2002
Genèses
Fenêtre
Les économistes russes entre orthodoxie marxiste et radicalisme
libéral
Natalia Chmatko
L’analyse des réformes entreprises en Russie en 1989-1992 permet
de mettre au jour le système des positions au sein de la discipline et des
institutions économiques telles qu’elles se sont établies vers la fin des
années quatre-vingts. À partir des principaux modèles de réformes (Abalkine,
Chataline/Iavlinski, Gaïdar), on peut faire apparaître trois pôles dans
l’espace de l’économie russe en mutation, qui correspondent à des options
théoriques et idéologiques bien distinctes, à des expériences professionnelles
et trajectoires personnelles également variées.
An analysis of the reforms undertaken in Russia in 1989-1992
brings to light the system of positions within the discipline and economic
institutions as they were established towards the end of the 1980s. Starting
from model reform principles (Abalkine, Chataline/Iavlinski, Gaidar), three
poles appear within the changing landscape of the Russian economy, which
correspond to distinct theoretical and ideological options, as well as equally
varied professional experiences and personal career paths.
De multiples programmes de réformes ont été proposés par
différents groupes d’économistes soviétiques entre 1989 et 1992. Ceci nous
invite à analyser les conditions d’élaboration de ces programmes et à étudier
les facteurs qui ont déterminé les choix finaux qui ont été faits. C’est en
effet à travers la participation des économistes à la construction de ces
programmes qu’on peut le mieux saisir les oppositions qui existent entre eux,
en particulier à un moment où toutes les variantes possibles étaient
(théoriquement) envisageables et où chacun de ces groupes d’économistes luttait
pour imposer son modèle. Ce moment de la réforme a pour vertu de pouvoir mettre
au jour le système de leurs positions tel qu’il existe au sein de la discipline
et à l’intérieur des institutions économiques mises en place en Russie vers la
fin des années quatre-vingts
[1]. Par ailleurs, la polarisation politique de cette
période a joué un rôle de catalyseur dans le creusement des positions entre ces
groupes d’économistes en incitant ces derniers à dévoiler leurs options
politiques et théoriques ; elle a aussi bouleversé les rapports au sein de la
discipline et renversé la hiérarchie statutaire en son sein. Ainsi, l’analyse
des enjeux politiques et économiques des différents modèles de réforme radicale
proposés par des équipes d’économistes, liés à des partis politiques de bords
opposés, permet de révéler la nature des rapports entre le système politique et
le domaine de la science économique, propre à une période de
transition.
Dans le cadre de cet article, nous ne pouvons pas répertorier
toutes les positions existantes dans la discipline de la science économique
pendant une période étudiée. Notre tâche sera plus modeste : il s’agira de
montrer comment des pôles opposés se sont constitués à l’occasion de la réforme
économique. Le second objectif que nous visons consiste à examiner les effets
qu’exerce l’ouverture politique dans le domaine des sciences économiques. À
partir des trois modèles principaux de réformes élaborés par trois équipes
d’économistes russes, à savoir celle de Léonide Abalkine, celle de Stanislav
Chataline et Grigori Iavlinski et celle de Egor Gaïdar, on peut faire
apparaître trois pôles dans l’espace de l’économie russe en mutation, qui
correspondent à des options théoriques et idéologiques, à des expériences
professionnelles et à des trajectoires personnelles bien distinctes. Les
programmes correspondant aux positions de ces économistes découlent de prises
de position qui sont à la fois politiques, idéologiques et scientifiques ; ils
permettent ainsi d’opérer une objectivation des représentations de l’ordre
social souhaitable par ces différents groupes d’économistes. En conséquence, le
fait que tel ou tel programme ait été appliqué ou non n’est pas le facteur le
plus important pour notre analyse même si on peut dire, d’une certaine manière,
qu’ils ont tous été réalisés dans la mesure où ils ont, pour chacun, contribué
non seulement à des transformations économiques mais aussi à des changements du
système politique et social, notamment par la participation directe de leurs
auteurs à des instances du pouvoir.
Les grandes lignes d’opposition entre les réformateurs
La comparaison entre la version originelle de la réforme, telle
que le Parti communiste d’Union soviétique (PCUS) l’avait envisagée en 1987, au
début du gouvernement de Mikhaïl Gorbatchev, et la version de 1992 montre
l’étendue des changements de l’idéologie dominante au cours de cette
période
[2]. Si, au début,
en 1987, il ne s’agissait que de « purifier » le socialisme des déviations
entraînées par le stalinisme, de trouver les moyens pour intensifier la
production et accélérer la croissance sans « trahir » la pensée marxiste, en
1992, le marché est admis comme la seule solution possible aux difficultés
économiques, la privatisation des entreprises étant le nouvel objectif de la
réforme ; l’abandon du marxisme-léninisme et le tournant vers la pensée
économique « bourgeoise » deviennent des faits évidents. Les transformations
effectuées pendant cette période ont constitué les conditions sociales
nécessaires au démantèlement postérieur du système soviétique, souvent contre
la volonté des auteurs de ces projets. L’année 1991 est non seulement la date
de disparition de l’Union soviétique, mais également l’année de la grande
rupture idéologique qui a abouti au rejet des idées communistes et de
l’économie planifiée au profit des principes démocratiques et de l’économie de
marché ( voir encadré pp. 138-139). Le modèle de réformes pour lequel a opté le
nouveau gouvernement russe était d’abord un choix idéologique avant d’être un
choix de développement économique. Le programme retenu n’envisageait pas la
transformation progressive des mécanismes établis, mais leur destruction et,
au-delà, celle du système tout entier. La critique dominante des réformes
économiques en Russie dénonce l’influence des théories anglo-saxonnes sur les
jeunes réformateurs au pouvoir ; elle insiste sur leur dépendance par rapport
aux conseils des experts occidentaux. La thèse de la « contradiction éternelle
» entre slavophiles et occidentalistes, qui règne en Russie depuis des siècles,
est au fondement d’une telle critique. Pourtant, il nous semble qu’une telle
approche ne permet pas de répondre à la question de savoir pourquoi, parmi la
multitude de modèles existants et de théories occidentales, c’est le modèle
libéral qui a été retenu. L’essentiel, de notre point de vue, n’est pas tant
que les économistes russes aient adopté la pensée économique occidentale mais
que les uns aient opté pour les nouveaux classiques, les autres pour les
néokeynésiens ou pour le monétarisme.
Les économistes occidentaux qui ont pris part à l’élaboration
des réformes en Russie ont également, d’une façon indirecte, pris position en
faveur de tel ou tel groupe de réformateurs russes : ainsi, les économistes
américains tenants du courant socioéconomique ou du keynésianisme (Wassily
Leontieff, John K. Galbraith, Lawrens R. Klein) ont accordé leur soutien à
l’équipe de L. Abalkine ou à celle de S. Chataline, tandis que les tenants du
moné-tarisme comme Milton Friedman ou du néo keynésianisme comme Jeffrey Sachs
se sont rangés du côté d’E. Gaïdar. Les positions théoriques et politiques des
experts du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque mondiale, qui en
1991-1992 étaient consultants auprès du gouvernement de Boris Eltsine
[3], sont homologues des dispositions «
révolutionnaires » des jeunes réformateurs russes dont l’objectif était de
rompre avec l’ancien système.
Dans un premier temps, deux programmes de réforme économique
et, corrélativement, deux modèles de passage vers le marché, avaient été
élaborés presque simultanément par deux équipes d’économistes : celle nommée
par le gouvernement en accord avec le Soviet suprême de l’URSS (avec à sa tête
l’académicien L. Abalkine) et celle engagée par le président M. Gorbatchev et
son « compagnon de route » B. Eltsine, équipe composée des académiciens S.
Chataline et Evgueni Iassin avec la participation de G. Iavlinski. Ainsi, dès
le début du travail sur les contours de la future réforme économique,
l’opposition était manifeste entre, d’un côté, les dirigeants de l’URSS et de
la République fédérale de la Russie et, de l’autre, les fractions «
techno-crate » (le cabinet ministériel) et « partocrate » (les dirigeants du
PCUS) du pouvoir.
Durant la période 1989-1991, l’opposition s’est durcie entre
les partitocrates (Comité central et Bureau politique du PCUS) et les
technocrates (Conseil des ministres) au sujet de modèles de réformes politiques
et économiques. Il est significatif que le programme plus radical de S.
Chataline, intitulé « 500 jours » ait reçu le soutien d’une aile partocrate
(sous le patronage de B. Eltsine), tandis que le programme plus modéré de L.
Abalkine obtenait le soutien des « technocrates » (le président du Conseil des
ministres de l’URSS Nikolaï Ryjkov, notamment). La position de M. Gorbatchev
était assez ambivalente : d’un côté, il cherchait à renforcer son pouvoir grâce
à un soutien extérieur au Comité central du PCUS et, de l’autre, il avait
besoin de consolider sa position à l’intérieur du parti communiste face aux
tendances fractionnistes de certains dirigeants du parti, en particulier l’aile
démocratique dirigée par B. Eltsine. Cette double disposition poussait M.
Gorbatchev à soutenir les deux parties à la fois : ne pas abandonner le
programme du cabinet ministériel et ne pas avoir non plus B. Eltsine et les
nouveaux démocrates contre lui, ce qui l’a conduit à donner le feu vert à leur
programme.
Ces programmes étaient fortement opposés quant à la place
respective à accorder au pouvoir central et aux pouvoirs régionaux : si le
programme de L. Abalkine maintenait un rôle dominant au pouvoir central et
affirmait sa primauté face aux pouvoirs républicains et régionaux, le projet «
500 jours » établissait la souveraineté économique des républiques membres de
l’Union. Il ne faut pas alors sous-estimer la force des tendances « centrifuges
» qui étaient caractéristiques de plusieurs républiques et régions de l’URSS à
ce moment-là (phénomène taxé de « parade de souverainetés »
[4] par les politologues). Le projet de S.
Chataline conduisait à un remplacement de l’union politique entre les
républiques par une union économique. Le degré de « radicalisme » différait
tant en ce qui concerne l’intervention de l’État qu’en matière de réforme des
prix, etc. : L. Abalkine proposait le maintien du contrôle des prix par l’État
pour certaines catégories de produits, notamment les moyens de production ; le
programme adverse proposait la libération des prix pour tous les produits des
entreprises qui auraient dû jouer un rôle clé dans leur fixation. Les positions
concernant la répartition des impôts sur les entreprises et, par conséquent, la
formation du budget central et des bud-gets locaux, étaient également opposées
: L. Abalkine était favorable à un maintien de la proportion 75 % pour le
budget central et 25 % pour les budgets locaux ; S. Chataline proposait
d’inverser cette proportion en arguant du fait que les républiques devaient
être « entièrement maîtresses de la gestion de leur propre budget ». La
continuité et le maintien des liens établis entre les entreprises, la
préservation des commandes d’État dans la production industrielle et
économique
[5] et une
progression « en douceur » vers le marché étaient au cœur du projet de L.
Abalkine. La rupture, la déréglementation de la gestion économique, les
privatisations massives et par conséquent le passage rapide au marché (en « 500
jours ») constituaient l’enjeu majeur du programme de S. Chataline. Pourtant,
très vite ces deux programmes ont été abandonnés : ni l’un ni l’autre n’étant
assez radicaux dans une nouvelle conjoncture politique.
L’accession peu légitime de B. Eltsine au pouvoir
[6] (accord tenu secret jusqu’à
sa signature avec les dirigeants de Biélorussie et d’Ukraine) ainsi que la
liquidation inopinée de l’Union soviétique – malgré un référendum où les
électeurs s’étaient prononcés, en mars 1991, pour la conservation de l’URSS et
alors que se préparait une nouvelle convention d’union élaborée par les
gouvernements fédéral et républicain – ont mis le nouveau gouvernement russe
dans la nécessité de justifier rapidement ces actes exceptionnels. Ce dernier
est parti de l’hypothèse que le crédit que la population lui avait accordé
était un crédit à court terme : l’impératif vital, pour ce gouvernement, était
de trouver les moyens de changer d’une manière significative la situation
économique et de prouver ainsi sa légitimité. Dans ces conditions, la priorité
a été donnée aux actions à effet immédiat, au mépris des transformations
progressives et de fond. Il a donc fallu élaborer en urgence un nouveau
programme de réformes, adapté à une nouvelle position géopolitique de la
Russie. Ce travail a été confié à l’équipe de Guennadi Bourboulis et E. Gaïdar,
qui sont alors entrés dans le nouveau gouvernement de Russie. Le premier, très
proche de B. Eltsine, était responsable de sa campagne électorale en 1991 avant
de devenir secrétaire du Conseil d’État auprès du président de la Fédération de
Russie et premier président-adjoint du gouvernement de la Russie ; le deuxième,
après avoir travaillé dans un groupe d’économistes chargé des questions de
réformes sous la direction de G. Bourboulis, a obtenu un poste de
président-adjoint responsable des questions de politique économique du
gouvernement de la Russie.
Le projet intitulé « Programme d’approfondissement des réformes
économiques » a été élaboré vers février 1992 ; il proposait comme mesures
d’urgence : la stabilisation de l’économie et la rationalisation de sa gestion
sur le fondement de l’économie de marché ; la libéralisation des prix et une
politique financière restrictive ; le contrôle strict de la croissance de la
masse monétaire, etc., ensemble de mesures résumées sous le nom de « thérapie
de choc » (précisons que ce terme n’a jamais été prononcé officiellement). La
distance entre les objectifs formulés dans ce programme et les méthodes mises
en œuvre pour sa réalisation est frappante. Il n’est que de citer ces objectifs
tels qu’ils apparaissent dans le texte du programme :
« Les buts finaux des réformes sont la renaissance
économique, sociopolitique et spirituelle de la Russie, la croissance et la
prospérité de l’économie nationale, la consolidation, sur cette base, du
bien-être et de la liberté de ses citoyens, le développement de la démocratie
et le renforcement de l’État. […] Dans la nouvelle économie russe, l’équilibre
entre l’efficacité économique et la justice sociale doit être atteint [7]. »
On peut ainsi constater que rien dans ce discours ne ressemble
à de l’idéologie néolibérale ou à des méthodes de réforme économique brutales
et douloureuses pour la population comme celles qui ont été par suite mises en
œuvre (à la différence de la Pologne où la thérapie de choc a été annoncée
ouvertement par le gouvernement Balsterowitch). Le bilan des quelques premiers
mois d’application de ce programme a alors mis en évidence la discordance
complète entre, d’une part les buts et les méthodes d’application proclamés et,
d’autre part, les résultats obtenus : effondrement de l’économie, inflation
galopante, appauvrissement absolu de la population.
Derrière chacun de ces programmes de réforme économique, on
trouve une équipe plus ou moins homogène d’auteurs qui se sont regroupés autour
du responsable du projet. Certains ont été cooptés suivant la procédure de
nomination officielle, comme membres de commission, d’autres y ont participé
d’une façon informelle. Ainsi, le programme de L. Abalkine est avant tout le
programme de l’Institut d’économie de l’Académie des sciences (IE) ; celui de
Chataline-Iavlinski peut être attribué à l’Institut d’économie et de prévision
du progrès technique et scientifique, ainsi qu’à l’Institut central d’économie
et de mathématique (CEMI) de l’Académie des sciences ; le programme d’E. Gaïdar
est le fruit du travail des économistes des nouveaux instituts de recherche et
d’expertise, créés principalement par des anciens chercheurs du CEMI :
l’Institut d’analyse économique (Institut des problèmes économique de période
de transition), l’Institut de prospective économique, l’Institut d’expertise de
l’Union des entrepreneurs et des industriels de Russie. L’antenne moscovite de
la Banque mondiale de reconstruction et de développement (BMRD) a aussi
participé à ce programme, mais sa contribution à ce programme n’est pas
importante
[8]. Comme le
note le professeur de l’université d’Amsterdam Michael Ellman dans son analyse
de l’échec du programme d’E. Gaïdar :
« Le programme, c’est un “produit maison” : il n’était pas
élaboré en coopération étroite avec les spécialistes du FMI, il ne contient pas
des propositions détaillées de mesures à prendre […] Les conseillers étrangers
n’avaient pas joué de rôle important dans son élaboration [9]. »
Le rôle des experts économiques occidentaux est devenu plus
fondamental plus tard, lorsque la gestion de crise a été mise en œuvre et
lorsque les négociations des conditions d’accréditation du prêt par le FMI se
sont mises à peser d’un grand poids.
L’économie politique : une tentative de rompre des liens
historiques
L’histoire de chacune de ces institutions ainsi que leur
réputation scientifique et politique sont des facteurs importants pour analyser
la lutte pour l’imposition d’un modèle donné. Ainsi, l’Institut d’économie est
le premier institut soviétique de recherche fondamentale en économie. Créé en
1930, après l’abandon de la Nouvelle politique économique (NEP) et pendant la
réalisation du premier plan quinquennal, il avait pour objectifs principaux le
développement de la théorie de l’économie politique du socialisme, la recherche
des régularités économiques du socialisme et des conditions de sa
transformation en communisme, l’élaboration de théories sectorielles et
intersectorielles. Dans les années 1960-1970, la problématique de cet institut
était centrée sur les aspects économiques du progrès technique et scientifique
et la théorie de la reproduction élargie
[10]. Bien que des économistes reconnus comme Konstantin
Octrovitianov, Stanislas Stroumiline, Vassily Nemtshinov aient travaillé à
l’Institut d’économie, ses objets de recherche en sciences économiques
occupaient une position peu élevée dans la hiérarchie : l’économie politique du
socialisme, en effet, était perçue par les scientifiques soviétiques comme une
discipline liée à l’idéologie, au marxisme, donc très proche de la politique ;
elle occupait une position dominée par rapport à l’économie politique du
capitalisme, jugée plus scientifique, ou à l’économie mathématique. Dans la
hiérarchie bureaucratique, par contre, cet institut était bien placé,
entretenant de bons rapports, jusqu’au début des années 1980, avec le Comité
central du PCUS
[11].
La direction de L. Abalkine, ancien responsable du département d’économie
politique à l’Académie des sciences sociales auprès du Comité central du PCUS,
a renforcé sa position politique et bureaucratique. En tant que directeur de
cet institut, il a été appelé à élaborer des propositions concernant
l’amélioration des réformes économiques, suivant les termes de l’arrêté du
Présidium du Conseil des ministres. L. Abalkine a réussi à réunir pour ce
travail une équipe composée à la fois d’économistes soviétiques renommés comme
Abel Aganbeguian, Gheorguï Arbatov, Oleg Bogomolov, Stephan Sitarian et de
membres du Présidium du Conseil des ministres. Le rapport remis n’a pas eu de
diffusion publique, mais c’est grâce à ce travail que l’Institut d’économie est
devenu un support scientifique des réformes économiques. L. Abalkine a été reçu
par M. Gorbatchev en mai 1989, a été nommé président-adjoint du Conseil des
ministres (président N. Ryjkov) et mis à la tête de la Commission de la réforme
économique. Son passage au gouvernement s’est accompagné d’une dégradation
économique qui était principalement héritée des problèmes de la période
précédente : montée du déficit budgétaire, accroissement incontrôlable de la
masse monétaire, chute de la productivité, etc. L’équipe de L. Abalkine était
donc chargée d’assainir l’économie nationale et d’élaborer les mesures pour sa
restructuration. La position politique et économique de L. Abalkine et de ses
collaborateurs peut être définie comme centriste puisqu’elle conjuguait les
méthodes centralisées de la régulation économique et la gestion démocratique de
l’entreprise (autogestion, directeur élu par le personnel, autonomie
comptable), en reconnaissant les formes diverses de propriété (étatique,
municipale, coopérative, privée) ; en bref, une combinaison du marché et de la
régulation étatique.
Les économistes de l’équipe de L. Abalkine ont été orientés
théoriquement par les idées de la construction du marché socialiste, s’appuyant
notamment sur les travaux des économistes dits « libéraux » (c’est-à-dire les
défenseurs de l’idée de marché qui se sont opposés aux partisans de l’économie
centralisée et planifiée) des années 1920 et 1930, ainsi que sur ceux de Lénine
concernant la NEP et des auteurs de la réforme d’Alekseï Kossyguine dans les
années 1960
[12]. Leurs
soubassements théoriques, surtout au début, n’excédaient pas le cadre du
marxisme, bien qu’un certain recul par rapport à ses principes se fasse sentir
à travers leurs publications et leur programme de réformes. Sous la pression
des économistes des courants plus radicaux et plus modernes de la pensée
occidentale, ils ont glissé vers un néomarxisme, introduisant timidement des
éléments de théories occidentales dans leurs travaux (surtout les auteurs
traduits en russe). Ainsi, les néokeynésiens et les socioéconomistes comme J.
K. Galbraith, Albert Hirschmann, Joseph Schumpeter, Joseph Stiglitz sont
devenus des auteurs de référence de même que les auteurs classiques comme John
S. Mill ou John M. Keynes. L’analyse des références bibliographiques dans les
travaux de ce groupe d’auteurs permet de conclure que, sur le plan quantitatif,
ils ont un appareil scientifique beaucoup moins développé que celui d’auteurs
appartenant au courant de l’économie mathématique ou de la macroéconomie. Si,
dans les articles publiés dans la revue
Questions
d’économie, on ne trouve en moyenne que deux à trois références par
article, chaque article dans la revue
Économie et
méthodes mathématiques compte en moyenne cinq à six
références.
Une chance pour l’économie mathématique
Le deuxième projet de réformes, « 500 jours », est lié aux noms
du CEMI et de l’Institut d’économie et de prévision du progrès technique et
scientifique, ancienne division du CEMI séparée de l’institution mère en
1986
[13], les deux
dépendant de l’Académie des sciences de l’URSS. Ces instituts de recherche ont
un profil qui se distingue nettement de celui de l’Institut d’économie, tant du
point de vue de la discipline que du point de vue historique. Le CEMI est
beaucoup plus récent ; sa création, en 1963, à partir du laboratoire des
méthodes mathématiques d’économie (créé en 1958 par V. Nemtshinov), était liée
avant tout au développement de l’économie mathématique en URSS dans les années
1950-1960
[14]. On lui
avait fixé comme objectif principal l’application des méthodes mathématiques et
du calcul informatique à la gestion et à la planification, par l’élaboration
d’une théorie de gestion économique optimale. Son activité de recherche,
appliquée surtout (modélisation, économétrie), se développait principalement
dans le cadre de l’économie planifiée. La renommée du CEMI reposait sur
l’autorité de l’économie mathématique incarnée par Léonide Kantorovitch et ses
collègues et disciples (Victor Novojilov, Lev Mints, Alexandre Lourié, Nikolaï
Fedorenko
[15]).
L’institut, qui avait des relations assez développées avec les chercheurs
occidentaux, jouissait d’une reconnaissance internationale. Pendant la
perestroïka, le CEMI a développé une activité politique importante, en créant
le Club « Perestroïka », lieu de nombreux débats autour des modèles économiques
et politiques envisageables pour le pays avec des personnalités extérieures
connues comme « progressistes » ou « démocrates » ; on y développait des points
de vue assez radicaux mais qui lui étaient propres, notamment sur la nécessité
de conserver « l’empire soviétique » ou sur la privatisation des
entreprises
[16]. Ce
club est devenu non seulement un bastion de la démocratie pour les
intellectuels soviétiques mais aussi une véritable école des
réformateurs.
La réforme des « 500 jours » était à l’origine le projet de G.
Iavlinski. Il avait d’abord contribué à l’élaboration du projet de réforme de
Abalkine-Ryjkov, ce qui ne l’empêchait pas de travailler en parallèle sur un
autre versant de la réforme, avec ses jeunes collègues économistes Mikhaïl
Zadornov
[17] et Alexeï
Mikhaïlov. Le travail sur ce projet alternatif de libéralisation de l’économie
soviétique, intitulé « 400 jours », a été achevé au printemps 1990, époque où
il a été présenté à B. Eltsine. Par la suite, ce projet est devenu un enjeu
politique et un point de partage des courants politico-économiques, dans la
mesure où ses idées, approuvées par B. Eltsine et soutenues par M. Gorbatchev,
ont servi de base à un autre programme, « 500 jours », dont la préparation
avait été confiée à l’académicien S. Chataline. Aussi G. Iavlinski a-t-il
changé de camp, passant de l’équipe de L. Abalkine à celle de S. Chataline,
mais en perdant progressivement le contrôle de son projet. Plusieurs de ses
propositions ont en effet été modifiées : alors que son projet visait
l’économie de toute l’URSS, le projet « 500 jours » ne concerne plus que la
seule Russie (le Soviet suprême de l’URSS ayant rejeté ce programme, tandis que
le Soviet suprême de la Russie l’adoptait), ce qui en faisait un des facteurs
de l’opposition entre les deux gouvernements.
Les principes au fondement de ce programme correspondaient
grosso modo aux conceptions de l’économie néoclassique, sans que toutefois il y
soit fait explicitement référence : agents économiques rationnels, cherchant à
optimiser leurs gains, à qui il suffit de laisser la liberté d’agir, « main
invisible du marché » assurant la réalisation de l’intérêt général. Le modèle
de l’équilibre général était considéré comme un fait établi par les économistes
contribuant à ce programme. Les événements ultérieurs, en particulier la
réduction de la production et l’augmentation des prix par les entreprises
libérées de l’exécution obligatoire du plan et de la tutelle étatique, ont
permis de mesurer les conséquences de cette application « mécanique » des
théories néo-classiques à une économie postsoviétique. E. Iassin, a écrit en
1993 à propos du projet des « 500 jours » :
« Ce qui a été fait à ce moment-là est à la fois le triomphe
et la faillite des idées les plus progressistes de la science économique
soviétique. Leur triomphe, puisque les dirigeants du parti et de l’État ont
avalisé toutes les propositions des économistes-“libéraux” ; leur faillite
puisque la mise en pratique de ces idées a montré leur inconsistance et
l’incapacité complète de ces économistes à résoudre un quelconque problème de
l’économie russe [18].
»
L’économie mathématique, l’économétrie et la modélisation
étaient reconnues en URSS comme la science « noble » par opposition à
l’économie politique ; elles ont connu un fort développement qui leur a permis
d’atteindre le niveau de la science occidentale. L’école soviétique avait sa
spécificité : le langage utilisé se distinguait de celui qui avait cours dans
les écoles concurrentes, de telle sorte que les mêmes phénomènes portaient des
noms différents. Cette divergence terminologique freinait la communication
effective même si les échanges avec les collègues étrangers étaient assez
développés, tant au CEMI qu’à l’Institut d’économie et de prévision du progrès
technique et scientifique. Pourtant, en général, les chercheurs de ces
instituts étaient plus prédisposés à comprendre et à s’approprier les théories
occidentales que leurs collègues, tenants de l’économie politique. Les
spécialistes russes de la statistique appliquée et du marginalisme continuent
aujourd’hui de construire des modèles des flux et des échanges, en se tournant
vers l’institutionnalisme et le néoclassicisme, courants de pensée en affinité
avec leur position au sein de la discipline économique. Les références aux
auteurs étrangers, autrefois très rares – non seulement du fait de la mauvaise
connaissance de leurs travaux mais aussi en raison de l’orientation dominante
des travaux soviétiques – sont aujourd’hui devenues la règle académique. Ainsi,
Gérard Debreu, Stanley Fisher, Herman Gossen, John R. Hicks, Stanley Jevons,
Vilfredo Pareto, Paul Samuelson, Léon Walras sont les auteurs les plus
fréquemment cités, souvent à côté d’auteurs appartenant à des courants
aujourd’hui désuets. Par ailleurs, les recherches actuelles, comme le montre
l’analyse des travaux du CEMI, s’orientent vers le perfectionnement de la
théorie de l’équilibre général en tenant compte des conditions de diversité des
paramètres des instituts marchands, et la modélisation de nouveaux processus
dans l’économie postsoviétique tels que le modèle de la stabilisation
économique, le modèle de la qualité de vie de la population ainsi que des
modèles dynamiques de développement des régions.
Nouveaux instituts d’expertise : entre l’économie et la
politique
Le troisième projet, celui de l’équipe d’E. Gaïdar, intitulé «
Programme d’approfondissement des réformes économiques », était principalement
défendu par les nouveaux instituts, définis comme « commerciaux » dans le
vocabulaire de la perestroïka, par opposition aux instituts d’État et en
référence à leurs commanditaires. Ces instituts, créés par les jeunes
chercheurs en économie, sont apparus en nombre au début des années 1990. Les
dirigeants de ces petites institutions d’expertise politique et économique,
comme E. Gaïdar (Institut des problèmes économique de la période de transition,
1992), Andrei Netchadin (Institut d’expertise de l’Union des entrepreneurs et
des industriels de Russie, 1991), Vitali Naïchoul’ (Institut du modèle national
de l’économie, 1992), Constantin Kagalovski (Centre international de recherches
des réformes économiques, 1989) ; Anatoli Tchoubaïs (Centre de recherches
socioéconomiques – Leontieff-Centre, 1991), appartiennent à peu près à la même
classe d’âge (née dans les années 1950 et 1960) et donc à la même génération
d’étudiants qui, dans les années 1970, ont étudié à la faculté d’économie de
l’université Lomonossov de Moscou (MGU) avant de faire, dans les années 1980,
leur doctorat au CEMI
[19] ; disciples de S. Chataline et de Gavriil Popov, ils
ont rompu les liens avec leurs maîtres à la fin de 1991 en raison de
divergences théoriques et idéologiques. Ainsi, E. Gaïdar a travaillé pendant
plusieurs années auprès de S. Chataline dont il a suivi le passage d’un
institut de recherche à l’autre, d’abord à l’Institut d’études systémiques de
l’Académie des sciences de l’URSS (1980-1986), ensuite à l’Institut d’économie
et de prévisions du progrès scientifique et technique (1986-1987), participant
activement aux séminaires du club « Perestroïka » au CEMI. C’est l’opportunité
d’entrer dans la commission gouvernementale auprès de B. Eltsine (grâce à un
soutien de G. Bourboulis) qui le conduit à rompre avec S. Chataline. Plus tard,
pour justifier cette rupture, E. Gaïdar évoquera les divergences profondes
entre son approche et celle du programme « 500 jours ». Ces jeunes réformateurs
ne jouissaient pas personnellement d’une grande renommée scientifique mais ils
en bénéficiaient en quelque sorte « par procuration » : grâce à leurs diplômes
d’écoles prestigieuses et à leur appartenance passée à des institutions de
recherche réputées. Par ailleurs, ces jeunes économistes ont conquis une
notoriété grâce à leur connaissance (souvent superficielle) des théories
occidentales, qui leur permettait de bénéficier indi-rectement du prestige dont
jouit l’économie occidentale en Russie. Mais le capital politique des
directeurs de ces instituts, qui faisaient partie de différents comités auprès
du président ou du gouvernement de Russie, a été bien plus important que leur
renommée scientifique.
C’est particulièrement vrai en ce qui concerne E. Gaïdar qui
occupait, au début de la perestroïka (1987-1990), un poste de rédacteur à la
revue
Communiste, puis de responsable
du département économique à la
Pravda,
en 1990, c’est-à-dire dans les deux organes principaux du parti communiste
rattachés au Comité central. Durant ces années, il publie de façon régulière
ses analyses de la situation économique en URSS, comme les résultats de
l’application du XII
e plan
quinquennal, travaux qui ne s’écartent pas de l’orthodoxie marxiste. En 1990
encore, il publie
La réforme économique et les
structures hiérarchiques, ouvrage dans lequel il fait l’apologie du
socialisme et critique sévèrement le capitalisme, en usant d’un lexique
purement idéologique et en résumant ses réflexions de la façon suivante : « La
forme ultime de résolution des contradictions de la société capitaliste est la
révolution qui la renverse. » Son discours change du tout au tout à la fin de
1991 lorsqu’il quitte le Parti après la publication du décret de B. Eltsine
abolissant les organisations du parti communiste dans les entreprises et
l’armée de la République fédérale de Russie (août 1991)
[20]. Moins de deux ans plus tard, il
conclut sa critique de l’incapacité du gouvernement à mener une politique
monétaire efficace par ces mots : « La crise financière est presque toujours le
signe avant-coureur de l’effondrement des régimes totalitaires
[21]. » Sa connaissance des
théories occidentales était quasi nulle lors de son entrée dans le gouvernement
de Russie ; elle se réduisait à quelques auteurs classiques de divers courants,
mais sa maîtrise de l’anglais lui a permis de combler peu à peu ce manque. E.
Gaïdar s’est d’abord référé aux modèles est-européens du marché, notamment le
système hongrois, puis sa position s’est radicalisée ; le système chilien et le
général Augusto Pinochet sont alors devenus pour lui des figures de référence.
A. Tchoubaïs a eu un rôle important dans la radicalisation d’E. Gaïdar,
notamment et en particulier par son article programmatique « En course de fer
»
[22] et son petit
livre dans lequel il critique Janos Kornai et le système économique
hongrois
[23]. E.
Gaïdar a aussi été influencé par les experts économiques du FMI et de la Banque
mondiale dont il avait fait la connaissance, notamment, J. Sachs et Anders
Aslund. L’un de ses objectifs au gouvernement de B. Eltsine était en effet
l’adhésion de la Russie au FMI et à la Banque internationale pour la
reconstruction et le développement – BIRD – (où la Russie n’était présente qu’à
titre d’observateur). En avril 1992, à Washington, E. Gaïdar, alors
président-adjoint du gouvernement de la Russie pour les questions de politique
économique, a présenté les projets de réformes et de budget à la session du FMI
et de la BIRD. À l’issue de cette session, la Russie et d’autres pays de la
Communauté des États indépendants (CEI) ont été admis comme membres du Fonds.
Comme le note G. Popov dans son livre, B. Eltsine a opté « pour Gaïdar avec le
FMI». On peut donc conclure que l’adhésion au monétarisme et au néolibéralisme
n’a pas été un choix théorique d’E. Gaïdar, mais qu’elle correspondait plutôt à
un choix politique qu’il a transformé ensuite en position scientifique en vue
de justifier sa politique économique.
Les théoriciens de l’équipe d’E. Gaïdar, Vladimir Maü (Institut
des problèmes de la période de transition) et Andreï Illarionov (Institut
d’analyse experte), qui partagent les mêmes options libérales en politique,
adhèrent, dans leurs analyses économiques, au courant de pensée
institutionnaliste. Leurs études sont centrées sur le rôle d’institutions comme
les banques, les administrations ou l’État, qu’ils définissent comme les «
éléments principaux » de la régulation économique. Les publications des jeunes
réformateurs russes sont émaillées de citations d’Oliver Williamson et Ronald
Coase (à qui ils empruntent la théorie des « coûts de transaction »), de George
Stigler, Reah Kauffman, J. Sachs pour les aspects monétaires de l’équilibrage
du marché, ainsi que d’autres auteurs proches du néo-institutionnalisme et du
monétarisme. Par ailleurs, l’expérience des pays d’Amérique Latine intéresse
beaucoup V. Maü qui accorde, entre autres, une grande importance au modèle du «
cycle économico-politique » (William Nordhaus, Torsten Persson, Guido
Tabellini) pour éclairer l’enchaînement des deux périodes de la politique
gouvernementale : celle de la politique sociale active d’avant les élections et
celle des restrictions qui lui succède. Enfin, les économistes libéraux russes
puisent dans les travaux d’auteurs appartenant à l’école de Vienne comme
Friedrich von Hayek, Ludwig von Mises, pour critiquer les interventions de
l’État dans l’activité économique.
L’analyse des références bibliographiques montre qu’en général
les citations et références, notamment aux travaux occidentaux ne sont pas
nombreuses dans les publications traitant des réformes économiques. Ce fait
peut être expliqué, de notre point de vue, par deux traits caractéristiques de
la science économique, liés à l’histoire de l’économie soviétique. Celle-ci
avait surtout cherché à s’autonomiser et à s’isoler de l’économie « bourgeoise
» de telle sorte qu’elle avait élaboré et appliqué son propre langage ; les
phénomènes économiques alors étudiés ont été analysés en d’autres termes.
Ensuite, les travaux anglo-saxons, hormis les auteurs classiques ou marxistes,
étaient accessibles aux seuls spécialistes qui travaillaient sur le problème
correspondant (il existait des « fonds spéciaux » dans les bibliothèques
universitaires et académiques). La plupart des étudiants ont fait connaissance
des travaux occidentaux à partir de manuels soviétiques et d’ouvrages
critiques, de « seconde main ». L’autre raison importante de cette
quasi-absence de références dans les publications d’économistes qui ont
contribué à la réforme économique tient au fait qu’ils ont tenté de résoudre la
question politique plus que la question économique. Ils ont été amenés à
légitimer par la science des solutions politiques. Les économistes-réformateurs
se sont donc prononcés davantage en tant qu’hommes politiques qu’en tant que
savants, aussi bien dans les articles « académiques » que dans les articles «
grand public » publiés dans la presse générale. L’absence des références à des
auteurs soviétiques (à l’exception des grands auteurs des années vingt, celles
de l’avant-garde économique soviétique) constitue une véritable rupture avec le
passé. Même les données statistiques, qui prévalent dans les publications, sont
traitées d’une nouvelle façon afin d’invalider l’ancien système d’affirmations
et de constats
[24]. Le
premier mouvement des réformateurs, fait d’une volonté de révision et de
destruction, était largement soutenu par la presse intellectuelle parce qu’il
visait à repenser les origines de l’histoire soviétique et l’époque
stalinienne. Le deuxième mouvement des réformateurs prônait une démarche vers
le bon sens, vantait le cours « naturel » des choses, avec l’idée sous-jacente
que le marché est la forme naturelle du fonctionnement de l’économie. Les
modèles de réformes ont été présentés de même façon que les doctrines
religieuses : « Faites comme ça et vous trouverez le salut ». Par la suite,
l’élargissement du marché du travail des économistes russes et la plus forte
assise politique des économistes au pouvoir ont poussé les
économistes-réformateurs oppositionnels ainsi que d’autres économistes
universitaires à approfondir les justifications théoriques de leur position. Le
monétarisme et le néolibéralisme sont progressivement devenus des points de
repère à partir desquels se sont cristallisées les positions dans l’espace
national des sciences économiques (l’attribution d’étiquettes comme celles de «
monétariste » ou de « néolibéral » a alors constitué un enjeu dans les luttes
politiques.) L’apparition, dans les années quatre-vingt-dix, de plusieurs
traductions en russe des travaux occidentaux (Maurice Allais, Ulrich Beck,
Louis Dumont, M. Friedman, J. Kornai, L. von Mises, J. Stiglitz, etc.) a
beaucoup contribué à « l’accumulation primitive » de la connaissance des
théories contemporaines. Cette nouvelle conjoncture au sein de la discipline
économique a conduit à des transformations structurelles des positions des
économistes russes.
La recherche sur le rôle des économistes dans le développement
national et surtout dans la constitution des structures mondiales se développe
en Russie. Ce sujet est parvenu à se faire une place dans les domaines
traditionnels des sciences humaines. La sociologie, en particulier, s’est
retrouvée engagée dans cette réflexion. La spécificité de l’économie, tant par
sa rupture avec le passé soviétique que par ses tentatives avortées de
construction d’une « nouvelle » économie, constitue un objet d’analyse idéal
pour (re)penser la place de la science économique et ses usages dans les
pratiques. Les économistes universitaires ont pris une part considérable dans
les débats sur les réformes structurelles de l’économie soviétique durant la
deuxième moitié des années 1980 : ils ont été nombreux à entrer au gouvernement
et au Parlement sous M. Gorbatchev et sous B. Eltsine, ils ont été à l’origine
de la privatisation et, après avoir réussi leur reconversion libérale,
plusieurs d’entre eux restent au centre de la vie politique actuelle
[25].
Nous pouvons dégager quatre axes selon lesquels se structurent
les positions des économistes-réformateurs, à savoir : les oppositions
intradisciplinaires (scientifiques) ; les oppositions statutaires ou
institutionnelles ; les oppositions politiques et enfin, les homologies
structurelles entre « partitocrates » et « technocrates » dans le pouvoir
politique, d’un côté, et entre « théoriciens » et « praticiens » parmi les
économistes, de l’autre. Les rapports entre ces principes d’opposition sont
complexes et ne se réduisent pas à la seule conjoncture particulière du
processus de réforme. M. Gorbatchev a fait entrer en politique la première
vague des économistes qui est parvenue à casser l’ancien rapport entre pouvoir
et science académique, en faisant un usage politique de leurs savoirs
économiques, en définissant un nouvel enjeu dans le champ politique et dans le
champ scientifique, celui de la compétence économique. Cette nomenklatura
d’économistes a transformé la hiérarchie des disciplines au sein de la science
économique : désormais, les économistes impliqués dans la politique sont au
plus haut de l’échelle professionnelle tandis que les économistes
universitaires se retrouvent au bas
[26]. Cette tendance, qui trouve son origine sous M.
Gorbatchev, s’est beaucoup renforcée sous B. Eltsine, lorsque l’usage politique
de la science économique est devenu en quelque sorte cynique. On peut ainsi
constater que, dans les années 1990, le paradigme des sciences économiques en
Russie a radicalement changé. Les sciences économiques y ont subi un processus
de « technocratisation »: on assiste au remplacement de l’économie théorique
par les études pratiques et le management, à l’implantation progressive du
modèle néolibéral dans l’économie nationale. La particularité de l’usage des
sciences économiques en Russie d’aujourd’hui tient au fait que les économistes
font cause commune avec les partis politiques, cherchant à substituer aux
questions sociales et politiques celles de l’économie, sans pour autant
abandonner leurs positions dans le champ scientifique. La participation massive
des économistes aux structures du pouvoir contribue à « l’écholocalisation » du
politique et à « la politisation » de l’économique.
ENCADRÉ Chronologie des événements
politiques, économiques et intellectuels
1987 :
a) Trois Plénums du Comité central du PCUS
: janvier « De la perestroïka et la politique de cadre du parti » ; juin « Des
tâches du parti dans la perestroïka radicale de la gestion économique ».
b) Objectif d’amélioration de la qualité
de la production (Commissions de contrôle d’État de la qualité). Éléments de la
démocratie dans l’entreprise (élection des cadres dirigeants. Premiers pas vers
la restauration du secteur privé. c)
Publications critiques dans la presse des méthodes de gestion socialiste ;
critique de la planification administrative. Idées de révision du modèle du
socialisme qu’on a construit et de sa « purification ». Orientation sur la
perestroïka, glasnost’, démocratisation.
1988 :
a) Suppression du système de gestion «
commando-administrative ». Résolutions de réorganisation de l’appareil du Parti
; de partition des compétences entre le Parti et les soviets ; reconstruction
des institutions de soviets. Mikhaïl Gorbatchev élu président du Présidium du
Soviet suprême. Constitution de la Commission des réformes économiques.
b) Processus de « désétatisation » (bail,
leasing), début d’application de la Loi sur l’entreprise, Autorisation de
l’activité économique individuelle. Adoption des lois sur la coopération et les
entreprises mixtes (jusqu’à 40 % du capital étranger). « Émission des valeurs
par des entreprises et des institutions » au fondement de la constitution du
marché des valeurs. Problèmes : l’approvisionnement, montée de l’inflation, la
chute du pouvoir d’achat en rouble ; hausse du déficit budgétaire.
c) Retour aux idées de la NEP : réédition
et publication d’inédits des travaux d’économistes russes du début de
xxe siècle. Recherches sur les nouvelles
formes de la planification, l’association du plan et du marché, la
décentralisation de la gestion économique. Élaboration du Programme complexe de
progrès technique et scientifique du pays en 1991-2010 (CEMI). Révision de
l’époque stalinienne dans la littérature historique et sociale.
1989 :
a) Réforme politique donnant plus de
pouvoir aux soviets. Deux niveaux : Congrès des députés et Soviet suprême.
Constitution du poste du président du Soviet. Réforme du système électoral des
députés de l’URSS. Léonide Abalkine nommé président-adjoint du Conseil des
ministres, dirige le Comité de la réforme économique. b) L’entreprise sort de la tutelle de l’organe de
gestion étatique ou sectoriel et peut contester la commande de l’État sur la
livraison de sa production. Libre choix des formes de gestion économique.
Réforme bancaire ; organisation du système de banques de branche ; création des
banques commerciales. c) Grâce au nouveau
système électoral parmi les députés, augmentation du nombre des scientifiques,
des intellectuels. Publication du livre d’Egor Gaïdar et Stanislav Chataline
Réforme économique : origines, orientations,
problèmes, où les positions des auteurs sont en parfaite
concordance.
1990 :
a) « Guerre des lois » entre l’URSS et les
républiques. Loi visant à garantir les fondements économiques de la
souveraineté de la Fédération russe et prenant le contrôle des ressources et
infrastructures situées sur son territoire. M. Gorbatchev élu président de
l’URSS. Adoption par le Soviet suprême du programme « 500 jours ». Débat sur
l’unification des deux programmes. Adoption, par le Soviet suprême de l’URSS,
du programme de réformes – Les Grandes orientations. b) Aggravation de la conjoncture économique, chute
du volume de production, accélération de l’inflation. Le commerce extérieur de
l’URSS avec les pays membres du CAEM se fera en devise sur la base des prix
mondiaux. Formation d’un marché national des devises. Tendance à la «
dollarisation » de l’économie. Constitution d’un fonds du patrimoine d’État de
l’URSS chargé de la désétatisation. Mesures prioritaires permettant le passage
à une économie de marché : application de prix de gros contractuels. Les prix
de détail pour certains groupes de biens de consommation ont été libérés plus
tard. c) Refus de l’idée du marché
socialiste, épuisement du capital de confiance du gouvernement. Congrès
constitutif du mouvement « Russie démocratique » (Gavriil Popov, S. Chataline)
dans l’opposition au PCUS avec pour objectifs : la démission du gouvernement
Ryjkov ; le transfert au peuple du patrimoine du PCUS ; l’élection rapide au
suffrage universel du président de Russie et le soutien de la réforme
économique radicale.
1991 :
a) Référendum sur la question de la
conservation de l’Union soviétique. Élaboration d’un nouveau pacte d’Union.
Boris Eltsine, Président de la Fédération russe. Coup d’État d’août. Nomination
du gouvernement de réformes de Russie. Démantèlement de l’URSS, démission de M.
Gorbatchev. b) Libération partielle des
prix de détail (réforme Pavlov). Les républiques et les régions déclarent leurs
droits sur toutes les ressources et les biens sur leur territoire ;
l’appropriation quasi illégale du patrimoine de l’URSS. Arrivée des experts
économiques à Moscou (Jeffrey Sachs, etc.). c) Un groupe comprenant des économistes américaines
(Stanley Fisher) et russes (Grigori Iavlinski) élabore le programme de réforme
macroéconomique « Accord pour une chance » qui a supposé l’aide financière de
l’Ouest. Anders Aslund assure le cycle de séminaires à l’Institut des problèmes
économiques de la période de transition. Rencontre de B. Eltsine, Guennadi
Bourboulis et E. Gaïdar avec les sept conseillers économiques occidentaux.
L’intervention de J. Sachs : réforme de la Banque centrale ; privatisation
immédiate, hausse considérable de la taxe intérieure sur le pétrole ;
proposition d’aide occidentale à des réformes.
1992 :
a) Signature du Programme économique avec
le FMI. Décret de lutte contre la corruption ; B. Eltsine soutient la politique
économique du cabinet d’E. Gaïdar, mais reconnaît son coût social très élevé.
Entrée au gouvernement des industriels (dont V. Tchernomirdine). Adoption du
Programme de privatisation en 1992 par le Soviet suprême de la Russie. E.
Gaïdar, président du gouvernement limogé. V. Tchernomirdine Premier ministre.
b) Grande libération des prix, spoliation
des épargnes des comptes bancaires, hausse des prix sur les produits de
consommation. La Russie admise comme membre du FMI. Loi instaurant une période
de transition. Création du système de comités du patrimoine de la Russie. Prêt
du FMI en soutien du programme de privatisation (90 millions des dollars).
Début de crise de l’endettement interentreprises et du troc.
c) Nombreuses manifestations contre le
mémorandum adressé par le gouvernement de Russie au FMI, contre la
privatisation nomenklaturiste, les réductions d’effectifs. Lettre ouverte au
président de la Russie, signée par le groupe d’économistes
oppositionnels.
1993 :
a) Référendum de confiance au président et
au Parlement. Accord entre le gouvernement russe et le FMI concernant
l’assistance aux transformations structurelles. Retour d’E. Gaïdar au
gouvernement au poste de Premier adjoint du Premier ministre et du ministre de
l’Économie. B. Eltsine annonce une dissolution du Parlement, assaut de la
Maison Blanche par des chars et des forces militaires intérieures. Élections au
nouveau Parlement, le référendum d’une nouvelle Constitution de la Russie.
b) Réforme monétaire liée à la formation
d’une nouvelle zone de rouble, l’échange restrictif des billets ; nouvelle
réquisition des épargnes individuelles. Début de la pratique systématique des
non-paiements de la part de l’État. c)
Forum des forces démocratiques de Russie, avec la participation des
représentants des organisations sociales, de la culture, des mouvements
politiques, des dirigeants d’entreprise, des entrepreneurs, des hommes
politiques afin d’élaborer les mesures de correction du cours de réformes et
atteindre l’adhésion civile.
[1]
Plusieurs sources ont été mises à contribution pour notre
analyse : les textes des programmes de réformes ; les articles analytiques des
économistes ; la documentation de l’Académie des sciences de l’URSS ; les bases
de données biographiques de la Bibliothèque nationale électronique (
http:// www.
nns. ru), ainsi que les dictionnaires
Akademia nauk SSSR. Spravotchik ‘Kto est
kto’ (L’Académie des sciences de l’URSS. Collection « Qui est qui
»), Moscou, 1990 ; l’annuaire biographique
Kto
est kto v politike (Qui est qui en politique), Moscou, Ves’ mir,
volumes de 1992-1996. Une base importante pour notre analyse est constituée par
les références bibliographiques dans les publications
d’économistes-réformateurs dans les revues générales
Novii mir, Ogoniek, Droujba narodov, Kommunist,
Vek XX i mir, Otkritaja politika et les revues académiques de
l’économie
Voprosi ekonomiki, Problemi
prognozirovania, Ekonomila i matematitcheskie metodi, ECO entre 1988
et 1995.
[2]
Il y a, dans la littérature économique russe, deux approches de
l’analyse des réformes en URSS : la première date de 1987, la seconde de 1991.
Ces positions reposent sur des conceptions différentes de l’histoire du temps
présent : ainsi les premiers insistent sur la continuité et incluent la période
soviétique, tandis que les seconds soulignent la rupture, faisant commencer
l’histoire de la Russie en 1991 (autre manifestation de cette conception, une
nouvelle fête de la « Russie libre » a été instituée le jour anniversaire de
l’élection de Boris Eltsine à la présidence).
[3]
Il s’agit surtout de cinq experts-conseillers de B. Eltsine :
Jeffrey Sachs, Anders Aslund, Andrei Schleifer, Richard Layard, Marek
Dombrovski, Jacek Rostovski. Leur devoir consistait en l’élaboration de projet
des réformes économiques, notamment, de la privatisation, en consultations des
hauts fonctionnaires de l’administration présidentielle et du gouvernement. Le
financement de cette activité a été effectué par l’Agence américaine pour le
développement international (USAID) qui a payé trois cents millions de dollars.
Les seules consultations de J. Sachs ont coûté quarante millions de dollars.
Les activités de tous ces experts sont de telle ou telle manière liées à
l’université d’Harvard.
[4]
Il faut noter que le soutien de B. Eltsine au programme « 500
jours » est en accord parfait avec ses options politiques, et notamment la
recherche de la souveraineté de la Russie. En outre, l’opposition entre le
gouvernement central de l’URSS et celui de la Russie s’est manifestée dans leur
approbation de programmes différents de réformes.
[5]
Goszakaz, c’est-à-dire
la réquisition par l’État d’une part de production en échange de
fonds.
[6]
Suite à la conclusion du Traité d’union (
Belovegskie soglachenia) entre trois républiques
de l’Union soviétique le 8 décembre 1991, alors que le président de l’URSS
n’était même pas au courant. La Communauté des États indépendants a été de
cette façon constituée. Plus tard, le 21 décembre, huit ex-républiques devenues
États indépendants ont rejoint la Communauté.
[7]
« Programma uglublenia economitcheskikh reform » (Programme
d’approfondissement des réformes économiques),
Voprosi ekonomiki (Questions d’économie), n° 8,
1992, p. 11.
[8]
Les experts du FMI, de la BMRD et BERD (Banque européenne de
reconstruction et de développement) ont présenté, au début 1991, leur propre
rapport sur l’état des lieux de l’économie de l’URSS, où ils ont analysé entre
autres les programmes de réformes de Ryjkov-Abalkine et de Chataline-Iavlinski.
La commission d’experts occidentaux s’est prononcée pour une réforme plus
radicale et plus rapide, en estimant le programme « Grandes orientations »
assez flou et indécis. Voir « Ekonomika SSSR : vivodi i recomendatsii »
(Économie en URSS : conclusions et recommandations),
Voprosi ekonomiki (Questions
d’économie), n° 3, 1991, pp. 6-72.
[9]
Michael Ellman, « Potchemu schokovaya terapia v Rossii
poterpela proval » (Pourquoi la thérapie de choc a échoué en Russie),
ECO, n° 9, 1992, p.
11.
[10]
Le terme marxiste de « reproduction élargie » signifie «
croissance » et s’oppose à la reproduction simple.
[11]
Les tentatives des économistes de l’IE pour se détacher de
l’orthodoxie marxiste pendant leur travail sur la réforme d’Alekseï Kossyguine
et, plus tard, dans les années 1970, les idées qu’ils ont défendues en ce qui
concerne le changement du système de la planification et l’introduction des
éléments de « marché socialiste », ont abouti à un échec. Les marxistes purs et
durs, et surtout les économistes du plan, leur ont reproché sévèrement
l’abandon des principes socialistes. La résolution « Sur l’augmentation du rôle
de l’Institut d’économie de l’Académie des sciences de l’URSS dans
l’élaboration des questions cruciales de la théorie économique du socialisme
développé » a été adoptée le 7 février 1984. Dans cette résolution, l’activité
scientifique de l’institut a reçu de rudes critiques l’accusant de «
désaffection de la pratique », de « superficialité et pointillisme des thèmes
de recherche », de « faiblesse de la critique des théories anti-marxistes du
socialisme ». Conformément à la décision du Comité central l’IE a été
réorganisé. Léonide Abalkine est devenu son directeur en 1985.
[12]
Bien que les théoriciens de la réforme d’A. Kossyguine,
particulièrement, Vassily Nemtshinov, Victor Novojilov, aient travaillé
principalement au CEMI, leurs idées n’ont pas trouvé de soutien chez les
membres de cet institut car, pour leur plus grande part, ses recherches étaient
concentrées sur la planification et les aspects pratiques de régulation des
processus productifs. Les tenants du marché (« libéraux ») étaient surtout
regroupés à l’Institut d’économie (au CEMI, il n’y avait que Nikolaï Petrakov
pour prôner l’économie de marché dans les années 1960-1970 et en particulier la
réhabilitation de la loi de la valeur ; N. Petrakov a critiqué la position de
Léonide Kantorovitch, V. Novojilov, V. Nemtshinov dans la question de
formulation de prix ; il a failli être licencié à cause de sa conception, jugée
alors trop « libérale »).
[13]
Bien que cet institut n’ait pas été désigné comme responsable
du projet, les auteurs de « 500 jours », Stanislav Chataline et Evgueni Iassin,
y ont travaillé plusieurs années. S. Chataline a occupé le poste de responsable
de laboratoire entre 1965 et 1976, avant d’être muté à l’Institut d’analyse
systémique de l’Académie des sciences, puis, en 1986, à l’Institut d’économie
et de prévisions du progrès technique et scientifique, pour devenir finalement
académicien-secrétaire du département d’économie de l’Académie ; E. Iassin
était directeur de laboratoire au CEMI entre 1973 et 1989, avant d’obtenir le
poste du responsable du département de Commission d’État du Conseil des
ministres de l’URSS pour la réforme économique (1989-1991).
[14]
Il est révélateur que la biographie de V. Nemtshinov, dans la
présentation historique concernant la création du CEMI sur le site web de
l’institut, passe sous silence son activité à l’IE (voir
http:// www. cemi. ras. ru/
).
[15]
Ainsi, les chercheurs du CEMI ont effectué un travail très
important sur l’élaboration et la mise en pratique des balances
intersectorielles (prix d’État 1968). Cette balance, qui visait à introduire le
modèle
input-output dans l’économie
soviétique ainsi que les éléments de la théorie SOFE (Système optimal de
fonctionnement économique) qui était élaboré pendant plusieurs décennies (à
partir de 1924) par les économistes soviétiques (au début Evgueni Sloutski et
V. Nemtshinov).
[16]
Ainsi, Vitali Naïchoul’ a présenté aux séminaires du CEMI et
aux réunions du club ses théories de la privatisation par « voucher » (1985) et
du marché administratif (1989).
[17]
Mikhaïl Zadornov (né en 1964), est sorti en 1984 de la même
école supérieure en économie que Grigori Iavlinski ; il a ensuite poursuivi ses
études doctorales à l’Institut d’économie de l’Académie des sciences, où il
était chercheur en même temps qu’il était étudiant ; il était également membre
de la commission d’État dans l’équipe de L. Abalkine au moment où G. Iavlinski
lui proposa de participer à l’élaboration d’un programme alternatif de réforme.
Dès 1993, il est entré en politique, en devenant d’abord député du Parlement de
la Russie puis, en 1997, ministre des Finances.
[18]
E. Iassin, « Soud’ba ekonomitcheskoi reformi v Rossii » (Destin
de la réforme économique en Russie),
Voprosi
ekonomiki (Questions d’économie), n° 2, 1993, pp.
125-126.
[19]
Parmi les jeunes économistes qui constituent l’équipe d’Egor
Gaïdar, on trouve nombre d’hommes politiques connus ainsi que de grands
entrepreneurs. La majorité des membres de cette équipe était d’une manière ou
d’une autre liée à S. Chataline et au CEMI. Ainsi, Alexandre Chokhine, Serguei
Glaziev, Anton Danilov-Danilian, Victor Lopoukhine, Andrei Netchaev, Boris
Saltikov ont soutenu leur thèse au CEMI, Piotr Aven a été l’étudiant de S.
Chataline et a soutenu sa thèse à MGU ; V. Naïchoul’ et A. Chokhine
travaillaient au CEMI ; A. Netchaev travaillait avec S. Chataline à l’Institut
d’économie et de prévision du progrès technique et
scientifique.
[20]
S. Chataline, quant à lui, démissionne du PCUS en mars 1991,
quittant le Comité central dont il était membre depuis 1990.
[21]
E. Gaïdar, « Loguika reform » (La logique des réformes),
Voprosi ekonomiki (Questions
d’économie), 1993, n° 2, p. 13.
[22]
« Zestkim kursom. Analititcheskya zapiska po conceptsii
perekhoda k rinotcnoi ekonomike » (En course de fer. Notes pour la conception
du passage vers l’économie du marché),
Vek XX i
mir (
xxe siècle et monde), 1990, n° 6, pp.
15-19.
[23]
Anatoli Tchoubaïs,
Vengerski opit
reformirovania khoziajstvennogo mekhanisma (L’expérience hongroise
de la réforme de l’économie), Moscou, Znanie, 1990.
[24]
C’est le cas, notamment, de N. Chmelev et V. Popov qui ont
repris une large base de données statistiques concernant la production de PIB
(produit intérieur brut) et de PMN (produit matériel brut), les plans et les
résultats factuels pour la période entre 1960 et 1985 pour démontrer le mythe
de l’efficacité de l’économie planifiée. Voir V. Popov, Nikolaï Chmelev,
Velikii planovij eksperiment (La
grande expérimentation de plan), en
Pogrujenie v
triassinu (Immersion dans le gouffre), Moscou, Progres, 1991, pp.
101-135. On trouve la même idée dans les articles d’E. Gaïdar ou d’Andreï
Illarionov qui, dans les années 1980, se sont beaucoup servi des statistiques
économiques étatiques. Notamment, il s’agit d’articles d’E. Gaïdar publiés, en
1988 et 1989, dans l’organe de presse du PCUS, revue
Communiste.
[25]
Il est évident que tous les économistes académiques ne sont pas
convertis. Ceux qui sont restés fidèles aux positions académiques, étant
éloignés de la politique effective, continuent malgré tout les débats publics
autour du modèle économique, en particulier, il s’agit des économistes du
groupe de L. Abalkine qui publient leurs « manifestes », leurs propositions
pour battre la crise, etc. Ils n’ont pas abandonné l’espace public des débats
politiques et économiques.
[26]
On trouve des oppositions similaires dans l’article de Frédéric
Lebaron, « La dénégation du pouvoir »,
Actes de
la recherche en sciences sociales, n°119, 1997, pp. 3-26. Cependant
notre analyse montre qu’en Russie plusieurs oppositions sont inversées par
rapport à celles décrites par F. Lebaron ; par exemple, la position dominante
de l’économie mathématique dans le champ économique et relativement dominée des
monétaristes en France ; monétaristes dominants, économistes mathématiques
dominés en Russie ; il en va de même pour les théoriciens et les
militants.