2002
Genèses
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Livres
Steven L. Kaplan,
La fin des corporations,
Paris, Fayard, 2001, 740 p.
Steven L. Kaplan connaît les théoriciens américains du
néocorporatisme et leurs interrogations sur l’exception française. Mais son
ouvrage est concentré sur une période précise : des débats précédant la
tentative d’abolition des corporations françaises par Turgot, en 1776, à
l’abolition définitive de 1791. On pourrait le regretter, tant les études
manquent sur les tentatives de rétablissement qui s’échelonnent au
xixe siècle. Mais cette analyse précisément
située n’en est que plus profonde. De ce fait, l’ouvrage peut intéresser les
contemporanéistes, les politistes ou les sociologues qui souhaiteraient
comprendre la réalité de ces corporations toujours invoquées (de façon
nostalgique ou infamante), mais dont S. L. Kaplan montre que les débatteurs du
xviiie siècle les connaissaient déjà très
mal.
L’ouvrage s’inscrit dans un renouveau de l’intérêt des
modernistes pour les corporations qui a par exemple donné lieu à des dizaines
d’ouvrages de grande qualité sur l’Italie. La France et le
xviiie siècle ont toutefois été moins étudiés
(à l’exception notable des travaux de Jean-Pierre Hirsch et de Gail Bossenga
sur le Nord), et les analyses de S. L. Kaplan, multipliant les exemples
parisiens sans négliger pour autant la province, apportent nombre d’éléments
inédits sur les pratiques corporatives. Il s’agit de battre en brèche l’idée
d’un système corporatif rigide : même avant 1776 et encore plus après, tout le
travail n’est pas incorporé ; les rapports des corporations et de l’État sont
complexes ; toutes les corporations ne sont pas fermées, les femmes même
peuvent y avoir une place ; les réalités de l’apprentissage ou du chef-d’œuvre
varient. Ces points, déjà assez connus des spécialistes, sont illustrés par des
études de cas et montrent à quel point une analyse des textes réglementaires ne
saurait suffire. Il faut en revanche souligner que les descriptions de S. L.
Kaplan se situent délibérément sur un terrain plus social ou culturel
qu’économique.
Mais la qualité principale de l’ouvrage est de tenir ensemble
cette histoire du monde du travail, celle des décisions administratives et de
leur application imparfaite et celle des débats idéologiques qui les
accompagnent. Ainsi sont étudiées les transformations de la rhétorique des
demandes de réforme, puis d’abolition (les abus dénoncés sont les mêmes, mais
ils ne le sont pas au nom des mêmes valeurs au xviie siècle, en 1776 ou en 1791). Bien que
repris d’articles plus anciens, les chapitres qui confrontent les
représentations des maîtres sur l’abolition de février 1776 (avec la vision
d’un ordre social totalement chamboulé) à la réalité des changements restent
des modèles. L’auteur évoque ensuite les tentatives de compromis élaborées
entre le rétablissement d’août 1776 et 1791, posant la question du rôle de
l’État vis-à-vis de ce « nouveau corporatisme ». Mais cette période transitoire
n’est pas seulement abordée du point de vue gouvernemental : S. L. Kaplan tente
de comprendre quelles pouvaient être les croyances et les anticipations des
acteurs, face à un régime juridique instable et peu clair.
Enfin et surtout, l’auteur consacre deux cent cinquante pages
au sort des corporations de la convocation des états généraux aux lois
d’Allarde et Le Chapelier. Reposant la question de cette abolition retardée,
attendue par tous les acteurs depuis près de deux ans en 1791, il propose des
hypothèses assez neuves ; sa description de maîtres et d’ouvriers se renvoyant
l’accusation de coalition, dans un climat social tendu, et précipitant ainsi
l’abolition est suggestive. Il surprend surtout en reposant, en une trentaine
de pages qui closent l’étude, la question des sans-culottes. Montrant une
totale maîtrise de l’historiographie française et anglo-saxonne, il pose le
problème de cet engagement nouveau des artisans, en proposant des hypothèses
passionnantes – et discutables – sur la traduction en termes politiques, après
1791, des questions économiques âprement discutées dans les années
précédentes.
La présentation même de l’ouvrage peut charmer ou rebuter ;
elle est liée à une volonté de respecter la complexité des pratiques. Les
chapitres sont heureusement dotés de résumés très clairs en début et en fin.
Mais les six cents pages de texte regorgent surtout de citations, d’études de
cas, voire d’anecdotes, dont l’accumulation résultant de gigantesques
dépouillements archivistiques et bibliographiques peut désorienter. En
contrepartie, on peut regretter que ce soit souvent dans les notes,
malheureusement regroupées par l’éditeur en fin de volume, que l’on trouve des
mises au point, voire des polémiques historiographiques partiales et
stimulantes.
Claire
Lemercier
François Guillet,
Naissance de la Normandie. Genèse et
épanouissement d’une image régionale en France,
1750-1850, Caen, Annales de Normandie, 2000, 591
p.
Issu de sa thèse de doctorat, cet ouvrage de François Guillet a
pour objet la fabrication et l’organisation des stéréotypes constitutifs de
l’identité normande, entamées autour de 1750. Ce travail s’appuie sur l’étude
minutieuse du discours des trois acteurs majeurs d’une telle construction : les
érudits normands, anglais et parisiens. Pour cela, l’auteur utilise un corpus
considérable constitué des descriptions géographiques, romans, récits, guides,
recueils de vues, etc., concernant la Normandie en tentant de replacer chaque
point de vue dans un système de représentation propre à expliquer la genèse de
l’image provinciale.
F. Guillet s’intéresse d’abord à la définition des
caractéristiques naturelles de l’espace normand. Centrée au
xviie siècle autour des villes, des lieux
prestigieux, des personnages illustres, la description s’intéresse de plus en
plus aux ressources économiques, à la population, aux progrès. Fin
xviiie siècle, l’identité normande se définit
par le sol, les cultures, les coutumes, les activités, plus que par les
institutions et les privilèges. Inventaire sans précédent des provinces, le
travail de recensement entamé par les enquêtes préfectorales révèle une
mosaïque de pays et de coutumes. Parallèlement, de multiples travaux effectués
par les érudits locaux permettent une connaissance de plus en plus exhaustive
de la province. Qu’il s’agisse de toponymie, d’étude des patois, des chansons,
collection des superstitions, légendes, croyances…, F. Guillet montre l’ardeur
avec laquelle ces chercheurs s’attachent à la connaissance de leur « petite
patrie », contribuant à l’extraordinaire enrichissement des images du
territoire normand, le plus souvent dans une optique régionaliste sous-tendue
par la nostalgie d’un ordre ancien et la défense des particularismes, à
l’encontre de l’universalisme des Lumières mais surtout contre l’uniformisation
révolutionnaire des structures administratives. Le regard des érudits normands
sur la Normandie est relayé par les élites parisiennes qui esquissent les
contours de deux Normandie, l’une rurale, l’autre urbaine. L’image de ruralité
profonde s’impose toutefois malgré l’industrialisation précoce qui touche le
Nord de la province.
L’histoire, « socle » de la conscience provinciale, constitue
la deuxième direction suivie par F. Guillet. Depuis le
xvie siècle, érudits, puis mauristes et
antiquaires se penchent sur le passé médiéval normand. Mais c’est au
xviiie siècle que le
Gothic revival d’Outre-Manche provoque
un développement considérable de l’analyse des monuments normands par les
érudits anglais puis français. Au xixe siècle, ces études reprennent de plus
belle avec la multiplication des cercles d’études et des sociétés savantes qui
forment un réseau dont F. Guillet montre la particulière densité en Normandie,
ainsi que l’originalité constituée par les liens avec la Grande-Bretagne. Après
les destructions révolutionnaires, un intérêt nouveau pour les bâtiments
anciens, mémoire du passé national, émerge. Autour d’Arcisse de Caumont, le
milieu érudit normand joue un rôle décisif dans l’élaboration d’une image de la
Normandie où le Moyen Âge occupe la première place. Inventoriés, les monuments
sont classés selon des catégories précisées par les savants locaux autour de la
division essentielle de l’architecture religieuse médiévale en deux périodes,
le roman et le gothique. Autour de ce classement naît l’archéologie médiévale,
et le rôle joué par la Normandie dans sa diffusion en France est considérable,
d’autant que la génération romantique vient s’initier au Moyen Âge en
Normandie, satisfaisant leur recherche du grandiose et du tragique. L’édition
relaie cet engouement pour le pittoresque, nouvelle manière d’appréhension des
monuments et de la nature. La thématique médiévale est largement reprise dans
un certain nombre de domaines (histoire, littérature…) et la Normandie devient
la région la plus à même d’exprimer cette époque.
Pour les auteurs normands, l’évocation du glorieux passé
normand se confond avec la célébration de la patrie provinciale et de son cadre
naturel : le paysage exprime ainsi le passé et entre dans le patrimoine de la
nation. À ce titre, F. Guillet s’intéresse à la définition progressive du
paysage normand, qui émerge de l’intérêt accru pour les campagnes et la nature
et à la recherche du pittoresque. Cet aspect devient un des piliers d’une
culture touristique naissant autour d’un littoral associé à des pratiques
balnéaires en plein essor à partir de la Restauration. Le littoral constitue
désormais, à côté des paysages ruraux et de la beauté pittoresque liée à la
verdure et aux monuments, un des fondements de l’image de la
Normandie.
Somme sur le discours savant produit sur la Normandie,
l’ouvrage de F. Guillet se place dans la lignée des études sur les
représentations territoriales (Catherine Bertho ou Jean-Yves Guiomar sur la
Bretagne par exemple, Odile Parsis-Barubé sur la Flandre…)
[1]. Il montre comment l’image de la
Normandie s’est construite par sédimentation en soulignant l’émergence de
modèles, l’écho qu’ils ont suscité et finalement le processus de banalisation
par lesquels se forment des images régionales, qui se figent en stéréotypes
vers 1850.
Claire Fredj
Michelle Perrot,
Les Ombres de l’histoire. Crime et châtiment au
xixe siècle, Paris,
Flammarion, 2001, 428 p.
Les Ombres de
l’histoire est un recueil d’articles que Michelle Perrot a
consacrés, depuis 1971, à la prison et à la criminalité au
xixe siècle. Cette parution fait
contrepoint à celle des Femmes ou les Silences de
l’histoire (Paris, Flammarion, 1998). Composé en cinq parties
(consacrées à l’historiographie, aux théoriciens des prisons, à la vie
carcérale, aux crimes et enfin aux délinquants et marginaux), l’ouvrage est
précieux à plus d’un titre.
D’abord parce que, dans sa première partie, il permet de
documenter les étapes et les enjeux de la rencontre entre Michel Foucault et
les historiens. Les articles ici réunis permettent de prendre la mesure, dans
le temps, du trouble fécond provoqué par son irruption dans le champ de
l’histoire de la peine et de la prison. On y voit comment, malgré certaines
incompréhensions, Surveiller et punir
a remodelé la recherche de manière décisive. Ensuite par la sûreté et la
longévité d’analyses dont M. Perrot dit pourtant dans sa préface combien elles
doivent à ses préoccupations politiques passées et présentes. Et si les froides
– glaçantes – descriptions des conditions de vie des détenus (ainsi des enfants
de la prison parisienne de la Petite Roquette) révèlent quel fut son souci
premier, rendre visibles ces vies refoulées dans l’ombre, l’essentiel est
ailleurs.
Car, derrière l’apparent cloisonnement des thèmes, c’est au
fonctionnement de la société dans son ensemble que M. Perrot s’intéresse. Ses
objets d’étude, pour variés qu’ils soient, ne sont que des voies d’accès aux
modes de « gestion des illégalismes » en France et en Europe au
xixe siècle. Cette gestion renvoie
elle-même au procès d’industrialisation des sociétés et donc à l’effort immense
de contrôle social qui en accompagne les étapes et les contradictions.
La prison est un lieu privilégié de ce contrôle, qui retranche
les éléments dangereux du corps social et les soustrait aux regards. Cette
opération négative dont l’auteur explique le triomphe au
xixe siècle laisse ouverte la question
d’une fonction positive : réhabiliter, punir, mettre au travail ? À travers
plusieurs articles se dessine un espace européen, et même occidental (la
référence aux États-Unis, lieu de l’enquête pénitentiaire méconnue d’Alexis de
Tocqueville, est essentielle) où circulent enquêteurs, projets architecturaux
et débats, et où se formulent des réponses. Mais au-delà des controverses sur
la technique pénitentiaire, qui permettent à l’auteur de repérer l’autonomie du
champ carcéral par rapport aux clivages politiques classiques, ce sont des
questions essentielles d’histoire sociale que soulève M. Perrot.
L’important article sur Jeremy Bentham (1977), au-delà de la
richesse de l’enquête biographique et des ambiguïtés de la réception de son
Panoptique qui s’y révèlent, est ici
éclairant. S’il conçoit ce stupéfiant dispositif architectural et politique,
c’est moins par hantise de la déviance que par exécration pour le coût social
de l’oisiveté. Et l’analyse de son obsession précoce pour la mise au travail de
toutes les catégories improductives, prisonniers, vagabonds, infirmes, trouve
un pendant dans les articles consacrés à la transformation effective des
vagabonds en prolétaires à la fin du xixe siècle. La prison est un élément parmi
d’autres de régulation de la société industrielle.
L’analyse de la gestion technique et pratique des illégalismes
s’accompagne d’une étude fine des représentations de la criminalité et de la
déviance. Lucide sur ses sources, refusant par exemple une lecture littérale du
Compte général de l’administration de la justice
criminelle, M. Perrot fait porter l’analyse moins sur les tendances
statistiques que sur l’évolution d’un discours criminel où le dénombrement des
atteintes à la morale et à la propriété révèle les aspirations et les normes
des groupes dominants.
Mais l’auteur n’oppose pas les groupes sociaux sur la ligne de
partage habituelle de la répression : elle montre précisément que l’enjeu des
discours sur la criminalité et le fait divers à la fin du
xixe siècle est moins la stigmatisation de
classes dangereuses que la colonisation de leur imaginaire. La grande presse
participe au premier chef de cette « domestication », qui met en scène des
affaires criminelles (celle du meurtrier Jean-Baptiste Troppmann par exemple)
pour en dégager une morale et des archétypes. M. Perrot montre bien la
puissance de ce phénomène de construction sociale de l’identité criminelle, qui
conduit les déviants à s’y conformer, à dessiner leur propre image en
revendiquant, comme les « Apaches », une visibilité provocatrice à la fois
rebelle et conforme aux stéréotypes définis par la société.
André Loez
Catherine Faure-Guichard,
L’emploi intérimaire. Trajectoires et
identités, Rennes, Pur, coll. « Des Sociétés », 2000, 209
p.
À l’instar du travail à temps partiel ou de l’emploi à durée
déterminée, dont le développement fait suite aux transformations du marché du
travail au cours des années 1970, le travail intérimaire compte parmi les
situations d’emploi qui « s’écartent peu ou prou de la relation de travail
typique salariée à temps plein et à durée indéterminée » des Trente Glorieuses
(p. 11). Il constitue globalement une « forme particulière d’emploi », fondée
sur un usage de courte durée et intermittent de la force de travail et sur la
relation triangulaire entre l’entreprise de travail temporaire, l’« entreprise
utilisatrice » et le salarié. Cherchant à rendre compte du rôle durable du
travail intérimaire au sein de la société salariale française, Catherine
Faure-Guichard propose d’étudier les différents usages de l’intérim et
d’analyser, à l’aune de l’évolution du système d’emploi, les modalités de
gestion de la main-d’œuvre des entreprises de travail temporaire.
Les entretiens menés auprès des travailleurs intérimaires sont
fondés sur une démarche compréhensive visant à présenter les trajectoires
empruntées par ces derniers ainsi que leurs identités, au plan social et
professionnel. L’analyse de ce matériau empirique a permis de faire émerger
trois catégories d’intérim, à savoir l’intérim d’insertion, l’intérim de
transition et l’intérim de profession.
L’intérim d’insertion témoigne des difficultés actuelles
rencontrées par certains jeunes pour accéder à des emplois stables. Il concerne
des individus âgés de 20 à 35 ans, le plus souvent faiblement diplômés, qui,
une fois sortis du système scolaire, n’ont jamais intégré durablement le marché
du travail via l’obtention d’un emploi sur contrat à durée indéterminée. Ce
type d’intérim ne permet pas aux individus qui y prennent part de se forger une
réelle identité professionnelle mais rend possible sa recherche à travers
diverses expériences de travail ainsi que l’élaboration d’une « identité
sociale minimale », grâce à une insertion sur le marché secondaire de
l’emploi.
L’intérim de transition est pratiqué majoritairement par des
individus ayant occupé auparavant des emplois de façon durable et laisse
apparaître la fragilité nouvelle des parcours professionnels. Cette catégorie
d’intérimaires compte également dans ses rangs une minorité de femmes
anciennement inactives et souhaitant percevoir un salaire d’appoint et «
obtenir un statut alternatif à celui de « femme au foyer » (p. 73). Ainsi,
hormis ce deuxième cas de figure, ces travailleurs n’ont jamais connu le
chômage ou l’inactivité et l’intérim de transition symbolise la rupture de
leurs trajectoires professionnelles. Ils possèdent de plus une identité
professionnelle forte et souhaitent maintenir une activité de travail continue
– à travers l’obtention de missions longues – et retrouver leur statut social
antérieur. Cependant, pour certains, cette phase de transition mènera
progressivement à l’inactivité. D’un point de vue général, il faut souligner
les réaménagements identitaires provoqués par les situations de travail propres
à l’intérim de transition.
L’intérim de profession témoigne d’un usage stratégique et
professionnel du travail intérimaire. Cette catégorie regroupe deux
sous-ensembles d’individus présentant une « affirmation identitaire forte » qui
se traduit soit dans une « conception polycentrée » de leur vie, faisant la
part belle à plusieurs types d’activité sur le plan familial, des loisirs ou du
travail, soit dans une conception centrée de façon quasi exclusive sur la
sphère professionnelle. Le premier sous-ensemble est composé d’individus plutôt
jeunes qui entretiennent, à travers le recours à l’intérim, une forme de
liberté par rapport au travail, laquelle permet notamment de réaliser diverses
expériences professionnelles avant d’entrer définitivement sur le marché de
l’emploi. Le second regroupe des intérimaires plaçant au contraire le travail
au centre de leurs préoccupations et possédant une identité de métier forte.
Détenteur de compétences spécifiques, ils parviennent sans difficulté majeure à
proposer durablement leurs services par le biais du marché du travail
intérimaire.
Dans la seconde partie de l’ouvrage, l’auteur poursuit sa
réflexion à travers une analyse du rôle joué par le travail intérimaire et les
entreprises de travail temporaire sur le marché de l’emploi. Après avoir
souligné la permanence de la mobilité professionnelle des travailleurs –
c’est-à-dire du travail intermittent – depuis les débuts de la société
industrielle, ainsi que les évolutions institutionnelles conférant au salarié
un véritable statut après la Seconde Guerre mondiale, l’auteur montre en quoi
le travail intérimaire est révélateur des mutations récentes du système
productif et du marché de l’emploi. À cet égard, le développement de l’intérim
apparaît comme un symbole du retour à l’instabilité, conséquence de la
flexibilisation de la main-d’œuvre demandée par les entreprises et assurée par
les agences de travail temporaire.
D’un point de vue général, le rôle de ces dernières demeure
ambivalent. Remplissant une fonction d’intermédiation, celles-ci ont
principalement pour tâche de mettre en relation la demande et l’offre de
travail. Ce faisant, elles opèrent une sélection de la main-d’œuvre, réduisant
l’incertitude sur les qualités potentielles du travailleur, et contribuent à
construire les qualifications de ce dernier et à structurer le marché
secondaire du travail. L’ambivalence réside principalement dans le fait que les
entreprises de travail temporaire parviennent à intégrer certains intérimaires
de confiance dans des postes auxquels ils n’auraient pu prétendre au vu de leur
profil alors que, dans le même temps, aiguillonnées par les demandes des
entreprises, elles contribuent à écarter durablement du marché primaire du
travail tout un ensemble d’individus. Il faut souligner à ce propos que
l’instabilité due à la mobilité professionnelle inhérente au travail
intérimaire est souvent mal perçue par la majorité des employeurs et que
l’installation durable dans le statut d’intérimaire est combattue par les
institutions de la société salariale, telles les Assedics ou l’ANPE. Ainsi,
au-delà des modalités de gestion de la main-d’œuvre par les entreprises
intérimaires, c’est le fonctionnement même de la société salariale qui, ne
parvenant pas à intégrer professionnellement tous les travailleurs de façon
durable, se caractérise par son ambivalence : « peut-on en même temps imposer
la mobilité aux individus et s’étonner de leur instabilité ? » (p.
165).
La qualité de l’étude proposée par C. Faure-Guichard tient
fondamentalement à l’articulation subtile entre les analyses de type
biographique et sociétal, qui permet d’appréhender le travail intérimaire dans
toute sa complexité. À cet égard, l’intérêt principal de l’ouvrage est de
porter un éclairage neuf sur « l’éclatement de la norme d’emploi » à un moment
où les formes de précarité sur le marché du travail touchent un nombre
croissant de salariés, et de repérer, au-delà de la singularité des
trajectoires individuelles, des usages différenciés du travail intérimaire,
tout en replaçant ceux-ci dans le cadre plus général de l’évolution récente de
la société salariale et de son fonctionnement actuel.
Alexandre
Mathieu-Fritz
Marcel Jollivet,
Pour une science sociale à travers champs.
Paysannerie, ruralité, capitalisme (France xxe siècle), Paris,
Éditions Arguments, 2001, 400 p.
Après la lecture de ce livre, recueil d’articles et d’extraits
d’ouvrages (vingt-six au total) écrits par Marcel Jollivet entre 1963 et 1997,
on ne peut que regretter la rareté de ce type de réalisation éditoriale qui
donne à lire la trajectoire intellectuelle d’un chercheur. Le principal intérêt
de cet ouvrage, comme l’annonce l’auteur dans son introduction générale, est de
confronter le lecteur à la fois à « la démarche scientifique en cause », celle
d’un des fondateurs de la sociologie rurale aux côtés d’Henri Mendras, à «
l’histoire des idées » et à « l’histoire tout court », en les rendant
indissociables. Sociologie de la « paysannerie », histoire de la « paysannerie
», imprégnées de géographie et d’économie, et sociologie historique du « monde
rural » (entendu comme élargissement du « monde paysan »), histoire de la
sociologie rurale et nécessité d’une analyse interdisciplinaire (sciences de la
nature et sciences humaines) du monde rural : ce va-et-vient permanent entre
les phénomènes sociaux étudiés depuis la fin des années 1950 et l’évolution des
choix et méthodes d’analyse du sociologue, historiquement situés, confère à ce
livre des vertus heuristiques originales.
Précédés d’un « chapitre préliminaire » sur « l’agriculture
française de 1945 à 1960 », écrit en 1966, à un moment où le problème de la «
rapide » disparition des paysans comme conséquence de la modernisation domine
tous les débats, les textes de la première partie couvrent l’ensemble de la
période et traitent d’objets aussi différents, mais ici imbriqués, que
l’opposition villes-campagnes, la formation de la paysannerie française, les
transformations de l’agriculture, du métier d’agriculteur et de l’exploitation
familiale, les fondements politiques des politiques agricoles et d’autres
encore de l’apparition de la question de l’environnement. Cette première partie
fait nettement « apparaître un glissement majeur dans les thématiques abordées
», des « campagnes paysannes » au « rural vert ». Les analyses sont ici
encadrées par trois textes (1963, 1990, 1997) dans lesquels M. Jollivet
s’arrête sur les apports et les zones d’ombre de la sociologie rurale, et
défend sa quête d’une sociologie « du long terme » ouverte aux autres sciences
sociales, susceptible de prendre du recul face aux modes intellectuelles qui
tendent à « faire d’une nouvelle étape de l’histoire le début de l’histoire ».
Son article sur le développement local, écrit en 1985, semble parfaitement
illustrer ses doutes relatifs aux abandons, ou aux relégations, de
problématiques et de cadrages théoriques qui marquent la fin des années 1970 et
le début des années 1980, « le renouveau du local » observé à cette époque
pouvant aussi être interprété comme une des manifestations de la « crise du
mode de production capitaliste ».
Cette attention portée aux mécanismes macroéconomiques
capitalistes est particulièrement présente dans la deuxième partie, totalement
consacrée à un rural paysan, regroupant des textes écrits entre 1965 et 1978.
Au début des années 1960, les recherches de sociologie rurale, sous l’impulsion
d’H. Mendras, reposent essentiellement sur le postulat de « l’autonomie
relative » des « sociétés paysannes » vis-à-vis de la « société englobante » et
de la prochaine intégration totale des paysans modernisés, des agriculteurs,
parmi les classes moyennes. M. Jollivet participe à ces programmes de recherche
et notamment à celui intitulé « Typologie des sociétés rurales françaises ».
Deux articles de cette deuxième partie rendent compte de ce travail ; le
premier (1965) reprend le problème théorique de la construction et de la
signification des types déjà posé par Max Weber et Paul Lazarsfeld, le second
(1968) expose les résultats de trois études locales. Cela étant, à la fin des
années 1960, essayant de dépasser le clivage rural/urbain, M. Jollivet,
parallèlement aux travaux de l’économiste Claude Servolin
[1], va alors s’intéresser aux
différenciations internes à la paysannerie : « les paysans allaient-ils entrer
dans le jeu de la lutte des classes », en raison de leur plus grande «
soumission » au capitalisme ? En s’appuyant sur les écrits de Marc Bloch, de
Gordon Wright, et surtout sur ceux de Karl Marx, Friedrich Engels et Karl
Kautsky, il bâtit une réflexion particulièrement stimulante, d’inspiration
marxiste, sur les « antagonismes de classe » qui parcourent la paysannerie et
qui pourtant ne la fracturent pas et il construit la thèse de la « conservation
de la petite production marchande », et non de « l’industrialisation de
l’agriculture », et de son utilité pour le capitalisme : « l’erreur est de
considérer que le capitalisme ne peut se développer que par généralisation du
salariat ». Ces analyses le conduisent à des prises de position analogues à
celles qui surgissent au même moment (fin des années 1960, début des années
1970) dans le mouvement des paysans-travailleurs, à l’origine de l’alternative
syndicale que représente aujourd’hui la Confédération paysanne. « La sociologie
rurale a-t-elle simplement suivi ou a-t-elle, à sa manière, contribué à
provoquer ces évolutions ? ». M. Jollivet ne répond pas à la question qu’il
pose et le lecteur qui s’intéresse à l’irruption des idées de rupture ne peut
que s’interroger… En revanche, dans un remarquable article écrit en 1970, le
sociologue du monde agricole affirme clairement son scepticisme à l’égard de la
notion de « secteur primaire », telle qu’elle est construite par Colin Clark,
Alfred Sauvy et Jean Fourastié, penseurs de la séparation de la population
active en trois secteurs d’activité, dont les ressorts logiques et «
idéologiques » fondés sur l’autonomie du progrès technique et de la
productivité et sur la loi des rendements décroissants en agriculture, lui
semblent fort contestables. Enfin, cette deuxième partie se termine par une
fine description des déplacements symboliques qui affectent les représentations
sociales du rural dans les années 1970 (« Les pièges de la mère Denis »),
directement liés à la montée en puissance des préoccupations
environnementales.
La troisième et dernière partie de l’ouvrage est « en rupture
totale avec la deuxième », elle rassemble des textes écrits entre 1978 et 1992,
l’agriculture étant maintenant envisagée en fonction « de ses conséquences sur
les ressources naturelles qu’elle exploite et sur les milieux naturels dans
lesquels elle s’exerce ». La « question de l’environnement » s’étant «
substituée à la question de la “modernisation” de l’agriculture », le modèle de
production dominant des années 1960 et 1970, que l’on qualifie aujourd’hui de «
productiviste », étant en crise, il s’agit pour le ruraliste de se rapprocher
du « terrain », d’être attentif à la diversité des systèmes de production,
parfois au sein d’une même exploitation, aux compromis techniques mis en œuvre
« dans des conditions diverses et visant des objectifs divers », tout en
prenant en compte la globalité de l’exploitation. Pour ce faire, M. Jollivet
milite pour des recherches interdisciplinaires qui associent sciences de la
nature et sciences de la société.
Cette troisième partie repose sur la thèse selon laquelle « la
question de l’environnement peut être considérée comme une forme de remise en
question du capitalisme, à l’instar de celle qui était contenue dans la lutte
des classes » – thèse qui pourrait être longuement discutée. Mais la coupure
avec l’ensemble de textes précédent apparaît dans l’ouvrage de façon tellement
nette qu’on peut avoir l’impression de « retourner vers le futur » après avoir
fait un voyage dans le passé. Cette remarque n’enlève rien à la richesse et à
la densité de l’ouvrage, la lecture de cette « sociologie des interfaces »
(expression de l’auteur) ne peut qu’être profitable, et pas uniquement aux
ruralistes.
Ivan Bruneau
Gilles Dorronsoro,
La révolution afghane,
Paris, Karthala, coll. « Recherches internationales », 2001, 350 p.
Parmi la pléthore d’ouvrages sur l’Afghanistan qui s’étalent
dans les rayons des librairies, celui-ci mérite une attention toute
particulière. Loin des réactions à une actualité brûlante, Gilles Dorronsoro
propose, à travers cette publication issue de sa thèse, le fruit d’une longue
et véritable enquête de terrain. Dès l’introduction, l’auteur se démarque des
grilles de lecture qui ont habituellement cours sur la guerre en Afghanistan.
Point ici de biais géopolitique ou encore d’approche culturaliste qui sous-tend
une interprétation non politique du conflit. Les outils mobilisés sont ceux de
la sociologie. Pour comprendre le conflit depuis l’invasion soviétique,
l’auteur le resitue dans la perspective plus large d’une sociogenèse de l’État
afghan. Prenant ses distances avec l’argument de l’irrationalité de la guerre
civile, l’ouvrage tente d’éclairer les phénomènes politiques afghans des vingt
dernières années à travers quelques grandes questions : celle de la genèse de
la violence politique, des conditions de mobilisations contre l’État, des
changements sociaux révolutionnaires induits par la guerre et, enfin, de la
dynamique de reconstruction de l’État. L’hypothèse de l’auteur est que, loin
d’être irrationnelle, la guerre sous-tend un mécanisme de centralisation
progressive du pouvoir. En soulignant que le contexte est tout autre, que «
l’espace étatique est prédéfini et que le processus est incomparablement plus
rapide », G. Dorronsoro mobilise les thèses de Norbert Elias sur la formation
des États européens. À l’image de La dynamique de
l’Occident, l’ouvrage décrit un processus concurrentiel de
centralisation et de concentration du pouvoir pour finalement aboutir à la
(re)construction d’un État moderne.
La première des quatre grandes parties de l’ouvrage décrit les
origines des mutations sociales plus récentes. L’auteur retrace la genèse d’un
État afghan du xixe siècle à la prise de pouvoir par les
communistes et l’invasion soviétique à la fin des années 1970. À travers
l’émergence de la figure du commandant et une typologie des partis politiques,
la seconde partie analyse les mobilisations contre l’État. La troisième partie
expose la dynamique du conflit. L’ouvrage s’achève enfin au moment où les
Tâlebân contrôlent 90 % de la population afghane – vers l’été 1998 – et dresse
le constat de la reconstruction d’un centre politique depuis la chute du régime
de Kaboul en 1992.
« La révolution afghane » désigne alors, pour l’auteur,
l’ensemble des bouleversements sociaux trop souvent passés sous silence dans
l’analyse de la guerre et qui ont marqué le pays ces vingt dernières années.
L’étude minutieuse de ces transformations sociales profondes éclaire
différemment le conflit. L’approche résolument sociologique met ainsi en
évidence un renouvellement des élites afghanes duquel émergent deux groupes :
les ulemâ (tous les partis politiques étant dirigés par des religieux) et les
éduqués (cadres les plus dynamiques de la résistance). La guerre peut alors
s’analyser comme « une polarisation progressive entre les éduqués islamistes et
les ulemâ fondamentalistes ». Au-delà, l’analyse du profil des nouvelles élites
et de l’évolution des positions sociales met en évidence tant les
transformations de la légitimité que la réévaluation des types de ressources
politiques ou économiques. Si l’aspect générationnel ou encore l’opposition
rural/urbain sont à prendre en compte dans l’examen de ces bouleversements
sociaux, la guerre a aussi pour effet inédit l’apparition d’un nouveau
personnage : le commandant. En le définissant comme un « individu affilié à un
parti qui remplit des fonctions dirigeantes, militaires et civiles au niveau
local », l’auteur en dénombre plusieurs milliers et le place au cœur du
mouvement de mobilisation à l’intérieur de l’Afghanistan.
Au-delà de la figure du commandant, l’émergence de partis
politiques est un élément trop souvent négligé dans l’analyse du conflit. « Le
fait est que ce ne sont pas des “ethnies” qui font la guerre, mais des
organisations politiques avec des objectifs et des pratiques institutionnelles
spécifiques. » L’étude des positions sociales, des idéologies et des modes
d’action permet alors de dresser une typologie de ces partis dont se dégagent
trois modèles : islamiste, clérical, patrimonial. À travers une sociologie des
mobilisations et une mise en évidence des logiques d’adhésion, G. Dorronsoro
apporte finalement des réponses convaincantes à cette question dont l’apparence
simple est trompeuse : qu’est-ce qu’un parti politique afghan ?
Un autre intérêt de cet ouvrage est la prise de distance par
rapport à trois types d’explication faisant respectivement référence au
tribalisme, à l’ethnicité et à l’islam. L’auteur souligne le déclin des tribus
qui, à la veille de la guerre, ne représentent plus de menace pour le pouvoir
central depuis des décennies. Il met en évidence ce que l’approche en termes de
groupes macro-ethniques, abusivement considérés comme des acteurs collectifs,
doit à la classification administrative. Ces macro-ethnies (pashtounes,
tâjiks…) sont souvent la combinaison de critères linguistique, religieux,
sociologique sans homogénéité ni précision et « ne supposent pas nécessairement
des solidarités effectives ». À la fois fruit de stratégies mais également
effet pervers de la régionalisation du conflit (comme une étape vers la
concentration du pouvoir), l’ethnicisation des partis, surtout sensible après
le retrait soviétique, est une conséquence de la guerre et non l’inverse.
L’auteur montre, enfin, que ces macro-ethnies sont loin d’être le principal
cadre de mobilisation politique, les solidarités locales étant, à ses yeux,
beaucoup plus déterminantes. Si à l’origine, les clivages ethniques,
idéologiques et sociaux ne se recoupent pas, constituant ainsi la dynamique de
la violence, leur superposition progressive n’est alors qu’un effet de la
guerre.
Au-delà d’un regard différent sur l’évolution de la société
afghane, la démonstration de G. Dorronsoro ne peut qu’inciter à une utilisation
des outils de la sociologie, en général, et des thèses de N. Elias, en
particulier, dans des contextes et sur des objets différents de ceux pour
lesquels ils ont été forgés.
Éric Cheynis
Raphaëlle Branche,
La torture et l’armée pendant la Guerre d’Algérie
1954-1962, Paris, Gallimard, 2001, 474 p.
Tout a été dit sur le livre de Raphaëlle Branche, sur l’arrivée
devant l’opinion publique d’un travail universitaire commencé de longue date
dans l’indifférence, et sa coïncidence avec une âpre polémique, dont les
derniers linéaments ne sont sans doute pas encore aplanis, loin s’en faut. Il
n’en reste pas moins, et c’est sans doute le fait qu’il convient de souligner,
que la véritable novation du livre de R. Branche n’est ni d’ordre mémoriel, ni
d’ordre factuel. Il ne s’agissait pas uniquement de tenter d’établir la
matérialité de la torture comme une réalité statistique ou comme pratique
largement diffusée dans l’armée française en opération de maintien de l’ordre.
Il ne s’agissait pas non plus uniquement d’interroger les liens entre pouvoirs
politique et militaire, entre projet colonial et violence politique. Il ne
s’agissait pas uniquement, enfin, de tenter la résurgence d’un passé qu’on
aurait trop longtemps tu. Ni ouvrage militant, ni histoire politique, ni
constat positiviste : aucun de ces qualificatifs ne suffit à rendre compte de
ce livre, ni surtout de sa novation.
Ce livre restitue certes de manière efficace les facteurs
d’intensification d’une pratique qui a, semble-t-il, été endémique depuis la
guerre de conquête, mais aussi les chaînes de commandements la légitimant, les
mouvements d’opinion se mobilisant contre elle et enfin l’élaboration
mémorielle dont elle fait l’objet depuis 1962.
Enchâssée entre ces axes d’enquêtes, l’analyse de la torture
comme pratique sociale révélatrice de l’imaginaire présidant tout à la fois à
la guerre et au système colonial constitue cependant le cœur de cet ouvrage. Il
ne s’agit là ni de politique, ni d’institutions, mais bien de tenter
d’approcher, par l’étude des gestes de la torture, l’imaginaire qui la rend
possible et les représentations qu’elle trahit. Ce qui s’est joué en Algérie
entre 1954 et 1962, en effet, mettait en jeu les esprits et les corps, les
identités et les imaginaires, et la torture constitue de ce fait un puissant
révélateur de ce que les Français investirent dans cette guerre-là. Là se situe
sans doute ce qui, au fond, dérange sans doute au plus haut point nombre de
lecteurs de ce livre : sa fonction de dés-idéologisation d’un conflit qui alla
bien au-delà des clivages politiques communément observables.
Et c’est dans ce type d’analyse que le livre de R. Branche
livre ses résultats les plus novateurs, montrant comment le système gestuel
français répondait à la représentation que ceux-ci se faisaient de la violence
autochtone : dans les esprits français, la torture, infligée à l’électricité,
s’opposait en tous points à la violence « archaïque » et « barbare » de
l’égorgement de l’Armée de libération nationale (ALN). Le clivage est ici celui
du franchissement de la barrière corporelle dans l’acte de violence : faire ou
ne pas faire couler le sang, telle est sans doute, dans l’esprit des Français,
la frontière fondamentale entre la violence « civilisatrice » et la sauvagerie.
Adossée à ce type d’observation, R. Branche met au jour une véritable
sémiologie de la violence comme discours de domination, discours qui ne cherche
pas à faire parler, mais plutôt à faire taire le dominé. Elle est ainsi pour
les bourreaux un moyen de rejouer la lutte qui se joue en Algérie et d’inscrire
dans le corps des victimes la domination française sur l’Algérie. Mais si la
torture est discours politique du tortionnaire envers la victime et les
observateurs, elle est aussi reçue comme un traumatisme par les sociétés
locales. Elle vient bouleverser les structures mentales, en ce qu’elle
s’attaque à toutes les barrières qui la fondent. Elle subvertit en effet la
barrière des genres, car les victimes sont indistinctement femmes et hommes, et
parce que le viol en est un élément central, la barrière de l’âge, parce que
les enfants en sont aussi victimes ou témoins et enfin la barrière, plus ancrée
encore, entre la vie et la mort, avec la pratique de la disparition, qui
interdit rites mortuaires, discours religieux et deuil. La torture, ainsi
appréhendée dans ses gestes et ses significations, devient un observatoire
permettant de jeter un autre regard sur la guerre d’Algérie et sur la société
française des années cinquante et soixante.
Ce qui se dessine là semble bien être une autre forme
d’histoire contemporaine, attentive au questionnement anthropologique. Une
histoire qui, pour restituer les logiques conduisant des groupes d’hommes à
employer des gestes très particuliers pour infliger la douleur, plonge jusque
dans les structures mentales profondes qui, dans chaque société, définissent
les barrières qui séparent le Même et l’Autre. Des questions qui, au fond,
recèlent des enjeux d’une tout autre importance que ceux du débat politique
actuel.
Christian
Ingrao
[1]
« L’image du Nord » fera l’objet d’un colloque organisé à
l’université de Lille III-Charles-de-Gaulle par Odile Parsis-Barubé en novembre
2002.
[1]
Claude Servolin, « L’absorption de l’agriculture dans le mode
de production capitaliste », in
L’univers
politique des paysans, Paris, Armand Colin, 1972.