2002
Genèses
Dossier
Un rituel d’opposition sous la Restauration :
les funérailles libérales à Paris (1820-1830)
Emmanuel Fureix
Dans le Paris des années 1820 se multiplient les enterrements-prétextes, hommages à des morts libéraux devenus cortèges d’opposition. C’est la fabrication d’un rituel politique, faite d’inventions, de réappropriations et de dénis que l’article vise à décrire, à travers un dispositif symbolique, des gestes et des cris. Les funérailles libérales reposaient sur une parole détournée de la contestation, explicitée et amplifiée une fois le rite de passage accompli, notamment par des souscriptions publiques et des « funérailles de papier ». Elles ont aussi posé les jalons d’une pratique manifestante en gestation.
The Paris of the 1820s saw a significant increase in the number of burials used as pretexts paying homage to dead liberals and turned into processions of the opposition. A political ritual was built up through inventiveness, re-appropriation and denial through a symbolic system of gestures and cries that the article seeks to describe. Liberal funerals involved rerouting public protest, which was made explicit and magnified once the rite of passage was completed, particularly through public subscriptions and « paper funerals ». They also paved the way to the practice of demonstration then coming into being.
Aux confins du cortège honorifique et de la manifestation contemporaine, s’est inventée dans le Paris des années 1820 une nouvelle geste politique, intégrée au répertoire moderne d’action collective, l’enterrement d’opposition
[1]. Des funérailles d’opposants et de victimes du régime, de l’étudiant Nicolas Lallemand (juin 1820) au député Jacques-Antoine Manuel (août 1827), coalisèrent des foules importantes, diffusèrent des émotions dans la ville, catalysèrent une « prise de parole »
[2], suscitant en réplique la peur des autorités dès que la mort venait frapper aux portes du « parti libéral ». Le respect dû aux morts, clé de cette parole politique détournée, autorisait le déploiement d’un imposant cortège, que la législation sur les attroupements interdisait en d’autres circonstances
[3], sans exclure l’expression discrète, dans les interstices d’un rite funèbre par ailleurs très codifié depuis l’Empire, d’une opposition au pouvoir.
À travers cet enchaînement de funérailles libérales à Paris, nous tenterons de comprendre la construction tâtonnante d’un rituel politique, l’invention paradoxale d’une tradition
[4] ni tout à fait révolutionnaire, ni tout à fait conforme aux canons de la culture libérale
[5]. Le terme de rituel, d’un emploi foisonnant, mérite explicitation. Le rituel politique ne saurait se réduire à quelques gestes routinisés, à caractère codifié et cérémoniel. La récurrence d’un rituel, en des « circonstances appelant la répétition de son effectuation »
[6], peut s’accompagner d’une métamorphose de ses formes à travers le temps. Par ailleurs, le rituel s’écarte de l’ordre quotidien, par la mobilisation d’émotions obligatoires, mais aussi par la configuration relationnelle très spécifique qu’il fait naître, proche ou non de la
communitas évoquée par Victor Turner
[7]. De fait, les funérailles libérales ne se limitèrent pas à la répétition en chaîne, à la faveur du calendrier des morts, d’un rite funèbre ordinaire, simplement amplifié par des effets de foule. Un modeste appareil symbolique, des gestes iconoclastes, un paysage sonore particulier distinguent ces funérailles libérales des enterrements traditionnels. Nous montrerons les mécanismes de cette fabrication d’un rituel, dont les acteurs ne furent pas toujours les ordonnateurs officiels, et ses imbrications, faites d’emprunts, dénis ou rejets, avec une culture politique de la mort déjà constituée, de la dramaturgie terroriste de l’effroi aux séductions nécrophiles de la Restauration
[8]. Nous tenterons de caractériser ce langage détourné de la contestation, non séditieux le plus souvent, et dégagerons ses scansions et amplifications, au sein du rituel et une fois le rituel accompli.
À la pompe ostentatoire des funérailles monarchiques, les enterrements libéraux opposèrent une sobriété affichée, signe supposé d’une appropriation populaire. Il est vrai que la réglementation impériale de la mort, en particulier autour des dispositions de l’an XII sur les funérailles, les cimetières, et le protocole honorifique
[9], laissait peu de souplesse aux ordonnateurs de funérailles. Mais il faut aussi voir dans ce rejet de toute surcharge symbolique un abandon plus ou moins explicite du modèle des funérailles de la Révolution.
Faire nombre, faire corps
Cent mille personnes lors des funérailles du général Sébastien-Maximilien Foy et du député J.-A. Manuel
[10], plusieurs dizaines de milliers pour l’enterrement de François-Joseph Talma ou du duc de La Rochefoucauld-Liancourt : les enterrements libéraux mettent en scène une foule sans commune mesure avec les funérailles ordinaires des élites parisiennes. La norme était encore, à l’exception des funérailles royales ou princières, au cercle de famille élargi
[11]. À titre d’exemple, les funérailles du duc de Richelieu, ancien président du Conseil, en mai 1822, rassemblèrent quelques centaines de personnes et furent perçues comme un vaste rassemblement. Dès lors, l’inscription résolue de la cérémonie dans l’espace public, monopole des fêtes officielles et des processions religieuses, était d’emblée chargée d’un sens politique : le parti libéral aurait inventé ses « obsèques populacières
[12] », prétexte à l’occupation désordonnée de la rue, moyen de se compter, prémices d’une émeute toujours possible.
La configuration du cortège pouvait, il est vrai, renforcer une telle lecture. Le cortège ne donnait pas à voir un ordre caché, mais une cohésion dans le deuil devenu public : point de délégations de sociétés secrètes, de ventes de charbonnerie ou de loges maçonniques, mais quelques signes marqueurs d’identité. Quelques indices de deuil – immortelles, crêpes noirs au bras, tenues de grand deuil – donnent une cohésion à la foule. Les corps se mêlent, à l’opposé de la distinction et de l’étanchéité du cortège processionnaire
[13] : on se donne la main ou le bras sans se connaître ; on protège le cercueil par des chaînes humaines ; des rangs de trois, six ou dix personnes se constituent sur les boulevards. Le deuil pouvait aussi susciter la contagion, excéder les limites du cortège, imiter les formes d’un enterrement de souveraineté, et rendre visibles des solidarités de quartier : lors des funérailles de J.-A. Manuel et du général S.-M. Foy, les boutiques et ateliers du faubourg Saint-Antoine, sont fermés et voilés de noir ; des gens se pressent aux fenêtres pour acclamer le cortège en montrant leurs vêtements recouverts d’un châle noir. Spectateurs et acteurs tendent à se confondre dans ces cortèges ouverts et fluides, où les chapeaux bas de la foule des boulevards illustrent la connivence dans le deuil, où des rencontres de hasard se confondent avec des mobilisations préparées. C’est ainsi qu’une noce, après avoir aperçu le convoi du général S.-M. Foy, détourne son chemin et s’immisce dans le cortège
[14].
De la visibilité à la circulation des signes
Ces marques du deuil ne créaient pas pour autant un langage politique. Les funérailles de la Révolution, on le sait, s’étaient dotées d’insignes complexes, de bustes, d’effigies, de décors éphémères. Elles avaient tenté, avec plus ou moins de succès, le passage du cortège au corps politique symbolique. Les funérailles libérales opposent à cette profusion des signes une sobriété revendiquée, symétrique des pompes de la monarchie restaurée, des fastes des funérailles royales et princières
[15]. Il fallait, il est vrai, s’adapter aux contraintes d’un rituel funèbre très codifié et à l’uniformité d’un décor structuré en six classes
[16]. L’architecture éphémère n’est jamais présente dans les cortèges libéraux, les bannières ne réapparaissent que sous la monarchie de Juillet, lors des funérailles de Benjamin Constant, du général Maximilien Lamarque et de La Fayette. En revanche, le « couronnement civique », mélange hybride de réminiscence révolutionnaire et de référence antique, fut largement pratiqué lors des enterrements libéraux. La foule déposait des couronnes de chêne, de laurier ou d’immortelles, sur le cercueil du défunt ou les accrochait au corbillard en signe de triomphe posthume. La mode de ces couronnes civiques doit sans doute beaucoup à leur usage antique, attesté notamment par Plutarque dans sa
Vie de Démosthène
[17]. La comparaison entre Démosthène et le général S.-M. Foy, communément répandue et reprise par Abel-François Villemain dans ses
Souvenirs
[18], pouvait donner sens à une telle référence. Mais elles reproduisent aussi implicitement un motif de l
ȁ;;;9;imagerie politique de la Révolution, illustrée en particulier par le fronton du Panthéon de Jean-Guillaume Moitte
[19]. Ces couronnes civiques rappelaient un ensemble de vertus, dignes d’être honorées par la cité, dans la tradition antique, ou se référaient, dans une logique commémorative, à un événement politique. Lors des obsèques de J.-A. Manuel, un citoyen dépose au-dessus du cercueil une couronne honorifique, ornée de bandelettes de laine rouge, et s’écrie : « Immortelle reconnaissance du peuple ! ». D’autres participants sont invités à acheter et à jeter des couronnes au passage du corbillard, tandis que plusieurs couronnes « patriotiques », envoyées par plusieurs villes de province – Grenoble, Tours, Lyon – célèbrent l’expulsion « héroïque » de J.-A. Manuel hors de la Chambre des députés en mars 1823
[20].
Les défunts célébrés
Le « parti libéral » désigne dans les années 1820 une nébuleuse mal circonscrite d’opposants au durcissement ultra, observé après l’assassinat du duc de Berry le 13 février 1820 : des doctrinaires aux théoriciens du libéralisme politique, il inclut même à l’occasion certains bonapartistes et républicains après la mort de Napoléon en 1821. Une dizaine de funérailles « libérales » scandent ces années 1820. Nous en étudions ici principalement cinq, les plus massives, et qui illustrent un Panthéon libéral autant qu’une gamme de pratiques « manifestantes » : celles de Nicolas Lallemand (6 juin 1820), Sébastien-Maximilien Foy (30 novembre 1825), François-Joseph Talma (20 octobre 1826), La Rochefoucauld-Liancourt (30 mars 1827), et Jacques-Antoine Manuel (24 août 1827).
Nicolas Lallemand (1797-1820) : martyr du débat sur la loi électorale, jeune étudiant en droit tué par un garde royal, de dos, lors des émeutes de juin 1820, près de la place du Carrousel.
Sébastien-Maximilien Foy (1775-1825) : ténor du « parti libéral », le général Foy peut s’enorgueillir d’un itinéraire exemplaire : favorable à la Révolution mais proche des Girondins, il rejoint l’armée d’Italie mais s’oppose au consulat à vie, gagne ses galons de général durant la campagne d’Espagne et du Portugal, se met aux côtés de Napoléon pendant les Cent-Jours et combat à Waterloo. Réintégré tardivement dans l’armée, élu député en 1819, il devient le plus grand tribun de l’opposition libérale.
François-Joseph Talma (1763-1826) : sa renommée de tragédien se fait dès 1789 autour de son interprétation de Charles IX de Marie-Joseph de Chénier. Il semble un moment proche des Girondins, fréquenta Bonaparte, dont il bénéficie des libéralités sous l’Empire. Célébré par Germaine de Staël, proche des élites libérales de la Restauration, il refuse jusqu’à la mort les derniers sacrements implicitement proposés par l’archevêque de Paris.
Duc de La Rochefoucauld-Liancourt (1747-1827) : d’un royalisme tiède lors des premiers années de la Révolution, il émigre après le 10 août 1792 en Angleterre et aux États-Unis. Opposant puis rallié à l’Empire, pair de France sous la Restauration, il incarne le parfait philanthrope libéral, administrateur de nombreuses institutions de bienfaisance, dont la Société de la Morale chrétienne.
Jacques-Antoine Manuel (1775-1827) : passé des armes (campagne d’Italie) au barreau et du barreau à la tribune de la Chambre, il intervient avec force dans les grands débats parlementaires de la Restauration. Il se fait expulser de la Chambre manu militari au moment de la guerre d’Espagne, en mars 1823, pour une simple phrase interprétée par les ultras comme une justification du régicide.
Les funérailles libérales privilégient la circulation des signes sur leur visibilité. À l’éclat et à la surabondance des symboles, elles opposent la diffusion des images et des textes clandestins. Le cortège funèbre devient alors lieu d’acculturation politique, sur un mode plus discret que sous la Révolution. Des portraits lithographiés du défunt – au moins dans le cas du général S.-M. Foy – parfois des médailles à son effigie, frappées à la hâte, sont distribués au sein du cortège ou aux abords du cimetière. Des feuilles volantes circulent également le long des cortèges, forme méconnue de réplique au travail de la censure, profitant de la tolérance politique due au deuil. Lors des funérailles de J.-A. Manuel, c’est un article refusé par les censeurs à la publication dans le
Courrier français que l’on répand sous forme de brochure, célébrant le temps héroïque des conquêtes impériales
[21]. Lors des obsèques de N. Lallemand, un discours de La Fayette hostile à la loi électorale aurait été distribué à la sortie du cimetière
[22]. Avant même les funérailles, des invitations publiées – huit mille lors des obsèques de J.-A. Manuel – ou diffusées de manière clandestine, sous la forme de placards manuscrits, préparent évidemment la mobilisation funèbre, mais édictent surtout le sens de l’hommage. Lors des funérailles du général S.-M. Foy, les étudiants sont ainsi appelés à célébrer la mort du « plus ardent défenseur des libertés publiques
[23] ». Les Écoles de droit et de médecine sont des lieux privilégiés d’affichage, avant que des agents de police zélés n’arrachent ces placards menaçants, notamment lors de l’anniversaire de la mort de N. Lallemand.
Espaces traversés, espaces ignorés
La Révolution avait joué des correspondances de la fête et des espaces traversés, institué une symbolique des parcours cérémoniels finement étudiée par Mona Ozouf
[24]. Les cortèges, influencés par l’imaginaire des fêtes utopiennes, s’appropriaient un espace ouvert, entre les deux pôles de la Bastille et du Champ-de-Mars, et privilégiaient plutôt une ville sans passé à la ville historique. Ils firent émerger deux parcours possibles : le plus classique partait de la Bastille, contournait la ville par le nord le long des boulevards, traversait la place Louis XV et gagnait le Champ-de-Mars, tandis que les panthéonisations exigeaient la traversée du Paris historique et le parcours d’un axe nord-sud. Ces modèles, de toute évidence, sont encore présents dans la mémoire des opposants à la Restauration, mais le plus souvent refoulés, bien qu’aient pu émerger ici et là des velléités mimétiques. Lors des funérailles de J.-A. Manuel, déployées le long des boulevards extérieurs, des billets écrits au crayon circulent dans la foule et l’invitent à dévier le cortège, à pénétrer par la rue du faubourg Saint-Antoine vers la Bastille, et à poursuivre la marche jusqu’à la place de la Concorde, alors place Louis XVI. C’était là mimer l’itinéraire le plus classique des fêtes révolutionnaires, réactiver des lieux de mémoire encore brûlants, en particulier le théâtre du régicide, « champ du sang » décrit par François-René de Chateaubriand, et subvertir les usages expiatoires du lieu
[25].
En dehors de cette initiative, d’ailleurs avortée après intervention de la force armée, les parcours n’obéissent pas à la « mise en espace d’un récit », étudiée par Louis Marin
[26]. D’évidentes contraintes pesaient, il est vrai, sur le choix des itinéraires. L’accord entre la famille du défunt et la préfecture de Police était nécessaire. Or, les sources nous montrent combien la traversée du « Paris populeux » catalysait l’anxiété des édiles parisiens. Il faut comprendre ainsi l’interdiction absolue, imposée par le préfet de police au convoi de J.-A. Manuel, de pénétrer dans Paris intra-muros. En conséquence, la plupart des itinéraires des cortèges funèbres libéraux suivent la voie la plus rapide du domicile mortuaire à l’église, et de l’église au cimetière – généralement le Père-Lachaise. Les déviations spontanées ou préparées du cortège vers des lieux symboliques et affectifs ne semblent guère recherchées. Aucun cortège n’est détourné vers la colonne Vendôme, dont on connaît pourtant la faveur auprès des demi-soldes et plus généralement du petit peuple parisien. De même, la première tentative de détournement symbolique d’un cortège funèbre vers le Panthéon intervint plus tardivement, en décembre 1830 lors des funérailles de B. Constant. L’espace parisien de la Restauration, s’il demeure traversé d’une mémoire clandestine de la Révolution, n’a pas encore vu cette mémoire cristallisée par l’histoire présente. À moins que cette mémoire ne fît l’objet, de la part des élites libérales, ordonnatrices des cortèges, d’un profond refoulement.
Déni de Révolution ?
L’indigence des usages symboliques de l’espace, l’absence de décors funèbres allégoriques et d’architectures éphémères, le refus de recourir à un expressionnisme macabre, rompent de toute évidence avec les pratiques funèbres de la Révolution, référent implicite de ces enterrements de contestation. L’exhibition des cadavres et des blessures, propre aux funérailles terroristes décrites par Antoine de Baecque
[27], ne se reproduit pas dans les rituels libéraux des années 1820. La mort de N. Lallemand, tué par un garde royal le 3 juin 1820, aurait pourtant pu, dans un contexte émeutier, se prêter à une telle mise en scène, de même d’ailleurs que les morts des barricades de la rue Saint-Denis les 19 et 20 novembre 1827. Or il faut attendre l’instant disruptif de la révolution, les promenades de cadavres des Trois Glorieuses
[28], plus encore de février 1848, pour que ressurgisse la pratique de l’exhibition du corps meurtri. À cette disparition, il faut sans aucun doute associer les mutations de sensibilités à l’égard du cadavre, de plus en plus dissimulé à la vue du public. La Restauration correspond ainsi, en particulier dans les villes, au moment où s’efface l’usage ancien du port du cercueil à visage découvert.
Mais il semble aussi que les libéraux se soient efforcés de gommer la filiation avec les funérailles de la Révolution, héritage encombrant et largement associé à la mémoire de la Terreur. Certes, le Panthéon demeure l’horizon d’attente des cultes libéraux. Un Panthéon de substitution s’est constitué, à la faveur d’une contiguïté recherchée, autour des 35
e et 36
e divisions du cimetière du Père-Lachaise. Les tombes des députés libéraux Camille Jordan, S.-M. Foy, Jacques-Fortunat Savoye- Rollin, J.-A. Manuel, Stanislas de Girardin, font l’objet de pèlerinages divers, et de croisements de mémoires
[29]. L’enterrement du général S.-M. Foy ranime aussi, explicitement, le souvenir des funérailles de Mirabeau.
Pourtant, le mot même de Panthéon figure peu dans le discours funèbre libéral, et l’on ne peut y voir un simple effet de la censure. Les funérailles libérales se revendiquent, dans la presse et les brochures, comme « nationales » ou « patriotiques », parfois « populaires », jamais comme révolutionnaires. L’essai d’Armand Marrast –
Les funérailles révolutionnaires – postérieur aux événements de juin 1832, est à cet égard une reconstruction manifeste. Pour l’heure, la comparaison explicite avec les funérailles de la Révolution est plutôt le fait des ultras, pour qui « le génie des révolutions veille à côté du sépulcre
[30] ». L’adoption des orphelins du général S.-M. Foy, lors de ses funérailles, illustre ce déni de Révolution. En écho au discours de Casimir-Perier, prononcé sur la tombe du général, la foule décrète par un cri unanime l’adoption de ses fils par la nation, dont elle se fait par là même le représentant. Le parallélisme avec les funérailles de Louis-Michel Le Peletier de Saint-Fargeau, en janvier 1793, ponctuées par l’adoption de sa fille de huit ans par la Convention nationale, était évident, et d’ailleurs parfaitement identifié par les ultras
[31]. Mais les libéraux occultent ce précédent révolutionnaire, invoquent Thucydide
[32] et rattachent l’adoption patriotique à un usage de la Grèce classique.
L’usage de l’euphémisme historique, le détournement des références, les imitations inavouées, indiquent assez les tâtonnements, la timidité voire les incohérences de la culture libérale sous la Restauration. La sobriété du langage politique, dans ces enterrements de contestation, s’opposait à la surcharge symbolique et sensualiste des funérailles de la Révolution. Un système ouvert de signes n’empêchait pas, pour autant, toute expression d’opposition, et le cortège put ainsi anticiper, dans les interstices du rite funèbre, nombre de pratiques manifestantes.
Les masques de la contestation
Il faut alors adopter au plus près les catégories de perception des contemporains pour saisir sans anachronisme où surgit le politique, où se dit la contestation dans des cortèges à la sobriété affirmée. Dans des gestes où l’hommage aux vivants le disputait à la célébration des morts, s’est inventé une parole politique détournée, largement spontanée, parfois contradictoire avec les désirs d’apaisement des ordonnateurs des funérailles, proches, amis et familles des défunts
[33].
Rituel de mort, rituel de vie : de l’enterrement à l’ovation
Les signes traditionnels du deuil, le silence, la tristesse et la résignation, n’étaient respectés que par intermittence. La célébration du défunt passait par des cris, des acclamations, et se détournait parfois vers les vivants, héritiers des valeurs du mort. De quoi créer une « contre-culture » de la mort en politique, élaborer d’autres codes du deuil, qui, sans pratiquer l’inversion, bouleversent l’étiquette des funérailles officielles. A. Marrast, au début de la monarchie de Juillet, décrit ainsi cette transgression volontaire :
« Aujourd’hui donc, écrit-il en 1834, au lieu de ces fêtes funèbres que les anciens célébraient près des mausolées, au lieu de ces cérémonies graves et tristes, et de ces prières mêlées d’espérance et de crainte, dont le christianisme accompagnait le dernier voyage, nous avons des obsèques bruyantes, agitées ; où les souvenirs ont plus de part que la douleur, où l’on menace le présent en enterrant le passé [34]. »
De fait, le paysage sonore de ces funérailles de protestation, tel que nous le restituent très partiellement les rapports de police et les brochures, était soumis à de brusques oscillations. En quelques moments solennels, régnait le silence, troué par des exclamations puissantes. Silence tragique le long du cortège de N. Lallemand, respecté par des étudiants frondeurs, avant que les discours sur la tombe ne suscitent en réponse les cris déterminés de « Vive la Charte ! ». Silence ponctuel lors des funérailles de J.-A. Manuel et de S.-M. Foy, où fusent les ovations le long du cortège et au cimetière pour J.-A. Manuel, à l’église dans le cas du général S.-M. Foy
[35].
Les cris prononcés, répétés significativement avec quelques variantes d’un cortège à l’autre, constituent des séquences d’un rituel en construction, et fabriquent une parole politique. Parole rendue scandaleuse autant par la situation dans laquelle elle se déploie que par les mots dont elle use. Le seuil du cri séditieux, soumis à des relectures successives par la législation de la Restauration par les lois de novembre 1815, mai 1819 et mars 1822, n’est que très rarement franchi. Mais les ovations, pour autant, disent sur le registre de l’implicite des valeurs politiques contestataires. Ces cris de foule, dont les auteurs demeurent insaisissables, puisqu’ils n’ont laissé aucune trace judiciaire, mais dont la spontanéité est assez vraisemblable
[36], permettent de saisir au plus près le marquage politique de ces funérailles, et leur adaptation aux contraintes du droit.
Les hommages érigent toujours l’opposant en grand homme. « Adieu et gloire au général Foy », peut-on entendre dans la foule lors de la cérémonie religieuse à l’église Notre-Dame-de-Bonne-Nouvelle. « Adieu, grand homme », « Adieu, gloire immortelle de la France », crie-t-on le long du cortège. Parfois, les mots de « patrie », « nation », « peuple », viennent préciser le destinateur de l’hommage funèbre, et lui donner par là même un sens ouvertement libéral. « Immortelle reconnaissance du peuple » s’écrie-t-on sur les boulevards extérieurs, lors du passage du cercueil de J.-A. Manuel
[37]. Dans un contexte sémantique où ces mots étaient proscrits du vocabulaire royaliste, ou recomposés en un sens légitime – la patrie s’identifiant exclusivement avec les royalistes – l’ovation devenait sacrilège. D’autres cris déchirent le voile de la monarchie représentative. En proclamant « Vive la Charte, vive la Charte ! » sur la tombe de N. Lallemand le 6 juin 1820
[38], les étudiants s’engouffrent dans la crise de représentation discursive de la Restauration. Ils poursuivent implicitement, dans l’enceinte du cimetière, le combat mené ailleurs contre la loi électorale, incompatible selon les libéraux avec l’esprit de la Charte. Dans ce contexte de passions politiques, l’apologie du cadre légal de la monarchie devenait paradoxalement subversive, séditieuse selon certains
[39]. Lors des funérailles des députés J.-A. Manuel et S.-M. Foy, les cris de la foule sonnent même comme une prise de parole des « sans-voix ». Le cortège salue les restes de J.-A. Manuel par « Honneur au défenseur de nos droits ! ». Lors des obsèques de S.-M. Foy, des femmes du peuple, en larmes, expriment ainsi leur douleur : « Nous pleurons le défenseur du peuple et de l’humanité
[40]. » Ces mots définissaient confusément une conception de la représentation politique qui excédait la délégation de souveraineté par le seul corps des électeurs.
C’est aussi la situation de communication qui donne une charge politique à ces slogans arrachés au silence. Les cris funèbres sont des cris de vie. Une comparaison attentive avec les rituels d’acclamation des députés en déplacement, sérénades, banquets, ovations publiques – dont témoignent abondamment les archives de police
[41] – nous montre que les mêmes mots sont proférés. Lors de son voyage en Alsace en 1821, le général S.-M. Foy avait été accueilli presque systématiquement aux cris de « Vive le défenseur de nos libertés ! ». L’identité des cris entre un rituel funèbre et un rituel d’acclamation était le vrai scandale. Les normes du deuil privé et silencieux étaient transgressées. L’idée d’une continuité par-delà la mort reproduisait en outre, sur un mode vraisemblablement inconscient, le modèle de la mort royale. Les sources montrent que l’hommage au héros décédé se prolongeait très souvent par une célébration des vivants, héritiers du défunt par un long compagnonnage politique. Le long du cortège de J.-A. Manuel, on ovationne simultanément les vivants et le mort : « Honneur à Manuel ! Honneur à Laffitte ! Honneur à Béranger ! » ; Jacques Laffitte et La Fayette, à l’issue des funérailles, sont portés en triomphe. Lors d’un service funèbre anniversaire à la mémoire de N. Lallemand, les étudiants s’écrient « Vive la Charte ! Vive Benjamin Constant ! »
[42]. L’opposant ne meurt jamais, son héritage est incarné par d’autres grands hommes.
Le toucher de cercueil
La contestation s’exprime aussi dans des gestes iconoclastes, a priori dépourvus de sens politique, et qui pourtant engendrent discussions, tumultes, violences parfois : le port à bras du cercueil. Ces gestes d’abord isolés, nés de la volonté de quelques étudiants, finissent par se répéter, jusqu’à devenir l’une des séquences obligées du répertoire funèbre libéral. Le rituel politique se forge plutôt
en dépit de ses ordonnateurs, élites libérales et familles des défunts, qui semblent avoir été souvent hostiles à ces gestes spontanés
[43].
Depuis le décret du 23 prairial an XII (1804), redoublé par l’arrêté du préfet de la Seine de germinal an XI
[44], le transport des corps était étroitement codifié. Les textes imposaient la translation des cercueils sur des chars funèbres, attelés par des chevaux, le port à bras n’étant autorisé que dans l’enceinte du cimetière. Or, dans la plupart des enterrements libéraux répertoriés, les jeunes étudiants se relaient successivement, depuis la maison mortuaire jusqu’au cimetière, pour porter le cercueil directement à bras. Ces initiatives spontanées, qui naissent en 1824 lors du convoi anticlérical de l’acteur Philippe, suscitent des troubles et des échauffourées. À l’exception des funérailles du général S.-M. Foy, où l’autorité lâche prise, les commissaires de police interviennent, soutenus par des gendarmes et des gardes royaux, et contraignent à des reculades provisoires, suivies de nouveaux défis. Le cas le plus célèbre d’enterrement tumultueux est celui du duc de La Rochefoucauld-Liancourt, en mars 1827, au cours duquel le cercueil du défunt tombe à terre, rue Saint-Honoré, à demi brisé, suscitant un scandale politique de grande ampleur, et une enquête publique ordonnée par la Chambre des pairs. Les participants au cortège funèbre insultent les soldats et les gendarmes ; des coups de parapluie, de canne et de crosse de fusil sont échangés ; la foule jette de la terre, des tomates, des oranges, des pommes de terre, des œufs et des pierres
[45].
Fig. 1. Sortie du corps du domicile mortuaire, rue de la Chaussée d’Antin, acclamée par une foule composite. Des jeunes gens poussent le char funèbre vide, afin de permettre le port à bras du cercueil. « Vue de l’hôtel du général Foy ». Lithographie de Melle Formentin. © BNF, Cabinet des Estampes, collection Qb1, M 110206.
Fig. 2. Le cercueil, porté à bras et recouvert de l’épée du défunt, parvient à la lueur des torches à l’entrée du Père-Lachaise. Des « couronnes civiques » sont déposées, et la foule, chapeaux abaissés, salue le corps du « grand homme ». « Convoi du Général Foy ». Lithographie de Villain. © BNF, Cabinet des Estampes, collection Qb1, M110214.
Ces gestes illicites reprennent un vieil usage funéraire, antérieur à la Révolution, d’« habitudes patriarcales dans lesquelles des hommes seuls étaient employés à rendre aux hommes les derniers devoirs », nous dit le baron Étienne Pasquier lors de l’affaire La Rochefoucauld-Liancourt
[46]. Cette interprétation par la permanence d’une tradition ne convainc guère. Les jeunes gens à l’origine de ces gestes fabriquent du nouveau avec de l’ancien. C’est certes par « excès » d’amour ou de reconnaissance
[47] qu’ils tiennent, classiquement, à porter directement le cercueil à bras, renouant avec un usage encore ordinaire en province, et devenu très rare à Paris
[48]. Mais c’est aussi une forme de sacralité politique qu’ils visent à imprimer au cortège. Les personnalités qu’ils portent à bras sont des professeurs – Pierre-Augustin Béclard en mars 1825, François Chaussier en juin 1828, proches des libéraux – mais plus encore des représentants du peuple – S.-M. Foy, J.-A. Manuel, La Rochefoucauld-Liancourt, S. de Girardin, Alexandre Lameth – députés ou pairs. Porter directement le cercueil, c’est toucher une dernière fois le corps de son représentant, s’approprier son héritage, manifester par là même une communauté politique. Lors des funérailles de J.-A. Manuel, alors que les gendarmes interviennent pour atteler le char funèbre, la foule s’écrie « On veut nous enlever Manuel ! Défendons-le !
[49]. » Deux chaînes humaines de deux cents personnes se forment autour du cercueil pour, précisément, le protéger des interventions extérieures
[50]. Le port à bras, s’imposait aussi, probablement, comme une provocation politique, au sein d’une jeunesse étudiante turbulente
[51]. Les archives nous montrent en effet que les règlements de police de l’an XI étaient régulièrement affichés, les commissaires de police intervenant également auprès de la famille du défunt pour empêcher tout transport à bras.
Les scansions de l’hommage : discours sur la tombe
Le rituel des discours sur la tombe pouvait, aussi bien que le port à bras, par des moyens divers et souvent sous le masque de l’allusion, dire l’opposition aux Bourbons. La pratique du discours au cimetière, commune depuis le Directoire, s’était laïcisée, puisqu’elle s’effectuait le plus souvent en l’absence du clergé. Elle tendait aussi à se théâtraliser, au point de devenir objet de curiosité, objet de dérision aussi, caricaturée par Honoré Daumier, et dénoncée avant lui par les ultras comme un abandon de la religion catholique sur le cimetière. La foule viendrait, nous dit un rédacteur du
Conservateur, chercher au cimetière des émotions factices, comme « à la cour d’assises [ou] au boulevard », « la catastrophe véritable n’[ayant] rien qui [la] remue autant que la catastrophe représentée »
[52]. Ces discours pouvaient aussi, au moins partiellement et selon les aléas de la censure, être publiés ultérieurement dans la presse ou des brochures. En réplique, le danger qu’ils recelaient fut bien compris des autorités, qui saisirent et firent un procès à la
Relation historique des obsèques de Manuel, rédigée par l’historien Auguste Mignet, et qui reproduisait les trois discours prononcés sur sa tombe par La Fayette, J. Laffitte et le baron de Schonen. L’un des chefs d’inculpation portait directement sur un éloge funèbre, porteur de « provocation à la rébellion
[53] ».
Réservoirs de lieux communs et de maladresses, ces discours n’invitent guère à la révérence. Pourtant, leur diffusion, leur étroit contrôle par les forces de police, leur usage politique éveillent l’intérêt. Des mouchards rendaient scrupuleusement compte au préfet de police des bribes de discours qu’ils parvenaient à entendre, et des réactions du public qu’ils cherchaient à traquer. Les rapports dont nous disposons, fort rares il est vrai, forment une source intéressante pour saisir les frontières de la subversion politique, et, en retour, les pratiques de dissimulation des orateurs libéraux. Nous n’en rendrons compte ici que très brièvement.
La distribution de la parole autour de la tombe obéissait à une stratégie assez fine. Les éloges n’étaient pas prononcés par des membres de la famille du défunt, mais plutôt par des ténors du « parti libéral », auteurs de panégyriques empesés, empreints de l’éloquence de tribune. Seul l’usage de la référence historique faisait de ces éloges des discours politiques cachés. Lors des funérailles de F.-J. Talma, c’est le rappel de l’admiration de l’acteur pour Napoléon qui instille un éloge indirect de l’Empire. Sur la tombe du général S.-M. Foy, une allusion à l’héroïsme des combattants de Waterloo, déchaîne l’ire de la presse ultra. Mais à la suite de ces discours attendus, intervenait généralement, sous couvert d’anonymat, un orateur plus virulent, parfois délégué de société secrète
[54]. Le tempo politique du cimetière est celui d’une lente gradation, fermée par l’apothéose séditieuse. Seuls quelques fragments de ces derniers discours – les mots qui suscitent l’indignation des mouchards – nous sont parvenus. Lors des funérailles de N. Lallemand, le dernier orateur est si violent dans son éloquence révolutionnaire que son discours est interrompu par les sifflets du public. Pour l’enterrement de J.-A. Manuel, Guillaume-Xavier Labbey de Pompières, auteur vraisemblable du quatrième discours sur la tombe, prononce dans sa péroraison un éloge du peuple, jugé par le préfet de police digne du plus pur jacobinisme : « Le peuple, c’est la France, s’écrie-t-il, le peuple c’est la force, le peuple c’est l’égalité
[55]. » La foule, cette fois, ne fait pas taire l’orateur, et bien au contraire surenchérit en s’écriant « Vive l’indépendance ! ». Lors des funérailles d’A. Lameth, en janvier 1829, un discours anonyme confine à l’éloge de la République, et conspue la « royauté avilie
[56] ».
Une religion libérale ?
Les observateurs des enterrements libéraux convergent dans l’observation d’un estompage religieux, voire d’un déplacement du sacré, affirmation plus ou moins explicite d’une immortalité civique. Expression indirecte de la contestation politique, sous un régime fondé sur l’alliance du trône et de l’autel, simple sensibilité voltairienne des élites parisiennes, ou affirmation embryonnaire d’une religion civile ?
Il semble que la personnalité du défunt, la volonté des familles, et les réactions spontanées de la foule, empêchent toute lecture univoque. Les convenances religieuses sont parfois formellement respectées, notamment lors des convois de N. Lallemand, de S.-M. Foy, La Rochefoucauld-Liancourt. La pompe religieuse y est alors intégrée comme un honneur à rendre nécessairement au défunt, mais elle est redoublée d’un hommage spontané, pensé comme supplément ovatoire, qui ne respecte plus les codes de la religion officielle. Lors des funérailles du général S.-M. Foy, un service funèbre est ainsi célébré à Notre-Dame-de-Lorette, sans que le passage à l’église ait soulevé la moindre hostilité de la foule ; mais une fois sur place, la foule d’hommes se comprime autour de la dépouille mortelle, l’ovationne de manière tonitruante, s’immisce de force dans le cérémonial catholique, réfrénée en vain par les amis libéraux du défunt
[57].
Dans d’autres cas, la religion officielle est attaquée de front par le choix de l’enterrement civil. Jacqueline Lalouette a souligné les enjeux politiques d’une pratique devenue diffuse au début de la Troisième République
[58]. Sous la Restauration, quelques cas pourraient faire l’objet d’une lecture analogue. La pratique demeure il est vrai encore minoritaire au sein même des élites libérales, mais les funérailles de F.-J. Talma, en 1826, objet d’un débat passionné, devinrent un événement de référence, et participèrent à la construction d’un des possibles répertoires funèbres d’opposition
[59]. Avant 1826, quelques cas d’enterrements civils volontaires sont bien attestés, notamment à la mort de Saint-Simon. Mais les funérailles de F.-J. Talma sont l’occasion de redéfinir la liberté de conscience garantie par la Charte, et de penser ainsi en termes politiques le dernier rite de passage. La presse ultra avait, avant même les funérailles de l’acteur, transformé sa mort en scandale politique, dénoncé les manœuvres libérales autour du corps mourant, bloquant toute intervention de l’archevêque de Paris
[60]. La presse libérale, symétriquement, avait placé la défense des institutions au cœur du dispositif funèbre, et dénoncé l’incompatibilité de la Charte avec le vieux
compelle intrare. La foule massée le long du cortège vint en quelque sorte répondre à ces mobilisations préalables, et substituer à la pompe religieuse la gloire du nombre
[61]. C’était semble-t-il insuffisant pour pallier le vide de sacralité. Une femme du peuple, témoin des funérailles, n’en comprend pas le sens, et croit y déceler l’interdiction, par les autorités religieuses, d’un passage à l’église : « Ils ont tort, regrette-t-elle au passage du cortège, de ne pas le recevoir à l’église ; je ne dis que ça : ils ont tort
[62]. »
Affirmer que les funérailles libérales inventèrent ou restaurèrent une religion civile serait très excessif. Il faut cependant constater, hors du cadre de la religion officielle, le développement de cultes politiques populaires, souvent spontanés et confinant au fétichisme. Le cas du général S.-M. Foy est à cet égard le plus éloquent. À l’issue des obsèques, la foule se précipite sur le drap mortuaire, sur les couronnes de lauriers et de palmes, les rompt en une multitude de fragments qu’elle se partage en guise de reliques. Dans les semaines qui suivent, se multiplient de singuliers objets de mémoire. Sont mis en vente plus ou moins clandestinement des parapluies à l’effigie du général, des boutons de manchettes portant la légende « honneur aux mânes du général Foy », une liqueur nommée « esprit du général Foy », et des estampes du convoi funèbre. Cette industrie de la douleur ne nous paraît pas, pour autant, traduire l’émergence d’une religion de substitution. On peut y déceler une superposition d’emprunts au culte du grand homme, à la tradition chrétienne des reliques, aux objets-souvenirs contre-révolutionnaires, et surtout à la bimbeloterie bonapartiste. Supports d’une mémoire volatile, ces objets et ces gestes, pour autant, ne s’accompagnent ni d’une croyance, ni de pratiques repérables de dévotion, d’intercession ou de protection
[63]. Or, la cohérence foncière d’un rituel religieux, fût-il politique, repose à la fois sur un corps de croyances et sur une exégèse qui institue le rite dans la conscience de ses acteurs
[64].
L’affrontement ouvert : résonances, amplifications et relectures du rituel
Arnold Van Gennep, dans sa description minutieuse des funérailles traditionnelles, souligne l’universalité de la « trêve des morts », suspension éphémère des tensions, en particulier des passions villageoises et heurts de voisinage, susceptibles d’être très vite réactivés
[65]. Le temps de la pacification est un temps suspendu. De même, les funérailles libérales de la Restauration, dans le temps des cortèges, sans abolir les lignes de partage politique, euphémisent les tensions, confinent la parole de contestation au registre de l’implicite. Le respect dû au défunt explique sans doute partiellement cette stratégie d’opposition, ainsi que l’impossible réitération du rituel terroriste d’exclusion. Pourtant, une fois le rite d’agrégation aux morts accompli, la parole contestataire devient plus explicite, les gestes séditieux plus fréquents, l’hommage au défunt compatible avec l’opposition directe.
Sortie de rituel
L’après-enterrement, temps non codifié même si certaines de ses séquences se reproduisent d’un événement à l’autre, fait surgir des pratiques plus radicales, proches du passage à l’acte, et rompt avec l’apparente unanimité du cortège. À la sortie du cimetière, l’assemblée se désagrège, des groupes s’isolent, prolongent l’hommage au défunt, étirent les funérailles dans le temps et dans l’espace, peuplent la ville de nouveaux cris et de nouveaux gestes. Après les funérailles de N. Lallemand, une trentaine de jeunes gens décident ainsi de gagner les boulevards extérieurs, brandissent des cannes, simulent un maniement d’armes, et font redoubler le slogan du cimetière – Vive la Charte ! – de cris plus menaçants : « Vive le roi !
s’il est bon, [accompagné d’] expressions outrageantes,
s’il était mauvais
[66] ». Il était fréquent, également, que l’on se réunisse au café à la sortie du cimetière, pour célébrer et commenter l’enterrement, sans la retenue qu’imposait la proximité du corps défunt. À l’issue de l’enterrement de N. Lallemand, des ouvriers se mêlent aux étudiants dans les cafés du quartier Popincourt. La nouvelle configuration du groupe – les ouvriers étaient absents du cortège – s’accompagne d’un changement de ton politique, et à l’affliction succèdent l’indignation et le désir de vengeance :
« [Les cabarets] étaient tous remplis d’ouvriers de différentes classes qui disaient hautement et avec force et humeur : Ce jeune homme est victime de la liberté, mais sa mort sera vengée ; oui elle sera vengée, et ils frappaient sur les tables des cabarets où ils étaient [67]. »
Fig. 3. Visite sur la tombe de Manuel, sans monument, ornée de couronnes civiques et d’une feuille volante en hommage au défunt. Tombe provisoire de Manuel. Lithographie anonyme sans titre original. ©BNF, Cabinet des Estampes, collection Qb1, M110320.
Le motif de la vengeance, invariant anthropologique face à la mort violente plus qu’une résurgence du culte des martyrs de la liberté, s’exprima par d’autres gestes commémoratifs. Dans les mois qui suivent la mort de N. Lallemand, une loge maçonnique, recrutant essentiellement des étudiants en droit et en médecine, choisit pour titre
Les amis de la Vérité ou Vengeurs de Lallemand. Surtout, des inscriptions, en forme de graffiti, apparurent sur le tombeau du même N. Lallemand, haut lieu de pèlerinage politique sous la Restauration, et transfiguré en manifeste politique. L’inscription sur la tombe, à la craie, au crayon ou au charbon était alors compatible avec le respect dû aux morts
[68]. Ces mots, volés à la pierre, célébraient une solidarité de combat, plus que la douleur de la perte, confirmant le changement de registre affectif suscité par l’intégration du défunt au monde des morts. Ces inscriptions éphémères, vite effacées par les agents du cimetière, auraient porté : « Nous te vengerons. Mort au tyran. Tout Bourbon doit finir comme Capet
[69]. »
Souscription et amplification de l’émotion.
Autre dédoublement des funérailles, anticipation de la commémoration par la pierre, la souscription funèbre relève également d’une explicitation et d’une publicisation de la contestation du cortège. La pratique de la souscription politique, véritable industrie du
xixe siècle, connaît l’un de ses moments les plus intenses sous la Restauration. Si elle est à l’origine encouragée par les pouvoirs
[70], elle s’intègre au fil des années 1820 à une culture d’opposition, aux côtés de la pétition, davantage institutionnalisée par la Charte. En bénéficièrent les exilés du Champ d’Asile, les victimes des lois d’exception en 1820
[71], les Grecs, et même Pierre-Jean Béranger prisonnier politique. Dans le domaine funéraire, nombre de tombeaux libéraux furent financés par souscription
[72]. Derrière son apparente fonction matérielle – financer un tombeau digne du grand homme célébré – la souscription fonctionne comme un catalyseur d’émotions, et amplifie l’opposition manifestée dans le temps du cortège. En un temps où les seuls monuments consacrés aux grands hommes demeurent reclus, pour l’essentiel, dans l’enceinte des cimetières, le tombeau financé par souscription est l’hommage public suprême, qui contourne habilement la loi du 10 juillet 1816 sur le monopole royal en matière de reconnaissance publique
[73]. Cet hommage légitime rétrospectivement les biographies d’opposants célébrés
[74]. Par ailleurs, la publication régulière des listes de souscripteurs par les journaux libéraux
[75] visait à enregistrer ces oboles comme un état de l’opinion, créait la fiction d’une communauté politique née dans le deuil, et simultanément consacrait chaque souscripteur comme sujet politique et comme philanthrope. Nous n’évoquerons ici que la souscription Foy, destinée autant à « l’adoption » des enfants du général qu’à l’érection d’un monument funèbre, « souscription insolente, écrit un ultra, dont les initiés de la cause révolutionnaire ont entendu faire une sorte de conjuration générale
[76] ». Elle réunit, il est vrai, plus d’un million de francs en huit mois
[77]. Les souscriptions, de montants très variés, de cinquante centimes à cinquante mille francs, regroupaient dans une égalité apparente des individus de toutes appartenances sociales, de tous âges, et des deux sexes. Le monde de la banque, du commerce et de la manufacture, domine cependant, et, semble-t-il, organise souterrainement la souscription, drainant les adhésions, centralisant les flux d’argent
[78]. De fait, les ouvriers qui souscrivent pour le monument le font de manière collective, corporative, et généralement sous la tutelle de leurs chefs. La souscription politique épouse là les formes classiques de la philanthropie encadrée. Mais elle permet aussi une parole politique neuve. La présence d’enfants sur la liste montre la vocation pédagogique de l’acte de souscrire, identifié avec la reconnaissance du grand homme. Une communauté de sentiment est aussi mise en scène entre les enfants souscripteurs et les enfants du général : « Alfred Isambert, enfant de 4 ans, au plus jeune fils du général Foy, 4 fr. », peut-on lire dans une liste publiée par le
Courrier. Des souscriptions de femmes, non accolées à celles de leur mari, méritent aussi l’attention. La rupture avec les pratiques féminines de philanthropie, recluses dans le silence et l’anonymat, doit être soulignée, tant la norme restait à une charité féminine voilée
[79]. Ces gestes iconoclastes ne sont pas isolés, même s’ils demeurent très minoritaires – ils recoupent 9 % des premières souscriptions – et manifestent sans aucun doute la fonction de relais politiques assumée par les femmes, perceptible simultanément dans l’engagement en faveur des Grecs
[80]. Surtout, nombre de souscripteurs inscrivent leur geste dans une énonciation politique. Ils accompagnent alors leur nom d’une précision de statut, d’un commentaire ou d’une explication, qui les placent en position de sujets, émetteurs d’opinions, défenseurs de valeurs, parfois mandataires politiques
[81]. Ce ne sont là que des bribes, une nouvelle fois des balbutiements, mais qui témoignent de nouvelles modalités d’expression et de participation politiques. Quelques citoyens instituent leur don en geste patriotique : « offrande au zèle patriotique » ; « un patriote invariable dans ses sentiments », peut-on lire dans les listes parisiennes. D’autres encore, en écho aux cris prononcés pendant les funérailles, rendent hommage aux libertés civiques dont le général S.-M. Foy aurait été le brillant défenseur, et donc, indirectement, aux institutions représentatives : « trois admirateurs de la Conscience politique » mêlent leur nom à celui d’un « royaliste, fidèle aux libertés publiques et à ce principe que, dans une monarchie représentative, l’opposition n’est pas un parti, mais une conséquence et une nécessité politique ». L’identification aux valeurs du défunt peut même excéder le cadre national et la revendication de la liberté politique : plusieurs étrangers apposent leur nom à cet hommage universel, tandis qu’un artiste haïtien explique longuement son geste, « espérant que son exemple sera suivi par un grand nombre de ses compatriotes, qui comme lui, doivent se montrer admirateurs reconnaissants du grand citoyen qui défendit de sa mâle éloquence les droits de tous les opprimés ». Enfin, plusieurs souscripteurs énoncent explicitement leur opposition au régime, et relient leur don à une menace, menace qui, elle-même, transforme l’hommage funèbre en lutte de préservation des libertés, et le relie à d’autres combats contemporains ou futurs. « Trois opinions comprimées » souscrivent sous ce titre, pour quinze francs, en décembre 1825, aux côtés d’“amis de la liberté”, tandis qu’un ouvrier relie son geste à une autre souscription libérale, en s’affirmant « déjà souscripteur pour les Grecs. »
La fabrique du sens : des funérailles de papier
Tout rite sécrète du texte, un fonds de discours qui commente, légitime, ou élucide ce qu’il a donné à voir. Le langage détourné des cortèges, nous l’avons vu, demeurait particulièrement ambigu, excédait la simple polysémie propre à tout rituel, et se prêtait ainsi à de profondes relectures. Des funérailles de papier
[82], prolongement des cortèges dans le discours – presse et brochures – offrent donc ici un terreau particulièrement riche pour l’historien du politique. Nous n’y chercherons pas un sens « premier » de l’enterrement, la vérité cachée de gestes obscurs délivrée par cette sorte de « savants indigènes » que seraient les élites libérales. Nous ne croyons pas à l’autorité primordiale du texte, et refusons d’y voir, dans la « transparence d’une parole »
[83], la traduction autorisée de pratiques encore confuses. Cette glose protéiforme, plus simplement, actualise le rite dans le temps de la politique, à la croisée du champ d’expérience et de l’horizon d’attente évoqués par Reinhart Koselleck
[84] : elle lit l’enterrement comme une mise en ordre du passé récent, le transfigure en symptôme, tente d’y lire les transformations souterraines de l’opinion et de ses manières de dire, et simultanément autorise la prédiction politique. C’est donc dans cette perspective, à la charnière d’une histoire des représentations et des pratiques politiques, que nous nous proposons d’étudier ces funérailles de papier.
Les relectures de l’enterrement obéissaient à des scansions très rapides. Au soir des funérailles du général S.-M. Foy, prévalait l’idée d’un hommage national, spontané, politiquement insignifiant. Les organes du royalisme extrême, eux-mêmes, niaient toute fièvre politique. La relecture fut saisissante, quelques jours plus tard. La Quotidienne perçut alors dans les funérailles du général S.-M. Foy l’émergence d’un culte partisan, l’image d’une contre-société, l’indice d’une sédition toujours à l’œuvre :
« Ce parti [libéral] vit dans la société comme une société particulière qui a ses dogmes, sa religion, ou plutôt son fanatisme et son culte. […] Nous n’avons garde de faire de ce qui se passe au sujet du général Foy un texte d’accusation contre le parti libéral, mais nous constatons un fait important qui se passe sous nos yeux, et, simples historiens de ce que nous voyons, nous appelons les méditations des vrais politiques sur une position que les gouvernements ne semblent pas apercevoir, et dont nous ne pouvons nous empêcher de redouter les conséquences [85]. »
On est passé en quelques jours de l’empathie à l’histoire-tribunal, de la description respectueuse à l’incrimination. Quelques jours encore, et le passage s’opère de l’histoire à la prédiction. Les funérailles du général S.-M. Foy reproduisent les « obsèques triomphales de Mirabeau » et, comme telles, annoncent l’éclatement d’une catastrophe. Le rassemblement de foule, la souscription, les honneurs civiques, forment les signes avant-coureurs d’une révolution renouvelée, et nourrissent une inquiétude politique, lancinante chez les ultras tout au long de la Restauration. La presse libérale, en particulier le Courrier, esquisse un parcours exactement symétrique dans l’interprétation politique de l’événement, de la célébration unanimiste à la revendication partisane.
Ces funérailles de papier tentèrent aussi de définir et de classer, avec plus ou moins de pertinence, des formes souterraines de représentation politique, qu’auraient dévoilées ces enterrements libéraux. Les enterrements auraient, aux yeux de la presse libérale, cristallisé des oppositions larvées, et permis à une opinion « comprimée » de s’exprimer par le rassemblement des corps. Ils furent lus comme des événements-signes « qui révélaient la situation véritable de l’esprit public
[86] ». L’hommage au mort aurait d’abord renvoyé à l’exaltation cachée de la patrie, parent pauvre de la mise en scène du pouvoir des Bourbons. Les funérailles libérales auraient figuré la reconnaissance nationale « pour de grands services rendus au pays
[87] », panthéonisation non dite. Surtout, les enterrements de contestation auraient, aux yeux des libéraux, replacé le peuple « sur la scène des événements
[88] », consacré l’émergence d’un tribunal de la rue, sans pour autant faire éclater les fondements du gouvernement représentatif. Ce dernier, tel que le pensent les doctrinaires et libéraux de la Restauration, de Pierre-Paul Royer-Collard à B. Constant, exclut en effet la souveraineté populaire et le suffrage universel
[89]. Or, l’enterrement libéral ne contredirait pas le principe de l’éminence démocratique défini par Sismondi : « Le gouvernement représentatif est une heureuse invention pour mettre en évidence les hommes éminents qui se trouvent dans une nation
[90]. » La célébration posthume du député – que l’on songe à C. Jordan
[91], au général S.-M. Foy, à S. de Girardin
[92], à J.-A. Manuel ou à A. Lameth
[93] – ne serait qu’une légitimation rituelle de la Charte et de la procuration-délégation libérale. Des funérailles populaires à l’élection capacitaire, il n’y aurait pas contradiction, mais glissement naturel. L’historien libéral A. Mignet, dans sa brochure immédiatement postérieure aux funérailles de J.-A. Manuel, peut même, après avoir rendu hommage au peuple parisien présent sur les boulevards extérieurs, s’adresser, au nom de la société électorale « Aide-toi le Ciel t’aidera », directement au seul peuple censitaire, l’invitant à confirmer les funérailles par un vote libéral :
« Vous auriez sans doute appelé à vous représenter dans les élections qui vont s’ouvrir, le digne citoyen que l’on vient de perdre ; songez que la meilleure manière d’honorer sa mémoire et de venger l’outrage qu’on lui a fait, est de faire constater vos droits pour changer la majorité qui l’en exclut. Souvenez-vous de notre devise : Aide-toi, le ciel d’aidera [94]. »
L’autre versant de la représentation, le contrôle politique, aurait, à la faveur des ces « manifestations funèbres », subi de profondes métamorphoses. Simulacres d’élections, les funérailles libérales l’auraient été au sens où elles signifiaient aux yeux des libéraux la récusation des gouvernements Villèle, en place entre 1821 et 1827, au plus fort des enterrements de contestation. La foule présente, représentant implicite du peuple tout entier, aurait donné la mesure du rapport de forces entre l’opposition et le pouvoir. C’est ainsi qu’il faut comprendre la métaphore du vote, que l’on retrouve dans deux organes libéraux, le
Courrier et les
Débats
[95] : non comme l’anticipation du suffrage universel, mais comme la reconnaissance d’une opinion informelle face aux pouvoirs légitimes, préfiguration de la manifestation moderne.
[1]
Sur la genèse de la manifestation politique, voir Vincent Robert, « Aux origines de la manifestation en France (1789-1848) »,
in Pierre Favre (éd.),
La manifestation, Paris, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 1990, pp. 329-356 ; Charles Tilly, « Les origines du répertoire de l’action collective contemporaine en France et en Grande-Bretagne »,
Vingtième siècle, n° 4, 1984, pp. 89-108. Sur l’histoire des enterrements d’opposition aux
xixe-
xxe siècles, voir Danielle Tartakowsky,
Nous irons chanter sur vos tombes. Le Père-Lachaise. xixe-xxe siècles, Paris, Aubier, 1999.
[2]
La première formulation de cette expression, dès 1968, revient à Michel de Certeau,
La prise de parole et autres écrits politiques, Paris, Seuil, coll. « Points Essais », 1994 [1968]. Il faut aussi citer l’ouvrage désormais classique d’Albert O. Hirschman,
Exit, Voice and Loyalty : Responses to Decline in Firms, Organizations and States, Cambridge, Mass., Harvard University Press, 1970 (trad. fr.
Défection et prise de parole, Paris, Fayard, 1995).
[3]
Législation héritée de la Révolution, en particulier de la loi du 27 juillet 1791 sur la réquisition et l’action de la force publique.
[4]
Voir Eric Hobsbawm,
The Invention of Tradition, Cambridge, Cambridge University Press, 1993 [1983].
[5]
Voir Nicolas Roussellier, « La culture politique libérale »,
in Serge Berstein (éd.),
Les cultures politiques en France, Paris, Seuil, 1999, pp. 69-112.
[6]
Voir l’article « rite », rédigé par P. Smith, dans
Dictionnaire de l’ethnologie et de l’anthropologie, Paris, Puf, 1992.
[7]
Victor Turner,
The Ritual Process : Structure and Anti-structure, Londres, Routledge & Kegan, 1974 (trad. fr.
Le phénomène rituel : structure et contre-structure, Paris, Puf, 1990).
[8]
Nous songeons ici aux exhumations des corps de Louis XVI et Marie-Antoinette en janvier 1815, plus généralement à la mise en place d’une « politique de la mort » sous la Restauration, de la mort du prince de Condé, en 1818, à la mort de Louis XVIII, en septembre 1824, en passant par la mort du duc de Berry, le 13 février 1820.
[9]
Décrets du 23 prairial an XII sur les cimetières, et du 24 messidor an XII sur les honneurs et préséances lors des cérémonies publiques, notamment funèbres.
[10]
Ces chiffres correspondent aux évaluations dominantes au lendemain de ces enterrements, et sont à considérer avec d’autant plus de méfiance que l’attention au nombre dans des cérémonies publiques, a fortiori non officielles, était embryonnaire. L’historien ne peut que les mettre en perspective, et mesurer ainsi les « pulsations » des émotions funèbres d’un enterrement à l’autre, sauf à considérer – hypothèse hypercritique – que ces dernières ne sont nullement reflétées par l’assistance aux obsèques.
[11]
Voir Michel Vovelle, « Le cercle de famille » in
La mort et l’occident de 1300 à nos jours, Paris, Gallimard, 1983, pp. 605-631.
[12]
C’est l’expression employée par la baron de Frénilly, de sensibilité ultra, pour désigner les funérailles du général Sébastien-Maximilien Foy. Voir
Souvenirs du baron de Frénilly, pair de France (1768-1828), publiés, avec introduction et notes, par Arthur Chuquet…, Paris, Plon, Nourrit, 1908, p. 516.
[13]
Sur la mise en ordre des corps dans les processions missionnaires de la Restauration, voir Gaston Bordet,
La Grande Mission de Besançon (janvier-février 1825) : une fête contre-révolutionnaire néo-baroque ou ordinaire ?, Paris, Cerf, 1998.
[14]
Sur les funérailles de J.-A. Manuel et du général S.-M. Foy, Archives nationales (par la suite AN) F7/6719-6720.
[15]
Voir sur les décors funèbres de la Restauration le livre très complet de Françoise Waquet,
Les fêtes royales sous la Restauration, ou l’Ancien Régime retrouvé, Paris, Bibliothèque de la Société française d’archéologie, n° 14, 1981.
[16]
Depuis le décret du 18 août 1811.
[17]
Dans la
Vie de Démosthène, une couronne est décernée à titre posthume à Pausanias, à l’occasion de la mort de l’ennemi Philippe de Macédoine (Plutarque,
Vies parallèles. II, Paris, Garnier Flammarion, 1996, p. 28).
[18]
Abel-François Villemain, « Souvenirs de Sorbonne en 1825. Démosthène et le général Foy », in
Souvenirs contemporains d’histoire et de littérature, Paris, Didier, 1854, pp. 387-435.
[19]
Le bas-relief montrait en son centre la Patrie couronnant à gauche la Vertu et à droite un génie ailé, illustrant quasi littéralement la devise du Panthéon.
[20]
Son expulsion fut décidée par la majorité ultra à la suite d’un discours jugé comme une apologie du régicide.
[21]
Outrage de la censure à la mémoire de Manuel, Paris, Imp. de Gaultier-Laguionie, s. d., in-8°.
[22]
La Quotidienne, 7 juin 1820.
[23]
Le comte de Salaberry, dans sa relation de l’événement, reproduit deux placards adressés aux étudiants (
Souvenirs politiques du comte de Salaberry sur la Restauration. 1821-1830, Paris, A. Picard et fils, 1900, p. 231).
[24]
Voir Mona Ozouf, « Le cortège et la ville : les itinéraires parisiens des fêtes révolutionnaires »,
Annales ESC, n° 5, 1971, pp. 889-916.
[25]
Un monument expiatoire à la mémoire du roi-martyr était, en 1827, en cours de construction au centre de la place. J.-A. Manuel avait prononcé en 1823, un discours interprété comme un éloge masqué du régicide : l’espace traversé aurait idéalement renvoyé à la biographie du défunt.
[26]
Louis Marin, « Une mise en signification de l’espace social : manifestation, cortège, défilé, procession. Notes sémiotiques »,
in Daniel Arasse, Alain Cantillon, Giovanni Careri,
et al. (éd.)
, De la représentation, Paris, Gallimard-Seuil, 1994.
[27]
Voir en particulier Antoine de Baecque, « Le corps meurtri de la révolution. Le discours politique et les blessures des martyrs (1792-1794) »,
Annales historiques de la Révolution française, n° 276, 1987, pp. 17-41 ;
La gloire et l’effroi. Sept morts sous la Terreur, Paris, Grasset, 1997.
[28]
Voir David Pinkney,
La Révolution de 1830 en France, Paris, Puf, 1988, pp. 125-126.
[29]
Lors des funérailles du général S.-M. Foy, un hommage est ainsi rendu par Louis-Jérôme Gohier, ancien ministre de la Justice en 1793, aux députés Jacques-Fortunat Savoye-Rollin et Camille Jordan.
[30]
La Quotidienne, 11 décembre 1825.
[32]
Le Constitutionnel, 1
er décembre 1825.
[33]
Ce fut le cas de Pierre-Jean Béranger aux obsèques de son ami J.-A. Manuel. Le leader libéral s’efface alors devant l’intime du défunt, et regrette les clameurs de funérailles devenues politiques. Voir P.-J. Béranger,
Ma biographie. Ouvrage posthume de P.-J. de Béranger, Paris, Perrotin, 1857, p. 227.
[34]
Armand Marrast,
Les funérailles révolutionnaires, Paris, Pagnerre, 1848, p. 5.
[35]
AN F7/6 719. Rapport du préfet de police au ministre de l’Intérieur, 30 novembre 1825 au soir.
[36]
Plusieurs rapports de police, pourtant enclins à décrypter partout le complot, soulignent cette spontanéité.
[37]
Auguste Mignet,
Relation historique des obsèques de M. Manuel, ancien député de la Vendée. (Par M. Mignet), Paris, imp. de Gautier-Laguionie, s. d., p. 11.
[38]
Archives du ministère de la Guerre (Vincennes), Série D3/71, Rapport d’agent au ministre de la Guerre, 6 juin 1820.
[39]
Voir l’article de Pascal Simonetti, «
Vive la Charte, vive le Roi, cris séditieux ? L’exemple des manifestations des étudiants de la faculté de droit de Toulouse en 1822 »,
in Fabienne Gambrelle, Michel Trebitsch (éd.),
Révolte et société, actes du IV
e colloque d’histoire du temps présent, Paris, mai 1988, Paris, Histoire au présent, Publication de la Sorbonne, 1989, t. I, pp. 81-87.
[40]
Le Constitutionnel, 2 décembre 1825.
[41]
Voir en particulier les cartons de surveillance des députés, AN F7/6718-6720.
[42]
AN F7/3876,
Bulletin de Paris, 3 juin 1822.
[43]
Notamment lors des funérailles de J.-A. Manuel, où le banquier Jacques Laffitte doit jouer les médiateurs, perché sur le corbillard pour haranguer la foule.
[44]
§ 1
er art. 5 : « aucun transport funèbre ne sera fait désormais à bras, mais avec des chars attelés de chevaux ».
[45]
Archives du ministère de la Guerre (Vincennes), D3/116, Rapport du lieutenant général comte de Coutard, commandant la 1
re division militaire, au ministre de la Guerre, 31 mars 1827.
[46]
Archives Parlementaires, 2
e série, t. L. Chambre des pairs, séance du 2 avril 1827.
[47]
Ibid. Discours du grand référendaire, marquis de Sémonville.
[48]
Voir Arnold Van Gennep,
Le Folklore français. Du Berceau à la tombe, Paris, Robert Laffont, 1998, pp. 623-627. Le transport à bras, en province, se faisait par quatre porteurs qui ne devaient jamais être des parents proches. Porter le mort était par ailleurs un honneur recherché.
[49]
A. Marrast,
Les funérailles révolutionnaires, op. cit., p. 46.
[50]
Bibliothèque historique de la ville de Paris. Notes manuscrites de Charles Teste, Papiers Liesdville, t. IX, Ms 2 126.
[51]
Voir à ce propos Jean-Claude Caron,
Générations romantiques. Les étudiants de Paris et le Quartier Latin. 1814-1851, Paris, Armand Colin, 1991.
[52]
« De l’usage révolutionnaire qui autorise les Séculiers à prononcer des discours aux Inhumations »,
Le Conservateur, t. V, 1819, p. 462.
[53]
Procès de la relation historique des obsèques de M. Manuel (19-28 septembre), Paris, Sautelet, 1827.
[54]
Lors des funérailles de J.-A. Manuel, Félix Barthe, membre de la Haute Vente de la Charbonnerie, avocat, et par ailleurs éditeur des
Œuvres oratoires de Mirabeau, prononça un des éloges funèbres.
[58]
Jacqueline Lalouette, « Les enterrements civils dans les premières décennies de la Troisième République »,
Ethnologie française, n° 2, 1983, pp. 111-128.
[59]
Pour plusieurs enterrements ultérieurs, dont le caractère civil semble avoir échappé aux historiens de la période. Nous pensons particulièrement aux funérailles de l’acteur Michot, du député J.-A. Manuel en 1827, du docteur Chaussier en 1828, et du général Maximilien Lamarque en juin 1832.
[60]
Les derniers moments de Victor Hugo ne font à cet égard que reproduire des scènes déjà connues.
[61]
Nous remercions vivement Maurice Agulhon pour sa lecture attentive de l’article. Ses remarques sur les enterrements civils inspirent en partie ces lignes.
[62]
Journal de Delécluze, 1824-1826. Texte publié… par Robert Baschet, Paris, Grasset, 1948, p. 357.
[63]
À opposer sur ce point aux cultes funèbres contre-révolutionnaires. Voir le cas breton étudié par Michel Lagrée et Jehanne Roche,
Tombes de mémoire. La dévotion populaire aux victimes de la Révolution dans l’Ouest, Rennes, Apogée, 1993.
[64]
Voir Daniel Fabre, « Le rite et ses raisons »,
Terrain, n° 8, 1987, pp. 3-8.
[65]
A. Van Gennep,
Le Folklore français…, op. cit., p. 561.
[66]
Supplément au
Drapeau Blanc du 26 novembre 1820 : « suite et fin de l’acte d’accusation dans le procès relatif aux troubles du mois de juin ».
[67]
Archives du ministère de la Guerre (Vincennes) D3/71. Correspondance militaire du 6 juin 1820.
[68]
Voir à ce propos Régis Bertrand, « Pratiques funèbres et commémoratives »,
in Agnès Bos
et al. (éd.),
Le Père Lachaise, Paris, Action artistique de la ville de Paris, 1998, pp. 75-79.
[69]
Maxime du Camp,
Paris. Ses organes, ses fonctions et sa vie dans la seconde moitié du xixe siècle, Paris, Hachette, 1905, chap.
xxxiii : « Les cimetières ». L’auteur s’appuie sur des rapports de police aujourd’hui disparus.