Genèses
Belin

I.S.B.N.2701131138
176 pages

p. 4 à 20
doi: en cours

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Dossier

no47 2002/2

2002 Genèses Dossier

Manières profanes de « parler de soi »

Claude Poliak
Au-delà des définitions littéraires de l’autobiographie et des définitions implicites qu’elles sous-tendent, il s’agit ici d’enquêter sur ce que parler de soi veut dire dans des univers sociaux différents. Les dispositions à parler de soi et les manières de le faire dépendent des positions sociales occupées et des ressources détenues. À partir d’une enquête sur l’écriture amateur, on peut montrer que le genre littéraire adopté (mémoires, journal intime, roman autobiographique...) renvoie aux représentations socialement différenciées, du moi, de l’intimité, de la singularité et de la personne. Beyond literary definitions of auto-biography and the definitions implied in them, this article looks at what talking about oneself means in different social worlds. The tendency to talk about oneself and the ways of doing it depend on the person’s social position and available resources. Starting from a survey of amateur writing, one can show that the adopted literary genre (memoirs, diary, autobiographical novel, etc.) refers to socially differentiated representations of the self, of privacy, of uniqueness and of the person.
On voudrait s’interroger ici sur « ce que parler de soi veut dire » en étudiant à la fois les dispositions sociales à l’autobiographie et les manières, socialement définies et historiquement datées, de parler de soi, c’est-à-dire aussi les définitions profanes socialement différenciées de l’autobiographie.
Dans cette perspective, on a pris le parti de rassembler dans un même corpus des récits de vie sollicités et des autobiographies « spontanément » produites, à usage privé ou dans une perspective éditoriale [1] – sans méconnaître tout ce que la « spontanéité » apparente dissimule : qu’il s’agisse de tradition perpétuée ou de réponses à des offres d’écriture destinées aux profanes qui se sont multipliées au cours des vingt dernières années.
Ce parti pris impliquait évidemment de récuser toute définition préalable de l’autobiographie dans la mesure où les définitions concurrentes sont précisément ce qu’on cherche à appréhender et à expliciter et dont on s’efforce, si possible, de rendre compte. De ce point de vue, on ne pouvait évidemment pas s’en tenir à une définition étroite, et de facto littéraire, de l’autobiographie, dans la mesure où les critères de définition du genre – qui excluent toutes sortes de produits non fictionnels (mémoires, journaux intimes, romans autobiographiques, etc.) et les évaluent d’un point de vue esthétique [2] – excluent, du même coup, toutes sortes de producteurs de discours sur soi. Dans cette perspective, les critères objectifs apparaissent comme des critères arbitraires, méconnus comme tels, qui privilégient un certain type (normatif) de vision du monde et de soi dans le monde, supposant résolue la question qu’on voudrait poser ici. Écarter, par exemple, les mémoires, au motif qu’ils livrent peu de choses concernant l’histoire intime de la personne, l’intériorité de l’auteur…, prévient d’emblée toute interrogation sur l’universalité des représentations de l’intimité, de la personne, etc.
Or, il suffit d’évoquer les débats des historiens qui tentent de dater la naissance de la personne et de l’individu modernes (iiie et ive siècles de notre ère pour certains [3] ; xiie-xiiie siècle [4], xviie et xviiie ou xixe siècles pour d’autres [5]) pour comprendre que l’acte de naissance de l’autobiographie (généralement indexé aux Confessions de Jean-Jacques Rousseau) est lui-même objet de controverses. Jean-Pierre Vernant, qui propose une classification un peu différente de celle de Michel Foucault [6], distingue l’individu, le sujet, le moi et y associe des genres littéraires. À l’individu : la biographie. Au sujet : l’autobiographie ou les mémoires. Au moi : les confessions, les journaux intimes. Ainsi peut-il conclure que les Grecs, dès l’époque classique, ont connu certaines formes de la biographie et de l’autobiographie, mais une autobiographie ignorante de l’intimité du moi [7]. La perspective adoptée par J.-P. Vernant, qui s’attache à souligner des différences de perception du moi socialement et historiquement construites, invite à se déprendre d’une vision normative et ethnocentrique qui voit, dans l’introspection, la vie intérieure, la conscience de soi, à la fois le nec plus ultra du progrès de l’humanité et la chose du monde la mieux partagée. Il se trouve, d’ailleurs, que la définition de l’individu grec proposée par J.-P. Vernant fait écho à une conception contemporaine et populaire du moi :
« L’individu se projette […] et s’objective dans ce qu’il accomplit effectivement, dans ce qu’il réalise : activités ou œuvres qui lui permettent de se saisir, non en puissance, mais en acte, energéia, et qui ne sont jamais dans sa conscience. Il n’y a pas d’introspection. Le sujet ne constitue pas un monde intérieur clos, dans lequel il doit pénétrer pour se retrouver ou plutôt se découvrir. Le sujet est extraverti. Sa conscience de soi n’est pas réflexive, repli sur soi, enfermement intérieur, face à face avec sa propre personne : elle est existentielle. L’existence est première par rapport à la conscience d’exister [8]. »
Pour tenter de repérer « ce que parler de soi veut dire » dans des univers sociaux différents, on utilise principalement ici une enquête sur un concours littéraire de nouvelles qui était explicitement destiné à des non- professionnels de l’écriture et faisait appel au récit autobiographique : « Racontez votre plus belle histoire d’amour ». La réception socialement différenciée de cette offre d’écriture, qui s’est traduite aussi bien par la rédaction de textes de fiction que de textes autobiographiques, invite ainsi à rapporter les caractéristiques des textes produits à celles de leurs auteurs [9].
ENCADRÉ 1
« Racontez votre plus belle histoire d’amour »
En 1990, France Loisirs organise un concours de nouvelles sous la bannière d’un slogan dont le populisme assurera le succès (« Tous écrivains avec France Loisirs ») : environ quatre mille cinq cents aspirants au titre d’écrivain ont, en effet, répondu à cette offre d’écriture. L’enquête réalisée a pu s’appuyer sur la totalité du matériel disponible : l’ensemble des manuscrits, les lettres d’accompagnement, les fiches d’évaluation (comportant notes et commentaires pour ceux qui n’ont pas été rejetés d’emblée). Face à ce matériel profus, on a, dans un premier temps, choisi une démarche aussi classique que rassurante : un questionnaire a été adressé à un échantillon représentatif des participants au concours. Il s’agissait ainsi d’identifier les caractéristiques sociodémographiques des répondants – âge, sexe, professions et catégories socioprofessionnelles (PCS), diplômes… – de rendre compte de la genèse de leur goût de l’écriture, de répertorier leurs pratiques d’écritures (ordinaires et/ou littéraires), leurs genres littéraires de prédilection (poésie, nouvelles, autobiographie…), de cerner leurs manières de se situer et de situer leurs pratiques d’écriture en fonction de leurs représentations de l’écriture et de l’écrivain, c’est-à-dire aussi d’identifier les destinataires prioritaires ou exclusifs de leurs écrits (leur famille, leurs proches ou un public plus étendu), de décrire leurs manières d’écrire (lieux, moments, supports, recours au dictionnaire…), de situer la place de l’écriture dans un répertoire d’autres activités « cultivées » et/ou artistiques, etc [10].
Le questionnaire a été adressé à un échantillon aléatoire au dixième des quatre mille cinq cents participants au concours. Il était accompagné d’une lettre (avec en-tête CNRS) qui présentait l’objet de l’enquête. Elle précisait que l’enquête avait pour objet les concours littéraires et que le questionnaire visait à mieux connaître et comprendre celles et ceux qui « partagent le plaisir d’écrire ». Anticipant – plus ou moins consciemment – les attentes que pouvait susciter cette enquête, espoirs de confirmation de leur talent pour les élus et de (ré)habilitation pour tous les autres, on voulait ainsi éviter, autant que faire se pouvait, de redoubler la démagogie populiste de l’entreprise de France Loisirs. L’enquête par questionnaire, et plus encore, les demandes d’entretiens (assimilées par certains à l’interview d’un auteur), ont néanmoins été perçues non seulement comme une marque d’intérêt, mais aussi comme une forme de reconnaissance. L’enquête, quoi qu’on en ait, participait à sa manière à la légitimation de cette entreprise de salut culturel. Elle a également été assimilée à une seconde offre d’écriture, comme en témoignent les nombreux feuillets ajoutés, les remarques et commentaires, les textes ou poèmes joints au questionnaire.
Il n’est donc pas surprenant que le taux de réponses ait été particulièrement élevé pour une enquête postale (77 %). Quatre cent quarante-sept questionnaires, dans l’ensemble méticuleusement remplis, ont été recueillis, ainsi que de nombreuses lettres (40 %), mais aussi des œuvres de toutes sortes : poèmes autoédités, extraits d’autobiographies… À cet égard, il faut souligner que nombre de participants pratiquent l’écriture autobiographique et, qu’en bien des cas, les textes envoyés à l’occasion du concours s’y apparentaient plus ou moins explicitement. Outre le traitement statistique des questionnaires [11], le dépouillement de la correspondance (adressée à France Loisirs et au sociologue) et des manuscrits des répondants (y compris l’observation de la matérialité des textes [12] : textes manuscrits sur des cahiers d’écolier, textes de quasi-professionnels dans leur mise en page, textes signés par l’auteur à la fin du manuscrit ou sur toutes les pages, dédicaces, etc.), des entretiens approfondis ont été réalisés auprès d’un corpus de répondants aussi contrasté que possible (vingt-deux hommes et femmes), corpus constitué à partir d’une analyse des correspondances [13]. Plus des deux tiers des répondants au questionnaire avaient accepté le principe d’un entretien éventuel : avec modestie (« À vous de considérer si mon cas de modeste “amateur” amoureuse de la lecture et de l’écriture mérite d’être interviewée ? Je me sens toute petite dans ce domaine » – secrétaire retraitée, certificat d’études primaires – CEP), indifférence (« Je ne pense pas être un écrivain amateur très intéressant. Mais si éventuellement, dans vos statistiques vous avez besoin d’une personne en plus… » – secrétaire, baccalauréat) ou enthousiasme (« Comment ne pas souhaiter être interviewé ? » – enseignant, trente-trois ans, maîtrise de littérature comparée). Les refus motivés allèguent la timidité, un sentiment d’indignité culturelle ou se fondent sur l’équivalence supposée entre interview et statut d’écrivain : « Je n’oserai pas » (femme au foyer, brevet d’études du premier cycle – BEPC) ; « Je ne pourrai rien vous apporter de plus que le contenu du questionnaire, car pauvres sont mes connaissances générales, encore plus mes connaissances littéraires. Je suis ce qu’on appelle une autodidacte. J’aime écrire, hélas avec un vocabulaire trop pauvre pour pouvoir faire quelque chose d’assez bien » (secrétaire, trente-quatre ans, CEP) ; « Je n’ai pas une culture générale assez importante pour une éventuelle interview ; j’en laisse le soin à ceux qui peuvent communiquer plus aisément ; je m’exprime en fait plus facilement par écrit » (secrétaire, brevet d’études professionnelles – BEP) ; « Je pense que je n’ai pas suffisamment produit pour justifier une interview » (employée retraitée, CEP).
Cet échantillon ne prétend évidemment pas être représentatif, au sens de la statistique, des écrivains amateurs (7 % de la population française selon les données de Nouvelle enquête sur les pratiques culturelles des Français en 1989 [14]), ni de l’ensemble de celles et ceux qui participent à des concours littéraires. L’image de l’entreprise organisatrice du concours, celle de son lectorat (destinataire virtuel des textes sélectionnés), mais aussi le thème retenu (« une histoire d’amour ») et le genre (une nouvelle) avaient en effet toutes chances de mobiliser certains écrivants et d’en dissuader d’autres. Néanmoins, la comparaison des résultats obtenus avec ceux de l’enquête du ministère de la Culture sur Les Amateurs [15] indique que cet échantillon couvre l’ensemble des profils d’aspirants écrivains même s’il est effectivement déformé par les biais évoqués.
 
L’inégale distribution sociale des dispositions à parler de soi/écrire sur soi
 
 
Dans toute enquête sociologique (ethnologique ou journalistique), les individus qui accèdent à la demande d’entretien (et a fortiori les informateurs) sont dotés de propriétés particulières (et/ou d’intérêts spécifiques), qui les distinguent de ceux qui s’y soustraient [16]. Outre la distance sociale, le sentiment d’incompétence langagière, d’indignité culturelle…, souvent relevés, qui peuvent être au principe de la réserve ou du refus, on supposera ici que « tout le monde » ne partage pas, spontanément, le sentiment que sa vie « mérite » d’être racontée, c’est-à-dire aussi la croyance à la « valeur » de la « personne », la conviction de posséder un moi singulier, irréductible, etc.
La pratique de l’enquête – dans des régions différentes de l’espace social et auprès d’agents aux trajectoires sociales diverses – incline à penser, que la propension à « raconter sa vie » n’est pas distribuée socialement de manière aléatoire. Elle semble être la plus vive dans les régions intermédiaires de l’espace social, là où la psychologie/psychanalyse a le plus d’impact [17]. Elle est moindre chez ceux qui, assurés de leur importance, considèrent que l’« élégance et le bon goût » impliquent la réserve et manifestent une forme d’aversion par rapport à toute « psychologisation ». Jean-Marie Goulemot souligne aussi que pour le noble de souche au xviiie siècle « outre le peu d’intérêt qu’il devait porter à la connaissance de soi, à son itinéraire culturel qui, s’il méritait d’être évoqué, ressemblait très exactement à celui de ses pairs : même formation, même collège… l’autobiographie n’avait pas de sens puisque, dès sa naissance, il était installé dans le lieu social auquel le destinait son sang [18] ». Dans un ouvrage récent, deux auteurs indigènes affirment que l’aristocratie reste « résolument imperméable à la jactance psychologique dominante et à ses charlatans, qui veulent faire accroire au rôle des forces inconscientes ; tout comme [elle] exècre les boniments des magazines féminins sur l’individu-roi, ses difficultés à s’assumer et ses poignants problèmes relationnels. La pire impudence de ces discours n’étant pas tant de couper les cheveux en quatre que d’inviter chacun à contempler son nombril et à se décerner une importance abusive [19] ». La propension autobiographique est la plus faible dans les régions inférieures de l’espace social où se conjuguent sentiment d’indignité culturelle, conscience d’être « agi » plus qu’« agissant », absence du sentiment de sa singularité, hantise de la « prétention » qui s’y trouve associée, conscience de l’appartenance à un « nous » [20], où parler de soi expose au soupçon de prétention, de souci de distinction et où enfin, la pratique de l’écriture elle-même, pour un homme de milieu populaire (« un manuel ») apparaît comme une pratique non seulement distinctive [21], mais sans doute aussi un peu féminine :
« L’écriture, c’est un peu tabou, quand même : je ne sais pas si je vais bien me faire comprendre, mais on a toujours l’impression que celui qui écrit, fait ça par crânerie, ou par profession : on n’imagine pas que n’importe qui peut écrire quelque chose… On a l’impression qu’on veut faire le crâneur, en faire plus que les autres… Encore une fois, ça m’ennuie de ne parler que de moi comme ça, ça fait drôle, on a l’impression d’être prétentieux, mais c’est mon expérience… Il s’agit de voir les choses réellement en face, comme elles sont, pas vivre dans le rêve… mais c’est toujours embêtant, je vous ai dit, de parler de soi, c’est toujours embêtant… ».
(fils d’ouvrier, CEP, ouvrier, gérant d’entreprise, a écrit une autobiographie, écrit ses mémoires)
En fait, si paradoxal que le constat puisse paraître, il semble qu’il y ait, dans certaines formes d’expression de soi ou de refus d’expression de soi, plus de proximité, entre aristocratie et classes populaires qu’entre aristocratie et classes moyennes : sentiment d’appartenance (à une « race » ou à une classe), « goût du naturel, de la simplicité ». Les exceptions à la règle dans les classes populaires s’expliquent généralement par la pente de trajectoires biographiques en ascension ou en déclin. Ceux (celles) qui acceptent de faire le récit de leur vie, qui ont écrit ou écrivent leurs autobiographies ou leurs mémoires, ont des propriétés particulières et s’adonnent souvent à ces entreprises alors qu’ils se sont éloignés de leur univers d’origine [22]. Tel est le cas des autodidactes dont l’intérêt manifeste pour l’entreprise autobiographique est indissociable d’une trajectoire promotionnelle d’exception [23]. De façon générale, comme le soulignent Luc Boltanski et Pascale Maldidier, « des agents sociaux dont le destin a été relativement “exceptionnel” (au moins par référence à la génération précédente, aux attentes de jeunesse et même si leur aventure est en fait collective) et qui se perçoivent souvent comme des exceptions voire comme des êtres d’exception, sont particulièrement disposés à exposer leur “cas” pour en faire profiter des “spécialistes” des sciences sociales (un peu comme on lègue à la science un de ses organes malades) [24] ». Dans une perspective proche, Jean Starobinski lie l’entreprise autobiographique (en l’occurrence celle de J.-J. Rousseau) à la « métamorphose » : « Il n’y aurait pas eu de motif suffisant pour une autobiographie s’il n’était intervenu, dans l’existence antérieure, une modification, une transformation radicale : conversion, entrée dans une nouvelle vie [25]. » Si donc la mobilité sociale – en particulier lorsqu’elle est de grande amplitude – incite ceux qui en ont fait l’expérience à faire le récit de leur vie, la trajectoire (re)construite peut être héroïsée ou banalisée en fonction des habitus, l’accent peut être mis sur la vocation, les dons, la personnalité, le caractère, ou sur la chance (l’intention étant ici de « désingularisation »), en fonction des schèmes de perception.
De façon générale, il semble cependant que toute entreprise autobiographique soit indissociable de « l’illusion biographique » [26], au moins en ce qui concerne le souci de la chronologie, la représentation d’un parcours accompli ou à accomplir à partir d’une origine (variable) – origine du récit et récit des origines omniprésents et supposés presque toujours déterminants – jusqu’à un terme (également variable).
Si rares sont ceux qui s’écartent de la représentation de la vie comme histoire ou parcours divisé en étapes et doté d’un sens, tous ne se posent pas pour autant la question du « sens de leur vie ». Mais il serait hâtif d’en inférer qu’il s’agit précisément de ceux qui se soustraient à l’entretien biographique ou qui n’entreprennent jamais d’« écrire leur vie ». Il se peut aussi qu’ils soient de ceux dont le récit est négligé par des sociologues ou ethnologues trop pressés (et/ou habités eux-mêmes par « l’illusion biographique »), ou dédaigné par les « collectionneurs » d’autobiographies, parce qu’il paraît « sans intérêt », « événementiel », « pauvre », « mal écrit », etc. En d’autres termes, on voudrait suggérer que certains récits de vie s’apparentent plus à des « récits de pratiques » [27], alors que d’autres s’efforcent de retracer la genèse et l’histoire d’un moi et que le penchant à l’objectivisme ou au subjectivisme n’est pas indépendant des dispositions sociales et des positions occupées dans l’espace social. « Les individus, selon les moments de leur vie ; les catégories sociales, selon leur croyance en la capacité à maîtriser leur destin ; les classes sociales, selon leur vision de l’histoire, de l’évolution de leur groupe sont plus ou moins sensibles à l’idée autobiographique », écrit Jean Peneff [28]. Il n’en reste pas moins vrai que l’idée même d’autobiographie – quelle qu’en soit la définition – peut rester tout à fait étrangère à certains.
ENCADRÉ 2
Origine du récit et origine familiale
« Bon, je peux commencer par le début. Commencer par le début, ce que je veux dire, c’est que moi, je suis issu d’une famille, euh, mon père, il était… il travaillait en usine […] ma mère […] » (autodidacte : collège d’enseignement technique – CET – sans diplôme, ouvrier modeleur sur bois, agent technique, animateur, licencié en sociologie, militant à la Confédération générale du travail – CGT – et au Parti communiste français).
Origine du récit et origine scolaire
« Alors, ce qui vous intéresse, c’est un peu un récit de vie ? C’est-à-dire quand est-ce que j’ai arrêté l’école, comment j’ai travaillé, quand est-ce que j’ai repris l’école […] Bon, alors, j’ai jamais connu mes parents, j’étais de l’assistance publique » (autodidacte, CET, certificat d’aptitude professionnelle – CAP couture – ouvrière spécialisée – OS – pendant dix-huit ans, militante de la Confédération française démocratique du travail – CFDT, en première année d’université).
Origine du récit et accès au marché du travail
« J’ai passé la jeunesse, après on peut commencer par le travail, pour continuer par la vie civile, c’est-à-dire le mélange de politique, de vie qu’on devait subir, ensuite pour arriver à l’amour dans la vie, qui est très important pour moi et ensuite ce qu’on appelle la retraite… » (fils d’ouvrier, CEP, ouvrier, gérant d’entreprise qui a écrit une autobiographie qui prend fin à l’adolescence, à l’intention de ses enfants et petits-enfants, avec le vague espoir de la voir publiée un jour ; il veut profiter de la retraite pour écrire ses mémoires).
L’écriture profane de soi peut être abordée dans la même perspective, en tenant compte de la situation particulière créée par l’intention littéraire. On peut ainsi tenter de rendre compte – dans le cas du concours de nouvelles étudié – du choix de la fiction et du rejet de l’autobiographie. On aurait pu supposer que les plus démunis scolairement et culturellement opteraient massivement pour le récit vécu et les mieux dotés pour la fiction. Or, s’il est vrai que, statistiquement, le recours à la fiction s’élève avec le niveau de diplôme, l’enquête qualitative conduit à nuancer le constat. Il apparaît, en fait, que le rejet de l’autobiographie émane des deux pôles les plus opposés de l’espace des répondants. Ceux qui ont le plus de compétences scolaires et culturelles et la meilleure connaissance du champ littéraire et des règles qui y ont cours, revendiquent souvent une écriture de fiction, qui leur permet à la fois de manifester des qualités de créateur et de montrer qu’ils « savent se tenir à l’écart de l’ornière autobiographique » [29] :
« Je passe d’une écriture narrative à une écriture poétique… J’écris une poésie, je crois, assez ésotérique… mais c’est toujours de la fiction, toujours fictif… Je crois qu’il faut aller au-delà de la petite biographie personnelle qui manque totalement d’intérêt… Atteindre une épaisseur humaine plus générale me semble indispensable pour un écrivain. Enfin, pour moi, les petits faits de la biographie n’ont aucune importance… Mes premiers textes, je les ai détruits parce que c’était nul ! C’était pas de l’écriture, c’était de la catharsis brute… En plus, cette sorte de naïveté adolescente est tout à fait insupportable, une biographie toute nue, toute crue, moi, je déteste. J’aime bien justement ceux qui cachent le biographique… ».
(professeur agrégée de lettres, maîtrise de droit, lauréate de plusieurs concours, publiée dans des revues et des anthologies de poésie)
À l’autre pôle, les écrivains populaires « sans histoire » pourrait-on dire, dont la trajectoire sociale est stable (sans déclassement ni promotion spectaculaires), semblent considérer que leur vie ne saurait « faire une histoire » digne d’intérêt. À la conception cultivée de l’autobiographie comme genre facile, commun, non littéraire, s’oppose une conception populaire qui la perçoit comme un genre réservé à ceux qui « sortent de l’ordinaire », qui ont vécu une vie qui vaut d’être contée. Conception qui voue le plus grand nombre à l’autoexclusion :
« J’avais commencé un truc autobiographique, mais je trouvais ça tellement nul, quoi ! [Elle rit] Pour écrire quelque chose d’autobiographique, il faut avoir quelque chose d’intéressant à raconter, vous êtes d’accord, quoi ? La vie de monsieur tout le monde, ça n’a pas d’intérêt, quoi ! ».
(ouvrière qualifiée dans l’horlogerie, BEPC qui écrit des nouvelles et de la poésie ; grande lectrice d’auteurs « classiques »)
« J’ai dit à mon mari : “mais qu’est-ce que tu veux que ça intéresse des gens qu’on raconte notre vie ?” ».
(OS retraitée, conjoint ouvrier spécialisé – OS – écrit des nouvelles et de la poésie)
La préférence pour l’écriture de fiction trouve ainsi logiquement son principe non dans un choix littéraire informé, mais dans l’aspiration à inventer des histoires extraordinaires :
« J’écris toujours de la fiction, toujours des choses que je n’ai pas vécues… parce qu’écrire, c’est pour m’évader. Donc, si je m’évade, c’est pas pour écrire ma vie. Non, justement, c’est ce que je n’ai pas vécu et que j’aurais peut-être voulu vivre un jour… ».
(OS au chômage)
 
Ce que parler de soi veut dire
 
 
Quant aux représentations de ce que signifie « raconter sa vie » ou « écrire sa vie » [30], l’enquête met en évidence un répertoire contrasté. Les mémoires – genre aristocratique [31] où l’auteur se fait tour à tour le témoin des événements politiques et sociaux, le chroniqueur des groupes auxquels il appartient et le moraliste qui en transmet les valeurs – sont non seulement un genre de prédilection de ceux qui occupent les positions les plus hautes de l’espace social [32], mais aussi d’écrivains populaires, qui entendent témoigner eux aussi d’un passé collectif révolu et souvent regretté et d’un ensemble de valeurs qu’ils voudraient perpétuer [33]. Chez les uns comme chez les autres, l’auteur n’est pas absent du récit, mais l’usage de la première personne du pluriel y est fréquent.
Émanant des classes populaires, ces récits sont presque toujours le fait d’autodidactes ou de transfuges : c’est parce qu’ils sont devenus autres que ce qu’ils étaient qu’ils pensent avoir quelque chose à dire [34]. Écarter ces récits du corpus autobiographique au motif qu’ils relèvent du genre « mémoires », c’est ignorer tout ce que la conception qu’ils se font de l’autobiographie doit à leurs propriétés sociales et à leurs catégories de perception.
Cette conception de l’écriture autobiographique correspond aussi à un ethos populaire masculin, qui rejette spontanément la poésie assimilée à l’écriture des sentiments au profit de ce qu’il tient pour « le réel » :
« La poésie, c’est peut-être un peu trop doux, non, moi je serais plutôt pour les choses directes, réelles, ce qui est dans la vie, ce qu’on vit tous les jours, aussi bien à la campagne qu’à la ville, que chez un patron, que dans la politique… Je ne veux pas dénigrer les romans, mais moi, je vis dans la vie réelle, je vis tous les jours dans la vie réelle, avec ses joies et ses peines, je suis resté très réaliste, j’aime bien ce qui est bâti, qui a des fondations… Moi, les intrigues, ça m’intéresse pas, c’est les choses réelles quoi !… Je n’aime pas l’eau de rose, ça ne m’intéresse pas. Tout m’intéresse, sauf l’eau de rose, j’aime bien ce qui est réel : ma pensée sur la vie et sur les gens qui font partie de cette vie et sur les choses qui font partie de cette vie, enfin des choses vécues… Ah non ! pas du romantisme, pas du romantisme ! C’est trop facile ! Enfin, c’est peut-être difficile, j’en sais rien, j’en ai jamais fait… ».
(fils d’ouvrier immigré, ouvrier, gérant d’entreprise)
ENCADRÉ 3
Les mémoires d’un magistrat : « C’est important que ça reste »
« C’est important que ça reste : c’est une prétention un peu vaniteuse, mais je voudrais laisser quelque chose de moi et c’est pour ça que j’écris mes mémoires, pour mes petits-enfants… Je reprends des événements qui se sont passés, c’est ma vie, toute ma vie. J’essaie d’être aussi précis que possible et d’y mêler des anecdotes… Vous savez ce que ça peut être une grande famille de huit enfants, tout ce qui s’est passé – excusez-moi l’expression – de rigolades. Je raconte tout ça et je l’illustre par des photos d’autrefois pour que mes petits-enfants sachent où je suis né, où j’ai habité. Alors, quand je peux, je mets une photo à chaque page ou une ancienne carte postale pour montrer la ville où j’étais… Comme je vous le disais tout à l’heure, j’ai envie de transmettre à mes petits-enfants ou arrière-petits-enfants ce qu’a pu être la vie d’un bonhomme de mon âge quand il était jeune […] Je suis peut-être vaniteux, mais je me dis que ça les intéressera peut-être de savoir ce qui s’est passé dans ma jeunesse. Parce que, quand on a plus de soixante-dix ans, on aime bien revenir en arrière, non pas parce qu’on ne vit que du passé, mais c’est utile, le passé. Je me dis que mes petits-enfants seront contents de trouver ça… et que c’est un moyen de leur transmettre certaines valeurs… Je n’entends pas donner des leçons à ceux qui le liront, mais j’entends leur dire ce que la vie représentait pour moi, ce que j’en ai retiré, ce que j’en espérais, ce que j’ai essayé de maintenir comme valeurs… C’est pas pour donner des leçons, c’est pour faire comprendre ce à quoi j’étais attaché. […] Je crois qu’on tire quelque chose de la période de nos ancêtres. Vous savez, j’ai fait l’arbre gÉ®éalogique de la famille [l’arbre généalogique remonte à 1605] : c’est comme ça qu’on maintient les vertus d’une famille, c’est par ses branches… Je crois que ce sont des choses qui permettent de tenir, qu’on n’est pas rien, qu’on appartient à un milieu, qu’on appartient, j’allais dire, à une tribu. C’est un grand mot, mais on appartient à quelque chose. Alors, j’aime bien retourner en arrière, parce que l’histoire de France est passionnante » (magistrat retraité, fils d’un industriel, licencié en mathématiques et d’une mère « peintre et musicienne », famille catholique pratiquante, huit enfants ; admirateur de Jean de La Varende ; écrit des nouvelles à caractère autobiographique et ses mémoires ; membre d’une académie de Province ; a publié à compte d’auteur ; essai sur J. de La Varende, nouvelles publiées dans les Cahiers de l’Académie de B.).
ENCADRÉ 4
Les mémoires de « la rue » : « Ça peut intéresser les gens »
« J’ai écrit cette autobiographie parce qu’il me reste toujours cette nostalgie de ma jeunesse… Je voulais écrire ma jeunesse parce qu’aujourd’hui, les jeunes ne vivent pas la vie qu’on a vécue et qui était une vie de misère, mais qui était en fin de compte, une vie vraiment heureuse. Moi, j’ai été heureux dans ma jeunesse comme jamais j’ai été après, bien qu’étant misérable, vous comprenez ?… Écrire, ça m’a permis de revenir à mon enfance que j’ai beaucoup aimée, revenir au temps passé ; si vous voulez, j’ai revécu une deuxième fois à travers ce livre mes joies et mes misères, je les ai bien revécues : c’est une façon de revivre les choses et puis je voulais simplement qu’ils [les enfants et petits-enfants] comprennent qui j’étais, leur faire connaître leur père sous le vrai aspect qu’il avait eu étant petit […] J’ai raconté toute ma jeunesse, avec la précaution de m’arrêter à dix-huit ans, parce que là, il y a des choses qu’on ne peut pas faire lire à ses proches [rires] et surtout à ses enfants… J’ai voulu que ce livre, il soit écrit par un gosse avec les façons de parler du moment… J’ai évolué depuis, j’ai eu des tas de contacts, j’ai été adjoint au maire… mais il me reste quand même les deux langages, le langage que je vous parle aujourd’hui et celui de la rue qui m’a jamais quitté et j’ai voulu prendre celui de la rue pour écrire. »
L’autobiographie s’achève également au moment où l’auteur a cessé d’être ce qu’il était, où il a rompu avec son univers d’origine, avec « la rue », la « rue » étant le personnage principal de cette autobiographie écrite à la première personne. Son histoire se confond, selon lui, avec celle de « la rue », de « la zone » ; le « je » est toujours aussi plus ou moins un « nous » : il s’agit de témoigner d’un passé, d’une expérience (collective) mais aussi transmettre les valeurs qui, à son sens, en sont indissociables.
« J’ai envie que les gens sachent comment on vivait à cette époque-là, parce que c’est la vie d’une époque, c’est aussi la vie d’un milieu en même temps ; ça peut intéresser les gens, en fait, ça s’arrête là… C’était pour expliquer, parce qu’il y a des choses dures dedans, il n’y a pas que de la rigolade, encore une fois, faire comprendre aux gens… parce que si on lit la préface, j’ai bien marqué qu’il fallait oser dans la vie… Si on veut s’en sortir, il faut oser… Enfin, c’est moins facile maintenant. À l’époque, on pouvait vivre à Paris sans voler, il suffisait, comme mon père faisait, de prendre un diable ou, pour celui qui n’avait plus la force physique, il suffisait d’aller aux Halles, sans voler quoi que ce soit, on pouvait vivre. Maintenant, il y a des barrières partout, vous avez les chiens au cul, c’est pas pareil, la vie, c’est pas la même… J’ai marqué “Osez”, pour mes enfants et mes petits-enfants, je voudrais qu’ils comprennent qu’il faut oser faire quelque chose, il ne faut pas attendre qu’on vous donne quelque chose dans la vie, il faut oser. “Oser” est le mot que je leur souhaite de toujours se rappeler […] J’ai pas honte de le dire, je suis vraiment un travailleur, je suis pas un fainéant… » (fils d’ouvrier immigré, « zonard », ouvrier, gérant d’entreprise, autobiographie ronéotée, écrit ses mémoires).
Ces textes autobiographiques émanent souvent d’auteurs âgés (ou d’auteurs atteints de maladie grave) et revêtent, selon la formule de Louis Marin [35], une « fonction testamentaire ». Laissés en héritage, ces écrits autobiographiques répondent à des intentions diverses souvent repérables dans le type de récit adopté. Si les mémoires s’attachent surtout à transmettre des valeurs collectives supposées menacées, le roman familial peut remplir une fonction sociale homologue de celle de la photographie (qu’elle redouble parfois) – garder des traces, enregistrer et thésauriser des souvenirs, solenniser et éterniser les grands moments de la vie familiale [36] – mais il peut aussi être l’occasion pour certains de rectifier le roman familial véhiculé oralement et de tenter de (se) faire justice.
« J’écris pour être lue dans ma famille, pas à l’extérieur ; si j’écris, c’est peut-être surtout pour lutter contre ce que j’appelle la déformation orale des récits de famille : il y a l’oubli, mais il y a aussi les distorsions… pas la malveillance, mais le désir de ne pas raconter vraiment ce qui s’est passé et ça, ça me choque beaucoup. Je me dis : je veux que soit vraiment dit comment ça s’est passé, pour pas qu’on puisse raconter d’histoires. C’est comme ça que ça s’est passé, c’est pas autrement… Et puis ma fille m’a dit : “j’aimerais savoir quelle femme de trente ans tu étais”. Alors, je lui ai dit : “j’ai mes cahiers, tu pourras les lire” » [37].
(institutrice retraitée)
Une employée de maison a écrit ses mémoires sous la forme d’un roman – « Ça s’appelle “Le credo d’Auguste”, parce que l’Auguste de l’histoire, c’était mon père… » – qu’elle fait lire à différents membres de sa famille. La réécriture « révoltée » de l’histoire familiale n’exclut pas une forme de sociologie spontanée qui lui permet de « comprendre » la situation qui lui a été faite et qu’elle rapporte, non à des préférences affectives ou à des traits de caractères, mais au destin ordinaire des filles et des garçons, des aînés et des cadets en milieu paysan :
« Il y a en a qui ont été un peu surpris parce qu’ils avaient un autre point de vue sur la famille, ils n’avaient pas imaginé que j’avais vécu ça et encore, il y a des détails que j’ai écourtés parce qu’on ne va pas salir tout le monde… Ma belle-sœur, elle pensait pareil, mais en osant rien dire. Alors, elle m’a dit : “fais-le, t’as des gens qui n’ont rien compris, ils vont peut-être comprendre…” Ce qui avait échappé à plein de gens, c’est que j’étais l’aînée, une fille aînée, avec des garçons pas méchants, mais qui profitaient qu’on ne demandait rien aux garçons. Ils étaient l’héritier du nom, c’était la gloire… Les filles, il y en avait toujours assez, c’est ce que mon père disait… et puis il n’était pas question que je geigne parce que ma mère m’aurait secouée et puis ils me faisaient un peu peur, mes parents : ils avaient une grosse autorité et même si j’avais du bec, ça passait pas facilement… Mais, c’était comme ça, l’aînée des filles, j’étais peut-être mal placée dans la famille, c’était comme ça ».
(CEP, fille d’agriculteur, employée de ferme, avant d’être domestique : « J’étais la bobonne », conjoint ouvrier)
L’autoportrait enfin, strictement centré sur la personne de l’auteur, peut être légué aux héritiers dans l’espoir de parvenir à une « rectification de l’erreur des autres ». « Les Confessions, écrit J. Starobinski, sont au premier chef une tentative de rectification de l’erreur des autres et non pas la recherche d’un “temps perdu” » ou encore « être reconnu, pour Rousseau, ce sera essentiellement être justifié, être innocenté [38]. »
« Je n’étais pas sûr d’avoir été entendu par mon entourage d’une façon orale, parce que parfois, je reste coi ou j’ai peur, je ne dis pas bien ce que je pense, je laisse parler les autres ou je dis deux mots, ma voix est couverte aussitôt par autre chose… J’ai peur, enfin… oui, j’ai peur de mourir sans qu’on ait su vraiment qui j’étais ! C’est bizarre, c’est vraiment une bêtise ! Sans qu’on ait su vraiment que je pensais ci, que je pensais ça… J’étais celui qui écoute ou qui opine aux choses traditionnelles… Mes petits-enfants, j’espère leur transmettre ce que j’étais, au cas où ils n’auraient perçu qu’une facette de moi ! C’est bien prétentieux ce que je dis là, mais je sais que ça doit être vrai… C’est comme l’autoportrait d’un peintre… quand un peintre fait son portrait, il exprime comment il se voit ».
(professeur certifié d’anglais, cinquante-neuf ans, fils d’un clerc de notaire et d’une institutrice)
En dépit de la modestie des propos, de la proximité des intentions déclarées, se dessine un répertoire des manières de parler de soi, plus ou moins égocentrées, plus ou moins psychologisantes ou sociologisantes, qui invite à les rapporter aux habitus, aux trajectoires, aux positions professionnelles, etc. Toutes les enquêtes s’accordent à souligner le caractère massivement féminin de l’écriture d’un journal intime [39], mais aussi sa rareté en milieu populaire [40]. Si notre enquête confirme la première donnée, elle conduit aussi à la nuancer pour plusieurs raisons. En posant trois questions distinctes (relevé de citations, écriture de pensées et de réflexions personnelles et pratique du journal intime), on relève, par exemple, qu’il n’y a pas d’écart significatif entre hommes et femmes en ce qui concerne les pensées et réflexions personnelles. D’où l’hypothèse, confirmée par l’enquête qualitative, que la connotation trop féminine – et par là même dépréciée (parce que « dévirilisante ») – du journal intime inciterait les hommes, non pas tant à délaisser la pratique, qu’à marquer leur distance avec le genre « journal intime » en la déclarant sous le label « pensées et réflexions personnelles ». Par ailleurs les représentations de ce qu’est ou de ce que « doit » être un journal « intime » apparaissent également sexuellement et socialement différenciées. En effet, la notion même d’« intimité » fait problème comme en témoigne, par exemple, la réaction étonnée d’un ancien ouvrier qui a écrit son autobiographie et tient un journal, mais que déroute une question de l’enquêtrice :
« Ce que vous notez, ce sont plutôt des pensées intimes ?
– Mais qu’est ce que vous entendez par intime ? »
De nombreux journaux « intimes » relatent les émotions, les sentiments de l’auteur qui « se libère » en écrivant. Le journal apparaît alors comme un exutoire, une issue de secours.
« Dans mon journal, je commençais à démêler un peu mes idées : ce qui m’agaçait, c’était le chaos qui était en moi… je voulais absolument éclaircir certaines questions… j’étais engagé dans l’élucidation de moi-même… Au départ, c’est un exutoire. Je ne veux pas mettre de choses passagères dans ce journal, du genre : aujourd’hui, j’ai fait ci, j’ai fait ça… Pour moi, c’est une autopsychanalyse, une thérapie personnelle… L’objectif, c’est d’arriver à la vérité de ce que je pense ».
(professeur certifié d’anglais, cinquante-neuf ans, fils d’un clerc de notaire et d’une institutrice)
Mais d’autres s’apparentent aux albums de photos et aux livres de raison, où prédomine l’intention de garder la mémoire, la trace d’événements – souvent familiaux – d’anecdotes qui font la vie quotidienne et qui échappent à la culture de l’intériorité [41] :
« Je fais mon journal intime tout le temps, depuis quarante ans, tous les jours : je mets ce que je fais, si je m’embête, si j’ai vu des gens… Avec mon mari, on le regardait, on recherchait et on s’amusait… Cette année-là, c’était marqué : “Le petit Maurice a cassé un verre, quel maladroit, ce môme !” et le lendemain : “Maurice a eu un billet d’honneur”, enfin, tout est marqué […] “J’ai trouvé des chaussures à 79 F qui ne me font pas mal aux pieds…” […] “Mémé (c’est ma mère) m’a envoyé une belle petite chouette”… “J’avais commencé mes semis et Georgette a téléphoné, on a rigolé comme des gamines, ça m’a fait du bien…” ou encore “Je suis allée faire ma carte des vieux pour voyager à l’œil”… enfin, tout est marqué, quoi ! ».
(OS retraitée, épouse d’un OS, écrit des poèmes et des nouvelles)
 
Autobiographie et autosocioanalyse
 
 
Les différentes formes de résistance populaire aux entreprises apparentées à la psychanalyse – celle, par exemple d’une OS au chômage : « J’ai fait un séjour à l’hôpital, pour une dépression nerveuse, mais je ne voulais pas parler de moi, j’avais envie de rien dire à un psycho » ou, encore, celle d’un employé fils de mineur, autodidacte et militant CGT : « On m’a mis entre les pattes d’un psy : on a dû faire une dizaine de séances. Ça se passait très, très mal. Moi, je jouais l’huître, je disais rien… » – ne résident peut-être pas seulement dans la distance sociale entre le thérapeute et le patient, mais aussi dans l’assimilation de la vie psychique à la vie privée qu’on n’expose pas à un inconnu. Cette réserve, hâtivement identifiée par certains à un manque de « vie intérieure », renvoie sans doute à la primauté du « faire » sur le « dire » et à une gestion du temps liée aux conditions d’existence.
En fait les entretiens suggèrent que l’antipsychologisme, le goût du « réel » [42], dessinent un clivage au sein des milieux populaires – entre ceux/celles dont les activités s’exercent dans le « monde des choses matérielles » et ceux/celles dont les activités relèvent du « monde des choses humaines » [43]. Clivage qui induit des manières de parler de soi, c’est-à-dire aussi de se penser comme « personne singulière ». Il semble ainsi que les femmes occupant des positions intermédiaires dans l’espace social (notamment celles qui exercent des professions dont l’accès est subordonné à une formation psychologique dont s’inspire leur pratique) soient les plus enclines à la psychologisation, à la recherche de ce qu’elles perçoivent comme « profond » [44], condition nécessaire – mais non suffisante – de l’aptitude à l’autobiographie. La vision dominante de l’autobiographie semble impliquer, en effet, l’aveu de l’inavouable, l’exposition du plus « caché », du plus « profond », c’est-à-dire, le plus souvent, de la sexualité et des tourments de l’âme afférents, dans l’expression de leur irréductible singularité. Or la lecture de textes autobiographiques, qui revendiquent tous la vérité, l’authenticité, indique que cette représentation dominante de l’autobiographie est sans doute loin d’être universellement partagée. Pour certains, l’intime n’est rien d’autre que le domaine privé opposé au domaine public, c’est-à-dire, en fait, l’univers familial. Et, de ce point de vue, les récits qui émanent d’auteurs de milieu populaire ne se cantonnent pas à une recension d’événements, de faits marquants, mais incluent l’expression de sentiments, dont la singularité réside peut-être dans la conviction de leur absence de singularité : l’amour maternel, l’amour filial, les sentiments amoureux, la sexualité sont souvent perçus et exprimés dans leur infinie banalité (sous forme d’absence ou de présence, peu importe). En fait, s’il fallait essayer de distinguer des manières profanes de parler de soi, des représentations socialement diversifiées des notions d’intime, d’intimité, d’intériorité, de « richesse de la vie intérieure », etc., en fonction des habitus, on pourrait dire qu’à l’autobiographie « petite-bourgeoise » s’oppose une sorte d’autosocioanalyse spontanée où celui (celle) qui parle « de lui » (« d’elle »), parle en même temps de tous ceux (toutes celles) qui occupent, à ses yeux, une position sociale homologue et partagent un ensemble de propriétés et de valeurs perçues « pratiquement ». On peut voir un exemple paradigmatique de cette représentation universaliste de l’« intime » dans la pratique d’une ouvrière poète qui écrit « à la commande » des poésies « personnelles » et qui n’y voit ni difficulté ni contradiction, considérant que seule la mise en forme poétique distingue l’auteur – par ses compétences, ses « dons »… – de ses commanditaires. Ainsi, l’expression de la « vérité » des sentiments d’une fille pour sa mère à l’occasion de la fête des mères, peut-elle être déléguée à une fille (de même condition) qui saura nécessairement exprimer ce qu’appelle la situation :
« J’ai toujours écrit, d’abord pour moi, mais aussi pour des amis, pour des collègues, pour des anniversaires… Chaque fois qu’à l’usine il y avait l’anniversaire d’une maman ou un mariage, on me disait : “Lucienne, tu me fais un petit truc ?” Alors, je regardais si la chef me voyait pas et puis, paf ! je m’y mettais, sur place… à la maison aussi… Souvent, les filles me disaient : “Il nous faut ça pour ce soir !” Ça me plaisait, pas par fierté, par vanité, parce que je ne me considère pas comme un écrivain, je ne me dirais pas poète, même maintenant… Mais quand on me disait, dans l’entreprise : “Bon, ma fille a dix-huit ans, écris-moi quelque chose”, eh ben ! des sentiments envers une mère et un enfant, c’est facile à écrire, enfin à décrire, hein ?.. Toute personne a des valeurs humaines… C’est comme quand j’étais à l’hôpital, une dame m’a demandé : “Peux-tu m’en faire un [poème] sur ma maman parce que j’adore ma maman et j’ai jamais pu l’exprimer”. Alors je lui ai dit : “C’est vrai, c’est pas facile d’exprimer ses sentiments”… Alors, j’ai été piocher dans mon cœur, savoir les mots que je voulais dire, mais c’était quand même pas bien difficile, comme je vous disais tout à l’heure, le rapport mère à enfant, donc sur sa maman, je lui ai filé un poème et je l’ai écrit pour sa mère mais, en fait, je l’ai écrit aussi pour ma mère ».
(OS au chômage à la suite d’un licenciement économique)
Si, en milieu populaire, l’expression des sentiments passe souvent par la forme poétique, c’est sans doute, d’une part, parce que dans la vie ordinaire, elle se manifeste par des actes, des manières d’être et de faire plus que par des discours et, d’autre part, parce que la poésie, avec ses artifices, permet de dire, mais dans un registre extraordinaire, qui, d’une certaine façon, permet de ne pas déroger à la réserve coutumière.
Suggérer qu’au-delà de la virtuosité ou de la maladresse discursive, il y a des manières socialement différenciées de parler de soi, ce n’est pas récuser l’idée d’une transformation historique de la notion de personne, mais plutôt prendre acte des multiples entreprises « d’injonction sociale d’intériorité » [45] et tenter d’en saisir les effets dans des univers sociaux diversifiés et, au sein même de tel ou tel groupe social, en fonction du degré « d’exposition » aux injonctions des divers prescripteurs d’introspection. C’est dire aussi que ceux et celles qui accordent plus d’intérêt à la pratique et – inconsciemment – plus de confiance au sens pratique qu’aux interrogations sur leur moi et sur le sens de leur vie sont toujours menacés d’être rejetés dans l’univers du fruste, du primaire, du primitif.
 
NOTES
 
[1]Cette réflexion s’appuie sur deux enquêtes : l’une achevée sur l’autodidaxie (Claude F. Poliak, La vocation d’autodidacte, Paris, L’Harmattan, 1992), l’autre, en cours, sur les écrivains amateurs, étudiés à partir de l’analyse d’un concours littéraire destiné aux profanes (voir encadré pp. 6-7). Dans le cadre de la première enquête, on a recueilli des récits de vie d’étudiants non bacheliers inscrits à l’université de Paris VIII, en s’intéressant tout particulièrement aux promotions culturelles statistiquement les plus improbables.
[2]Voir par exemple Philippe Lejeune, L’autobiographie en France, Paris, Armand Colin, 1998.
[3]Voir Peter Brown, cité par Jean-Pierre Vernant : « Peter Brown parle d’“importance féroce” donnée à la conscience de soi, à une introspection implacable et prolongée, à l’examen vigilant, scrupuleux, soupçonneux des inclinations, du vouloir, du libre arbitre… Une nouvelle forme de l’identité prend corps à ce moment : elle définit l’individu humain par ses pensées les plus intimes, ses imaginations secrètes, ses rêves nocturnes, ses pulsions pleines de péché, la présence constante, obsédante, dans son for intérieur, de toutes les formes de tentation. Là se trouve le point de départ de la personne et de l’individu moderne » (J.-P. Vernant, « L’individu dans la cité », L’individu, la mort, l’amour, Paris, Gallimard, 1989, p. 231).
[4]Voir Aloïs Hahn, « Contribution à la sociologie de la confession et autres formes institutionnalisées d’aveu : auto-thématisation et processus de civilisation », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 62-63, 1986, pp. 54-68. À propos de la confession et du déplacement de la culpabilité vers les intentions, l’auteur évoque la naissance d’une « nouvelle forme d’individualité » et, avec la confession obligatoire, une « individualisation accrue de la conscience identitaire » (pp. 55-57).
[5]Voir par exemple Alain Corbin, « Le secret de l’individu », in Philippe Ariès et Georges Duby (éd.), Histoire de la vie privée, t. IV, Paris, Seuil, 1999, pp. 389-460.
[6]Michel Foucault, Le souci de soi. Histoire de la sexualité, t. III, Paris, Gallimard, 1984, pp. 56-57.
[7]J.-P. Vernant, L’individu…, op. cit., p. 216.
[8]Ibid., pp. 224-225.
[9]La démarche s’apparente au travail réalisé par Louis Pinto à propos du « Musée égoïste » (rubrique du Nouvel Observateur) où il montre – dans le cadre particulier des discours ayant l’art pour objet – qu’« il y a différentes manières d’assumer son égoïsme », en s’efforçant de mettre en rapport les caractéristiques du discours tenu sur l’art et celles des auteurs (« L’émoi, le mot, le moi », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 88, 1991, pp. 78-101.
[10]Ce questionnaire a été repris pratiquement à l’identique, y compris dans la formulation des questions, dans l’enquête sur les activités artistiques des Français (pour les pratiques d’écriture), in Olivier Donnat, Les Amateurs. Enquête sur les activités artistiques des Français, Paris, ministère de la Culture, DAG, département des études et de la prospective, 1996. Seules les questions concernant la participation à des concours littéraires n’ont malheureusement pas été posées. De ce fait, les comparaisons en ont été particulièrement aisées.
[11]C. F. Poliak, Les écrivains amateurs. Analyse d’un concours de nouvelles, rapport Cultures et sociétés urbaines (CSU), Paris, novembre 1995.
[12]L’intérêt de l’observation des caractéristiques physiques des textes dans leur matérialité originelle a été particulièrement souligné par Donald F. McKenzie, in La bibliographie et la sociologie des textes, Paris, Éditions du Cercle de la librairie, 1991.
[13]C. F. Poliak, Les écrivains amateurs. Lecture/écriture : des pratiques culturelles liées ?, rapport CSU, Paris, juin 1999.
[14]Nouvelle enquête sur les pratiques culturelles des Français en 1989, Paris, La Documentation française, 1990.
[15]O. Donnat, Les Amateurs…, op. cit.
[16]De nombreux travaux ont souligné cet aspect. Voir Gérard Mauger, « Enquêter en milieu populaire », Genèses, n° 6, 1991, pp. 31-43 et « La situation d’enquête », Informations sociales, n° 47, 1995, pp. 24-31.
[17]Sur l’inflation de la psychologie dans la société contemporaine, voir Robert Castel et Jean-François Le Cerf, « Le phénomène “psy” et la société française. Vers une nouvelle culture psychologique », Le Débat, n° 1, 1980, pp. 27-38.
[18]Introduction de Jean-Marie Goulemot à Valentin Jamerey Duval, Mémoires, Paris, Le Sycomore, 1981, p. 47.
[19]François de Négroni et Jean-François Desrousseaux de Vandières, Le comte de Mirobert se porte comme un charme, Paris, Olivier Orban, 1987, p. 213.
[20]Richard Hoggart, La culture du pauvre, Paris, Minuit, 1970. Jean Peneff, à propos de la plus ou moins grande sensibilité à l’autobiographie propose une autre distinction : « Un premier clivage vient immédiatement à l’esprit : les classes moyennes ou supérieures pour lesquelles la perception d’une trajectoire accomplie rend possible l’idée d’une biographie et les classes populaires où cette perception apparaît peu. » Voir J. Peneff, La méthode biographique, Armand Colin, Paris, 1990.
[21]Voir sur ce point Florence Weber, Le travail à-côté. Étude d’ethnographie ouvrière, Paris, EHESS-Inra, 1989 (notamment chap. iii).
[22]Dans sa préface aux Mémoires de Valentin…, op. cit., J.-M. Goulemot note qu’« en ce xviiie siècle, l’autobiographie ne pouvait être le fait que d’un intellectuel venu du peuple ».
[23]Voir C. F. Poliak, La vocation d’autodidacte, Paris, L’Harmattan, coll. « Bibliothèque de l’éducation », 1992. Certaines des personnes interrogées avaient entrepris, avant l’enquête, de rédiger leur autobiographie.
[24]Luc Boltanski et Pascale Maldidier, La vulgarisation scientifique et son public, Paris, CSE-EHESS, 1977, vol. 1, pp. 9-10.
[25]Jean Starobinski, La relation critique, Paris, Gallimard, 1970, p. 91.
[26]Pierre Bourdieu, « L’illusion biographique », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 62-63, 1986, pp. 69-72.
[27]C’est la perspective « objectiviste » adoptée par Daniel Bertaux : « le récit de vie peut constituer un instrument remarquable d’extraction des savoirs pratiques, à condition de l’orienter vers la description d’expériences vécues personnellement et des contextes au sein desquels elles sont inscrites. Cela revient à orienter les récits de vie vers la forme que nous avons proposée de nommer “récit de pratiques” ». Voir D. Bertaux, Les récits de vie, Paris, Nathan, 1997, p. 17.
[28]J. Peneff, La méthode…, op. cit., p. 106.
[29]Comme le remarque Jean-Pierre Albert : « Les mieux informés sur les normes en vigueur savent se tenir à l’écart de l’ornière autobiographique, typique des projets spontanés et ignorants ». Voir J.-P. Albert, « Écriture domestique », in Daniel Fabre (éd.), Écritures ordinaires, Paris, POL, 1993, p. 86. L. Pinto, relève que « des auteurs dotés d’autorité en matière d’art ne peuvent accepter que leurs propos soient assimilés à celui de simples profanes ayant seulement pour eux ces qualités relativement partagées que sont le “goût” et la “sensibilité” ». Voir L. Pinto, « L’émoi… », op. cit., p. 86.
[30]Sans s’y attarder, J. Peneff les explicite en ces termes : « Si certains choisissent d’expliquer le développement de leur personnalité, d’autres saisissent l’occasion, en parlant à la première personne, de donner la parole à un collectif, voire à une classe sociale ou encore de faire acte de mémorialiste en donnant une peinture de mœurs ou en racontant l’histoire d’un groupe. L’hétérogénéité du fait de parler de soi, l’ambiguïté de la situation de l’autobiographie placée à la frontière de plusieurs sciences (psychologie, histoire, sociologie, linguistique) freinent – pour le moment – l’approfondissement de cette question ». Voir J. Peneff, La méthode…, op. cit., p. 106.
[31]« Le souci d’illustration du lignage » explique, selon Éric Mansion-Rigau, la faveur exceptionnelle dont jouissent les mémoires dans les familles de l’aristocratie et de la grande bourgeoisie : « Les mémoires, qui mettent en scène le groupe et pas seulement l’individu, répondent au souci d’illustration du lignage. Alors que l’autobiographie […] est un récit intime et justificatif, les mémoires […] font au contraire principalement intervenir le pouvoir social et familial aux dépens du “je” personnel et de l’affirmation individuelle […] les mémoires parlent autant, sinon plus, des autres que de soi ». Voir É. Mansion-Rigau, Aristocrates et grands bourgeois, Paris, Plon, 1994, pp. 119-120.
[32]Le goût prononcé des aristocrates pour l’écriture, notamment de mémoires et souvenirs, mais aussi la pratique de la généalogie ont été soulignés par É. Mansion-Rigau dans L’enfance au château, Paris, Rivages, 1990. Voir également Évelyne Ribert : « Dans les années 1950 [la généalogie] était presque exclusivement l’apanage des gens d’origine noble, et principalement des hommes », in « Généalogie, mémoire et identité », mémoire de DEA, Paris, EHESS, 1994.
[33]Au même titre que l’aversion pour la « psychologie ».
[34]Ces entreprises sont souvent aussi des tentatives d’explicitation et de justification de leur trajectoire.
[35]Louis Marin, « Biographie et fondation », Esprit, n° 12, 1993, pp. 141-155.
[36]Voir P. Bourdieu (éd.), Un art moyen, Paris, Minuit, 1965. Une comparaison entre la fonction familiale de la photographie et la fonction familiale de l’écriture autobiographique vaudrait d’être longuement développée (le « photographiable », le « dicible » et « ce qui peut être écrit », etc.).
[37]Sur les écrits autobiographiques – nombreux – d’instituteurs et d’institutrices, voir Francine Muel-Dreyfus, Le métier d’éducateur, Paris, Minuit, 1983. Dans notre enquête, les enseignants (notamment du premier degré) sont sur-représentés, les récits de leur trajectoire étant fréquents (« J’écris, pour mes petits-enfants, ce que fut ma vie dans ces pauvres quartiers où j’ai exercé. Mais étant donné mon âge, il faut que je me dépêche : le billet pour le grand voyage est déjà pris » (Institutrice retraitée).
[38]J. Starobinski, Jean-Jacques Rousseau. La transparence et l’obstacle, Paris, Gallimard, coll. « Tel », pp. 218 et 221.
[39]6 % des hommes et 8 % des femmes (Nouvelle enquête sur les pratiques…, op. cit.). J.-P. Albert souligne que la donnée statistique qui saute aux yeux est l’énorme disparité entre les hommes et les femmes : 38 % contre 16 %. Voir J.-P. Albert, Écriture…, op. cit., p. 78.
[40]À partir d’une enquête consacrée aux milieux populaires, Bernard Lahire écrit dans La raison des plus faibles, Presses universitaires de Lille, 1993, pp. 148-149 : « Le plus souvent la tenue d’un journal intime est perçue comme totalement hors de leur vie par les enquêtés. L’idée d’“écrire sa vie” semble totalement saugrenue à la majorité d’entre eux. » On relève cependant que les pourcentages qu’il obtient sont très supérieurs à ceux de Nouvelle enquête sur les pratiques…, op. cit. (30,5% chez les femmes, 14 % chez les hommes). Dans notre enquête – mais il s’agit d’écrivains d’intention – la pratique déclarée diminue avec le niveau de diplôme, elle est un peu plus fréquente en milieu populaire que parmi les répondants des classes supérieures.
[41]J.-P. Albert note dans la pratique des anthologies, de la correspondance, du journal intime, la manifestation de « l’emprise du social […] dans l’injonction, modulée selon l’âge et le sexe, de cultiver une intériorité ». Voir J.-P. Albert, Écriture…, op. cit., pp. 68-69. Mais, ce faisant, il omet les origines et les positions sociales et les propensions (qui leur sont liées) à céder ou résister à ces injonctions.
[42]Ce rapprochement suggère une forme d’opposition entre « l’intérieur », l’intériorité, l’interprétation (hasardeuse) des pratiques et « l’extérieur », ce qui se fait, ce qui se voit et qui serait, de ce fait, avéré, authentique, fiable.
[43]La distinction empruntée à Émile Durkheim (L’évolution pédagogique en France, Paris, Puf, coll. « Quadrige », 1990, pp. 366-398 [1re éd. Paris, Alcan, 1938]) est développée par Maurice Halbwachs (« Matière et société », in Classes sociales et morphologies, Paris, Minuit, 1972, pp. 58-94). Voir G. Mauger et C. F. Poliak, « Lectures : masculin/féminin », Regards sociologiques, n° 19, 2000, pp. 115-140.
[44]« Chaque fois que j’écris, c’est pour exprimer ce qui est enfoui au fond de moi… c’est plus fort que la raison » (Institutrice, 36 ans). « Je n’écris pas, je suis écrit par » (psychologue, homme).
[45]Sur « l’injonction sociale d’intériorité », « la demande sociale de “richesse intérieure” », voir J.-P. Albert, « Être soi : écritures ordinaires de l’identité », in Martine Chaudron et François de Singly (éd.), Identité, Lecture, Écriture, Paris, Centre Georges Pompidou, coll. « Bibliothèque publique d’information », 1993, pp. 45-58.
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Cette réflexion s’appuie sur deux enquêtes : l’une achevée ...
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Voir par exemple Philippe Lejeune, L’autobiographie en Fran...
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Voir Peter Brown, cité par Jean-Pierre Vernant : « Peter Br...
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[4]
Voir Aloïs Hahn, « Contribution à la sociologie de la confe...
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[5]
Voir par exemple Alain Corbin, « Le secret de l’individu »,...
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[6]
Michel Foucault, Le souci de soi. Histoire de la sexualité,...
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[7]
J.-P. Vernant, L’individu…, op. cit., p. 216. Suite de la note...
[8]
Ibid., pp. 224-225. Suite de la note...
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La démarche s’apparente au travail réalisé par Louis Pinto ...
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Ce questionnaire a été repris pratiquement à l’identique, y...
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C. F. Poliak, Les écrivains amateurs. Analyse d’un concours...
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L’intérêt de l’observation des caractéristiques physiques d...
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C. F. Poliak, Les écrivains amateurs. Lecture/écriture : de...
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Nouvelle enquête sur les pratiques culturelles des Français...
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O. Donnat, Les Amateurs…, op. cit. Suite de la note...
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De nombreux travaux ont souligné cet aspect. Voir Gérard Ma...
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François de Négroni et Jean-François Desrousseaux de Vandiè...
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[20]
Richard Hoggart, La culture du pauvre, Paris, Minuit, 1970....
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[21]
Voir sur ce point Florence Weber, Le travail à-côté. Étude ...
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Dans sa préface aux Mémoires de Valentin…, op. cit., J.-M. ...
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Voir C. F. Poliak, La vocation d’autodidacte, Paris, L’Harm...
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[24]
Luc Boltanski et Pascale Maldidier, La vulgarisation scient...
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[25]
Jean Starobinski, La relation critique, Paris, Gallimard, 1...
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[26]
Pierre Bourdieu, « L’illusion biographique », Actes de la r...
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[27]
C’est la perspective « objectiviste » adoptée par Daniel Be...
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[28]
J. Peneff, La méthode…, op. cit., p. 106. Suite de la note...
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Comme le remarque Jean-Pierre Albert : « Les mieux informés...
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Sans s’y attarder, J. Peneff les explicite en ces termes : ...
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Le goût prononcé des aristocrates pour l’écriture, notammen...
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Au même titre que l’aversion pour la « psychologie ». Suite de la note...
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Voir P. Bourdieu (éd.), Un art moyen, Paris, Minuit, 1965. ...
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