Genèses
Belin

I.S.B.N.2701131138
176 pages

p. 42 à 61
doi: en cours

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Dossier

no47 2002/2

2002 Genèses Dossier

Entre identité individuelle et détermination sociale : Le cas de Guyénot de Châteaubourg (1743-1824)

Anne Conchon
La trajectoire singulière de Jean-Jacques Guyénot de Châteaubourg (1743-1824), qui correspond à la transition entre la société d’Ancien Régime et celle qu’engendra la Révolution, permet de saisir comment un individu intériorise l’ordre social contemporain pour s’adapter aux mutations de son époque, tout en négociant avec les normes collectives. Cette réflexion participe de la réhabilitation épistémologique que connaît, depuis quelques années, la notion d’individu, en réaction contre les analyses structuralistes des décennies précédentes. The unusual career of Jean-Jacques Guyénot de Châteaubourg (1743-1824), which corresponds to the transition between the society of the Ancien Régime and the one engendered by the Revolution, makes it possible to grasp how an individual manages to interiorise the contemporary social order to adapt to the changes of the time, while negotiating with collective standards. This reflection is part of an epistemological rehabilitation of the notion of the individual in the last few years, in reaction to the structuralist analyses of the previous decades.
Depuis plusieurs années, la réflexion sur l’individu en société connaît un renouvellement des questionnements et des approches, afin de mieux saisir le rôle des interactions individuelles dans la construction sociale et d’interroger les normes sociales à l’aune des subjectivités individuelles [1]. Loin de vouloir promouvoir l’individu contre le social, ces travaux entendent au contraire dépasser la contradiction longtemps postulée entre l’un et l’autre pour les envisager de manière dialectique [2]. En effet, s’intéresser à l’individu ne revient pas à nier la société, bien au contraire :
« Dès qu’on accorde une valeur propre à un individu que l’on reconnaît comme personne distincte du groupe auquel il appartient et disposant d’une certaine autonomie, c’est alors que la question de la société se pose dans toute son acuité [3]. »
Poser l’individu comme un « centre nodal » (pour reprendre l’expression de Maurizio Gribaudi), permet en effet de comprendre à travers une expérience singulière comment se cristallisent des modes de relations et des systèmes de représentations. En s’attachant à suivre une trajectoire individuelle, il devient possible de saisir un ensemble de configurations sociales en constante élaboration.
Nous voudrions prolonger cette réflexion sur les rapports de l’individu à la société de son temps, en étudiant la figure de Jean-Jacques Guyénot de Châteaubourg (1743-1824), qui fut tour à tour commis de la monarchie administrative, maître de forges pendant la Révolution et concessionnaire de canal sous l’Empire, avant de connaître à la fin de sa vie un revers de fortune. On ne connaît de lui aucun portrait, mais on a conservé quelques bribes d’un journal intime qu’il rédigea à la fin de sa vie, autant de traces qu’on a coutume de relever comme des marques de l’individualité. Sa volumineuse correspondance nous est parvenue par le biais du séquestre révolutionnaire. Relations épistolaires occasionnelles ou continues, lettres intimes ou lettres d’affaires, doubles de ses propres missives ou réponses des destinataires : la diversité des registres à laquelle emprunte sa correspondance permet de dessiner les contours des réseaux d’appartenance qui lui confèrent une identité sociale. Elle donne également à lire la variété de ses comportements sociaux et la pluralité des identités qu’il a revêtues. Elle permet enfin de saisir comment il s’est progressivement forgé son individualité.
Son histoire présente d’ailleurs l’intérêt de coïncider avec la rupture idéologique mise en évidence par Louis Dumont, qui correspond au passage d’une société traditionnelle holiste à la société moderne individualiste. Cette promotion de l’individu s’articule avec l’émergence de la catégorie économique, l’autonomisation de la production et le développement des échanges contribuant à dépersonnaliser le rapport social et à émanciper l’homme de sa subordination ancienne. Aux relations de dépendance entre les hommes, se substitue ainsi progressivement une relation des hommes aux choses : par la propriété et le travail, l’individu gagne dès lors les moyens de conquérir son autonomie [4].
Pour autant, il ne s’agit pas de faire de J.-J. Guyénot un simple support métonymique pour dépeindre la société de son temps, en le transformant en un type représentatif d’un itinéraire social ou d’un groupe qui lui imprimerait sa logique et lui imposerait des comportements. Il incarne à sa manière cet « exceptionnel normal » défini par Edoardo Grendi. Symétriquement, il nous a fallu nous départir d’un individualisme excessif qui postulerait un être soustrait à tout système normatif et agissant au gré de ses préférences particulières ; pour rompre autant que possible avec l’« illusion biographique » [5] et le postulat de la cohérence temporelle d’une vie, nous avons d’ailleurs préféré porter tour à tour trois éclairages qui croisent à la fois l’action de J.-J. Guyénot et l’emprise des structures sociales sur son histoire singulière [6]. Dans un premier temps, nous avons tenté de délimiter la « surface sociale » de J.-J. Guyénot, en prenant en compte la pluralité des individus qu’il a successivement ou simultanément agrégés autour de sa personne dans une configuration originale parce qu’elle lui est propre. Nous avons ensuite étudié sa trajectoire singulière qui permet de saisir comment il actualisa les normes et les représentations collectives à travers des conjonctures sociales différentes. Enfin, nous avons tenté de retracer la dynamique identitaire et le processus d’individuation de J.-J. Guyénot, qui passe par l’élaboration des images qu’il a successivement données de lui-même.
 
La constitution d’un capital social
 
 
L’ascension sociale de J.-J. Guyénot fut en grande partie déterminée par la position qu’il occupa dans l’espace social, et favorisée par la nature des liens qu’il sut y tisser. À travers sa correspondance, il est possible de cerner les contours des réseaux d’amitiés et de pouvoirs que J.-J. Guyénot a constitués, entretenus et mobilisés le cas échéant, même si leur configuration a évolué au cours de sa vie. Ces différents cercles se placent dans des aires géographiques et des milieux sociaux divers. Limités dans les premières années de sa vie à des liens de parenté, à la communauté villageoise et à la recommandation de la baronne de Saint-Germain, propriétaire de la terre d’Orchamps, ses réseaux vont par la suite s’élargir et se diversifier.
Né le 21 mars 1743 à Orchamps-La-Dôle (département du Jura) dans une famille de petits officiers (son père fut maire de la prévôté d’Orchamps de 1734 à 1771), il devint, à l’âge de treize ans, l’aide de camp de M. Garnier, capitaine de cavalerie au régiment d’Harcourt et fils d’une cousine paternelle. Il conduisit une cinquantaine de recrues de Dole en Allemagne pour y rejoindre le détachement français intégré dans l’armée allemande. Après les défaites de Rosbach (1757) et Krefeld (1758), J.-J. Guyénot embarqua à Rochefort avec les survivants du régiment comme chargé du détail. Tenté un temps par la carrière militaire, il y renonça finalement, les réformes engagées par Étienne François duc de Choiseul le privant de perspectives intéressantes. Après la ruine de son père, lors du cantonnement de troupes à Orchamps en 1759-1760, J.-J. Guyénot fut placé chez les Jésuites par les soins du père Chaillot, le grand-oncle de sa mère, et y resta jusqu’à la suppression du collège de Dole en 1763. Pendant des années, il conserva une certaine amertume de cette fermeture qui l’avait privé selon lui d’une instruction suffisante. Placé alors comme clerc chez le procureur Devillers à Dole, il y acquit quelques rudiments de droit.
En 1768, il quitta sa Franche-Comté natale pour Paris où un protecteur s’était engagé à le placer dans quelque administration. C’est finalement pour le compte du duc de Chevreuse qu’il travailla comme archiviste et feudiste à la rénovation du terrier de la châtellenie de Coulommiers (département de Seine-et-Marne). Formé sur le tas aux arcanes du droit féodal, J.-J. Guyénot demeura dans cette spécialité. Sans doute sur la recommandation d’un de ses patronages nobiliaires, il entra en décembre 1772 à la commission des péages (une commission extraordinaire du Conseil, chargée depuis 1724 de vérifier les titres de propriété et de réformer les tarifs avant de s’engager dans une politique de suppression radicale), et en devint le premier commis l’année suivante avec un traitement annuel de deux mille livres. C’est lui qui devait superviser le travail des employés subalternes et s’occuper de la gestion quotidienne du bureau. Très vite, il se rendit indispensable au procureur général, Anne-Nicolas Doublet de Persan, qui lui confia des tâches et des responsabilités dépassant le cadre normal de sa fonction. Cette mobilité géographique, couronnée par l’installation de J.-J. Guyénot dans la capitale, contribua assurément à la constitution de sa personnalité sociale : tout en lui permettant de se mettre à distance de ses attaches provinciales et familiales, elle le crédita d’une influence certaine.
Dès lors, J.-J. Guyénot structura successivement autour de sa personne un réseau de relations recrutées principalement dans trois espaces sociaux, en jouant du patronage de nobles, des amitiés administratives et des liens maçonniques. Ce capital social constitua pour lui autant de ressources qu’il n’hésita pas, le cas échéant, à solliciter pour emprunter les liquidités nécessaires à ses opérations ou pour obtenir une recommandation utile à la bonne marche de ses affaires.
Fort de ses compétences juridiques, J.-J. Guyénot gravita dans l’entourage de plusieurs aristocrates dont il devint l’homme d’affaires. Dès novembre 1774, il travailla comme feudiste de la vicomtesse de Rouault et le resta après le mariage de celle-ci avec le comte de Bosé, commandant du régiment Chamborand-Hussards et chambellan de l’électeur de Saxe. Dans le même temps, sa femme, Catherine Guillaume, la fille d’un laboureur champenois de la Grange-aux-bois (département de l’Aisne), qu’il avait épousée en janvier 1769 sans dot et sans contrat de mariage, était employée au service de la comtesse. C’est d’ailleurs sans doute par l’entremise de l’époux de celle-ci, que J.-J. Guyénot devint en 1780 l’agent en France de l’électrice de Saxe [7], et put ainsi prendre part à la société formée par le baron Charles de Beust, chambellan de l’électeur de Saxe, pour exploiter des mines de cobalt dans les Pyrénées et fabriquer des colorants bleus. De même, il conseilla ponctuellement la marquise de Sassenage, apparentée à la comtesse de Bosé (arrière-petite-fille de François de Maugiron qui avait épousé Catherine Thérèse de Sassenage) dans diverses procédures. Sa correspondance nous renseigne peu, cependant, sur les recommandations qui lui valurent la confiance d’autres maisons. Gabrielle Adélaïde Mignard de Villemore, baronne de Grainteville, lui confia la gestion de ses affaires de janvier 1777 à juin 1778 [8]. En septembre 1777, la marquise de Châteauneuf le chargea d’assainir sa situation financière [9]. À sa mort, en février 1780, son mari, Élie-Joseph de Miomandre marquis de Châteauneuf, confia à J.-J. Guyénot le soin de gérer la succession et resta en relation d’affaires avec lui. On le retrouve encore au service du comte de Serrant pour assurer l’intendance de l’hôtel de la rue du Regard et gérer les fonds nécessaires aux opérations de recrutement de soldats pour le régiment de Walsh [10]. Attaché à la famille de Lordat depuis plusieurs années, il exerça également les fonctions de tuteur de Louise-Marie Charlotte Joséphine comtesse de Lordat. À ce titre, il administra la fortune de celle-ci, de 1779 à 1795, date de son émancipation : il contrôlait la gestion de ses terres en Languedoc, en Berry et en Normandie, les dépenses de son hôtel de la rue Saint-Dominique, ainsi que ses frais courants. C’est d’ailleurs sur la recommandation du marquis de Lordat (le feu père de sa protégée) que J.-J. Guyénot entra au service de l’abbé de Bourbon [11]. À compter de décembre 1778, il s’employa à remettre de l’ordre dans ses comptes et ceux de sa mère, la marquise de Cavanac [12]. Il mit en forme plusieurs actes de procédure et de commerce pour le compte de Louis Henri Cornet baron d’Ecrammeville. Fondé de procuration d’Henry Tripoly de Marck marquis de Panisse (qui louait une maison appartenant à la comtesse de Bosé rue de Bagneux à Paris), il lui procura des fonds pour l’établissement d’une nitrière artificielle à Paris [13].
J.-J. Guyénot sut par ailleurs mettre à profit sa position au sein de la commission des péages, pour étendre encore son capital social et se concilier la faveur de plusieurs propriétaires richement dotés en droits. Il comprit en effet qu’il y avait dans la politique de suppression et de liquidation engagée par la commission depuis 1779, une occasion de s’imposer comme un médiateur obligé entre l’État et les propriétaires sommés de justifier la légitimité de leurs droits. Ces propriétaires, qui comptaient parmi les noms les plus illustres du royaume (le prince de Condé, les ducs de Villeroy, de Praslin, d’Orléans et de Croÿ, le marquis de Guerchy, etc.), pouvaient compter sur l’appui indéfectible de J.-J. Guyénot à la commission pour veiller au sort de leurs droits. Il s’employa d’abord à obtenir la confirmation de leurs péages et la révision de leurs tarifs, afin de négocier par la suite leur liquidation au meilleur taux. Pour ce faire, il se conforma scrupuleusement aux exigences de la commission qu’il connaissait parfaitement. En sous-main, J.-J. Guyénot régissait les droits des propriétaires dont il défendait les intérêts à la commission : il les exigea avec la plus grande rigueur, afin d’augmenter les recettes pendant les dernières années qui restaient à percevoir ces droits ; il comptait ainsi s’assurer, au moment de leur liquidation, une indemnité intéressante. Cette opération rapporta à J.-J. Guyénot pas moins de trente-huit mille huit cents livres par an de 1786 à 1790, date à laquelle les péages furent supprimés. Cette spéculation, unique dans son genre et par son ampleur, lui permit d’accumuler un capital, tant social qu’économique, tout en dévoyant le fonctionnement normal de la commission des péages. Elle se comprend naturellement à la lumière d’un contexte social et politique qui l’autorise et explique sa singularité.
Ces multiples liens de dépendances et d’obligations inscrivent en effet J.-J. Guyénot au cœur de la société du privilège. Parmi les personnes présentes lors du mariage de sa fille unique, Émilie-Barbe-Bonaventure, en 1788, figurent ainsi notamment l’évêque de Nancy, le marquis de Saint-Vallier, le comte de la Touche (chancelier du duc d’Orléans) et le duc de La Rochefoucault- La Roche-Guyon.
Outre ces prestigieux patronages, J.-J. Guyénot s’assura des loyautés et des amitiés affranchies de déférence hiérarchique. Sa place au Conseil du roi lui permit de nouer de fructueux contacts avec d’autres commis. Il associa ainsi Louis Alexandre Martin de Boislecomte, premier commis du bureau des finances du Conseil du roi pour les domaines de la couronne et Jacques Voirin, également commis, à ses spéculations péagères. En 1782, il intéressa Jean Martin André Dufour, avocat au parlement, à un projet d’assèchement de marais et de défrichement de landes en Normandie [14]. Et c’est Jean Louis Magny de Maisonneuve, avocat au parlement, qui lui prêta une partie des fonds nécessaires à l’achat de la terre de Châteaubourg [15].
Après la Révolution, J.-J. Guyénot conserva de solides relations au sein de l’appareil d’État, capables sinon d’infléchir les décisions ministérielles, du moins de faire aboutir ses démarches et d’accélérer les procédures. Gaspard-Nicolas Michel, maître de forges à Écot en Haute-Marne, s’étonnait ainsi des complaisances et du crédit que le gouvernement accordait à son voisin et concurrent : « Châteaubourg a je ne sais quelle connaissance dans quelqu’administration qui lui donne la facilité d’obtenir des réquisitions, à chaque instant il en obtient [16]. » Outre le soutien indéfectible dont il jouissait au Conseil des mines (qui avait la tutelle des forges), il pouvait compter entre autres sur l’influence de Jullien et de Pierre-François Bénézech à la Commission des armes et poudres ; J.-J. Guyénot appelait d’ailleurs ce dernier dans ses pétitions « le protecteur-né de mes établissements ». Il ne semble pas toutefois qu’il ait bénéficié de protections véritablement haut placées. Ses connaissances se limitaient pour la plupart à des employés de bureaux qu’il se conciliait par de menues gracieusetés. Mais, parce qu’on lui reconnaissait une influence – postulée ou réelle – dans les sphères du pouvoir, J.-J. Guyénot fut sollicité à de nombreuses reprises pour recommander un ami ou une connaissance plus lointaine auprès d’une administration centrale.
Simultanément, l’affiliation de J.-J. Guyénot à la franc-maçonnerie parisienne lui permit de conforter des amitiés ou d’étendre le cercle de ses relations. En 1778, il devint le représentant de la loge des Amis de la Vertu au Grand-Orient, avant d’appartenir à celle de Saint-Alphonse des Amis parfaits de la Vertu [17]. Il en fut le premier surveillant (un des grades les plus élevés dans la hiérarchie maçonnique) pratiquement sans discontinuer, de décembre 1780 jusqu’au début du mois d’août 1790, quand les activités de la loge furent suspendues [18]. Même si le recrutement social de celle-ci apparaît assez hétérogène, on y compte nombre d’officiers de justice, des ingénieurs et des gens intéressés aux affaires militaires. On retrouve parmi ses membres des proches de J.-J. Guyénot dont il avait recommandé l’affiliation : le marquis de Châteauneuf, Louis Antoine Béaunier avocat au parlement et inspecteur général des péages du duc de Praslin ; c’est le cas sans doute également pour Baptiste Raux maître de forge et régisseur général de l’abbaye de Signy (Ardennes) pour le compte de l’abbé de Bourbon, ainsi que pour Étienne-Nicolas Lair son notaire parisien. Grâce à ses liens maçonniques, J.-J. Guyénot étendit ses réseaux d’affaires. Deux membres de la même loge, Mathias Joseph Firmin Degand négociant à Amiens, et Pierre Pinet ingénieur géographe et premier commis du bureau de la marine, figurent ainsi comme actionnaires de la société, créée en 1781 pour établir une nitrière artificielle à Paris et dont J.-J. Guyénot était le comptable. C’est également avec un autre maçon, Joseph Guillemardet, négociant à Chalon-sur-Saône, qu’il élabora, dans les années 1786-1787, un projet de défrichement des forêts de Langonge et de Saunière en Bourgogne [19]. J.-J. Guyénot avait en effet été député par le Grand-Orient pour être le fondé de procuration de la loge locale de l’Union parfaite à Chalon-sur-Saône [20].
Même si J.-J. Guyénot mit en sommeil ses activités maçonniques pendant la Révolution, il sut entretenir les relations amicales ou professionnelles qu’il avait nouées au sein du Grand-Orient. Sous le Directoire, on le retrouve affilié à la loge du Centre des Amis (1797-1798). Il continua à utiliser ses relations maçonniques dans l’armée, l’administration et parmi les marchands de fer pour favoriser ses affaires. J.-J. Guyénot a même, semble-t-il, initié l’un de ses principaux clients parisiens, Saint-Julien Desnoeux. En sens inverse, il plaça ou recommanda plusieurs « Amis » dans divers ministères et administrations.
Loin d’être strictement étanches les uns aux autres, ces groupes d’appartenance s’entrecroisent et se chevauchent parfois. Un des plus fidèles amis de J.-J. Guyénot, Théodore Anne Bourrée de Corberon, fut ainsi à la fois conseiller au parlement de 1778 à 1790 et franc-maçon. Même si ces réseaux se prêtent à une présentation typologique, c’est au gré des circonstances que J.-J. Guyénot s’y plaça et y évolua. La Révolution française constitue certes pour ses protections nobiliaires une discontinuité majeure, mais pour les autres elle ne modifie pas radicalement les dynamiques d’intérêts engagées sous l’Ancien Régime. Plus généralement, il semble que J.-J. Guyénot ait su relativement bien apprécier les situations, pour revendiquer ou au contraire taire son appartenance à l’un ou l’autre de ces groupes en fonction du contexte. Du fait de son rôle à la commission des péages, il se devait de gérer ses affaires avec la plus grande discrétion. Le contrat de régie des péages du duc d’Orléans fut ainsi conclu sous le prête-nom de Marc-Antoine Darnal ; au lieu de se faire adresser nommément son courrier et les recettes des péages, J.-J. Guyénot les faisait transiter par le chancelier du duc, le marquis du Crest, puis par son successeur le comte de la Touche. Et ce n’est que sous l’Empire qu’il se vanta d’avoir été attaché à la fine fleur de la noblesse d’Ancien Régime :
« J’avais outre mes opérations pour le gouvernement, la confiance de M. frère du roi, celle de M. le prince de Condé, celle de MM. les ducs de Praslin, de Villeroi [21]. »
Alors que l’Empereur restaurait la hiérarchie des titres et que la noblesse retrouvait son prestige, J.-J. Guyénot escomptait ainsi tirer de ses anciennes recommandations une certaine respectabilité.
J.-J. Guyénot a donc tissé tout au long de son existence un écheveau de relations qui lui ont permis de se positionner dans l’espace social. Cet itinéraire individuel, qui fraya aux marges de la noblesse, a largement contribué à modeler son identité sociale.
 
Conformisme social et stratégies individuelles
 
 
Étudier l’itinéraire d’un individu permet de saisir à la fois sa marge de liberté et les limites que lui impose la société dans laquelle il vit. Celle-ci donne un sens à des postures et des pratiques qui actualisent des représentations sociales et des préjugés d’époque. Elles énoncent plus ou moins clairement le modèle social dominant qui propose des conduites à adopter pour s’y conformer. Tout en étant inscrit dans une société et un contexte déterminés, l’individu a cependant une façon qui lui est propre d’interpréter ces codes et de négocier avec eux. En cela, et de manière apparemment paradoxale, la société est aussi un facteur d’individuation [22].
Au cœur d’une société d’Ancien Régime figée dans la hiérarchie de ses ordres, la noblesse constitue pour J.-J. Guyénot la référence axiologique de l’estime sociale et de l’honneur individuel. C’est ainsi qu’il investit dans l’acquisition d’une terre seigneuriale : en 1778, il acheta, pour quinze mille trois cent cinquante livres, un quart de la terre de Châteaubourg (département de l’Ardèche) [23], dont il partageait la propriété avec la vicomtesse de Rouault. En 1782 J.-J. Guyénot racheta à celle-ci, devenue entre-temps la comtesse de Bosé, pour douze mille livres les trois quarts qu’elle possédait dans la terre de Châteaubourg [24] ; seuls les trois quarts du péage par eau n’étaient pas compris dans cette vente. Par cette acquisition, il investissait un modèle aristocratique de comportement et de légitimité sociale. J.-J. Guyénot prit dès lors l’habitude d’accoler à son nom la particule que lui donnait sa terre. En s’aidant d’un armorial, il composa même les armes de la maison Guyénot, « d’azur au chevron d’argent, accompagné de trois étoiles d’or deux en chef, une en cœur et d’un croissant d’argent en pointe » [25]. Par l’achat d’une terre noble et l’ennoblissement de son nom, J.-J. Guyénot pouvait ainsi donner de lui-même une image sociale conforme à l’idéal aristocratique du temps.
Il poursuivit avec opiniâtreté des placements fonciers qui pourraient lui valoir la consécration nobiliaire tant convoitée. En vertu de la Déclaration royale du 14 juin 1764, le privilège de la noblesse était concédé aux terres desséchées ; les dessiccateurs acquéraient par ailleurs le droit de propriété sur une portion des terres rendues par eux à la culture. Or, en 1782, J.-J. Guyénot avait déjà mis au point un premier projet de défrichement de terres incultes et d’assèchement de marais en Normandie appartenant au duc de Chartres (à Saint-Sauveur, Landelin, Valognes, Carentan, Saint-Lô et Bayeux). L’année suivante, il obtint l’affermage des terrains sablonneux d’Escault et du Choquet pour y planter des pins et des peupliers. Par ailleurs, il acquit les étangs de Claire-Eau, Grise Marine et Cormorand pour les dessécher et les rendre à l’agriculture [26]. Après un long procès qui l’opposa aux communes voisines, J.-J. Guyénot n’entra cependant en possession de ces étangs qu’en 1790. Si la Révolution vint contrarier ses spéculations nobiliaires, il n’en continua pas moins ses investissements fonciers dans la région : il acquit en 1791, à titre de bien national, la ferme et les ruines du château d’Hardelot dans la paroisse de Condette (département du Pas-de-Calais).
À défaut d’accéder à la noblesse, J.-J. Guyénot se plut à reproduire les valeurs et les préjugés de l’ordre auquel il aspirait. Il n’aura de cesse de proclamer l’ancienneté et la dignité de son nom :
« le nom de Guyenot et ses variations modernes Guyénot et le mot ancien celtique Guy-noch, guytnotch, guettenoch, witnoch ne signifie autre chose que le guy de la nuit, c’est-à-dire le préservatif, le défendeur, la garde de la nuit et delà le veilleur, la lumière de nuit [27] ».
Parallèlement à ces investigations onomastiques, J.-J. Guyénot entreprit des recherches généalogiques autant pour défendre les droits de sa famille dans un procès intenté contre les minimes de Chalon-sur-Saône, que pour donner à son nom la consécration lignagère ; il demande ainsi en 1775 à son père de se renseigner sur une autre famille de la région portant le même nom que lui :
« les renseignements que je vous ai demandés sont pour voir à quel degré nous sommes parents et pour faire la généalogie de la famille ; il y en a plusieurs qui ont des lettres de noblesse anciennement, je veux voir si vous descendez d’eux [28] ».
Et c’est en travestissant la vérité, que J.-J. Guyénot se construisit à son usage personnel une fable familiale qui faisait remonter la noblesse de son lignage au-delà de l’an 1000. La ville de Louhans (département de Saône-et-Loire) aurait ainsi été fondée par un Guyénot, le premier du nom. Les pupitres de l’église paroissiale, décorés aux armes des Guyénot, témoigneraient encore du prestige passé de cette famille :
« Sous les anciens comtes un Guyénot commandait en Bourgogne en 1345 dans le temps de la Phillipine […]. Le village de Saint-Emiliand a été bâti ou commencé par Emiliand Guyénot. Ce nom patronymique a été donné à plusieurs Guyénot. Le fief du Chapot et d’autres biens possédés par Guillaume Guyénot ont été donnés aux minimes de Chalons, à la charge d’établir un couvent de leur ordre à Verdun sur le Doubs, quelques années avant la conquête de la Franche-Comté par le Prince de Condé sur les Espagnols [29]. »
En déclinant la mémoire de ces hauts-faits, J.-J. Guyénot se construit une identité sociale en revendiquant des « droits acquis sur le linceul » [30], et s’octroie la distinction d’un lignage légitimée par l’histoire. Il reprochait d’ailleurs à sa fille de signer « de Châteaubourg », ce qui revenait selon lui à renier le nom de Guyénot ; il considérait que la dignité attachée à son nom se suffisait à elle-même sans que la particule que lui valait sa terre de Châteaubourg y ajoute un supplément d’honorabilité. Inversement, et comme pour masquer la modestie de l’origine sociale de sa femme, il prit l’habitude de la faire figurer sous le nom de Catherine Guillaume « de la Neuville » dans les documents officiels.
Cette référence à l’idéal nobiliaire du lignage et de la naissance ne va pas sans contradiction : J.-J. Guyénot développe en effet dans le même temps une conception éminemment bourgeoise et individualiste de la respectabilité. C’est avec fierté qu’il revendique la position qu’il a acquise au sein de la société et qu’il ne doit qu’à la valeur de son mérite et de son travail. Il se vantait ainsi d’avoir « fait son état lui-même » et d’y être parvenu « seul, sans secours de personne » [31]. Il trouve en lui-même les causes de son ascension sociale et de sa réussite personnelle. Ainsi apparaît-il, sur le théâtre social, comme un nouveau « bourgeois gentilhomme », partagé entre l’idéal aristocratique et la fierté bourgeoise.
À partir de la Révolution, les tribulations de J.-J. Guyénot, parce qu’elles correspondent à la charnière chronologique entre l’ancien régime social et le nouveau, présentent un intérêt tout particulier. Le fait que sa trajectoire traverse la césure communément admise par les historiens entre la société d’Ancien Régime et celle issue de la Révolution, permet de saisir comment il a composé avec le changement. Dans la mesure où il a laissé des témoignages extrêmement ténus sur cette période, c’est à travers ses choix et ses engagements qu’il faut tenter de comprendre comment il négocia avec un modèle nouveau de société.
Dès les premiers mois de la Révolution, J.-J. Guyénot s’engagea avec zèle aux côtés des tenants du système seigneurial. Au début du mois de février 1790, il publia un mémoire, subventionné par le duc de Praslin et distribué à l’Assemblée constituante, pour défendre au nom du respect de la propriété, la légitimité des péages que la commission n’avait pas encore jugés. Il est cependant difficile de faire ici le départ entre son attachement à une société du privilège et son intérêt personnel lié à la survie de droits dont il avait la régie. Il s’employa par la suite à faire radier de la liste des émigrés du département de l’Aude la comtesse de Lordat, à obtenir une réduction de la taxe révolutionnaire à laquelle sa protégée était assujettie et à sauver ses propriétés du vandalisme.
La Révolution, en supprimant la commission des péages et en le privant de ses émoluments, fragilisa sa situation personnelle. Alors que beaucoup de ses anciens collègues trouvèrent à se placer dans la nouvelle administration, J.-J. Guyénot dut se chercher une nouvelle source de revenus. Il se fixa alors en Haute-Marne, où il disposait d’attaches familiales. Sa fille Émilie avait en effet épousé, en 1788, Charles le Blanc du Châtelier, descendant d’une longue lignée de maîtres de forges champenois et maître de forges lui-même. Profitant de la vente des biens nationaux, J.-J. Guyénot se porta acquéreur en 1791 de la forge de l’ancienne abbaye de La Crète et, l’année suivante, de la terre de Mareilles avec ses dépendances, notamment la forge de Morteau et la fenderie dite « Le Carillon » à Manois. Son gendre avait su trouver les mots susceptibles de séduire son beau-père en lui faisant miroiter, outre les agréments de la vie rustique, le prestige du privilège :
« Est-il un état plus heureux que celui de maître de forges ? […] Libre, indépendant, il commande à tout ce qui l’environne, ajoutez à cela le privilège des souverains, celui de battre monnaie. En un mot, il est plus roi dans sa forge que le Roi des Français à Paris [32]. »
Par ce choix J.-J. Guyénot actualise donc, en pleine Révolution, un modèle traditionnel de valorisation sociale. A-t-il alors à l’esprit les grandes lignées nobles de maîtres forges ? Le château de Mareilles lui offrait de toute manière une respectabilité propice à ses affaires. Cette domiciliation provinciale (alors même qu’il se rendait fréquemment à Paris pour ses affaires) et la livraison de ses productions à l’État lui permirent de passer la Révolution sans ambages. Seul un séjour de cinq mois dans le Berry lui valut quelques tracas. Cette longue absence de Mareilles éveilla, semble-t-il, la suspicion. Une rumeur prétendait qu’il « était dans la Vendée » [33]. Un certificat qui confirmait sa résidence à Lignières empêcha de justesse la mise sous séquestre de ses biens. La force du préjugé nobiliaire continua pendant de longues années à peser sur ses comportements. Dans une lettre à sa fille, il invoque ainsi les prodigalités de la noblesse pour justifier l’ampleur de ses dettes. Emprisonné pour ce motif, il invite ses amis à répondre pour lui à ses calomniateurs par un simulacre de duel : « vous avez jeté un gant, qu’il faut ramasser [34] ». À travers ce référent obsessionnel, on voit bien que la noblesse représente pour J.-J. Guyénot autant un critère de jugement social qu’une exigence identitaire.
On le voit encore dans la manière dont, après la Révolution, il investit dans l’économie des canaux. Régisseur du canal de l’Ourcq pour le compte du duc d’Orléans dans les dernières années de l’Ancien Régime, il chercha à se faire attribuer la gestion des canaux d’Orléans et de Loing, ayant également appartenu à la maison d’Orléans, quand l’État décida en l’an VI de les affermer pour parer aux réparations les plus urgentes. Tentative vaine. Ce n’est qu’au terme des décrets impériaux du 14 messidor An XII (3 juillet 1804) et du 13 novembre 1807, qu’il obtint la concession de la canalisation de l’Essonne, entre Orléans et Corbeil. Le développement du commerce parisien ainsi que l’exploitation de la tourbe extraite des abords du canal devaient rentabiliser sa concession. Il conçut véritablement cette opération, destinée à lui garantir la richesse et la réussite sociale, comme devant être l’œuvre de sa vie. Obnubilé par ses rêves de grandeur, il resta sourd aux avis de ses amis qui l’encourageaient à vendre son canal et à « sacrifier la gloriole » [35]. De fait, le gouffre financier que représentait ce chantier, conjugué à de ruineuses ententes avec des créanciers peu scrupuleux eurent raison des projets de J.-J. Guyénot.
La Révolution, en consacrant l’égalité civile des individus et l’avènement d’une élite sociale fondée sur la propriété foncière et la richesse, permit à J.-J. Guyénot d’intégrer la notabilité. Avec une fortune estimée en l’an XII, à près de six cent mille francs qui le plaçait au vingt-deuxième rang des trente plus imposés du département de la Haute-Marne, J.-J. Guyénot est inscrit sur les listes de notabilités communales et départementales de l’an IX, et fait partie du collège électoral du département [36]. Cependant, il n’exerça aucune responsabilité politique locale. Et comme sa fortune passait pour être acquise d’une façon très équivoque, son nom ne figurait pas sur la liste des soixante propriétaires les plus distingués du département.
On voit donc avec J.-J. Guyénot à quel point l’individu est autant le produit de la société de son temps qu’un agent historique qui s’approprie ses normes selon une logique personnelle. À une société d’Ancien Régime, dominée par le préjugé nobiliaire, J.-J. Guyénot emprunta les critères de distinction et reproduisit les comportements susceptibles de lui donner une identité sociale. Son itinéraire individuel se déploie, plus généralement, dans le contexte de l’émergence sociale des notables, qui conjuguent respectabilité et propriété. Son conformisme social ne doit pas occulter cependant la part réfléchie et volontaire des stratégies de J.-J. Guyénot pour se hisser dans cette société et rendre visible sa promotion. Cette liberté que l’individu inscrit dans les normes sociales, n’est au demeurant pas dénuée d’inerties ou d’aveuglements, comme on l’a vu, notamment face aux mutations de la société.
 
Le jeu des identités sociales
 
 
Dans la mesure où nous connaissons J.-J. Guyénot principalement par ses lettres et celles qu’il a reçues, elles nous livrent l’image qu’il veut donner de lui et qu’il se construit selon le contexte ou l’identité de son correspondant. À l’exception de quelques confidences qui pointent parfois dans sa correspondance avec son père et sa fille unique, J.-J. Guyénot se livre rarement comme individu. D’ailleurs, si le ton se fait plus libre avec son père, il le prie tout de même de lui renvoyer ses lettres… Les quelques échanges épistolaires avec sa femme, quasiment analphabète, se limitent pour l’essentiel aux affaires de la maison et des forges. Et plusieurs de ses amis déplorent la parcimonie avec laquelle il se confie : « il faut convenir, M. et très cher frère, que vous serez toute votre vie un homme incorrigible ; on n’a pas plus de nouvelles de vous que si vous n’existiez pas [37] ». Et de fait, l’individu Guyénot n’existe pratiquement qu’en représentation à travers les masques qu’il emprunte sur le théâtre social. Confronter ces identités plurielles, quand il nous en est donné l’occasion, au regard que les autres portent sur J.-J. Guyénot permet de saisir la constitution de son personnage public. Les discours qu’il tient sur lui-même, avec les censures intéressées qu’il s’impose ou les valorisations sociales qu’ils supposent, permettent ainsi de bien cerner les moyens de son individualisation à travers le filtre social.
J.-J. Guyénot orchestra en effet avec une persévérance sans égale la mise en scène de son image dans ses rapports avec autrui. Gradué ès lois à l’issue de vagues études de droit à l’université de Valence, il joua de la confusion entre les titres d’avocat au parlement (ayant prêté serment) et d’avocat en parlement, pour s’honorer du supplément de prestige attaché au premier. Le fait de résider en 1780 rue Saint-Benoît, au cœur du quartier de prédilection des avocats au parlement de Paris, situé rive gauche à proximité de la Cité, ne fit qu’entretenir cette mystification professionnelle.
Lorsqu’il s’agit pour lui de retrouver un emploi au sein de l’administration révolutionnaire, J.-J. Guyénot sut se construire une image de serviteur dévoué de l’État. Il n’eut de cesse de donner des gages de ses compétences, en manifestant les signes censés traduire les qualités requises à sa tâche de commis. Il se vantait ainsi d’avoir « acquis le suffrage de tous ceux qui connaissent ses opérations et son travail » [38], et justifiait ses capacités professionnelles par sa persévérance dans des tâches difficiles et ingrates. Les archives de la commission dont il avait eu la garde depuis la retraite du dernier procureur général A.-N. Doublet de Persan, au début de l’été 1789, n’étaient-elles pas « rangé[e]s dans le meilleur ordre [39] » ? Selon ses dires, il aurait même alors été contraint de louer un appartement plus spacieux capable d’accueillir ces centaines de cartons « plus pour le public que pour lui ». Efforts vains : malgré l’ardeur avec laquelle il protesta de ses qualités administratives, il fut sommé de rendre les archives de l’ancienne commission qu’il conservait chez lui et l’on se passa de ses services.
De la même façon, J.-J. Guyénot sut endosser le rôle qu’on attendait d’un maître de forges dans une République en guerre pour sa survie. Dans sa correspondance avec les pouvoirs publics, il s’est ainsi attaché, pour bénéficier de facilités institutionnelles et économiques, à se conformer à la mission civique que la République en danger avait assignée aux maîtres de forges. Il donna des gages de son dévouement en acceptant de se lancer dans une production aussi stratégique que l’acier, depuis que la guerre avait privé l’État des importations étrangères, principalement anglaises. « Jaloux de coopérer à la fabrication des armes qui doivent repousser la tyrannie [40] », il fit ainsi cadeau au Comité de salut public de deux cartes représentant les canaux d’Orléans, Loing et Briare pour le mettre à même de rationaliser la fabrication et le transport de l’acier. Paré du titre de « fabricant pour la République », il ne cessa d’insister sur son dévouement à la patrie au mépris des sacrifices financiers qu’il engagea. Ne livra-t-il pas l’ensemble de sa fabrication à l’État, alors même que le Maximum et les assignats le pénalisaient gravement ?
La fin des troubles révolutionnaires lui fit espérer un emploi dans le nouveau régime. Fort de l’expérience qu’il avait acquise au sein de la commission des péages, J.-J. Guyénot se façonna alors l’image d’un spécialiste de la fiscalité péagère. N’avait-il pas confié à son ami L. A. M. de Boislecomte, qu’il était « expert en droit de navigation » ? [41]. Et, de fait, plusieurs de ses contemporains lui reconnaissaient une compétence indéniable en cette matière. François de Neufchâteau, ministre de l’Intérieur, recommanda ainsi aux Directeurs un entrepreneur « depuis longtemps instruit de tout ce qui concerne les Travaux Publics » [42], qui n’était autre que J.-J. Guyénot. Sous le Directoire, il suivit scrupuleusement les débats parlementaires à propos du rétablissement d’une taxe d’entretien des routes, puis les travaux de la commission fluviale sur la fixation d’une taxation équivalente sur les cours d’eau. Dans son Mémoire sur la navigation intérieure et la nécessité d’établir une taxe pour l’entretien des rivières, J.-J. Guyénot se flattait même d’être l’inspirateur de l’octroi de navigation établi par la loi du 30 floréal An X (20 mai 1802) ; et pendant longtemps, il espéra que l’État le solliciterait pour servir dans l’administration nouvellement mise en place pour régir ces droits. Dans sa correspondance officielle, il mit même en avant, outre ses compétences en matière de fiscalité péagère et plus généralement de finances publiques, l’ardeur réformatrice « d’un citoyen français qui aime sa patrie, qui désire la prospérité du gouvernement et le bonheur de ses concitoyens [43] ».
Tout en manifestant son attachement à la chose publique, J.-J. Guyénot ne cessait de proclamer son désintéressement personnel. Pour discréditer les propositions d’une compagnie concurrente pour la régie générale des droits de péage, J.-J. Guyénot et son associé Jacques-Philippe Bichet (ancien archiviste du duc d’Orléans) s’étaient indignés que « des spéculateurs avides fussent chargés de cette partie importante d’administration [44] ». Finalement, les offres des deux compagnies furent rejetées par les Cinq Cents qui, redoutant que des sociétés financières ne spéculent sur le produit de la taxe d’entretien et ne s’acquittent mal de leurs obligations d’entretien, préférèrent affermer séparément chaque barrière. Le contraste est ici saisissant entre une soumission publique, où il est convenu de protester de son désintéressement et le bénéfice de l’opération que J.-J. Guyénot avait évalué à quelque treize ou quatorze millions nets par an.
Faute d’avoir été intéressé aux affaires publiques, J.-J. Guyénot s’est attaché à donner à l’État, à ses clients ou à d’éventuels bailleurs de fonds, l’image d’un maître de forges et d’un concessionnaire de canal entreprenant. Une telle représentation de soi, inséparable des transformations économiques du moment, s’inscrit à l’évidence dans une nouvelle configuration idéologique qui valorise alors l’individu [45]. Il se présente comme un industriel éclairé, attentif aux nouveautés techniques. Ne prétendait-il pas expérimenter des procédés nouveaux de carbonisation du bois pour ses forges, ou de tourbe pour alimenter en combustible les industries parisiennes ? N’avait-il pas également installé une aciérie et décidé de construire une manufacture d’armes blanches dans un département qui n’avait pas de tradition pour de telles productions ? N’avait-il pas introduit à Mareilles la culture du maïs avec l’ambition d’y « habituer insensiblement nos cultivateurs routiniers, les forcer même par intérêt à se livrer à ce genre de culture, qui pour eux sera un remède contre la faim surtout dans les temps de disette [46] » ? Cette image flatteuse d’entrepreneur qu’il s’est construite, J.-J. Guyénot supportait difficilement qu’on y porte atteinte. Parce qu’il gérait ses forges à distance depuis Paris, Jean Toutain, son régisseur sur place, lui renvoyait non sans perfidie l’image plus passive de « propriétaire de forges en Haute-Marne ». Or, rien n’insupportait plus J.-J. Guyénot que d’apparaître, auprès des maîtres de forges et des marchands de fer, comme un associé de J. Toutain – son « commis » ou son « commettant » comme il aimait à le lui rappeler – et voir ainsi son autorité lui échapper.
Commis modèle et entrepreneur audacieux, J.-J. Guyénot se constitue par ces images valorisantes un capital symbolique dont il joue, en l’investissant dans l’« économie » générale de la société. Cependant, ce personnage social fut loin de faire illusion auprès de tous ceux qui le côtoyèrent. Pour l’un, J.-J. Guyénot est « aussi insensible que les enclumes de [ses] forges [47] » ; un autre affirme qu’il l’« a épluché de la bonne manière [48] » pour lui réclamer quelques sous. Le jugement mêlé de rancœur que Gilbert Aimable Chabanon porte sur J.-J. Guyénot qui, après plusieurs relances infructueuses, a refusé de lui prêter de l’argent, est plus intéressant dans la mesure où il croise l’ignominie personnelle et le comportement social ; il se disait :
« convaincu à présent qu’il est telles situations, tels plans, telles dispositions du cœur avec lesquelles la bienfaisance et l’humanité sont absolument incompatibles. Cependant, votre refus a quelque chose de si dur, de si impitoyable, de si opiniâtre qu’il m’a paru propre à caractériser parfaitement mon siècle et certaines classes de la société actuelle. […] Je fais imprimer, sous le titre de Lettres d’un pauvre à un riche du siècle, les lettres que j’ai eu l’honneur de vous adresser, avec un peu d’extension, non sur les faits, ils sont simples, mais sur les conséquences qu’on peut en tirer pour les mœurs, l’ordre public et même pour le gouvernement. Je ne vous nommerai point. Il ne dépend pas même de moi de vous désigner au public, parce que la sphère d’un riche qui n’est que riche n’est pas fort étendue [49] ».
Homme sans scrupules, J.-J. Guyénot apparaît ici comme un être foncièrement individualiste, calculateur et cynique qui ne vise qu’à s’enrichir au mépris des autres.
La réputation sociale que J.-J. Guyénot s’était patiemment façonnée, même si elle n’abusait pas tous ses contemporains, fut définitivement entamée par sa ruine. Les difficultés de ses forges conjuguées au gouffre financier que représentait le canal de l’Essonne, l’obligèrent à multiplier inconsidérément les hypothèques. De plus, J.-J. Guyénot se livra, semble-t-il, à des escroqueries ou des ventes frauduleuses pour éteindre ses dettes. Deux de ses amis lui reprochèrent de s’être acoquiné avec « des fripons de toutes espèces, qui vous ont déshonoré, oui déshonoré. […] Votre nom est souillé à un point que vous n’obtiendrez pas un sol sur votre signature [50] ». À la requête de plusieurs de ses créanciers, ses biens furent saisis et lui-même fut incarcéré pour dettes, en juillet 1810, à la prison de Sainte-Pélagie. Transféré en septembre de l’année suivante, dans une maison de santé, rue du Chemin vert, il ne recouvra la liberté que deux ans après. Il mit à profit ses années d’emprisonnement pour rédiger ses souvenirs « pour les transmettre à ses petits et arrière-petits enfants, lui-même ; ils l’aimeront, ils lui accorderont des soins et des attentions [51] ». Ces notes éparses témoignent de sa volonté d’achever son entreprise de valorisation individuelle pour sa postérité, en magnifiant ses origines sociales et son crédit. Les cadres sociaux de sa mémoire deviennent alors autant de moyens de protester de sa probité : « Habitué à vivre dans l’Ancien Régime, avec ce qu’il avait de plus grand, de plus honnête et de plus poli [52] », il ne pouvait s’être rendu coupable des malversations dont on l’accusait. À sa sortie de prison, il continua de vivre dans l’illusion de sa splendeur passée : on lui aurait ainsi offert une place de chef de division au ministère des Finances ou de l’Intérieur, qu’il aurait refusée [53] ; avec la Restauration, il était encore « à la veille d’utiliser en faveur [de la monarchie] ses anciennes connaissances en finances [54] ». Il tenta également de relancer les travaux du canal de l’Essonne jusqu’à la révocation de sa concession en mars 1820. Cependant, dans la mesure où le séquestre intervenu en 1815 ne conserve ses papiers personnels que jusqu’à cette date, on connaît assez mal les dernières années de sa vie. On sait seulement qu’il mourut misérablement, en 1824, dans une modeste chambre de la rue de Bailleul.
En travaillant sur ces fragments biographiques, nous avons pu saisir plusieurs points d’articulation entre l’itinéraire individuel de J.-J. Guyénot et un contexte social en pleine mutation. Ses origines et ses appartenances à différents réseaux dessinent un cadre social, dans lequel se déploient ses stratégies individuelles, et qui permet de comprendre leurs rationalités propres. On le voit ainsi négocier avec la société de rangs : la spéculation sur les privilèges et sa réputation auprès de grandes maisons nobiliaires lui permirent de s’enrichir ; dans le même temps, elle lui inspire des postures à adopter et des positions à conquérir pour prétendre à une ascension sociale. Même s’il franchit la Révolution française en conservant une partie de ces anciens schèmes, il profita de l’abolition de la société d’ordres pour consolider sa position sociale en intégrant l’élite des notables. Pour ce faire, il prolongea ses investissements dans la propriété, entamés sous l’Ancien Régime, par la réunion de biens nationaux. Cependant, à partir de cette assise foncière, critère de sélection des nouvelles élites, il diversifia les moyens de sa promotion sociale : après avoir échoué dans ses tentatives pour se replacer dans l’administration, il préféra se hasarder dans des activités capitalistes plus lucratives. Si le contexte social éclaire le sens des comportements qu’il adopte et des identités qu’il revendique, ceux-ci révèlent a contrario l’ajustement individuel aux systèmes normatifs. Modelé par des dispositifs d’identification autant qu’acteur de son existence sociale, J.-J. Guyénot s’exprime donc sur le double registre du conformisme et de la singularité, et oscille constamment entre l’affirmation d’une identité individuelle et la soumission à des déterminations collectives.
 
NOTES
 
[1]Dominique Kalifa, « L’historien et l’atome social », Critique, n° 632-633, 2000, pp. 31-40.
[2]Norbert Elias, La Société des individus, Paris, Fayard, 1991.
[3]Bertrand Nezeys, Sciences sociales et activités économiques. Le collectif, l’individuel et le social, Paris, Economica, 1992, p. 2.
[4]Louis Dumont, Homo aequalis. Genèse et épanouissement de l’idéologie économique, Paris, Gallimard, 1977. Marcel Gauchet, « De l’avènement de l’individu à la découverte de la société », Annales ESC, n° 3, 1979, pp. 451-463.
[5]Pierre Bourdieu, « L’illusion biographique », Raisons pratiques. Sur la théorie de l’action, Paris, Seuil, 1994, pp. 81-89.
[6]Jean-Claude Passeron, Le Raisonnement sociologique. L’espace non-poppérien du raisonnement naturel, Paris, Nathan, 1991, chap. viii, « Le scénario et le corpus. Biographies, flux, itinéraires, trajectoires », pp. 185-206.
[7]Archives nationales (AN dans les notes suivantes), T 112388-89. Commission d’agent de SAR l’Électrice douairière de Saxe accordée à Jean-Jacques Guyénot (27 février 1780).
[8]AN, T 112371-72.
[9]AN, T 112343-44.
[10]AN, T 112339.
[11]AN, T 112361A.
[12]AN, T 112345.
[13]AN, H4 31461.
[14]AN, T 112317A. Contrat d’association (13 mai 1782).
[15]AN, T 112388-89. Obligation de 8 000 livres passée devant le notaire E.-N. Lair (23 janvier 1783).
[16]Archives départementales de Haute-Marne, 5J 8. Lettre de Gaspard-Nicolas Michel à son frère (27 pluviôse an IV).
[17]Alain Le Bihan, Francs-Maçons parisiens du Grand-Orient de France (à la fin du xviiie siècle), Paris, Bibliothèque nationale, 1966, p. 243.
[18]AN, T* 11239.
[19]AN, T 112317b.
[20]AN, T 112371-72.
[21]AN, T 112326. Lettre de J.-J. Guyénot au substitut du procureur impérial (s.d.).
[22]Giovanni Levi, « Les usages de la biographie », Annales ESC, n° 6, 1989, pp. 1325-1336.
[23]AN, T 112388-89.
[24]Ibid.
[25]Ibid.
[26]AN, T 112378-79.
[27]AN, T 112388.
[28]AN, T 112385.
[29]AN, T 112339-40. Lettre de J.-J. Guyénot à sa fille (21 septembre 1812).
[30]AN, T 112310. Lettre de J.-J. Guyénot à sa fille (11 mars 1811).
[31]AN, T 112385. Mémoire.
[32]AN, T 112340.
[33]AN, T 112361A. Mémoire pour le Sieur Guyénot.
[34]AN, T 112376. Lettre de J.-J. Guyénot à MM. Larcher et Godefroy (3 août 1811).
[35]AN, T 112390-91. Lettre de Théodore Anne Bourrée Corberon (17 juin 1811).
[36]Les Grands notables du Premier Empire, départements de l’Aube, de la Marne et de la Haute-Marne, Paris, CNRS, 1981, notice de Georges Viard sur J.-J. Guyénot, pp. 155-157.
[37]AN, T 112317B. Lettre de Joseph Guillemardet (17 mars 1788).
[38]AN, T 112370. Mémoire de J.-J. Guyénot à M. Loménie de Brienne.
[39]Ibid., Lettre de J.-J. Guyénot au ministre des Contributions publiques (17 mai 1793).
[40]AN, T 112317B. Lettre au Comité de salut public (10 messidor an II).
[41]AN, T 112326-27. Lettre (4 floréal An X).
[42]AN, F14 10026. Rapport présenté au Directoire exécutif par François de Neufchâteau (16 floréal An VI).
[43]AN, H4 3130.
[44]AN, H4 31302. Lettre de J.-J. Guyénot (9 messidor An VI).
[45]Hélène Vérin, Entrepreneurs, entreprise. Histoire d’une idée, Paris, Puf, 1982.
[46]AN, T 112313A. Lettre au préfet de Haute-Marne (1er vendémiaire an X).
[47]AN, T 11237. Lettre de M. Baccoffe (10 février 1810).
[48]AN, H4 3124. Lettre de François Breton, son beau-frère (2 mai 1790).
[49]AN, T 112370. Lettre de Gilbert Aimable Chabanon à Guyénot (12 prairial an IX).
[50]AN, T 112376. Lettre de MM. Larcher et Godefroy (août 1811).
[51]AN, T 112310. Lettre de J.-J. Guyénot à sa fille (11 mai 1811).
[52]AN, T 112376. Lettre de J.-J. Guyénot à MM. Larcher et Godefroy (3 août 1811).
[53]AN, T 112339-40. Lettre de J.-J. Guyénot à sa fille (21 septembre 1812).
[54]AN, T 112388. Lettre de J.-J. Guyénot à Augustin François Fuzier (18 décembre 1814).
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AN, T 112317B. Lettre au Comité de salut public (10 messido...
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AN, T 112326-27. Lettre (4 floréal An X). Suite de la note...
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AN, F14 10026. Rapport présenté au Directoire exécutif par ...
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AN, H4 3130. Suite de la note...
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AN, H4 31302. Lettre de J.-J. Guyénot (9 messidor An VI). Suite de la note...
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Hélène Vérin, Entrepreneurs, entreprise. Histoire d’une idé...
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[46]
AN, T 112313A. Lettre au préfet de Haute-Marne (1er vendémi...
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[47]
AN, T 11237. Lettre de M. Baccoffe (10 février 1810). Suite de la note...
[48]
AN, H4 3124. Lettre de François Breton, son beau-frère (2 m...
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[49]
AN, T 112370. Lettre de Gilbert Aimable Chabanon à Guyénot ...
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[50]
AN, T 112376. Lettre de MM. Larcher et Godefroy (août 1811)...
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AN, T 112310. Lettre de J.-J. Guyénot à sa fille (11 mai 18...
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[52]
AN, T 112376. Lettre de J.-J. Guyénot à MM. Larcher et Gode...
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[53]
AN, T 112339-40. Lettre de J.-J. Guyénot à sa fille (21 sep...
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AN, T 112388. Lettre de J.-J. Guyénot à Augustin François F...
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