2002
Genèses
Bibliothèque
â– Revue d’histoire des chemins de
fer, « Origines sociales et géographiques des cheminots
français », n° 22, printemps 2000
Le monde ferroviaire a développé sur lui-même un
amoncellement d’images constitutives d’une culture tout à la fois originale et
unie. Productions littéraires et cinématographiques tout autant que politiques
et scientifiques abondent le plus souvent dans la représentation d’une
communauté réunie au service de la technique. Plus encore, ce sont les hommes
(bien plus que les femmes), rassemblés dans la « grande famille des cheminots
», qui s’en trouvent les principaux supports. À travers la figure centrale du
fils et petit-fils de cheminot, le « corps social » n’est-il pas censé
s’inscrire dans leur corps individuel ? C’est ce faisceau de représentations
que les études présentées aux deuxièmes rencontres de la Commission « Histoire
sociale des transports par fer » de l’Association pour l’histoire des chemins
de fer en France, le 4 avril 1999, et publiées dans cette livraison de la
Revue d’histoire des chemins de fer,
viennent simultanément interroger et réanimer.
Exploitant les résultats du recensement de 1911 et les
registres d’état civil, une dizaine d’études locales ont tenté de cerner les
situations les plus diverses : localités plus ou moins grandes, situées sur des
réseaux différents et à la concentration ferroviaire plus ou moins importante,
et ce, à une période où les politiques mises en place par les compagnies pour
s’attacher le personnel sont bien rodées et où plusieurs générations d’employés
se sont succédé. Certaines monographies s’étendent sur une période longue,
allant parfois jusqu’à 1956.
Pour ce qui est des origines géographiques, on relève avec
intérêt les différenciations que font apparaître la répartition dans certains
services suivant la région d’origine, de même que l’évolution de l’aire de
recrutement, d’abord caractérisé par un « exode rural direct », et devenant un
peu plus urbain au fil du temps.
Quant aux origines sociales, les conclusions semblent
d’emblée plus problématiques, pour des raisons méthodologiques fréquemment
évoquées dans les contributions : lacunes dues à la constitution et à l’état
des archives, difficulté à comparer les résultats des monographies. La
déclaration du métier laisse notamment place à interprétation : tout mécanicien
n’est pas cheminot, et la dénomination « employé des chemins de fer » recouvre
des réalités fort diverses. Quelques tendances cependant se dégagent, relatives
aux promotions : l’entrée à la Compagnie semble bien souvent en constituer une
forme externe, tandis que la promotion interne suit l’idéal-type de l’ouvrier
du Matériel, fils d’un agent de la Voie, petit-fils de paysan. On remarquera
aussi qu’est battue en brèche l’idée tenace (quoique intenable pour des raisons
démographiques) selon laquelle la plupart des cheminots seraient fils de
cheminots : les chiffres, très divers, tournent autour de 12 % « seulement ».
En revanche, un large tiers des fils d’agents seraient eux-mêmes employés aux
chemins de fer.
Au-delà de ces études, certaines contributions tracent des
perspectives plus ambitieuses, qu’il s’agisse de comparer ce groupe avec
d’autres groupes professionnels, ou de tenter de suppléer par une analyse
longitudinale plus dynamique les manques de l’approche transversale induite par
les sources choisies (Guy Brunet). La méthode prosopographique semble à même de
répondre de manière plus subtile à quelques-uns des questionnements qui
s’imposent au monde cheminot. Qui précisément intègre ou quitte le milieu
cheminot ? Peut-on repérer des trajectoires typiques ? Quelles caractéristiques
sociales sont importées dans ce monde que l’on dit si fermé, et
particulièrement quelle est la formation scolaire et professionnelle (Catherine
Marconis) ? Qu’y apprend-on ? Quels échanges a-t-on avec les différentes
populations de collègues, avec les autres univers ? Quel sens cela a-t-il
d’être cheminot à telle période et en tel lieu ?
Christian Chevandier, s’interrogeant sur la construction du
groupe cheminot, met en avant la représentation d’une hérédité cheminote à même
de fédérer l’ensemble de ces travailleurs. Dominique Merllié s’arrête plus
précisément sur les porteurs de cette représentation : les « héritiers », qui
semblent les plus disposés à faire exister le groupe. Au-delà de la validation
de cette hypothèse, c’est aussi l’histoire des représentants et des représentés
qui semble aujourd’hui permise par la récente ouverture à Béziers d’un centre
d’archives du personnel rassemblant registres, dossiers de pension et de
carrière.
Emmanuel Le
Doeuff
â– Cahiers d’Histoire, Revue
d’histoire critique, numéro spécial « Comment les
historiens parlent-ils du travail ? », 2e trimestre 2001.
Ce numéro spécial s’ouvre sur un double constat : celui d’une
désaffection des historiens vis-à-vis d’une histoire du travail qui aurait
auparavant connu une sorte d’âge d’or sous l’influence marxiste ; et celui, par
conséquent, d’une absence d’intervention dans les débats actuels sur le temps
de travail ou la « fin du travail ». Une grande qualité du dossier est
néanmoins de remettre en cause ces constats de départ : plusieurs auteurs ont
notamment fait l’effort de quantifier et de décrire la production historique
réelle sur le sujet (par exemple à partir des thèses). Cela leur permet de
pointer l’intérêt de travaux actuels souvent menés en relation avec d’autres
sciences sociales, mais aussi de rappeler que l’« histoire du travail » plus
ancienne fut souvent une histoire du mouvement ouvrier, ou de la production à
l’échelle macro-économique, rarement attentive aux gestes, aux espaces ou aux
outils du travail. Bref, une histoire des travailleurs, le plus souvent saisis
hors du travail. Un chantier reste donc ouvert, pour lequel les
Cahiers d’histoire fournissent
quelques pistes et jalons.
À travers des articles aux formes diverses (bilans
historiographiques, étude de cas, avec le travail en Allemagne de l’Est, mais
aussi entretiens permettant une certaine liberté de parole, voire des formes
d’ego-histoire) couvrant toutes les périodes historiques (Catherine Saliou sur
l’Antiquité, Philippe Bernardi et Catherine Verna sur le Moyen Âge, Philippe
Minard pour l’époque moderne, Sandrine Kott, Anne-Sophie Perriaux et Michel
Pigenet représentant l’histoire contemporaine), plusieurs directions se
retrouvent régulièrement. Il en va ainsi de l’apport des archéologues,
anthropologues, spécialistes des sciences de gestion et même ergologues. Autour
des questions de l’outil et de la machine, mais aussi de l’innovation,
l’histoire des techniques apparaît également susceptible d’apports féconds,
même si les références précises à ses méthodes restent limitées dans la revue.
L’approche des gestes, voire de la « peine au travail », mais aussi des
relations entre travail et espace, notamment urbain, paraissent en tout cas
centrales dans les renouveaux historiographiques décrits, ainsi que l’attention
portée au langage des acteurs (dénominations des professions par exemple). Les
auteurs évoquent enfin l’intérêt porté depuis une quinzaine d’années aux femmes
et aux immigrés : pour avoir conduit à renouveler le regard porté sur les
pratiques de travail, ne risque-t-il pas néanmoins de diluer l’objet « travail
» lui-même ?
Si une réelle attention aux pratiques tend à définir, au fil
des riches références bibliographiques qui font toute la valeur de ce numéro,
un champ d’études, bien des lacunes apparaissent aussi, souvent soulignées par
les auteurs eux-mêmes. Elles ont trait aux frontières implicites souvent mises
à la notion de travail. N’y aurait-il en effet de travail qu’ouvrier ?
Plusieurs auteurs pointent la nécessité de prendre aussi en compte, non
seulement l’agriculture ou l’artisanat, mais encore le commerce ou le travail
intellectuel. Mais les références fournies sur ces points restent
limitées.
Autre regret, qui n’est sans doute pas sans lien avec le
précédent : l’historiographie anglo-saxonne reste relativement peu citée, alors
que les rencontres entre histoire des techniques, sciences des organisations et
histoire économique ou sociale, notamment, y sont sans doute d’ores et déjà
plus nombreuses qu’en France. En réalité, ce sont bien les pratiques
d’historiens français longtemps assez inattentifs aux réalités du travail, et
aujourd’hui peut-être plus tentés par d’autres champs, que ce numéro de revue
parvient à questionner. Alors que S. Kott décrit une RDA qui s’affirme comme
société « centrée autour du travail », mais occulte totalement ses réalités, ce
regard sur un cas étranger et extrême amenant à réfléchir sur les programmes
des sciences sociales, Ph. Minard et A.-S. Perriaux, tout en dressant, comme
les autres auteurs, d’importants bilans bibliographiques, lancent un certain
nombre de débats importants pour les historiens français. Le premier insiste
ainsi, entre autres, sur la frontière entre histoires moderne et contemporaine
et ses effets pervers, ou sur la construction du « mythe artisanal » dont les
historiens ont longtemps été prisonniers. La seconde évoque le dédain des
historiens pour les recherches « sous contrat » pratiquées par les autres
sciences sociales, et ses conséquences en matière d’études sur la période
récente. S’interroger sur les pratiques du travail conduit donc aussi,
semble-t-il, à évoquer celles des historiens eux-mêmes, ce dont on ne peut que
se réjouir.
Claire
Lemercier
â– Hubert
Locher, Kunstgeschichte als historische Theorie
der Kunst, Munich, Wilhelm Fink, 2001, 524 p.
L’intérêt de plus en plus marqué pour les questions
d’histoire culturelle donne une importance nouvelle à des types d’histoires
jusque-là autonomes comme l’histoire de l’art. Celle-ci a développé depuis sa
naissance, qu’on associe souvent, notamment en Allemagne, aux travaux de
Winckelmann, sa propre épistémologie. La tentative d’écrire une histoire de
l’histoire de l’art, essentiellement en Allemagne, où la discipline s’est le
mieux institutionnalisée, constitue une contribution précieuse à la réflexion
historiographique en général. Hubert Locher n’est pas le premier à écrire ce
type d’ouvrage, mais on lui doit une tentative de problématisation globale qui
lui permet d’éviter l’écueil du catalogue ou du récit téléologique. La première
partie se concentre sur les efforts déployés pour établir une science de l’art
(Kunstwissenschaft). C’est l’occasion
d’élucider les relations entre le jugement de goût et l’histoire des œuvres,
entre celle-ci et la pratique des artistes contemporains, de mettre en évidence
une aspiration à l’unité dans la diversité des formes qui préside à
l’historiographie de l’art, de retracer les étapes d’une popularisation, d’une
médiatisation de ce nouveau type de curiosité. La seconde partie, peut-être la
plus importante, souligne les relations entre la fondation d’une histoire de
l’art et l’idée de nation. Winckelmann, en faisant de l’art une visualisation
de la manière de penser du peuple grec, a définitivement associé l’art et
l’esprit du peuple. Herder s’est inspiré de Winckelmann mais a fait glisser la
présentation de l’idée nationale du domaine du visuel au domaine du langage.
C’est ainsi qu’Alexandre Lenoir, fondateur du Musée des monuments français et
Walter Scott, romancier et amateur d’antiquités britanniques, peuvent chacun de
son côté être situés dans une postérité de Winckelmann. H. Locher montre bien
aussi les difficultés d’une telle construction : le vieil art allemand que les
nazaréens cherchent en Italie va vite se mêler de références classiques, le
néogothique peut aussi bien être revendiqué par la France que par l’Allemagne.
Il n’empêche qu’au tournant du xixe et du xxe siècle, la notion d’art patriotique
(Dehio) a fort bonne presse. Une troisième partie se consacre à la forme des
livres qui ont traité d’histoire de l’art et en ont fait (à la manière de
Hegel) le substitut d’une histoire universelle. L’auteur insiste sur la
postérité des Tableaux historiques et
chronologique de Séroux d’Agincourt dans un passage de la
spéculation esthétique à l’analyse des œuvres. Cela le conduit à évoquer le
problème de la continuité dans l’art que Rumohr résout en faisant appel à
l’idée romantique d’un corps artistique (Kunstkörper) unique. L’analyse des ouvrages
généraux sur l’art, de Kugler à Anton Springer, constitue un panorama précieux
des premières réalisations d’une discipline qui est très liée aux récits, voire
aux guides de voyage (on pense ici au Cicerone de Jakob Burckhardt) et a de la peine à
intégrer les arts extraeuropéens. La perspective totalisante des histoires de
l’art est remise en cause au cours du xxe siècle par la représentation du Musée
imaginaire qui, dans une perspective contemporaine, réinvestit certaines œuvres
d’une dimension esthétique en les détachant de leurs séries historiques. Une
quatrième partie se consacre à la notion de forme qui part des arts appliqués,
se développe notamment en Angleterre autour de l’idée de compendiums de
décorations, de recueil de modèles ornementatifs pour l’industrie, débouche
enfin sur la Grammaire des arts du
dessin d’un Charles Blanc mais aussi sur la théorie du style d’un
Semper. À la fin du xixe siècle, la question du style se
déplace, sous l’influence notamment de la psychologie expérimentale, vers une
analyse des styles comme expression d’une époque ou comme forme de perception.
Les ornements caractéristiques de l’industrie romaine tardive deviennent pour
Alois Riegl l’expression d’une volonté artistique (Kunstwollen) égale en dignité à l’art classique,
et l’historicité des perceptions sera aussi à la base de la théorie des
concepts fondamentaux de l’histoire de l’art de Wölfflin. La dernière partie de
l’ouvrage étudie les signes d’une fin du grand récit historique sur l’unité de
l’art. Peut-on croire aux sujets collectifs que sont le peuple ou même la race
? Une réponse donnée par les descendants d’Aby Warburg consiste à abandonner le
primat du style et des séries décoratives pour se concentrrer sur l’œuvre dans
sa singularité, et à réinvestir l’effort historique dans la multiplication des
approches contextuelles qui permettent d’appréhender cette singularité. Même si
H. Locher donne parfois l’impression d’accorder une importance excessive à une
impulsion romantique dans l’histoire de l’art (Schlegel) et néglige un peu le
problème des collections et des musées, son travail, très complet
malgrÉ l’immensité du champ couvert, très bien documenté, riche de perspectives
nouvelles donnera à coup sûr un véritable élan aux réflexions sur
l’historiographie de l’art.
Michel
Espagne
â– Herbert
Jelitte et Maria Horkavtschuk (éd.), Deutsch-russischer Dialog in den Philologien —
Nemetsko-russkii dialog v filologii, Bern, Peter Lang,
2001.
L’histoire des relations interculturelles se situe aussi au
niveau des représentations mentales que les différents espaces nationaux
élaborent de leur identité. La littérature nationale, la culture de la langue
sont tout particulièrement des leviers de construction essentiels des
identités. Or les échanges et les interactions entre les différentes
philologies en charge de la définition de ces prétendues spécificités
nationales restent très imparfaitement explorés. C’est à une telle exploration
que se sont consacrés une cinquantaine de slavistes des deux universités de
Giessen et de Kazan lors d’un colloque dont les actes livrent un aperçu très
complet sur l’histoire du dialogue germano-russe en matière philologique. Comme
l’impose une entreprise de ce genre, les contributions sont d’un ordre très
différent. On rencontre d’un côté des articles techniques sur les influences
réciproques dans l’analyse de la formation des langues et dans la délimitation
de protolangues (la question du balto-slave). Inversement des contributions
plus littéraires décrivent par exemple l’histoire des traductions russes de
Pouchkine, mettent en parallèle la perception de Faust chez Pouchkine et
Goethe, s’attachent à observer des échos de Goethe chez Derjavine, l’intérêt de
l’esthétique russe pour Gellert ou la réception de la littérature allemande
dans telle revue de Kazan, de la littérature russe dans une revue allemande
moderne.
Pourtant une majorité d’articles se concentrent sur un objet
plus immédiatement historique : la dimension idéologique des théories de la
langue et leurs interactions. Les intellectuels russes du
xixe siècle vivent dans un système de
références où Hegel et Schelling sont mis au service de la construction de la
spécificité russe, voire annexés au slavophilisme, et la littérature devient
même, en Russie plus qu’en Allemagne, un espace de la réflexion abstraite, un
lieu où il convient de rechercher l’originalité et la singularité de la
psychologie collective. Les références varient vers la fin du
xixe et le néokantisme d’Heinrich Rickert,
très prisé des philosophes russes de la culture, jouera notamment un rôle dans
la pensée symboliste de Biély.
La réception russe de Humboldt et de l’école des
néo-grammairiens de Leipzig (Hermann Paul notamment) donne tout
particulièrement lieu à des analyses attentives. Elles tendent à montrer que la
définition humboldtienne du langage comme « energeia », dynamisme, et non comme
« ergon », produit figé, a été massivement reprise dans les réflexions russes
sur le langage. Pour les Allemands comme pour les Russes l’histoire du peuple
est dès lors l’histoire de sa langue. L’idée centrale de développement des
langues comme mode d’expression du national conduit les lecteurs russes de
Humboldt à une pensée de la temporalité, de la continuité des processus dont la
valeur historiographique dépasse le cadre de la simple description
linguistique. Tchernychevski, anticipant sur la linguistique soviétique, avait
bien suspecté des tendances racistes dans l’hypothèse selon laquelle l’homme ne
pense, sent et vit que dans sa langue, mais de Potebnia au linguiste
russo-polonais Baudouin de Courtenay, les principaux linguistes ont continué à
cultiver l’idée d’une vision linguistique du monde. Le nom de Baudouin de
Courtenay explique au demeurant l’intérêt de l’université de Kazan pour cette
recherche des interactions linguistiques germano-russes. En effet c’est
notamment dans ce centre étrangement à l’écart des grands courants
scientifiques que le savant enseigna, et que put se développer une école
novatrice. Son importation de théories allemandes ne se limite pas à Humboldt
mais concerne aussi les réflexions des linguistes néo-grammairiens sur les
phonèmes et sur les phénomènes de constructions analogiques. Or ce sont parmi
les élèves de Baudoin de Courtenay que se recruteront les représentants de la
phonologie russe et du formalisme. On assiste ainsi à travers l’histoire des
relations philologiques germano-russes, à travers les reformulations de la
pensée de Humboldt, à la genèse d’une pensée structuraliste qui constituera au
xxe siècle l’arrière-plan incontournable
des sciences sociales et humaines. D’inspiration humboldtienne et
néo-grammairienne à la fois est aussi la représentation d’une coïncidence entre
les processus psychologiques en acte dans le langage et les lois
phonético-poétiques, un parallélisme qui guidera non seulement certains
linguistes russes (d’Ovsianiko-Kulikovskii à Jacobson lui-même), mais explique
en outre que le formalisme russe ait été au début du
xxe siècle une explosion à la fois
esthétique et scientifique. On ne peut qu’être reconnaissant aux éditeurs Maria
Horkavtschuk et Herbert Jelitte d’avoir engagé cette enquête
originale.
Michel
Espagne
â– Christophe Charle, La crise des
sociétés impériales. Allemagne, France, Grande-Bretagne, 1900-1940. Essai
d’histoire comparée, Paris, Seuil, 2001, 529 p.
Le titre complet de ce gros ouvrage rend un compte exact de
son ambition : articuler la lente histoire des structures sociales avec la
soudaineté événementielle afin de renouveler les approches classiques des
crises du premier vingtième siècle. Pour rendre plus efficace sa démarche,
l’auteur prend soin de toujours refuser les agrégats sociaux simplificateurs et
de plonger dans la complexité de chaque milieu, trouvant souvent l’explication
de leurs prises de position dans leurs rapports internes plus que dans les
vastes confrontations de classes. Jusqu’à faire appel à la microhistoire
nécessaire à la perception des véritables acteurs en jeu dans une situation de
crise particulière : étudiant les milieux dirigeants français et allemands en
1914, il peut en conclure que « les forces (micro- et macrosociales) mises en
branle ont déjoué les stratégies des groupes qui les ont mises en œuvre » (p.
248). Le recours systématique aux différentes bibliographies nationales lui
permet de ne pas en rester à des notions trop générales, comme « le » chômage :
le chômage ancien et permanent en Grande-Bretagne n’aura pas les mêmes effets
dévastateurs, à taux comparables, que sa brusque poussée en Allemagne (p.
427).
Plus finement encore, il met en garde contre une conception
réifiée des sociétés : chacune « est un champ de forces […] toujours en
interaction avec les sociétés impériales voisines » (p. 27). Tout cela est au
service d’une thèse centrale : une société est impériale quand son projet
universaliste est porté par la nation tout entière et que l’État s’efforce
concrètement d’y faire adhérer les classes dominées. Ainsi ces sociétés
sont-elles constamment prises entre leurs tensions internes et leur volonté
hégémonique. Aux « fronts extérieurs » répondent des « rêves intérieurs » avant
1914 (p. 161) ; l’entre-deux-guerres inverse la situation, « fronts intérieurs,
rêves extérieurs » (p. 303).
Dans cette perspective, trois types de dynamiques sociales
vont jouer : le rapport à l’avenir des groupes sociaux, qui conditionne leur
adhésion au projet impérialiste ; la relation à l’espace national et
international, qui offre des échappées aux blocages sociaux ; l’action des
élites sur l’État. Elles se combinent pour forger un habitus national, par
lequel individus et groupes s’insèrent dans un espace national dont les élites
ont défini les repères (p. 203). D’où des notations intéressantes sur les «
loyautés oublieuses » des communautés dissidentes, comme les ouvriers
sociodémocrates ou les catholiques intransigeants, qui finissent par participer
aux mythes sociaux communs : la crainte de l’enfermement en Allemagne, la
liberté sans contrainte au Royaume-Uni, l’ascension individuelle pour la
France.
Puis arrivent les crises qui éprouvent ces mythes et ces
dynamiques sociales. Le défi de ce livre a été de refuser d’être une « histoire
séduisante parce que synthétique […] qui ordonne le réel et se donne ainsi des
allures prédictives a posteriori » (p. 161). Mais la gageure était rude de se
priver ainsi des chevilles habituelles du récit historique. La principale
difficulté de composition du récit de ces crises est le profond hiatus entre
les séries statistiques mobilisées, jusqu’en des détails infimes, et
l’argumentation globale dans laquelle elles s’insèrent pour donner un sens aux
événements. D’où le recours à des explications psychologisantes classiques,
comme la « crise générale du civisme » ou le « recours au sauveur », pour
résumer les évolutions de l’entre-deux-guerres en France et en Allemagne (p.
415).
À trop affirmer que « la somme de ces “rationalités”
partielles […] ne construit pas une rationalité globale » (p. 510), le risque
n’est-il pas de juxtaposer les groupes en scène dans ces crises, sans rendre
compte explicitement des mobilisations multiples qui s’y développent ? D’autant
que les phénomènes sociaux soulignés sont souvent équivoques : ainsi, la
démocratisation de l’enseignement anglais, une des raisons de la solidité du
pays face aux tentations extrémistes (p. 469), se retrouve pourtant dans les
deux autres nations (p. 392).
Voilà qui pourrait désemparer un lecteur déjà débordé par
l’abondance du matériau qui lui est proposé.
Bruno Goyet
â– Anne-Emmanuelle Demartini, L’affaire Lacenaire, Paris, Aubier,
coll. « historique », 2001, 430 p.
Pierre-François Lacenaire, dont la tête tomba sous le
couperet de la guillotine le 9 janvier 1836 pour un double assassinat réussi et
une tentative d’assassinat avortée sur la personne d’un garçon de caisse, fut
un monstre. Ses contemporains l’ont dit, dès l’ouverture de son procès, le 12
novembre 1835, jusqu’aux lendemains de sa mort. Anne-Emmanuelle Demartini
rouvre ici le dossier, non celui de l’affaire judiciaire, moins encore celui de
la personnalité de P.-F. Lacenaire – le lecteur s’égarerait, qui chercherait
dans ce livre une biographie du célèbre criminel – mais bien celui de la
cohérence d’une époque qui fit du tragique héros d’un fait-divers somme toute
banal, la figure par excellence du monstre.
Après avoir brièvement rappelé les faits, dans un style
d’écriture agréable et d’autant plus remarquable qu’il ne laisse jamais
transparaître les sentiments qu’elle pourrait éprouver pour P.-F. Lacenaire,
l’historienne s’attache à définir les contours de cette figure du monstre si
souvent évoquée par la presse contemporaine. Celle-ci était à l’époque
essentiellement politique : le monstre fut donc aussi, forcément, un monstre
politique, produit hybride d’une époque hybride, en quête d’identité après une
Révolution dont les événements de 1830 pouvaient alors apparaître comme les
derniers soubressauts. L’orientation des journaux est ici déterminante : le
monstre des légitimistes, conséquence de la corruption du siècle, n’était pas
celui des républicains, réplique individuelle du monstre couronné, ni celui de
la presse gouvernementale, pour qui P.-F. Lacenaire était le monstre
qu’enfanterait nécessairement la démocratie.
L’affaire était criminelle : le monstre fut donc, évidemment,
un monstre criminel – et A.-E. Demartini retrace ici les racines de la
répulsion pour la modernité criminelle, fantôme qui apparaît sous la monarchie
de Juillet pour ne plus disparaître, envahissant au contraire les
représentations collectives de la Belle Époque.
P.-F. Lacenaire, enfin, semblait un bourgeois, quelles que
fussent les réalités du déclassement social dont il avait fait l’objet : le
monstre qu’il incarna fut donc, surtout, un monstre bourgeois. Sous
l’éducation, la culture et le raffinement des manières était tapie la brute, le
« barbare de la civilisation » qui faisait douter la bourgeoisie d’elle-même et
de ses valeurs et qui, plus qu’aucune autre figure, justifiait le portrait du
criminel en monstre. En effet, qu’est-ce qui suscitait l’effroi chez ce
Lacenaire aux forfaits peu considérables ? Principalement l’aveu assumé de
ceux-ci, leur constitution par l’auteur lui-même en éléments d’une théorie
antisociale, le tout adossé à une solide culture classique qui lui fournissait
rhétorique, exemples et… admirateurs. Du 14 novembre 1835 au 9 janvier 1836, en
effet, sa prison ne désemplit pas. P.-F. Lacenaire tenait salon. Ses poèmes en
franchissaient les murs pour provoquer la stupeur du public. Ses
Mémoires annoncés étaient attendus
avec une trouble impatience.
C’est ce monstre qu’il convenait d’abattre, par tous les
moyens dont la société disposait alors ; et A.-E. Demartini expose, dans les
derniers chapitres de son livre, la lutte menée au nom de la société contre le
monstre : non seulement son jugement et sa condamnation à mort, bien sûr, mais
plus encore sa conversion, l’obtention de l’aveu de ses remords et de sa
crainte du courroux divin, crainte que l’on traqua jusque dans son attitude
face à la guillotine et dans ses Mémoires – ne fournirent aucune confidence de
cette sorte, et passèrent pour cette raison par les fourches caudines de la
censure.
L’assassin était d’une trempe exceptionnelle (le mythe qui
lui survécut, évoqué à la fin de l’ouvrage, en témoigne). De ce fait, l’étude
de son procès était déjà autre chose que l’analyse, devenue classique en
histoire, d’un fait-divers. Problématisée par la question de la définition de
la monstruosité au début du xixe siècle, elle promettait d’être
passionnante. Elle l’est plus encore que prévu, dans la mesure où A.-E.
Demartini excelle dans l’art de la contextualisation. Qu’il s’agisse de la
médecine (évaluation du processus de médicalisation de la société française, de
l’importance respective de la physiognomonie, de la phrénologie ou de la
tératologie), de la littérature (analyse de l’occultation du matérialisme du
xviiie siècle, de la redécouverte de Sade, du
discours tenu sur les écrivains romantiques et, en particulier, sur l’influence
du roman sur les comportements) ou de la modernité en général (rappel des
étapes dans l’avènement de l’individu moderne, étude du discours sur le crime
ou sur l’irréligion, examen passionnant de l’émergence des représentations du
déclassement social), l’auteur donne à voir au plus près la culture exacte des
contemporains de P.-F. Lacenaire. Il nous plonge très précisément en 1835-1836,
au cœur même des représentations de ce temps, telles que nous les présente, en
creux, le discours d’une société qui, définissant l’indéfinissable – le monstre
– se définit elle-même.
Sylvain
Venayre
â– Fabrice
Virgili, La France « virile ». Des femmes tondues
à la Libération, Paris, Payot, 2000, 392 p.
Les images des « tondues » de la Libération sont
traditionnellement associées à la punition des femmes ayant eu commerce sexuel
avec « l’occupant ». À partir d’une étude fondée sur diverses sources
comprenant les procès verbaux de gendarmerie, les rapports de préfets, la
presse, les archives départementales et l’iconographie qui a accompagné ces
actes de tontes, Fabrice Virgili analyse ce stéréotype et met au jour les
véritables enjeux de ces formes spécifiques de violence.
En prenant pour objet non les « tondues » mais la « tonte »
définie comme « une violence punitive réalisée par la mutilation de la
chevelure », l’auteur interroge à la fois les contradictions qui traversent la
société française en plein bouleversement et les modalités d’appropriation de
la reconquête du territoire par les hommes français à travers l’affirmation
d’un patriotisme retrouvé. De plus, il analyse également les modes de
recomposition du lien social au niveau local qui, à partir de l’identification
d’un ennemi « intérieur », permettent d’articuler les vécus individuels et
collectifs de la guerre pour passer de l’état d’Occupation à celui de paix et
de comprendre, à partir de ce châtiment, comment s’opère par le marquage des
corps féminins un retour à l’ordre social, politique et sexué.
L’absence de politique nationale orchestrée donne à ce fait
social un aspect protéiforme lié aux caractéristiques locales des lieux où les
« tontes » sont exécutées. Bien qu’effectuées majoritairement lors des journées
qui suivent la libération des villes, elles ont existé, comme le montre
l’auteur dès 1943 et vont se poursuivre jusqu’en 1946. Brandies d’abord dans la
presse comme une menace, elles ont lieu, quand elles se généralisent, dans
l’espace public voire sous contrôle judiciaire lors des journées de la
Libération, pour être ensuite réprimées. Cette évolution des jugements portés
sur la « légitimité » de cette pratique traduit les modifications du rapport à
la violence de la société et des individus qui la composent. Elle souligne en
outre le retour progressif de l’ordre politique républicain et du pouvoir
exécutif.
Si le caractère spontané, ostentatoire et collectif de la
punition a pu contribuer au retissage du lien social à l’échelle locale, la
dimension sexuée du châtiment conduit l’auteur à s’interroger sur la valeur
symbolique et sociale d’un tel acte en termes de rapports sociaux entre les
sexes. Selon F. Virgili, 98 % des « tondus » sont des tondues. Mais si 42 % des
femmes l’ont été parce qu’elles avaient noué des relations sentimentales avec
des hommes allemands, la majorité a été sanctionnée pour avoir travaillé pour
eux ou pour avoir partagé leurs opinions politiques. Ce sont donc
l’indépendance économique, l’autonomie de jugement politique tout autant que la
maîtrise de la vie sexuelle des femmes qui sont condamnées. Ce sont aussi les
facilités quotidiennes qu’elles leur ont apportées, face à la souffrance vécue
par la majorité de la population. En sorte que le châtiment sexué effectué par
les hommes sur les femmes entérine le retour de leur légitimité traditionnelle
dans l’espace public. Cette analyse des tontes conduit donc à une réflexion
plus large sur la place faite aux femmes en période de relâchement et de
réorganisation de la structure sociale et politique. La reconquête de l’espace
public, du pouvoir local et national par les hommes est en effet concomitante
de la revitalisation de leur virilité qui s’accomplit notamment en constituant
les femmes en modèles repoussoirs. Cette étape de reconstruction a en effet
privilégié la figure des femmes qui ont déjoué les logiques de l’assignation
sociale sexuée, mais, à l’inverse de ce qui se passe pour les hommes, sans
insister jamais pour mettre à l’honneur celles qui avaient participé à la
Résistance.
En fondant son analyse sur plusieurs grilles de lectures
telles que l’étude de l’opinion, l’histoire culturelle, l’histoire politique,
les questions juridiques ou encore la construction sociale des rapports entre
les sexes, F. Virgili ne restitue pas seulement son objet d’étude dans toutes
ses véritables dimensions, il produit aussi, à travers lui, des instruments de
connaissance nécessaires à la compréhension de la période d’Occupation et de la
Libération.
Delphine
Naudier
â– Leora
Auslander, Michelle Zancharini-Fournel (éd.), Différence des sexes et protection sociale (xixe-xxe siècles),
Saint-Denis, Presses universitaires de Vincennes, coll. « Culture et société »,
1995, 236 p.
Protéger, n’est-ce pas exclure ? Le dilemme est au cœur de
l’ouvrage dirigé par Leora Auslander et Michelle Zancharini-Fournel, qui réunit
des spécialistes de l’histoire sociale et du genre. Les textes retracent la
genèse de la législation protectrice en Angleterre, en France et aux
États-Unis, de 1830 à nos jours. Quand, comment et pourquoi les enfants, puis
les femmes et certains hommes ont-ils été « protégés » par l’État dans ces
différents pays ? Poser ces questions revient à écrire une histoire de
l’exclusion et de l’inclusion des individus sur le marché du travail. Elle
s’enracine dans celle de la construction sociale des sexes.
L’Angleterre, pionnière en la matière, s’inquiète, dès 1802,
de la santé et de la moralité des apprentis. Les femmes sont associées aux
enfants dans les lois suivantes, limitant le travail à dix heures en 1847, à
neuf heures en 1874. L’argumentaire est dès lors en place : le thème de
l’immoralité sexuelle des femmes est lié à la pénibilité du travail et leur
présence parmi les ouvriers devient cause du désordre social. L’État joue le
rôle du pater familias vis-à-vis du sexe faible en usines. L’intérêt national
est donc de protéger les femmes en tant que mères, en limitant le temps de
travail, en particulier la nuit. Au tournant des années 1900, les
revendications d’un salaire égal à travail égal amènent le patronat, comme les
syndicats, à assigner aux femmes un statut qui leur donne accès à des droits
sociaux spécifiques, en partant du présupposé qu’elles seraient toutes des
épouses et des mères dépendantes du salaire d’un homme. Horaires, conditions de
travail, salaires et maternité contribuent ainsi à édifier une ségrégation dans
le travail et à maintenir la prérogative masculine dans l’usine.
En France, c’est la loi de 1892 qui est examinée à la fois
dans sa genèse – les auteurs rappellent le « Tableau » précurseur de Villermé
et les tribulations de l’élaboration du texte législatif – et dans son
application sur le cas du textile lyonnais. À la fin de siècle, le travail des
femmes en usine est conçu comme un problème qu’il faut résoudre : les discours
hygiénistes sur les pathologies urbaines et industrielles, rencontrant le thème
de la préservation de la race et de la dégénérescence, imposent une
classification du travail selon l’âge et le sexe, déterminant ainsi les
catégories à protéger. L’attitude des syndicats qui dénoncent le travail des
femmes au nom de la protection des mères, est révélatrice de la résistance
masculine à l’intégration d’une main-d’œuvre féminine finalement perçue comme
concurrente.
Aux États-Unis, selon des modalités différentes, le débat
fait également rage. Ainsi, quand une loi instituée en 1913 dans l’État de New
York interdit le travail de nuit, 150 000 femmes perdent leur emploi. Les
tactiques d’exclusion sont particulièrement vives dans le milieu de
l’imprimerie. Au-delà des effets induits par le système de protection, la
comparaison entre les trois pays souligne que la question de la différence
sexuelle a façonné la politique sociale. La notion d’égalité appartient autant
au discours syndicaliste qu’à la rhétorique du libéralisme qui l’assimile à la
liberté de passer contrat. Ambiguë et polysémique, elle a servi à créer des
frontières entre les ouvriers et les ouvrières, celles-ci étant renvoyées à
leur différence « naturelle » et donc à leur incompétence pour occuper des
emplois requérant des « qualités » masculines. Au discours égalitaire, les
mouvements féministes opposèrent peu à peu une rhétorique des droits qui mise
sur une identité collective des femmes au travail.
Cependant l’ambiguïté demeure au cœur de toute revendication
de protection, comme le montrent ensuite des textes portant sur l’affirmative action et sur la prise en compte des
handicaps et du sida sur les lieux de travail. Les débats d’actualité, surtout
aux États-Unis, manifestent un changement majeur avec le passage, dans la loi
et l’idéologie, d’un modèle de séparation à un projet d’intégration. Pourtant
les barrières semblent indéfiniment renaître de leurs cendres : les femmes sont
peu enclines à « choisir » les métiers dits masculins, tant qu’ils sont définis
comme tels par les employeurs ; de leur côté, les hommes défendent leur emploi,
quitte à recourir aux menaces, insultes, obscénités et autres traits saillants
de la « culture virile ». Le programme qui consisterait à défaire les liens qui
unissent la virilité à certains emplois ne devrait-il pas susciter
parallèlement une neutralisation des métiers « féminins » ? Le déni de la
différence de sexe paraît tout aussi problématique en ce sens qu’il va à
l’encontre des représentations et des pratiques de la vie publique, éminemment
masculines. Le constat serait donc plutôt pessimiste : « L’égalité dans l’accès
au travail n’a pas donné naissance à l’égalité des “genres” » (p.
184).
Le mérite de cet ouvrage est de chercher à conceptualiser les
entraves au travail des femmes et de lier cette démarche à la réflexion sur la
genèse de l’État providence. Cette approche s’inscrit dans une actualité, celle
de la décennie quatre-vingt-dix, qui amorce des déplacements profonds dans la
conception de la question sociale et de sa régulation par l’État.
Cécile
Dauphin
â– Christian Bromberger et Alain Morel (éd.).
Limites floues. Frontières vives. Des variations
culturelles en France et en Europe, Paris, Maison des
sciences de l’homme, Coll. « Ethnologie de la France », Cahier n° 17, 2001, 386
p.
Christian Bromberger et Alain Morel réunissent dans cet
ouvrage des travaux menés dans le cadre d’un appel d’offres portant sur les
frontières culturelles lancé par la mission du patrimoine ethnologique du
ministère de la Culture en 1991. Les textes de Borut Brumen, Neil Jarman et
Joël Kotek sur les « frontières vives » en Europe viennent compléter ce
dossier.
Rendre compte de cet ouvrage n’est pas une tâche aisée du
fait de sa grande diversité. Certains textes traitent en effet de frontières «
vives, conscientes, revendiquées, surlignées dans les paysages et les usages ».
C’est le cas de la contribution sur l’identité des habitants de la frontière
slovène (B. Brumen) ; de celle sur la géographie sectaire de Belfast (N.
Jarman) et de celle sur les « villes frontières » (J. Kotek). D’autres, par
contre, retracent des « frontières discrètes, sans enjeu, plus importantes pour
les chercheurs, qui s’interrogent sur les obscures raisons de leur tracé, que
pour les habitants qui n’en ont cure ». C’est le cas des frontières fromagères
dans le département de la Haute-Marne (Claire Delfosse) et des frontières
concernant les techniques agricoles dans les Alpes du Sud (Catherine
Llaty).
De même, si certains auteurs choisissent une échelle locale
(Dionigi Albera opère ainsi une géographie subtile des pratiques successorales
dans les Alpes) ; d’autres se situent à l’échelle régionale (Francis Pomponi
étudie l’entrecroisement d’espaces d’appartenance en Corse) ; d’autres enfin
préfèrent analyser la frontière à partir des grandes divisions culturelles au
sein de l’espace national (Jean-René Trochet met en évidence, pour le
Centre-Ouest de la France et sur la très longue durée, les variations des
confins entre la langue d’oc et la langue d’oïl).
Enfin, certains auteurs préfèrent retrouver des traces «
objectives » et analyser la diffusion de faits culturels (comme Marie-Noëlle
Denis pour les techniques de construction dans les Vosges) ; alors que d’autres
sont sensibles au point de vue des autochtones et aux « frontières subjectives
». Comme le montre José Dos Santos pour les Cévennes, les « cartes mentales »
des autochtones sont souvent élastiques. En effet, les identifications
spatiales des acteurs varient sensiblement selon le statut des individus : les
érudits, les idéologues ont souvent des cartes toutes faites dans la tête
correspondant à des projets volontaristes de découpage du territoire. Les gens
du lieu (sauf dans des contextes de vive opposition) ne se préoccupent pas de
ce genre de questions, comme le souligne Colette Méchin pour la frontière entre
parlers romains et germaniques qui n’est pas vue par les habitants de la
Moselle. Les cartes mentales varient également en fonction de l’ancienneté de
l’implantation, de l’espace vécu et de la nature de l’interlocuteur. C’est
ainsi que les « cités », dans le discours des Marseillais, font parfois partie
du « quartier » et parfois en sont exclues (Abdelmajid Arrif et Alain
Hayot).
Au-delà de l’hétérogénéité des phénomènes décrits et de la
diversité dans les approches, certains traits méthodologiques, soulignés dans
l’introduction et dans la contribution de Thomas Schippers, caractérisent
l’ensemble des contributions.
D’abord l’analyse est diachronique (la frontière culturelle
est ainsi traitée comme un phénomène mouvant et non statique) et multiplie les
échelles d’observation (« vue de près » ou « vue de loin » la frontière n’a pas
la même consistance, ni la même signification).
Ensuite sont soulignés les processus volontaristes : les
frontières sont traitées comme un enjeu de classification et non comme la
représentation d’une identité donnée et figée (voire notamment le texte de
Danièle Dossetto qui analyse le rôle du volontarisme félibrige dans la
diffusion du vêtement arlésien dans l’ensemble de la Provence).
Enfin, la stratification sociale qui pèse sur le rythme
d’adoption et de la diffusion de tel ou tel modèle culturel est prise en
considération pour dépasser l’aplatissement inhérent à l’ordre géographique de
la stratification des pratiques. Sergio Dalla Bernardina insiste
particulièrement sur cet aspect, en montrant que les similitudes entre les
pratiques et les représentations de la nature sauvage des paysans « alpins » et
celles des paysans « méditerranéens » sont plus fortes que les différences. La
frontière pertinente ici n’est pas géo-culturelle mais sociale.
De cette manière, les auteurs rejettent l’essentialisme et
l’unilatéralisme explicatif qui ont longtemps caractérisé l’étude
ethnographique et cartographique des frontières culturelles. En se refusant de
tracer des « frontières nettes délimitant des entités ethnoculturelles », ils
évitent à l’ethnologie de prêter le flanc à des « interprétations identitaires
hâtives, voire à des utilisations idéologiques douteuses ».
Martina
Avanza
â– Anne-Marie Arborio, Un personnel
invisible. Les aides-soignantes à l’hôpital, Paris,
Anthropos, 2001, 334 p.
Comment aborder l’analyse d’un groupe professionnel, dans le
cas présent celui des aides-soignantes à l’hôpital ? Anne-Marie Arborio, maître
de conférences en sociologie à l’Université de Provence, apporte avec cet
ouvrage, tiré de sa thèse, une contribution précieuse à la sociologie des
professions et à la connaissance du monde médical. L’auteur pose comme point de
départ de l’analyse la même question que Luc Boltanski à propos des cadres : «
alors que l’appartenance à la catégorie est décrétée par l’administration,
l’ensemble des personnes identiquement dénommées peut-il former un groupe
unitaire ? Ou bien cette catégorie n’est-elle qu’un artefact administratif ? »
(p. 5).
La monographie professionnelle d’un métier situé au plus bas
de l’échelle hiérarchique et sociale du monde médical et dont l’effectif à
l’hôpital est comparable en importance à celui des infirmières, emprunte
beaucoup à la sociologie compréhensive d’Everett C. Hughes et de Howard S.
Becker. L’analyse, qui brille par la clarté de l’exposé, aborde en effet le
métier d’aide-soignante à la fois à travers l’étude de l’institution
hospitalière, objet de la première partie du livre, et celle des trajectoires
sociales et professionnelles, objet de la seconde.
Les trois premiers chapitres portent sur l’histoire du
métier, sur le statut des aides-soignantes, sur les pratiques de travail.
L’auteur nous fait ainsi connaître, successivement, les différentes catégories
sous lesquelles ce type de tâches est accompli de la fin du
xixe siècle à l’apparition du grade d’«
aide-soignante » dans les années 1950, puis les conditions formelles d’exercice
du métier et les données relatives à l’emploi de la catégorie, enfin les tâches
elles-mêmes, analysées à travers la division du travail et l’interaction avec
les autres catégories de personnel présentes à l’hôpital.
Les trois chapitres suivants, consacrés aux trajectoires des
personnes, analysent les modes d’accès à l’emploi en hôpital, les carrières
ascendantes d’agent des services hospitaliers à aide-soignante puis infirmière,
les carrières horizontales qui se déroulent sur le même niveau hiérarchique, et
des pratiques de différenciation informelles entre les différents
postes.
L’auteur insiste sur l’enjeu des compétences sociales
exercées auprès des malades, les aides-soignantes revendiquant le monopole sur
la relation affective avec ces derniers. C’est par cet aspect de leur travail,
qui comprend un ensemble de tâches disparates sans autre trait commun que le
fait d’être tenues pour déqualifiées, que ces personnels définissent leur
métier, y trouvant une source de valorisation de soi. La connaissance de la
situation des malades, leur permet ainsi de relever les « erreurs » des
médecins, qu’elles peuvent parfois « rattraper » au travers de leur travail
relationnel avec les malades. Mais ces revendications valorisantes par rapport
aux médecins, caractéristiques de rapports hiérarchiques antagonistes, restent
généralement confinées aux échanges entre collègues de même niveau.
L’analyse de la division de travail entre les différentes
catégories de personnel hospitalier apporte un autre éclairage sur le contenu
de travail des aides- soignantes. Ainsi, l’auteur relève que les tâches de
l’aide-soignante étaient autrefois remplies par les infirmières : celles-ci ont
délégué à une catégorie située plus bas dans l’échelle hiérarchique un ensemble
de travaux considérés comme peu gratifiants (ce que E. C. Hughes appelle le
dirty work). Les aides-soignantes ne
les regardent pas pour autant comme ingrats : ce n’est pas la nature du travail
qui est en jeu, mais son prestige relatif, rehaussé ici par le fait que
l’ensemble des tâches des aides-soignantes (le bundle of tasks d’E. C. Hughes) est moins
valorisé que celui des infirmières.
En s’attachant à l’étude de l’un des métiers féminins de plus
faible prestige, peu visible et de ce fait peu connu, A.-M. Arborio comble une
lacune et convainc par sa méthode. Par l’analyse de la genèse d’une catégorie
professionnelle, aussi bien que des pratiques de travail et des carrières au
sein de leur contexte institutionnel, elle apporte une contribution importante
à une sociologie des professions articulée à une sociologie du genre.
Isabel
Georges
â– Carlo
Ginzburg, À distance ; neuf essais sur le point
de vue en histoire, Paris, Gallimard, « Bibliothèque des
histoires », 2001, 256 p.
Historien entre autres des cultures populaires et de la
sorcellerie, Carlo Ginzburg, personnage clé de la micro-histoire, est engagé
depuis plusieurs années dans le débat sur le statut de l’histoire entre «
science » et « fiction ». Opposés au relativisme radical que l’on reproche
souvent au post-modernisme, sa position de défense d’une connaissance objective
possible court tout au long des neuf textes (écrits entre 1994 et 1997, inédits
ou publiés) rassemblés dans À
distance, paru en 1998 en Italie et qui vient d’être traduit en
français.
Ce thème est d’ailleurs longuement repris dans
Distance et perspective, interrogation
sur l’articulation de la vérité et de la perspective à travers deux réflexions
: celle de la relation entre histoire et mémoire et celle de la connaissance du
passé. Selon C. Ginzburg, c’est à partir des écrits d’Augustin que l’on peut
raisonner en termes de perspective historique, lorsque l’évêque montre comment
le passé – juif en l’occurrence – doit être saisi selon ses catégories propres
et appelle à une lecture tantôt figurée tantôt littérale de la Bible.
L’invention de la perspective linéaire est une autre étape dans l’évolution de
l’attitude critique vis-à-vis du passé. Assimilée par C. Ginzburg à une
métaphore autorisant la construction d’un modèle cognitif basé sur une
pluralité de points de vue, l’historien souligne comment au premier modèle
augustinien d’adaptation divine, l’époque moderne invente le modèle
machiavélien dont le conflit est l’origine tandis que celui de Wihelm Leibniz
est fondé sur la multiplicité. La remise en cause des deux premiers modèles
donne actuellement à la multiplicité, dont l’aspect subjectif est
particulièrement apprécié par les défenseurs d’un relativisme post-moderne, une
visibilité jamais atteinte. Insistant donc sur les origines historiques de la
perspective… historique, C. Ginzburg plaide pour que la mémoire ne se substitue
pas au travail historique au nom de la subjectivité et que la tension persiste
entre « le point de vue subjectif et la vérité objective et vérifiable
».
Tous les travaux rassemblés dans cet ouvrage sont en fait la
démonstration que la mise à distance est essentielle au travail de l’historien
sans que cela entraîne un délitement de l’histoire dans la fiction. Cet
estrangement destiné à « dépouiller
les choses de la fiction » permet de porter des points de vue décalés sur le
réel, propices à la réflexion historienne. Le deuxième élément qui sous-tend
ces textes et dont le mécanisme est plus particulièrement démontré dans
L’estrangement est la circulation
sociale, géographique et temporelle de bribes plus ou moins importantes
d’éléments culturels, qui permet ainsi à la pensée de Marc Aurèle d’être en
partie connue jusque chez les serviteurs de Léon Tolstoï.
C’est aussi l’intérêt pour la continuité et la transformation
d’un mot et d’une idée qui fournit l’objet de plusieurs textes. Dans
Mythe C. Ginzburg montre comment le
mythe, catégorie de discours est d’abord un « opérateur logique », permettant
la manipulation et la maîtrise du réel et comment cette faculté mobilisatrice
autorise depuis Platon un usage politique du mythe. Mensonges nécessaires pour
le bien commun chez les Grecs, les mythes servent également au contrôle de
l’ordre social des sociétés chrétiennes, ordre que la Réforme protestante remet
en cause. Montrant comment l’affaiblissement des mythes « classiques »
contribue à la mise en place de certains éléments de la modernité (construction
de l’État absolu, distance critique face à la religion…), C. Ginzburg souligne
l’importance du mythe pour la compréhension de l’histoire politique récente,
même si le patriotisme plus que la religion sert désormais de ciment aux
sociétés occidentales.
Le statut de la représentation est un autre thème récurrent
de ce recueil d’articles qui mettent en évidence l’importance de la rupture du
christianisme dans ce domaine. L’interdit des juifs touchant les images se
perpétue dans les premiers temps du christianisme. Idoles et figures continuent
d’être condamnables chez Origène car assimilable à l’idolâtrie mais, dès les
premiers siècles du Moyen Âge, on assiste à la légitimation progressive des
images (Idoles et images). L’ambiguïté
de l’image et de la représentation dans les sociétés chrétiennes traverse
également la réflexion touchant au dispositif que constitue le mannequin du
catafalque royal des funérailles des rois de France et de Grande-Bretagne
(Représentation).
Outre le statut de l’image, c’est aussi la forme qui
intéresse l’historien lorsqu’il se penche sur la question du style et la
culture visuelle (Style). Quant au
contenu de l’iconographie chrétienne, les évolutions sémantiques à l’œuvre
entre les versions araméennes et grecques des Évangiles mises en lumière par C.
Ginzburg lui permettent d’esquisser l’origine de quelques-unes des images
cultuelles les plus employées par le christianisme (Ecce).
Les deux dernières études placent davantage l’historien en
observateur de son temps. En suivant une même histoire, peu à peu transformée,
C. Ginzburg fait le constat que la morale est affaire de circonstance et que «
notre pauvre imagination morale » rend « rhétorique » notre compassion envers
les autres pour peu qu’ils soient éloignés dans le temps et dans l’espace
(Tuer un mandarin chinois). Enfin,
lorsqu’au cours de sa visite historique à la synagogue de Rome en 1986, le pape
emploie le terme de « frères aînés » des chrétiens pour parler des juifs, cela
fut compris comme l’expression du rapprochement judéo-chrétien. Or, provenant
de l’Épître aux Romains, cette
expression fait partie de la rhétorique fondatrice de l’antijudaïsme chrétien.
C. Ginzburg n’accuse pas Jean-Paul II d’avoir voulu rappeler la subordination
des juifs aux chrétiens. Le fait qu’il n’ait pu trouver d’autres mots que
ceux-ci pour définir les rapports entre juifs et chrétiens apparaît cependant
significatif de la relation de distance qu’a pu paradoxalement créer la
proximité entre les deux communautés (Un lapsus
du pape Wojtyla).
En plaçant ce dernier texte – que d’aucuns contesteront – en
conclusion de son livre, C. Ginzburg a peut-être voulu souligner que la
circulation des savoirs était partout à l’œuvre. À moins qu’il ne se soit agi
pour l’historien de montrer que la mise à distance constituait un travail
permanent de décryptage du réel. En ce qui concerne
à distance, celui-ci s’effectue au
moyen d’une érudition qui permet les plus audacieux et les plus convaincants
rapprochements et qui fait d’un détail la pierre angulaire d’un raisonnement de
très vaste portée. Il a peut-être aussi souhaité montrer que pour lui, « juif
né et élevé en pays catholique », dont « l’identité juive est largement le
fruit de la persécution », proximité et distance étaient des expériences de
chaque instant dont la distanciation permet la mise en perspective.
Claire
Fredj
â– Florent
Champy, Sociologie de
l’architecture, Paris, La Découverte, coll. « Repères »,
2001, 121 p.
Comment est née la profession d’architecte ? Comment
s’est-elle autonomisée à travers les siècles ? L’auteur retrace le processus
historique par lequel l’architecte s’est progressivement distingué de
professions annexes, comme les maçons et les charpentiers, puis les ingénieurs.
L’image de l’architecte-artiste, porteur d’un projet, s’impose. La création
d’institutions et d’enseignements spécifiques renforce cette identité, tandis
que la création d’un statut spécifique et d’associations professionnelles
réglemente l’accès à la profession.
Ce mouvement historique est cependant contrebalancé par la
concurrence récente venue d’autres acteurs intervenant dans la construction
immobilière. Pour les petits projets, l’architecte reste généralement le
concepteur et le coordinateur des interventions, mais ce n’est plus le cas pour
les grands projets, notamment pour les commandes publiques. Dans le secteur de
plus en plus concentré du Bâtiment et des Travaux publics, les quelques grandes
entreprises qui se partagent le marché refusent d’être cantonnées au simple
rôle d’exécutants. En définissant plus strictement les contraintes de
l’ouvrage, les programmistes engagés par les pouvoirs publics empiètent
également sur le travail architectural. La complexification des techniques rend
plus difficile la coordination par un simple généraliste, et fait ainsi revenir
les techniciens, et notamment les ingénieurs, sur le devant de la scène. Par
ailleurs, si l’architecture est souvent utilisée, tant par les acteurs publics
que privés, comme moyen de communication, cela oblige dans le même temps les
architectes à se soumettre au jeu de la valorisation, notamment auprès des
médias. Dans cette situation, l’architecte est obligé de se familiariser avec
de multiples savoirs et savoir-faire. Pour Florent Champy, cette situation
explique la difficulté qu’a cette profession à affirmer une identité forte. Il
aurait été intéressant de se pencher davantage sur la formation de cette
identité, en retraçant la genèse des référents professionnels, et en
s’attardant sur les conflits qui ont pu surgir au sein même du groupe des
architectes. Le détour par les représentations des acteurs pourrait également
orienter l’étude de la profession vers une approche plus interne : le contenu
des œuvres ou des idées architecturales mériterait en effet d’être abordé en
même temps que la réalité sociologique de la profession.
L’auteur consacre un chapitre au rôle de l’État dans
l’évolution de la profession, notamment à travers la réglementation de la
commande publique, la politique de construction ou l’encadrement de
l’enseignement. Après les années de construction intensive de logement, les
années 1970 marquent le retour à une conception plus qualitative, censée
laisser toute sa place au travail des architectes. Néanmoins, cette
préoccupation nouvelle ne se traduit pas par une politique autonome de
l’architecture. L’auteur avance quelques explications : absence d’un corps de
fonctionnaires influent malgré la création du corps des architectes et
urbanistes de l’État ; faible représentation des architectes au sein de la
classe politique contrairement à d’autres professions libérales…
L’approche privilégiée permet ainsi de replacer la sociologie
de l’architecture dans l’histoire d’une concurrence entre professions, mais
avec comme effet pervers de surestimer l’homogénéité du groupe. Les données
démographiques ainsi que le tour de vue européen proposés dans le livre offrent
des éléments d’information précieux. La diversité reste cependant un élément
marquant de l’évolution de la profession depuis 1968, date à laquelle le
numerus clausus est supprimé : les
formations se multiplient, les statuts évoluent (émergence du salariat en
agence ou au sein du service public, mais aussi montée de la précarité), de
même que les caractéristiques sociales des architectes (féminisation et
recrutement moins élitiste).
Sylvie
Tissot
â– Michel
Pinçon, Monique Pinçon-Charlot, Paris
mosaïque, Paris, Calmann-Lévy, 2001, 345 p.
Ce guide sociologique de Paris représente une approche
originale. Dans la tradition des déambulations savantes de Sébastien Mercier,
Maurice Halbwachs ou Louis Chevalier, et des descriptions littéraires d’Honoré
de Balzac, Victor Hugo ou Émile Zola, les deux auteurs nous proposent de
découvrir la capitale à travers des parcours sociologiques. « Décrire, c’est
essayer de comprendre » indiquent-ils en introduction en citant Jean Malaurie.
L’ouvrage offre ainsi au lecteur une initiation à la sociologie urbaine à
partir de son expérience propre de promeneur guidée par deux sociologues. Cette
démarche généreuse vise à permettre à chacun de se construire un regard sur la
ville qui dépasse les idées reçues et les représentations médiatiques.
Après un cadrage général, utile pour la compréhension des
processus de transformation de l’espace et de la population parisiens, les
auteurs nous invitent à marcher sur les traces du sociologue en suivant
plusieurs itinéraires, qui, de la Goutte d’or, au faubourg Saint-Antoine, au
Sentier ou aux villas secrètes des 16e et 19e arrondissements nous entraînent dans
un Paris connu ou caché, mais d’une étonnante diversité. Les parcours sont
documentés par des descriptions, des statistiques, des rappels historiques.
Cette pluralité de matériaux permet d’appréhender le rapport entre le bâti, la
morphologie urbaine, et le social dans la ville, car « la vie urbaine est le
produit de l’interaction permanente entre ces deux formes de la société, le
social objectivé dans les choses, et le social intériorisé par les personnes ».
Les itinéraires sont structurés autour d’un thème combinant ainsi la démarche
empirique de terrain et la conceptualisation d’une question. Sont ainsi posés
des enjeux aussi importants que l’accueil et l’insertion des immigrés dans la
ville, les structurations communautaires, l’embourgeoisement de certains
quartiers, la spécialisation ou la fermeture des quartiers bourgeois, la
mobilité. Le lecteur apprend à lire la ville dans sa globalité, à repérer des
usages, des comportements, des décalages entre la transformation des modes de
vie et de peuplement et l’inertie des formes urbaines. Cet effort
d’explicitation de la méthode sociologique et de la posture scientifique n’est
pas la moindre des qualités de l’ouvrage. Celui-ci se veut plus pédagogique
qu’exhaustif et le lecteur est d’ailleurs invité à poursuivre son enquête et à
compléter les parcours proposés. Chaque chapitre se termine par une
bibliographie sociologique, littéraire, photographique et une
filmographie.
Au-delà des parcours thématiques, on retient, comme l’indique
le titre, que Paris est une ville mosaïque, mais que cette mosaïque n’est ni
figée, ni synonyme de ghettos. Des identités de quartier coexistent, nourries
par la dimension communautaire de l’activité économique et la réalité
quotidienne de la diversité culturelle. Cependant, elles ne fonctionnent pas en
autarcie mais sur la base d’échanges et de mouvements à l’échelle de Paris
voire de son agglomération. En rupture avec les représentations communes, la «
petite Asie de Paris » du 13e
arrondissement est par exemple décrite comme un quartier autonome mais
largement ouvert sur l’extérieur, qui accueille des visiteurs journaliers ou
occasionnels de toutes nationalités et de toutes origines. Le quartier
représente un pôle d’attraction commercial et religieux plus qu’un lieu de
concentration des populations asiatiques qui ont investi bien d’autres
quartiers de l’espace parisien.
La diversité constitue la richesse d’une ville en mouvement,
que pourrait bien mettre à mal les processus de gentrification qui affectent
l’espace parisien. Peu de capitales ont su maintenir ce brassage social et
ethnique qui représente aujourd’hui un patrimoine et un enjeu.
Cet ouvrage constitue ainsi un guide, une initiation à la
démarche sociologique, et au-delà, une contribution à des débats très actuels
tels que celui de la mixité sociale dans la ville.
Marie-Hélène
Bacqué