2002
Genèses
Introduction
Débats et controverses
Voici un dossier
particulier. Il ne traite pas en effet, comme à notre habitude, d’un thème à
travers l’angle que nous souhaitons promouvoir : faire de l’histoire avec les
outils des sciences sociales, faire une science sociale du passé-présent. Il ne
s’agira pas ici d’articles revendiquant cette démarche et prenant appui sur des
travaux de terrain. Ce dossier regroupe en effet des textes qui, se référant
aux recherches antérieures de leurs auteurs, se veulent synthétiques,
polémiques et programmatiques.
Ils peuvent être lus pour eux-mêmes comme autant de
contributions séparées sur des objets très différents : la guerre de 14-18, la
construction et la déconstruction de la catégorie du chômage, l’Orient ancien,
l’histoire coloniale. Ils doivent être lus non dans leur unité préétablie, mais
pour la posture qu’ils prennent à l’égard de leur objet, pour la façon dont ils
s’en prennent à lui, pour démontrer et démonter la nécessité des
inter-lectures. Que lisons-nous au juste des autres, de ceux qui partagent un
même objet avec nous, qui travaillent sur une autre période voire dans une tout
autre discipline ? Peut-être avons-nous trop pris l’habitude double de
délaisser en privé les travaux de ceux qui écrivent à partir d’un autre point
de vue et de reconnaître de façon protocolaire, en public, le droit inaliénable
à la différence des paradigmes en sciences sociales. Le débat, la controverse,
la polémique réintroduisent ici la dispute scientifique sur les objets et leur
construction, sur leurs méthodes et leurs résultats. Ce numéro est une
invitation à faire le point et à renouveler, dans le respect des travaux des
autres, l’art de débattre dans la communauté scientifique.
Il s’agit aussi d’une incitation à la controverse, car nous
espérons qu’il amènera plus de chercheurs à sortir de leurs lotissements
paradigmatiques et historiographiques. S’interroger sur le statut des sources,
du témoignage et de l’entretien pour les historiens, sur la rareté de la source
pour l’Orient ancien, sur la transformation même des « données » lorsque la
mesure du chômage bascule. S’interroger sur le droit d’entrée sur un terrain :
qui peut parler de la guerre d’Algérie et travailler sur une histoire en
friche, l’histoire coloniale ? Des historiens, des orientalistes, des
anthropologues, des politistes ? Du « Nord » ou du « Sud » ? Quel droit
d’entrée peut-on exiger pour traiter de problèmes aussi spécialisés que
l’assyriologie ? Où s’arrête le territoire du sociologue dans le passé et au
nom de quoi ? Jusqu’à quel point une erreur de fait, chronologique par exemple,
invalide-t-elle une construction théorique ? Comment et jusqu’à quel point
jouer de l’anachronisme ? Que faire de « l’histoire d’en bas », des témoignages
et correspondances de ces gens ordinaires sur qui l’histoire est passée ?
Comment pratiquer le comparatisme dans le temps et dans l’espace et comment
lier comparatisme et interdisciplinarité ?
Lier ces textes, c’est aussi réfléchir à ce que nous faisons
quand nous prétendons faire l’état d’une question, quand nous construisons une
bibliographie, quand nous estimons une historiographie insuffisante, parce que
l’objet est trop faiblement investi, parce qu’il risque de disparaître, parce
qu’il peut être traité différemment ou parce qu’il est maltraité et nécessite
un retournement historiographique. Lire ces textes ensemble, c’est aussi suivre
un fil rouge par-delà les terrains, objets, interrogations et controverses si
différents des auteurs. Dans tous ces textes, il est bien question du
politique, non sous sa forme restrictive de la politique ou du «
qu’aurions-nous fait à leur place ? », mais sous celle de problèmes massifs et
transversaux de sociologie, d’histoire ou socio-histoire du politique. Ici
s’interroger sur le consentement à l’autorité et revisiter la trilogie
hirschmanienne. Là, mettre en valeur les formes de la catégorisation
statistique et mettre en perspective les enjeux de la mesure d’État. Là-bas, se
demander si la question du lieu de la naissance de la « démocratie » a un sens
et s’il faut délaisser l’Attique pour appareiller vers la Mésopotamie. Là
encore se demander comment l’étude de notre passé colonial agit sur notre
pratique de recherche et sur les catégories universalistes qui cadrent notre
anthropologie spontanée.
Le comité de rédaction de
Genèses.