiques. Le
langage est psychologique : le langage naturaliste d’E. Goffman ou de David
Matza n’est pas encore de mise. La fiabilité des données empiriques et la
validité des propositions théoriques dépendent de l’intégration du «
Soi-comme-Sociologue ». Son échec se traduit pas des dommages à l’estime de soi
et aux attentes de carrière de l’enquêteur comme personne, à la crédibilité des
rôles qu’il joue sur le terrain pour les enquêtés, à la qualité et à la
quantité des informations qu’il rassemble et des analyses qu’il développe, à sa
capacité d’entrer et de rester sur le site d’enquête sans être la cible
d’hostilité ou de rejet. E. C. Hughes conclura le séminaire en rappelant que si
l’une ou l’autre de ces « quatre exigences » n’est pas assumée par l’enquêteur
de terrain, le savoir sociologique s’en ressentira.
[*]
L’auteur remercie Raymond L. Gold et Howard S. Becker pour
leurs commentaires d’une version longue de ce texte en anglais. Ainsi que le
personnel des Special Collections de la Joseph Regenstein Library (JRL-SC) à
l’université de Chicago et Dan Meyer, leur conservateur, qui a donné
l’autorisation de publier ces données, presque toutes inédites.
[1]
JRL-SC, Box 34 (Everett C. Hughes Papers). Lettre de Hughes à
Janowitz, 17 novembre 1971 ; Vivien M. Palmer,
Field Studies in Sociology : A Student’s Manual,
Chicago, University of Chicago Press, 1928 : Appendix B, pp. 237-253.
[2]
JRL-SC, Box 1 (Buford Helmoltz Junker Papers). B. H. Junker, «
Memo Field Training Project », 14 mai 1952 ; « Memo about Vivien
Palmer,
Field Studies in Sociology »,
18 août 1952.
[3]
Martin Bulmer,
The Chicago School
of Sociology, Chicago, University of Chicago Press, 1984 ; Jennifer
Platt, « The Development of the “Participant Observation” Method in Sociology :
Origin, Myth and History »,
Journal of the
History of Behavioral Sciences, vol. 19, n° 4, 1983, pp. 379-393 ;
Jean-Michel Chapoulie,
La tradition sociologique
de Chicago 1892-1961, Paris, Seuil, 2001.
[4]
Raymond L. Gold, « The Chicago Flat Janitor », M. A. Department
of Sociology, University of Toward Chicago, 1950.
[5]
R. L. Gold, « Toward a Social Interaction Methodology for
Sociological Field Observation », Ph. D Sociology, University of Chicago,
1954.
[6]
E. C. Hughes, B. H. Junker, R. L. Gold, Dorothy Kittel (éd.), «
Cases on Field Work : A Pilot Study of Fields Observation and Recording, Based
Upon the Reported Activities and Experiences of Persons in the Social Sciences,
Concerned With Learning at First-Hand From Living People in Contemporary
Situations About Themselves and Their Society, Without Intentionally, Directly
or Immediately Changing Them or Their Several Situations, Unpublished
manuscript », University of Chicago, 1952.
[7]
B. H. Junker, « Field Work : An Introduction to the Social
Sciences », Chicago, University of Chicago Press, 1960.
[8]
Conversation R. L. Gold and B. H. Junker, 10 janvier
1952.
[9]
E. C. Hughes, « A Study of a Secular Institution : The Chicago
Real Estate Board », Ph. D Sociology, University of Chicago, 1928.
[10]
E. C. Hughes,
French Canada in
Transition, Chicago, University of Chicago Press, 1943.
[11]
J. -M. Chapoulie, « Everett Charrington Hughes et le
développement du travail de terrain en sociologie »,
Revue française de sociologie, vol.
25, n° 4, 1984, pp. 582-608.
[12]
E. C. Hughes, « The Sociological Study of Work : An Editorial
Foreword »,
American Journal of
Sociology, vol. 17, n° 5, 1952, p. 424.
[13]
E. C. Hughes, « The Place of Field Work in Social Science »,
introduction à B. H. Junker,
Field
work…,
op. cit.
[14]
Herbert J. Gans, « The Participant-Observer as a Human Being :
Observations on the Personal Aspects of Field Work »,
in Howard S. Becker (éd.),
Institutions and the Person : Papers presented to
Everett C. Hughes, Chicago, Aldine, 1968, pp. 300-317 ou Ned
Polsky,
Hustlers, Beats, and Others,
Chicago, Aldine, 1967.
[16]
J. Platt, « Research Methods and the Second Chicago School »,
in Garry Allan Fine (éd.),
A Second Chicago School ? The Development of a
Postwar American Sociology, Chicago-London, University of Chicago
Press, 1995, pp. 82-107.
[18]
Le livre de Herbert H. Hyman, William J. Cobb (foreword Samuel
Stouffer),
Interviewing in Social
Research, NORC, Chicago, University of Chicago Press, 1954, précède
donc le célèbre manuel de Robert K. Merton
et
al.,
The Focused Interview : A Manual
of Problems and Procedures, Glencoe, Il., Free Press, 1956.
[19]
Rue Bucher, Charles Fritz, Enrico Quarantelli, « Tape Recorded
Interviews in Social Research »,
American
Sociological Review, vol. 21, n° 3, 1956, pp. 359-364 ; « Tape
Recorded Research : Some Field Data Processing Problems »,
Public Opinion Quarterly, vol. 21, n°
2, 1956, pp. 427-439.
[20]
Joel Seidman, Jack London, Bernard Karsh,
The Leadership Group in a Local Union,
Chicago, University of Chicago Industrial Relations Center, 1950.
[21]
Bevode McCall, « Georgia Town and Cracker Culture : A
Sociological Study », Ph. D Sociology, University of Chicago, 1954.
[22]
H. S. Becker, « Becoming a Marihuana User »,
American Journal of Sociology, vol.
59, 1953, pp. 41-58.
[23]
Charles Fritz, E. S. Marks, « The
Norc Studies of Human Behavior in
Disaster »,
Journal of Social Issues,
vol. 10, n° 3, 1954, pp. 26-41.
[24]
Mark Benney,
Charity Main : A
Coalfield Chronique, London, G. Allen and Unwin Ltd, 1946 ; E. C.
Hughes, M. Benney, « Of Sociology and the Interview »,
American Journal of Sociology, vol.
62, n° 2, 1956, pp. 137-142.
[25]
R. L. Gold, « Toward a Social Interaction… »,
op. cit. (introduction).
[26]
William Lloyd. Warner, Paul S. Lunt,
The Social Life of a Modern Community,
New Haven, Yale University Press, 1941 ; W. L. Warner, « A Methodological Note
»,
in StClair Drake, Horace Cayton
(éd.),
Black Metropolis : A Study of Negro Life
in a Northern City, Chicago, The University of Chicago Press, 1945 ;
W. L. Warner, Wilfrid C. Bailey
et
al.,
Democracy in Jonesville : A Study
of Quality and Inequality, New York, Harper, 1949.
[27]
JRL-SC, Box 40 (Robert Redfield Papers), Folder 4. Lettre du 26
juin 1935 à Donald Slessinger.
[28]
Allison Davis, Burleigh Gardner, Mary R. Gardner,
Deep South : A Social Anthropological Study of
Caste and Class, Chicago, University of Chicago Press,
1941.
[29]
Voir ce que J. Roth, « Hired Hand Research »,
American Sociologist, August 1966, pp.
190-196, dit de l’embauche de main-d’œuvre non qualifiée pour faire le sale
boulot (
dirty work), pour collecter
les données sans avoir à les analyser, comme dans les équipes de
survey research.
[30]
H. S. Becker, Blanche Geer
et
al., « Learning the Ropes : Situational Learning in Four
Occupational Training Programs »,
in
Irwin Deutscher, Elizabeth J. Thompson (éd.),
Among the People : Encounters With the Poors,
New York, Basic Books, 1966.
[31]
R. L. Gold, SOC 402 : 1952, p. 15.
[32]
B. H. Junker,
Cases on
Fieldwork…,
op.
cit.
[33]
R. L. Gold, « Toward a Social Interaction… »,
op. cit., pp. 53 et 167 ; R. L. Gold,
« Roles in Sociological Field Observations »,
Social Forces, vol. 36, n° 3, 1958, pp. 217-233
; B. H. Junker,
Field Work…, op. cit.,
pp. 35-38.
[34]
H. S. Becker,
Tricks of the Trade
: How to Think About Your Research While You’re Doing It, Chicago,
University of Chicago Press, 1998.
[35]
Conversation du 8 mai 1952, B. H. Junker, p. 19.
[36]
Pierre Bourdieu,
Le sens
pratique, Paris, Minuit, 1980.
[37]
Conversation du 1
er février 1952, p. 12.
[38]
« Field Training Project » (FTP) [texte dactylographié], pp.
18-19.
[39]
Robert E. Park, « Human Migration and the Marginal Man »,
American Journal of Sociology, vol.
33, 1928, pp. 881-893.
[40]
J. London et B. Karsh, 9 avril 1952 ; B. Karsh,
Diary of a Strike, Urbana, University
of Illinois Press, 1958 (Ph. D 1955).
[41]
R. L. Gold, « Toward a Social Interaction… »,
op. cit., pp. 31-33, 132 et
145.
[42]
Conversation du 8 mai 1952, B. H. Junker, p. 11.
[43]
Ibid., pp. 32 et
126.
[44]
John Flint [pseudonyme de B. H. Junker],
Hometown : A Study on Education and Social
Stratification, mimeographed, 1940.
[45]
Séminaire du 30 avril 1952 (FTP), p. 46.
[47]
B. H. Junker,
Field Work…, op.
cit., pp. 34-35
[49]
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1932.
[50]
William Labov,
Language in the
Inner City : Studies in the Black English Vernacular, Philadelphia,
University of Pennsylvania Press, 1972.
[53]
Séminaire du 23 avril 1952.
[54]
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Children
of Bondage : The Personality Development of Negro Youth in the Urban
South, Washington DC American Council on Education, 1940.