2002
Genèses
Document
Une entreprise de mobilisation patriotique : la production de la faïencerie de Sarreguemines (1871-1918)
Philippe Hamman
Ce texte souhaite montrer la richesse d’un matériau visuel original : la production d’assiettes à décors historiés à la faïencerie de Sarreguemines. Durant la période singulière de l’annexion allemande de l’Alsace-Lorraine (1871-1918), les directeurs s’emploient à renouveler, par le vecteur de diffusion que constituent les assiettes, les fondements d’une communauté d’intérêts entre classes par la réactivation du sentiment national, tout en s’affichant au diapason de leur personnel. Ce travail patronal de production d’un patriotisme national d’entreprise constitue une tentative de construction de la cohésion d’un groupe – patrons et ouvriers – soudé par une égale francophilie, permettant une continuité des relations de patronage dans un contexte hostile.
This text seeks to show the wealth of an original visual material: the decorated, historiated plates produced by the faience manufacture of Sarreguemines. During the singular period of German annexation of Alsace-Lorraine (1871-1918), the firm’s directors tried to renew, through distribution of plates, the foundations of a community of interest between classes by reactivating national sentiment, and at the same time, showing themselves to be in tune with their personnel. This management-level work of producing company national patriotism was an attempt to build a cohesive group – management and workers – joined together by the same love of the French language, allowing the continuity of patronage relations within a hostile context.
« Sarreguemines est une manufacture d’art, en même temps qu’un gigantesque producteur d’articles visuels. Les Geiger ont déployé une science, un goût et une ingéniosité extrême. » Telle est l’appréciation portée en 1907 par le chroniqueur Victor-Emmanuel Ardouin-Dumazet, après sa visite de la faïencerie qui est la grande entreprise locale
[1]. Cette invitation à regarder la performance artistique et technique peut également, pour le chercheur, en être une à « penser avec les yeux »
[2] dans une approche de sociologie historique. C’est l’hypothèse selon laquelle les documents visuels méritent d’être considérés à la fois comme une émanation du réel et comme le reflet d’une représentation intellectuelle préexistante que l’on se propose de suivre, en s’intéressant à un matériau documentaire original : les assiettes à décors historiés produites dans cette fabrique mosellane durant la période de l’annexion de l’Alsace-Lorraine (1871-1918). On montrera qu’elles sont le vecteur de sentiments francophiles en territoire allemand.
Exemplaires de ce que l’on a pu nommer le « paternalisme »
[3], les politiques patronales engagées à la faïencerie au milieu du
xixe siècle par le directeur Alexandre de Geiger et renforcées par son fils Paul consistent à faire reposer l’acceptation de la modernité industrielle et ses conséquences quant aux relations de travail sur la reproduction d’un ordre social traditionnel fondant le groupe de la « grande famille » de la faïence
[4]. Après 1871, c’est la question du maintien de l’équipe directoriale dans une conjoncture d’effondrement de la valeur des ressources anciennes qui se pose – en particulier la politique napoléonienne de promotion d’élites modernistes, et plus encore pour des patrons proches de l’empereur comme l’ont été les Geiger
[5]. P. de Geiger s’emploie alors à renouveler les fondements d’une communauté d’intérêts entre classes par la réactivation du sentiment national. La figure de l’Autre est soumise au « déni d’humanité »
[6], ressort puissant au sortir d’une conjoncture guerrière, de nature à permettre une translation de l’opposition entre « eux et nous »
[7] – patrons et ouvriers – en une double dualité renforçant l’inclusion autour des valeurs du groupe patronal faïencier, défini et soudé face au « rouge » d’un côté : mouvement ouvrier, syndicats, Internationale socialiste…, et au « noir » de l’autre, s’agissant de l’Empire allemand et des autorités du nouveau
Reichsland (Terre d’Empire). Voilà l’ennemi, donné à voir, et unifié, dans la mesure où les mouvements politiques et syndicaux qui tentent de s’implanter à Sarreguemines sont d’origine allemande, de même que leurs leaders
[8]. Face à des obstacles toujours plus élevés, le registre patriotique apparaît être une stratégie « importée » : celle d’une famille dominante qui se sent menacée
[9], d’abord dans ses intérêts économiques. Pour un industriel mosellan, l’annexion est synonyme de perte de débouchés vis-à-vis du marché français et d’une surveillance renforcée par les autorités allemandes
[10]. Dans cette configuration, la francophilie patronale apparaît comme une réponse possible à la nouvelle situation institutionnelle.
À cette période, le patriotisme ouvrier est relativement fort à Sarreguemines : la guerre de 1870 a laissé des traces dans une ville frappée par les conséquences des combats. Dans son journal intime, la décoratrice Marie-Victorine Kremer en fournit un témoignage saisissant :
« Les rues étaient encombrées de soldats aux vêtements déchirés et ensanglantés. Mon cœur se serrait en entendant ces hommes gémir ou crier de douleur, d’autres d’une voix affaiblie suppliaient qu’on leur donne à boire. Quand près de treize ans après je regarde ces façades, cette fontaine qui furent les témoins de cette tragédie, j’interroge du regard ces lieux pour y lire les souffrances qui y ont été vécues [11]. »
La production même de l’entreprise devient alors pour les directeurs un moyen privilégié d’expression et de diffusion du registre patriotique national. Cela montre comment, dans un contexte hostile, ils parviennent à incarner la figure de la résistance à l’occupant, affichant la francophilie comme une conviction forte et partagée
[12], destinée à assurer la cohésion d’un groupe soudé par un égal patriotisme, permettant de faire perdurer des relations paternalistes. Les assiettes décorées, commercialisées sur le marché français
[13], participent de la construction de la « question d’Alsace Lorraine » dans une III
e République où la Revanche trouve écho
[14]. Mais ces vignettes font aussi sens localement ; les premiers destinataires sont directement les personnels de l’entreprise
[15].
Une histoire de France mise en assiettes
Le 16 décembre 1915, le sous-directeur et le chef du bureau commercial de la faïencerie sont condamnés par le tribunal de guerre de Sarrebruck pour « agissement germanophobe ». Ce verdict sanctionne la vente en juillet 1914 de deux assiettes représentant une Alsacienne et une Lorraine, la première au visage triste et portant une cocarde tricolore et la seconde les yeux au ciel exprimant l’espoir du retour à la France (Illustration 1)
[16]. Derrière cet épisode, c’est toute la fabrication d’assiettes imprimées durant l’annexion qui peut être analysée sous l’angle de la mobilisation francophile. P. de Geiger a fait appel de façon très préférentielle à des artistes français qui signent des décors « situés »
[17] : la production s’inscrit entièrement dans le style « Nouilles » de l’École de Nancy, par opposition à l’École allemande de Darmstadt, qui s’exprime à travers des lignes
[18]. Plus visiblement encore, nombreuses sont les vignettes réalisées en bichromie bleu-rouge sur fond blanc
[19].
Illustration 1
Assiette Alsacienne-Lorraine. © Musée régional de Sarreguemines.
L’exposition d’une filiation nationale
Les décors retenus prennent le contre-pied des politiques de germanisation de l’Alsace-Moselle : le passé français de la population locale est souligné. L’évocation d’une telle filiation historique, perceptible directement par une génération qui a vécu la défaite et le passage à la Terre d’Empire, est également celle d’une histoire de la Nation France : les assiettes exaltent sa gloire qui n’a d’égale que sa continuité linéaire, symbole d’unité de temps comme de lieu. Le sentiment national français est fondé dans et par le combat : de nombreux thèmes militaires sont reproduits pour l’attester, dans la continuité des régimes politiques. Ce choix s’explique en regard de la situation présente de l’annexion : face à l’Empire allemand, la République française est particulièrement mise en avant à travers l’histoire du xixe siècle.
C’est une histoire de France comme histoire des batailles, des « grands moments » et des acteurs de sa construction, qui est égrenée de décor en décor. Ainsi, la série « Les grandes batailles » remonte jusqu’en 1745 pour évoquer la victoire de Fontenoy. Celle-ci est attribuée au seul mérite de Louis XV : les décorateurs éludent le rôle qu’ont joué à ses côtés les troupes du maréchal de Saxe, face aux Anglais et aux Hollandais. La Saxe est devenue un État de l’Empire allemand ennemi ; la relecture « sélective » des alliances militaires montre l’enjeu contemporain qui sous-tend ces productions. La série intitulée « Cavalerie Française » opère un saisissant retour synthétique sur les corps de l’histoire militaire française : par exemple, l’assiette consacrée aux Chevau-légers présente la cavalerie des armées françaises d’Henri II (1548) à Napoléon I
er (1812), en passant par Henri IV (1592), Henri V (1600) et Louis XV (1724) ; c’est le lien national entre ces périodes historiques qui est donné à voir, la trichromie dominante bleu-blanc-rouge le vérifie. Ces décors datent des années 1890-1900 ; ils peuvent être rapprochés de l’établissement d’une conscience patriotique dans le cadre de l’historiographie de la III
e République : les auteurs des manuels scolaires louent les rois pour avoir remporté tant de victoires, agrandi le royaume et fortifié l’État, et vantent leurs soldats comme autant de héros.
[20]
Lorsque les autorités françaises célèbrent en 1889 le centenaire de la Révolution, la faïencerie de Sarreguemines s’y joint au travers d’une série d’assiettes. Le patriotisme français est exalté. Une vignette est plus particulièrement consacrée à la bataille de Valmy (illustration 2) : en effet, c’est cette victoire française que l’historiographie attribue autant au peuple en armes après la levée en masse qu’aux généraux Charles François Dumouriez et François Christophe Kellermann, celle remportée qui plus est sur les Prussiens, celle enfin où le récit d’entreprise fait s’illustrer le beau-père d’A. de Geiger, François-Paul Utzschneider, directeur de l’entreprise de 1799 à 1836, aux côtés des troupes françaises
[21]. Ainsi, la nécessité de la mobilisation populaire à Sarreguemines contre l’Allemagne, derrière les dirigeants de la faïencerie, est clairement suggérée. Le choix des « grands généraux de la République » (illustration 3) est tout aussi significatif : l’histoire de la Révolution française est reconstruite comme une lutte contre l’Allemagne où les hommes de l’Est se distinguent. Jean-Baptiste Kléber, natif de Strasbourg, s’illustre en particulier après 1794 à la tête de l’armée du Rhin ; Kellermann, vainqueur de Valmy, est également né à Strasbourg ; Louis Charles Desaix sert au sein de l’armée du Rhin en 1796, alors que Lazare Louis Hoche a débloqué Landau en 1793 comme commandant de l’armée de Moselle ; quant à Latour d’Auvergne et François Marceau, ils sont morts au combat à Oberhausen et Altenkirchen.
Illustration 2
Série « Centenaire de la Révolution française ». Bataille de Valmy. © Musée régional de Sarreguemines.
Illustration 3
Série « Centenaire de la Révolution française ». Les grands généraux de la République. © Musée régional de Sarreguemines.
L’identité française ne se résume pas à l’unité de la nation. Les artistes de la faïencerie illustrent tout ce que peut recouvrir « la France » dans la mémoire collective : des lieux, des monuments, des hommes, dont on proclame qu’ils ont fait l’histoire, celle de la patrie en danger. Les monuments de la capitale française sont fréquemment représentés. En particulier, la place de la République ou l’Arc de Triomphe ont une portée symbolique forte : celle de la victoire militaire et de la grandeur du pays
[22]. Les « grands hommes » occupent également une place centrale dans l’incarnation de l’identité nationale. Les séries qui leur sont consacrées ont des titres évocateurs : par exemple, « Les gloires du drapeau », éditées entre 1890 et 1900. Le décor qui montre « Charles VII. Entrée de Jeanne d’Arc à Orléans. 1429 » est tout à fait emblématique (illustration 4). La métaphore patriotique se laisse filer aisément dans le contexte de la France de la III
e République privée de l’Alsace-Moselle sous administration allemande.
Illustration 4
Série « Les gloires du drapeau ». Charles VII. Entrée de Jeanne d’Arc à Orléans. 1429. © Musée régional de Sarreguemines.
De ce point de vue, les assiettes à décors permettent d’appuyer les croyances : les images font du sentiment national autre chose qu’une catégorie du droit public usitée dans les discours d’État. On comprend alors que les décorateurs multiplient les exemples historiques d’un pensum scolaire qui met en lumière ces héros dont l’action patriotique porte vénération. En même temps, les devises d’usage rappellent que le nationalisme se nourrit toujours, de façon cachée ou ostensible, d’un autre construit agissant : la haine de l’ennemi. Ainsi, les personnages retenus sont exemplaires d’une didactique de la défense du territoire français empiété par une puissance étrangère : ils sont les symboles en acte d’une force de résistance et de combat qui, rétrospectivement, est reconnue pour avoir fait l’histoire, et d’un attachement au renforcement du pouvoir d’État, c’est-à-dire d’un ordre de la société – préoccupation constante des dirigeants « paternalistes » de la fabrique.
Deux séries complètes d’assiettes sont notamment consacrées à Jeanne d’Arc. Produites de 1880 à 1900, elles relatent son épopée au moment même où sa biographie devient exemplaire du sentiment national exalté face à l’Allemagne. Dès la première vignette, celle de l’apparition, c’est l’appel d’un Dieu guerrier qui est représenté, incarné en habits de chevalier. Surtout, la dernière assiette n’est pas celle du bûcher, de la mort ou de l’oubli ; au contraire, elle montre un souvenir toujours vivant (illustration 5). Le décor, intitulé justement « Souviens-toi… », est très expressif : les multiples symboles et allégories de la France donnent à voir une nation unifiée autour de Jeanne d’Arc, alors qu’en fait, après 1870, la mémoire de l’héroïne est écartelée entre catholiques, républicains et nationalistes
[23]. Ici, le socle est porté conjointement par des ouvriers, des soldats et des notables, défilant sous l’acclamation de la foule réunie par « la sainte de la patrie », entre les drapeaux tricolores et l’ange de la bonne nouvelle. C’est bien la vertu d’Espérance qui est célébrée au moment où l’actualité est celle de l’annexion.
Illustration 5
Série « Jeanne d’Arc ». Souviens-toi. © Musée régional de Sarreguemines.
Actualités de l’identité nationale
Pour l’heure, l’identité française s’incarne dans les responsables de la IIIe République : aussi, ce sont eux qui sont largement mis à l’honneur sur les assiettes. On voit ainsi toute la force des contraintes nouvelles qui pèsent sur les dirigeants de la faïencerie après l’annexion allemande. La vignette qui célèbre l’accession de Jules Grévy à la présidence de la République le 30 janvier 1879, après la démission de Mac-Mahon, est très significative de ces préoccupations d’unité nationale. En effet, le décor nous restitue l’intégralité des fonctions que J. Grévy a occupées : député en 1848, vice-président et député en 1868 et 1870, président de la Chambre en 1871, 1872, 1873 et 1876, et président de la République à présent. Surtout, trois médaillons le représentent en « combattant de Juillet-1850 », puis « protestant contre le Coup d’État-1851 », et emprisonné le 2 décembre 1851. L’actuel plus haut responsable de la IIIe République n’est donc pas dissocié de l’opposant à l’Empire qu’il a été ; c’est un signe des temps pour des patrons chantres du bonapartisme deux décennies plus tôt. La vignette consacrée en 1913 à Raymond Poincaré peut être analysée de la même façon : en effet, les quatre médaillons qui entourent le portrait de l’intéressé rappellent sa naissance à Bar-le-Duc en 1860, dans cette Lorraine à présent divisée entre la France et l’Allemagne, sa réception à l’Académie française en 1909, et surtout son action à la tête du gouvernement en 1912-1913 : président du Conseil, il dirige un cabinet d’union nationale, et se réserve le domaine clef des Affaires étrangères. Sa visite en Russie, en août 1912, permet de souligner le succès de sa politique diplomatique (illustration 6).
Illustration 6
Série « Les grands hommes de la IIIe République ». R. Poincaré. © Musée régional de Sarreguemines.
La défense de la patrie est relayée par les dirigeants et les artistes de la faïencerie ; qu’une assiette salue le nationalisme de combat de Paul Déroulède le certifie. Son portrait est placé entre des allégories de la France : c’est l’action pro patria du fondateur et président de la Ligue des patriotes qui est mise en avant, celle de l’auteur des Chants du soldat, comme le rappelle la gravure. Les deux médaillons qui présentent « Paul Déroulède à la bataille de Montbéliard-1870 » et « M. Paul Déroulède dans sa cellule-1899 » peuvent être analysés comme une marque de soutien à ce partisan du général Georges Boulanger qui, élu député, tente en 1899 d’entraîner l’armée contre la présidence de la République. En effet, l’assiette est éditée en 1899, peu après l’échec de ce coup (illustration 7). Pourtant, les responsables institutionnels de la IIIe République sont nombreux à figurer sur les vignettes sarregueminoises. De plus, le décor consacré à P. Déroulède montre en bonne place le buste de la République. La figure allégorique de la France et celle de la République sont largement confondues : l’iconographie faïencière se préoccupe d’abord de la propagande du sentiment national.
Illustration 7
Série « Les grands hommes de la IIIe République. » P. Déroulède. © Musée régional de Sarreguemines.
L’évolution contemporaine des relations internationales mise en décors corrobore cette orientation. En effet, de hauts dignitaires étrangers sont représentés pour les bons rapports qu’ils entretiennent avec la France. C’est l’image d’une puissance au rayonnement mondial qui est donnée : la France est pleinement impliquée dans la diplomatie de son temps, dans un sens qui lui est favorable face à l’Empire allemand. Les décorateurs en veulent pour preuve les relations avec la Russie. Le portrait de Nicolas II rappelle les dates clefs du rapprochement : Moscou-1886, Paris-1893, et Toulon-1895, tandis que des médaillons représentent l’escadre française à Cronstadt en juillet 1891 puis la réception d’un amiral russe à Toulon en 1895.
La Bratina, coupe de la fraternité entre les militaires français et russes, qui se tient en juillet 1891 à Cronstadt, est immédiatement illustrée avec une profusion de symboles : drapeaux noués, blasons, poignée de main… (illustration 8). Ces vignettes sont d’autant plus marquantes qu’au même moment de nombreux employés et ouvriers de la fabrique ont entamé les hymnes des deux pays alliés au cours d’une fête en l’honneur du fils de P. de Geiger, Alexandre II, dans un bâtiment de la faïencerie. Malgré l’incident et la mise en cause de P. de Geiger par le directeur de cercle (sous-préfet allemand), selon lequel celui-là « est responsable de cet état d’esprit, d’autant plus qu’une discipline très sévère règne à la faïencerie
[24] », l’entreprise continue à produire des assiettes sur le thème de l’entente franco-russe : l’empereur et son épouse en 1894, 1895 et 1896, ou encore les armées russes : une série de décors représente les corps militaires des deux États côte à côte, avec des officiers se saluant sous les blasons nationaux. L’expression du patriotisme parmi les personnels de l’entreprise semble ici trouver un canal privilégié, soudant faïenciers et dirigeants. Toutefois, en suivant au plus près l’évolution de la conjoncture internationale, nationale et locale, les vignettes montrent également les contraintes de plus en plus fortes qui pèsent sur les expressions de francophilie en territoire annexé.
Illustration 8
Série « Amitié franco-russe ». La Bratina. © Musée régional de Sarreguemines.
Une francophilie à géométrie variable
À côté de séries de vignettes très militantes, une production francophile « codée » se développe car les dirigeants de la fabrique doivent désormais compter avec un mouvement régionaliste qui s’affirme au détriment des allégeances nationales.
Une production francophile « à clef »
Certaines séries semblent très anodines ; elles cachent en fait des allusions teintées de francophilie. La référence à « nos ancêtres les Gaulois » répond à la question de base du sentiment national, c’est-à-dire : depuis quand la France ? Cette origine, on la trouve sur la première assiette d’une série produite entre 1890 et 1900, intitulée « Poste et télégraphe », qui retrace les évolutions connues en ce domaine. Depuis quand ? Précisément, depuis « la Huchée des Gaulois ». Le choix de ce décor est particulièrement évocateur pour une industrie située en territoire annexé, dans la mesure où il peut être rapporté directement à la politique scolaire de la III
e République et à l’iconographie des manuels d’histoire
[25]. La vignette représente un thème militaire : les signaux de fumée dans le contexte de la Guerre des Gaules. Cette illustration a une forte charge symbolique : elle montre la modernité gauloise, que l’historiographie française reprend alors à son compte et une histoire du progrès, de première actualité sous la III
e République
[26].
Les expositions universelles fournissent aux dirigeants de la faïencerie une occasion privilégiée pour diffuser leurs productions de façon très large. Ils n’ont pas intérêt à s’attirer les foudres des autorités allemandes à un pareil moment. Pourtant, la francophilie n’est pas absente des assiettes qu’ils présentent. En particulier, lors de l’exposition universelle de 1878, la fabrique propose une série intitulée « Les contemporains dans leur assiette ». A priori, les vignettes s’inscrivent dans un registre humoristique. Cependant, les personnages retenus sont exclusivement des personnalités françaises : Victorien Sardou, Dumas Fils, le caricaturiste Cham, collaborateur du journal satirique Le Charivari, etc. Le patriotisme français peut être observé tout spécialement dans le décor consacré à Léon Gambetta. Le texte qui figure sur l’assiette est éloquent (illustration 9) :
« C’est lui le coq démocratique,
Qui chanta d’abord le cocorico,
Auquel notre France héroïque,
Répondit par un formidable écho. »
Illustration 9
Série « Les contemporains dans leur assiette ». Gambetta. © Musée régional de Sarreguemines.
On retrouve une même configuration, lors de l’exposition universelle de 1889. Une série de vignettes offre un instantané des visiteurs de la manifestation, pays par pays. Une assiette attire spécialement l’attention par son intitulé : « Alsace-Suisse-Tyrol » (illustration 10). Une Alsacienne y est représentée en costume traditionnel, avec une coiffe noire très visible et une expression triste : elle porte le deuil de la France. De plus, l’Alsace est érigée ici au rang de nation, au même titre que les différents autres États mentionnés. La référence au Tyrol, sur le même décor, corrobore cette analyse. En effet, un conflit se déclare en 1889, dans cette région autour des monuments de Walther von der Vogelweide et de Dante : ces références d’un « passé du peuple » deviennent le symbole de luttes identitaires autonomistes
[27].
Illustration 10
Série « Les visiteurs de l’exposition universelle de 1889 ». Alsace-Suisse-Tyrol. © Musée régional de Sarreguemines.
Le régionalisme plutôt que la germanisation
Les expressions directes de francophilie deviennent de plus en plus risquées pour P. de Geiger et son personnel : en particulier, le directeur de cercle de Sarreguemines renforce la surveillance de l’entreprise après 1890
[28]. Dans ce contexte des plus défavorables, le régionalisme apparaît comme un registre de repli possible pour les patrons faïenciers. Par ailleurs, le « fait accompli » est de plus en plus reconnu parmi la population. Ainsi, après l’abandon de la « protestation » au début du siècle, l’« autonomie » apparaît pour nombre d’hommes politiques lorrains comme une formule qui permet, sans préjuger de l’avenir ni rien sacrifier des fidélités ou des traditions préalablement construites, de refuser le « tout ou rien » en acceptant un état de fait qui renvoie toujours à des visions très différentes, y compris chez les francophiles ardents
[29]. Le propre beau-frère de P. de Geiger, Édouard Jaunez, prend la tête du mouvement politique « particulariste » en Lorraine annexée ; il parvient ainsi à cumuler rapidement les responsabilités publiques, à la fois élu par la population et choisi par les autorités allemandes, devenant maire de Sarreguemines, député au
Reichstag, président du conseil général de Lorraine et même président du
Landesausschuß, le parlement du
Reichsland
[30]. Celui qui s’est produit comme un notable d’« entre-deux » doit pourtant compter avec des périodes de « disgrâce », par exemple à la suite de la crise boulangiste de 1887, qui lui vaut la révocation de ses fonctions de maire de Sarreguemines
[31]. C’est le poids de toutes ces incertitudes que nous permet d’appréhender la production d’assiettes à décors. Il n’y a pas de frontières claires entre des « périodes » bien précises dans la réalisation des séries de vignettes. Cette absence révèle que les processus engagés ne sont pas purement linéaires, même si la force des contraintes auxquelles sont confrontés les directeurs croît : l’iconographie francophile militante cède peu à peu la première place à des thèmes davantage régionaux. Ces replis, grands ou petits, attestent combien il devient difficile pour les dirigeants de l’entreprise de maintenir une cohésion de groupe dans l’espace local.
Aux alentours de 1900, le développement d’une identité régionale peut être en particulier analysé à partir de la reconnaissance de la littérature et du théâtre alsacien. Ces œuvres trouvent une possibilité de diffusion originale dans les milieux populaires par le canal des assiettes en faïence de Sarreguemines. En effet, l’assiette illustrée n’est pas seulement utilitaire ; elle est également décorative. En série de douze, c’est un tableau miniature qui apparaît aux murs des foyers, « un livre d’images vivantes, éducatives ou distrayantes, équivalent de la bande dessinée d’aujourd’hui
[32] ».
Joué en novembre 1898, le
Herr Maire de Gustave Stoskopf suscite un grand écho populaire
[33]. Les dirigeants de la faïencerie s’associent à ce mouvement via une série d’assiettes qui reprend des extraits des dialogues en alsacien, et non en français. Les « morceaux choisis » semblent des plus conciliants à l’endroit des autorités allemandes : par exemple, une vignette de 1899 (illustration 11) montre l’accueil dans un foyer alsacien, avec grand déploiement de politesses, d’un représentant du directeur de cercle. Qui plus est, ce personnage allemand se nomme Dr Freundlich, ce qui signifie, en français, amical et bienveillant. Toutefois, ces apparences ne doivent pas tromper : dans la pièce de G. Stoskopf, les autorités allemandes sont largement raillées pour leur attitude excessivement hautaine, en particulier ce Dr Freundlich, avec moustache et barbichette à la Guillaume II. La trame de la comédie est parlante : dans un village de Basse-Alsace, un maire, qui s’est soumis à l’autorité prussienne, refuse cependant sa fille au Dr Freundlich, qui la courtise. Le directeur de cercle vient à l’aide de son collaborateur et finit par gagner la cause du maire en lui procurant la Croix de l’Aigle rouge impérial. Néanmoins, la jeune fille ne cède pas, préférant au Dr Freundlich un cycliste de passage, dont elle s’éprend… uniquement parce qu’il parle français ! La pièce a suscité des polémiques : des responsables allemands se sont offusqués que leurs fonctionnaires soient ridiculisés et que l’héroïne épouse un Alsacien francophone. Quant aux milieux francophiles les plus militants, ils ont jugé sacrilège qu’un maire alsacien s’enorgueillisse de porter la Croix de l’Aigle rouge… C’est donc bien un régionalisme que cette pièce traduit, et que reprend P. de Geiger.
Illustration 11
Série « D’r Herr Maire. » © Musée régional de Sarreguemines.
Le service le plus vendu de la faïencerie, l’« Obernai », s’inscrit également dans ce répertoire régional. Le succès est immédiat et massif sur le marché du
Reichsland. En effet, au début du siècle, 90 % de ces décors y sont commercialisés, le reliquat étant diffusé à Paris et Nice. Rapidement, le service Obernai constitue près de 20 % des ventes de la fabrique. Il en devient l’emblème pour les catalogues commerciaux et placards publicitaires à compter de 1903
[34]. Le prix semble l’élément premier du succès. L’inspecteur des Beaux-Arts Michel d’Escamps le souligne : « Dès lors, la renommée de Sarreguemines s’empare du marché. Ses produits, vendus à des prix accessibles à toutes les bourses, obtiennent un succès rapide
[35]. » Le 24 août 1919, lors de la visite à la faïencerie du président R. Poincaré, le directeur choisit de lui offrir justement un exemplaire de ce service Obernai
[36]. Ce geste ne renvoie pas seulement à la place prise par ce décor dans les ventes de l’entreprise ; le service revêt un sens particulier par rapport aux politiques de germanisation de l’Alsace-Moselle. En effet, l’auteur des vignettes, Henri Loux, dépeint une spécificité alsacienne pensée comme irréductible à l’Allemagne. Le peintre traduit sur les assiettes le lien social de groupe, à partir de ces trois niveaux de l’organisation villageoise que sont la famille, la profession et la commune. Les personnages auxquels il s’attache sont surtout le berger, la gardienne d’oies et le colporteur. Employé communal résidant au centre du village, le berger exerce un rôle communautaire important en s’occupant des troupeaux des uns et des autres. La gardienne d’oies bénéficie d’un statut analogue. En rattachant un prénom à la fonction,
Gänzeliesel (illustration 12), la tradition lui reconnaît un caractère de proximité et de familiarité. Figure « typique » et typée de la campagne alsacienne, elle devient un personnage représentatif d’un mode d’organisation sociale. Enfin, d’autres vignettes montrent un potier qui vend sa marchandise et un volailler sur sa charrette : ces colporteurs servent d’intermédiaires entre les habitants des campagnes et les villes industrielles, qu’ils livrent et d’où ils rapportent les nouvelles. Ainsi, ce sont des acteurs majeurs des pratiques identitaires locales qu’H. Loux représente : l’artiste met en avant le particularisme alsacien.
Illustration 12
Service Obernai. Gänzeliesel. © Musée régional de Sarreguemines.
La reconnaissance du « fait accompli » ?
Des dernières années du
xixe siècle jusqu’au premier conflit mondial, la faïencerie de Sarreguemines édite plusieurs séries d’assiettes marquées par des influences germaniques, qui contrastent avec la production « patriote ». Le poids de l’annexion se révèle dans toute sa force. Le « ralliement » d’É. Jaunez est ici emblématique. Jusqu’alors, celui-ci a soutenu en hauts lieux les dirigeants et les employés de la faïencerie face aux fonctionnaires allemands. Ainsi, suite à la fête patriotique de 1891 donnée pour Alexandre II de Geiger, le directeur de cercle stipule ne renoncer à l’expulsion vers la France du personnel incriminé que parce qu’il craint « la personnalité d’influence » d’É. Jaunez, et le procureur de Sarreguemines, qui ouvre une enquête, est désavoué par le secrétaire d’État allemand à la Justice après une entrevue de ce dernier avec É. Jaunez. Mais, subissant le raidissement allemand des années 1890, É. Jaunez va privilégier par la suite sa montée dans le
cursus honorum des distinctions en se rapprochant des autorités. En retour, fait exceptionnel dans le
Reichsland, l’empereur Guillaume II l’anoblit en 1904, avant de lui rendre une visite officielle au château de Rémelfing, situé à seulement quelques centaines de mètres de la faïencerie de Sarreguemines, « bastion » de la francophilie
[37]. La position des dirigeants de l’entreprise, privés de ce soutien d’importance, est de plus en plus fragile : ils naviguent « à vue ». On peut comprendre de la sorte la coexistence de décors reflétant des identités concurrentes.
Les poussées germanisatrices apparaissent de façon particulièrement nette dans la série illustrant les contes de Jacob Grimm, produite dans les années 1900-1910 : cette fois, c’est bien la culture populaire allemande qui est mise en avant. Les représentations des petits enfants blonds en habits traditionnels ne permettent pas d’en douter. Une iconographie du rattachement historique de l’Alsace-Lorraine à un passé allemand semble succéder au travail de maintien d’une identité française. D’autres assiettes honorent les compositions de Richard Wagner, dont les livrets sont si souvent puisés dans les légendes d’une nation germanique historique. Ont ainsi été illustrés de 1913 à 1918 :
Rienzi, Tristan und Isolde, Der fliegende Holländer, Parsifal, Die Walküre. Feuerzauber, Lohengrin, et
Rheingold (illustration 13). C’est un fond culturel germanique, et non plus français, qui est diffusé sur le support faïencier, en langue allemande : le choix de
Rheingold l’atteste avec éclat, puisque dès le début du
xixe siècle les romantiques allemands contestent l’idée française de Rhin frontière :
Le Rhin fleuve de l’Allemagne et non frontière de l’Allemagne, affirme Ernst Moritz Arndt dans le titre de l’ouvrage qu’il publie en 1813. Autour du Rhin se cristallise une conception de l’Allemagne intégrée au sein d’un État dont les frontières doivent coïncider avec celles des dialectes germaniques : on saisit aisément ce que cela signifie pour l’Alsace-Lorraine après 1870
[38]. Il s’agit de la seule série en langue allemande produite à la faïencerie durant l’;annexion. Cette période critique, les dirigeants français de la fabrique s’emploient à l’effacer au plus vite après la guerre.
Illustration 13
Série « Richard Wagner ». Rheingold. © Musée régional de Sarreguemines.
De l’entité régionale à la francophilie
L’armistice de novembre 1918 relance aussitôt la production de vignettes célébrant le patriotisme français. C’est spécifiquement le cadre de l’Alsace-Lorraine qui est retenu dans les décors : dans le contexte nouveau de la victoire, l’identité régionale rejoint progressivement la francophilie comme sentiment national, après s’en être dissocié durant l’annexion.
L’assiette « Alsacienne-Lorraine » (illustration 1), interdite par le directeur de cercle en 1914, est massivement rééditée : sans doute n’y a-t-il pas de meilleure preuve de la continuité du patriotisme français parmi les dirigeants de l’entreprise que ce décor qui a conduit deux responsables devant le tribunal militaire. Des considérations nouvelles entrent aussi en jeu en 1919 : pour maintenir leurs positions personnelles, les directeurs doivent fournir des preuves de leur loyauté passée aux autorités françaises. En outre, le statut de la Sarre les inquiète, du fait d’une possible concurrence accrue des céramistes allemands Villeroy et Boch sur le marché national. Un courrier adressé le 3 février 1919 au colonel commandant la place de Sarreguemines le souligne :
« À Mettlach et Vaudrevange, la population foncièrement allemande déteste cordialement la France et surtout la Lorraine. Ce que nous avons fait et souffert pour le maintien de l’idée française nous place au-dessus de tout soupçon et nous autorise à dire ouvertement ce que nous pensons être le bien de la France [39]. »
C’est dans ce contexte que les dirigeants de la fabrique sollicitent le dessinateur colmarien Hansi pour décorer un nouveau service de table. Ce dernier a acquis une certaine notoriété au travers de ses albums Histoire d’Alsace et Mon village, parus en 1912 et 1913. Il y oppose au pangermanisme éternel, fustigé sous les traits du Professor Knatschke, la France messagère de la liberté. En 1919-1920, l’artiste décore le service Annales de la faïencerie à l’effigie de son personnage-type : un jeune Alsacien, d’allure naïve et enfantine, reconnaissable à son habit traditionnel, et flanqué de son équivalent féminin : une petite Alsacienne dont la coiffe est ornée de la cocarde française. Les vignettes les montrent en promenade sur le chemin de l’école, avec en main la grammaire française dont ils ne se séparent plus. Les couleurs de la patrie, bleu-blanc-rouge, sont présentes aussi bien sur les vêtements que dans les bouquets qui décorent l’aile des assiettes (illustration 14). Coutumes et folklore régionaux sont à nouveau rattachés à la République française dans l’iconographie faïencière : on repère de la sorte un mouvement inverse de celui entamé au début du siècle de la francophilie militante vers le cadre régional comme identité de repli.
Illustration 14
Service Annales. © Musée régional de Sarreguemines.
D’autres assiettes représentent des thèmes encore plus nettement francophiles, voire anti-allemands : le défilé d’entrée des troupes françaises portées en triomphe à Strasbourg le 22 novembre 1918 ; un vieux soldat soutenu par l’Alsacienne et la Lorraine, avec pour légende : « Après quatre années de tranchées » ; ou encore ce militaire qui s’incline devant le monument aux morts de Fröschwiler, lieu des combats sanglants du 6 août 1870, s’exclamant : « Les voilà vengés maintenant » (illustration 15). Il s’agit d’une vignette très locale : la bataille de Fröschwiler s’est déroulée tout près de Sarreguemines et les habitants ont côtoyé les blessés français. Le temps est de nouveau à l’exposition d’un patriotisme combatif. L’opération est réussie : les parts des actionnaires allemands sont placées sous séquestre par les autorités françaises, puis rachetées par les héritiers Geiger
[40]. Pour beaucoup, les dirigeants de la faïencerie sont parvenus, en jouant sur la francophilie, à « s’emparer d’un gros paquet d’actions des ennemis Villeroy et Boch
[41] ».
Illustration 15
Série « Alsace et Lorraine ». 1918. Les voilà vengés maintenant. © Musée régional de Sarreguemines.
Ces usages spécifiques des registres local et régional dans le contexte du retour à la France éclairent rétrospectivement le sens de ces thèmes sur les assiettes fabriquées durant l’annexion : ce sont les contraintes majeures auxquelles ont été confrontés les directeurs qui ressortent de ces tentatives de production d’allégeances identitaires « à courte vue » dans un environnement défavorable et fluctuant. Ainsi, la référence régionale n’a pas tant été le rappel d’entités clairement définies, ni même d’une identité historique explicite, qu’un principe d’équilibre dans le cadre sarregueminois. En même temps, une nostalgie régionaliste
[42] a trouvé là son expression ; ce qui s’impose finalement, c’est une perception plus aiguë, dramatisée,
politisée de la diversité des identités dans un espace local
[43].
* * *
S’intéresser aux assiettes produites à Sarreguemines pendant l’annexion allemande permet d’appréhender la multiplicité des interactions en jeu entre les différents acteurs. On ne saurait en effet postuler que le travail patronal renvoie uniquement à une croyance ou à des sentiments purs. Les intérêts commerciaux de l’entreprise peuvent aussi être tenus pour un motif de mobilisation, comme il apparaît également qu’un des sous-produits de cette mobilisation francophile soit la refonte d’une cohésion propre à la fabrique, à une époque où les modes anciens des stratégies paternalistes (avantages matériels…) ne peuvent plus être activés aussi aisément que sous le Second Empire. L’introduction d’une protection sociale étatique par les lois bismarckiennes va en ce sens
[44]. Néanmoins, rien ne dit que la francophilie soit un pur phénomène d’intérêts bien compris, affichée pour mieux tromper les ouvriers qui, eux, se contenteraient de la « recevoir » passivement. Ces derniers ont aussi des croyances et des intérêts. Mais, dans le contexte de l’annexion puis de la montée des tensions franco-allemandes, il est tout de même bien particulier de fabriquer une production « séditieuse », où les décors sont autant de marqueurs patriotiques. En pareille conjoncture de crise, l’« unidimensionnalisation de l’identité » s’impose. Le « patriote » peut alors constituer un « opérateur d’identification à vocation universelle »
[45]. L’attachement des faïenciers aux produits qu’ils réalisent physiquement, de leurs mains, revêt ainsi une dimension participante orientée en conscience. Les souvenirs de M.-V. Kremer, ouvrière à la faïencerie, le montrent bien : elle consacre de longues pages de son journal intime à expliquer son travail de peintre sur céramique, le plaisir qu’elle y prend et son sentiment d’être pleinement une « artiste » lorsqu’elle présente des nouveaux décors aux directeurs : « Je viens de proposer à la conférence des représentants de la faïencerie plusieurs projets, dont j’ai particulièrement étudié les décors. Je crois que le secret de l’art réside dans une observation de la réalité mille fois répétée. J’espère tellement être retenue […] », écrit-elle le 20 mai 1885. Une véritable solidarité patriotique se noue alors au sein du personnel, et prend de l’ampleur à mesure que le contrôle des autorités allemandes se resserre. Lorsqu’il a lieu, le départ d’un artiste est un catalyseur de la francophilie parmi la main-d’œuvre. Ainsi, M.-V. Kremer rapporte longuement le dernier déjeuner qu’elle a passé en compagnie du graveur Numa Larbaletrier le 15 septembre 1897. Son récit est accusatoire :
« C’est avec tristesse que je vois partir ce jeune couple qui avait su faire naître la sympathie autour de lui. Peut-être pourra-t-il revenir lorsque les temps auront changé et lorsque notre région sera redevenue française. J’aimerais tant que Numa de retour à la faïencerie puisse exprimer tout le talent qui l’habite. »
Les dirigeants et les cadres de l’entreprise manifestent leur solidarité avec l’artiste, dont le départ est l’occasion d’une fête savamment orchestrée dans le cadre de l’institution patronale qu’il présidait :
« Numa nous montra les cadeaux et les souvenirs que lui avaient offerts ses amis de la Société de théâtre de la faïencerie, dont il avait jusqu’à ces derniers jours assuré la présidence. Ils avaient organisé une fête en son honneur. Tout avait été parfaitement organisé. Tout le monde s’était retrouvé autour d’une table pour un repas très amical. »
Les patrons français connaissent des situations difficiles et la francophilie leur permet de maintenir effectivement la cohésion des personnels. La place prise par les artistes dans cette mobilisation patriotique est des plus importantes ; les derniers mots de M.-V. Kremer sont très significatifs :
« Il me plaît à rêver qu’un jour la France et l’Allemagne qui se sont tant affrontées se réconcilient enfin dans un monde où les artistes s’exprimeraient en toute liberté [46]. »
[1]
Victor-Emmanuel Ardouin-Dumazet,
Voyage en France, 50
e série,
Les Provinces Perdues, t. III (Lorraine), Paris, Berger-Levrault, 1907, pp. 144-148.
[2]
Selon l’appel lancé par Sylvain Maresca,
La photographie. Un miroir des sciences sociales, Paris, L’Harmattan, 1996, p. 14.
[3]
Sur cette notion complexe, voir Gérard Noiriel, « Du patronage au paternalisme »,
Le Mouvement Social, n° 144, 1988 ; Jean-Pierre Frey,
Le rôle social du patronat. Du paternalisme à l’urbanisme, Paris, L’Harmattan, 1995.
[4]
Nous avons développé ce point dans Philippe Hamman, « La production d’une histoire officielle d’entreprise : l’“auguste ancêtre” François-Paul Utzschneider »,
Genèses, n° 40, 2000. Voir également notre article « Une grande famille… Métiers de la céramique et stratégies industrielles à la faïencerie de Sarreguemines (1890-1940) »,
Politix, n° 45, 1999.
[5]
Nérée-Quépat,
Dictionnaire biographique du département de la Moselle, Metz, 1887, p. 193 ; Charles-Louis Leclerc,
Biographie des Grands Lorrains, Metz, Serpenoise, 1957, p. 39.
[6]
Sur cette problématique, voir Claude Lévi-Strauss,
Race et Histoire, Paris, Unesco, 1952, pp. 19-22.
[7]
Selon la distinction posée par Richard Hoggart,
La culture du pauvre, Paris, Minuit, 1970, ch. III, pp. 115 et suiv. [1
re éd.,
The Uses of Literacy: Aspects of Working-Class Life, Londres, Chatto & Windus, 1957].
[8]
Archives départementales de la Moselle (ADM), 16 Z 138 et 155 ; Archives municipales de Sarreguemines (AMS), section IV, 3F5-6.
[9]
La francophilie est ainsi posée contre la germanisation de l’arrondissement comme la « stratégie d’anticipation qu’adoptent les groupes dominants menacés d’être marginalisés ou exclus d’une communauté nationalement imaginée en train de naître ». Benedict Anderson,
L’imaginaire national. Réflexions sur l’origine et l’essor du nationalisme, Paris, La Découverte, 1996, p. 109.
[10]
Voir François Roth, « La Lorraine annexée », Nancy, thèse d’histoire, publications de l’Université, 1976, pp. 9 et suiv. et pp. 259 et suiv.
[11]
Émile Decker, Raymond Vilhem,
Marie, faïencière au pays de Sarreguemines, Metz, Serpenoise, 1998, pp. 20 et 28 (feuillets datés du 15 septembre 1883).
[12]
Ce que soulignent de nombreux rapports des autorités allemandes : ADM, 2 AL 126 et 468 W 9 (BI 1010).
[13]
Musée régional de Sarreguemines (MRS), dossier Politique commerciale.
[14]
Voir Jean-Marie Mayeur, « Une mémoire-frontière : l’Alsace »,
in Pierre Nora (éd.),
Les lieux de mémoire, Paris, Gallimard, coll. « Quarto », 1997, t. I, pp. 1162-1165 [1
re éd. 1984].
[15]
De façon similaire à la diffusion de valeurs morales et sociales définissant la figure patronale du « bon ouvrier » dans la production d’assiettes à décors tout au long de la deuxième moitié du
xixe siècle. On se permet de renvoyer à Ph. Hamman, « L’invention patronale d’une industrie artisanale : la production d’un ouvrier exemplaire à la faïencerie de Sarreguemines (1848-1913) »,
Terrain, n° 36, 2001, pp. 113-128.
[16]
Les assiettes reproduites sont conservées au musée régional de Sarreguemines, dont je remercie le Conservateur, M. Émile Decker, ainsi que ses collaborateurs et collaboratrices pour leur aide bienveillante.
[17]
AMS, section IV, 3F5-6.
[18]
Collectif,
Céramique Lorraine. Chefs d’œuvre des xviiie et xixe siècles, Metz-Nancy, Serpenoise-Presses universitaires de Nancy, 1990.
[19]
Sur les usages de la référence tricolore sous la III
e République, voir Raoul Girardet, « Les trois couleurs »,
in P. Nora (éd.),
Les lieux…, op. cit., t. I, pp. 61-63.
[20]
Voir Maurice Agulhon, « Que faire de la patrie ? »,
Histoire vagabonde, t. III,
La politique en France, d’hier à aujourd’hui, Paris, Gallimard, 1996, pp. 234-236.
[21]
Charles-Louis Ducros, Georges Martin, « Historique des Faïenceries de Sarreguemines. 1784-1918 », in
Exposition d’Arts et Métiers, Sarreguemines, mai 1921, pp. 28-39.
[22]
M. Agulhon, « Paris »,
in P. Nora (éd.),
Les lieux…, op. cit., t. III, pp. 4589-4622.
[23]
Voir Michel Winock, « Jeanne d’Arc »,
in P. Nora (éd.),
Les lieux…, op. cit., t. III, pp. 4442-4460.
[24]
ADM, 2 AL 108 et 126 [traduction de l’auteur].
[25]
Eugen Weber, « Nos ancêtres les Gaulois »,
Ma France. Mythes, culture, politique, Paris, Fayard, 1991, pp. 71-95.
[26]
Voir Christian Amalvi,
De l’art et la manière d’accommoder les héros de l’histoire de France, Paris, Albin Michel, coll. « L’Aventure humaine », 1988, pp. 51-88.
[27]
Éric Hobsbawm, « Inventing Traditions »,
Enquête, n° 2, 1995, p. 187.
[28]
ADM 26 Z 34, et AMS, section IV, 20 R 05.
[29]
Voir Philippe Vigier,
Régions et régionalisme en France du xviiie siècle à nos jours, Paris, Puf, 1978, pp. 161-175 ; M. Agulhon, « Conscience nationale et conscience régionale en France de 1815 à nos jours »,
Histoire vagabonde, t. II,
Idéologies et politique dans la France du 19e siècle, Paris, Gallimard, 1988, pp. 144-174.
[30]
AMS, section IV, série K-élections, et ADM, 2 AL.
[31]
AMS, section IV, K V-VI, et ADM 16 Z 136.
[32]
Paul-André Befort, Fernand Gastebois,
Henri Loux. Images de l’Alsace heureuse, Strasbourg, La Nuée Bleue, 1994, pp. 79-80.
[33]
Ève Cerf, « Le théâtre alsacien de Strasbourg, miroir d’une société (1898-1939) »,
Saisons d’Alsace, n° 43, 1972.
[34]
MRS, dossier Politique commerciale.
[35]
Michel d’Escamps, « Note historique sur la manufacture de faïences de Digoin-Sarreguemines »,
Revue Alsacienne Illustrée, 1907.
[36]
MRS, dossier Production.
[37]
Multiples comptes rendus de l’événement dans
Le Lorrain, Le Messin, La Gazette de Lorraine et la
Saargemünder Zeitung des 12 et 13 mai 1905.
[38]
Sur la symbolique du Rhin, voir J.-M. Mayeur, « Une mémoire-frontière… »,
op. cit., pp. 1 151-1 153.
[39]
AMS, section IV, FII-faïencerie.
[40]
AMS, section IV, D III (1919-39).
[41]
Nicolas Nicklaus,
Saargemünder Kommunalpolitische Zeitung, 1935-36 (AMS).
[42]
Sur la construction historique d’une telle nostalgie provinciale, on pourra se reporter à Jacques Revel, « La région »,
in P. Nora (éd.),
Les lieux…, op. cit., t. II, pp. 2907-2936.
[43]
On peut rapprocher les éléments de cette « découverte » de l’analyse de Mona Ozouf, « La Révolution et la perception de l’espace national : fédération, fédéralisme et stéréotypes régionaux »,
L’École de la France, Paris, Gallimard, 1984, pp. 27-54.
[44]
Sur ce système de protection sociale, voir Sandrine Kott,
L’État social allemand. Représentations et pratiques, Paris, Belin, 1995.
[45]
Michel Dobry,
Sociologie des crises politiques, Paris, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 1992, p. 160 [1
re éd. 1986].
[46]
É. Decker, R. Vilhem,
Marie…, op. cit., pp. 97-98 et 102.