Genèses
Belin

I.S.B.N.2701131138
176 pages

p. 21 à 41
doi: en cours

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Dossier

no47 2002/2

2002 Genèses Dossier

La réhabilitation de l’acteur social en histoire médiévale

Réflexions d’après une expérience de terrain

Thierry Dutour
L’auteur rend compte d’une expérience de terrain plaçant l’acteur social et les processus de l’interaction au centre de l’enquête, qui porte sur les Dijonnais des xive-xve siècles. Elle révèle une complexité sociale irréductible à des vues simplificatrices : pluri-activité des individus, intrication des réseaux de relations, pluri-détermination des positions sociales. Pour appréhender les juristes marchands et les nobles bourgeois, il faut s’interroger sur les stratégies des acteurs, la notion d’individus pluriels, concrétiser dans des distinctions de méthode (catégories et groupes, modèles culturels de comportement et pratiques sociales effectives) la nécessité de repenser le lien social. The author reports on an experience in the field placing the social actor and processes of interaction at the core of the survey concerning the people of Dijon in the 14th and 15th centuries. The survey reveals a degree of social complexity that cannot be reduced to a simple view, including the multiple activities of individuals, interconnected networks of relationships and multiple determination of social positions. To be able to apprehend a merchant jurist or a bourgeois noblemen it is necessary to question the strategy of the actors and the notion of plural individuals, and materialise the need to rethink social bonds in terms of methodological distinctions (categories and groups, cultural models of behaviour and actual social practices).
La prise en compte de l’acteur social révèle une orientation de l’intérêt vers les relations interpersonnelles qui témoigne d’une évolution affectant les études d’histoire médiévale. Celle-ci est double. D’une part, après une longue période de désaffection, l’intérêt pour l’acteur social considéré dans ses rapports avec autrui devient net chez les historiens médiévistes français depuis une quinzaine d’années. D’autre part, ils adoptent à partir de là une façon d’envisager les problèmes qu’ils se posent – directement ou, plus souvent, indirectement – qui doit beaucoup aux perspectives interactionnistes développées, en particulier, par leurs collègues sociologues. La seconde dimension de cette évolution fait sa réelle nouveauté. En effet, l’intérêt pour l’acteur social n’est pas inédit chez les médiévistes mais il a longtemps été marginal, car insuffisamment appuyé par une réflexion sur les processus d’organisation constitutifs du lien social. Cet intérêt s’appuie désormais sur un ensemble cohérent d’axes de réflexion et il n’est plus marginal. Ayant déjà eu l’occasion de donner une présentation d’ensemble de ce tournant historiographique important [1], je souhaite l’aborder ici selon la perspective de la pratique même de l’activité du chercheur, donc de l’expérience de terrain. Celle-ci fondant le propos, je rendrai compte de la mienne [2], sans m’étendre sur d’autres [3]. Il s’agit d’exposer comment un médiéviste peut mettre l’acteur social au centre de son enquête et les conséquences d’une telle démarche sur la façon de concevoir les sociétés médiévales.
 
Préparer le terrain
 
 
Les recherches menées en vue de la rédaction d’une thèse de doctorat ont été, pour moi comme pour la plupart des historiens, l’expérience de terrain déterminante, durant laquelle se sont forgés les outils conceptuels fondant le choix des objectifs de recherche ultérieurs. Mon étude a consisté à poser un ensemble de questions sur la nature, l’organisation et le fonctionnement des sociétés médiévales à une documentation me renseignant sur les Dijonnais de la fin du Moyen Âge.
Dijon est une ville moyenne, mais aussi une capitale régionale, chef-lieu d’une importante principauté, le duché de Bourgogne. C’est, pour l’essentiel, une ville banale. L’agglomération se développe de façon visible à partir du xiie siècle, et apparaît comme l’un de ces innombrables marchés d’importance locale dont la prospérité est intimement liée à celle des campagnes environnantes. Ce n’est pas une cité et elle n’a pas d’évêque ; ses deux grandes abbayes n’y possèdent pas de droits seigneuriaux en dehors de leurs murs. Dès le xiie siècle, Dijon est le siège d’un pouvoir princier fort qui élimine de la ville les autorités qui pourraient lui porter ombrage. La ville, en fait puis en droit, n’a qu’un seigneur. Elle forme, depuis la construction d’une enceinte nouvelle en 1137, une seule unité topographique. Les habitants jouissent de franchises au xiie siècle et possèdent, depuis 1183, une commune au sein de laquelle une aristocratie de chevaliers citadins joue, comme ailleurs, un rôle de premier plan. Un seul seigneur, puissant prince par ailleurs, une seule ville et une seule enceinte, pas d’évêque, une tradition d’autonomie urbaine, un milieu dirigeant composé de chevaliers, de bourgeois, et de chevaliers-bourgeois : tels sont, au tournant des xiiie et xive siècles, les traits distinctifs de la ville. Ils ne sont guère originaux.
ENCADRÉ 1
La Bourgogne offre un cas de développement urbain réel et ancien mais d’ampleur relativement limitée. Elle se distingue en cela, dans le royaume de France, de régions plus intensément urbanisées, comme le comté de Flandre et le Languedoc – Dijon n’est pas un foyer artisanal et commercial important, comme le sont bien des villes de Flandre – ou d’urbanisation plus récente, comme la Bretagne. Pour le reste, Dijon ne présente pas l’originalité d’être de ces villes qui s’éveillent aux libertés municipales ou s’unifient au milieu du xive siècle seulement, dans le contexte des défaites du roi de France face aux armées anglaises, avec la bienveillance intéressée d’une monarchie aux abois, ou d’être une ville royale comme Paris, une ville épiscopale, ou encore une ville en pays de frontière.
À la fin du Moyen Âge Dijon est un chef-lieu économique modeste, une ville moyenne, une capitale politique et administrative importante, où siègent les organes centraux de l’administration des possessions dites méridionales du duc de Bourgogne. C’est une ville centrale, au sens où l’entendait Walter Christaller [4].
Les archives qui concernent cette ville banale constituent sa principale singularité. Les documents qui les composent offrent l’avantage de la diversité et d’émaner pour certains de personnes privées : comptes d’impôts, d’emprunts au profit de la ville ou du duc, de receveurs ducaux et des receveurs de la ville, délibérations du conseil de ville, coutumiers, enfin et surtout, en nombre considérable – plusieurs milliers – actes passés par-devant notaire, ce qui, dans le royaume de France, est une particularité relativement rare.
L’équipement intellectuel dont j’ai disposé au moment d’aborder cette documentation était constitué d’éléments dont le rassemblement ne formait pas un tout cohérent. On peut en distinguer deux.
Je m’appuyais tout d’abord sur une tradition historiographique qui, dans les années 1980, était dominée par des perspectives macrohistoriques. On le sait, les approches macrosociales ont dominé la réflexion des historiens des années 1940 aux années 1970 incluses. L’intérêt des médiévistes était alors particulièrement tourné vers les études dites « économiques et sociales », dans lesquelles l’étude sociale proprement dite est souvent un appendice d’une histoire des structures économiques. Depuis les années 1960, l’intérêt se déplaçait vers l’histoire sociale : de volumineuses monographies d’histoire urbaine ou rurale paraissaient en librairie ; elles réalisaient une histoire de structures, utilisaient des analyses quantitatives, affirmaient l’ambition d’une « histoire totale » et ne plaçaient pas l’individu au centre de l’enquête. Cela valait particulièrement pour les études d’histoire urbaine. Au xixe siècle, on s’intéressait aux libertés urbaines et aux institutions municipales, considérées comme le premier moment d’une évolution sociale et politique aboutissant à l’épanouissement des bourgeoisies et à l’émancipation du tiers état : il en reste encore un ensemble de vues a priori visant à considérer nobles et bourgeois comme des groupes sociaux non seulement distincts mais antinomiques. On a ensuite voulu donner des villes une histoire totale, ou au moins totalisante. Enfin, dans les années 1970 et 1980, on s’est interrogé sur les villes en tant que pouvoirs, mais en définissant le problème comme une interrogation sur le rôle des villes à la fin du Moyen Âge en tant que partenaires, relais et concurrents de l’État central. L’influence de ces perspectives était considérable, car elles dominaient l’enseignement dispensé aux étudiants en histoire médiévale, tout en étant popularisées par les grands manuels qui leur étaient conseillés. De ce fait les œuvres, déjà existantes, qui contribuaient à l’intérêt pour l’individu, n’avaient guère d’écho ; seul avait pu attirer l’attention un certain retour de l’intérêt pour un genre biographique renouvelé dans ses ambitions et ses méthodes par des historiens [5] ou des sociologues [6]. Des œuvres importantes restaient inconnues. C’était en particulier le cas de celles d’historiens italiens, pratiquant depuis le milieu des années 1970 ce qu’il est convenu d’appeler une microhistoire, qui ont publié, dès les années 1980, des ouvrages importants [7], dont toutefois la traduction en français s’est faite attendre. C’était aussi le cas des réflexions développées par les sociologues. Celles qui étaient connues des médiévistes n’étaient pas représentatives de l’évolution de la discipline. D’une part, elles étaient porteuses surtout des perspectives d’analyse macrosociale d’historiens ayant le plus attiré l’attention de leurs collègues sur les travaux des sociologues, Fernand Braudel par exemple : or, ces perspectives n’étaient pas l’objet d’un consensus émanant des sociologues. D’autre part, les sociologues les plus populaires chez les historiens, tels Pierre Bourdieu, développaient certaines formes de critique sociale et cela tendait à accréditer l’idée que la sociologie est, par essence, une critique sociale argumentée dévoilant des déterminismes et, par là, des aliénations. Or la sociologie, comme toute science sociale, est un effort de compréhension ; de ce fait elle est particulièrement propre à nourrir une critique sociale, mais la critique sociale n’est pas sa nature : elle est une conséquence de celle-ci. Il y avait donc, en ce sens, une méprise, assez courante, sur la nature même de la discipline, tendant à fausser la réflexion sur l’apport de la sociologie à l’étude du passé, voire à l’interdire [8]. La conscience d’un certain épuisement des voies de recherche dominantes se faisait certes jour mais, dans les débats que cela suscitait, les interventions étaient dues surtout à des spécialistes de périodes postérieures au Moyen Âge ; en histoire médiévale des voix autorisées tendaient à voir le renouveau là où il n’est pas venu [9].
Les réflexions des spécialistes de l’étude des hommes vivant en société, sans souci de leur discipline officielle de rattachement, mais avec une prédilection pour les sociologues, étaient mon second point d’appui [10]. Ces réflexions faisaient apparaître les perspectives macrosociales comme relevant d’une étape de l’histoire intellectuelle vieille de vingt ans. Elles manifestaient que le structuralisme, le marxisme, et les perspectives structuro-fonctionnalistes, avaient été des modes, maintenant démodées. C’était net dans les études de sociologie générale. Elles mettaient l’accent sur l’étude de l’action sociale, et posaient comme unité concrète d’observation de la réalité sociale la relation entre deux individus, donc l’interaction qui est produite par les rapports qu’ils entretiennent. À partir de là ce que les historiens appellent couramment une société – la société dijonnaise par exemple – ne peut être que l’ensemble des rapports existant entre les individus qui y appartiennent – non pas un ensemble d’individus, mais une somme d’acteurs sociaux individuels saisis dans les interactions qui les lient. Dans cette perspective, ces interactions devenaient l’objet de la recherche – et la tentation était assez forte de penser, comme Arnaud de Ratisbonne, vers 1030, que « non seulement il faut que le neuf change l’ancien mais si l’ancien manque d’ordre il doit être entièrement balayé et s’il est conforme à l’ordre souhaité des choses mais n’est plus guère utile, il doit être enseveli avec respect ».
Il était alors impossible de trouver de telles conceptions dans les études d’histoire médiévale existantes. Les travaux portant sur l’histoire de Dijon en témoignaient comme les autres et mettaient en œuvre ce qui apparaissait comme autant de postulats indémontrables. J’en prendrai ici l’exemple le plus significatif avec l’ouvrage collectif intitulé Histoire de Dijon, paru en 1981 [11]. L’ouvrage, en effet, offre une synthèse qui repose sur les travaux spécialisés existants ; il est donc révélateur de leur apport. S’agissant de la fin du Moyen Âge (xive-xve siècle), la matière est organisée en deux chapitres. Le « Dijon des ducs et de la commune » cesse en 1362 car à partir de 1363 on s’achemine « des fastes ducaux à la mainmise royale », c’est-à-dire à partir du moment où le duché est dévolu à Philippe le Hardi, frère du roi Charles V. Il est donc posé qu’un changement dynastique est un événement déterminant dans l’histoire de l’évolution d’une société urbaine. Le contenu des deux chapitres ne démontre pas ce postulat. Les deux auteurs qui les ont rédigés portent une attention particulière à l’élite locale. Ils sont d’accord sur la nécessité de distinguer au sein du groupe dirigeant les hommes de loi et ceux qui ne le sont pas. Mais pour le premier auteur il y a « clivage entre ce monde des gens de loi et des patriciens d’une part, celui des marchands et du menu peuple que lient leurs intérêts, d’autre part », tandis que pour le second, « il ne faut pas se leurrer. L’un et l’autre représentent deux aspects, ou parfois deux étapes, d’un même groupe social ». Lequel ? Pour le premier auteur un « patriciat » de changeurs et d’hommes de loi domine à Dijon dans la première moitié du xive siècle ; ensuite « au milieu du xive siècle changeurs et sages en droit s’effacent ; ils laissent le haut du pavé, et la direction de la commune, aux marchands ». On s’attend donc à trouver, dans le chapitre suivant, Dijon dirigé par des marchands. Mais pour son auteur, à l’observation de la vie politique locale « apparaissent les rivalités internes » de ce qui est appelé non pas « patriciat » mais « classe dominante », et « notamment la résistance des marchands qu’officiers et hommes de loi tendent progressivement à évincer des fonctions de maire ». Quand ? Surtout après 1477, mais c’est à mettre en liaison avec l’accession de Dijon au rang de capitale régionale – qui remonte au xiiie siècle – et les ducs Valois n’ont fait ici que poursuivre l’œuvre de leurs prédécesseurs capétiens : c’est donc une évolution des xiiie, xive, xve et xvie siècles. En somme, les marchands auraient passé trois ou quatre siècles à résister aux hommes de loi et aux officiers de l’État. On a là le type même d’une vision des choses qui privilégie la formulation de vues générales sur une société considérée comme un tout, traversée de mouvements d’abord collectifs, et dans laquelle les individus sont définis – et par-là même déterminés – par leur appartenance à des catégories (les marchands, les officiers, les hommes de loi, le « patriciat », la « classe dominante ») présentées comme des acteurs du mouvement social et dont, par ailleurs, on ne saisit pas sur quoi leur définition est fondée.
Il m’a donc fallu, pour trouver des études de cas permettant de saisir l’application dans le travail de recherche du souci de l’acteur social, me tourner vers les sociologues, les anthropologues spécialistes des sociétés urbaines (plus nombreux depuis la décolonisation dans les années 1960, des anthropologues ayant délaissé les horizons géographiques lointains pour tourner leur intérêt vers les sociétés dans lesquelles ils vivent) et les historiens modernistes italiens initiateurs de ce qu’il est convenu d’appeler microstoria. Quelques travaux, ici, s’avéraient – et sont toujours – particulièrement utiles pour la réflexion sur l’étude d’une société urbaine. Il y avait d’abord les travaux datant des premiers temps du département de sociologie de l’université de Chicago. Ils sont le produit d’une atmosphère intellectuelle caractérisée notamment par le fait que sociologie et anthropologie étaient réunies dans le même département (de l’ouverture de l’université en 1892 à 1929) : par exemple, The Polish Peasant in Europe and America de William I. Thomas et Florian Znaniecki (1918-1920), où W. I. Thomas développe une méthodologie insistant sur la prise en compte du point de vue de l’acteur sur les situations qui l’impliquent ; The Hobo, de Nels Anderson (1923), qui étudie les travailleurs précaires migrants et les sans-abri ; The Gold Coast and the Slum de Harwey Zorbaugh (1929), qui livre une description d’une grande richesse du Lower North Side de Chicago, des quartiers que l’on y trouve, des règles du théâtre social dans des milieux différents [12]. En anthropologie urbaine, les études de cas attiraient l’attention sur l’utilité de l’analyse des réseaux de relations (network analysis) pour éclairer l’étude des interactions. Elle fait apparaître groupes, institutions, structures sociales sous l’espèce d’ensemble de relations entre des individus dont l’itinéraire social et les intérêts contribuent à éclairer le comportement. Elle implique une réflexion sur les notions de biographie, carrière, identité, déjà présente dans les travaux de l’école de Chicago, par exemple avec l’étude de N. Anderson sur les « hobos », l’auteur étant lui-même un ancien sans-abri, mais l’enrichit considérablement en suscitant des interrogations sur les processus de construction de l’identité sociale et de remaniement de celle-ci [13]. C’est précisément cette préoccupation de la biographie comme outil de recherche qui faisait le lien avec les travaux relevant d’une microstoria, et en particulier avec l’étude de Giovanni Levi, L’Eredità immateriale, parue en 1985, qui atteignit une grande notoriété en France après sa traduction en 1989 [14].
J’ai donc, au total, abordé la question dijonnaise, armé de notions diverses – et sans encore toutes les maîtriser [15] – mais incertain quant à la possibilité pratique de poser à une documentation datant des xive et xve siècles les questions élaborées par des chercheurs s’interrogeant sur les sociétés du xxe siècle. J’étais, pour ce faire, muni de références constitutives d’une sorte de schizophrénie.
 
Arpenter le terrain
 
 
Heureusement, l’expérience du terrain constitue une thérapie efficace. L’enquête, nécessairement patiente, dans les séries d’actes notariés d’abord et avant tout, complétée par les registres comptables, fiscaux, et tous les documents qui peuvent informer sur les individus, apporte des renseignements fragmentaires, dispersés et n’informant que sur l’existence sociale des individus. Cette collecte de renseignements est la première étape du travail de recherche sur les relations interindividuelles. Elle m’a amené à la prise de conscience d’une complexité sociale irréductible aux vues générales existantes rappelées plus haut. Elle en a peu à peu mis à jour les dimensions principales : la complexité des carrières, l’intrication des réseaux de relations, la complexité des définitions de l’identité sociale individuelle.
La complexité des carrières et la pluri-activité
Saisir les carrières individuelles avec une documentation avare en renseignements biographiques, c’est retrouver les traces d’activités exercées. Dès que les renseignements recueillis sur les individus furent assez nombreux, il est apparu à l’évidence que la plupart de ceux qui ont laissé des traces dans la documentation exercent plusieurs activités professionnelles. J’ai choisi d’appeler pluri- activité ce phénomène frappant. Prenons-en quelques cas.
Certains ne sont pas surprenants. Voici ce qu’on sait d’Aubry le Potier, individu de condition sociale et financière moyenne : de son nom exact Aubry d’Arceau alias le Potier, il est potier d’étain pour le receveur de l’impôt direct (1376), vendeur de plomb (1375), vendeur de fer (1383). En 1384, sa femme et lui achètent à son beau-père Sance le Peullet trois pièces de vigne au finage de Dijon pour 90 F. Par ailleurs le beau-père leur fait don de 25 pièces de terre au finage d’Ouges. En 1385, il prête 40 F au duc de Bourgogne. Cet homme est donc un artisan, propriétaire de vignes en banlieue, marié à une femme sans doute originaire d’un village du pays dijonnais, Ouges, suffisamment aisé à un moment de sa vie, et en même temps suffisamment considéré, pour être admis à contribuer à l’un de ces prêts que les princes sollicitent parfois de leurs sujets. Son activité est le support d’un commerce, lié à celle-ci, mais qui en est distinct : il vend du plomb à l’administration ducale, du fer à un particulier. C’est un artisan et un marchand. La consultation de documents qui indiquent l’activité des individus recensés, notamment les documents fiscaux, peut donc induire en erreur : un artisan peut aussi être marchand. Ajoutons qu’un artisan pratique assez souvent deux métiers.
Évidemment, c’est assez banal. Ce qui l’est moins, c’est que souvent, des individus pratiquent des activités sans rapport direct apparent entre elles. Therriot Le Chamois, qui est riche, est appelé drapier par un compte de l’administration ducale. Il est aussi négociant en laines brutes et vendeur de vin. C’est un marchand. Mais c’est en même temps un homme de finances, qui joue un rôle important dans la gestion des finances municipales dijonnaises (receveur dans les années 1360, puis auditeur des comptes municipaux dans les années 1380). En 1371, il est par ailleurs grenetier du grenier à sel de Dijon. Ses acti-vités sont donc multiples. Il en va de même avec Me Renaud Gastelier. C’est un marchand, vendeur de futaines aux foires de Chalon-sur-Saône en 1398, vendeur de draps, exportateur de vin. C’est aussi un homme de finances et un gestionnaire, receveur ducal du bailliage d’Auxois de 1379 à 1399, maître des comptes à Dijon, de 1401 à 1413, puis à partir de 1413, conseiller du duc et, par ailleurs, en 1411 et en 1413, châtelain de Beaune et Pommard. Enfin, il figure en 1396-1397 parmi les principaux employés d’un très grand seigneur, Guy de La Trémoïlle, premier chambellan du duc et l’un de ses plus influents conseillers, homme fort riche pouvant compter, à l’époque où R. Gastelier est son employé, sur 40 000 livres tournois de revenu par an [16]. De tels cas sont courants. On retrouve les mêmes quand on a affaire à des hommes très riches, ayant fréquemment l’occasion d’avoir recours à des notaires [17].
Des individus pratiquent aussi couramment des associations d’activités auxquelles on ne s’attendrait pas. Ainsi, on distingue communément marchands et juristes, parfois décorés du nom de « légistes » quand ils servent des princes. Mais Me Jean Le Gelenier, juriste et licencié en droit civil, est marchand pelletier et négociant en laines brutes. Me Guillaume de Vendenesse est lui aussi juriste (il est avocat fiscal du duc en 1459) et marchand : ajoutons, sinon pour simplifier son cas, du moins pour être complet, qu’il se déclare concierge aux receveurs d’impositions au début de sa carrière. De même, la tradition historiographique française affectionne particulièrement, s’agissant de la fin du Moyen Âge, l’expression « serviteur de l’État » pour désigner des employés de haut rang du roi ou d’un prince et cette expression indique généralement un jugement implicite, porté a priori, selon lequel un serviteur de l’État ne saurait décemment servir d’autres intérêts que ceux de l’État. Dans la pratique, il n’en est rien. Me Richard Bouhot en offre un cas représentatif. Avocat et jurisconsulte, il siège au parlement ducal de Beaune à partir de 1353, devient en 1366 avocat du duc au bailliage de Dijon, puis à partir de 1368 au moins, il est conseiller du duc et l’est toujours en 1387. Cela ne l’empêche pas de garder une importante clientèle privée. De même, Me Richard Baussenot alias de Chancey, avocat et jurisconsulte, avocat du duc à partir de 1404, bailli ducal, conseiller du duc et chef du conseil ducal (donc du gouvernement ducal) de Dijon à partir de 1409, président du parlement ducal de 1411 à 1438, conserve une clientèle privée considérable : selon son estimation elle lui rapporte 1 000 livres par an de 1403 à 1419. Quant à Josset de Halle, c’est un homme en vue : il est orfèvre, depuis 1364 orfèvre du duc, son valet de chambre en 1370, son argentier en 1386 (et chargé à ce titre des achats de joyaux et de draps précieux), trésorier et receveur général en 1392, tout en conservant ses fonctions d’argentier ; en 1396, il est maître des comptes. Mais c’est en même temps un important entrepreneur de transports, rémunéré par l’administration ducale pour des charrois. On a là des cas d’associations d’activités exercées simultanément. Dans d’autres cas, les activités sont exercées successivement et leur succession trahit les changements affectant une carrière. Me Guillaume de Bèze, autre juriste marchand, est drapier et exportateur de vin, puis devient conseiller au parlement royal, à Paris, en 1404. Les associations d’activités peuvent aussi être appréhendées au plan des familles. Dans certaines existe la tradition de l’exercice d’une activité. Dans d’autres, la succession des activités n’obéit pas à une cause identifiable. Me Richard de Courcelles est juriste et jurisconsulte, siège en 1354 au parlement ducal de Beaune, exerce deux mandats de maire de Dijon. Mais son fils Guillaume est potier d’étain en 1363.
Enfin, l’étude permet de découvrir les activités qui ne définissent pas socialement ceux qui les pratiquent, et qu’aucun nom n’identifie dans la langue des contemporains, mais dont des individus tirent leurs moyens d’existence. C’est le cas du prêt à intérêt quand les prêteurs ne sont ni Juifs ni forains. Guillaume et Othenin de Cutigny se présentent comme drapiers dans les actes notariés ; mais ils sont aussi des prêteurs, dont l’envergure est indiquée par le fait, qu’en 1372, ils engagent un sergent pour « lever » leurs créances. C’est le cas aussi des activités d’intermédiaire, agent d’affaires, gestionnaire de biens. Jean le Boîteux, dit de Vitteaux, actif entre 1364 et 1387, apparaît en qualité de procureur d’autrui, de témoin d’actes relatifs à des ventes de produits agricoles, de représentant d’un débiteur noble de la campagne auprès d’un riche citadin, d’expert employé pour évaluer une seigneurie. Ses activités donnent de lui l’image d’un agent d’affaires spécialisé dans les biens immobiliers ruraux et le négoce des produits de la terre ; il est d’ailleurs lui-même seigneur dans le pays dijonnais.
C’est bien, au total, la pluri-activité qui est le phénomène essentiel. Elle l’est pratiquement : à Dijon comme ailleurs – à Vendôme au xie siècle, par exemple (voir encadré ci-après) – l’impossibilité de se fier à une définition des individus par une activité et une seule (les marchands, les juristes, les artisans et ainsi de suite) quand on veut les saisir sous l’angle de leurs moyens d’existence saute aux yeux, dès que la documentation éclaire un tant soit peu les itinéraires sociaux individuels.
ENCADRÉ 2
On trouve à Vendôme des mercatores : parmi eux, un certain David est mercator dans un document, mais mutuator dans un autre ; un certain Landri, mercator, est par ailleurs cellérier de l’abbaye de Marmoutiers. Or, relève D. Barthélémy, le qualificatif de mercator, attesté au xie siècle, ne reparaît plus ensuite : « une lecture “réaliste” de la documentation conduirait à dire, contre toute vraisemblance […] que l’activité mercantile s’est […] effondrée. En réalité, il est normal qu’il soit peu usité parce que ceux qui pourraient le porter ont d’autres activités, surtout parce qu’il est habituel de les désigner d’après leur statut […], enfin parce que […] il n’est pas très honorable [18] ».
Elle l’est, aussi, au point de vue de la méthode : le procédé consistant à définir les individus par l’appartenance à une catégorie paraît, pour le moins, mériter discussion.
L’intrication des réseaux de relations
La prise de conscience du phénomène de la pluri- activité oriente l’enquête vers l’étude des réseaux de relations des individus. Les relations sociales découlent, en effet, des modalités de l’insertion dans la société et les révèlent : étudier les premières, c’est s’informer sur les secondes. En même temps le recensement des activités exercées par les individus est la base d’une investigation sur les réseaux de relation car une activité implique un contact avec autrui. L’enquête doit ici se faire, encore une fois, patiente : les actes notariés, parce qu’ils informent sur les affaires privées, qu’ils indiquent les filiations et comportent les noms des témoins des actes, sont en effet la source non pas unique mais essentielle. Il est nécessaire de relever les noms des témoins – au nombre au moins de deux – de tout acte notarié et de procéder ensuite aux recoupements qui s’imposent ; j’ai dû pour ma part traiter près de six mille apparitions de témoins.
Ainsi prennent forme, peu à peu, groupes familiaux, généalogies, voisinages, groupes professionnels informels (gros marchands de vin, négociants en laines brutes). De même, apparaissent diverses sortes de liens entre les hommes – par exemple les alliances matrimoniales directement liées à des activités – (administrateurs ducaux, gestionnaires des monnaies ducales, marchands de sel), et un éclairage sur les factions politiques.
S’agissant de quelques individus, la documentation permet de centrer l’étude sur chacun de leurs réseaux personnels de relations et de les comparer terme à terme. On décèle ainsi la logique de la composition de ces réseaux, qui reflète à la fois la position sociale et l’orientation des activités. T. le Chamois, par exemple, cité plus haut, présente la particularité d’être le premier membre de sa famille à atteindre une position sociale faisant de lui un membre de l’élite dijonnaise (il devient notamment échevin). De fait, la présence comme témoin d’actes notariés le montre en contact avec des individus de condition moyenne dans des proportions supérieures à celles que l’on rencontre chez des notables installés depuis longtemps en famille dans la supériorité sociale et l’aisance. D’une façon générale, c’est pour les notables locaux que l’étude des réseaux individuels de relations apporte des résultats suffisamment substantiels. Leurs réseaux apparaissent à la fois étendus, traduisant fidèlement les particularités de leur position dans la société urbaine, et socialement diversifiés.
Cette dernière caractéristique est essentielle. L’étude des réseaux de relations démontre qu’il n’existe pas de cloisons étanches entre les milieux sociaux, en ceci que les notables connaissent tout le monde, ne répugnent pas à s’allier par le mariage avec des individus de condition moyenne, interviennent dans la vie sociale des petites gens, par exemple en étant sollicités comme arbitres de différends. De telles constatations débouchent sur des interrogations relatives à la participation des différents milieux sociaux à la vie publique et à ses modalités. Quelques itinéraires individuels mieux connus que d’autres révèlent l’existence d’individus évoluant en permanence et simultanément dans des univers sociaux qui seront considérés comme séparés si l’on raisonne en admettant que l’appartenance à une catégorie de la population est exclusive de l’appartenance à tout autre. On a cité plus haut R. Gastelier. Ajoutons, à titre d’exemple, un autre cas. Hughes Aubriot, actif de 1341 à 1376, connu car il a été prévôt royal de Paris en 1367, est issu de la bourgeoisie dijonnaise et fils d’un marchand ; il est en même temps bourgeois, noble, chevalier. À Dijon, il exerce des responsabilités qui découlent de son rang dans la société urbaine [19]. Il entretient d’importantes relations d’affaires au plan local [20]. Il travaille aussi pour le duc de Bourgogne, devient bailli, conseiller du duc. Enfin, à la campagne, il est seigneur haut justicier ; ses vassaux viennent lui prêter hommage « de bouche et de mains » en son hôtel dijonnais. On pourrait citer bien d’autres noms : les hommes comme H. Aubriot ne sont pas des exceptions.
La complexité des définitions de l’identité sociale individuelle
De tels cas conduisent à s’interroger sur l’identité sociale des individus. L’enquête devient alors méticuleusement attentive à la façon dont ils se présentent eux-mêmes, et à la manière dont ils sont définis par autrui. Les documents dans lesquels l’individu ne se présente pas lui-même enregistrent son identité sociale (titulature, profession, identification parfois) d’une façon qui mérite étude pour être compréhensible. Prenons l’exemple des comptes des receveurs ducaux. Les renseignements qu’ils fournissent sont parfois erronés, et généralement incomplets. Ainsi, dans les registres du receveur du bailliage de Dijon, pour les années 1370 à 1373, les épithètes d’honneur ne sont jamais utilisées. Des individus connus comme bourgeois de Dijon sont simplement dits « de Dijon ». Huguenin Barbet de Cusery dit l’Épicier, épicier qui – distinction essentielle – n’est pas de Dijon mais y demeure, est cité comme « Huguenin l’Espicier, de Dijon » ; ce qui peut induire en erreur. Jean le Joliet, drapier et bourgeois de Dijon, est appelé « Le Jolié, de Dijon » à propos de draps qu’il fournit, alors qu’un autre compte ducal l’appelle bourgeois. Les comptables, en fait, enregistrent l’usage, tel qu’ils le pratiquent. Ils appellent toujours « monseigneur » ou « messire » les prêtres et les chevaliers, « maître » les gradués en droit (et parfois les prêtres par ailleurs gradués en droit) mais font un usage écliptique de l’appellation de « bourgeois de Dijon ». Il faut en conclure que si un individu est dit bourgeois, il l’est ; mais que s’il n’est pas dit bourgeois, il l’est peut-être quand même. De ce fait les actes notariés sont essentiels : l’individu s’y présente lui-même. Leur examen révèle que le choix de se présenter de telle ou telle façon n’est pas anodin. Dans un acte notarié rédigé en latin en août 1363, H. Aubriot est dit dominus ; mais le mot, avant que le reste de la phrase soit écrit, est chancelé et remplacé par : bourgeois. H. Aubriot est les deux, mais peut juger opportun de se présenter, selon le contexte, d’une façon ou d’une autre.
Finalement, qu’est-il ? Est-il bourgeois, ou noble ? R. Bouhot est-il un serviteur de l’État, ou un jurisconsulte ? Comment faut-il considérer un pelletier juriste, un orfèvre charretier ? Le problème présente des dimensions, non seulement pratiques, mais aussi relatives à la façon de concevoir la vie sociale. Il est impossible d’étudier les rapports d’intérêt entre les hommes constitutifs de la vie économique locale en faisant abstraction de la pluri-activité. Mais il est, tout autant, impossible de se représenter l’organisation de la société urbaine en mettant, par exemple, les marchands et les bourgeois dans une catégorie et les nobles dans une autre : des nobles sont bourgeois, des nobles sont marchands. Procéder ainsi reviendrait à s’autoriser des classements arbitraires que l’information fragmentaire fournie par la documentation ne permet pas de justifier, à créer un problème insoluble et à choisir délibérément d’en ignorer l’existence [21]. On est en présence de ce que j’ai choisi d’appeler pluri-détermination de la position sociale. À ce stade de l’enquête, pour continuer à arpenter le terrain il faut le dominer, donc réfléchir.
 
Dominer le terrain
 
 
L’outil principal de la découverte de la complexité sociale, et de toute recherche historique – c’est-à-dire portant sur des gens qui sont morts, que l’on ne peut ni interroger, ni voir vivre – sur les interactions, est la méthode prosopographique.
La méthode prosopographique
Les historiens utilisent le mot prosopographie pour désigner « des études biographiques collectives ou comparatives de groupes donnés, distincts du reste de la société par l’emploi, l’activité, le statut social » [22], incluant tous les éléments de l’action sociale individuelle propres à permettre de décrire le ou les groupes envisagés ainsi que leurs relations internes et externes. C’est donc un mode de recherche, de sélection et de rassemblement des données utilisées par le chercheur qui nécessite l’observation de l’ensemble des traces laissées par l’action et les relations sociales d’un individu ainsi que la réflexion sur chaque existence sociale individuelle, préalablement à toute utilisation des données recueillies. À la différence des enquêtes basées sur des entretiens, elle met en évidence l’hétérogénéité, les discontinuités, la multiplicité des domaines de l’action, la cohérence mais aussi souvent l’apparente incohérence des pratiques sociales, saisies dans les itinéraires individuels comme dans des sous-ensembles (la noblesse par exemple) dont à titre d’hypothèse de recherche on postule provisoirement l’existence. Pour en rendre compte, il m’est apparu indispensable de m’interroger sur l’individu en société, cette notion n’allant évidemment pas de soi. La parution de L’Eredità immateriale de G. Levi, par exemple, a attiré l’attention sur son rôle déterminant dans la construction de l’objet de la recherche. Cette interrogation a porté en particulier sur les points suivants.
Les stratégies des acteurs
J’ai mis l’accent sur l’étude des stratégies des acteurs sociaux, l’interrogation sur le sens qu’a pour eux leur action, la reconstitution de l’incertitude des situations réelles. Cela implique une certaine vision de la méthode prosopographique dans laquelle on considère la biographie non comme un procédé à employer mais comme un problème dont naissent des interrogations. J’en retiendrai ici deux. L’interrogation sur la notion de carrière invite à une réflexion sur le rôle de la durée dans les trajectoires individuelles. L’acquisition de compétences sociales rendant l’individu apte à s’intégrer à des mondes sociaux nouveaux prend du temps. Cette intégration ne peut se réaliser que dans le temps, grâce à l’acceptation par autrui. L’attention prêtée à la durée m’a permis par exemple de mettre en évidence son rôle dans l’acquisition de la notoriété, donc de la notabilité, au plan des carrières individuelles comme à celui des groupes familiaux (hiérarchisés à Dijon par un degré de notabilité qui est largement fonction de l’ancienneté de l’installation dans la ville). À partir de là, on découvre les chemins empruntés par les hommes pressés en quête d’une reconnaissance sociale (faute de pouvoir devenir bourgeois, car on le devient par l’effet d’un consensus qui en attribue la qualité, ils se font anoblir). Quant à l’interrogation sur l’identité sociale, elle permet de se demander comment les intéressés eux-mêmes présentent leur histoire, et conduit à découvrir qu’ils tâchent d’ajuster leur identité sociale à la place qu’ils occupent. On découvre ainsi des stratégies de présentation de soi. Elles sont individuelles – Thévenin l’Orfèvre, monnayeur de grande envergure, poursuivi en 1371 par le procureur du duc qui « proposoit contre lui qu’il avoit esté à la faulse monnoie » se présente comme drapier – et collectives – les artisans indiquent toujours leur métier quand ils se présentent, les grands notables ne le font jamais, même quand ils en ont un, c’est-à-dire une compétence reconnue acquise par un apprentissage ; les Dijonnais, dans leur ensemble, attachent à leur réputation une importance extrême : pour eux, être situé socialement par autrui, c’est exister, ne pas l’être, c’est subir une exclusion aux conséquences graves.
Des individus pluriels
« Chaque homme », écrit William James en 1890, « possède autant de “soi” sociaux qu’il existe d’individus à le reconnaître et à se faire une image de lui ». Les individus sont confrontés dans leur existence à des expériences et des rôles sociaux variés qui les introduisent dans des contextes sociaux distincts et les conduisent à faire appel à des ressources culturelles variées, hétérogènes, voire contradictoires. Le postulat de l’unité de sens de toute existence sociale individuelle, en lui-même indémontrable et qui relève d’un débat philosophique, produit une conception réductrice de l’acteur social [23].
Dans cette perspective la pluri-activité et la pluridétermination des positions sociales ne sont pas des obstacles à l’enquête, mais une de ses découvertes importantes, sur laquelle on peut prendre appui pour interpréter l’organisation sociale. Par exemple, s’agissant de la pluri-activité, j’ai été amené à recenser les Dijonnais riches (après définition de ce qu’il faut entendre, hic et nunc, par richesse) et à prendre en compte leur polyvalence en me refusant à les répartir dans des catégories exclusives les unes des autres, et donc, en raisonnant, non pas sur des catégories de riches, mais sur des catégories d’activités. Cette démarche permet de retrouver des combinaisons d’activités, de repérer si elles sont fréquemment associées, si elles s’excluent réciproquement, si elles sont exclusives d’autres occupations ou, encore, si elles s’associent couramment à d’autres occupations (le fameux service de l’État, par exemple). J’ai procédé à l’identique pour raisonner sur la détermination des positions sociales. Ayant recensé cinq cent deux membres de l’élite, répondant à des conditions définies d’appartenance à celle-ci, au nombre de quatre, j’ai constaté que sept individus (1,3 % du total) satisfont aux quatre conditions, quarante-deux (8,3 %) à trois, cent dix-huit (23,5 %) à deux, et trois cent trente-cinq (66,7 %) à une. En moyenne, chaque membre de l’élite répond à 1,37 condition. La position sociale d’un individu ne saurait être décrite ou résumée par une seule de ses déterminations, sauf à exclure de l’analyse un tiers au moins des individus recensés. J’ai donc raisonné, non sur des catégories de membres de l’élite (nobles, bourgeois, etc.), mais sur des conditions d’appartenance à celle-ci (être considéré comme bourgeois, être tenu pour noble, etc.) et sur les individus qui y satisfont. Cette façon de procéder attire l’attention sur le fait que chaque individu occupe autant de positions et de rôles sociaux qu’il y a de groupes dont il fait partie et incite à considérer la position sociale globale comme la synthèse des positions occupées dans différents contextes, sphères d’activité, groupes institutionnalisés. Cette synthèse devient alors, en elle-même, objet d’enquête du fait que si une position particulière apparaît déterminante, la position sociale globale d’un individu ne s’y identifie pas complètement (alors que dans d’autres perspectives, elle est un fait indiqué par la documentation, dans laquelle on lit : Dupont, drapier, ou Durand, bourgeois). L’admettre, c’est admettre aussi que l’on ne peut définir les individus, de façon unidimensionnelle, par leur appartenance à un groupe. Les informations recueillies sur ceux qui s’emploient au service des pouvoirs publics illustrent cette affirmation : c’est pour eux un moyen parmi d’autres de gagner leur vie, compatible avec la pratique simultanée d’autres activités. Postuler que les employés de l’État central sont des « serviteurs de l’État » plutôt que des serviteurs d’eux-mêmes, et définir sur la base de ce critère un groupe à étudier, c’est contredire les pratiques sociales effectives et construire un objet de recherche imaginaire.
Catégories et groupes
C’est précisément le refus d’un objet imaginaire [24] qui attire l’attention sur la nécessité de distinguer catégories et groupes. Une catégorie (la strate sociale, par exemple) est un agrégat d’individus conçu et construit par le chercheur (ou défini par les représentations des contemporains) qui considère que des individus présentent, à un point de vue donné, des caractéristiques communes. Les catégories sont des façons d’ordonner, à l’usage du chercheur (ou des contemporains), la complexité sociale, et de la décrire selon une perspective établie. En revanche un groupe social est un ensemble reconnaissable, structuré, durable d’individus en rapport entre eux et partageant des valeurs, des intérêts et des normes de comportement communs. Les premières existent dans le discours, les seconds dans les interactions effectives : ils possèdent parfois une capacité d’action collective, peuvent être l’objet d’une observation directe. Or, il est courant qu’on constitue des catégories d’individus (les marchands, les légistes, les promoteurs des triomphes de l’État moderne, etc.) en groupes secondaires. À partir de là, on traite un groupe en acteur collectif indépendant des individus censés le constituer. On se croit dès lors autorisé à lui prêter une action et à la décrire. Si cette suite d’opérations arbitraires se base sur une représentation de la catégorie élaborée par les contemporains (la noblesse, par exemple), le fait que toute représentation d’une catégorie est un enjeu parce qu’elle contribue à la définir ou à accréditer l’idée de son existence est parfois négligé.
Le refus de ces confusions m’a, par exemple, conduit à insister sur la distinction des riches et d’une élite sociale définie par, entre autres, un consensus des contemporains sur sa vocation à l’exercice du pouvoir, qui la constitue en groupe. Les riches, dans les sociétés urbaines de la fin du Moyen Âge, ne sont pas un groupe, mais une catégorie. Enquêter sur les rapports entre l’élite et les riches dirige l’attention vers ceux qui parmi ces derniers n’exercent pas le pouvoir mais aussi vers les non riches qui l’exercent, les processus d’intégration dans le groupe de l’élite et enfin la vaste question des ressources du pouvoir. Le pouvoir est une dimension des relations entre les hommes : la maîtrise de ressources, la richesse par exemple, contribue à permettre de l’exercer mais ne le constitue pas. Ces interrogations débouchent sur la question des rapports entre la représentation de la société et les comportements effectifs.
Modèles culturels de comportement et pratiques sociales
Il faut rendre compte, en effet, de la situation dans laquelle les comportements rencontrés – avec des juristes marchands, des nobles bourgeois, ou l’orfèvre, argentier et valet de chambre du duc de Bourgogne par ailleurs charretier, et ainsi de suite – ne correspondent pas aux normes qui se dégagent de l’étude du discours social des contemporains. Il est manifeste que les modèles culturels de comportement ne s’appliquent pas en raison d’on ne sait quelle vertu propre par laquelle ils s’imposeraient d’eux-mêmes. Il faut, dans l’analyse, les distinguer des pratiques sociales. Les uns et les autres deviennent ainsi deux objets distincts d’enquête et leur liaison un troisième. Si l’on admet alors que les modèles culturels de comportement exercent une influence pour autant qu’ils puissent s’appliquer à des situations réelles d’interaction – donc non seulement que les acteurs sociaux puissent les utiliser mais aussi qu’ils choisissent de le faire – on comprend mieux des phénomènes tels que, par exemple, l’existence en ville d’une noblesse à éclipses : dans des familles nobles, certains individus se disent nobles, d’autres pas. Pourquoi ? L’enquête révèle que ce comportement est fonction des impératifs de situations sociales individuelles. Encore faut-il comprendre pourquoi de telles réactions à ces situations existent dans une culture donnée. On y parvient en comprenant le sens du mot « culture » non pas dans l’acception de la langue française usuelle, mais dans celle qu’admettent les sciences sociales, c’est-à-dire notamment comme un patrimoine de représentations et de valeurs, transmis par le langage, les textes, l’existence sociale, qui est à la fois mémoire collective et fondement de toute mémoire collective. Dans cette perspective, on est fondé à se demander si les formes culturelles présentes dans une société donnée, prises comme un ensemble, peuvent être considérées comme un système cohérent de significations, ou doivent être vues comme un complexe dans lequel agissent (et interagissent) des éléments hétérogènes et des niveaux de pertinence distincts. Cette interrogation, développée notamment par Clifford Geertz [25], débouche sur une vision de la culture comme ensemble des formes symboliques publiquement disponibles à travers lesquelles les individus expriment des significations – donc, comme une boîte à outils (tool kit [26]) où les acteurs sociaux puisent et choisissent parfois ou dont ils combinent de façon neuve les éléments. La culture ainsi conçue est un ensemble diversifié de représentations (en particulier de valeurs, modèles de comportement, rituels) dont la cohérence mérite démonstration et qui, dans une situation sociale concrète, ne constitue pas seulement pour l’individu – comme on le considère souvent – un ensemble de prescriptions impératives, mais aussi un ensemble de ressources.
Au total, dominer le terrain c’est inventer les outils et méthodes nécessaires à l’appréhension des données recueillies ainsi qu’à leur interprétation. C’est s’interroger sur le type d’objet que ces méthodes constituent : on voit ce que l’on regarde, disait avec simplicité, au xixe siècle, le grand criminologiste Alphonse Bertillon, autrement dit on analyse l’objet que l’on a construit ; encore faut-il en être conscient. C’est aussi connaître la généalogie intellectuelle de ces méthodes et identifier le mode de perception de l’organisation sociale qui justifie leur existence. De fait, l’ensemble de façons de procéder que l’on vient d’exposer s’inscrit pour une part dans une tradition intellectuelle particulière. Divers ouvrages permettent de s’en informer directement [27] et une synthèse très récente en éclaire utilement divers aspects [28].
 
Retourner sur le terrain et changer de terrain
 
 
Rendre compte de l’enquête de terrain, c’est être incomplet, ou écrire post mortem. Le propos ne peut présentement avoir aucune conclusion. On se contentera de quelques observations.
La recherche consiste avant tout en l’application à la réalité sociale, saisie dans un lieu et un temps déterminés, d’un certain regard. Pour cette raison, après avoir arpenté mon terrain d’enquête durant les années de préparation de la thèse de doctorat, j’y suis retourné, pour porter ce regard sur des aspects des choses qui m’avaient échappé, ou que, faute d’une réflexion préalable suffisante, je n’avais pas été en mesure de voir [29].
Finalement, j’ai changé de terrain. Ai-je changé de sujet ? Dans une perspective érudite ancienne, qui a eu une grande influence, un sujet est un ensemble d’archives à explorer. En ce sens, étudiant aujourd’hui les rapports entre noblesse et sociétés urbaines dans le royaume de France à la fin du Moyen Âge, j’ai changé de sujet. Cette enquête, toutefois, est née de la précédente. J’y ai été conduit par la constatation de la place importante tenue dans la notabilité urbaine par une étonnante noblesse à éclipses dans laquelle coexistent de très anciens lignages de chevaliers citadins et des anoblis de plus ou moins fraîche date, une noblesse qui concilie, sans difficulté apparente, son identité nobiliaire et des activités urbaines, telles le commerce ou l’exercice du pouvoir municipal. Certaines questions qui l’organisent sont issues d’une élaboration amorcée lors des recherches antérieures. Par exemple, la culture étant action, étant vécue, c’est dans l’action des membres d’une collectivité qu’elle se concrétise et existe, l’observation de cette action permettant d’inférer la culture qui la sous-tend. D’où la question de savoir si l’existence en France, aux xive et xve siècles, de noblesses citadines, révèle une simple situation de fait, peu compatible avec les idéaux de la noblesse partagés par les contemporains, ou si elle implique une réévaluation de l’importance à accorder aux écrits dans lesquels les contemporains expriment ces idéaux. Le sujet, en un sens, est le même. Il s’agit de réfléchir à la nature du lien social, aux formes concrètes que prend sa manifestation – par exemple, des procédures, pour certaines rituelles, relatives à l ;019;information [30], dont se nourrit la cohésion sociale – à la façon dont s’articulent, avec des modalités toujours renouvelées, l’acteur social individuel et la collectivité que forment, non l’ensemble des acteurs, mais l’ensemble de leurs interactions.
 
NOTES
 
[1] Thierry Dutour, « La fécondité d’un tournant historiographique. Perspectives d’analyse interactionnistes et histoire médiévale », in Pascale Laborier et Danny Trom (éd.), L’historicité de l’action publique. Activités pratiques et histoire des dispositifs publics. Amiens 5-6 octobre 2000, à paraître en 2002.
[2] T. Dutour, Une société de l’honneur. Les notables et leur monde à Dijon à la fin du Moyen Âge, Paris, Honoré Champion, coll. « Études d’histoire médiévale », 1998. On se reportera à cet ouvrage et à divers articles du même auteur cités plus loin pour les références aux sources. Elles ne sont pas données ici, l’objet du propos étant l’expérience de la recherche plus que la communication de ses résultats.
[3] Je pense, en particulier, aux travaux de Dominique Barthélémy sur les siècles du haut Moyen Âge et du Moyen Âge dit central. Voir D. Barthélémy, La société dans le comté de Vendôme de l’an mil au xive siècle, Paris, Fayard, 1993 et La mutation de l’an Mil a-t-elle eu lieu ? Servage et chevalerie dans la France des xe et xie siècles, Paris, Fayard, 1997.
[4] Walter Christaller, Die Zentralen Orte in Süddeutschland, Jena, Gustav Fischer, 1933 (trad. angl. : Central Places in Southern Germany, Englewood Cliffs, New Jersey, Prentice-Hall, 1966).
[5] Avec par exemple Bernard Guenée, Entre l’Église et l’État. Quatre vies de prélats français à la fin du Moyen Âge, Paris, Gallimard, 1987.
[6] Norbert Elias, Mozart. Sociologie d’un génie, Paris, Seuil, 1991.
[7] Edoardo Grendi, La repubblica aristocratica dei Genovesi. Politica, carità e commercio a Genova nel 500, Milano, 1981 ; Giovanni Levi, L’Eredità immateriale, Torino, Einaudi, 1985, (trad. fr. : Le pouvoir au village. Histoire d’un exorciste dans le Piémont du xviie siècle, Paris, Gallimard, 1989) ; Luciano Allegra, La città verticale. Usurai, mercanti e tessitori nella Chieri del Cinquecento, Milano, F. Angeli, 1987.
[8] En voici un exemple, relatif à la notion de strate sociale. Georges Duby écrit en 1975 : « je ne pense pas qu’il suffise de substituer le mot “strate” au mot “classe” lorsqu’il s’agit de distinguer des travailleurs ceux qui vivaient à leurs dépens, pour évacuer un problème majeur : quelle fut au cours des âges la vigueur des antagonismes que la société des campagnes antiques et médiévales, comme toute société en tout temps, recela en son sein ? ». Voir G. Duby, Avant-propos, in G. Duby et Armand Wallon (éd.), Histoire de la France rurale, Paris, Seuil, coll. « L’Univers historique », t. I, 1975, p. 33. L’usage de la notion de strate sociale ne répond pourtant pas à l’ambition de chercher dans le passé la paix sociale (afin de se réjouir méchamment qu’on ait su maintenir les humbles à leur place ?) et quiconque a feuilleté un manuel pour étudiants de 1re année à l’université le sait.
[9] Par exemple, dans « l’apparition toute récente des thèses d’archéologie urbaine ». Voir Bernard Chevalier, « Histoire urbaine en France xe-xve siècles », in Société des historiens médiévistes de l’enseignement supérieur, L’histoire médiévale en France. Bilan et perspectives, Paris, Seuil, 1991, pp. 29-47.
[10] Avec la précieuse approbation d’Henri Dubois, professeur à l’université de Paris-Sorbonne, directeur des recherches que j’ai menées en vue de l’obtention du doctorat, toujours soucieux d’ouvrir des horizons, de pousser à aller plus loin, à aller ailleurs, à réfléchir, à se dégager de tout cadre de pensée que l’on n’aurait pas élaboré soi-même et dont on ne serait pas en mesure de démontrer la pertinence.
[11] Pierre Gras (éd.), Histoire de Dijon, Toulouse, Privat, coll. « Univers de la France et des pays francophones », 1981.
[12] William I. Thomas et Florian Znaniecki, The Polish Peasant in Europe and America. Monograph of an Immigrant Group, Chicago, University of Chicago Press, 1918-1920, 5 vol. ; Nels Anderson, The Hobo, Chicago, University of Chicago Press, 1923, [1961], (trad. fr. : Le Hobo. Sociologie du sans-abri, Paris, Nathan, 1993) ; Harvey Zorbaugh, The Gold Coast and the Slum, Chicago, University of Chicago Press, 1929.
[13] Harold Garfinkel, Studies in Ethnomethodology, Englewood Cliffs, New Jersey, Prentice-Hall, 1967.
[14] G. Levi, L’Eredità…, op. cit.
[15] Il y a fallu un cheminement. On peut attirer l’attention sur l’un de ses moyens : ne pas se laisser enfermer dans la tradition scientifique nationale dont découle la formation que l’on reçoit. Elle établit, nécessairement, des frontières entre des univers de pensée, définit les références auxquelles il est légitime de se reporter, et les questions dont il est pertinent de débattre. Concrètement, la lecture des œuvres des savants canadiens, belges, suisses, ou appartenant à un pays sans tradition établie dans le domaine d’étude considéré, est à cet égard fort utile : ils connaissent et maîtrisent en général plusieurs traditions nationales, celles au moins des États-Unis, de l’Angleterre, de l’Allemagne, de la France. Peut-être sont-ils préservés des difficultés rencontrées par l’auteur de l’ouvrage français le plus récent consacré à ce qu’il est convenu d’appeler « l’école de Chicago ». On y lit que « fut consommée définitivement et radicalement ma rupture avec la formation intellectuelle que j’avais moi-même reçue (dans laquelle je vois maintenant la marque de la philosophie universitaire à la française) » (Jean-Michel Chapoulie, La tradition sociologique de Chicago 1892-1961, Paris, Seuil, 2001, p. 434).
[16] T. Dutour, « L’approche biographique des personnages secondaires : le cas de Guy VI de la Trémoïlle (1343-1397) », in La biographie, problèmes et méthodes. Actes du colloque, Sorbonne 1985, Paris, Publications de la Sorbonne, 1985, pp. 23-32.
[17] Pour lesquels on se reportera à T. Dutour, Une société de l’honneur…, op. cit.
[18] D. Barthélémy, La société…, op. cit., p. 229.
[19] Il est portier héréditaire d’une des portes de l’enceinte fortifiée de la ville, conseiller de la ville, se porte caution en 1356 de la libération sur parole d’un grand notable emprisonné pour des raisons politiques.
[20] Il prête notamment 1 000 florins en 1357 à un autre grand notable.
[21] Dans quelle catégorie faut-il par exemple placer Jean Sauvegrain, attesté de 1363 à 1387, noble et chevalier, serviteur du duc en son hôtel, louvetier, marchand de laines brutes, prêteur, seigneur foncier, échevin de Dijon, beau-frère d’un très grand bourgeois lui-même échevin ?
[22] Georges Beech, « The scope of medieval prosopography », Medieval Prosopography, vol. 1, n° 1, 1980, pp. 3-7.
[23] On peut consulter sur ce point, pour s’en tenir à une parution nouvelle, l’essai de Jean-Claude Kaufmann, Ego. Pour une sociologie de l’individu, Paris, Nathan, 2001, et les enquêtes de terrain du même auteur sur lesquelles il revient dans la deuxième partie de ce livre, notamment Le cœur à l’ouvrage. Théorie de l’action ménagère, Paris, Nathan, 1997 et La femme seule et le prince charmant, Paris, Nathan, 1999.
[24] Il est plus amplement développé et argumenté dans T. Dutour, Explorer la ville médiévale, Paris, Odile Jacob, à paraître en 2002.
[25] Clifford Geertz, The Interpretation of Cultures, New York, Basic Books Inc., 1973.
[26] A. Swidler, « Culture in action : symbols and strategies », American sociological review, vol. 51, n° 2, 1986.
[27] On peut voir notamment, sur cette tradition, Charles S. Peirce, Textes anti-cartésiens, présentation par Joseph Chenu, Paris, Aubier, coll. « Philosophie de l’esprit », 1984 ; George H. Mead, Mind, Self and Society from the Standpoint of a Social Behaviorist, Chicago, University of Chicago Press, 1934, (tr. fr. : L’esprit, le soi et la société, Paris, Puf, 1963) ; Herbert G. Blumer, Symbolic Interactionnism : Perspective and Method, Englewood Cliffs, New Jersey, Prentice-Hall, 1969.
[28] J.-M. Chapoulie, La tradition sociologique de Chicago…, op. cit.
[29] Je me suis interrogé sur la conception de la supériorité sociale partagée par les Dijonnais de la fin du Moyen Âge et je me suis demandé pourquoi il est important que les citadins puissent être situés socialement de façon précise par autrui. J’ai voulu, ensuite, savoir comment ils y parviennent dans la pratique et en quoi les différences des positions sociales au sein de l’élite locale éclairent les luttes politiques. Voir T. Dutour, « La supériorité sociale à Dijon à la fin du Moyen Âge (xiiie-début xve siècles) », in Les élites urbaines au Moyen Âge. XXVIIe congrès de la SHMES (Rome, mai 1996), Rome-Paris, Publications de la Sorbonne-École française de Rome, 1997, pp. 305-318 ; « Se situer socialement dans la société urbaine. Le cas des Dijonnais à la fin du Moyen Âge », in Josette Pontet (éd.), À la recherche de la considération sociale. Colloque organisé par le CESURB-Histoire, université Michel de Montaigne Bordeaux III, 8-9 janvier 1998, Bordeaux, Maison des sciences de l’homme d’Aquitaine, 1999, pp. 143-158 ; « Pouvoir politique et position sociale en ville : les factions et leur chef à Dijon à la fin du Moyen Âge », in Jacques Paviot et Jacques Verger (éd.), Guerre, pouvoir et noblesse au Moyen Âge. Mélanges en l’honneur de Philippe Contamine, Paris, Presses de l’université de Paris-Sorbonne, 2000, pp. 225-238. Ces recherches mettant en valeur le rôle d’un consensus autour de valeurs sociales partagées, je suis revenu sur la question, qui me paraît essentielle, du rapport entre modèles et pratiques. Je l’ai concrétisée par une interrogation sur la notion d’institution – définie comme une combinaison relativement stable de modèles de comportement et donc de rôles et de rapports sociaux, qui tend à permettre la satisfaction d’un besoin social – mise en rapport avec les pratiques relatives au mariage, puis j’ai fait porter la même interrogation sur le clergé parce qu’il bénéficie, comme la noblesse, d’un statut juridique encadrant en principe son comportement. Voir T. Dutour, « Les ecclésiastiques et la société laïque en ville. Le cas de Dijon à la fin du Moyen Âge », in Patrick Boucheron et Jacques Chiffoleau (éd.), Religion et société urbaine au Moyen Âge. Études offertes à J.-L. Biget, Paris, Publications de la Sorbonne, 2000, p. 81-94 ; « Le mariage, institution, enjeu et idéal dans la société urbaine. Le cas de Dijon à la fin du Moyen Âge », in Josyane Teyssot (éd.), Le mariage au Moyen Âge, colloque de Clermont-Ferrand, 3 mai 1997, Montferrand, CHEC-CHEL, 1997, pp. 29-54.
[30] Thierry Dutour, « L’élaboration, la publication et la diffusion de l’information à la fin du Moyen Âge (Bourgogne ducale, France royale) », in Nicolas Offenstadt et Didier Lett (éd.), Le cri au Moyen Âge, table ronde des 19 janvier 1999 et 29 février 2000, Paris, Presses de la Sorbonne, à paraître en 2002.
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[3]
Je pense, en particulier, aux travaux de Dominique Barthélé...
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[4]
Walter Christaller, Die Zentralen Orte in Süddeutschlan...
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[5]
Avec par exemple Bernard Guenée, Entre l’Église et l’État. ...
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[6]
Norbert Elias, Mozart. Sociologie d’un génie, Paris, Se...
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[7]
Edoardo Grendi, La repubblica aristocratica dei Genoves...
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[8]
En voici un exemple, relatif à la notion de strate sociale....
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[9]
Par exemple, dans « l’apparition toute récente des thèses ...
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[10]
Avec la précieuse approbation d’Henri Dubois, professeur à ...
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[11]
Pierre Gras (éd.), Histoire de Dijon, Toulouse, Privat,...
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[12]
William I. Thomas et Florian Znaniecki, The Polish Peas...
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[13]
Harold Garfinkel, Studies in Ethnomethodology, Englewoo...
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[14]
G. Levi, L’Eredità…, op. cit. Suite de la note...
[15]
Il y a fallu un cheminement. On peut attirer l’attention su...
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[16]
T. Dutour, « L’approche biographique des personnages se...
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[17]
Pour lesquels on se reportera à T. Dutour, Une société ...
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[18]
D. Barthélémy, La société…, op. cit., p. 229. Suite de la note...
[19]
Il est portier héréditaire d’une des portes de l’enceinte ...
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[20]
Il prête notamment 1 000 florins en 1357 à un autre grand ...
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[21]
Dans quelle catégorie faut-il par exemple placer Jean S...
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[22]
Georges Beech, « The scope of medieval prosopography », ...
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[23]
On peut consulter sur ce point, pour s’en tenir à une parut...
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[24]
Il est plus amplement développé et argumenté dans T. Dutour...
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[25]
Clifford Geertz, The Interpretation of Cultures, New Yo...
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[26]
A. Swidler, « Culture in action : symbols and strategies »,...
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[27]
On peut voir notamment, sur cette tradition, Charles S. Pei...
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[28]
J.-M. Chapoulie, La tradition sociologique de Chicago…,...
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[29]
Je me suis interrogé sur la conception de la supériorité ...
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[30]
Thierry Dutour, « L’élaboration, la publication et la diffu...
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