Genèses
Belin

I.S.B.N.270113112X
176 pages

p. 4 à 5
doi: en cours

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Introduction

no46 2002/1

2002 Genèses Introduction

Débats et controverses

Voici un dossier particulier. Il ne traite pas en effet, comme à notre habitude, d’un thème à travers l’angle que nous souhaitons promouvoir : faire de l’histoire avec les outils des sciences sociales, faire une science sociale du passé-présent. Il ne s’agira pas ici d’articles revendiquant cette démarche et prenant appui sur des travaux de terrain. Ce dossier regroupe en effet des textes qui, se référant aux recherches antérieures de leurs auteurs, se veulent synthétiques, polémiques et programmatiques.
Ils peuvent être lus pour eux-mêmes comme autant de contributions séparées sur des objets très différents : la guerre de 14-18, la construction et la déconstruction de la catégorie du chômage, l’Orient ancien, l’histoire coloniale. Ils doivent être lus non dans leur unité préétablie, mais pour la posture qu’ils prennent à l’égard de leur objet, pour la façon dont ils s’en prennent à lui, pour démontrer et démonter la nécessité des inter-lectures. Que lisons-nous au juste des autres, de ceux qui partagent un même objet avec nous, qui travaillent sur une autre période voire dans une tout autre discipline ? Peut-être avons-nous trop pris l’habitude double de délaisser en privé les travaux de ceux qui écrivent à partir d’un autre point de vue et de reconnaître de façon protocolaire, en public, le droit inaliénable à la différence des paradigmes en sciences sociales. Le débat, la controverse, la polémique réintroduisent ici la dispute scientifique sur les objets et leur construction, sur leurs méthodes et leurs résultats. Ce numéro est une invitation à faire le point et à renouveler, dans le respect des travaux des autres, l’art de débattre dans la communauté scientifique.
Il s’agit aussi d’une incitation à la controverse, car nous espérons qu’il amènera plus de chercheurs à sortir de leurs lotissements paradigmatiques et historiographiques. S’interroger sur le statut des sources, du témoignage et de l’entretien pour les historiens, sur la rareté de la source pour l’Orient ancien, sur la transformation même des « données » lorsque la mesure du chômage bascule. S’interroger sur le droit d’entrée sur un terrain : qui peut parler de la guerre d’Algérie et travailler sur une histoire en friche, l’histoire coloniale ? Des historiens, des orientalistes, des anthropologues, des politistes ? Du « Nord » ou du « Sud » ? Quel droit d’entrée peut-on exiger pour traiter de problèmes aussi spécialisés que l’assyriologie ? Où s’arrête le territoire du sociologue dans le passé et au nom de quoi ? Jusqu’à quel point une erreur de fait, chronologique par exemple, invalide-t-elle une construction théorique ? Comment et jusqu’à quel point jouer de l’anachronisme ? Que faire de « l’histoire d’en bas », des témoignages et correspondances de ces gens ordinaires sur qui l’histoire est passée ? Comment pratiquer le comparatisme dans le temps et dans l’espace et comment lier comparatisme et interdisciplinarité ?
Lier ces textes, c’est aussi réfléchir à ce que nous faisons quand nous prétendons faire l’état d’une question, quand nous construisons une bibliographie, quand nous estimons une historiographie insuffisante, parce que l’objet est trop faiblement investi, parce qu’il risque de disparaître, parce qu’il peut être traité différemment ou parce qu’il est maltraité et nécessite un retournement historiographique. Lire ces textes ensemble, c’est aussi suivre un fil rouge par-delà les terrains, objets, interrogations et controverses si différents des auteurs. Dans tous ces textes, il est bien question du politique, non sous sa forme restrictive de la politique ou du « qu’aurions-nous fait à leur place ? », mais sous celle de problèmes massifs et transversaux de sociologie, d’histoire ou socio-histoire du politique. Ici s’interroger sur le consentement à l’autorité et revisiter la trilogie hirschmanienne. Là, mettre en valeur les formes de la catégorisation statistique et mettre en perspective les enjeux de la mesure d’État. Là-bas, se demander si la question du lieu de la naissance de la « démocratie » a un sens et s’il faut délaisser l’Attique pour appareiller vers la Mésopotamie. Là encore se demander comment l’étude de notre passé colonial agit sur notre pratique de recherche et sur les catégories universalistes qui cadrent notre anthropologie spontanée.
Le comité de rédaction de Genèses.
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