2002
Genèses
Dossier
La réhabilitation de l’acteur social en histoire médiévale
Réflexions d’après une expérience de terrain
Thierry Dutour
L’auteur rend compte d’une expérience de terrain plaçant l’acteur
social et les processus de l’interaction au centre de l’enquête, qui porte sur
les Dijonnais des xive-xve siècles. Elle révèle une complexité
sociale irréductible à des vues simplificatrices : pluri-activité des
individus, intrication des réseaux de relations, pluri-détermination des
positions sociales. Pour appréhender les juristes marchands et les nobles
bourgeois, il faut s’interroger sur les stratégies des acteurs, la notion
d’individus pluriels, concrétiser dans des distinctions de méthode (catégories
et groupes, modèles culturels de comportement et pratiques sociales effectives)
la nécessité de repenser le lien social.
The author reports on an experience in the field placing the
social actor and processes of interaction at the core of the survey concerning
the people of Dijon in the 14th and 15th centuries. The survey reveals a degree
of social complexity that cannot be reduced to a simple view, including the
multiple activities of individuals, interconnected networks of relationships
and multiple determination of social positions. To be able to apprehend a
merchant jurist or a bourgeois noblemen it is necessary to question the
strategy of the actors and the notion of plural individuals, and materialise
the need to rethink social bonds in terms of methodological distinctions
(categories and groups, cultural models of behaviour and actual social
practices).
La prise en compte de l’acteur social révèle une orientation de
l’intérêt vers les relations interpersonnelles qui témoigne d’une évolution
affectant les études d’histoire médiévale. Celle-ci est double. D’une part,
après une longue période de désaffection, l’intérêt pour l’acteur social
considéré dans ses rapports avec autrui devient net chez les historiens
médiévistes français depuis une quinzaine d’années. D’autre part, ils adoptent
à partir de là une façon d’envisager les problèmes qu’ils se posent –
directement ou, plus souvent, indirectement – qui doit beaucoup aux
perspectives interactionnistes développées, en particulier, par leurs collègues
sociologues. La seconde dimension de cette évolution fait sa réelle nouveauté.
En effet, l’intérêt pour l’acteur social n’est pas inédit chez les médiévistes
mais il a longtemps été marginal, car insuffisamment appuyé par une réflexion
sur les processus d’organisation constitutifs du lien social. Cet intérêt
s’appuie désormais sur un ensemble cohérent d’axes de réflexion et il n’est
plus marginal. Ayant déjà eu l’occasion de donner une présentation d’ensemble
de ce tournant historiographique important
[1], je souhaite l’aborder ici selon la perspective de la
pratique même de l’activité du chercheur, donc de l’expérience de terrain.
Celle-ci fondant le propos, je rendrai compte de la mienne
[2], sans m’étendre sur d’autres
[3]. Il s’agit d’exposer comment
un médiéviste peut mettre l’acteur social au centre de son enquête et les
conséquences d’une telle démarche sur la façon de concevoir les sociétés
médiévales.
Les recherches menées en vue de la rédaction d’une thèse de
doctorat ont été, pour moi comme pour la plupart des historiens, l’expérience
de terrain déterminante, durant laquelle se sont forgés les outils conceptuels
fondant le choix des objectifs de recherche ultérieurs. Mon étude a consisté à
poser un ensemble de questions sur la nature, l’organisation et le
fonctionnement des sociétés médiévales à une documentation me renseignant sur
les Dijonnais de la fin du Moyen Âge.
Dijon est une ville moyenne, mais aussi une capitale régionale,
chef-lieu d’une importante principauté, le duché de Bourgogne. C’est, pour
l’essentiel, une ville banale. L’agglomération se développe de façon visible à
partir du xiie siècle, et apparaît comme l’un de ces
innombrables marchés d’importance locale dont la prospérité est intimement liée
à celle des campagnes environnantes. Ce n’est pas une cité et elle n’a pas
d’évêque ; ses deux grandes abbayes n’y possèdent pas de droits seigneuriaux en
dehors de leurs murs. Dès le xiie siècle, Dijon est le siège d’un
pouvoir princier fort qui élimine de la ville les autorités qui pourraient lui
porter ombrage. La ville, en fait puis en droit, n’a qu’un seigneur. Elle
forme, depuis la construction d’une enceinte nouvelle en 1137, une seule unité
topographique. Les habitants jouissent de franchises au
xiie siècle et possèdent, depuis 1183, une
commune au sein de laquelle une aristocratie de chevaliers citadins joue, comme
ailleurs, un rôle de premier plan. Un seul seigneur, puissant prince par
ailleurs, une seule ville et une seule enceinte, pas d’évêque, une tradition
d’autonomie urbaine, un milieu dirigeant composé de chevaliers, de bourgeois,
et de chevaliers-bourgeois : tels sont, au tournant des
xiiie et xive siècles, les traits distinctifs de la
ville. Ils ne sont guère originaux.
ENCADRÉ 1
La Bourgogne offre un cas de développement urbain réel et
ancien mais d’ampleur relativement limitée. Elle se distingue en cela, dans le
royaume de France, de régions plus intensément urbanisées, comme le comté de
Flandre et le Languedoc – Dijon n’est pas un foyer artisanal et commercial
important, comme le sont bien des villes de Flandre – ou d’urbanisation plus
récente, comme la Bretagne. Pour le reste, Dijon ne présente pas l’originalité
d’être de ces villes qui s’éveillent aux libertés municipales ou s’unifient au
milieu du xive siècle seulement, dans le contexte des
défaites du roi de France face aux armées anglaises, avec la bienveillance
intéressée d’une monarchie aux abois, ou d’être une ville royale comme Paris,
une ville épiscopale, ou encore une ville en pays de frontière.
À la fin du Moyen Âge Dijon est un chef-lieu économique
modeste, une ville moyenne, une capitale politique et administrative
importante, où siègent les organes centraux de l’administration des possessions
dites méridionales du duc de Bourgogne. C’est une ville centrale, au sens où
l’entendait Walter Christaller
[4].
Les archives qui concernent cette ville banale constituent sa
principale singularité. Les documents qui les composent offrent l’avantage de
la diversité et d’émaner pour certains de personnes privées : comptes d’impôts,
d’emprunts au profit de la ville ou du duc, de receveurs ducaux et des
receveurs de la ville, délibérations du conseil de ville, coutumiers, enfin et
surtout, en nombre considérable – plusieurs milliers – actes passés par-devant
notaire, ce qui, dans le royaume de France, est une particularité relativement
rare.
L’équipement intellectuel dont j’ai disposé au moment d’aborder
cette documentation était constitué d’éléments dont le rassemblement ne formait
pas un tout cohérent. On peut en distinguer deux.
Je m’appuyais tout d’abord sur une tradition historiographique
qui, dans les années 1980, était dominée par des perspectives macrohistoriques.
On le sait, les approches macrosociales ont dominé la réflexion des historiens
des années 1940 aux années 1970 incluses. L’intérêt des médiévistes était alors
particulièrement tourné vers les études dites « économiques et sociales », dans
lesquelles l’étude sociale proprement dite est souvent un appendice d’une
histoire des structures économiques. Depuis les années 1960, l’intérêt se
déplaçait vers l’histoire sociale : de volumineuses monographies d’histoire
urbaine ou rurale paraissaient en librairie ; elles réalisaient une histoire de
structures, utilisaient des analyses quantitatives, affirmaient l’ambition
d’une « histoire totale » et ne plaçaient pas l’individu au centre de
l’enquête. Cela valait particulièrement pour les études d’histoire urbaine. Au
xixe siècle, on s’intéressait aux libertés
urbaines et aux institutions municipales, considérées comme le premier moment
d’une évolution sociale et politique aboutissant à l’épanouissement des
bourgeoisies et à l’émancipation du tiers état : il en reste encore un ensemble
de vues a priori visant à considérer nobles et bourgeois comme des groupes
sociaux non seulement distincts mais antinomiques. On a ensuite voulu donner
des villes une histoire totale, ou au moins totalisante. Enfin, dans les années
1970 et 1980, on s’est interrogé sur les villes en tant que pouvoirs, mais en
définissant le problème comme une interrogation sur le rôle des villes à la fin
du Moyen Âge en tant que partenaires, relais et concurrents de l’État central.
L’influence de ces perspectives était considérable, car elles dominaient
l’enseignement dispensé aux étudiants en histoire médiévale, tout en étant
popularisées par les grands manuels qui leur étaient conseillés. De ce fait les
œuvres, déjà existantes, qui contribuaient à l’intérêt pour l’individu,
n’avaient guère d’écho ; seul avait pu attirer l’attention un certain retour de
l’intérêt pour un genre biographique renouvelé dans ses ambitions et ses
méthodes par des historiens
[5] ou des sociologues
[6]. Des œuvres importantes restaient inconnues. C’était
en particulier le cas de celles d’historiens italiens, pratiquant depuis le
milieu des années 1970 ce qu’il est convenu d’appeler une microhistoire, qui
ont publié, dès les années 1980, des ouvrages importants
[7], dont toutefois la traduction en français
s’est faite attendre. C’était aussi le cas des réflexions développées par les
sociologues. Celles qui étaient connues des médiévistes n’étaient pas
représentatives de l’évolution de la discipline. D’une part, elles étaient
porteuses surtout des perspectives d’analyse macrosociale d’historiens ayant le
plus attiré l’attention de leurs collègues sur les travaux des sociologues,
Fernand Braudel par exemple : or, ces perspectives n’étaient pas l’objet d’un
consensus émanant des sociologues. D’autre part, les sociologues les plus
populaires chez les historiens, tels Pierre Bourdieu, développaient certaines
formes de critique sociale et cela tendait à accréditer l’idée que la
sociologie est, par essence, une critique sociale argumentée dévoilant des
déterminismes et, par là, des aliénations. Or la sociologie, comme toute
science sociale, est un effort de compréhension ; de ce fait elle est
particulièrement propre à nourrir une critique sociale, mais la critique
sociale n’est pas sa nature : elle est une conséquence de celle-ci. Il y avait
donc, en ce sens, une méprise, assez courante, sur la nature même de la
discipline, tendant à fausser la réflexion sur l’apport de la sociologie à
l’étude du passé, voire à l’interdire
[8]. La conscience d’un certain épuisement des voies de
recherche dominantes se faisait certes jour mais, dans les débats que cela
suscitait, les interventions étaient dues surtout à des spécialistes de
périodes postérieures au Moyen Âge ; en histoire médiévale des voix autorisées
tendaient à voir le renouveau là où il n’est pas venu
[9].
Les réflexions des spécialistes de l’étude des hommes vivant en
société, sans souci de leur discipline officielle de rattachement, mais avec
une prédilection pour les sociologues, étaient mon second point d’appui
[10]. Ces réflexions faisaient
apparaître les perspectives macrosociales comme relevant d’une étape de
l’histoire intellectuelle vieille de vingt ans. Elles manifestaient que le
structuralisme, le marxisme, et les perspectives structuro-fonctionnalistes,
avaient été des modes, maintenant démodées. C’était net dans les études de
sociologie générale. Elles mettaient l’accent sur l’étude de l’action sociale,
et posaient comme unité concrète d’observation de la réalité sociale la
relation entre deux individus, donc l’interaction qui est produite par les
rapports qu’ils entretiennent. À partir de là ce que les historiens appellent
couramment une société – la société dijonnaise par exemple – ne peut être que
l’ensemble des rapports existant entre les individus qui y appartiennent – non
pas un ensemble d’individus, mais une somme d’acteurs sociaux individuels
saisis dans les interactions qui les lient. Dans cette perspective, ces
interactions devenaient l’objet de la recherche – et la tentation était assez
forte de penser, comme Arnaud de Ratisbonne, vers 1030, que « non seulement il
faut que le neuf change l’ancien mais si l’ancien manque d’ordre il doit être
entièrement balayé et s’il est conforme à l’ordre souhaité des choses mais
n’est plus guère utile, il doit être enseveli avec respect ».
Il était alors impossible de trouver de telles conceptions dans
les études d’histoire médiévale existantes. Les travaux portant sur l’histoire
de Dijon en témoignaient comme les autres et mettaient en œuvre ce qui
apparaissait comme autant de postulats indémontrables. J’en prendrai ici
l’exemple le plus significatif avec l’ouvrage collectif intitulé
Histoire de Dijon, paru en 1981
[11]. L’ouvrage, en effet,
offre une synthèse qui repose sur les travaux spécialisés existants ; il est
donc révélateur de leur apport. S’agissant de la fin du Moyen Âge (
xive-
xve siècle), la matière est organisée en
deux chapitres. Le « Dijon des ducs et de la commune » cesse en 1362 car à
partir de 1363 on s’achemine « des fastes ducaux à la mainmise royale »,
c’est-à-dire à partir du moment où le duché est dévolu à Philippe le Hardi,
frère du roi Charles V. Il est donc posé qu’un changement dynastique est un
événement déterminant dans l’histoire de l’évolution d’une société urbaine. Le
contenu des deux chapitres ne démontre pas ce postulat. Les deux auteurs qui
les ont rédigés portent une attention particulière à l’élite locale. Ils sont
d’accord sur la nécessité de distinguer au sein du groupe dirigeant les hommes
de loi et ceux qui ne le sont pas. Mais pour le premier auteur il y a « clivage
entre ce monde des gens de loi et des patriciens d’une part, celui des
marchands et du menu peuple que lient leurs intérêts, d’autre part », tandis
que pour le second, « il ne faut pas se leurrer. L’un et l’autre représentent
deux aspects, ou parfois deux étapes, d’un même groupe social ». Lequel ? Pour
le premier auteur un « patriciat » de changeurs et d’hommes de loi domine à
Dijon dans la première moitié du
xive siècle ; ensuite « au milieu du
xive siècle changeurs et sages en droit
s’effacent ; ils laissent le haut du pavé, et la direction de la commune, aux
marchands ». On s’attend donc à trouver, dans le chapitre suivant, Dijon dirigé
par des marchands. Mais pour son auteur, à l’observation de la vie politique
locale « apparaissent les rivalités internes » de ce qui est appelé non pas «
patriciat » mais « classe dominante », et « notamment la résistance des
marchands qu’officiers et hommes de loi tendent progressivement à évincer des
fonctions de maire ». Quand ? Surtout après 1477, mais c’est à mettre en
liaison avec l’accession de Dijon au rang de capitale régionale – qui remonte
au
xiiie siècle – et les ducs Valois n’ont fait
ici que poursuivre l’œuvre de leurs prédécesseurs capétiens : c’est donc une
évolution des
xiiie,
xive,
xve et
xvie siècles. En somme, les marchands
auraient passé trois ou quatre siècles à résister aux hommes de loi et aux
officiers de l’État. On a là le type même d’une vision des choses qui
privilégie la formulation de vues générales sur une société considérée comme un
tout, traversée de mouvements d’abord collectifs, et dans laquelle les
individus sont définis – et par-là même déterminés – par leur appartenance à
des catégories (les marchands, les officiers, les hommes de loi, le « patriciat
», la « classe dominante ») présentées comme des acteurs du mouvement social et
dont, par ailleurs, on ne saisit pas sur quoi leur définition est
fondée.
Il m’a donc fallu, pour trouver des études de cas permettant de
saisir l’application dans le travail de recherche du souci de l’acteur social,
me tourner vers les sociologues, les anthropologues spécialistes des sociétés
urbaines (plus nombreux depuis la décolonisation dans les années 1960, des
anthropologues ayant délaissé les horizons géographiques lointains pour tourner
leur intérêt vers les sociétés dans lesquelles ils vivent) et les historiens
modernistes italiens initiateurs de ce qu’il est convenu d’appeler
microstoria. Quelques travaux, ici,
s’avéraient – et sont toujours – particulièrement utiles pour la réflexion sur
l’étude d’une société urbaine. Il y avait d’abord les travaux datant des
premiers temps du département de sociologie de l’université de Chicago. Ils
sont le produit d’une atmosphère intellectuelle caractérisée notamment par le
fait que sociologie et anthropologie étaient réunies dans le même département
(de l’ouverture de l’université en 1892 à 1929) : par exemple,
The Polish Peasant in Europe and
America de William I. Thomas et Florian Znaniecki (1918-1920), où W.
I. Thomas développe une méthodologie insistant sur la prise en compte du point
de vue de l’acteur sur les situations qui l’impliquent ;
The Hobo, de Nels Anderson (1923), qui
étudie les travailleurs précaires migrants et les sans-abri ;
The Gold Coast and the Slum de Harwey
Zorbaugh (1929), qui livre une description d’une grande richesse du
Lower North Side de Chicago, des
quartiers que l’on y trouve, des règles du théâtre social dans des milieux
différents
[12]. En
anthropologie urbaine, les études de cas attiraient l’attention sur l’utilité
de l’analyse des réseaux de relations (
network
analysis) pour éclairer l’étude des interactions. Elle fait
apparaître groupes, institutions, structures sociales sous l’espèce d’ensemble
de relations entre des individus dont l’itinéraire social et les intérêts
contribuent à éclairer le comportement. Elle implique une réflexion sur les
notions de biographie, carrière, identité, déjà présente dans les travaux de
l’école de Chicago, par exemple avec l’étude de N. Anderson sur les « hobos »,
l’auteur étant lui-même un ancien sans-abri, mais l’enrichit considérablement
en suscitant des interrogations sur les processus de construction de l’identité
sociale et de remaniement de celle-ci
[13]. C’est précisément cette préoccupation
de la biographie comme outil de recherche qui faisait le lien avec les travaux
relevant d’une
microstoria, et en
particulier avec l’étude de Giovanni Levi,
L’Eredità immateriale, parue en 1985, qui
atteignit une grande notoriété en France après sa traduction en 1989
[14].
J’ai donc, au total, abordé la question dijonnaise, armé de
notions diverses – et sans encore toutes les maîtriser
[15] – mais incertain quant à la possibilité
pratique de poser à une documentation datant des
xive et
xve siècles les questions élaborées par
des chercheurs s’interrogeant sur les sociétés du
xxe siècle. J’étais, pour ce faire, muni
de références constitutives d’une sorte de schizophrénie.
Heureusement, l’expérience du terrain constitue une thérapie
efficace. L’enquête, nécessairement patiente, dans les séries d’actes notariés
d’abord et avant tout, complétée par les registres comptables, fiscaux, et tous
les documents qui peuvent informer sur les individus, apporte des
renseignements fragmentaires, dispersés et n’informant que sur l’existence
sociale des individus. Cette collecte de renseignements est la première étape
du travail de recherche sur les relations interindividuelles. Elle m’a amené à
la prise de conscience d’une complexité sociale irréductible aux vues générales
existantes rappelées plus haut. Elle en a peu à peu mis à jour les dimensions
principales : la complexité des carrières, l’intrication des réseaux de
relations, la complexité des définitions de l’identité sociale
individuelle.
La complexité des carrières et la pluri-activité
Saisir les carrières individuelles avec une documentation
avare en renseignements biographiques, c’est retrouver les traces d’activités
exercées. Dès que les renseignements recueillis sur les individus furent assez
nombreux, il est apparu à l’évidence que la plupart de ceux qui ont laissé des
traces dans la documentation exercent plusieurs activités professionnelles.
J’ai choisi d’appeler pluri- activité ce phénomène frappant. Prenons-en
quelques cas.
Certains ne sont pas surprenants. Voici ce qu’on sait d’Aubry
le Potier, individu de condition sociale et financière moyenne : de son nom
exact Aubry d’Arceau alias le Potier, il est potier d’étain pour le receveur de
l’impôt direct (1376), vendeur de plomb (1375), vendeur de fer (1383). En 1384,
sa femme et lui achètent à son beau-père Sance le Peullet trois pièces de vigne
au finage de Dijon pour 90 F. Par ailleurs le beau-père leur fait don de 25
pièces de terre au finage d’Ouges. En 1385, il prête 40 F au duc de Bourgogne.
Cet homme est donc un artisan, propriétaire de vignes en banlieue, marié à une
femme sans doute originaire d’un village du pays dijonnais, Ouges, suffisamment
aisé à un moment de sa vie, et en même temps suffisamment considéré, pour être
admis à contribuer à l’un de ces prêts que les princes sollicitent parfois de
leurs sujets. Son activité est le support d’un commerce, lié à celle-ci, mais
qui en est distinct : il vend du plomb à l’administration ducale, du fer à un
particulier. C’est un artisan et un marchand. La consultation de documents qui
indiquent l’activité des individus recensés, notamment les documents fiscaux,
peut donc induire en erreur : un artisan peut aussi être marchand. Ajoutons
qu’un artisan pratique assez souvent deux métiers.
Évidemment, c’est assez banal. Ce qui l’est moins, c’est que
souvent, des individus pratiquent des activités sans rapport direct apparent
entre elles. Therriot Le Chamois, qui est riche, est appelé drapier par un
compte de l’administration ducale. Il est aussi négociant en laines brutes et
vendeur de vin. C’est un marchand. Mais c’est en même temps un homme de
finances, qui joue un rôle important dans la gestion des finances municipales
dijonnaises (receveur dans les années 1360, puis auditeur des comptes
municipaux dans les années 1380). En 1371, il est par ailleurs grenetier du
grenier à sel de Dijon. Ses acti-vités sont donc multiples. Il en va de même
avec M
e Renaud Gastelier.
C’est un marchand, vendeur de futaines aux foires de Chalon-sur-Saône en 1398,
vendeur de draps, exportateur de vin. C’est aussi un homme de finances et un
gestionnaire, receveur ducal du bailliage d’Auxois de 1379 à 1399, maître des
comptes à Dijon, de 1401 à 1413, puis à partir de 1413, conseiller du duc et,
par ailleurs, en 1411 et en 1413, châtelain de Beaune et Pommard. Enfin, il
figure en 1396-1397 parmi les principaux employés d’un très grand seigneur, Guy
de La Trémoïlle, premier chambellan du duc et l’un de ses plus influents
conseillers, homme fort riche pouvant compter, à l’époque où R. Gastelier est
son employé, sur 40 000 livres tournois de revenu par an
[16]. De tels cas sont courants. On retrouve
les mêmes quand on a affaire à des hommes très riches, ayant fréquemment
l’occasion d’avoir recours à des notaires
[17].
Des individus pratiquent aussi couramment des associations
d’activités auxquelles on ne s’attendrait pas. Ainsi, on distingue communément
marchands et juristes, parfois décorés du nom de « légistes » quand ils servent
des princes. Mais Me Jean Le
Gelenier, juriste et licencié en droit civil, est marchand pelletier et
négociant en laines brutes. Me
Guillaume de Vendenesse est lui aussi juriste (il est avocat fiscal du duc en
1459) et marchand : ajoutons, sinon pour simplifier son cas, du moins pour être
complet, qu’il se déclare concierge aux receveurs d’impositions au début de sa
carrière. De même, la tradition historiographique française affectionne
particulièrement, s’agissant de la fin du Moyen Âge, l’expression « serviteur
de l’État » pour désigner des employés de haut rang du roi ou d’un prince et
cette expression indique généralement un jugement implicite, porté a priori,
selon lequel un serviteur de l’État ne saurait décemment servir d’autres
intérêts que ceux de l’État. Dans la pratique, il n’en est rien. Me Richard Bouhot en offre un cas
représentatif. Avocat et jurisconsulte, il siège au parlement ducal de Beaune à
partir de 1353, devient en 1366 avocat du duc au bailliage de Dijon, puis à
partir de 1368 au moins, il est conseiller du duc et l’est toujours en 1387.
Cela ne l’empêche pas de garder une importante clientèle privée. De même,
Me Richard Baussenot alias de
Chancey, avocat et jurisconsulte, avocat du duc à partir de 1404, bailli ducal,
conseiller du duc et chef du conseil ducal (donc du gouvernement ducal) de
Dijon à partir de 1409, président du parlement ducal de 1411 à 1438, conserve
une clientèle privée considérable : selon son estimation elle lui rapporte 1
000 livres par an de 1403 à 1419. Quant à Josset de Halle, c’est un homme en
vue : il est orfèvre, depuis 1364 orfèvre du duc, son valet de chambre en 1370,
son argentier en 1386 (et chargé à ce titre des achats de joyaux et de draps
précieux), trésorier et receveur général en 1392, tout en conservant ses
fonctions d’argentier ; en 1396, il est maître des comptes. Mais c’est en même
temps un important entrepreneur de transports, rémunéré par l’administration
ducale pour des charrois. On a là des cas d’associations d’activités exercées
simultanément. Dans d’autres cas, les activités sont exercées successivement et
leur succession trahit les changements affectant une carrière. Me Guillaume de Bèze, autre juriste
marchand, est drapier et exportateur de vin, puis devient conseiller au
parlement royal, à Paris, en 1404. Les associations d’activités peuvent aussi
être appréhendées au plan des familles. Dans certaines existe la tradition de
l’exercice d’une activité. Dans d’autres, la succession des activités n’obéit
pas à une cause identifiable. Me Richard de Courcelles est juriste et
jurisconsulte, siège en 1354 au parlement ducal de Beaune, exerce deux mandats
de maire de Dijon. Mais son fils Guillaume est potier d’étain en 1363.
Enfin, l’étude permet de découvrir les activités qui ne
définissent pas socialement ceux qui les pratiquent, et qu’aucun nom
n’identifie dans la langue des contemporains, mais dont des individus tirent
leurs moyens d’existence. C’est le cas du prêt à intérêt quand les prêteurs ne
sont ni Juifs ni forains. Guillaume et Othenin de Cutigny se présentent comme
drapiers dans les actes notariés ; mais ils sont aussi des prêteurs, dont
l’envergure est indiquée par le fait, qu’en 1372, ils engagent un sergent pour
« lever » leurs créances. C’est le cas aussi des activités d’intermédiaire,
agent d’affaires, gestionnaire de biens. Jean le Boîteux, dit de Vitteaux,
actif entre 1364 et 1387, apparaît en qualité de procureur d’autrui, de témoin
d’actes relatifs à des ventes de produits agricoles, de représentant d’un
débiteur noble de la campagne auprès d’un riche citadin, d’expert employé pour
évaluer une seigneurie. Ses activités donnent de lui l’image d’un agent
d’affaires spécialisé dans les biens immobiliers ruraux et le négoce des
produits de la terre ; il est d’ailleurs lui-même seigneur dans le pays
dijonnais.
C’est bien, au total, la pluri-activité qui est le phénomène
essentiel. Elle l’est pratiquement : à Dijon comme ailleurs – à Vendôme au
xie siècle, par exemple (voir encadré
ci-après) – l’impossibilité de se fier à une définition des individus par une
activité et une seule (les marchands, les juristes, les artisans et ainsi de
suite) quand on veut les saisir sous l’angle de leurs moyens d’existence saute
aux yeux, dès que la documentation éclaire un tant soit peu les itinéraires
sociaux individuels.
ENCADRÉ 2
On trouve à Vendôme des
mercatores : parmi eux, un certain David est
mercator dans un document, mais
mutuator dans un autre ; un certain
Landri,
mercator, est par ailleurs
cellérier de l’abbaye de Marmoutiers. Or, relève D. Barthélémy, le qualificatif
de
mercator, attesté au
xie siècle, ne reparaît plus ensuite : «
une lecture “réaliste” de la documentation conduirait à dire, contre toute
vraisemblance […] que l’activité mercantile s’est […] effondrée. En réalité, il
est normal qu’il soit peu usité parce que ceux qui pourraient le porter ont
d’autres activités, surtout parce qu’il est habituel de les désigner d’après
leur statut […], enfin parce que […] il n’est pas très honorable
[18] ».
Elle l’est, aussi, au point de vue de la méthode : le procédé
consistant à définir les individus par l’appartenance à une catégorie paraît,
pour le moins, mériter discussion.
L’intrication des réseaux de relations
La prise de conscience du phénomène de la pluri- activité
oriente l’enquête vers l’étude des réseaux de relations des individus. Les
relations sociales découlent, en effet, des modalités de l’insertion dans la
société et les révèlent : étudier les premières, c’est s’informer sur les
secondes. En même temps le recensement des activités exercées par les individus
est la base d’une investigation sur les réseaux de relation car une activité
implique un contact avec autrui. L’enquête doit ici se faire, encore une fois,
patiente : les actes notariés, parce qu’ils informent sur les affaires privées,
qu’ils indiquent les filiations et comportent les noms des témoins des actes,
sont en effet la source non pas unique mais essentielle. Il est nécessaire de
relever les noms des témoins – au nombre au moins de deux – de tout acte
notarié et de procéder ensuite aux recoupements qui s’imposent ; j’ai dû pour
ma part traiter près de six mille apparitions de témoins.
Ainsi prennent forme, peu à peu, groupes familiaux,
généalogies, voisinages, groupes professionnels informels (gros marchands de
vin, négociants en laines brutes). De même, apparaissent diverses sortes de
liens entre les hommes – par exemple les alliances matrimoniales directement
liées à des activités – (administrateurs ducaux, gestionnaires des monnaies
ducales, marchands de sel), et un éclairage sur les factions
politiques.
S’agissant de quelques individus, la documentation permet de
centrer l’étude sur chacun de leurs réseaux personnels de relations et de les
comparer terme à terme. On décèle ainsi la logique de la composition de ces
réseaux, qui reflète à la fois la position sociale et l’orientation des
activités. T. le Chamois, par exemple, cité plus haut, présente la
particularité d’être le premier membre de sa famille à atteindre une position
sociale faisant de lui un membre de l’élite dijonnaise (il devient notamment
échevin). De fait, la présence comme témoin d’actes notariés le montre en
contact avec des individus de condition moyenne dans des proportions
supérieures à celles que l’on rencontre chez des notables installés depuis
longtemps en famille dans la supériorité sociale et l’aisance. D’une façon
générale, c’est pour les notables locaux que l’étude des réseaux individuels de
relations apporte des résultats suffisamment substantiels. Leurs réseaux
apparaissent à la fois étendus, traduisant fidèlement les particularités de
leur position dans la société urbaine, et socialement diversifiés.
Cette dernière caractéristique est essentielle. L’étude des
réseaux de relations démontre qu’il n’existe pas de cloisons étanches entre les
milieux sociaux, en ceci que les notables connaissent tout le monde, ne
répugnent pas à s’allier par le mariage avec des individus de condition
moyenne, interviennent dans la vie sociale des petites gens, par exemple en
étant sollicités comme arbitres de différends. De telles constatations
débouchent sur des interrogations relatives à la participation des différents
milieux sociaux à la vie publique et à ses modalités. Quelques itinéraires
individuels mieux connus que d’autres révèlent l’existence d’individus évoluant
en permanence et simultanément dans des univers sociaux qui seront considérés
comme séparés si l’on raisonne en admettant que l’appartenance à une catégorie
de la population est exclusive de l’appartenance à tout autre. On a cité plus
haut R. Gastelier. Ajoutons, à titre d’exemple, un autre cas. Hughes Aubriot,
actif de 1341 à 1376, connu car il a été prévôt royal de Paris en 1367, est
issu de la bourgeoisie dijonnaise et fils d’un marchand ; il est en même temps
bourgeois, noble, chevalier. À Dijon, il exerce des responsabilités qui
découlent de son rang dans la société urbaine
[19]. Il entretient d’importantes relations d’affaires au
plan local
[20]. Il
travaille aussi pour le duc de Bourgogne, devient bailli, conseiller du duc.
Enfin, à la campagne, il est seigneur haut justicier ; ses vassaux viennent lui
prêter hommage « de bouche et de mains » en son hôtel dijonnais. On pourrait
citer bien d’autres noms : les hommes comme H. Aubriot ne sont pas des
exceptions.
La complexité des définitions de l’identité sociale
individuelle
De tels cas conduisent à s’interroger sur l’identité sociale
des individus. L’enquête devient alors méticuleusement attentive à la façon
dont ils se présentent eux-mêmes, et à la manière dont ils sont définis par
autrui. Les documents dans lesquels l’individu ne se présente pas lui-même
enregistrent son identité sociale (titulature, profession, identification
parfois) d’une façon qui mérite étude pour être compréhensible. Prenons
l’exemple des comptes des receveurs ducaux. Les renseignements qu’ils
fournissent sont parfois erronés, et généralement incomplets. Ainsi, dans les
registres du receveur du bailliage de Dijon, pour les années 1370 à 1373, les
épithètes d’honneur ne sont jamais utilisées. Des individus connus comme
bourgeois de Dijon sont simplement dits « de Dijon ». Huguenin Barbet de Cusery
dit l’Épicier, épicier qui – distinction essentielle – n’est pas de Dijon mais
y demeure, est cité comme « Huguenin l’Espicier, de Dijon » ; ce qui peut
induire en erreur. Jean le Joliet, drapier et bourgeois de Dijon, est appelé «
Le Jolié, de Dijon » à propos de draps qu’il fournit, alors qu’un autre compte
ducal l’appelle bourgeois. Les comptables, en fait, enregistrent l’usage, tel
qu’ils le pratiquent. Ils appellent toujours « monseigneur » ou « messire » les
prêtres et les chevaliers, « maître » les gradués en droit (et parfois les
prêtres par ailleurs gradués en droit) mais font un usage écliptique de
l’appellation de « bourgeois de Dijon ». Il faut en conclure que si un individu
est dit bourgeois, il l’est ; mais que s’il n’est pas dit bourgeois, il l’est
peut-être quand même. De ce fait les actes notariés sont essentiels :
l’individu s’y présente lui-même. Leur examen révèle que le choix de se
présenter de telle ou telle façon n’est pas anodin. Dans un acte notarié rédigé
en latin en août 1363, H. Aubriot est dit dominus ; mais le mot, avant que le reste de la
phrase soit écrit, est chancelé et remplacé par : bourgeois. H. Aubriot est les
deux, mais peut juger opportun de se présenter, selon le contexte, d’une façon
ou d’une autre.
Finalement, qu’est-il ? Est-il bourgeois, ou noble ? R.
Bouhot est-il un serviteur de l’État, ou un jurisconsulte ? Comment faut-il
considérer un pelletier juriste, un orfèvre charretier ? Le problème présente
des dimensions, non seulement pratiques, mais aussi relatives à la façon de
concevoir la vie sociale. Il est impossible d’étudier les rapports d’intérêt
entre les hommes constitutifs de la vie économique locale en faisant
abstraction de la pluri-activité. Mais il est, tout autant, impossible de se
représenter l’organisation de la société urbaine en mettant, par exemple, les
marchands et les bourgeois dans une catégorie et les nobles dans une autre :
des nobles sont bourgeois, des nobles sont marchands. Procéder ainsi
reviendrait à s’autoriser des classements arbitraires que l’information
fragmentaire fournie par la documentation ne permet pas de justifier, à créer
un problème insoluble et à choisir délibérément d’en ignorer l’existence
[21]. On est en présence de ce
que j’ai choisi d’appeler pluri-détermination de la position sociale. À ce
stade de l’enquête, pour continuer à arpenter le terrain il faut le dominer,
donc réfléchir.
L’outil principal de la découverte de la complexité sociale, et
de toute recherche historique – c’est-à-dire portant sur des gens qui sont
morts, que l’on ne peut ni interroger, ni voir vivre – sur les interactions,
est la méthode prosopographique.
La méthode prosopographique
Les historiens utilisent le mot prosopographie pour désigner
« des études biographiques collectives ou comparatives de groupes donnés,
distincts du reste de la société par l’emploi, l’activité, le statut social
»
[22], incluant tous
les éléments de l’action sociale individuelle propres à permettre de décrire le
ou les groupes envisagés ainsi que leurs relations internes et externes. C’est
donc un mode de recherche, de sélection et de rassemblement des données
utilisées par le chercheur qui nécessite l’observation de l’ensemble des traces
laissées par l’action et les relations sociales d’un individu ainsi que la
réflexion sur chaque existence sociale individuelle, préalablement à toute
utilisation des données recueillies. À la différence des enquêtes basées sur
des entretiens, elle met en évidence l’hétérogénéité, les discontinuités, la
multiplicité des domaines de l’action, la cohérence mais aussi souvent
l’apparente incohérence des pratiques sociales, saisies dans les itinéraires
individuels comme dans des sous-ensembles (la noblesse par exemple) dont à
titre d’hypothèse de recherche on postule provisoirement l’existence. Pour en
rendre compte, il m’est apparu indispensable de m’interroger sur l’individu en
société, cette notion n’allant évidemment pas de soi. La parution de
L’Eredità immateriale de G. Levi, par
exemple, a attiré l’attention sur son rôle déterminant dans la construction de
l’objet de la recherche. Cette interrogation a porté en particulier sur les
points suivants.
Les stratégies des acteurs
J’ai mis l’accent sur l’étude des stratégies des acteurs
sociaux, l’interrogation sur le sens qu’a pour eux leur action, la
reconstitution de l’incertitude des situations réelles. Cela implique une
certaine vision de la méthode prosopographique dans laquelle on considère la
biographie non comme un procédé à employer mais comme un problème dont naissent
des interrogations. J’en retiendrai ici deux. L’interrogation sur la notion de
carrière invite à une réflexion sur le rôle de la durée dans les trajectoires
individuelles. L’acquisition de compétences sociales rendant l’individu apte à
s’intégrer à des mondes sociaux nouveaux prend du temps. Cette intégration ne
peut se réaliser que dans le temps, grâce à l’acceptation par autrui.
L’attention prêtée à la durée m’a permis par exemple de mettre en évidence son
rôle dans l’acquisition de la notoriété, donc de la notabilité, au plan des
carrières individuelles comme à celui des groupes familiaux (hiérarchisés à
Dijon par un degré de notabilité qui est largement fonction de l’ancienneté de
l’installation dans la ville). À partir de là, on découvre les chemins
empruntés par les hommes pressés en quête d’une reconnaissance sociale (faute
de pouvoir devenir bourgeois, car on le devient par l’effet d’un consensus qui
en attribue la qualité, ils se font anoblir). Quant à l’interrogation sur
l’identité sociale, elle permet de se demander comment les intéressés eux-mêmes
présentent leur histoire, et conduit à découvrir qu’ils tâchent d’ajuster leur
identité sociale à la place qu’ils occupent. On découvre ainsi des stratégies
de présentation de soi. Elles sont individuelles – Thévenin l’Orfèvre,
monnayeur de grande envergure, poursuivi en 1371 par le procureur du duc qui «
proposoit contre lui qu’il avoit esté à la faulse monnoie » se présente comme
drapier – et collectives – les artisans indiquent toujours leur métier quand
ils se présentent, les grands notables ne le font jamais, même quand ils en ont
un, c’est-à-dire une compétence reconnue acquise par un apprentissage ; les
Dijonnais, dans leur ensemble, attachent à leur réputation une importance
extrême : pour eux, être situé socialement par autrui, c’est exister, ne pas
l’être, c’est subir une exclusion aux conséquences graves.
Des individus pluriels
« Chaque homme », écrit William James en 1890, « possède
autant de “soi” sociaux qu’il existe d’individus à le reconnaître et à se faire
une image de lui ». Les individus sont confrontés dans leur existence à des
expériences et des rôles sociaux variés qui les introduisent dans des contextes
sociaux distincts et les conduisent à faire appel à des ressources culturelles
variées, hétérogènes, voire contradictoires. Le postulat de l’unité de sens de
toute existence sociale individuelle, en lui-même indémontrable et qui relève
d’un débat philosophique, produit une conception réductrice de l’acteur
social
[23].
Dans cette perspective la pluri-activité et la
pluridétermination des positions sociales ne sont pas des obstacles à
l’enquête, mais une de ses découvertes importantes, sur laquelle on peut
prendre appui pour interpréter l’organisation sociale. Par exemple, s’agissant
de la pluri-activité, j’ai été amené à recenser les Dijonnais riches (après
définition de ce qu’il faut entendre, hic et
nunc, par richesse) et à prendre en compte leur polyvalence en me
refusant à les répartir dans des catégories exclusives les unes des autres, et
donc, en raisonnant, non pas sur des catégories de riches, mais sur des
catégories d’activités. Cette démarche permet de retrouver des combinaisons
d’activités, de repérer si elles sont fréquemment associées, si elles
s’excluent réciproquement, si elles sont exclusives d’autres occupations ou,
encore, si elles s’associent couramment à d’autres occupations (le fameux
service de l’État, par exemple). J’ai procédé à l’identique pour raisonner sur
la détermination des positions sociales. Ayant recensé cinq cent deux membres
de l’élite, répondant à des conditions définies d’appartenance à celle-ci, au
nombre de quatre, j’ai constaté que sept individus (1,3 % du total) satisfont
aux quatre conditions, quarante-deux (8,3 %) à trois, cent dix-huit (23,5 %) à
deux, et trois cent trente-cinq (66,7 %) à une. En moyenne, chaque membre de
l’élite répond à 1,37 condition. La position sociale d’un individu ne saurait
être décrite ou résumée par une seule de ses déterminations, sauf à exclure de
l’analyse un tiers au moins des individus recensés. J’ai donc raisonné, non sur
des catégories de membres de l’élite (nobles, bourgeois, etc.), mais sur des
conditions d’appartenance à celle-ci (être considéré comme bourgeois, être tenu
pour noble, etc.) et sur les individus qui y satisfont. Cette façon de procéder
attire l’attention sur le fait que chaque individu occupe autant de positions
et de rôles sociaux qu’il y a de groupes dont il fait partie et incite à
considérer la position sociale globale comme la synthèse des positions occupées
dans différents contextes, sphères d’activité, groupes institutionnalisés.
Cette synthèse devient alors, en elle-même, objet d’enquête du fait que si une
position particulière apparaît déterminante, la position sociale globale d’un
individu ne s’y identifie pas complètement (alors que dans d’autres
perspectives, elle est un fait indiqué par la documentation, dans laquelle on
lit : Dupont, drapier, ou Durand, bourgeois). L’admettre, c’est admettre aussi
que l’on ne peut définir les individus, de façon unidimensionnelle, par leur
appartenance à un groupe. Les informations recueillies sur ceux qui s’emploient
au service des pouvoirs publics illustrent cette affirmation : c’est pour eux
un moyen parmi d’autres de gagner leur vie, compatible avec la pratique
simultanée d’autres activités. Postuler que les employés de l’État central sont
des « serviteurs de l’État » plutôt que des serviteurs d’eux-mêmes, et définir
sur la base de ce critère un groupe à étudier, c’est contredire les pratiques
sociales effectives et construire un objet de recherche imaginaire.
Catégories et groupes
C’est précisément le refus d’un objet imaginaire
[24] qui attire l’attention
sur la nécessité de distinguer catégories et groupes. Une catégorie (la strate
sociale, par exemple) est un agrégat d’individus conçu et construit par le
chercheur (ou défini par les représentations des contemporains) qui considère
que des individus présentent, à un point de vue donné, des caractéristiques
communes. Les catégories sont des façons d’ordonner, à l’usage du chercheur (ou
des contemporains), la complexité sociale, et de la décrire selon une
perspective établie. En revanche un groupe social est un ensemble
reconnaissable, structuré, durable d’individus en rapport entre eux et
partageant des valeurs, des intérêts et des normes de comportement communs. Les
premières existent dans le discours, les seconds dans les interactions
effectives : ils possèdent parfois une capacité d’action collective, peuvent
être l’objet d’une observation directe. Or, il est courant qu’on constitue des
catégories d’individus (les marchands, les légistes, les promoteurs des
triomphes de l’État moderne, etc.) en groupes secondaires. À partir de là, on
traite un groupe en acteur collectif indépendant des individus censés le
constituer. On se croit dès lors autorisé à lui prêter une action et à la
décrire. Si cette suite d’opérations arbitraires se base sur une représentation
de la catégorie élaborée par les contemporains (la noblesse, par exemple), le
fait que toute représentation d’une catégorie est un enjeu parce qu’elle
contribue à la définir ou à accréditer l’idée de son existence est parfois
négligé.
Le refus de ces confusions m’a, par exemple, conduit à
insister sur la distinction des riches et d’une élite sociale définie par,
entre autres, un consensus des contemporains sur sa vocation à l’exercice du
pouvoir, qui la constitue en groupe. Les riches, dans les sociétés urbaines de
la fin du Moyen Âge, ne sont pas un groupe, mais une catégorie. Enquêter sur
les rapports entre l’élite et les riches dirige l’attention vers ceux qui parmi
ces derniers n’exercent pas le pouvoir mais aussi vers les non riches qui
l’exercent, les processus d’intégration dans le groupe de l’élite et enfin la
vaste question des ressources du pouvoir. Le pouvoir est une dimension des
relations entre les hommes : la maîtrise de ressources, la richesse par
exemple, contribue à permettre de l’exercer mais ne le constitue pas. Ces
interrogations débouchent sur la question des rapports entre la représentation
de la société et les comportements effectifs.
Modèles culturels de comportement et pratiques sociales
Il faut rendre compte, en effet, de la situation dans
laquelle les comportements rencontrés – avec des juristes marchands, des nobles
bourgeois, ou l’orfèvre, argentier et valet de chambre du duc de Bourgogne par
ailleurs charretier, et ainsi de suite – ne correspondent pas aux normes qui se
dégagent de l’étude du discours social des contemporains. Il est manifeste que
les modèles culturels de comportement ne s’appliquent pas en raison d’on ne
sait quelle vertu propre par laquelle ils s’imposeraient d’eux-mêmes. Il faut,
dans l’analyse, les distinguer des pratiques sociales. Les uns et les autres
deviennent ainsi deux objets distincts d’enquête et leur liaison un troisième.
Si l’on admet alors que les modèles culturels de comportement exercent une
influence pour autant qu’ils puissent s’appliquer à des situations réelles
d’interaction – donc non seulement que les acteurs sociaux puissent les
utiliser mais aussi qu’ils choisissent de le faire – on comprend mieux des
phénomènes tels que, par exemple, l’existence en ville d’une noblesse à
éclipses : dans des familles nobles, certains individus se disent nobles,
d’autres pas. Pourquoi ? L’enquête révèle que ce comportement est fonction des
impératifs de situations sociales individuelles. Encore faut-il comprendre
pourquoi de telles réactions à ces situations existent dans une culture donnée.
On y parvient en comprenant le sens du mot « culture » non pas dans l’acception
de la langue française usuelle, mais dans celle qu’admettent les sciences
sociales, c’est-à-dire notamment comme un patrimoine de représentations et de
valeurs, transmis par le langage, les textes, l’existence sociale, qui est à la
fois mémoire collective et fondement de toute mémoire collective. Dans cette
perspective, on est fondé à se demander si les formes culturelles présentes
dans une société donnée, prises comme un ensemble, peuvent être considérées
comme un système cohérent de significations, ou doivent être vues comme un
complexe dans lequel agissent (et interagissent) des éléments hétérogènes et
des niveaux de pertinence distincts. Cette interrogation, développée notamment
par Clifford Geertz
[25], débouche sur une vision de la culture comme
ensemble des formes symboliques publiquement disponibles à travers lesquelles
les individus expriment des significations – donc, comme une boîte à outils
(
tool kit
[26]) où les acteurs sociaux puisent et
choisissent parfois ou dont ils combinent de façon neuve les éléments. La
culture ainsi conçue est un ensemble diversifié de représentations (en
particulier de valeurs, modèles de comportement, rituels) dont la cohérence
mérite démonstration et qui, dans une situation sociale concrète, ne constitue
pas seulement pour l’individu – comme on le considère souvent – un ensemble de
prescriptions impératives, mais aussi un ensemble de ressources.
Au total, dominer le terrain c’est inventer les outils et
méthodes nécessaires à l’appréhension des données recueillies ainsi qu’à leur
interprétation. C’est s’interroger sur le type d’objet que ces méthodes
constituent : on voit ce que l’on regarde, disait avec simplicité, au
xixe siècle, le grand criminologiste
Alphonse Bertillon, autrement dit on analyse l’objet que l’on a construit ;
encore faut-il en être conscient. C’est aussi connaître la généalogie
intellectuelle de ces méthodes et identifier le mode de perception de
l’organisation sociale qui justifie leur existence. De fait, l’ensemble de
façons de procéder que l’on vient d’exposer s’inscrit pour une part dans une
tradition intellectuelle particulière. Divers ouvrages permettent de s’en
informer directement
[27] et une synthèse très récente en éclaire utilement
divers aspects
[28].
Retourner sur le terrain et changer de terrain
Rendre compte de l’enquête de terrain, c’est être incomplet, ou
écrire post mortem. Le propos ne peut
présentement avoir aucune conclusion. On se contentera de quelques
observations.
La recherche consiste avant tout en l’application à la réalité
sociale, saisie dans un lieu et un temps déterminés, d’un certain regard. Pour
cette raison, après avoir arpenté mon terrain d’enquête durant les années de
préparation de la thèse de doctorat, j’y suis retourné, pour porter ce regard
sur des aspects des choses qui m’avaient échappé, ou que, faute d’une réflexion
préalable suffisante, je n’avais pas été en mesure de voir
[29].
Finalement, j’ai changé de terrain. Ai-je changé de sujet ?
Dans une perspective érudite ancienne, qui a eu une grande influence, un sujet
est un ensemble d’archives à explorer. En ce sens, étudiant aujourd’hui les
rapports entre noblesse et sociétés urbaines dans le royaume de France à la fin
du Moyen Âge, j’ai changé de sujet. Cette enquête, toutefois, est née de la
précédente. J’y ai été conduit par la constatation de la place importante tenue
dans la notabilité urbaine par une étonnante noblesse à éclipses dans laquelle
coexistent de très anciens lignages de chevaliers citadins et des anoblis de
plus ou moins fraîche date, une noblesse qui concilie, sans difficulté
apparente, son identité nobiliaire et des activités urbaines, telles le
commerce ou l’exercice du pouvoir municipal. Certaines questions qui
l’organisent sont issues d’une élaboration amorcée lors des recherches
antérieures. Par exemple, la culture étant action, étant vécue, c’est dans
l’action des membres d’une collectivité qu’elle se concrétise et existe,
l’observation de cette action permettant d’inférer la culture qui la sous-tend.
D’où la question de savoir si l’existence en France, aux
xive et
xve siècles, de noblesses citadines,
révèle une simple situation de fait, peu compatible avec les idéaux de la
noblesse partagés par les contemporains, ou si elle implique une réévaluation
de l’importance à accorder aux écrits dans lesquels les contemporains expriment
ces idéaux. Le sujet, en un sens, est le même. Il s’agit de réfléchir à la
nature du lien social, aux formes concrètes que prend sa manifestation – par
exemple, des procédures, pour certaines rituelles, relatives à l
;019;information
[30],
dont se nourrit la cohésion sociale – à la façon dont s’articulent, avec des
modalités toujours renouvelées, l’acteur social individuel et la collectivité
que forment, non l’ensemble des acteurs, mais l’ensemble de leurs
interactions.
[1]
Thierry Dutour, « La fécondité d’un tournant historiographique.
Perspectives d’analyse interactionnistes et histoire médiévale »,
in Pascale Laborier et Danny Trom
(éd.),
L’historicité de l’action publique.
Activités pratiques et histoire des dispositifs publics. Amiens 5-6 octobre
2000, à paraître en 2002.
[2]
T. Dutour,
Une société de
l’honneur. Les notables et leur monde à Dijon à la fin du Moyen Âge,
Paris, Honoré Champion, coll. « Études d’histoire médiévale », 1998. On se
reportera à cet ouvrage et à divers articles du même auteur cités plus loin
pour les références aux sources. Elles ne sont pas données ici, l’objet du
propos étant l’expérience de la recherche plus que la communication de ses
résultats.
[3]
Je pense, en particulier, aux travaux de Dominique Barthélémy
sur les siècles du haut Moyen Âge et du Moyen Âge dit central. Voir D.
Barthélémy,
La société dans le comté de Vendôme
de l’an mil au xive siècle, Paris, Fayard, 1993
et
La mutation de l’an Mil a-t-elle eu lieu ?
Servage et chevalerie dans la France des xe et xie siècles, Paris, Fayard,
1997.
[4]
Walter Christaller,
Die Zentralen
Orte in Süddeutschland, Jena, Gustav Fischer, 1933 (trad. angl. :
Central Places in Southern Germany,
Englewood Cliffs, New Jersey, Prentice-Hall, 1966).
[5]
Avec par exemple Bernard Guenée,
Entre l’Église et l’État. Quatre vies de prélats français à
la fin du Moyen Âge, Paris, Gallimard, 1987.
[6]
Norbert Elias,
Mozart. Sociologie
d’un génie, Paris, Seuil, 1991.
[7]
Edoardo Grendi,
La repubblica
aristocratica dei Genovesi. Politica, carità e commercio a Genova nel
500, Milano, 1981 ; Giovanni Levi,
L’Eredità immateriale, Torino, Einaudi, 1985,
(trad. fr. :
Le pouvoir au village. Histoire d’un
exorciste dans le Piémont du xviie siècle, Paris, Gallimard,
1989) ; Luciano Allegra,
La città verticale.
Usurai, mercanti e tessitori nella Chieri del Cinquecento, Milano,
F. Angeli, 1987.
[8]
En voici un exemple, relatif à la notion de strate sociale.
Georges Duby écrit en 1975 : « je ne pense pas qu’il suffise de substituer le
mot “strate” au mot “classe” lorsqu’il s’agit de distinguer des travailleurs
ceux qui vivaient à leurs dépens, pour évacuer un problème majeur : quelle fut
au cours des âges la vigueur des antagonismes que la société des campagnes
antiques et médiévales, comme toute société en tout temps, recela en son sein ?
». Voir G. Duby, Avant-propos,
in G.
Duby et Armand Wallon (éd.),
Histoire de la
France rurale, Paris, Seuil, coll. « L’Univers historique », t. I,
1975, p. 33. L’usage de la notion de strate sociale ne répond pourtant pas à
l’ambition de chercher dans le passé la paix sociale (afin de se réjouir
méchamment qu’on ait su maintenir les humbles à leur place ?) et quiconque a
feuilleté un manuel pour étudiants de 1
re année à l’université le
sait.
[9]
Par exemple, dans « l’apparition toute récente des thèses
d’archéologie urbaine ». Voir Bernard Chevalier, « Histoire urbaine en France
xe-
xve siècles »,
in Société des historiens médiévistes
de l’enseignement supérieur,
L’histoire médiévale
en France. Bilan et perspectives, Paris, Seuil, 1991, pp.
29-47.
[10]
Avec la précieuse approbation d’Henri Dubois, professeur à
l’université de Paris-Sorbonne, directeur des recherches que j’ai menées en vue
de l’obtention du doctorat, toujours soucieux d’ouvrir des horizons, de pousser
à aller plus loin, à aller ailleurs, à réfléchir, à se dégager de tout cadre de
pensée que l’on n’aurait pas élaboré soi-même et dont on ne serait pas en
mesure de démontrer la pertinence.
[11]
Pierre Gras (éd.),
Histoire de
Dijon, Toulouse, Privat, coll. « Univers de la France et des pays
francophones », 1981.
[12]
William I. Thomas et Florian Znaniecki,
The Polish Peasant in Europe and America.
Monograph of an Immigrant Group, Chicago, University of Chicago
Press, 1918-1920, 5 vol. ; Nels Anderson,
The
Hobo, Chicago, University of Chicago Press, 1923, [1961], (trad. fr.
:
Le Hobo. Sociologie du sans-abri,
Paris, Nathan, 1993) ; Harvey Zorbaugh,
The Gold
Coast and the Slum, Chicago, University of Chicago Press,
1929.
[13]
Harold Garfinkel,
Studies in
Ethnomethodology, Englewood Cliffs, New Jersey, Prentice-Hall,
1967.
[14]
G. Levi,
L’Eredità…, op.
cit.
[15]
Il y a fallu un cheminement. On peut attirer l’attention sur
l’un de ses moyens : ne pas se laisser enfermer dans la tradition scientifique
nationale dont découle la formation que l’on reçoit. Elle établit,
nécessairement, des frontières entre des univers de pensée, définit les
références auxquelles il est légitime de se reporter, et les questions dont il
est pertinent de débattre. Concrètement, la lecture des œuvres des savants
canadiens, belges, suisses, ou appartenant à un pays sans tradition établie
dans le domaine d’étude considéré, est à cet égard fort utile : ils connaissent
et maîtrisent en général plusieurs traditions nationales, celles au moins des
États-Unis, de l’Angleterre, de l’Allemagne, de la France. Peut-être sont-ils
préservés des difficultés rencontrées par l’auteur de l’ouvrage français le
plus récent consacré à ce qu’il est convenu d’appeler « l’école de Chicago ».
On y lit que « fut consommée définitivement et radicalement ma rupture avec la
formation intellectuelle que j’avais moi-même reçue (dans laquelle je vois
maintenant la marque de la philosophie universitaire à la française) »
(Jean-Michel Chapoulie,
La tradition sociologique
de Chicago 1892-1961, Paris, Seuil, 2001, p. 434).
[16]
T. Dutour, « L’approche biographique des personnages
secondaires : le cas de Guy VI de la Trémoïlle (1343-1397) », in
La biographie, problèmes et méthodes. Actes du
colloque, Sorbonne 1985, Paris, Publications de la Sorbonne, 1985,
pp. 23-32.
[17]
Pour lesquels on se reportera à T. Dutour,
Une société de l’honneur…, op.
cit.
[18]
D. Barthélémy,
La société…, op.
cit., p. 229.
[19]
Il est portier héréditaire d’une des portes de l’enceinte
fortifiée de la ville, conseiller de la ville, se porte caution en 1356 de la
libération sur parole d’un grand notable emprisonné pour des raisons
politiques.
[20]
Il prête notamment 1 000 florins en 1357 à un autre grand
notable.
[21]
Dans quelle catégorie faut-il par exemple placer Jean
Sauvegrain, attesté de 1363 à 1387, noble et chevalier, serviteur du duc en son
hôtel, louvetier, marchand de laines brutes, prêteur, seigneur foncier, échevin
de Dijon, beau-frère d’un très grand bourgeois lui-même échevin
?
[22]
Georges Beech, « The scope of medieval prosopography »,
Medieval Prosopography, vol. 1, n° 1,
1980, pp. 3-7.
[23]
On peut consulter sur ce point, pour s’en tenir à une parution
nouvelle, l’essai de Jean-Claude Kaufmann,
Ego.
Pour une sociologie de l’individu, Paris, Nathan, 2001, et les
enquêtes de terrain du même auteur sur lesquelles il revient dans la deuxième
partie de ce livre, notamment
Le cœur à
l’ouvrage. Théorie de l’action ménagère, Paris, Nathan, 1997 et
La femme seule et le prince charmant,
Paris, Nathan, 1999.
[24]
Il est plus amplement développé et argumenté dans T. Dutour,
Explorer la ville médiévale, Paris,
Odile Jacob, à paraître en 2002.
[25]
Clifford Geertz,
The
Interpretation of Cultures, New York, Basic Books Inc.,
1973.
[26]
A. Swidler, « Culture in action : symbols and strategies »,
American sociological review, vol. 51,
n° 2, 1986.
[27]
On peut voir notamment, sur cette tradition, Charles S. Peirce,
Textes anti-cartésiens, présentation
par Joseph Chenu, Paris, Aubier, coll. « Philosophie de l’esprit », 1984 ;
George H. Mead,
Mind, Self and Society from the
Standpoint of a Social Behaviorist, Chicago, University of Chicago
Press, 1934, (tr. fr. :
L’esprit, le soi et la
société, Paris, Puf, 1963) ; Herbert G. Blumer,
Symbolic Interactionnism : Perspective and
Method, Englewood Cliffs, New Jersey, Prentice-Hall,
1969.
[28]
J.-M. Chapoulie,
La tradition
sociologique de Chicago…, op. cit.
[29]
Je me suis interrogé sur la conception de la supériorité
sociale partagée par les Dijonnais de la fin du Moyen Âge et je me suis demandé
pourquoi il est important que les citadins puissent être situés socialement de
façon précise par autrui. J’ai voulu, ensuite, savoir comment ils y parviennent
dans la pratique et en quoi les différences des positions sociales au sein de
l’élite locale éclairent les luttes politiques. Voir T. Dutour, « La
supériorité sociale à Dijon à la fin du Moyen Âge (
xiiie-début
xve siècles) », in
Les élites urbaines au Moyen Âge. XXVIIe congrès de la SHMES (Rome, mai
1996), Rome-Paris, Publications de la Sorbonne-École française de
Rome, 1997, pp. 305-318 ; « Se situer socialement dans la société urbaine. Le
cas des Dijonnais à la fin du Moyen Âge »,
in Josette Pontet (éd.),
À la recherche de la considération sociale.
Colloque organisé par le CESURB-Histoire, université Michel de Montaigne
Bordeaux III, 8-9 janvier 1998, Bordeaux, Maison des sciences de
l’homme d’Aquitaine, 1999, pp. 143-158 ; « Pouvoir politique et position
sociale en ville : les factions et leur chef à Dijon à la fin du Moyen Âge »,
in Jacques Paviot et Jacques Verger
(éd.),
Guerre, pouvoir et noblesse au Moyen Âge.
Mélanges en l’honneur de Philippe Contamine, Paris, Presses de
l’université de Paris-Sorbonne, 2000, pp. 225-238. Ces recherches mettant en
valeur le rôle d’un consensus autour de valeurs sociales partagées, je suis
revenu sur la question, qui me paraît essentielle, du rapport entre modèles et
pratiques. Je l’ai concrétisée par une interrogation sur la notion
d’institution – définie comme une combinaison relativement stable de modèles de
comportement et donc de rôles et de rapports sociaux, qui tend à permettre la
satisfaction d’un besoin social – mise en rapport avec les pratiques relatives
au mariage, puis j’ai fait porter la même interrogation sur le clergé parce
qu’il bénéficie, comme la noblesse, d’un statut juridique encadrant en principe
son comportement. Voir T. Dutour, « Les ecclésiastiques et la société laïque en
ville. Le cas de Dijon à la fin du Moyen Âge »,
in Patrick Boucheron et Jacques Chiffoleau
(éd.),
Religion et société urbaine au Moyen Âge.
Études offertes à J.-L. Biget, Paris, Publications de la Sorbonne,
2000, p. 81-94 ; « Le mariage, institution, enjeu et idéal dans la société
urbaine. Le cas de Dijon à la fin du Moyen Âge »,
in Josyane Teyssot (éd.),
Le mariage au Moyen Âge, colloque de
Clermont-Ferrand, 3 mai 1997, Montferrand, CHEC-CHEL, 1997, pp.
29-54.
[30]
Thierry Dutour, « L’élaboration, la publication et la diffusion
de l’information à la fin du Moyen Âge (Bourgogne ducale, France royale) »,
in Nicolas Offenstadt et Didier Lett
(éd.),
Le cri au Moyen Âge, table ronde des 19
janvier 1999 et 29 février 2000, Paris, Presses de la Sorbonne, à
paraître en 2002.