2002
Genèses
In memoriam
Jean Bazin in memoriam
A soixante ans, Jean
Bazin nous a brutalement quittés le 12 décembre 2001. Avec lui disparaît un
chercheur et un enseignant exceptionnel et généreux ainsi qu’une force et une
originalité de pensée qui n’ont pas fini d’irriguer et d’interpeller nos
disciplines.
D’un bout à l’autre de l’œuvre ramassée et dense de J. Bazin,
un même fil rouge : l’énergique volonté de ne pas s’en laisser conter par les
appareils conceptuels qui, en sciences sociales et plus particulièrement en
anthropologie, encombrent et obscurcissent méthodes et théories tout en
prétendant les servir.
La visée critique de J. Bazin est toujours des plus radicales.
Quand il s’en prend, par exemple, à la notion d’ethnie, il ne contribue pas
seulement au rapprochement des sciences politiques et de l’ethnologie mais
porte le fer au cœur de cette discipline. Au-delà des douteux usages du terme,
l’ethnie, argumentera-t-il inlassablement, n’est que la fiction où s’enracinent
bien des raisonnements ethnologiques erronés sur les mentalités ou les
typologies de toute espèce. Assimiler l’ethnie à un « substrat passif du
discours ethnographique [qui] se substitue aux acteurs effectifs »
[1], c’est en faire une substance
au risque de transformer une simple étiquette, très variable historiquement, en
un sujet collectif à qui seront imputées des représentations stables ou, pire
encore, des croyances.
Pour l’ethnologue « toute coutume est la mise en œuvre d’une
croyance : il suffit de trouver laquelle »
[2]. Rien n’est plus incertain pourtant que cette
reconstruction d’un arrière-plan « religieux », voire d’une cosmologie, pour
rendre compte d’une façon d’agir qu’on ignore. « Plus qu’on ne le suppose, le
rite, en effet, crée la croyance »
[3]. À quoi bon dès lors se bercer d’illusions, en
prêtant aux autres, individus ou collectivités, des représentations
systématisées alors qu’ils ne nous donnent effectivement à voir que des
pratiques et à entendre, quand on les interroge, que des commentaires ? Pour J.
Bazin, c’est clair, puisqu’« il n’y a pas
derrière les événements une “structure” dont
j’aurais à établir la permanence sous-jacente, ni un sens caché que j’aurais à
déchiffrer »
[4], rien
n’est jamais plus urgent que de s’en tenir aux pratiques, aux choses et aux
situations et à elles seules.
Son anthropologie historique du royaume de Ségu au Mali, fondée
sur la confrontation de la mémoire orale aux archives, est ainsi marquée par le
souci de ne pas céder aux sirènes des conceptualisations globalisantes qui sous
les « modes de production » ou les théories de l’État et du contrat enterrent
la complexité et la relativité des rapports sociaux. La flexibilité des
conditions de domination, implique de remettre en situation les attitudes
politiques et de renoncer aux modèles. L’étroite connexion entre violence
légitime et
fictio juris au sein de
l’État prouve qu’il n’est pas crédible d’isoler une « fonction institutionnelle
de ses conditions effectives d’exercice
[5] ». Quant au mythe d’origine d’un accord conclu pour
fonder la cité, « encore faut-il que l’assemblée des contractants (la
constituante) se réunisse quelque part, en un lieu dont elle n’a pu débattre
puisqu’il est préalable à son existence ».
[6]
Les textes africanistes de J. Bazin sont toujours porteurs d’un
questionnement majeur. Qu’il s’agisse de la théorie du récit, du rite ou du
pouvoir, ils renvoient tous à la concrétude de situations particulières, à leur
matérialité. Vient ainsi se loger au centre des « logiques du politique » la
force des objets exhibés et manipulés. Celle-ci ne tient pas à leur «
symbolique », qu’on ne dégage qu’après-coup par l’artifice des gloses
ethnologiques ou théologiques, mais à leur « choséité ». Comme nous
l’expliquions dans
Genèses
[7], « c’est quand l’objet
devient “chose”, c’est-à-dire absolument unique, qu’il prend le plus de valeur.
Mais sa fonction est alors moins d’être utilisable ou de représenter que de
rassembler des événements et des
personnes ».
Dans le droit fil de cette méditation sur la capacité des
objets à signifier par-delà tout contexte narratif ou herméneutique, J. Bazin a
entamé un travail de fond sur l’œuvre d’art et son destin dans les musées ou
les collections. C’est la singularité même du tableau, de la sculpture ou du
ready-made qui en fait, comme des objets-fétiches africains, « un individu
matériel », une « chose-personne »
[8] susceptible d’avoir une
action sur autrui.
Pour J. Bazin ce ne sont jamais les représentations qui peuvent
expliquer l’effet des objets, des actes, ou des gestes mais la logique des
situations où ils interviennent. Ainsi sa réflexion sur la description et
l’interprétation des faits sociaux, librement inspirée de Ludwig Wittgenstein,
vise-t-elle à abolir la distinction entre règles et pratiques : « si certains
coups deviennent des règles ; […] la logique des acteurs n’est cependant pas
une loi car les acteurs peuvent en changer ». En « traitant les contingences,
ce qui s’est vraiment passé, comme des variantes réalisées d’un même univers de
possibles
[9] » et en
posant les conditions d’une véritable
anthropologie de l’action, il est clair que J.
Bazin a engagé les sciences sociales sur la voie d’une révolution complète par
laquelle la situation, l’acte de langage et le point de vue des acteurs
prennent le pas sur les structures inconscientes et sur les notions
totalisantes de culture ou d’époque. Sa disparition nous invite à tenter de
suivre, mais désormais hélas sans lui, les pistes lumineuses et escarpées qu’il
a su tracer.
Alban Bensa
23 janvier
2002
[1]
Jean Bazin, « À chacun son Bambara »,
in Jean-Loup Amselle et Elikia
M’Bokolo (éd.),
Au cœur de l’ethnie. Ethnies,
tribalisme et État en Afrique, Paris, La Découverte, 1985, p.
92.
[2]
J. Bazin, « Le roi sans visage »,
in À visage découvert, Paris, Flammarion,
Fondation Cartier, 1992, p. 104.
[3]
J. Bazin, « Les fantômes de M
me du Deffand : exercices sur la
croyance »,
Critique, n° 529-530
(
Sciences humaines : sens social),
1991, p. 500.
[4]
J. Bazin, « Science des mœurs et description de l’action »,
Le genre humain, n° 35 (
Actualités du contemporain), 2000, p.
43.
[5]
J. Bazin, « État guerrier et guerres d’État »,
in J. Bazin et Emmanuel Terray (éd.),
Guerres de lignages et guerres d’État en
Afrique, Paris, Éditions des Archives contemporaines, 1982, p.
324.
[6]
J. Bazin, « Retour aux choses-dieux »,
Le temps de la réflexion (
Corps des dieux), Paris, Gallimard, 1986, p.
268.
[7]
J. Bazin, Alban Bensa, « De l’objet à la chose »,
Genèses, n° 17 (
Les objets et les choses), 1994, p. 7.
[8]
J. Bazin, « Retour aux choses-dieux »,
op. cit., p. 266.
[9]
J. Bazin, « Interpréter ou décrire. Notes critiques sur la
connaissance anthropologique »,
in
Jacques Revel et Nathan Wachtel (éd.),
Une école
pour les sciences sociales. De la VIe section à l’École des hautes études en
sciences sociales, Paris, Éditions du Cerf-EHESS, 1996, p.
420.