Genèses
Belin

I.S.B.N.2701131138
176 pages

p. 107 à 122
doi: en cours

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

Savoir-faire

no47 2002/2

2002 Genèses Savoir-faire

Comment interpréter les statistiques des grèves ?

Sophie Camard
Les statistiques des grèves sont un indicateur ancien qui pâtit d’une perte d’intérêt politique et syndical. Un recensement des grèves en Seine-Saint-Denis, dans les années 1990, confirme pourtant les limites de ces statistiques officielles, dont les défauts sont aggravés en période de forte mobilisation sociale. Sans invalider le constat général d’un recul des grèves, des correctifs à ces statistiques permettraient de nuancer l’idée répandue d’une disparition de l’action collective en entreprise. Statistics on strikes are a long-standing indicator that has suffered from a loss of political and trade union interest. A census of strikes in Seine-Saint-Denis during the 1990s confirms, however, the limits of these official statistics, the flaws of which tend to be aggravated during periods of intense social mobilisation. Without invalidating the general observation of a decrease in the number of strikes, correctives of these statistics allow us to qualify the widespread idea that collective action has disappeared from companies.
Le constat d’un recul historique des grèves et de ses implications dans les représentations des acteurs sociaux ou la recherche en sciences sociales rend nécessaire un retour critique sur la construction d’un indicateur statistique ancien dont les limites seront étudiées à travers une enquête de terrain menée en Seine-Saint-Denis dans les années 1990. Les services du ministère du Travail (la Direction de l’animation de la recherche des études et des statistiques – Dares) reconnaissent eux-mêmes la nécessité de corriger cet indicateur un peu dépassé par une base statistique sur la presse qui serait élaborée et testée au cours d’une opération pilote en 2002-2003.
Le caractère désuet des statistiques des grèves ne soulève pas seulement des questions techniques. La grève reste indissociable du mouvement ouvrier dont la routinisation des modes d’action collective se voit souvent opposée à l’innovation tactique des « nouveaux mouvements sociaux », quand bien même peu d’instruments de mesure existent pour mener une comparaison quantitative [1]. À l’intérieur même du champ social, l’archaïsme supposé de la grève peut servir de repoussoir face à la modernité revendiquée de la négo- ciation collective. À l’inverse, le recul des grèves peut s’interpréter comme une dégradation des capacités collectives des salariés à prendre la parole. Quoiqu’il en soit, la grève a subi une certaine dépolitisation liée aux désillusions des alternances politiques, à la destruction des collectifs de travail (précarité, flexibilité, individualisation des salaires), à la crise du syndicalisme, au repli du monde du travail sur la sphère du privé et à la fin des grandes régu-lations sociales organisées par les partenaires sociaux sous l’égide de l’État. Il ne s’agit pas ici de nier ces évolutions mais de mieux les mesurer et parfois d’en relativiser les conclusions définitives.
Qu’il soit salué ou déploré, le déclin des grèves puise l’essentiel de son argumentation dans la publication de statistiques annuelles qui montrent une longue tendance à la baisse de conflictualité depuis le début des années 1980. Cette place de la mesure quantitative dans la visibilité et la légitimité de la grève incite à renouveler la critique des statistiques des grèves, mais aussi à comprendre les faibles moyens consacrés à leur élaboration.
Toutes les statistiques sont des constructions sociales et présentent des biais inhérents aux méthodes et aux définitions employées. Comprendre ces biais et diversifier les sources d’évaluation reste cependant nécessaire pour en tirer quelques pistes de correctif. Plus concrètement, il est difficile de rester muet devant le caractère très partiel de la comptabilisation officielle des grèves, constaté à l’occasion d’enquêtes de terrain. Un recensement effectué en Seine-Saint-Denis précisera et expliquera les défauts de cet indicateur en le confrontant à des sources de presse locale, politique et syndicale.
 
Questions scientifiques et politiques sur un indicateur statistique
 
 
La « mauvaise qualité » des statistiques des grèves, loin d’être niée, est mise en avant par les fonctionnaires du ministère du Travail qui les produisent, en invoquant le désintérêt des gouvernants à l’égard d’une meilleure mesure de la conflictualité sociale. Les travaux d’Alain Desrosières [2] ont bien montré que les statistiques, pensées au départ par quelques savants, doivent leur essor au développement de l’État, à la volonté des gouvernants de dénombrer la population, inventorier les récoltes et les marchandises, surveiller les prix, créer des normes et des standards, pour produire des politiques de prévention, prescrire de nouvelles lois ou, plus récemment, évaluer les politiques publiques. Ce n’est sans doute pas un hasard si les premières grandes enquêtes sur les salaires, le chômage, les conditions de travail et les grèves sont produites au sein de l’office du Travail puis du ministère du Travail (1906) au moment où sont votées les premières lois sociales de la IIIe République, tandis que le syndicalisme prend son essor et que le mouvement ouvrier se structure.
Les biais des statistiques renvoient donc aussi bien aux limites de la démarche scientifique qu’à certaines considérations politiques qu’il peut être difficile de démêler. Présenter les unes et les autres permettra de situer un débat scientifique dans son contexte politique et social.
Des statistiques construites par l’État
Longtemps collectées de manière éparse par les informateurs de police, au temps où la grève était illégale (le délit de coalition fut abrogé en 1864), les statistiques sur les grèves deviennent plus régulières et publiées de manière séparée avec la création d’un office du Travail en 1891. Le Service des études et de la statistique du ministère du Travail, aujourd’hui la Dares, élabore des statistiques sur les conflits collectifs à partir des fiches remplies par les inspecteurs du Travail. Elles sont centralisées et traitées par les directions départementales du Travail et de l’Emploi (DDTE) qui les envoient ensuite au ministère, après une série de retraitements qui fait perdre un certain nombre d’informations. L’inspection générale des Transports fournit les données pour son secteur. Les fiches de conflit sont aussi envoyées à la direction des relations du Travail (DRT) qui en tire des statistiques qualitatives sur les motifs, les résultats et les syndicats à l’origine des conflits.
Les statistiques de la Dares couvrent l’ensemble des entreprises privées et nationalisées, y compris le secteur agricole, d’abord en métropole et depuis 1995, dans les départements d’outre-mer. Une fois additionnées au niveau national, elles sont publiées dans le Bulletin mensuel des statistiques du Travail (BMST) et commentées, avec des indications plus qualitatives, dans les revues de la Dares comme Travail et Emploi, Premières informations, premières synthèses, ainsi que dans le rapport annuel de la DRT.
Les grèves dans la fonction publique d’État font l’objet de statistiques publiées séparément par la Direction générale de la fonction publique (DGAFP), seulement depuis 1982 et pour la fonction publique d’État. L’absence de données concernant la fonction publique territoriale et hospitalière entraîne des lacunes importantes [3].
Les statistiques du ministère du Travail ne distinguent donc pas les conflits en fonction du statut privé, semi-public ou nationalisé de l’entreprise mais en fonction de la branche d’appartenance, dans les secteurs industriels, tertiaires, du bâtiment et des transports. Ainsi, les conflits à la Société nationale des chemins de fer (SNCF), à la Régie autonome des transports parisiens (RATP), à Air France ou à Renault, sont recensés dans les statistiques publiées au Bulletin mensuel des statistiques du Travail. Les grèves des personnels de France télécom et de la Poste sont comptabilisées dans la fonction publique puis, nouveau statut oblige, transférées dans les statistiques du ministère du Travail, avec les autres entreprises publiques, depuis 1996, bien que France télécom n’ait pas communiqué ses chiffres dans les dernières années.
Comprendre ces statistiques passe par un bref rappel de la définition des indicateurs et des catégories utilisés. Elles distinguent tout d’abord les « conflits localisés », résultant de mots d’ordre propres à l’entreprise ou à l’établissement, et les « conflits généralisés », pouvant affecter plusieurs établissements au niveau national, régional ou local, dans un ou plusieurs secteurs d’activités. Cette distinction, qui date de 1975, est souvent difficile à cerner et est commentée avec précaution par les services du ministère du Travail. Hormis cette distinction, il convient de préciser que les grèves se mesurent principalement par leur fréquence (nombre de conflits recensés dans l’année) et par leur ampleur (nombre de « journées individuelles non travaillées » – JINT). Ces JINT désignent le produit du nombre de journées de grève par le nombre de grévistes recensés. C’est l’indicateur le plus utilisé, appelé aussi plus simplement « nombre de journées de grèves ».
Ces instruments de mesure officiels permettent de retracer les grandes évolutions nationales de la conflictualité sociale. Ils enregistrent une baisse régulière par paliers depuis le début des années 1980, baisse cependant contredite par quelques pics ponctuels de remontée des grèves dont celui de 1995. Comme ce déclin des grèves est une cause centrale de la perte d’intérêt portée aux conflits sociaux, il est nécessaire rapidement d’en rappeler les chiffres, reproduits et commentés dans plusieurs sources [4].
La conflictualité suit une évolution très irrégulière après 1945. Après un pic très élevé de 22,6 millions de journées de grèves en 1947 puis de 13 millions en 1948, les chiffres varient entre 1,5 millions et 4 millions de journées dans les années 1950, à l’exception de 1953 (9,7 millions). Avec le début de la Ve République, le nombre de journées de grèves baisse entre 1 et 2 millions. Les années 1963 et 1967 se distinguent, avec respectivement 6 millions et 4,2 millions journées de grèves. En 1968, les indicateurs n’ont pas pu saisir l’ampleur des grèves mais le nombre de journées individuelles non travaillées est évalué à plus de 150 millions. Le niveau de conflictualité reste élevé dans les années 1970 – entre 3 et 4 millions de journées de grèves – avec un pic de plus de 5 millions en 1976. En 1980, ce nombre repasse sous la barre des 2 millions. Après une remontée éphémère à 2,3 millions en 1982 – toujours hors fonction publique – la conflictualité en entreprises passe sous la barre des 1,5 millions de journées de grèves puis franchement sous la barre du million à la fin des années 1980 pour se stabiliser autour des 500 000 depuis 1992. Le niveau atteint au début des années 1990 est donc historiquement le plus bas depuis la Seconde Guerre mondiale, à l’exception de l’année 1995.
Le tableau suivant permet de visualiser cette évolution plus en détail depuis 1982, en y ajoutant les statistiques relatives à la fonction publique, disponibles depuis cette date. La fonction publique contribue de manière déterminante à l’évolution du nombre total de journées de grèves, notamment en 1989 et en 1995.

Tableau 1
ÉVOLUTION DES GRÈVES (JINT) ENTRE 1982 ET 1999
IMGIMGAnnée	Fonction publique	Entreprises	...IMGIMF
Année Fonction publique Entreprises TOTAL % Entreprises 1982 126 174 2 327 200 2 453 374 94,9 1983 333 080 1 483 500 1816 580 81,7 1984 974 863 1 357 000 2 331 863 58,2 1985 341 109 884 900 1 226 009 72,2 1986 853 227 1 041 500 1 894 727 55 1987 784 914 969 000 1 753 914 55,2 1988 685 773 1 242 200 1 927 973 64,4 1989 2 322 401 904 400 3 226 801 28 1990 573 942 693 700 1 267 642 54,7 1991 239 002 665 500 904 502 73,6 1992 218 016 490 500 708 516 69,2 1993 388 487 533 200 921 687 57,9 1994 226 615 521 000 747 615 69,7 1995 3 762 647 2 120 500 5 883 147 36 1996 685 916 447 775 1 133 691 39 1997 382 916 455 099 838 015 54 1998 683 584 353 176 1 036 760 34 1999 751 868 573 561 1 325 429 43 Sources: Conseil économique et social, «Prévention et résolution des conflits du travail», 1998, vol. 2, p. 49; Premières Synthèses, janvier 1999, n° 02.1.; Premières Synthèses, novembre 2000, n° 48.1

L’année 1995 n’apparaît donc pas comme un tournant dans la remontée des grèves mais plutôt comme une crise sociale inattendue. Le redressement des chiffres en 1999 paraît découler de la reprise économique qui nourrit les revendications salariales et des négociations sur les trente-cinq heures qui déclenchent de nombreux conflits du travail.
Des grèves difficiles à saisir
L’une des critiques premières adressées aux statistiques des grèves tient à la définition même de l’objet mesuré. En voulant étudier les caractéristiques des premières grèves ouvrières, l’historienne Michelle Perrot a dû affronter la complexité du phénomène. Bien sûr, la grève est un fait social, reproductible et mesurable. Elle offre plusieurs composantes stables : nombre de grévistes, localisation des établissements, durée, types de revendications… Mais elle ne se réduit pas à ces descriptions chiffrées et présente également des composantes dynamiques touchant à son type de déclenchement, son déroulement et ses résultats, opposant des représentations sociales et des stratégies [5].
Cette complexité reste vraie aujourd’hui. Définie juridiquement comme une « cessation collective du travail », garantie comme un droit constitutionnel dans le préambule de 1946, la grève ne s’insère pas, en France, dans une procédure de négociation collective très codifiée, comme en Allemagne ou aux États-Unis, à l’exception de la grève dans les services publics soumise à préavis syndical et à obligation de négocier. Ni choc émotionnel sans lendemain, ni conflit maîtrisé de bout en bout par les organisations syndicales, la grève en France prend toujours un caractère un peu « sauvage ». À propos des grèves de mai 1968, Sabine Erbès-Seguin avait pu parler de « modèle spontané pro-syndical », où le syndicat n’est pas passif mais reste peu novateur, se charge surtout des négociations et doit toujours faire face à une certaine méfiance de la base [6]. La crise économique et le reflux de la conflictualité sociale ont paradoxalement pu renforcer le rôle du syndicat dans des conflits récents mais l’ampleur, la durée et les résultats d’une grève restent toujours imprévisibles. Même si la grève s’est routinisée depuis un siècle, sa faible institutionnalisation dans le secteur privé et ses règles définies par la seule jurisprudence (objet licite, représentativité…), ne facilitent pas sa mesure.
D’autre part, une grève s’insère souvent dans un mouvement social plus vaste, en s’accompagnant de délégations, de manifestations, de procès, d’assemblées générales, d’occupations des lieux de travail… Elle peut être continue (reconductible) ou intermittente, à forte participation ou minoritaire, perlée, tournante, localisée ou généralisée. Toutes ces caractéristiques peuvent expliquer que le chercheur préfère souvent à la mesure quantitative des grèves l’enquête qualitative, ethnographique, la monographie susceptible de traduire la richesse expressive d’un conflit social dans sa durée, les dynamiques de mobilisations qu’il met à l’œuvre [7].
Un objet refoulé du débat politique
Le recensement des grèves dépend aussi des moyens accordés par l’État à cet effet et de l’intérêt qu’il compte en retirer. Au niveau départemental, le recensement des grèves n’est qu’une tâche parmi d’autres des inspecteurs du Travail et des fonctionnaires des DDTE. Au niveau national, une seule fonctionnaire de la Dares s’occupe aujourd’hui de la centralisation des statistiques des grèves, au sein de la sous-direction des Salaires, du Travail et des Relations professionnelles. Obéissant aux contingences politiques, l’étude de la conflictualité sociale s’est marginalisée au profit des enquêtes sur la négociation salariale et surtout la mise en place de la réduction du temps de travail et ses effets. La DRT comprend quant à elle une sous-direction entièrement consacrée à la négociation collective qui traite des conflits du travail dans un seul chapitre de son rapport annuel.
Cette situation ne provient pas d’une simple évolution quantitative car l’activité conventionnelle n’est guère plus brillante que l’activité gréviste [8]. Loin de s’opposer à la grève, la négociation est plus efficace dans ses résultats lorsqu’elle s’appuie sur la conflictualité sociale, comme l’ont montré des enquêtes du ministère du Travail [9]. Les accords d’entreprise, comme les grèves, sont plus nombreux dans les grands établissements où sont encore présents des syndicalistes. L’application des trente-cinq heures a entraîné une remontée de concert des deux indicateurs.
Le peu d’attention prêté aux statistiques des conflits du travail renvoie donc davantage à des représentations politiques qui oscillent entre l’indifférence et le refoulement d’un indicateur toujours susceptible de se retourner contre la politique sociale d’un gouvernement. La publication du nombre réel de journées de grèves dans la fonction publique hospitalière aurait ainsi révélé publiquement l’ampleur de la contestation suscitée par les réformes hospitalières et relevé sérieusement la conflictualité sociale mesurée ces dernières années. Un meilleur recensement des conflits dans le secteur privé en novembre-décembre 1995 aurait relativisé un discours péjoratif sur le « corporatisme » du secteur public, utilisé par le pouvoir pour discréditer ce mouvement social. La remontée des grèves, liée à la mise en place des trente-cinq heures, tend à souligner le caractère conflictuel d’une réforme que le gouvernement a eu des difficultés à imposer.
Cependant, en dehors de l’État, les statistiques des grèves ne font pas l’objet d’un grand intérêt de la part des partenaires sociaux. Du côté patronal, la grève n’a évidemment pas bonne presse. Les employeurs sont toujours réticents à communiquer à l’extérieur des informations sur leur entreprise, qui peuvent avoir des répercussions d’image et compromettre certaines stratégies. Dans les entreprises de plus de trois cents salariés, un bilan social est obligatoire chaque année mais les conflits sociaux y sont très rarement mentionnés. De manière générale, les organisations patronales cherchent à limiter toute intrusion extérieure, qui plus est publique, dans l’entreprise, propriété privée dont ils souhaitent garder la libre jouissance. La grève ne semble pas mieux traitée dans les manuels de ressources humaines, où elle reste bien davantage le symptôme honteux d’une mauvaise gestion plutôt qu’une forme banale de régulation des relations sociales, et encore moins l’expression positive d’une identité collective.
Du côté syndical, l’explication est plus contrastée. Dans l’histoire du syndicalisme français, marquée à sa naissance par l’anarcho-syndicalisme, la grève générale occupe une place de choix puisqu’elle fut considérée comme l’arme privilégiée de la révolution. Cette interprétation explique que les vagues de grève soient particulièrement politisées en France, accompagnant des périodes de changement social et politique [10] (Front populaire, Libération, mai 1968, montée de l’union de la gauche…). Cette place de prédilection de la grève dans les stratégies syndicales a changé depuis les années 1980. Les syndicats ont des approches différentes de la grève que peut recouper la séparation traditionnelle entre syndicalisme revendicatif (par exemple la Confédération générale du travail – CGT – le Groupe des Dix [11]) et syndicalisme de négociation (la Confédération française démocratique du travail – CFDT – l’Union nationale des syndicats autonomes – Unsa). La CFDT a décidé, depuis le milieu des années 1980, d’en finir avec le « mythe de la grève », pour concentrer ses efforts sur la négociation d’entreprise permise par les lois Auroux [12]. La grève est alors rangée au placard des actions « ringardes » et associées à une classe ouvrière promise à l’oubli. La CGT garde un certain attachement à une stratégie revendicative et son institut de recherche, l’Institut syndical d’études et de recherches économiques (Iseres), effectue un recensement des conflits sociaux. Ce travail n’est cependant pas régulier et ne donne pas lieu à un traitement statistique indépendant, capable de s’imposer face aux indicateurs du ministère.
D’autres groupes sociaux pourraient trouver un intérêt à des statistiques plus « représentatives », comme les journalistes, d’autant plus qu’un traitement est possible à partir de la base de données de l’Agence France presse (AFP). Les journalistes ont cependant peu de temps pour se consacrer à cette entreprise, actuellement menée par un chercheur.
En ce domaine, le sociologue se voit donc renvoyé à ses propres moyens. L’exemple d’une enquête menée dans le département de la Seine-Saint-Denis permettra de fournir l’exemple d’un retraitement critique du recensement des grèves.
 
Les résultats d’un recensement des grèves en Seine-Saint-Denis
 
 
La fiabilité des statistiques des grèves a pu être testée à l’occasion d’une thèse sur les conflits pour l’emploi en Seine-Saint-Denis, conflits nombreux dans le contexte de crise économique autour de l’année 1993 [13]. La première étape de la recherche a en effet constitué en un recensement de tous les conflits de cette période dans ce département, qui a permis d’en sélectionner trois particulièrement longs et politisés qui se prêtaient à des monographies comparées (Genral Electric Compagny-Alsthom – GEC-Alsthom – au Bourget, Duroi-Jacquet au Blanc-Mesnil, Kréma à Montreuil). Ce travail de recensement s’est appuyé sur le recoupement des sources statistiques de la DDTE sur la période 1991-1995 et des sources de presse sur la période correspondante, et a fait apparaître les lacunes déjà remarquées des statistiques des grèves.
Le rôle de l’inspecteur du Travail
Un rapport du ministère du Travail avait en effet déjà comparé, en 1980, les informations contenues dans la presse et celles remontées par les inspecteurs du Travail, pour constater que le taux de couverture des fiches n’était que de 50 % et que le degré de précision de la presse était plus élevé [14]. Une circulaire a donc modifié les fiches en leur demandant plus de précisions sur la branche d’activité, la taille des établissements, les thèmes revendicatifs. C’est à cette date que la collecte fut décentralisée au niveau des directions départementales du Travail qui établissent encore des états mensuels des conflits du travail.
Il reste que la méthode n’a pas changé et que les inspecteurs du Travail sont tributaires de leurs faibles moyens. Dans un article récent, les chercheurs de la Dares évoquent toujours les mêmes insuffisances :
« Interrogés par enquête en 1993, 17 % des employeurs de plus de 50 salariés signalaient au moins une grève dans leur entreprise au cours des trois années 1990-1992 alors que la proportion n’était que de 8 % d’après la mesure administrative. Tous les arrêts de travail ne parviennent donc pas à la connaissance des inspecteurs du Travail [15]. »
Par conséquent, il faut retenir pour la suite que la moitié des conflits n’est pas comptabilisée.
L’enquête menée en Seine-Saint-Denis s’est donc appuyée sur des visites et des entretiens avec des inspecteurs du Travail du département et une responsable du service information de la DDTE, chargée de la collecte des fiches et de leur transcription. L’une des principales difficultés énoncées est l’impossibilité matérielle pour un inspecteur du Travail, assisté de trois à quatre contrôleurs, de suivre les milliers d’entreprises implantées dans le secteur géographique qui lui est attribué, dont une écrasante majorité de petites entreprises. À titre d’exemples, la 9e section de l’inspection du Travail, à Aulnay-sous-bois, comprend 110 établissements de plus de 50 salariés et 2 000 de moins de 50 salariés, sans compter les chantiers, et la 6e section, à Montreuil, comprend 4 800 établissements dont 110 de plus de 50 salariés, 600 entre 10 et 50 salariés et 4 100 de moins de 10 salariés [16]. Chaque section, au nombre de dix en Seine-Saint-Denis, recouvre un nombre d’environ 35 000 salariés.
Reste à s’interroger sur les conditions dans lesquelles ces fiches sont remplies : l’inspecteur du Travail est-il toujours prévenu d’un conflit et comment l’est-il ? Comment vérifie-t-il ses informations ? Quel type de conflit est recensé ? Les deux inspecteurs du Travail qui ont bien voulu répondre à ces questions ont affirmé qu’un conflit doit être recensé dès le premier débrayage d’un service ou d’un atelier, même lorsqu’il dure moins d’une journée. Ils ont précisé qu’ils ne sont jamais prévenus par la direction de l’entreprise, ou très rarement, mais plutôt par un ou plusieurs salariés de l’entreprise, syndiqués ou non, parfois seuls, parfois en délégations, ou par un syndicat extérieur à l’entreprise mais qui cherche à intervenir dans le conflit, le plus souvent la CGT, assez forte dans ce département. La lecture de la presse syndicale ou locale n’intervient jamais pour l’un, et de temps en temps pour l’autre. Les salariés et les syndicats paraissent donc être la principale source d’informations de l’inspecteur du Travail qui peut prendre l’initiative de se déplacer sur le terrain lorsque le conflit prend de l’importance.
Ces quelques indications font penser aussi que l’inspecteur du Travail répond surtout à des sollicitations mais qu’il n’a guère le temps de dépouiller la presse pour prendre de lui-même l’initiative de suivre un conflit du Travail. Ainsi n’est-il pas évident du tout qu’une grève évoquée par une brève dans un journal soit recensée par l’inspection du Travail. Le directeur adjoint à la direction régionale du Travail et de l’Emploi d’Île-de-France, lui-même ancien inspecteur du Travail, estime clairement que la qualité du recensement dépend de l’intérêt pour les conflits :
« Moi, si j’ai été saisi d’un conflit et que j’ai été impliqué, c’est qu’il y avait un intérêt de ma part. Certains collègues estiment qu’ils n’ont pas à intervenir. D’ailleurs, pour les fiches de conflit, certains ne les remplissent même pas. Il faut s’impliquer, se déplacer… Et je laisse les conflits pour lesquels les inspecteurs ne sont pas informés. Pourtant, j’estime que c’est un moment profond. C’est tellement rare quand il se passe quelque chose ! [17]. »
Il est vrai par ailleurs que le recensement des conflits n’est qu’une petite partie de l’activité des inspecteurs du Travail, le champ d’intervention de ces derniers s’étant considérablement développé avec le déclin du syndicalisme, l’isolement du salarié et la méconnaissance de ses droits. Avec ses faibles effectifs sur le terrain, soit 400 inspecteurs et 750 contrôleurs pour près de 13 millions de salariés, l’administration du Travail doit faire face à une demande accrue. Toutes les demandes individuelles qui incombent à l’inspecteur du Travail, en supplément de ses déplacements et visites d’entreprises, lui laissent sans doute peu de temps pour s’acquitter avec précision d’un recensement méticuleux des conflits collectifs qui se déroulent dans sa section, à moins qu’il n’y attache en effet une importance personnelle. Pour l’inspecteur du Travail d’Aulnay-sous-bois, il est ainsi évident que le recensement des conflits est trop partiel et insuffisamment représentatif.
Le recoupement par la presse
Ces limites ont conduit à compléter les données officielles par un recensement personnel qui s’en est tenu à la même définition de la grève que celle des services du ministère : un arrêt collectif de travail avec une durée et un motif précis. Traditionnellement, la presse représente la principale source de publication d’informations sur les conflits, même si elle ne les saisit pas tous. Le plus souvent, elle ne parle d’un conflit qu’à un moment donné, sans forcément rappeler le contexte et son émergence, ni sa résolution et ses résultats.
En Seine-Saint-Denis, l’hebdomadaire 93 Hebdo s’est révélé particulièrement riche en informations [18]. Cet hebdomadaire est un relais du Parti communiste français (PCF) dans le département, ce qui représente un « biais » incontestable mais, précisément, utile dans la mesure où les conflits du travail font partie des thèmes traditionnellement relayés par la presse communiste, à une époque où le PCF reste dans l’opposition aux gouvernements. Les grèves sont particulièrement bien couvertes, souvent par plusieurs articles et photographies et sur plusieurs semaines lorsque le conflit s’installe dans la durée. Les journalistes sont néanmoins tributaires de leur réseau d’information et il est bien évident que certains conflits sont ignorés. Ainsi, pour l’année 1994, aucune grève n’a pu être recensée par la lecture de cet hebdomadaire. Ce journal est par ailleurs victime du déclin de la presse communiste en général [19]. Cependant, cette source reste celle de meilleure qualité trouvée pour les grèves sur le département, pour sa régularité et sa précision.
Encadré De la fiche de grève au relevé statistique mensuel
Lorsqu’une grève est portée à la connaissance d’un inspecteur du Travail, celui-ci doit remplir une fiche de signalement de début de conflit et une fiche de signalement de fin de conflit. Sur la première fiche doivent apparaître la date du conflit, l’identification de l’établissement (commune d’implantation, raison sociale, activité économique, effectif total), les caractéristiques du conflit (formes et initiative de l’action, revendications, effectifs ayant cessé le travail, catégories de personnels impliquées). Sur la seconde doivent être mentionnés la date de fin de conflit, un rappel de l’identification de l’établissement, une description de l’évolution et de la fin du conflit (modalités de la reprise du travail, nombre total de journées individuelles non travaillées, intervention de l’inspecteur du Travail et autres informations complémentaires). Les inspecteurs peuvent aussi fournir des éléments d’analyse et de contexte dans des rapports à la direction départementale, dans leurs « aperçus trimestriels » ou par les contacts téléphoniques avec leur hiérarchie.
Les fiches sont transmises à la direction départementale du Travail et de l’Emploi (DDTE) afin d’élaborer des statistiques mensuelles. Cependant, elles ne sont pas archivées mais envoyées au ministère du Travail, plus précisément à la direction des relations du Travail (DRT) qui étudie les grèves d’un point de vue plus qualitatif et publie des statistiques sur les motifs, les syndicats à l’initiative et les résultats des conflits.
Dans les relevés mensuels de la DDTE n’apparaissent plus que des résultats d’additions. Le conflit est recensé par l’activité économique de l’entreprise et ses effectifs. Sont indiqués les effectifs ayant cessé le travail et le nombre de journées individuelles non travaillées, pour les seuls conflits localisés. Ce passage des données qualitatives des fiches de recensement à l’anonymat des statistiques rend très difficile l’identification des conflits quand il s’agit de chercher la trace dans les statistiques d’une grève repérée par d’autres sources.
L’édition locale du quotidien Le Parisien s’est avérée également utile pour plusieurs conflits retrouvés en 1994 [20], alors que quasiment aucun n’était mentionné dans 93 Hebdo. Au début des années 1990, ce quotidien n’est pas réputé pour sa qualité car il recense surtout les faits divers et quelques informations politiques locales. Une nouvelle formule, lancée en 1993, améliore cependant la précision des informations données pour l’actualité sociale.
Enfin, le recensement par la presse a pu être complété par quelques sources syndicales très inégales. L’Union départementale de la CFDT publie un petit journal, Initiatives, dont les cinq ou six numéros édités pour les années 1993-1995 [21] ont permis de recenser seulement un conflit supplémentaire. L’Union départementale CGT (UD-CGT), dominante sur le département, publie quant à elle un journal à vocation mensuelle, Travailler en Seine-Saint-Denis [22], mais dont les informations sont plus ou moins précises et limitées évidemment aux conflits où la CGT est présente. La formule évolue sans cesse, ce qui entraîne un manque de régularité et de précision des informations sur les conflits. Le plus souvent, ces derniers sont cités en brèves, avec simplement la mention du nom de l’entreprise, sa localisation, le motif de la grève et ses résultats. La durée et les dates du conflit, le nombre de participants à la grève, les modes d’actions employés sont beaucoup plus rarement indiqués. Les conflits sont par ailleurs recensés par une des membres du bureau de l’UD-CGT mais la personne concernée a avoué ne pas archiver ce travail qu’elle effectue plus ou moins régulièrement pour le transmettre à la confédération.
À partir de ces sources ont été créés des tableaux récapitulatifs pour chaque année de 1990 à 1995, avec le nom, la localisation de l’entreprise, parfois sa spécialité, le motif du conflit, les dates et la durée des conflits et quelques éléments de contexte. Les résultats obtenus par la presse pouvaient alors être comparés aux relevés mensuels de la DDTE.

Tableau 2
LES GRÈVES EN ENTREPRISE EN SEINE-SAINT-DENIS, DE 1990 À 1995
IMGIMGAnnée	1990	1991	1992	1993	1994	1995
...IMGIMF
Année 1990 1991 1992 1993 1994 1995 Source DDTE ND 22 conflits 14 conflits 19 conflits 15 conflits 25 conflits Source presse 1 généralisé 1 généralisé 1 généralisé 24 localisés 18 localisés 17 localisés 16 localisés 11 localisés 16 localisés 27 en décembre 1995


Tableau 3
FOURCHETTE DU NOMBRE DE CONFLITS EN SEINE-SAINT-DENIS
IMGIMGConflits recensés	1991	1992	1993	199...IMGIMF
Conflits recensés 1991 1992 1993 1994 1995 Rappel DDTE 22 14 19 15 25 Hypothèse haute 35 30 33 24 41


Tableau 4
LES JOURNÉES DE GRÈVES (JINT) EN SEINE-SAINT-DENIS ET EN FRANCE
IMGIMGAnnée	1991	1992	1993	1994	1995
Franc...IMGIMF
Année 1991 1992 1993 1994 1995 France 497 300 395 200 510 874 500 528 797 387 Seine-Saint-Denis 25033 50838 6083,5 11656 6690,5 SSD/France (%) 5% 12,8% 1,2% 2,3% 0,8% Sources: ministère du Travail, DDTE 93

Les résultats du recoupement
La comparaison a cependant présenté la difficulté que les deux sources ne donnent pas les mêmes types d’informations. Les relevés mensuels de la DDTE sont précis sur le nombre de grévistes et les taux de participation mais pas la presse. À l’inverse, la presse donne de meilleures indications sur les motifs des grèves, leur déroulement, leurs résultats, le syndicat qui en est à l’origine. Finalement, la comparaison entre les deux sources ne pourra donc porter que sur le nombre des conflits.
La lecture des résultats obtenus par la presse appelle quelques précisions. Il a fallu distinguer, dans la mesure du possible, les conflits généralisés des conflits localisés puisque les chiffres fournis par la DDTE ne comprennent que les conflits localisés [23]. D’autre part, certains conflits longs posent des problèmes. Constitués de plusieurs moments forts, de plusieurs grèves distinctes dans le temps, faut-il les comptabiliser plusieurs fois ? Le choix a été fait au cas par cas, en essayant de distinguer la continuité de l’enjeu dans le temps, avec les éléments de contexte donnés par la presse [24]. En 1995, le nombre d’entreprises où des grèves et débrayages ont été recensés pendant le mouvement contre le plan Juppé est indiqué de manière spécifique. Rappelons aussi que les deux recensements (presse et DDTE) ne concernent que les entreprises (industrie, services, commerce).
La proximité des chiffres fournis par les statistiques officielles et ceux obtenus par la presse est satisfaisante au premier abord. Pourtant, les tentatives de recoupement entre les deux sources donneront des résultats décevants. Il faut remarquer tout d’abord que les chiffres de la DDTE sont souvent plus élevés que les chiffres presse, ce qui indique que certains conflits ont échappé aux médias ou aux militants. À l’inverse, la plupart des conflits recensés par la presse n’ont pas pu être clairement reconnus dans les relevés statistiques mensuels de la DDTE. Les deux sources révèlent un nombre très limité de conflits en commun. L’identification de ces conflits a pu être effectuée d’après leur date, l’activité économique de l’entreprise et ses effectifs et/ou le nombre de grévistes, seuls critères parfois connus dans les deux cas. Cela donne les résultats suivants, sur les années 1991-1995 :
  • En 1991 ont pu être identifiés les deux conflits Alsthom du mois de mars, la grève des vendeurs de Duroi-Jacquet aux mois de mai-juin, le conflit GEC-Alsthom au Bourget en septembre [25], et le conflit Duroi-Jacquet contre la fermeture de l’usine en novembre, soit cinq conflits communs. Il faut noter que les grèves d’avertissements de la fin du mois de juin à GEC-Alsthom Le Bourget, qui ont été suivies par plusieurs centaines de salariés, ne sont pas dans les statistiques.
  • En 1992 a pu être clairement reconnu le conflit Duroi-Jacquet, indiqué dans les fiches de la DDTE de janvier à juillet à la rubrique « industries alimentaires » et qui correspond au nombre de participants au mouvement, cent cinquante. Ce conflit est le seul recensé dans les statistiques en mars, avril et mai 1992 alors que d’autres grèves sont signalées par la presse syndicale : Danzas-Satam, Bull, Kodak ou Eram-Snecma. A contrario, aucune des grèves recensées dans les fiches de la DDTE les mois suivants n’a pu être reconnue par la presse. Elles concernent de petits établissements des services marchands aux particuliers ou aux entreprises, ou dans les transports.
  • En 1993, le conflit dans l’industrie alimentaire recensé dans une entreprise de deux cent soixante-dix salariés au mois d’août peut correspondre à celui de Kréma… mais il s’agit bien du seul conflit identifiable avec certitude. Le conflit Kréma fut marqué par d’autres journées de grèves, en mai et surtout aux mois de septembre et octobre mais elles n’apparaissent pas dans les statistiques. Le conflit dans la construction mécanique des mois d’octobre-novembre pourrait être celui de l’entreprise Le Calibre à Épinay, spécialisée dans les équipements météorologiques, mais la presse ne donne aucune indication sur le nombre de salariés concernés et le nombre de grévistes qui permettraient d’en être sûr. Le recoupement pour l’année 1993 aboutirait donc à deux conflits communs.
  • En 1994, le conflit de la petite entreprise de peinture Le Charpentier à Montreuil, qui a quarante-deux salariés, se retrouve à la ligne « bâtiment » des fiches mensuelles pour les mois de janvier et février. Aucun conflit n’est signalé en avril-mai, ni en juillet-août, dans l’échantillon presse comme dans les fiches DDTE. Le conflit GEC-Alsthom La Courneuve de la fin d’année semble reconnaissable dans les statistiques mais, avec quatre-vingts grévistes recensés et mille cinq cent vingt journées de grèves, il apparaît sans commune mesure avec l’ampleur réelle de ce mouvement. Deux conflits communs apparaissent donc pour l’année 1994.
  • En 1995, le recoupement des deux sources ne donne aucun résultat vraiment satisfaisant.
Finalement, le nombre de conflits en Seine-Saint-Denis peut être corrigé à la hausse si l’on ajoute aux chiffres de la DDTE les résultats trouvés par la presse, déduction faite des conflits communs. Force est de constater que l’ensemble des conflits repérés par la presse et l’ensemble des conflits repérés par la DDTE doivent quasiment s’additionner, chacun composant environ la moitié de l’hypothèse haute. Du côté des statistiques, on retrouve le résultat d’enquêtes précédemment citées auprès des employeurs où les conflits déclarés étaient deux fois supérieurs aux conflits recensés par le ministère du Travail. En revanche, du côté de la presse, le constat d’une précision supérieure n’est pas validé pour le cas présent puisqu’une grande partie des conflits recensés par la DDTE n’ont pas pu être repérés dans la presse syndicale et locale. Ce constat démontre sans doute une faiblesse de la presse locale, le rétrécissement des réseaux d’informations de la presse communiste, et les imprécisions de la presse syndicale. Un certain nombre de conflits se déroulent dans la discrétion, entre les services de l’État et les entreprises, dans l’indifférence des médias locaux ou dans l’ignorance des directions syndicales.
Commentaire de quelques défaillances statistiques (1992, 1995)
Cette approche critique des statistiques ne serait pas complète sans le commentaire de deux exemples particuliers d’anomalies, relevés sur le même échantillon de conflits. Le premier de ces exemples concerne l’observation d’un nombre de journées de grèves particulièrement élevé en Seine-Saint-Denis en 1992, année qui ne se distingue pas, au niveau national, par une montée particulière des grèves.
À regarder de plus près les fiches de la DDTE, la contribution particulière de la Seine-Saint-Denis, relevée en 1992, s’explique en fait par la place du conflit Duroi-Jacquet, qui est recensé dans les statistiques départementales pendant sept mois avec cent cinquante participants et qui totalise donc à lui seul environ trente-deux mille journées de grèves et 63 % du total des journées de grèves en Seine-Saint-Denis pour cette année 1992 ! En enlevant ce conflit, le pourcentage s’élèverait à 4,7 % et s’inscrit mieux dans la continuité de 1991. Il suffit donc qu’un seul conflit soit traité avec une attention spécifique pour déstabiliser des statistiques qui se contentent habituellement d’enregistrer de courts arrêts de travail, sans tenir compte de la durée d’un mouvement social.
Le deuxième exemple concerne les grèves de l’hiver 1995, avec la différence de résultats entre les deux sources que l’on peut déjà noter dans les chiffres du tableau 1.2. D’après la presse, près d’une trentaine d’entreprises de Seine-Saint-Denis, dont les salariés pouvaient être mobilisés contre des plans sociaux ou des fermetures d’établissements, ont connu des débrayages au moins une fois pendant ce mouvement, pour rejoindre, par exemple, des manifestations organisées dans leur commune d’implantation. Or, les relevés mensuels de la DDTE ne recensent que quatre conflits au mois de novembre… et un seul au mois de décembre !
Le décalage est flagrant et amène à la réflexion suivante : plus les conflits sont nombreux, plus les conflits se généralisent, plus il est sans doute malaisé pour les inspecteurs du Travail d’en saisir toute la réalité, pour les raisons matérielles déjà expliquées. Il faut ainsi conclure que les limites des statistiques officielles sont amplifiées en période de forte mobilisation sociale.
En conclusion, cette enquête confirme l’imperfection de l’outil statistique existant, mais aussi le caractère aléatoire d’autres sources possibles comme la presse, ce qui conduit non pas à substituer une méthode à une autre mais à rassembler plusieurs sources d’information, dans un but à la fois de contrôle mais aussi de mise au jour des logiques de leur production. L’enquête ne permet pas cependant de remettre en cause la valeur représentative des statistiques qui, à défaut de saisir l’ensemble des grèves, peuvent indiquer de grandes tendances à partir d’un échantillon représentatif d’environ 50 %. Cette règle doit être fortement nuancée par l’hypothèse d’une moins grande fiabilité des statistiques en période de forte conflictualité, sans qu’il soit possible de calculer un coefficient correcteur fixe, à partir d’un seul département et sur le seul exemple de 1995.
L’imperfection des statistiques ne peut ainsi pas servir à contester le déclin des grèves. Mais cette tendance à la baisse justifie-t-elle de ne pas se donner les moyens d’une amélioration des statistiques existantes ? Une réforme idéale des statistiques des grèves nécessiterait de dégager des moyens supplémentaires pour que les DDTE puissent, non seulement collecter les fiches des inspecteurs du Travail, mais aussi réaliser des revues de presse spécialisées, inciter les unions départementales des syndicats à produire leurs propres recensements, produire des enquêtes auprès des employeurs. De tels moyens ne peuvent être dégagés qu’à la condition d’apparaître comme un enjeu d’importance aux yeux des acteurs sociaux. L’effet d’un correctif en volume et en contributions par secteur, avec une meilleure prise en compte des conflits dans le privé, aurait sans doute un impact sur le débat social, les stratégies syndicales, la perception du monde salarié… et sur les outils mis à disposition du chercheur.
 
NOTES
 
[1]La quantification des mouvements sociaux fait néanmoins l’objet de débats dans les sciences sociales. En France, Olivier Fillieule a établi un recensement des manifestations à partir des sources policières ou engagé une réflexion sur les sondages dans les manifestations pour connaître les motivations et le profil-type des manifestants. Voir O. Fillieule, Stratégies de la rue, Paris, FNSP, 1996 et Pierre Favre, O. Fillieule, Nonna Mayer, « La fin d’une étrange lacune de la sociologie des mobilisations. L’étude par sondage des manifestants. Fondements théoriques et solutions techniques », Revue française de science politique, 1997, n°47, pp. 3-28.
[2]Alain Desrosières, La politique des grands nombres. Histoire de la raison statistique, Paris, La Découverte, 1993.
[3]En toute logique, les statistiques des grèves dans les collectivités locales devraient être établies par les secrétaires généraux et remontées au ministère de l’Intérieur, tandis que les conflits dans les hôpitaux devraient être recensés par les directeurs d’établissement et publiés par le ministère de la Santé. La fonctionnaire chargée d’élaborer les statistiques des grèves à la Dares a confirmé qu’elle ne disposait pas de ces données, si elles existent.
[4]Edward Shorter, Charles Tilly, Strikes in France : 1830-1968, Cambridge, Cambridge University Press, 1974 ; Monique Borrel, Conflits du travail, changement social et politique en France depuis 1950, Paris, L’Harmattan, 1996 ; Guy Naulin, « Prévention et résolution des conflits du travail », Rapport au Conseil économique et social, 2 vol., 18 février 1998 ; Roseline Merlier, « Les conflits du travail en 1999 : une reprise sensible », Premières synthèses, n° 48.1, novembre 2000 (publication la plus récente de la Dares).
[5]Michelle Perrot, Jeunesse de la grève. France, 1871-1890, Paris, Seuil, 1984, pp. 14-16.
[6]Sabine Erbès-Seguin, « Le déclenchement des grèves de mai : spontanéité des masses et rôle des syndicats », Sociologie du travail, n° 2, 1970, pp. 177-189.
[7]L’enquête sociologique de référence reste celle menée par Jacques Capdevielle, Élisabeth Dupoirier et Guy Lorant sur le conflit du Joint français (La grève du Joint français, Paris, FNSP, 1975). On peut citer aussi les travaux de Claude Durand et Pierre Dubois (La grève. Enquête sociologique, Paris, FNSP-Armand Colin, 1975 ; C. Durand, Chômage et violence. Longwy en lutte, Paris, Galilée, 1981) sans compter les multiples récits et ouvrages produits par le mouvement syndical lui-même. Une coopération entre la fédération CGT du textile et des sociologues a ainsi pu donner naissance à un ouvrage d’enquête et de témoignages sur le conflit Cellatex : Christian Larose, Sophie Beroud, René Mouriaux, Maurad Rabhi, Cellatex. Quand l’acide a coulé, Paris, Syllepse-VO Éditions, 2001.
[8]Avant les lois Aubry sur les trente-cinq heures, seulement un salarié sur cinq couvert par une convention collective était concerné par un accord d’entreprise.
[9]Michel Cezard, Anna Malan, « Relations sociales en entreprises : le point de vue des employeurs », Travail et Emploi, n° 66, 1995, pp. 76-82.
[10]E. Shorter, Ch. Tilly, Strikes in France…, op. cit.
[11]Le Groupe des Dix (G 10) est né en 1981 du regroupement de dix syndicats autonomes revendicatifs comme le Syndicat national unifié des impôts, le Syndicat unifié des caisses d’épargne, le Syndicat national des journalistes, le Syndicat de la Banque de France, très attachés aux principes de la charte d’Amiens et critiques envers les bureaucraties syndicales. Dans les années 1990, le Groupe des Dix se renforce par l’adhésion des syndicats Solidaires unitaires et démocratiques (Sud) issus, pour les premiers, d’une exclusion de la CFDT. En janvier 1998, ce regroupement, fort de 75 000 adhérents, vote sa transformation en Union syndicale-Groupe des Dix, sans aller cependant jusqu’à créer une sixième confédération. Le G 10, qui entretient des rapports unitaires avec la Fédération syndicale unitaire enseignante (FSU), représente le pôle radical des syndicats autonomes, face à l’Unsa qui incarne une tradition plus réformiste (par exemple la Fédération de l’Éducation nationale – FEN).
[12]René Mouriaux, Le syndicalisme en France depuis 1945, Paris, La Découverte, 1994.
[13]Sophie Camard, « Le patronage politique des conflits pour l’emploi. Le cas de la Seine-Saint-Denis (1991-1994) », thèse université Paris I, 2001.
[14]Ministère du Travail, L’information sur les conflits collectifs du travail-Étude comparée des données recueillies au niveau régional par la presse et par les fiches de conflits, Paris, 1980.
[15]M. Cezard, Jean-Louis Dayan, « Les relations professionnelles en mutation », in INSEE, Données sociales. La société française, 1999, p. 195.
[16]Informations données par les deux inspecteurs du Travail concernés, interrogés au mois de mai 1998 par plusieurs conversations informelles et par courriers. Des courriers ont été envoyés aux dix sections de Seine-Saint-Denis mais seuls deux inspecteurs ont répondu (sections de Montreuil et d’Aulnay-sous-bois), ce qui indique soit un manque de temps, soit un désintérêt pour la question des conflits collectifs.
[17]Entretien avec un directeur régional adjoint du Travail, 17 novembre 1997.
[18]Collections de 93 Hebdo dépouillées à la mairie de Tremblay-en-France et aux Archives départementales de Bobigny.
[19]La nouvelle formule, lancée sous le nom de 93 Hebdo en 1990, couvre tout le département alors que cinq éditions locales de 93 Actualités existaient auparavant : La Voix de l’Est, La Renaissance, Le journal d’Aubervilliers, Saint-Denis républicain, Le Réveil. La refonte de ces cinq éditions en une seule a donc fatalement entraîné une perte d’informations pour la période étudiée.
[20]Collections du quotidien Le Parisien consultées aux Archives départementales de Bobigny.
[21]Périodique consulté aux Archives départementales de Bobigny. Le n° 2 date d’avril 1993 et le n° 6 de juin 1995. Quelques suppléments Initiatives-Montreuil permettent de trouver un point de vue de la CFDT sur le conflit Kréma.
[22]Périodique consulté aux Archives départementales de Bobigny, du n° 19, janvier 1988, au n° 54, dernier archivé, septembre 1995.
[23]Les conflits généralisés (qui touchent plusieurs établissements en Seine-Saint-Denis) sont les conflits Banque nationale de Paris (BNP) en 1990, le conflit Rank Xerox en 1994, celui des magasins Félix Potin en 1995.
[24]En 1991, les deux moments de grève à GEC-Alsthom au Bourget ont été rassemblés en un seul conflit, de même pour les différents débrayages recensés à Kréma à Montreuil en 1993. Par contre, pour Duroi-Jacquet en 1991, la grève des vendeurs du mois de mai a bien été distinguée du conflit contre la fermeture de l’usine qui lui succède et se poursuit en 1992, ce qui oblige à le compter une fois en 1991 et une autre fois en 1992.
[25]S’il s’agit bien des conflits Alsthom, ils sont recensés dans la branche « construction électrique » mais la branche « construction mécanique » serait plus adaptée. On a peine à croire que le conflit Alsthom Le Bourget du mois de septembre soit passé à travers les statistiques mais aucun conflit n’est recensé dans la branche « construction mécanique ».
© Cairn 2007 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
À propos | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis
[1]
La quantification des mouvements sociaux fait néanmoins l’o...
[suite] Suite de la note...
[2]
Alain Desrosières, La politique des grands nombres. Histoir...
[suite] Suite de la note...
[3]
En toute logique, les statistiques des grèves dans les coll...
[suite] Suite de la note...
[4]
Edward Shorter, Charles Tilly, Strikes in France : 1830-196...
[suite] Suite de la note...
[5]
Michelle Perrot, Jeunesse de la grève. France, 1871-1890, P...
[suite] Suite de la note...
[6]
Sabine Erbès-Seguin, « Le déclenchement des grèves de mai :...
[suite] Suite de la note...
[7]
L’enquête sociologique de référence reste celle menée par J...
[suite] Suite de la note...
[8]
Avant les lois Aubry sur les trente-cinq heures, seulement ...
[suite] Suite de la note...
[9]
Michel Cezard, Anna Malan, « Relations sociales en entrepri...
[suite] Suite de la note...
[10]
E. Shorter, Ch. Tilly, Strikes in France…, op. cit. Suite de la note...
[11]
Le Groupe des Dix (G 10) est né en 1981 du regroupement de ...
[suite] Suite de la note...
[12]
René Mouriaux, Le syndicalisme en France depuis 1945, Paris...
[suite] Suite de la note...
[13]
Sophie Camard, « Le patronage politique des conflits pour l...
[suite] Suite de la note...
[14]
Ministère du Travail, L’information sur les conflits collec...
[suite] Suite de la note...
[15]
M. Cezard, Jean-Louis Dayan, « Les relations professionnell...
[suite] Suite de la note...
[16]
Informations données par les deux inspecteurs du Travail co...
[suite] Suite de la note...
[17]
Entretien avec un directeur régional adjoint du Travail, 17...
[suite] Suite de la note...
[18]
Collections de 93 Hebdo dépouillées à la mairie de Tremblay...
[suite] Suite de la note...
[19]
La nouvelle formule, lancée sous le nom de 93 Hebdo en 1990...
[suite] Suite de la note...
[20]
Collections du quotidien Le Parisien consultées aux Archive...
[suite] Suite de la note...
[21]
Périodique consulté aux Archives départementales de Bobigny...
[suite] Suite de la note...
[22]
Périodique consulté aux Archives départementales de Bobigny...
[suite] Suite de la note...
[23]
Les conflits généralisés (qui touchent plusieurs établissem...
[suite] Suite de la note...
[24]
En 1991, les deux moments de grève à GEC-Alsthom au Bourget...
[suite] Suite de la note...
[25]
S’il s’agit bien des conflits Alsthom, ils sont recensés da...
[suite] Suite de la note...