Quand l'histoire
socioculturelle
est aussi histoire
orale
L'exemple des pratiques de
lectures dans une communauté
d'ouvriers des années trente
à nos jours
Nathalie Ponsard
1. Lire la mise au point de Florence Descamps, L'historien,
l'archiviste et le magnétophone, Paris, Comité pour
l'histoire économique et financière de la France, 2001.
2. « L'histoire se fait avec des documents écrits, sans doute
quand il y en a. Mais elle peut se faire, elle doit se faire,
sans documents écrits s'il n'en existe point [...]
Donc avec des mots, des signes [...] Avec tout ce qui,
étant à l'homme sert à l'homme, exprime l'homme,
signifie sa présence, l'activité, les goûts et les façons
d'être de l'homme». Extrait de Lucien Febvre,
Combat pour l'histoire, Armand Colin, Paris, 1992, p. 428.
3. «Tout est document en puissance. La connaissance
de la réalité historique ne réside plus dans le document
mais dans le questionnement de l'historien qui sélectionne
ses documents, les interroge et construit son objet
historique », Henri-Irénée Marrou, De la connaissance
historique, Paris, Seuil, 1950, p. 32.
4. Roger Chartier, Pratiques de la lecture, Marseille,
Rivages, 1985 ; L'ordre des livres. Lecteurs, auteurs,
bibliothèques en Europe entre XIVe et xvnf siècle,
Aix-en-Provence, Alinéa, 1992; R. Chartier (éd.),
Histoire de la lecture, un bilan de recherches
sous sa direction, Paris, IMEC-MSH, 1995;
Ma recherche sur l'histoire d'une
communauté de lecteurs ouvriers
des années trente à nos jours peut
susciter une interrogation sur la façon dont
s'est opéré le croisement de l'histoire socioculturelle
et de l'histoire orale. En effet, au-
delà de «l'acclimatation»1 de l'histoire orale,
comment expliquer un tel cheminement chez
une chercheuse isolée, formée par ailleurs à la
critique historique héritée de l'« école historique
positiviste» et enseignant une histoire
événementielle où les sources écrites tiennent
une place considérable? Rétrospectivement,
ce cheminement intellectuel s'explique certainement
par l'influence à la fois de Lucien
Febvre conseillant l'utilisation de documents
non écrits2 et d'Henri-Irénée Marrou démontrant
combien l'histoire est la construction
d'un objet qui dépend du questionnement de
l'historien3. Mon ambition est ici de porter un
regard critique sur la gestation d'une
recherche qui, tout en utilisant la méthode des
entretiens semi-directifs comme moyen
d'investigation, est restée profondément marquée
par une démarche historique. D'où une
réflexion sur les grandes questions méthodologiques
liées à l'enquête orale, c'est-à-dire la
recherche d'un terrain d'enquête approprié, la
mise en œuvre d'un esprit critique sur le
déroulement de l'enquête, le guide d'entretien
et le statut des témoins. D'où également, une
fois les sources orales retranscrites, la mise au
point de grilles d'analyse susceptibles de restituer
une histoire des pratiques de lecture sur
le long terme.
La construction d'un objet historique
et le cheminement vers l'histoire orale
Le cheminement vers l'histoire orale fut
l'aboutissement de la construction de mon
objet historique. En effet, dans le cadre de la
nouvelle histoire de la lecture conceptualisée
par Roger Chartier4, je cherchais à construire
l'histoire des pratiques de lecture à l'échelle
d'une communauté mais aussi de l'individu
pour m'interroger sur la culture des ouvriers à
la fois dans l'évolution de son contenu et dans
ses rapports avec la culture militante, la culture
populaire et la culture de masse. Je cherchais
aussi à comprendre comment un lecteur
intègre ou non les objets lus dans son univers
mental pour construire ou même reconstruire
ses représentations. La question de la
méthode d'investigation et des outils adéquats
à cette recherche se posait pour mener à bien
ce projet. D'emblée, je voulais cerner les pratiques
de lectures à partir de la « parole
ouvrière». Le travail historiographique sur la
question des lectures en milieu ouvrier
conforta mon choix. Parcourant les différents
champs historiques fondés sur des sources
écrites telles que l'histoire des bibliothèques
ouvrières, celle du mouvement ouvrier ou
bien encore l'histoire de la culture populaire,
de nombreux travaux montraient combien la
lecture a été un enjeu dans l'éducation du
peuple, dans la démocratisation culturelle
mais aussi dans le combat politique du Parti
communiste français (PCF) ou de la Confédération
générale du travail (CGT). Certes, ils
apportaient une contextualisation des pratiques
de lecture mais celles-ci n'étaient
appréhendées qu'à travers le miroir déformant
des discours des militants ou du seul
contenu des bibliothèques : ils dessinaient
donc une histoire des prescriptions de lecture
mais ne permettaient pas d'appréhender la
«figure du lecteur». En outre, de nombreuses
questions restaient en suspens: comment ces
livres ont-ils été lus? Pourquoi? Avec quels
horizons d'attente ? Comment se sont-ils intégrés
dans la vision du monde des lecteurs? Il
fallait passer des lectures ouvrières aux «lecteurs
ouvriers». J'ai alors lu avec beaucoup
d'intérêt des enquêtes de sociologie quantitative
qui, reposant sur des catégories socioprofessionnelles
ou sur des catégories de
lecteurs5, offraient une utile vision macrosociologique
mais qui délaissaient les individus,
les extrayaient d'un espace socioculturel
(familial et local) spécifique et ne permettaient
ni de reconstruire des parcours bibliographiques,
ni de comprendre la gestation des
univers culturels en rapport avec les grandes
évolutions sociales, économiques, politiques
et culturelles du XXe siècle. En revanche,
l'approche qualitative proposée par Martine
Poulain6, me séduisait vivement. Son ambition
de dire ce qui se passe entre un imprimé et ses
lecteurs, de rendre compte du réseau d'images
qui se noue autour de la lecture correspondait
à mon projet. Dans le même ouvrage, le récit
de vie prôné par Jean-François Barbier-
Bouvet permettait de comprendre l'attitude
des lecteurs7. Enfin, des enquêtes sur les pratiques
et les représentations de la lecture au
sein de la sociologie de la culture ouvrière et
un ensemble de recherches visant à cerner
l'appropriation, à la fois matérielle et intellectuelle,
des objets lus au sein d'un lectorat
ouvrier8 confirmaient l'intérêt de l'enquête de
terrain. Par ailleurs, la remarquable étude
d'Anne-Marie Thiesse sur les lecteurs populaires
à la Belle Époque se présentait comme
un modèle9. Elle écartait deux pistes infructueuses
- l'approche des lecteurs populaires
par le chiffre élevé de tirages de la presse ou
par la seule analyse de la littérature dite populaire
(par le prix, le mode de diffusion et
d'écriture) - et offrait un triptyque remarquable
oscillant entre l'auteur, le texte écrit et
les pratiques de lecture en milieu populaire.
Sa méthode : partir à la rencontre des lecteurs
de la Belle Époque en conduisant des entretiens
semi-directifs. Elle se livrait ensuite à
une étude littéraire des objets littéraires en
s'attachant au style, au thème, aux procédés
de narration. Enfin, elle cherchait à cerner les
itinéraires de ces feuilletonistes si décriés par
les gens de lettres. Elle m'a donc convaincue
de l'intérêt de la réalisation d'entretiens
auprès de ce public tout en éclairant les difficultés
de l'entreprise, en particulier la non-
conscience de leurs lectures («l'impensable
Culture écrite et société. L'ordre des livres (xtv'-xviiie),
Paris, Albin Michel, 1996.
5. Forts/faibles lecteurs ou non lecteurs par exemple.
6. «Ce réseau d'images, de représentations
de la lecture et de soi-même lisant est à la fois le résultat
d'une biographie individuelle et d'une histoire sociale»,
Martine Poulain, «Lecteurs et lectures: le paysage
général », in M. Poulain (éd.), Pour une sociologie de la
lecture. Lectures et lecteurs dans la France contemporaine,
Paris, Éditions du Cercle de la librairie, 1988, p. 29.
7. Jean-François Barbier-Bouvet, « La fin et les moyens :
méthodologie des enquêtes sur la lecture », ibid.,
pp. 215-237.
8. René Kaës, « La culture. Son image chez les ouvriers
français», thèse de 3e cycle, Paris, EHESS, 1966;
Michel Lafargue, Représentation de la culture et univers
culturel en milieu ouvrier. Institut français de formation
des adultes, Paris, 1966; Bernard Lahire, «Lectures
populaires; les modes d'appropriation des textes»,
Revue française de pédagogie, n° 104,1993, pp. 17-26;
Janine Larrue, Loisirs ouvriers chez les métallurgistes
toulousains, La Haye-Paris, Mouton, 1965; Michel Verret,
La culture ouvrière, Saint-Sébastien, ACL-Crocus, 1988.
9. Anne-Marie Thiesse, Le Roman du quotidien, lecteurs et
lectures populaires à la Belle Époque, Paris, Le Chemin
vert, 1984; «Mutations et permanences de la culture
populaire : la lecture à la Belle Époque », Annales ESC,
n° 1,1984.
10. Hans Robert Jauss, Pour une esthétique
de la Réception, Paris, Gallimard, coll. «Tel», 1978;
Paul Ricoeur, Temps et Récit, Paris, Seuil, 1983, t. III;
Michel de Certeau, L'invention du quotidien,
Paris, Gallimard, 1990,1.1.
11. Michel Trébitsch, «Du mythe à l'historiographie»,
Cahier de l'IHTP, n° 21,1992, pp. 13-32 ; Annales ESC,
n° 1,1980, «Archives orales: une autre histoire?»;
Bulletin de l'IHTP, n° 2,1981, «Problèmes de méthode
en histoire orale. Table ronde du 20 juin 1980»;
Mercedes Vilanova, «Travaux d'histoire orale
à Barcelone », Bulletin de l'IHTP, n° 2,1980, pp. 22-23 ;
Cahier de l'IHTP, n° 4,1987, « Questions à l'histoire orale,
table ronde du 20 juin 1986 » ; Cahier de l'IHTP, n° 1,
« La bouche de la vérité ? La recherche historique
et les sources orales », 1992.
12. Denis Peschanski, «Effets pervers», Cahier de l'IHTP,
n° 21, op. cit., pp. 45-53. Il relève du côté des enquêtes
des mécanismes de reconstruction, d'extrapolation
« qui les conduisent à la généralisation de leur expérience
personnelle » mais aussi des mécanismes
de rehiérarchisation et d'immédiateté en fonction
de leur expérience individuelle; du côté de l'enquêteur,
« il est partie prenante dans la construction
du témoignage » et donc doit exercer un esprit critique.
13. Jean-Jacques Becker, «Le handicap de l'a posteriori»,
Cahier de l'IHTP, n° 4, op. cit.
lecture populaire» selon A.-M. Thiesse).
Néanmoins, la notion de « lecteurs
populaires» me paraissait trop large (ouvriers,
agriculteurs, travailleurs indépendants au
capital modeste et petite bourgeoisie des
employés). Je voulais cerner les pratiques de
lecture à l'échelle d'une communauté
ouvrière pour situer l'individu à l'intersection
de l'espace culturel municipal, de l'espace du
travail et de l'espace de vie dans les cités
ouvrières, pour appréhender le rôle d'éventuels
intermédiaires culturels.
Parallèlement, l'enquête de terrain devenait
inévitable pour étudier l'expérience de
lecture telle qu'elle est définie par Hans
Robert Jauss, Paul Ricoeur et Michel de Certeau10,
c'est-à-dire un ensemble de relations
entre le monde du texte et celui du lecteur.
J'allais donc entrer dans le champ très controversé
de l'histoire orale par la lecture
d'articles retraçant son cheminement et ses
courants (le courant anthropologique et le
courant de tendance archivistique) mais aussi
ses limites inquiétantes qu'il fallait connaître
pour mieux les maîtriser11. Certaines, récurrentes,
aiguisaient mon esprit critique. L'hétérogénéité
et la non-représentativité des
sources orales incitaient à la vigilance dans la
constitution de mon échantillonnage même si
l'hétérogénéité pouvait être le fruit de comparaisons
intéressantes. La construction des
sources par l'historien provoquant une série
«d'effets pervers» décrits par Denis Peschanski12
impliquait une grande attention dans l'élaboration
du questionnaire; «le handicap de l'a
posteriori » décelé par Jean-Jacques Becker13
ne paraissait pas un obstacle puisque mon
objectif était de saisir des pratiques de lecture
mais aussi leurs effets sur les constructions
des représentations. L'incapacité des
témoins à se souvenir des dates avec précision
n'altérait pas un projet d'histoire culturelle.
Au-delà de ces critiques, j'étais sensible
aux résultats de l'enquête orale sur le temps
présent lancée par les universités de Lille,
Bruxelles, Liège, Mons et celle d'Yves Lequin
et Jean Métrai sur la mémoire ouvrière de
Givors. Nourrie de réflexions méthodologiques
et épistémologiques, je me lançais dans
cette expérience. Pour une historienne «ingénue»
dans l'art de l'enquête, le va-et-vient
entre le terrain d'enquête, le guide d'entretien
et les problématiques fut une étape à la fois
difficile et riche d'enseignements. Elle fut également
à l'origine d'un questionnement sur
l'écriture de cette démarche d'investigation:
fallait-il restituer la logique du travail ou privilégier
une logique d'exposition caractérisée
par la clarté? Après réflexion, et pour montrer
le tâtonnement inévitable de ma
recherche, je choisissais la logique du travail.
La recherche d'un terrain d'enquête
approprié au questionnement
et aux enquêté(e)s
C'était une étape décisive de mon enquête.
Saint-Étienne-du-Rouvray, commune industrielle
et ouvrière située sur la rive gauche de
la Seine dans l'agglomération rouennaise,
parut un terrain d'application idéal. Fondée
sur des archives départementales14 mais aussi
sur des travaux historiques sur Rouen et sa
région15, la reconstitution du passé de Saint-
Étienne-du-Rouvray devenait possible. Surgissait
donc une commune où les traditions
industrielles, ouvrières et communistes étaient
profondément ancrées depuis les années
trente. De grandes entreprises telles que La
Cotonnière (entreprise textile fondée en
1865), les ateliers des Quatre-Mares (créés en
1913) ainsi que la papeterie La Chapelle née
en 1928 avaient marqué le tissu industriel sté-
phanais. Le dépouillement des recensements
pendant l'entre-deux-guerres confirmait l'inscription
de trois communautés ouvrières:
«ceux de la Cotonnière», les cheminots et les
papetiers. Elle était aussi un des lieux de la
rive gauche où se cristallisaient les idées communistes
dans le milieu ouvrier comme l'attes¬
taient, dès les années vingt, la création de cellules,
les réunions au cours desquelles
d'ailleurs des prescriptions de lecture étaient
visibles, les progrès aux élections municipales
de 1929 mais aussi la diffusion de la presse
communiste (L'Humanité, Le Prolétaire normand).
À son apogée dans le contexte de la
lutte antifasciste, la mobilisation de la population
stéphanaise s'était traduite par un grand
meeting organisé pour fêter la victoire républicaine
de mai 1936 et par la participation à
des comités d'action tels que le comité local
de lutte contre la guerre ou le comité d'aide
au peuple espagnol. Après 1945, Saint-
Étienne-du-Rouvray fut aussi le lieu de rencontre
de médiateurs culturels. La bibliothèque
Eisa-Triolet, créée en 1949 par une
militante de l'Union des femmes françaises,
dans le cadre de la Bataille du livre menée par
le PCF, en constituait un. Des archives privées
ainsi que des archives départementales16 permettaient
d'éclairer le contenu de cette bibliothèque,
les types de lecteurs mais aussi le discours
de la bibliothécaire. Les composantes
de la politique culturelle, menée par des
municipalités communistes à partir de 1959,
pouvaient être analysées à partir des archives
municipales des festivals culturels (organisés
à partir de 1963) comprenant les procès-
verbaux de l'organisme culturel, les programmes
et les catalogues d'exposition. L'histoire
de la création des bibliothèques dans la
commune pouvait être un jalon pour cerner
une éventuelle politique de lecture. En particulier,
la présence d'une bibliothèque d'entreprise
à La Chapelle offrait la possibilité de
mesurer son influence sur les pratiques de lectures
dans le monde des papetiers. En effet, la
liste des livres, seule source écrite disponible,
posait la question de la perception et de la
nature de la bibliothèque (bibliothèque « militante»
ou de divertissement).
La construction de cette communauté de
lecteurs ouvriers se fit en deux temps. À partir
d'un premier contact, une conseillère
14. Archives départementales de Seine-Maritime,
Série M. (Administration générale et Économie).
Constituées principalement de lettres de commissaires
de police de la région rouennaise adressées au préfet
de la Seine-Inférieure, elles apportent des renseignements
sur l'état d'esprit de la population ouvrière
et sur les réunions syndicales et politiques.
15. Elisabeth Labaye, «Le PCF en Seine-Inférieure 1929-
1939», mémoire de maîtrise, université de Rouen, 1979;
Maryline Freulard, «Le Front Populaire à Rouen»,
mémoire de maîtrise, université de Rouen, 1976.
16. AD [Archives départementales de Seine-Maritime]
91 J 5, Bibliothèque Eisa-Triolet.
17. Yves Lequin et Jean Métrai, «À la recherche
d'une mémoire collective, les métallurgistes retraités
de Givors», Annales ESC, n° 1,1980, pp. 149-166.
18. Nous verrons plus tard une distinction
entre adhérents et militants cégétistes.
19. F. Descamps, L'historien, l'archiviste..., op. cit.
Sur cette question, voir Danièle Voldman, «L'invention
du témoignage oral». Cahier de l'IHTP, n° 4, op. cit.
20. Pour M. et Mmc B., en effet, l'héritage d'un modèle
littéraire est vraisemblable. Voir Nathalie Ponsard,
«Lectures ouvrières à Saint-Étienne-du-Rouvray
des années trente à nos jours », Paris, thèse EHESS, 1999.
21. Patrice Augereau, «Les événements dans la mémoire
ouvrière», thèse de 3e cycle, université de Nantes, 1982;
Colloque Le Creusot, Mémoire ouvrière, 1977, consultable
à la bibliothèque du centre Mahler à Paris ; M. Verret,
« Mémoire ouvrière, mémoire communiste », Revue
française de science politique, vol. 34, n° 3,1984,
pp. 413-427.
municipale chargée des Affaires culturelles à
Saint-Étienne-du-Rouvray, j'ai enquêté
auprès de huit personnes : six hommes et deux
femmes seulement. Ce premier ensemble
révélait une relative hétérogénéité de l'âge
(trois étaient nées dans les années vingt, une
en 1906, deux dans les années dix et deux dans
les années trente). Il comptait quatre papetiers
et deux cheminots. Si trois ouvriers
avaient été conseillers municipaux communistes,
tous étaient cégétistes. À partir de là,
j'adoptais la méthode dite de «la boule de
neige» qui a déjà fait ses preuves en histoire
orale17. À l'issue de la seconde phase de
l'enquête, la configuration de la communauté
prenait forme. Malgré des tentatives de diversification
en direction d'autres générations, de
femmes, de militants non cégétistes ou même
de cadres, la population enquêtée s'avérait
relativement homogène.
L'approche générationnelle révélait que la
moitié était née dans les années vingt et avait
donc été particulièrement exposée, pendant sa
jeunesse, à la crise économique et sociale des
années trente et l'événement traumatisant de
la Seconde Guerre mondiale. Les deux tiers
étaient des hommes mais les femmes, moins
nombreuses, allaient, à travers leur discours,
souvent mieux révéler les relations étroites
entre le lecteur et l'objet lu dévoilant ainsi
leurs résistances aux prescriptions de lecture
du modèle syndical. La majorité des enquêtes
détenait le certificat d'études primaires. Or,
pour les individus nés dans les années dix et
vingt, l'année d'acquisition représentait l'arrêt
précoce de la scolarité et l'entrée dans le
monde du travail. Ainsi, cette rupture était à
l'origine d'une forme de frustration repérable
en filigrane dans leurs discours et de la valeur
symbolique accordée à l'école, aux études et
aux livres, outils de la connaissance et de la
culture. Malgré leur appartenance à deux
mondes professionnels distincts (l'industrie
papetière et la Société nationale des chemins
de fer français - SNCF), l'unité de cette
communauté reposait sur un engagement à la
CGT et/ou au PCF18. Celui-ci était en effet lié
à la matrice familiale qui a favorisé une prise
de conscience précoce de la dureté de l'existence
et du travail, et à celle du travail
puisque dans les deux entreprises le taux de
syndicalisation était élevé et la CGT majoritaire
pendant les Trente Glorieuses. Mais
cette unité était aussi fondée sur la revendication
d'une identité ouvrière visible dans leur
mémoire structurée autour de quelques éléments
fondamentaux: la vie dans les cités
ouvrières où régnaient des valeurs telles que
solidarité et entraide, des espaces de travail
assimilés à des lieux de camaraderie et de partage,
et la participation aux grèves et conflits
sociaux tels que celui de La Chapelle-Darblay
en 1983.
Si l'on envisage le statut des témoignages,
la question est délicate car elle se
pose dans des termes relativement différents
à ceux de «l'histoire orale vue d'en
haut » pour reprendre une expression de
Florence Descamps : faut-il reprendre la distinction
témoin volontaire/témoin involontaire?
Celle de témoin observateur/témoin
acteur?19. Plus précisément la définition
du témoin «en tant que personne qui a vu
ou entendu quelque chose et qui peut le certifier»
a-t-elle un sens dans un projet d'histoire
culturelle qui n'est pas une recherche
d'une vérité historique mais une approche
des réalités des pratiques culturelles et des
modalités d'appropriation des objets culturels
? Les enquêtes sont des témoins volontaires
de leurs lectures: acceptant l'enquête,
ils tentent de reconstituer leurs pratiques de
lectures en utilisant leurs repères biographiques.
Ce sont aussi des témoins involontaires:
l'analyse de leur discours révèle leurs
représentations mentales. Sont-ils des
témoins représentatifs ? Ils sont représentatifs
d'un milieu ouvrier hétérogène. Et c'est justement
cette pluralité des témoignages qui fait
la richesse de ces sources et qui renseigne sur
la complexité des pratiques de lecture et des
modalités d'appropriation. Pour approfondir
cette question, il faudrait insister sur les différents
statuts des témoins. Certains, non
conscients de leurs pratiques de lectures,
n'ont pas de discours préconstruits. D'autres,
conscients de leurs pratiques sont capables
de restituer de remarquables parcours bibliographiques
posant ainsi la question de
modèles20. Par contre, d'autres encore,
conscients ou pas de leurs pratiques de lectures,
connaissent l'enjeu des lectures. C'est
le cas des militants cégétistes qui ont, à des
degrés divers, participé à la politique de lecture
menée par le PCF et la CGT.
Le guide d'entretien:
un outil d'investigation susceptible
de modifications au fil de l'enquête
La construction du guide d'entretien fut
sous-tendue par une question primordiale:
comment convoquer au mieux la mémoire
ouvrière pour constituer des sources orales
susceptibles de procédures de traitement comparables
à celles des sources écrites ? Je devais
tenir compte de trois éléments : les principales
problématiques, la formulation de questions
simples, et enfin, l'utilisation des repères familiaux,
professionnels, syndicaux et politiques,
c'est-à-dire les éléments constitutifs de la
mémoire ouvrière21. Pour qu'un climat de
confiance s'établisse, il semblait plus facile de
débuter un entretien à partir de quelques
repères biographiques (date de naissance,
milieu familial, scolarité) puis d'aborder trois
thèmes: le parcours professionnel, les pratiques
de lecture et les événements historiques
marquants de la vie. Finalement, je me situais
entre le modèle biographique favorisant une
richesse informative mais aussi compréhen-
sive et le modèle sociologique par la formulation
de thèmes indispensables auprès
d'enquêtes qui n'auraient pas abordé spontanément
la question des lectures. Ce guide
22. Pour mener cette enquête qui s'est déroulée entre 1991
et 1995, nous avons essentiellement suivi les conseils
de Philippe Joutard et d'André Guittet. Voir A. Guittet,
L'entretien : techniques et pratiques, Paris, Armand Colin,
1983. Voir également : Stéphane Beaud, Florence Weber,
Guide de l'enquête de terrain, Paris, La Découverte, 1998;
Gérard Mauger, «Enquêter en milieu populaire»,
Genèses, n° 6,1991, pp. 125-143; S. Beaud, «L'usage
de l'entretien en sciences sociales. Plaidoyer
pour l'entretien ethnographique», Politix, n° 35,1996,
pp. 226-257; Anne-Marie Arborio, Pierre Fournier,
L'enquête et ses méthodes: l'observation directe, Paris,
Nathan université, 1999; F. Descamps, L'historien,
l'archiviste..., op. cit.
23. Une insertion comparable à celle qu'a menée
Olivier Schwartz dans l'étude d'une communauté ouvrière
du Nord de la France. Voir O. Schwartz, Le monde privé
des ouvriers, Paris, Puf, 1990.
24. D. Peschanski, «Effets pervers», op. cit.
d'entretien implicite était, par la nature même
de ma démarche expérimentale supposant
une critique permanente, un outil d'investigation
susceptible de modifications au fil de
l'enquête. C'est ce que je n'allais pas tarder à
découvrir. Dès le premier entretien, je prends
conscience de l'écart entre le guide structuré
et rigoureux que je suis censée suivre et
l'enchevêtrement des thèmes visible dans les
discours. En effet, la question relative au parcours
professionnel provoque pendant plus
d'une heure une plongée dans la vie de
l'entreprise La Chapelle donnant lieu à un
récit détaillé sur le travail dans le parc à bois
(travail situé à l'amont de la chaîne de fabrication
du papier). Face à un individu, visiblement
fier de parler de son travail, comment
brutalement le ramener à mes préoccupations,
celles des lectures? Je ne l'interromps
pas. Au contraire, j'essaye de comprendre le
fonctionnement de ce poste de travail. C'est
« l'inquiétude » par rapport à mon sujet
d'étude : ai-je les capacités de mener à bien un
entretien? Va-t-il me parler de ses souvenirs
de lecture? Suite à un développement sur la
bibliothèque d'entreprise, j'ose relancer la discussion
: « Vous aimiez lire ? ». Et là, alors que
Monsieur L. était intarissable sur la vie de
l'entreprise, un lourd silence s'impose :
quelques minutes longues pour l'enquêtrice
prompte à remettre en cause le questionnaire
et même l'objet de l'enquête. Une seconde
question fuse : « Mais à l'école, vous n'avez
pas le souvenir d'un livre qui vous aurait marqué?
». Elle est suivie d'un nouveau silence.
Je pose finalement «la» question clé: «Pour
vous, l'école, ce n'est pas la lecture? » Question
décisive puisque, à partir de là, les souvenirs
de lecture vont affluer dans le cadre de
l'école et dans celui du travail. Monsieur L.
fait alors allusion aux types de lectures tels
que les romans d'aventures de Jules Verne et
Jack London et les classiques de Victor Hugo.
Dans un autre entretien, il précise les lieux de
lecture et révèle la pratique d'échanges
d'illustrés entre enfants dans les rues de la cité
ouvrière de la Cotonnière. Dans le cadre du
travail, il explique les circonstances de ses premières
lectures assidues:
«J'ai commencé à beaucoup lire en 1940. On a
commencé à recevoir de vieux journaux, vieux
bouquins à La Chapelle pour les recycler, pour
faire du papier. Alors là, on tapait dans le tas,
on prenait ce qui venait... »
Puis, il se rappelle les vendeurs de La Vie
ouvrière dans l'usine, reparle de la bibliothèque
d'entreprise, évoque la lecture de policiers
et insiste sur son plaisir de lire Maxence
Van der Meersch.
Déroutant, puisque rien ne se passe comme
je l'avais prévu, ce premier entretien me fait
prendre conscience de l'importance de
l'espace du travail. Il révèle un événement primordial
dans la mémoire ouvrière: le conflit
de La Chapelle de 1983, un moment de lecture
intensive de la presse ouvrière et locale. Il fait
émerger le thème de la lecture associée à
l'engagement syndical. En outre, à l'occasion
de la question sur les événements marquants
de sa vie, le conflit social revient en force ainsi
que la douloureuse période de l'Occupation
allemande vécue pendant la jeunesse alors que
j'avais plutôt envisagé les guerres de décolonisation
ou la crise de Mai 1968.
C'est ainsi qu'au fil des premiers entretiens,
les critiques se précisaient à l'égard du guide
d'entretien. La deuxième partie, consacrée
aux pratiques de lecture, fournissait des résultats
d'ordre quantitatif qui ne permettaient
pas de prendre la mesure de l'appropriation
des objets lus chez nos lecteurs ouvriers. Elle
révélait aussi des pratiques de lectures très
différentes (la presse, des classiques, des livres
sur la Seconde Guerre mondiale) sans fournir
de facteurs explicatifs. Par contre, la mémoire
de la Seconde Guerre mondiale et la mémoire
du conflit social devenaient des objets d'étude
intéressants pour cerner des processus
d'appropriation. Ainsi, un deuxième guide
d'entretien voyait le jour. La première partie
abordait trois thèmes : la lecture dans le milieu
familial et à l'école, la lecture dans le milieu
professionnel, les types mais aussi les lieux et
les temps de lecture. Au sein de cette dernière
sous-partie, je soumettais une liste de livres et
surtout je souhaitais que les enquêtes me parlent
de leurs romans préférés. La deuxième
partie portait sur la mémoire et les lectures
pendant et sur la Seconde Guerre mondiale
tandis que la troisième se focalisait sur la
mémoire du conflit de la Chapelle-Darblay.
Le déroulement de l'enquête
ou la première expérience
du métier d'enquêteur
L'enquête22 ne s'est identifiée que partiellement
à la démarche ethnographique qui en
effet suppose une insertion personnelle et
prolongée au sein de la communauté
étudiée23. Cependant, il a fallu adopter une
stratégie pour entrer dans la communauté,
être acceptée et se construire une petite place
dans son univers. Il a fallu aussi réfléchir aux
conditions de l'entretien, c'est-à-dire aux
« effets pervers de l'histoire orale » et prendre
conscience qu'effectivement j'étais «partie
prenante de l'entretien »24. L'introduction
dans cette communauté se fit donc progressivement
puisque ma priorité était de nouer un
dialogue fondé sur le respect de l'Autre.
Après l'envoi d'une lettre présentant les
objectifs généraux de mon enquête et la prise
d'un rendez-vous par téléphone, le premier
échange avait donc lieu dans le cadre de la
sphère privée. Je me présentais comme un
professeur d'histoire de collège qui enquêtait
sur les pratiques de lecture parmi des Stépha-
nais nés pendant l'entre-deux-guerres. J'insistais
sur le fait que «toutes» les lectures
m'intéressaient tout en en énumérant les différents
types. Cette présentation eut l'air de
convenir: aucune réaction particulière ne fut
enregistrée autre que l'acceptation de ce jeu
momentané de questions. On peut même dire
► ►►
25. Sur l'utilisation du récit de vie, voir F. Descamps,
L'historien, l'archiviste..., op. cit., p. 548; Daniel Bertaux,
Les récits de vie : perspectives ethnosociologiques,
Paris, Nathan, 1997.
26. Nous faisons ici le même constat qu'A.-M. Thiesse,
«Mutations et permanences...,» op. cit., pp. 70-91
et Martine Naffrechoux, «Des lecteurs qui s'ignorent»,
Bulletin des bibliothèques de France, vol. 32, n° 5,1987,
pp. 404-418.
27. Elle raconte ensuite que sa mère faisait la lecture à
toute la famille rassemblée autour de la table de la cuisine.
28. Les lectures de Madame E. étaient étroitement
surveillées dans le cadre d'une famille catholique
très stricte.
qu'il y fut trouvé un certain intérêt puisqu'il
n'y eut aucun refus pour un deuxième, voire
un troisième entretien.
Après les premières expériences «déroutantes»,
j'avais accepté le fait que le premier
entretien était une phase de découverte
s'efforçant de répondre à l'ensemble du questionnaire,
même si les thèmes étaient traités
de façon discontinue et extensive. Il aboutissait
à un discours autobiographique plus ou
moins linéaire25. L'écoute et la retranscription
réalisées le plus souvent dans les jours suivants
furent essentielles dans ma démarche.
En effet, elles provoquaient une réflexion sur
le déroulement de l'entretien et sur ma façon
de poser les questions. En outre, les annotations
dans la marge jouaient un double rôle :
les questions de précision préparaient le
second entretien tandis que les appréciations
sur leurs manières d'être et/ou leurs émotions
permettaient de mieux comprendre les individus.
Pendant cette première phase, je prenais
conscience des dimensions du métier
d'enquêteur: écouter pour comprendre le
cheminement des idées de mon interlocuteur,
prêter attention aux connaissances au-delà de
la forme (parfois décousue, hésitante), faire
approfondir des points en reformulant les
questions plus clairement, garder toujours en
tête la ligne directrice, surtout face aux individus
regorgeant de souvenirs hauts en couleur.
Patience et discrétion pour ne pas influer sur
le discours et ne pas rompre le processus de
remémoration parfois si ténu mais aussi fermeté
m'ont semblé les trois qualités dominantes.
Les entretiens se déroulèrent dans
une atmosphère chaleureuse : pourquoi ?
Avec le temps, jetant un regard plus distancié
sur la situation d'enquête et réfléchissant, sur
le modèle des sociologues, aux «impensés»
de l'enquêtrice que je fus, quelques questions
fusent. Comment ai-je été cernée ? Ont-ils
senti combien dans mon propre itinéraire la
lecture avait été un élément déterminant ? Ont-
ils repéré que je n'étais pas une enquêtrice
professionnelle et que, sans être stéphanaise
(c'est-à-dire «des leurs»), je n'étais pas issue
pour autant d'un milieu «intellectuel» pour
reprendre leur expression ? De mon côté, je
confesserais volontiers que sans parler
d'admiration, une certaine fascination l'a
emporté notamment face à leur engouement
pour la lecture. Du côté des enquêtes, quelle
stratégie de présentation et de construction
d'«eux-mêmes» ont-ils adoptée? La question,
complexe et fluctuante, ne peut être résolue
qu'à partir d'une première lecture du cheminement
des discours qui met en évidence une
dichotomie entre les hommes et les femmes.
Les premiers ont laissé entrevoir la construction
d'une image fondée sur la fierté d'appartenir
au milieu ouvrier, sur une volonté de
reconnaissance passant par leur travail à
l'usine comme à la maison. Autant la remémo-
ration des souvenirs sur le travail s'est faite
facilement, autant les questions sur les pratiques
de lecture ont dérouté dans un premier
temps. Du côté des enquêtes, ce silence témoignait
d'une réflexion sur ce qui pouvait être dit
en fonction des attentes «supposées» de
l'enquêteur (c'est-à-dire des lectures de
romans classiques ou syndicales). Il a pu aussi
correspondre à un effort de mémoire pour
retrouver les traces de lecture, c'est-à-dire des
moments de lecture dans des lieux précis
(«Moi, c'était à la maison. À l'époque, les
bandes dessinées, Les Pieds Nickelés») ou des
souvenirs de héros marquants comme Tintin
et Milou, Tarzan, ou Mandrak d'autant plus
que pour la plupart des enquêtes, il n'existait
pas de construction de discours préétabli sur
les pratiques de lecture, devenues pourtant
ordinaires26. Passé ce premier moment de
silence pourtant, les souvenirs ont émergé et le
plus souvent affirmé un insatiable appétit de
lecture qui les valorisait à l'intérieur du groupe
ouvrier. Ces pratiques de lecture distinctives
s'imposaient à travers des expressions suggestives.
C'est ainsi Monsieur D. qui témoigne de
sa boulimie de lectures: «J'ai voulu me plonger
dans un bouquin», «Je consommais pas mal
de livres», «le bouquin était vite dévoré».
C'est Monsieur E., d'origine espagnole, qui
explique cet appétit de lecture par un besoin
de reconnaissance et une volonté de dépasser
les camarades de son âge. Interrogé sur la lecture
très précoce des journaux, il répond :
« C'est peut-être un réflexe normal de se sentir
refoulé. À l'école, les enfants, c'est terrible !
J'étais le garçon qui venait manger le pain des
autres. Il y avait ce genre de réflexion, vous
savez, ça ne date pas d'aujourd'hui ! Quand
j'entends parler du racisme et de nationalisme
en ce moment, j'ai connu ça quand
j'étais gosse.
- Et vous pensez que c'était une revanche ?
Après un court silence, il rétorque :
- Non, je voulais démontrer que je serais plus
fort qu'eux. J'étais peut-être... un peu doué. »
Quant aux femmes, elles témoignaient
beaucoup plus facilement de leurs lectures
après avoir formulé les sempiternelles
expressions telles que «j'avais pas le temps
de lire; j'ai pas beaucoup lu» qui rappelaient
la lourdeur des tâches ménagères. Ainsi,
Madame Z. :
«J'ai toujours aimé lire et puis alors je lis très
vite. Je... parce que je n'ai pas fait que
m'occuper des livres. J'ai eu six enfants quand
même. Et puis c'était mon cinéma, lire ! Parce
que... et même chez mes parents (d'origine
belge), pas question de lire, on ne lisait pas la
semaine... Pas question de lire! On avait le
dimanche après-midi27. »
De leur enfance remontaient des souvenirs
de lieux de lectures: «On allait dans le grenier
avec ma sœur en cachette. On lisait des livres
que ma mère lisait, qu'on n'avait pas le droit
de lire28» et des considérations sur l'objet
matériel. Évoquant Pêcheur d'Islande de
Pierre Loti, Madame E. déclarait: «Moi, je
me rappelle... un livre, long, plat avec des gravures
aussi... Il y avait un dessin dessus. C'est
le premier livre... On voulait lire autre chose
que ce qu'elle nous achetait [les illustrés destinés
aux filles comme Fillette]. »
29. Un élément particulièrement important au regard
de la place de la lecture dans d'autres milieux sociaux.
Ainsi, dans certaines familles de la haute bourgeoisie,
les pratiques de la lecture ne sont plus les pratiques
culturelles valorisées même si elles disposent
de riches bibliothèques, fruit d'un héritage culturel
familial. Par contre, le sport, l'organisation de réceptions,
les sorties au théâtre constituent des pratiques distinctives.
Voir Gérard Mauger, Claude F. Poliak, Bernard Pudal,
Histoires de lecteurs, Paris, Nathan, coll. « Essais et
recherches», 1999.
30. Dominique Veillon, «La Seconde Guerre mondiale
à travers les sources orales », Cahier de l'IHTP, n° 4,
op. cit., pp. 53-67.
31. Ibid.,p. 53,
32. Voir Ph. Joutard, Ces voix qui nous viennent du passé,
Paris, Hachette, 1983; Maurice Crubellier, La mémoire
des Français. Recherche d'histoire culturelle, Paris,
Henri Veyrier, 1991 ; M. Verret, «Mémoire ouvrière,
mémoire communiste», op. cit. ; Marie-Claire Lavabre,
Le fil rouge. Sociologie de la mémoire communiste, Paris,
FNSP, 1994 ; Maurice Halbwachs, La mémoire collective,
Paris, Puf, 1968 ; Les cadres sociaux de la mémoire, Paris,
Puf, 1952; F. Descamps, L'historien, l'archiviste..., op. cit.
Toutes ont le souci de présenter leur parcours
biographique comme un parcours
ascendant. Ainsi, le plus souvent dénigrée,
parfois justifiée, la lecture des magazines
féminins comme Confidences ou Nous Deux
et leurs romans-feuilletons sentimentaux est
constamment rappelée pour mieux faire ressortir
leur «évolution» vers des genres littéraires
plus légitimes participant à une
construction identitaire.
Face à son mari moqueur, Mme E.
rétorque :
«Je lisais dans Confidences, les confidences: ça
il n'y a pas de doute! Donc tout ça j'aimais
bien... En particulier, le feuilleton qui était
dedans !
- C'était quel genre ?
- Un peu Max du Veuzit et compagnie. C'était
le même genre. Écoutez, on ne peut même pas
se rappeler de ces trucs-là car ça ne marque
pas. En fin de compte, on ne peut pas. C'est
facile à lire. Quand on a un moment, on lit
quand même et c'est facile à lire. C'est pas
trop long, ça suit... [puis elle explique les raisons]
Moi, je pense qu'à l'époque où on était,
j'étais malheureuse de ne plus avoir ma
mère... On avait besoin de cela. J'en avais
besoin. J'ai abandonné après le mariage parce
que cela ne m'intéressait plus ! Parce que je n'y
trouvais rien ! »
Et l'on arrive là à un point important pour
les hommes et les femmes de cette communauté
ouvrière: la lecture a participé à leur
construction identitaire29.
Premier regard critique: quand le terrain
d'enquête et la population enquêtée
infléchissent les problématiques
L'histoire de Saint-Étienne-du-Rouvray,
une première approche de notre communauté
de lecteurs ouvriers, la transcription
conjuguée à la première analyse des discours
ont conduit à un affinement des problématiques.
À l'échelle de la communauté et sur
le temps long, j'étais en mesure de reconstituer
les pratiques de lectures (types, temps,
()
R
R
lieux de lectures) et d'étudier précisément les
intermédiaires culturels. Plus particulièrement,
l'action des militants cégétistes, devenant
objet d'étude, me plongeait dans l'analyse
de la réception de la politique de lecture
menée par la CGT et me permettait de
mesurer l'écart entre les initiatives des militants
et les usages privés de la culture. À
l'échelon individuel, je pouvais brosser des
tableaux dépeignant des scènes de lecture
dans le milieu familial ouvrier, c'est-à-dire
redonner vie à des micro-univers culturels.
Ainsi, cet axe posait la question des critères
de différenciation au sein de cette communauté
de lecteurs: ferait-on une distinction
entre des pratiques de lectures féminines et
des pratiques de lectures masculines ?
L'engagement syndical et/ou politique serait-
il décisif? Des modèles de parcours lecto-
raux émergeraient-ils? Les attentes des lecteurs
seraient-elles déterminantes ?
Quant à la seconde approche portant sur
les modalités d'appropriation, elle comportait
des pistes de recherche fructueuses. La première
était centrée sur les modalités de
l'appropriation des informations d'un journal.
Or, le conflit de 1983 à la papeterie de La
Chapelle-Darblay m'offrait un exemple intéressant
pour étudier l'émergence des attitudes
ouvrières face aux journaux. Il posait plus largement
le problème de la réception de la
presse militante et me conduisait vers l'étude
de la culture politique des ouvriers.
Une seconde piste débouchait sur une
étude comparative entre, d'une part, les références
culturelles et les goûts littéraires des
lecteurs et, d'autre part, les rubriques littéraires
des journaux ainsi que les discours syndicaux
et politiques sur la lecture. Là, je pouvais
comprendre comment s'opère au cours
d'une vie l'appropriation d'une culture littéraire
dans une communauté de lecteurs
ouvriers. Empruntant une troisième et dernière
piste, je voulais à la croisée des divers
objets lus que sont les journaux, les livres et
les revues, cerner le rôle de la lecture dans la
représentation des événements et donc dans
la constitution de la mémoire historique. Un
thème émergeait autour de la lecture et de la
représentation de la Seconde Guerre mondiale,
référence qui structure les souvenirs des
cinquante dernières années selon Dominique
Veillon30. Les discours mêlaient et entremêlaient
souvenirs personnels de la Seconde
Guerre, souvenirs de la lecture de journaux et
souvenirs de livres lus sur le sujet, ce que soulignait
aussi D. Veillon: «[le document oral]
se présente comme une sorte de patchwork
juxtaposant du vrai, du vécu, de l'appris et de
l'imaginaire31». La spécificité des liens tissés
entre lecture et mémoire des ouvriers sur la
Seconde Guerre mondiale devenait l'objet
central de mon interrogation32.
Des sources orales croisées aux sources
écrites fructueuses pour l'histoire
socioculturelle
Autant mon travail est spécifique par sa
démarche d'investigation orale, autant une
fois les sources orales retranscrites, il est
fondé sur les méthodes historiques impliquant
critique externe et interne des documents,
analyse et comparaison de ces derniers,
confrontation avec d'autres sources écrites.
D'abord, la critique des sources a porté
sur les rapports entre les discours (pratiques
discursives) et les pratiques de lectures non
discursives. D'une part, il fallait réfléchir à la
préconstruction des discours. Celle-ci révélait
en effet l'empreinte du modèle scolaire
et du modèle militant sur les représentations
des pratiques de lecture. Tandis que le premier
était symbolisé par le rôle de l'instituteur
dans le choix des bonnes lectures, le
second imposait une autre légitimité, celle
du «lire social» et de comprendre. Ces deux
modèles, selon des variantes, ont dans un
premier temps contribué à l'émergence d'un
discours un peu stéréotypé où l'enquêté
111
► ►►
33. Définition donnée par Régine Robin
dans «Le discours de la rumeur et l'anecdote:
la représentation de la vie municipale à Valleyfield
entre 1960 et 1970 d'après une dizaine d'entretiens»,
Bulletin du centre d'analyse du discours, n° 5,1981,
pp. 212-264.
34. Voir R. Robin, Histoire et linguistique, Paris,
Armand Colin, 1973 ; Antoine Prost, « Les mots »,
in René Rémond (éd.), Pour une histoire politique, Paris,
Seuil, 1988; Laurence Bardin, L'analyse du contenu, Paris,
Puf, 1991.
35. Didier Demazière et Claude Dubar,
Analyser les entretiens biographiques, Paris, Nathan, 1997.
36. Dans mon travail, j'ai distingué les fonctions utilitaires
(ordinaires et extraordinaires) et les fonctions
de divertissement.
disait ce qu'il croyait pouvoir être entendu
par l'enquêteur et se focalisait sur des types
de lectures reconnues par la culture légitime.
Il était donc important de réaffirmer
constamment l'objectif de travail, c'est-à-
dire l'étude de toutes les lectures sans distinction
pour faire tomber les barrières
excluant les lectures de divertissement et de
plaisir. D'autre part, je devais repérer les
décalages susceptibles d'exister entre les
pratiques de lecture et les déclarations. Le
premier était dû à la mémoire : tous les livres
n'avaient pu être mémorisés (ce qui impliquait
une sous-évaluation des lectures) mais
ceux qui l'avaient été étaient selon toute
vraisemblance les plus marquants, reflétant
le mieux les goûts des lecteurs. Quant au
second décalage, il résultait de l'image que
les ouvriers voulaient donner d'eux-mêmes,
en particulier une volonté de montrer un
appétit de lecture pour se singulariser et
affirmer leur identité. Ainsi, à part quelques
moments « dérobés » au cours desquels
j'avais pu observer des manières de lire et de
feuilleter les journaux, c'est à travers les discours
que je reconstruisais des pratiques de
lecture. Cependant, je souhaitais dépasser
les décalages entre discours et pratiques en
analysant la manière dont le discours organise
ces pratiques.
En second lieu, l'analyse reposait sur l'élaboration
de grilles variées qui devaient
répondre à une question primordiale à mes
yeux: comment construire le plus scientifiquement
possible la réalité sociale et
résoudre le problème épineux du clivage
entre singularité et généralité ? Pour analyser
les pratiques de lecture, j'ai conçu des grilles
individuelles de déchiffrement structurel portant
sur renonciation («Acte individuel
d'utilisation de la langue33») en accordant
toute mon attention à l'emploi des mots et à
leurs relations34. J'ai aussi élaboré six grilles
de dépouillement pour l'étude de l'objet
d'énonciation, c'est-à-dire le contenu,
établies à la suite de la lecture de l'ensemble
des entretiens et de l'identification de thèmes
communs. Puis, me référant à la méthode
d'analyse structurale35, j'ai affiné l'analyse en
construisant des schèmes individuels qui
mettaient l'accent sur les associations
d'idées, c'est-à-dire sur les points forts du
dispositif de chaque discours. Construits en
fonction des thèmes dominants autour de la
lecture et des références idéologiques du lecteur,
ils reflétaient le sens profond du discours.
À l'échelle de la communauté, un
schème commun donnait un premier aperçu
des types de lecture, des différentes attentes
investies dans celle-ci et de la place de la lecture
dans l'univers mental des ouvriers. À ce
schème commun, s'ajoutaient des tableaux
comparatifs de l'ensemble de la communauté :
les intermédiaires culturels dans l'enfance,
les types de lecture, l'appropriation matérielle
à l'âge adulte.
Grâce à ces outils, premièrement j'ai pu
dresser une histoire des pratiques de lecture
à l'échelle d'une communauté de lecteurs des
années trente à nos jours. De leur enfance,
les ouvriers se souviennent de scènes de lectures
individuelles dans des lieux isolés pittoresques
(cabanons au fond des jardins des
cités, des greniers). Là, ils s'adonnent à leurs
lectures favorites, celles des illustrés et des
livres de la « Bibliothèque verte ». Pendant la
Seconde Guerre mondiale, les pratiques de
lecture sont réduites à la lecture irrégulière
du Journal de Rouen. De 1945 au milieu des
années 1970, dans un contexte culturel favorable,
un temps fort des pratiques de lectures
collectives s'individualise. En effet, la lecture
de la presse se propage et se généralise. La
plupart lisent des livres d'actualité politique
et économique, la littérature russe (Fedor
Dostoïevski) et soviétique (Maxime Gorki),
les auteurs communistes (Louis Aragon,
André Stil), les classiques (V. Hugo, Emile
Zola mais aussi François Mauriac, Maurice
Genevoix, Joseph Kessel) témoignant de la
grande époque des prescriptions de lecture
au sein des organisations ouvrières. Beaucoup
s'adonnent aussi aux policiers (Frédéric
Dard, Georges Simenon, Agatha Christie),
aux romans du vécu (M. Van der Meersch,
Bernard Clavel mais aussi Jacques Duquesne
et Claude Michelet) et aux livres sur la
Seconde Guerre mondiale (Christian Berna-
dac, Eddy Florentin, Alain Guérin).
Cependant, dès la fin des années soixante-
dix, l'individualisation des pratiques se
confirme. Les uns se cantonnent dans la lecture
de la presse (après avoir fait quelques
expériences littéraires jugées difficiles). Les
autres choisissent la voie des romans du vécu
et des romans historiques renforçant la fonction
détente assignée à la lecture. Quelques-
uns partent vers les chemins difficiles de la
littérature contemporaine. Ainsi, on observe
la convergence de deux mouvements: l'individualisation
des pratiques dans un contexte
de rupture progressive du carcan idéologique
et une diversification de l'offre des livres
dans les bibliothèques de la sphère cégétiste
et communiste.
Deuxièmement, j'ai reconstitué des parcours
bibliographiques et distingué des
attentes de lecture diversifiées à l'aune de
trois critères (la manière d'énoncer l'acte de
lecture, l'investissement en temps et les
grands types de fonctions accordées à la lecture36).
À partir de la confrontation de ces
éléments, j'ai ainsi défini des cercles de lecteurs
à l'intérieur desquels sont dressés des
portraits de lecteurs : un cercle composé
d'adhérents à la CGT, lecteurs de journaux
attentifs à la vie politico-syndicale et définis
par une fonction utilitaire ordinaire ; un cercle
de lecteurs «passionnés» pour lesquels la lecture,
élément à part entière de leur identité, se
fait en dehors de toute prescription; le cercle
de militants qui, s'adonnant à une lecture
approfondie de la presse ouvrière, est fortement
influencé par les représentations du
monde politique et littéraire du discours
cégétiste ; le cercle des femmes pour lesquelles
la lecture est liée à une recherche identitaire.
À l'issue de cette enquête, je pense que
l'histoire orale se distingue par la nature spécifique
de l'investigation, c'est-à-dire
l'enquête de terrain, par ses objets d'études,
par un certain regard porté sur la société et
les individus qui affirme l'intérêt de la
méthode biographique, par la spécificité des
matériaux recueillis (des sources orales
construites par le chercheur) supposant une
réflexion approfondie et permanente sur les
«impensés» de l'enquêté et de l'enquêteur.
Elle avive le questionnement sur ce qu'est
l'histoire (notamment par rapport aux autres
sciences humaines). Elle stimule la réflexion
sur la façon de «faire» l'histoire en nous
obligeant à expliciter les méthodes de travail
propres à la construction d'un objet historique
et à montrer l'exploitation diversifiée
des sources orales qui peut justement passer
par la conciliation de la posture illustrative et
de la posture restitutive. Cependant, on
retrouve le questionnement initial de l'historien,
la critique externe et interne des discours
retranscrits et leur analyse. On retrouve
cette même exigence de comparaison,
d'explication par le croisement d'autres
sources et enfin une mise en ordre susceptible
de rendre l'intelligibilité à l'objet historique,
ici des pratiques de lecture dans une communauté
de lecteurs.
Cette première enquête montre aussi que
la construction d'un objet de recherche en histoire
orale n'est pas linéaire. Elle est liée au
va-et-vient entre la problématique initiale, le
terrain d'enquête et la population enquêtée
qui apparaît porteur d'une très grande
richesse dans la mesure où il y a confrontation
(parfois rude et douloureuse) entre des hypothèses
de recherche et la réalité des pratiques.
Si le guide d'entretien est nécessaire à la
réflexion, il faut aussi accepter l'idée qu'il ne
soit suivi que partiellement. En effet, les
digressions, «inquiétantes» au premier abord,
sont le plus souvent très utiles pour comprendre
les associations d'idées des individus
et approcher leurs manières de penser.
L'enquête en milieu d'interconnaissance (ce
qui va à rencontre des notions de représentativité
et d'échantillonnage prégnantes en histoire)
semble très fructueuse pour comprendre
la diversité des pratiques culturelles
individuelles. Si les acquis sont indéniables
dans la manière de mener l'enquête, il reste
cependant à approfondir l'analyse des entretiens
au quotidien en tenant un carnet
d'enquête, outil qui paraît de plus en plus précieux
notamment pour mieux appréhender les
processus de mémorisation des enquêtes.