Genèses
Belin

I.S.B.N.2701131138
176 pages

p. 162 à 169
doi: en cours

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no47 2002/2

Steven L. Kaplan, La fin des corporations, Paris, Fayard, 2001, 740 p.

Steven L. Kaplan connaît les théoriciens américains du néocorporatisme et leurs interrogations sur l’exception française. Mais son ouvrage est concentré sur une période précise : des débats précédant la tentative d’abolition des corporations françaises par Turgot, en 1776, à l’abolition définitive de 1791. On pourrait le regretter, tant les études manquent sur les tentatives de rétablissement qui s’échelonnent au xixe siècle. Mais cette analyse précisément située n’en est que plus profonde. De ce fait, l’ouvrage peut intéresser les contemporanéistes, les politistes ou les sociologues qui souhaiteraient comprendre la réalité de ces corporations toujours invoquées (de façon nostalgique ou infamante), mais dont S. L. Kaplan montre que les débatteurs du xviiie siècle les connaissaient déjà très mal.
L’ouvrage s’inscrit dans un renouveau de l’intérêt des modernistes pour les corporations qui a par exemple donné lieu à des dizaines d’ouvrages de grande qualité sur l’Italie. La France et le xviiie siècle ont toutefois été moins étudiés (à l’exception notable des travaux de Jean-Pierre Hirsch et de Gail Bossenga sur le Nord), et les analyses de S. L. Kaplan, multipliant les exemples parisiens sans négliger pour autant la province, apportent nombre d’éléments inédits sur les pratiques corporatives. Il s’agit de battre en brèche l’idée d’un système corporatif rigide : même avant 1776 et encore plus après, tout le travail n’est pas incorporé ; les rapports des corporations et de l’État sont complexes ; toutes les corporations ne sont pas fermées, les femmes même peuvent y avoir une place ; les réalités de l’apprentissage ou du chef-d’œuvre varient. Ces points, déjà assez connus des spécialistes, sont illustrés par des études de cas et montrent à quel point une analyse des textes réglementaires ne saurait suffire. Il faut en revanche souligner que les descriptions de S. L. Kaplan se situent délibérément sur un terrain plus social ou culturel qu’économique.
Mais la qualité principale de l’ouvrage est de tenir ensemble cette histoire du monde du travail, celle des décisions administratives et de leur application imparfaite et celle des débats idéologiques qui les accompagnent. Ainsi sont étudiées les transformations de la rhétorique des demandes de réforme, puis d’abolition (les abus dénoncés sont les mêmes, mais ils ne le sont pas au nom des mêmes valeurs au xviie siècle, en 1776 ou en 1791). Bien que repris d’articles plus anciens, les chapitres qui confrontent les représentations des maîtres sur l’abolition de février 1776 (avec la vision d’un ordre social totalement chamboulé) à la réalité des changements restent des modèles. L’auteur évoque ensuite les tentatives de compromis élaborées entre le rétablissement d’août 1776 et 1791, posant la question du rôle de l’État vis-à-vis de ce « nouveau corporatisme ». Mais cette période transitoire n’est pas seulement abordée du point de vue gouvernemental : S. L. Kaplan tente de comprendre quelles pouvaient être les croyances et les anticipations des acteurs, face à un régime juridique instable et peu clair.
Enfin et surtout, l’auteur consacre deux cent cinquante pages au sort des corporations de la convocation des états généraux aux lois d’Allarde et Le Chapelier. Reposant la question de cette abolition retardée, attendue par tous les acteurs depuis près de deux ans en 1791, il propose des hypothèses assez neuves ; sa description de maîtres et d’ouvriers se renvoyant l’accusation de coalition, dans un climat social tendu, et précipitant ainsi l’abolition est suggestive. Il surprend surtout en reposant, en une trentaine de pages qui closent l’étude, la question des sans-culottes. Montrant une totale maîtrise de l’historiographie française et anglo-saxonne, il pose le problème de cet engagement nouveau des artisans, en proposant des hypothèses passionnantes – et discutables – sur la traduction en termes politiques, après 1791, des questions économiques âprement discutées dans les années précédentes.
La présentation même de l’ouvrage peut charmer ou rebuter ; elle est liée à une volonté de respecter la complexité des pratiques. Les chapitres sont heureusement dotés de résumés très clairs en début et en fin. Mais les six cents pages de texte regorgent surtout de citations, d’études de cas, voire d’anecdotes, dont l’accumulation résultant de gigantesques dépouillements archivistiques et bibliographiques peut désorienter. En contrepartie, on peut regretter que ce soit souvent dans les notes, malheureusement regroupées par l’éditeur en fin de volume, que l’on trouve des mises au point, voire des polémiques historiographiques partiales et stimulantes.
Claire Lemercier

François Guillet, Naissance de la Normandie. Genèse et épanouissement d’une image régionale en France, 1750-1850, Caen, Annales de Normandie, 2000, 591 p.

Issu de sa thèse de doctorat, cet ouvrage de François Guillet a pour objet la fabrication et l’organisation des stéréotypes constitutifs de l’identité normande, entamées autour de 1750. Ce travail s’appuie sur l’étude minutieuse du discours des trois acteurs majeurs d’une telle construction : les érudits normands, anglais et parisiens. Pour cela, l’auteur utilise un corpus considérable constitué des descriptions géographiques, romans, récits, guides, recueils de vues, etc., concernant la Normandie en tentant de replacer chaque point de vue dans un système de représentation propre à expliquer la genèse de l’image provinciale.
F. Guillet s’intéresse d’abord à la définition des caractéristiques naturelles de l’espace normand. Centrée au xviie siècle autour des villes, des lieux prestigieux, des personnages illustres, la description s’intéresse de plus en plus aux ressources économiques, à la population, aux progrès. Fin xviiie siècle, l’identité normande se définit par le sol, les cultures, les coutumes, les activités, plus que par les institutions et les privilèges. Inventaire sans précédent des provinces, le travail de recensement entamé par les enquêtes préfectorales révèle une mosaïque de pays et de coutumes. Parallèlement, de multiples travaux effectués par les érudits locaux permettent une connaissance de plus en plus exhaustive de la province. Qu’il s’agisse de toponymie, d’étude des patois, des chansons, collection des superstitions, légendes, croyances…, F. Guillet montre l’ardeur avec laquelle ces chercheurs s’attachent à la connaissance de leur « petite patrie », contribuant à l’extraordinaire enrichissement des images du territoire normand, le plus souvent dans une optique régionaliste sous-tendue par la nostalgie d’un ordre ancien et la défense des particularismes, à l’encontre de l’universalisme des Lumières mais surtout contre l’uniformisation révolutionnaire des structures administratives. Le regard des érudits normands sur la Normandie est relayé par les élites parisiennes qui esquissent les contours de deux Normandie, l’une rurale, l’autre urbaine. L’image de ruralité profonde s’impose toutefois malgré l’industrialisation précoce qui touche le Nord de la province.
L’histoire, « socle » de la conscience provinciale, constitue la deuxième direction suivie par F. Guillet. Depuis le xvie siècle, érudits, puis mauristes et antiquaires se penchent sur le passé médiéval normand. Mais c’est au xviiie siècle que le Gothic revival d’Outre-Manche provoque un développement considérable de l’analyse des monuments normands par les érudits anglais puis français. Au xixe siècle, ces études reprennent de plus belle avec la multiplication des cercles d’études et des sociétés savantes qui forment un réseau dont F. Guillet montre la particulière densité en Normandie, ainsi que l’originalité constituée par les liens avec la Grande-Bretagne. Après les destructions révolutionnaires, un intérêt nouveau pour les bâtiments anciens, mémoire du passé national, émerge. Autour d’Arcisse de Caumont, le milieu érudit normand joue un rôle décisif dans l’élaboration d’une image de la Normandie où le Moyen Âge occupe la première place. Inventoriés, les monuments sont classés selon des catégories précisées par les savants locaux autour de la division essentielle de l’architecture religieuse médiévale en deux périodes, le roman et le gothique. Autour de ce classement naît l’archéologie médiévale, et le rôle joué par la Normandie dans sa diffusion en France est considérable, d’autant que la génération romantique vient s’initier au Moyen Âge en Normandie, satisfaisant leur recherche du grandiose et du tragique. L’édition relaie cet engouement pour le pittoresque, nouvelle manière d’appréhension des monuments et de la nature. La thématique médiévale est largement reprise dans un certain nombre de domaines (histoire, littérature…) et la Normandie devient la région la plus à même d’exprimer cette époque.
Pour les auteurs normands, l’évocation du glorieux passé normand se confond avec la célébration de la patrie provinciale et de son cadre naturel : le paysage exprime ainsi le passé et entre dans le patrimoine de la nation. À ce titre, F. Guillet s’intéresse à la définition progressive du paysage normand, qui émerge de l’intérêt accru pour les campagnes et la nature et à la recherche du pittoresque. Cet aspect devient un des piliers d’une culture touristique naissant autour d’un littoral associé à des pratiques balnéaires en plein essor à partir de la Restauration. Le littoral constitue désormais, à côté des paysages ruraux et de la beauté pittoresque liée à la verdure et aux monuments, un des fondements de l’image de la Normandie.
Somme sur le discours savant produit sur la Normandie, l’ouvrage de F. Guillet se place dans la lignée des études sur les représentations territoriales (Catherine Bertho ou Jean-Yves Guiomar sur la Bretagne par exemple, Odile Parsis-Barubé sur la Flandre…) [1]. Il montre comment l’image de la Normandie s’est construite par sédimentation en soulignant l’émergence de modèles, l’écho qu’ils ont suscité et finalement le processus de banalisation par lesquels se forment des images régionales, qui se figent en stéréotypes vers 1850.
Claire Fredj

Michelle Perrot, Les Ombres de l’histoire. Crime et châtiment au xixe siècle, Paris, Flammarion, 2001, 428 p.

Les Ombres de l’histoire est un recueil d’articles que Michelle Perrot a consacrés, depuis 1971, à la prison et à la criminalité au xixe siècle. Cette parution fait contrepoint à celle des Femmes ou les Silences de l’histoire (Paris, Flammarion, 1998). Composé en cinq parties (consacrées à l’historiographie, aux théoriciens des prisons, à la vie carcérale, aux crimes et enfin aux délinquants et marginaux), l’ouvrage est précieux à plus d’un titre.
D’abord parce que, dans sa première partie, il permet de documenter les étapes et les enjeux de la rencontre entre Michel Foucault et les historiens. Les articles ici réunis permettent de prendre la mesure, dans le temps, du trouble fécond provoqué par son irruption dans le champ de l’histoire de la peine et de la prison. On y voit comment, malgré certaines incompréhensions, Surveiller et punir a remodelé la recherche de manière décisive. Ensuite par la sûreté et la longévité d’analyses dont M. Perrot dit pourtant dans sa préface combien elles doivent à ses préoccupations politiques passées et présentes. Et si les froides – glaçantes – descriptions des conditions de vie des détenus (ainsi des enfants de la prison parisienne de la Petite Roquette) révèlent quel fut son souci premier, rendre visibles ces vies refoulées dans l’ombre, l’essentiel est ailleurs.
Car, derrière l’apparent cloisonnement des thèmes, c’est au fonctionnement de la société dans son ensemble que M. Perrot s’intéresse. Ses objets d’étude, pour variés qu’ils soient, ne sont que des voies d’accès aux modes de « gestion des illégalismes » en France et en Europe au xixe siècle. Cette gestion renvoie elle-même au procès d’industrialisation des sociétés et donc à l’effort immense de contrôle social qui en accompagne les étapes et les contradictions.
La prison est un lieu privilégié de ce contrôle, qui retranche les éléments dangereux du corps social et les soustrait aux regards. Cette opération négative dont l’auteur explique le triomphe au xixe siècle laisse ouverte la question d’une fonction positive : réhabiliter, punir, mettre au travail ? À travers plusieurs articles se dessine un espace européen, et même occidental (la référence aux États-Unis, lieu de l’enquête pénitentiaire méconnue d’Alexis de Tocqueville, est essentielle) où circulent enquêteurs, projets architecturaux et débats, et où se formulent des réponses. Mais au-delà des controverses sur la technique pénitentiaire, qui permettent à l’auteur de repérer l’autonomie du champ carcéral par rapport aux clivages politiques classiques, ce sont des questions essentielles d’histoire sociale que soulève M. Perrot.
L’important article sur Jeremy Bentham (1977), au-delà de la richesse de l’enquête biographique et des ambiguïtés de la réception de son Panoptique qui s’y révèlent, est ici éclairant. S’il conçoit ce stupéfiant dispositif architectural et politique, c’est moins par hantise de la déviance que par exécration pour le coût social de l’oisiveté. Et l’analyse de son obsession précoce pour la mise au travail de toutes les catégories improductives, prisonniers, vagabonds, infirmes, trouve un pendant dans les articles consacrés à la transformation effective des vagabonds en prolétaires à la fin du xixe siècle. La prison est un élément parmi d’autres de régulation de la société industrielle.
L’analyse de la gestion technique et pratique des illégalismes s’accompagne d’une étude fine des représentations de la criminalité et de la déviance. Lucide sur ses sources, refusant par exemple une lecture littérale du Compte général de l’administration de la justice criminelle, M. Perrot fait porter l’analyse moins sur les tendances statistiques que sur l’évolution d’un discours criminel où le dénombrement des atteintes à la morale et à la propriété révèle les aspirations et les normes des groupes dominants.
Mais l’auteur n’oppose pas les groupes sociaux sur la ligne de partage habituelle de la répression : elle montre précisément que l’enjeu des discours sur la criminalité et le fait divers à la fin du xixe siècle est moins la stigmatisation de classes dangereuses que la colonisation de leur imaginaire. La grande presse participe au premier chef de cette « domestication », qui met en scène des affaires criminelles (celle du meurtrier Jean-Baptiste Troppmann par exemple) pour en dégager une morale et des archétypes. M. Perrot montre bien la puissance de ce phénomène de construction sociale de l’identité criminelle, qui conduit les déviants à s’y conformer, à dessiner leur propre image en revendiquant, comme les « Apaches », une visibilité provocatrice à la fois rebelle et conforme aux stéréotypes définis par la société.
André Loez

Catherine Faure-Guichard, L’emploi intérimaire. Trajectoires et identités, Rennes, Pur, coll. « Des Sociétés », 2000, 209 p.

À l’instar du travail à temps partiel ou de l’emploi à durée déterminée, dont le développement fait suite aux transformations du marché du travail au cours des années 1970, le travail intérimaire compte parmi les situations d’emploi qui « s’écartent peu ou prou de la relation de travail typique salariée à temps plein et à durée indéterminée » des Trente Glorieuses (p. 11). Il constitue globalement une « forme particulière d’emploi », fondée sur un usage de courte durée et intermittent de la force de travail et sur la relation triangulaire entre l’entreprise de travail temporaire, l’« entreprise utilisatrice » et le salarié. Cherchant à rendre compte du rôle durable du travail intérimaire au sein de la société salariale française, Catherine Faure-Guichard propose d’étudier les différents usages de l’intérim et d’analyser, à l’aune de l’évolution du système d’emploi, les modalités de gestion de la main-d’œuvre des entreprises de travail temporaire.
Les entretiens menés auprès des travailleurs intérimaires sont fondés sur une démarche compréhensive visant à présenter les trajectoires empruntées par ces derniers ainsi que leurs identités, au plan social et professionnel. L’analyse de ce matériau empirique a permis de faire émerger trois catégories d’intérim, à savoir l’intérim d’insertion, l’intérim de transition et l’intérim de profession.
L’intérim d’insertion témoigne des difficultés actuelles rencontrées par certains jeunes pour accéder à des emplois stables. Il concerne des individus âgés de 20 à 35 ans, le plus souvent faiblement diplômés, qui, une fois sortis du système scolaire, n’ont jamais intégré durablement le marché du travail via l’obtention d’un emploi sur contrat à durée indéterminée. Ce type d’intérim ne permet pas aux individus qui y prennent part de se forger une réelle identité professionnelle mais rend possible sa recherche à travers diverses expériences de travail ainsi que l’élaboration d’une « identité sociale minimale », grâce à une insertion sur le marché secondaire de l’emploi.
L’intérim de transition est pratiqué majoritairement par des individus ayant occupé auparavant des emplois de façon durable et laisse apparaître la fragilité nouvelle des parcours professionnels. Cette catégorie d’intérimaires compte également dans ses rangs une minorité de femmes anciennement inactives et souhaitant percevoir un salaire d’appoint et « obtenir un statut alternatif à celui de « femme au foyer » (p. 73). Ainsi, hormis ce deuxième cas de figure, ces travailleurs n’ont jamais connu le chômage ou l’inactivité et l’intérim de transition symbolise la rupture de leurs trajectoires professionnelles. Ils possèdent de plus une identité professionnelle forte et souhaitent maintenir une activité de travail continue – à travers l’obtention de missions longues – et retrouver leur statut social antérieur. Cependant, pour certains, cette phase de transition mènera progressivement à l’inactivité. D’un point de vue général, il faut souligner les réaménagements identitaires provoqués par les situations de travail propres à l’intérim de transition.
L’intérim de profession témoigne d’un usage stratégique et professionnel du travail intérimaire. Cette catégorie regroupe deux sous-ensembles d’individus présentant une « affirmation identitaire forte » qui se traduit soit dans une « conception polycentrée » de leur vie, faisant la part belle à plusieurs types d’activité sur le plan familial, des loisirs ou du travail, soit dans une conception centrée de façon quasi exclusive sur la sphère professionnelle. Le premier sous-ensemble est composé d’individus plutôt jeunes qui entretiennent, à travers le recours à l’intérim, une forme de liberté par rapport au travail, laquelle permet notamment de réaliser diverses expériences professionnelles avant d’entrer définitivement sur le marché de l’emploi. Le second regroupe des intérimaires plaçant au contraire le travail au centre de leurs préoccupations et possédant une identité de métier forte. Détenteur de compétences spécifiques, ils parviennent sans difficulté majeure à proposer durablement leurs services par le biais du marché du travail intérimaire.
Dans la seconde partie de l’ouvrage, l’auteur poursuit sa réflexion à travers une analyse du rôle joué par le travail intérimaire et les entreprises de travail temporaire sur le marché de l’emploi. Après avoir souligné la permanence de la mobilité professionnelle des travailleurs – c’est-à-dire du travail intermittent – depuis les débuts de la société industrielle, ainsi que les évolutions institutionnelles conférant au salarié un véritable statut après la Seconde Guerre mondiale, l’auteur montre en quoi le travail intérimaire est révélateur des mutations récentes du système productif et du marché de l’emploi. À cet égard, le développement de l’intérim apparaît comme un symbole du retour à l’instabilité, conséquence de la flexibilisation de la main-d’œuvre demandée par les entreprises et assurée par les agences de travail temporaire.
D’un point de vue général, le rôle de ces dernières demeure ambivalent. Remplissant une fonction d’intermédiation, celles-ci ont principalement pour tâche de mettre en relation la demande et l’offre de travail. Ce faisant, elles opèrent une sélection de la main-d’œuvre, réduisant l’incertitude sur les qualités potentielles du travailleur, et contribuent à construire les qualifications de ce dernier et à structurer le marché secondaire du travail. L’ambivalence réside principalement dans le fait que les entreprises de travail temporaire parviennent à intégrer certains intérimaires de confiance dans des postes auxquels ils n’auraient pu prétendre au vu de leur profil alors que, dans le même temps, aiguillonnées par les demandes des entreprises, elles contribuent à écarter durablement du marché primaire du travail tout un ensemble d’individus. Il faut souligner à ce propos que l’instabilité due à la mobilité professionnelle inhérente au travail intérimaire est souvent mal perçue par la majorité des employeurs et que l’installation durable dans le statut d’intérimaire est combattue par les institutions de la société salariale, telles les Assedics ou l’ANPE. Ainsi, au-delà des modalités de gestion de la main-d’œuvre par les entreprises intérimaires, c’est le fonctionnement même de la société salariale qui, ne parvenant pas à intégrer professionnellement tous les travailleurs de façon durable, se caractérise par son ambivalence : « peut-on en même temps imposer la mobilité aux individus et s’étonner de leur instabilité ? » (p. 165).
La qualité de l’étude proposée par C. Faure-Guichard tient fondamentalement à l’articulation subtile entre les analyses de type biographique et sociétal, qui permet d’appréhender le travail intérimaire dans toute sa complexité. À cet égard, l’intérêt principal de l’ouvrage est de porter un éclairage neuf sur « l’éclatement de la norme d’emploi » à un moment où les formes de précarité sur le marché du travail touchent un nombre croissant de salariés, et de repérer, au-delà de la singularité des trajectoires individuelles, des usages différenciés du travail intérimaire, tout en replaçant ceux-ci dans le cadre plus général de l’évolution récente de la société salariale et de son fonctionnement actuel.
Alexandre Mathieu-Fritz

Marcel Jollivet, Pour une science sociale à travers champs. Paysannerie, ruralité, capitalisme (France xxe siècle), Paris, Éditions Arguments, 2001, 400 p.

Après la lecture de ce livre, recueil d’articles et d’extraits d’ouvrages (vingt-six au total) écrits par Marcel Jollivet entre 1963 et 1997, on ne peut que regretter la rareté de ce type de réalisation éditoriale qui donne à lire la trajectoire intellectuelle d’un chercheur. Le principal intérêt de cet ouvrage, comme l’annonce l’auteur dans son introduction générale, est de confronter le lecteur à la fois à « la démarche scientifique en cause », celle d’un des fondateurs de la sociologie rurale aux côtés d’Henri Mendras, à « l’histoire des idées » et à « l’histoire tout court », en les rendant indissociables. Sociologie de la « paysannerie », histoire de la « paysannerie », imprégnées de géographie et d’économie, et sociologie historique du « monde rural » (entendu comme élargissement du « monde paysan »), histoire de la sociologie rurale et nécessité d’une analyse interdisciplinaire (sciences de la nature et sciences humaines) du monde rural : ce va-et-vient permanent entre les phénomènes sociaux étudiés depuis la fin des années 1950 et l’évolution des choix et méthodes d’analyse du sociologue, historiquement situés, confère à ce livre des vertus heuristiques originales.
Précédés d’un « chapitre préliminaire » sur « l’agriculture française de 1945 à 1960 », écrit en 1966, à un moment où le problème de la « rapide » disparition des paysans comme conséquence de la modernisation domine tous les débats, les textes de la première partie couvrent l’ensemble de la période et traitent d’objets aussi différents, mais ici imbriqués, que l’opposition villes-campagnes, la formation de la paysannerie française, les transformations de l’agriculture, du métier d’agriculteur et de l’exploitation familiale, les fondements politiques des politiques agricoles et d’autres encore de l’apparition de la question de l’environnement. Cette première partie fait nettement « apparaître un glissement majeur dans les thématiques abordées », des « campagnes paysannes » au « rural vert ». Les analyses sont ici encadrées par trois textes (1963, 1990, 1997) dans lesquels M. Jollivet s’arrête sur les apports et les zones d’ombre de la sociologie rurale, et défend sa quête d’une sociologie « du long terme » ouverte aux autres sciences sociales, susceptible de prendre du recul face aux modes intellectuelles qui tendent à « faire d’une nouvelle étape de l’histoire le début de l’histoire ». Son article sur le développement local, écrit en 1985, semble parfaitement illustrer ses doutes relatifs aux abandons, ou aux relégations, de problématiques et de cadrages théoriques qui marquent la fin des années 1970 et le début des années 1980, « le renouveau du local » observé à cette époque pouvant aussi être interprété comme une des manifestations de la « crise du mode de production capitaliste ».
Cette attention portée aux mécanismes macroéconomiques capitalistes est particulièrement présente dans la deuxième partie, totalement consacrée à un rural paysan, regroupant des textes écrits entre 1965 et 1978. Au début des années 1960, les recherches de sociologie rurale, sous l’impulsion d’H. Mendras, reposent essentiellement sur le postulat de « l’autonomie relative » des « sociétés paysannes » vis-à-vis de la « société englobante » et de la prochaine intégration totale des paysans modernisés, des agriculteurs, parmi les classes moyennes. M. Jollivet participe à ces programmes de recherche et notamment à celui intitulé « Typologie des sociétés rurales françaises ». Deux articles de cette deuxième partie rendent compte de ce travail ; le premier (1965) reprend le problème théorique de la construction et de la signification des types déjà posé par Max Weber et Paul Lazarsfeld, le second (1968) expose les résultats de trois études locales. Cela étant, à la fin des années 1960, essayant de dépasser le clivage rural/urbain, M. Jollivet, parallèlement aux travaux de l’économiste Claude Servolin [1], va alors s’intéresser aux différenciations internes à la paysannerie : « les paysans allaient-ils entrer dans le jeu de la lutte des classes », en raison de leur plus grande « soumission » au capitalisme ? En s’appuyant sur les écrits de Marc Bloch, de Gordon Wright, et surtout sur ceux de Karl Marx, Friedrich Engels et Karl Kautsky, il bâtit une réflexion particulièrement stimulante, d’inspiration marxiste, sur les « antagonismes de classe » qui parcourent la paysannerie et qui pourtant ne la fracturent pas et il construit la thèse de la « conservation de la petite production marchande », et non de « l’industrialisation de l’agriculture », et de son utilité pour le capitalisme : « l’erreur est de considérer que le capitalisme ne peut se développer que par généralisation du salariat ». Ces analyses le conduisent à des prises de position analogues à celles qui surgissent au même moment (fin des années 1960, début des années 1970) dans le mouvement des paysans-travailleurs, à l’origine de l’alternative syndicale que représente aujourd’hui la Confédération paysanne. « La sociologie rurale a-t-elle simplement suivi ou a-t-elle, à sa manière, contribué à provoquer ces évolutions ? ». M. Jollivet ne répond pas à la question qu’il pose et le lecteur qui s’intéresse à l’irruption des idées de rupture ne peut que s’interroger… En revanche, dans un remarquable article écrit en 1970, le sociologue du monde agricole affirme clairement son scepticisme à l’égard de la notion de « secteur primaire », telle qu’elle est construite par Colin Clark, Alfred Sauvy et Jean Fourastié, penseurs de la séparation de la population active en trois secteurs d’activité, dont les ressorts logiques et « idéologiques » fondés sur l’autonomie du progrès technique et de la productivité et sur la loi des rendements décroissants en agriculture, lui semblent fort contestables. Enfin, cette deuxième partie se termine par une fine description des déplacements symboliques qui affectent les représentations sociales du rural dans les années 1970 (« Les pièges de la mère Denis »), directement liés à la montée en puissance des préoccupations environnementales.
La troisième et dernière partie de l’ouvrage est « en rupture totale avec la deuxième », elle rassemble des textes écrits entre 1978 et 1992, l’agriculture étant maintenant envisagée en fonction « de ses conséquences sur les ressources naturelles qu’elle exploite et sur les milieux naturels dans lesquels elle s’exerce ». La « question de l’environnement » s’étant « substituée à la question de la “modernisation” de l’agriculture », le modèle de production dominant des années 1960 et 1970, que l’on qualifie aujourd’hui de « productiviste », étant en crise, il s’agit pour le ruraliste de se rapprocher du « terrain », d’être attentif à la diversité des systèmes de production, parfois au sein d’une même exploitation, aux compromis techniques mis en œuvre « dans des conditions diverses et visant des objectifs divers », tout en prenant en compte la globalité de l’exploitation. Pour ce faire, M. Jollivet milite pour des recherches interdisciplinaires qui associent sciences de la nature et sciences de la société.
Cette troisième partie repose sur la thèse selon laquelle « la question de l’environnement peut être considérée comme une forme de remise en question du capitalisme, à l’instar de celle qui était contenue dans la lutte des classes » – thèse qui pourrait être longuement discutée. Mais la coupure avec l’ensemble de textes précédent apparaît dans l’ouvrage de façon tellement nette qu’on peut avoir l’impression de « retourner vers le futur » après avoir fait un voyage dans le passé. Cette remarque n’enlève rien à la richesse et à la densité de l’ouvrage, la lecture de cette « sociologie des interfaces » (expression de l’auteur) ne peut qu’être profitable, et pas uniquement aux ruralistes.
Ivan Bruneau

Gilles Dorronsoro, La révolution afghane, Paris, Karthala, coll. « Recherches internationales », 2001, 350 p.

Parmi la pléthore d’ouvrages sur l’Afghanistan qui s’étalent dans les rayons des librairies, celui-ci mérite une attention toute particulière. Loin des réactions à une actualité brûlante, Gilles Dorronsoro propose, à travers cette publication issue de sa thèse, le fruit d’une longue et véritable enquête de terrain. Dès l’introduction, l’auteur se démarque des grilles de lecture qui ont habituellement cours sur la guerre en Afghanistan. Point ici de biais géopolitique ou encore d’approche culturaliste qui sous-tend une interprétation non politique du conflit. Les outils mobilisés sont ceux de la sociologie. Pour comprendre le conflit depuis l’invasion soviétique, l’auteur le resitue dans la perspective plus large d’une sociogenèse de l’État afghan. Prenant ses distances avec l’argument de l’irrationalité de la guerre civile, l’ouvrage tente d’éclairer les phénomènes politiques afghans des vingt dernières années à travers quelques grandes questions : celle de la genèse de la violence politique, des conditions de mobilisations contre l’État, des changements sociaux révolutionnaires induits par la guerre et, enfin, de la dynamique de reconstruction de l’État. L’hypothèse de l’auteur est que, loin d’être irrationnelle, la guerre sous-tend un mécanisme de centralisation progressive du pouvoir. En soulignant que le contexte est tout autre, que « l’espace étatique est prédéfini et que le processus est incomparablement plus rapide », G. Dorronsoro mobilise les thèses de Norbert Elias sur la formation des États européens. À l’image de La dynamique de l’Occident, l’ouvrage décrit un processus concurrentiel de centralisation et de concentration du pouvoir pour finalement aboutir à la (re)construction d’un État moderne.
La première des quatre grandes parties de l’ouvrage décrit les origines des mutations sociales plus récentes. L’auteur retrace la genèse d’un État afghan du xixe siècle à la prise de pouvoir par les communistes et l’invasion soviétique à la fin des années 1970. À travers l’émergence de la figure du commandant et une typologie des partis politiques, la seconde partie analyse les mobilisations contre l’État. La troisième partie expose la dynamique du conflit. L’ouvrage s’achève enfin au moment où les Tâlebân contrôlent 90 % de la population afghane – vers l’été 1998 – et dresse le constat de la reconstruction d’un centre politique depuis la chute du régime de Kaboul en 1992.
« La révolution afghane » désigne alors, pour l’auteur, l’ensemble des bouleversements sociaux trop souvent passés sous silence dans l’analyse de la guerre et qui ont marqué le pays ces vingt dernières années. L’étude minutieuse de ces transformations sociales profondes éclaire différemment le conflit. L’approche résolument sociologique met ainsi en évidence un renouvellement des élites afghanes duquel émergent deux groupes : les ulemâ (tous les partis politiques étant dirigés par des religieux) et les éduqués (cadres les plus dynamiques de la résistance). La guerre peut alors s’analyser comme « une polarisation progressive entre les éduqués islamistes et les ulemâ fondamentalistes ». Au-delà, l’analyse du profil des nouvelles élites et de l’évolution des positions sociales met en évidence tant les transformations de la légitimité que la réévaluation des types de ressources politiques ou économiques. Si l’aspect générationnel ou encore l’opposition rural/urbain sont à prendre en compte dans l’examen de ces bouleversements sociaux, la guerre a aussi pour effet inédit l’apparition d’un nouveau personnage : le commandant. En le définissant comme un « individu affilié à un parti qui remplit des fonctions dirigeantes, militaires et civiles au niveau local », l’auteur en dénombre plusieurs milliers et le place au cœur du mouvement de mobilisation à l’intérieur de l’Afghanistan.
Au-delà de la figure du commandant, l’émergence de partis politiques est un élément trop souvent négligé dans l’analyse du conflit. « Le fait est que ce ne sont pas des “ethnies” qui font la guerre, mais des organisations politiques avec des objectifs et des pratiques institutionnelles spécifiques. » L’étude des positions sociales, des idéologies et des modes d’action permet alors de dresser une typologie de ces partis dont se dégagent trois modèles : islamiste, clérical, patrimonial. À travers une sociologie des mobilisations et une mise en évidence des logiques d’adhésion, G. Dorronsoro apporte finalement des réponses convaincantes à cette question dont l’apparence simple est trompeuse : qu’est-ce qu’un parti politique afghan ?
Un autre intérêt de cet ouvrage est la prise de distance par rapport à trois types d’explication faisant respectivement référence au tribalisme, à l’ethnicité et à l’islam. L’auteur souligne le déclin des tribus qui, à la veille de la guerre, ne représentent plus de menace pour le pouvoir central depuis des décennies. Il met en évidence ce que l’approche en termes de groupes macro-ethniques, abusivement considérés comme des acteurs collectifs, doit à la classification administrative. Ces macro-ethnies (pashtounes, tâjiks…) sont souvent la combinaison de critères linguistique, religieux, sociologique sans homogénéité ni précision et « ne supposent pas nécessairement des solidarités effectives ». À la fois fruit de stratégies mais également effet pervers de la régionalisation du conflit (comme une étape vers la concentration du pouvoir), l’ethnicisation des partis, surtout sensible après le retrait soviétique, est une conséquence de la guerre et non l’inverse. L’auteur montre, enfin, que ces macro-ethnies sont loin d’être le principal cadre de mobilisation politique, les solidarités locales étant, à ses yeux, beaucoup plus déterminantes. Si à l’origine, les clivages ethniques, idéologiques et sociaux ne se recoupent pas, constituant ainsi la dynamique de la violence, leur superposition progressive n’est alors qu’un effet de la guerre.
Au-delà d’un regard différent sur l’évolution de la société afghane, la démonstration de G. Dorronsoro ne peut qu’inciter à une utilisation des outils de la sociologie, en général, et des thèses de N. Elias, en particulier, dans des contextes et sur des objets différents de ceux pour lesquels ils ont été forgés.
Éric Cheynis

Raphaëlle Branche, La torture et l’armée pendant la Guerre d’Algérie 1954-1962, Paris, Gallimard, 2001, 474 p.

Tout a été dit sur le livre de Raphaëlle Branche, sur l’arrivée devant l’opinion publique d’un travail universitaire commencé de longue date dans l’indifférence, et sa coïncidence avec une âpre polémique, dont les derniers linéaments ne sont sans doute pas encore aplanis, loin s’en faut. Il n’en reste pas moins, et c’est sans doute le fait qu’il convient de souligner, que la véritable novation du livre de R. Branche n’est ni d’ordre mémoriel, ni d’ordre factuel. Il ne s’agissait pas uniquement de tenter d’établir la matérialité de la torture comme une réalité statistique ou comme pratique largement diffusée dans l’armée française en opération de maintien de l’ordre. Il ne s’agissait pas non plus uniquement d’interroger les liens entre pouvoirs politique et militaire, entre projet colonial et violence politique. Il ne s’agissait pas uniquement, enfin, de tenter la résurgence d’un passé qu’on aurait trop longtemps tu. Ni ouvrage militant, ni histoire politique, ni constat positiviste : aucun de ces qualificatifs ne suffit à rendre compte de ce livre, ni surtout de sa novation.
Ce livre restitue certes de manière efficace les facteurs d’intensification d’une pratique qui a, semble-t-il, été endémique depuis la guerre de conquête, mais aussi les chaînes de commandements la légitimant, les mouvements d’opinion se mobilisant contre elle et enfin l’élaboration mémorielle dont elle fait l’objet depuis 1962.
Enchâssée entre ces axes d’enquêtes, l’analyse de la torture comme pratique sociale révélatrice de l’imaginaire présidant tout à la fois à la guerre et au système colonial constitue cependant le cœur de cet ouvrage. Il ne s’agit là ni de politique, ni d’institutions, mais bien de tenter d’approcher, par l’étude des gestes de la torture, l’imaginaire qui la rend possible et les représentations qu’elle trahit. Ce qui s’est joué en Algérie entre 1954 et 1962, en effet, mettait en jeu les esprits et les corps, les identités et les imaginaires, et la torture constitue de ce fait un puissant révélateur de ce que les Français investirent dans cette guerre-là. Là se situe sans doute ce qui, au fond, dérange sans doute au plus haut point nombre de lecteurs de ce livre : sa fonction de dés-idéologisation d’un conflit qui alla bien au-delà des clivages politiques communément observables.
Et c’est dans ce type d’analyse que le livre de R. Branche livre ses résultats les plus novateurs, montrant comment le système gestuel français répondait à la représentation que ceux-ci se faisaient de la violence autochtone : dans les esprits français, la torture, infligée à l’électricité, s’opposait en tous points à la violence « archaïque » et « barbare » de l’égorgement de l’Armée de libération nationale (ALN). Le clivage est ici celui du franchissement de la barrière corporelle dans l’acte de violence : faire ou ne pas faire couler le sang, telle est sans doute, dans l’esprit des Français, la frontière fondamentale entre la violence « civilisatrice » et la sauvagerie. Adossée à ce type d’observation, R. Branche met au jour une véritable sémiologie de la violence comme discours de domination, discours qui ne cherche pas à faire parler, mais plutôt à faire taire le dominé. Elle est ainsi pour les bourreaux un moyen de rejouer la lutte qui se joue en Algérie et d’inscrire dans le corps des victimes la domination française sur l’Algérie. Mais si la torture est discours politique du tortionnaire envers la victime et les observateurs, elle est aussi reçue comme un traumatisme par les sociétés locales. Elle vient bouleverser les structures mentales, en ce qu’elle s’attaque à toutes les barrières qui la fondent. Elle subvertit en effet la barrière des genres, car les victimes sont indistinctement femmes et hommes, et parce que le viol en est un élément central, la barrière de l’âge, parce que les enfants en sont aussi victimes ou témoins et enfin la barrière, plus ancrée encore, entre la vie et la mort, avec la pratique de la disparition, qui interdit rites mortuaires, discours religieux et deuil. La torture, ainsi appréhendée dans ses gestes et ses significations, devient un observatoire permettant de jeter un autre regard sur la guerre d’Algérie et sur la société française des années cinquante et soixante.
Ce qui se dessine là semble bien être une autre forme d’histoire contemporaine, attentive au questionnement anthropologique. Une histoire qui, pour restituer les logiques conduisant des groupes d’hommes à employer des gestes très particuliers pour infliger la douleur, plonge jusque dans les structures mentales profondes qui, dans chaque société, définissent les barrières qui séparent le Même et l’Autre. Des questions qui, au fond, recèlent des enjeux d’une tout autre importance que ceux du débat politique actuel.
Christian Ingrao
 
NOTES
 
[1] « L’image du Nord » fera l’objet d’un colloque organisé à l’université de Lille III-Charles-de-Gaulle par Odile Parsis-Barubé en novembre 2002.
[1] Claude Servolin, « L’absorption de l’agriculture dans le mode de production capitaliste », in L’univers politique des paysans, Paris, Armand Colin, 1972.
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