2002
Genèses
Dossier
L’Individu social
Ce dossier entendait apporter une contribution à la double question de l’individu en société et de la « société des individus ». De manière intéressante, le centre du propos s’est déplacé à mesure qu’en progressait l’élaboration et la question de l’apport heuristique du choix de l’objet « individu » dans la démarche des chercheurs en sciences sociales a tendu à prendre une place plus importante. Mais l’interrogation de départ ne s’est pas perdue. Tous les articles mettent bien au centre de leur analyse la reconstitution des stratégies des acteurs, ils analysent la manière dont ceux-ci construisent des identités multiples et comment elles prennent sens dans l’espace social. C’est par ce biais que la démarche des sciences sociales est questionnée et redéfinie. Ainsi se noue une sorte de lien opératoire entre chercheur et acteurs, le premier construisant son analyse en relation avec les stratégies déployées par les seconds. Les contributions rassemblées ici postulent toutes, sous des formes diverses, une complémentarité des deux démarches. À travers la recherche des relations entre l’individu et le monde, les auteurs trouvent une occasion de mettre en pratique une véritable réflexivité.
La question des compétences historiographiques des acteurs nourrit tout particulièrement cette réflexion sur la perméabilité entre réflexivité du chercheur et stratégies des acteurs. Entre les tentatives de bricolage du passé et la volonté de laisser des traces à la postérité se crée une tension propice à la saisie des desseins des personnes. C’est le cas des récits présentés par Claude F. Poliak qui sont autant de présentations de soi auxquelles on tente de donner sens. C’est le cas aussi de Charles Maurras dont Bruno Goyet montre comment il a « distillé ses souvenirs selon une précise stratégie de contrôle de l’information sur soi », la « prolifération biographique » permettant à ce personnage contesté de multiplier les images de lui pour répondre à des mises en cause. Mais dans le même temps, et c’est la dimension réflexive de la démarche, les usages du temps et les continuités, ou les ruptures, construites par les acteurs sont autant d’invitations à revisiter les coupures chronologiques fixées par la tradition historiographique. Jean-Jacques Guyénot de Châteaubourg dont Anne Conchon nous présente l’itinéraire à la fin du xviiie siècle en témoigne. Il gravit progressivement la « société des privilèges » au moment où, selon la chronologie politique, elle s’écroule. Cet exemple souligne l’apport méthodologique d’une histoire « au ras des individus » : elle permet de reconstituer les formes de l’expérience, les contours du monde vécu qui obligent à interroger la pertinence des constructions opérées par les historiens.
Se pose alors une délicate question : cette manière de faire ne repose-t-elle pas implicitement sur le présupposé de la liberté relative des acteurs ? Les auteurs y répondent en refusant de choisir explicitement entre liberté individuelle ou déterminisme social, et, s’ils font un choix, c’est plutôt celui d’ériger l’équilibre instable entre ces deux pôles comme lieu d’observation qui permet de faire converger nécessités de l’acteur et de l’analyse. En chemin, un double déterminisme est alors questionné : celui qui assigne un individu à une catégorie préétablie comme celui qui prétend saisir une catégorie sociale à partir du parcours d’un individu. Thierry Dutour démontre ainsi qu’en focalisant l’attention sur l’individu en interaction, on est conduit à remettre en cause les grandes catégories sociales qui, selon l’historiographie traditionnelle, structureraient la société urbaine médiévale. À partir du cas dijonnais, il montre que les individus pluriels qui endossent des identités multiples sont au centre de réseaux complexes qui ne se laissent pas enfermer dans des groupes sociaux définis. Si C. F. Poliak situe d’emblée les acteurs dans un milieu social, c’est pour mieux souligner que ces classements doivent intégrer des variables multiples et surtout faire leur place aux trajectoires, aux histoires individuelles qui seules permettent réellement de rendre compte des formes d’écriture déployées par les auteurs amateurs qu’elle étudie.
Entre le sociologue et l’historien du social le dialogue se noue de manière fructueuse et permet de questionner les facilités d’emprunt et les fausses évidences. Les travaux des historiens montrent que l’avènement de l’individu moderne ne peut plus être assigné de façon autoritaire à l’époque des Lumières et ce constat sert de point de départ aux réflexions de C. F. Poliak. La sociologie des interactions permet à T. Dutour et à A. Cochon de réfléchir de manière plus fine sur la nature du lien social et la notion d’identité sociale. Outre le fait qu’il se situe réellement à la croisée des disciplines, la force de ce dossier gît dans la diversité des époques – du Moyen Âge au temps présent – des matériaux, des modes de mise en scène et des ressources mobilisées par les individus étudiés pour construire ces identités plurielles si utilement révélées par les chercheurs et mises à profit pour revisiter leurs pratiques. Les relations sociales et performances économiques sont au centre des stratégies de J.-J. Guyénot de Châteaubourg dépeintes par A. Conchon ou des habitants de Dijon étudiés par T. Dutour, l’écriture de soi a une fonction équivalente pour Ch. Maurras ou les écrivains amateurs. L’analyse se situe dès lors au carrefour entre la construction de soi et les images de soi, entre les compétences des acteurs et l’usage qu’ils font des marqueurs sociaux de la société dans laquelle ils vivent, les institutions économiques, administratives, culturelles qu’ils mobilisent et les réseaux familiaux, nobiliaires, éditoriaux et politiques dont ils se servent.
Trois acquis nous semblent marquer ce dossier et constituent à nos yeux une sorte d’invitation à poursuivre : l’intérêt de l’emboîtement des échelles et le refus de choisir entre histoire totale et microhistoire, la nécessité de revisiter la chronologie établie, l’impératif de réfléchir aux catégories couramment utilisées par les sciences sociales. Pourtant ce souci de remettre l’individu au centre de l’analyse doit aussi nous conduire à nous interroger sur l’échec des stratégies de soi mises en œuvre par les acteurs et au-delà sur l’évidence même du sujet pour le chercheur en sciences sociales.
Isabelle Backouche
Sandrine Kott