Genèses
Belin

I.S.B.N.270113114
174 pages

p. 100 à 114
doi: en cours

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no 48 2002/3

2002 Genèses

Quand l'histoire socioculturelle est aussi histoire orale

L'exemple des pratiques de lecture dans une communauté d'ouvriers des années 30 à nos jours

Nathalie Ponsard enseigne l'histoire au lycée Camille Pissaro à Pontoise. Elle a soutenu une thèse intitulée « Lectures ouvrières à Saint Étienne du Rouvray des années trente à nos jours ». Elle poursuit des recherches sur les lectures dans d'autres milieux ouvriers pour retracer l'histoire de plusieurs communautés de lecteurs ouvriers au XXe siècle à la croisée de l'histoire socioculturelle et de l'histoire orale. Elle prépare un ouvrage intitulé : Histoire d'une communauté de lecteurs ouvriers. Lecture, culture, mémoire.
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Quand l'histoire socioculturelle est aussi histoire orale L'exemple des pratiques de lectures dans une communauté d'ouvriers des années trente à nos jours Nathalie Ponsard 1. Lire la mise au point de Florence Descamps, L'historien, l'archiviste et le magnétophone, Paris, Comité pour l'histoire économique et financière de la France, 2001. 2. « L'histoire se fait avec des documents écrits, sans doute quand il y en a. Mais elle peut se faire, elle doit se faire, sans documents écrits s'il n'en existe point [...] Donc avec des mots, des signes [...] Avec tout ce qui, étant à l'homme sert à l'homme, exprime l'homme, signifie sa présence, l'activité, les goûts et les façons d'être de l'homme». Extrait de Lucien Febvre, Combat pour l'histoire, Armand Colin, Paris, 1992, p. 428. 3. «Tout est document en puissance. La connaissance de la réalité historique ne réside plus dans le document mais dans le questionnement de l'historien qui sélectionne ses documents, les interroge et construit son objet historique », Henri-Irénée Marrou, De la connaissance historique, Paris, Seuil, 1950, p. 32. 4. Roger Chartier, Pratiques de la lecture, Marseille, Rivages, 1985 ; L'ordre des livres. Lecteurs, auteurs, bibliothèques en Europe entre XIVe et xvnf siècle, Aix-en-Provence, Alinéa, 1992; R. Chartier (éd.), Histoire de la lecture, un bilan de recherches sous sa direction, Paris, IMEC-MSH, 1995; Ma recherche sur l'histoire d'une communauté de lecteurs ouvriers des années trente à nos jours peut susciter une interrogation sur la façon dont s'est opéré le croisement de l'histoire socioculturelle et de l'histoire orale. En effet, au- delà de «l'acclimatation»1 de l'histoire orale, comment expliquer un tel cheminement chez une chercheuse isolée, formée par ailleurs à la critique historique héritée de l'« école historique positiviste» et enseignant une histoire événementielle où les sources écrites tiennent une place considérable? Rétrospectivement, ce cheminement intellectuel s'explique certainement par l'influence à la fois de Lucien Febvre conseillant l'utilisation de documents non écrits2 et d'Henri-Irénée Marrou démontrant combien l'histoire est la construction d'un objet qui dépend du questionnement de l'historien3. Mon ambition est ici de porter un regard critique sur la gestation d'une recherche qui, tout en utilisant la méthode des entretiens semi-directifs comme moyen d'investigation, est restée profondément marquée par une démarche historique. D'où une réflexion sur les grandes questions méthodologiques liées à l'enquête orale, c'est-à-dire la recherche d'un terrain d'enquête approprié, la mise en Å“uvre d'un esprit critique sur le déroulement de l'enquête, le guide d'entretien et le statut des témoins. D'où également, une fois les sources orales retranscrites, la mise au point de grilles d'analyse susceptibles de restituer une histoire des pratiques de lecture sur le long terme. La construction d'un objet historique et le cheminement vers l'histoire orale Le cheminement vers l'histoire orale fut l'aboutissement de la construction de mon objet historique. En effet, dans le cadre de la nouvelle histoire de la lecture conceptualisée par Roger Chartier4, je cherchais à construire l'histoire des pratiques de lecture à l'échelle d'une communauté mais aussi de l'individu pour m'interroger sur la culture des ouvriers à la fois dans l'évolution de son contenu et dans ses rapports avec la culture militante, la culture populaire et la culture de masse. Je cherchais aussi à comprendre comment un lecteur intègre ou non les objets lus dans son univers mental pour construire ou même reconstruire ses représentations. La question de la méthode d'investigation et des outils adéquats à cette recherche se posait pour mener à bien ce projet. D'emblée, je voulais cerner les pratiques de lectures à partir de la « parole ouvrière». Le travail historiographique sur la question des lectures en milieu ouvrier conforta mon choix. Parcourant les différents champs historiques fondés sur des sources écrites telles que l'histoire des bibliothèques ouvrières, celle du mouvement ouvrier ou bien encore l'histoire de la culture populaire, de nombreux travaux montraient combien la lecture a été un enjeu dans l'éducation du peuple, dans la démocratisation culturelle mais aussi dans le combat politique du Parti communiste français (PCF) ou de la Confédération générale du travail (CGT). Certes, ils apportaient une contextualisation des pratiques de lecture mais celles-ci n'étaient appréhendées qu'à travers le miroir déformant des discours des militants ou du seul contenu des bibliothèques : ils dessinaient donc une histoire des prescriptions de lecture mais ne permettaient pas d'appréhender la «figure du lecteur». En outre, de nombreuses questions restaient en suspens: comment ces livres ont-ils été lus? Pourquoi? Avec quels horizons d'attente ? Comment se sont-ils intégrés dans la vision du monde des lecteurs? Il fallait passer des lectures ouvrières aux «lecteurs ouvriers». J'ai alors lu avec beaucoup d'intérêt des enquêtes de sociologie quantitative qui, reposant sur des catégories socioprofessionnelles ou sur des catégories de lecteurs5, offraient une utile vision macrosociologique mais qui délaissaient les individus, les extrayaient d'un espace socioculturel (familial et local) spécifique et ne permettaient ni de reconstruire des parcours bibliographiques, ni de comprendre la gestation des univers culturels en rapport avec les grandes évolutions sociales, économiques, politiques et culturelles du XXe siècle. En revanche, l'approche qualitative proposée par Martine Poulain6, me séduisait vivement. Son ambition de dire ce qui se passe entre un imprimé et ses lecteurs, de rendre compte du réseau d'images qui se noue autour de la lecture correspondait à mon projet. Dans le même ouvrage, le récit de vie prôné par Jean-François Barbier- Bouvet permettait de comprendre l'attitude des lecteurs7. Enfin, des enquêtes sur les pratiques et les représentations de la lecture au sein de la sociologie de la culture ouvrière et un ensemble de recherches visant à cerner l'appropriation, à la fois matérielle et intellectuelle, des objets lus au sein d'un lectorat ouvrier8 confirmaient l'intérêt de l'enquête de terrain. Par ailleurs, la remarquable étude d'Anne-Marie Thiesse sur les lecteurs populaires à la Belle Époque se présentait comme un modèle9. Elle écartait deux pistes infructueuses - l'approche des lecteurs populaires par le chiffre élevé de tirages de la presse ou par la seule analyse de la littérature dite populaire (par le prix, le mode de diffusion et d'écriture) - et offrait un triptyque remarquable oscillant entre l'auteur, le texte écrit et les pratiques de lecture en milieu populaire. Sa méthode : partir à la rencontre des lecteurs de la Belle Époque en conduisant des entretiens semi-directifs. Elle se livrait ensuite à une étude littéraire des objets littéraires en s'attachant au style, au thème, aux procédés de narration. Enfin, elle cherchait à cerner les itinéraires de ces feuilletonistes si décriés par les gens de lettres. Elle m'a donc convaincue de l'intérêt de la réalisation d'entretiens auprès de ce public tout en éclairant les difficultés de l'entreprise, en particulier la non- conscience de leurs lectures («l'impensable Culture écrite et société. L'ordre des livres (xtv'-xviiie), Paris, Albin Michel, 1996. 5. Forts/faibles lecteurs ou non lecteurs par exemple. 6. «Ce réseau d'images, de représentations de la lecture et de soi-même lisant est à la fois le résultat d'une biographie individuelle et d'une histoire sociale», Martine Poulain, «Lecteurs et lectures: le paysage général », in M. Poulain (éd.), Pour une sociologie de la lecture. Lectures et lecteurs dans la France contemporaine, Paris, Éditions du Cercle de la librairie, 1988, p. 29. 7. Jean-François Barbier-Bouvet, « La fin et les moyens : méthodologie des enquêtes sur la lecture », ibid., pp. 215-237. 8. René Kaës, « La culture. Son image chez les ouvriers français», thèse de 3e cycle, Paris, EHESS, 1966; Michel Lafargue, Représentation de la culture et univers culturel en milieu ouvrier. Institut français de formation des adultes, Paris, 1966; Bernard Lahire, «Lectures populaires; les modes d'appropriation des textes», Revue française de pédagogie, n° 104,1993, pp. 17-26; Janine Larrue, Loisirs ouvriers chez les métallurgistes toulousains, La Haye-Paris, Mouton, 1965; Michel Verret, La culture ouvrière, Saint-Sébastien, ACL-Crocus, 1988. 9. Anne-Marie Thiesse, Le Roman du quotidien, lecteurs et lectures populaires à la Belle Époque, Paris, Le Chemin vert, 1984; «Mutations et permanences de la culture populaire : la lecture à la Belle Époque », Annales ESC, n° 1,1984. 10. Hans Robert Jauss, Pour une esthétique de la Réception, Paris, Gallimard, coll. «Tel», 1978; Paul Ricoeur, Temps et Récit, Paris, Seuil, 1983, t. III; Michel de Certeau, L'invention du quotidien, Paris, Gallimard, 1990,1.1. 11. Michel Trébitsch, «Du mythe à l'historiographie», Cahier de l'IHTP, n° 21,1992, pp. 13-32 ; Annales ESC, n° 1,1980, «Archives orales: une autre histoire?»; Bulletin de l'IHTP, n° 2,1981, «Problèmes de méthode en histoire orale. Table ronde du 20 juin 1980»; Mercedes Vilanova, «Travaux d'histoire orale à Barcelone », Bulletin de l'IHTP, n° 2,1980, pp. 22-23 ; Cahier de l'IHTP, n° 4,1987, « Questions à l'histoire orale, table ronde du 20 juin 1986 » ; Cahier de l'IHTP, n° 1, « La bouche de la vérité ? La recherche historique et les sources orales », 1992. 12. Denis Peschanski, «Effets pervers», Cahier de l'IHTP, n° 21, op. cit., pp. 45-53. Il relève du côté des enquêtes des mécanismes de reconstruction, d'extrapolation « qui les conduisent à la généralisation de leur expérience personnelle » mais aussi des mécanismes de rehiérarchisation et d'immédiateté en fonction de leur expérience individuelle; du côté de l'enquêteur, « il est partie prenante dans la construction du témoignage » et donc doit exercer un esprit critique. 13. Jean-Jacques Becker, «Le handicap de l'a posteriori», Cahier de l'IHTP, n° 4, op. cit. lecture populaire» selon A.-M. Thiesse). Néanmoins, la notion de « lecteurs populaires» me paraissait trop large (ouvriers, agriculteurs, travailleurs indépendants au capital modeste et petite bourgeoisie des employés). Je voulais cerner les pratiques de lecture à l'échelle d'une communauté ouvrière pour situer l'individu à l'intersection de l'espace culturel municipal, de l'espace du travail et de l'espace de vie dans les cités ouvrières, pour appréhender le rôle d'éventuels intermédiaires culturels. Parallèlement, l'enquête de terrain devenait inévitable pour étudier l'expérience de lecture telle qu'elle est définie par Hans Robert Jauss, Paul Ricoeur et Michel de Certeau10, c'est-à-dire un ensemble de relations entre le monde du texte et celui du lecteur. J'allais donc entrer dans le champ très controversé de l'histoire orale par la lecture d'articles retraçant son cheminement et ses courants (le courant anthropologique et le courant de tendance archivistique) mais aussi ses limites inquiétantes qu'il fallait connaître pour mieux les maîtriser11. Certaines, récurrentes, aiguisaient mon esprit critique. L'hétérogénéité et la non-représentativité des sources orales incitaient à la vigilance dans la constitution de mon échantillonnage même si l'hétérogénéité pouvait être le fruit de comparaisons intéressantes. La construction des sources par l'historien provoquant une série «d'effets pervers» décrits par Denis Peschanski12 impliquait une grande attention dans l'élaboration du questionnaire; «le handicap de l'a posteriori » décelé par Jean-Jacques Becker13 ne paraissait pas un obstacle puisque mon objectif était de saisir des pratiques de lecture mais aussi leurs effets sur les constructions des représentations. L'incapacité des témoins à se souvenir des dates avec précision n'altérait pas un projet d'histoire culturelle. Au-delà de ces critiques, j'étais sensible aux résultats de l'enquête orale sur le temps présent lancée par les universités de Lille, Bruxelles, Liège, Mons et celle d'Yves Lequin et Jean Métrai sur la mémoire ouvrière de Givors. Nourrie de réflexions méthodologiques et épistémologiques, je me lançais dans cette expérience. Pour une historienne «ingénue» dans l'art de l'enquête, le va-et-vient entre le terrain d'enquête, le guide d'entretien et les problématiques fut une étape à la fois difficile et riche d'enseignements. Elle fut également à l'origine d'un questionnement sur l'écriture de cette démarche d'investigation: fallait-il restituer la logique du travail ou privilégier une logique d'exposition caractérisée par la clarté? Après réflexion, et pour montrer le tâtonnement inévitable de ma recherche, je choisissais la logique du travail. La recherche d'un terrain d'enquête approprié au questionnement et aux enquêté(e)s C'était une étape décisive de mon enquête. Saint-Étienne-du-Rouvray, commune industrielle et ouvrière située sur la rive gauche de la Seine dans l'agglomération rouennaise, parut un terrain d'application idéal. Fondée sur des archives départementales14 mais aussi sur des travaux historiques sur Rouen et sa région15, la reconstitution du passé de Saint- Étienne-du-Rouvray devenait possible. Surgissait donc une commune où les traditions industrielles, ouvrières et communistes étaient profondément ancrées depuis les années trente. De grandes entreprises telles que La Cotonnière (entreprise textile fondée en 1865), les ateliers des Quatre-Mares (créés en 1913) ainsi que la papeterie La Chapelle née en 1928 avaient marqué le tissu industriel sté- phanais. Le dépouillement des recensements pendant l'entre-deux-guerres confirmait l'inscription de trois communautés ouvrières: «ceux de la Cotonnière», les cheminots et les papetiers. Elle était aussi un des lieux de la rive gauche où se cristallisaient les idées communistes dans le milieu ouvrier comme l'attes¬ taient, dès les années vingt, la création de cellules, les réunions au cours desquelles d'ailleurs des prescriptions de lecture étaient visibles, les progrès aux élections municipales de 1929 mais aussi la diffusion de la presse communiste (L'Humanité, Le Prolétaire normand). À son apogée dans le contexte de la lutte antifasciste, la mobilisation de la population stéphanaise s'était traduite par un grand meeting organisé pour fêter la victoire républicaine de mai 1936 et par la participation à des comités d'action tels que le comité local de lutte contre la guerre ou le comité d'aide au peuple espagnol. Après 1945, Saint- Étienne-du-Rouvray fut aussi le lieu de rencontre de médiateurs culturels. La bibliothèque Eisa-Triolet, créée en 1949 par une militante de l'Union des femmes françaises, dans le cadre de la Bataille du livre menée par le PCF, en constituait un. Des archives privées ainsi que des archives départementales16 permettaient d'éclairer le contenu de cette bibliothèque, les types de lecteurs mais aussi le discours de la bibliothécaire. Les composantes de la politique culturelle, menée par des municipalités communistes à partir de 1959, pouvaient être analysées à partir des archives municipales des festivals culturels (organisés à partir de 1963) comprenant les procès- verbaux de l'organisme culturel, les programmes et les catalogues d'exposition. L'histoire de la création des bibliothèques dans la commune pouvait être un jalon pour cerner une éventuelle politique de lecture. En particulier, la présence d'une bibliothèque d'entreprise à La Chapelle offrait la possibilité de mesurer son influence sur les pratiques de lectures dans le monde des papetiers. En effet, la liste des livres, seule source écrite disponible, posait la question de la perception et de la nature de la bibliothèque (bibliothèque « militante» ou de divertissement). La construction de cette communauté de lecteurs ouvriers se fit en deux temps. À partir d'un premier contact, une conseillère 14. Archives départementales de Seine-Maritime, Série M. (Administration générale et Économie). Constituées principalement de lettres de commissaires de police de la région rouennaise adressées au préfet de la Seine-Inférieure, elles apportent des renseignements sur l'état d'esprit de la population ouvrière et sur les réunions syndicales et politiques. 15. Elisabeth Labaye, «Le PCF en Seine-Inférieure 1929- 1939», mémoire de maîtrise, université de Rouen, 1979; Maryline Freulard, «Le Front Populaire à Rouen», mémoire de maîtrise, université de Rouen, 1976. 16. AD [Archives départementales de Seine-Maritime] 91 J 5, Bibliothèque Eisa-Triolet. 17. Yves Lequin et Jean Métrai, «À la recherche d'une mémoire collective, les métallurgistes retraités de Givors», Annales ESC, n° 1,1980, pp. 149-166. 18. Nous verrons plus tard une distinction entre adhérents et militants cégétistes. 19. F. Descamps, L'historien, l'archiviste..., op. cit. Sur cette question, voir Danièle Voldman, «L'invention du témoignage oral». Cahier de l'IHTP, n° 4, op. cit. 20. Pour M. et Mmc B., en effet, l'héritage d'un modèle littéraire est vraisemblable. Voir Nathalie Ponsard, «Lectures ouvrières à Saint-Étienne-du-Rouvray des années trente à nos jours », Paris, thèse EHESS, 1999. 21. Patrice Augereau, «Les événements dans la mémoire ouvrière», thèse de 3e cycle, université de Nantes, 1982; Colloque Le Creusot, Mémoire ouvrière, 1977, consultable à la bibliothèque du centre Mahler à Paris ; M. Verret, « Mémoire ouvrière, mémoire communiste », Revue française de science politique, vol. 34, n° 3,1984, pp. 413-427. municipale chargée des Affaires culturelles à Saint-Étienne-du-Rouvray, j'ai enquêté auprès de huit personnes : six hommes et deux femmes seulement. Ce premier ensemble révélait une relative hétérogénéité de l'âge (trois étaient nées dans les années vingt, une en 1906, deux dans les années dix et deux dans les années trente). Il comptait quatre papetiers et deux cheminots. Si trois ouvriers avaient été conseillers municipaux communistes, tous étaient cégétistes. À partir de là, j'adoptais la méthode dite de «la boule de neige» qui a déjà fait ses preuves en histoire orale17. À l'issue de la seconde phase de l'enquête, la configuration de la communauté prenait forme. Malgré des tentatives de diversification en direction d'autres générations, de femmes, de militants non cégétistes ou même de cadres, la population enquêtée s'avérait relativement homogène. L'approche générationnelle révélait que la moitié était née dans les années vingt et avait donc été particulièrement exposée, pendant sa jeunesse, à la crise économique et sociale des années trente et l'événement traumatisant de la Seconde Guerre mondiale. Les deux tiers étaient des hommes mais les femmes, moins nombreuses, allaient, à travers leur discours, souvent mieux révéler les relations étroites entre le lecteur et l'objet lu dévoilant ainsi leurs résistances aux prescriptions de lecture du modèle syndical. La majorité des enquêtes détenait le certificat d'études primaires. Or, pour les individus nés dans les années dix et vingt, l'année d'acquisition représentait l'arrêt précoce de la scolarité et l'entrée dans le monde du travail. Ainsi, cette rupture était à l'origine d'une forme de frustration repérable en filigrane dans leurs discours et de la valeur symbolique accordée à l'école, aux études et aux livres, outils de la connaissance et de la culture. Malgré leur appartenance à deux mondes professionnels distincts (l'industrie papetière et la Société nationale des chemins de fer français - SNCF), l'unité de cette communauté reposait sur un engagement à la CGT et/ou au PCF18. Celui-ci était en effet lié à la matrice familiale qui a favorisé une prise de conscience précoce de la dureté de l'existence et du travail, et à celle du travail puisque dans les deux entreprises le taux de syndicalisation était élevé et la CGT majoritaire pendant les Trente Glorieuses. Mais cette unité était aussi fondée sur la revendication d'une identité ouvrière visible dans leur mémoire structurée autour de quelques éléments fondamentaux: la vie dans les cités ouvrières où régnaient des valeurs telles que solidarité et entraide, des espaces de travail assimilés à des lieux de camaraderie et de partage, et la participation aux grèves et conflits sociaux tels que celui de La Chapelle-Darblay en 1983. Si l'on envisage le statut des témoignages, la question est délicate car elle se pose dans des termes relativement différents à ceux de «l'histoire orale vue d'en haut » pour reprendre une expression de Florence Descamps : faut-il reprendre la distinction témoin volontaire/témoin involontaire? Celle de témoin observateur/témoin acteur?19. Plus précisément la définition du témoin «en tant que personne qui a vu ou entendu quelque chose et qui peut le certifier» a-t-elle un sens dans un projet d'histoire culturelle qui n'est pas une recherche d'une vérité historique mais une approche des réalités des pratiques culturelles et des modalités d'appropriation des objets culturels ? Les enquêtes sont des témoins volontaires de leurs lectures: acceptant l'enquête, ils tentent de reconstituer leurs pratiques de lectures en utilisant leurs repères biographiques. Ce sont aussi des témoins involontaires: l'analyse de leur discours révèle leurs représentations mentales. Sont-ils des témoins représentatifs ? Ils sont représentatifs d'un milieu ouvrier hétérogène. Et c'est justement cette pluralité des témoignages qui fait la richesse de ces sources et qui renseigne sur la complexité des pratiques de lecture et des modalités d'appropriation. Pour approfondir cette question, il faudrait insister sur les différents statuts des témoins. Certains, non conscients de leurs pratiques de lectures, n'ont pas de discours préconstruits. D'autres, conscients de leurs pratiques sont capables de restituer de remarquables parcours bibliographiques posant ainsi la question de modèles20. Par contre, d'autres encore, conscients ou pas de leurs pratiques de lectures, connaissent l'enjeu des lectures. C'est le cas des militants cégétistes qui ont, à des degrés divers, participé à la politique de lecture menée par le PCF et la CGT. Le guide d'entretien: un outil d'investigation susceptible de modifications au fil de l'enquête La construction du guide d'entretien fut sous-tendue par une question primordiale: comment convoquer au mieux la mémoire ouvrière pour constituer des sources orales susceptibles de procédures de traitement comparables à celles des sources écrites ? Je devais tenir compte de trois éléments : les principales problématiques, la formulation de questions simples, et enfin, l'utilisation des repères familiaux, professionnels, syndicaux et politiques, c'est-à-dire les éléments constitutifs de la mémoire ouvrière21. Pour qu'un climat de confiance s'établisse, il semblait plus facile de débuter un entretien à partir de quelques repères biographiques (date de naissance, milieu familial, scolarité) puis d'aborder trois thèmes: le parcours professionnel, les pratiques de lecture et les événements historiques marquants de la vie. Finalement, je me situais entre le modèle biographique favorisant une richesse informative mais aussi compréhen- sive et le modèle sociologique par la formulation de thèmes indispensables auprès d'enquêtes qui n'auraient pas abordé spontanément la question des lectures. Ce guide 22. Pour mener cette enquête qui s'est déroulée entre 1991 et 1995, nous avons essentiellement suivi les conseils de Philippe Joutard et d'André Guittet. Voir A. Guittet, L'entretien : techniques et pratiques, Paris, Armand Colin, 1983. Voir également : Stéphane Beaud, Florence Weber, Guide de l'enquête de terrain, Paris, La Découverte, 1998; Gérard Mauger, «Enquêter en milieu populaire», Genèses, n° 6,1991, pp. 125-143; S. Beaud, «L'usage de l'entretien en sciences sociales. Plaidoyer pour l'entretien ethnographique», Politix, n° 35,1996, pp. 226-257; Anne-Marie Arborio, Pierre Fournier, L'enquête et ses méthodes: l'observation directe, Paris, Nathan université, 1999; F. Descamps, L'historien, l'archiviste..., op. cit. 23. Une insertion comparable à celle qu'a menée Olivier Schwartz dans l'étude d'une communauté ouvrière du Nord de la France. Voir O. Schwartz, Le monde privé des ouvriers, Paris, Puf, 1990. 24. D. Peschanski, «Effets pervers», op. cit. d'entretien implicite était, par la nature même de ma démarche expérimentale supposant une critique permanente, un outil d'investigation susceptible de modifications au fil de l'enquête. C'est ce que je n'allais pas tarder à découvrir. Dès le premier entretien, je prends conscience de l'écart entre le guide structuré et rigoureux que je suis censée suivre et l'enchevêtrement des thèmes visible dans les discours. En effet, la question relative au parcours professionnel provoque pendant plus d'une heure une plongée dans la vie de l'entreprise La Chapelle donnant lieu à un récit détaillé sur le travail dans le parc à bois (travail situé à l'amont de la chaîne de fabrication du papier). Face à un individu, visiblement fier de parler de son travail, comment brutalement le ramener à mes préoccupations, celles des lectures? Je ne l'interromps pas. Au contraire, j'essaye de comprendre le fonctionnement de ce poste de travail. C'est « l'inquiétude » par rapport à mon sujet d'étude : ai-je les capacités de mener à bien un entretien? Va-t-il me parler de ses souvenirs de lecture? Suite à un développement sur la bibliothèque d'entreprise, j'ose relancer la discussion : « Vous aimiez lire ? ». Et là, alors que Monsieur L. était intarissable sur la vie de l'entreprise, un lourd silence s'impose : quelques minutes longues pour l'enquêtrice prompte à remettre en cause le questionnaire et même l'objet de l'enquête. Une seconde question fuse : « Mais à l'école, vous n'avez pas le souvenir d'un livre qui vous aurait marqué? ». Elle est suivie d'un nouveau silence. Je pose finalement «la» question clé: «Pour vous, l'école, ce n'est pas la lecture? » Question décisive puisque, à partir de là, les souvenirs de lecture vont affluer dans le cadre de l'école et dans celui du travail. Monsieur L. fait alors allusion aux types de lectures tels que les romans d'aventures de Jules Verne et Jack London et les classiques de Victor Hugo. Dans un autre entretien, il précise les lieux de lecture et révèle la pratique d'échanges d'illustrés entre enfants dans les rues de la cité ouvrière de la Cotonnière. Dans le cadre du travail, il explique les circonstances de ses premières lectures assidues: «J'ai commencé à beaucoup lire en 1940. On a commencé à recevoir de vieux journaux, vieux bouquins à La Chapelle pour les recycler, pour faire du papier. Alors là, on tapait dans le tas, on prenait ce qui venait... » Puis, il se rappelle les vendeurs de La Vie ouvrière dans l'usine, reparle de la bibliothèque d'entreprise, évoque la lecture de policiers et insiste sur son plaisir de lire Maxence Van der Meersch. Déroutant, puisque rien ne se passe comme je l'avais prévu, ce premier entretien me fait prendre conscience de l'importance de l'espace du travail. Il révèle un événement primordial dans la mémoire ouvrière: le conflit de La Chapelle de 1983, un moment de lecture intensive de la presse ouvrière et locale. Il fait émerger le thème de la lecture associée à l'engagement syndical. En outre, à l'occasion de la question sur les événements marquants de sa vie, le conflit social revient en force ainsi que la douloureuse période de l'Occupation allemande vécue pendant la jeunesse alors que j'avais plutôt envisagé les guerres de décolonisation ou la crise de Mai 1968. C'est ainsi qu'au fil des premiers entretiens, les critiques se précisaient à l'égard du guide d'entretien. La deuxième partie, consacrée aux pratiques de lecture, fournissait des résultats d'ordre quantitatif qui ne permettaient pas de prendre la mesure de l'appropriation des objets lus chez nos lecteurs ouvriers. Elle révélait aussi des pratiques de lectures très différentes (la presse, des classiques, des livres sur la Seconde Guerre mondiale) sans fournir de facteurs explicatifs. Par contre, la mémoire de la Seconde Guerre mondiale et la mémoire du conflit social devenaient des objets d'étude intéressants pour cerner des processus d'appropriation. Ainsi, un deuxième guide d'entretien voyait le jour. La première partie abordait trois thèmes : la lecture dans le milieu familial et à l'école, la lecture dans le milieu professionnel, les types mais aussi les lieux et les temps de lecture. Au sein de cette dernière sous-partie, je soumettais une liste de livres et surtout je souhaitais que les enquêtes me parlent de leurs romans préférés. La deuxième partie portait sur la mémoire et les lectures pendant et sur la Seconde Guerre mondiale tandis que la troisième se focalisait sur la mémoire du conflit de la Chapelle-Darblay. Le déroulement de l'enquête ou la première expérience du métier d'enquêteur L'enquête22 ne s'est identifiée que partiellement à la démarche ethnographique qui en effet suppose une insertion personnelle et prolongée au sein de la communauté étudiée23. Cependant, il a fallu adopter une stratégie pour entrer dans la communauté, être acceptée et se construire une petite place dans son univers. Il a fallu aussi réfléchir aux conditions de l'entretien, c'est-à-dire aux « effets pervers de l'histoire orale » et prendre conscience qu'effectivement j'étais «partie prenante de l'entretien »24. L'introduction dans cette communauté se fit donc progressivement puisque ma priorité était de nouer un dialogue fondé sur le respect de l'Autre. Après l'envoi d'une lettre présentant les objectifs généraux de mon enquête et la prise d'un rendez-vous par téléphone, le premier échange avait donc lieu dans le cadre de la sphère privée. Je me présentais comme un professeur d'histoire de collège qui enquêtait sur les pratiques de lecture parmi des Stépha- nais nés pendant l'entre-deux-guerres. J'insistais sur le fait que «toutes» les lectures m'intéressaient tout en en énumérant les différents types. Cette présentation eut l'air de convenir: aucune réaction particulière ne fut enregistrée autre que l'acceptation de ce jeu momentané de questions. On peut même dire â–º ►► 25. Sur l'utilisation du récit de vie, voir F. Descamps, L'historien, l'archiviste..., op. cit., p. 548; Daniel Bertaux, Les récits de vie : perspectives ethnosociologiques, Paris, Nathan, 1997. 26. Nous faisons ici le même constat qu'A.-M. Thiesse, «Mutations et permanences...,» op. cit., pp. 70-91 et Martine Naffrechoux, «Des lecteurs qui s'ignorent», Bulletin des bibliothèques de France, vol. 32, n° 5,1987, pp. 404-418. 27. Elle raconte ensuite que sa mère faisait la lecture à toute la famille rassemblée autour de la table de la cuisine. 28. Les lectures de Madame E. étaient étroitement surveillées dans le cadre d'une famille catholique très stricte. qu'il y fut trouvé un certain intérêt puisqu'il n'y eut aucun refus pour un deuxième, voire un troisième entretien. Après les premières expériences «déroutantes», j'avais accepté le fait que le premier entretien était une phase de découverte s'efforçant de répondre à l'ensemble du questionnaire, même si les thèmes étaient traités de façon discontinue et extensive. Il aboutissait à un discours autobiographique plus ou moins linéaire25. L'écoute et la retranscription réalisées le plus souvent dans les jours suivants furent essentielles dans ma démarche. En effet, elles provoquaient une réflexion sur le déroulement de l'entretien et sur ma façon de poser les questions. En outre, les annotations dans la marge jouaient un double rôle : les questions de précision préparaient le second entretien tandis que les appréciations sur leurs manières d'être et/ou leurs émotions permettaient de mieux comprendre les individus. Pendant cette première phase, je prenais conscience des dimensions du métier d'enquêteur: écouter pour comprendre le cheminement des idées de mon interlocuteur, prêter attention aux connaissances au-delà de la forme (parfois décousue, hésitante), faire approfondir des points en reformulant les questions plus clairement, garder toujours en tête la ligne directrice, surtout face aux individus regorgeant de souvenirs hauts en couleur. Patience et discrétion pour ne pas influer sur le discours et ne pas rompre le processus de remémoration parfois si ténu mais aussi fermeté m'ont semblé les trois qualités dominantes. Les entretiens se déroulèrent dans une atmosphère chaleureuse : pourquoi ? Avec le temps, jetant un regard plus distancié sur la situation d'enquête et réfléchissant, sur le modèle des sociologues, aux «impensés» de l'enquêtrice que je fus, quelques questions fusent. Comment ai-je été cernée ? Ont-ils senti combien dans mon propre itinéraire la lecture avait été un élément déterminant ? Ont- ils repéré que je n'étais pas une enquêtrice professionnelle et que, sans être stéphanaise (c'est-à-dire «des leurs»), je n'étais pas issue pour autant d'un milieu «intellectuel» pour reprendre leur expression ? De mon côté, je confesserais volontiers que sans parler d'admiration, une certaine fascination l'a emporté notamment face à leur engouement pour la lecture. Du côté des enquêtes, quelle stratégie de présentation et de construction d'«eux-mêmes» ont-ils adoptée? La question, complexe et fluctuante, ne peut être résolue qu'à partir d'une première lecture du cheminement des discours qui met en évidence une dichotomie entre les hommes et les femmes. Les premiers ont laissé entrevoir la construction d'une image fondée sur la fierté d'appartenir au milieu ouvrier, sur une volonté de reconnaissance passant par leur travail à l'usine comme à la maison. Autant la remémo- ration des souvenirs sur le travail s'est faite facilement, autant les questions sur les pratiques de lecture ont dérouté dans un premier temps. Du côté des enquêtes, ce silence témoignait d'une réflexion sur ce qui pouvait être dit en fonction des attentes «supposées» de l'enquêteur (c'est-à-dire des lectures de romans classiques ou syndicales). Il a pu aussi correspondre à un effort de mémoire pour retrouver les traces de lecture, c'est-à-dire des moments de lecture dans des lieux précis («Moi, c'était à la maison. À l'époque, les bandes dessinées, Les Pieds Nickelés») ou des souvenirs de héros marquants comme Tintin et Milou, Tarzan, ou Mandrak d'autant plus que pour la plupart des enquêtes, il n'existait pas de construction de discours préétabli sur les pratiques de lecture, devenues pourtant ordinaires26. Passé ce premier moment de silence pourtant, les souvenirs ont émergé et le plus souvent affirmé un insatiable appétit de lecture qui les valorisait à l'intérieur du groupe ouvrier. Ces pratiques de lecture distinctives s'imposaient à travers des expressions suggestives. C'est ainsi Monsieur D. qui témoigne de sa boulimie de lectures: «J'ai voulu me plonger dans un bouquin», «Je consommais pas mal de livres», «le bouquin était vite dévoré». C'est Monsieur E., d'origine espagnole, qui explique cet appétit de lecture par un besoin de reconnaissance et une volonté de dépasser les camarades de son âge. Interrogé sur la lecture très précoce des journaux, il répond : « C'est peut-être un réflexe normal de se sentir refoulé. À l'école, les enfants, c'est terrible ! J'étais le garçon qui venait manger le pain des autres. Il y avait ce genre de réflexion, vous savez, ça ne date pas d'aujourd'hui ! Quand j'entends parler du racisme et de nationalisme en ce moment, j'ai connu ça quand j'étais gosse. - Et vous pensez que c'était une revanche ? Après un court silence, il rétorque : - Non, je voulais démontrer que je serais plus fort qu'eux. J'étais peut-être... un peu doué. » Quant aux femmes, elles témoignaient beaucoup plus facilement de leurs lectures après avoir formulé les sempiternelles expressions telles que «j'avais pas le temps de lire; j'ai pas beaucoup lu» qui rappelaient la lourdeur des tâches ménagères. Ainsi, Madame Z. : «J'ai toujours aimé lire et puis alors je lis très vite. Je... parce que je n'ai pas fait que m'occuper des livres. J'ai eu six enfants quand même. Et puis c'était mon cinéma, lire ! Parce que... et même chez mes parents (d'origine belge), pas question de lire, on ne lisait pas la semaine... Pas question de lire! On avait le dimanche après-midi27. » De leur enfance remontaient des souvenirs de lieux de lectures: «On allait dans le grenier avec ma sÅ“ur en cachette. On lisait des livres que ma mère lisait, qu'on n'avait pas le droit de lire28» et des considérations sur l'objet matériel. Évoquant Pêcheur d'Islande de Pierre Loti, Madame E. déclarait: «Moi, je me rappelle... un livre, long, plat avec des gravures aussi... Il y avait un dessin dessus. C'est le premier livre... On voulait lire autre chose que ce qu'elle nous achetait [les illustrés destinés aux filles comme Fillette]. » 29. Un élément particulièrement important au regard de la place de la lecture dans d'autres milieux sociaux. Ainsi, dans certaines familles de la haute bourgeoisie, les pratiques de la lecture ne sont plus les pratiques culturelles valorisées même si elles disposent de riches bibliothèques, fruit d'un héritage culturel familial. Par contre, le sport, l'organisation de réceptions, les sorties au théâtre constituent des pratiques distinctives. Voir Gérard Mauger, Claude F. Poliak, Bernard Pudal, Histoires de lecteurs, Paris, Nathan, coll. « Essais et recherches», 1999. 30. Dominique Veillon, «La Seconde Guerre mondiale à travers les sources orales », Cahier de l'IHTP, n° 4, op. cit., pp. 53-67. 31. Ibid.,p. 53, 32. Voir Ph. Joutard, Ces voix qui nous viennent du passé, Paris, Hachette, 1983; Maurice Crubellier, La mémoire des Français. Recherche d'histoire culturelle, Paris, Henri Veyrier, 1991 ; M. Verret, «Mémoire ouvrière, mémoire communiste», op. cit. ; Marie-Claire Lavabre, Le fil rouge. Sociologie de la mémoire communiste, Paris, FNSP, 1994 ; Maurice Halbwachs, La mémoire collective, Paris, Puf, 1968 ; Les cadres sociaux de la mémoire, Paris, Puf, 1952; F. Descamps, L'historien, l'archiviste..., op. cit. Toutes ont le souci de présenter leur parcours biographique comme un parcours ascendant. Ainsi, le plus souvent dénigrée, parfois justifiée, la lecture des magazines féminins comme Confidences ou Nous Deux et leurs romans-feuilletons sentimentaux est constamment rappelée pour mieux faire ressortir leur «évolution» vers des genres littéraires plus légitimes participant à une construction identitaire. Face à son mari moqueur, Mme E. rétorque : «Je lisais dans Confidences, les confidences: ça il n'y a pas de doute! Donc tout ça j'aimais bien... En particulier, le feuilleton qui était dedans ! - C'était quel genre ? - Un peu Max du Veuzit et compagnie. C'était le même genre. Écoutez, on ne peut même pas se rappeler de ces trucs-là car ça ne marque pas. En fin de compte, on ne peut pas. C'est facile à lire. Quand on a un moment, on lit quand même et c'est facile à lire. C'est pas trop long, ça suit... [puis elle explique les raisons] Moi, je pense qu'à l'époque où on était, j'étais malheureuse de ne plus avoir ma mère... On avait besoin de cela. J'en avais besoin. J'ai abandonné après le mariage parce que cela ne m'intéressait plus ! Parce que je n'y trouvais rien ! » Et l'on arrive là à un point important pour les hommes et les femmes de cette communauté ouvrière: la lecture a participé à leur construction identitaire29. Premier regard critique: quand le terrain d'enquête et la population enquêtée infléchissent les problématiques L'histoire de Saint-Étienne-du-Rouvray, une première approche de notre communauté de lecteurs ouvriers, la transcription conjuguée à la première analyse des discours ont conduit à un affinement des problématiques. À l'échelle de la communauté et sur le temps long, j'étais en mesure de reconstituer les pratiques de lectures (types, temps, () R R lieux de lectures) et d'étudier précisément les intermédiaires culturels. Plus particulièrement, l'action des militants cégétistes, devenant objet d'étude, me plongeait dans l'analyse de la réception de la politique de lecture menée par la CGT et me permettait de mesurer l'écart entre les initiatives des militants et les usages privés de la culture. À l'échelon individuel, je pouvais brosser des tableaux dépeignant des scènes de lecture dans le milieu familial ouvrier, c'est-à-dire redonner vie à des micro-univers culturels. Ainsi, cet axe posait la question des critères de différenciation au sein de cette communauté de lecteurs: ferait-on une distinction entre des pratiques de lectures féminines et des pratiques de lectures masculines ? L'engagement syndical et/ou politique serait- il décisif? Des modèles de parcours lecto- raux émergeraient-ils? Les attentes des lecteurs seraient-elles déterminantes ? Quant à la seconde approche portant sur les modalités d'appropriation, elle comportait des pistes de recherche fructueuses. La première était centrée sur les modalités de l'appropriation des informations d'un journal. Or, le conflit de 1983 à la papeterie de La Chapelle-Darblay m'offrait un exemple intéressant pour étudier l'émergence des attitudes ouvrières face aux journaux. Il posait plus largement le problème de la réception de la presse militante et me conduisait vers l'étude de la culture politique des ouvriers. Une seconde piste débouchait sur une étude comparative entre, d'une part, les références culturelles et les goûts littéraires des lecteurs et, d'autre part, les rubriques littéraires des journaux ainsi que les discours syndicaux et politiques sur la lecture. Là, je pouvais comprendre comment s'opère au cours d'une vie l'appropriation d'une culture littéraire dans une communauté de lecteurs ouvriers. Empruntant une troisième et dernière piste, je voulais à la croisée des divers objets lus que sont les journaux, les livres et les revues, cerner le rôle de la lecture dans la représentation des événements et donc dans la constitution de la mémoire historique. Un thème émergeait autour de la lecture et de la représentation de la Seconde Guerre mondiale, référence qui structure les souvenirs des cinquante dernières années selon Dominique Veillon30. Les discours mêlaient et entremêlaient souvenirs personnels de la Seconde Guerre, souvenirs de la lecture de journaux et souvenirs de livres lus sur le sujet, ce que soulignait aussi D. Veillon: «[le document oral] se présente comme une sorte de patchwork juxtaposant du vrai, du vécu, de l'appris et de l'imaginaire31». La spécificité des liens tissés entre lecture et mémoire des ouvriers sur la Seconde Guerre mondiale devenait l'objet central de mon interrogation32. Des sources orales croisées aux sources écrites fructueuses pour l'histoire socioculturelle Autant mon travail est spécifique par sa démarche d'investigation orale, autant une fois les sources orales retranscrites, il est fondé sur les méthodes historiques impliquant critique externe et interne des documents, analyse et comparaison de ces derniers, confrontation avec d'autres sources écrites. D'abord, la critique des sources a porté sur les rapports entre les discours (pratiques discursives) et les pratiques de lectures non discursives. D'une part, il fallait réfléchir à la préconstruction des discours. Celle-ci révélait en effet l'empreinte du modèle scolaire et du modèle militant sur les représentations des pratiques de lecture. Tandis que le premier était symbolisé par le rôle de l'instituteur dans le choix des bonnes lectures, le second imposait une autre légitimité, celle du «lire social» et de comprendre. Ces deux modèles, selon des variantes, ont dans un premier temps contribué à l'émergence d'un discours un peu stéréotypé où l'enquêté 111 â–º ►► 33. Définition donnée par Régine Robin dans «Le discours de la rumeur et l'anecdote: la représentation de la vie municipale à Valleyfield entre 1960 et 1970 d'après une dizaine d'entretiens», Bulletin du centre d'analyse du discours, n° 5,1981, pp. 212-264. 34. Voir R. Robin, Histoire et linguistique, Paris, Armand Colin, 1973 ; Antoine Prost, « Les mots », in René Rémond (éd.), Pour une histoire politique, Paris, Seuil, 1988; Laurence Bardin, L'analyse du contenu, Paris, Puf, 1991. 35. Didier Demazière et Claude Dubar, Analyser les entretiens biographiques, Paris, Nathan, 1997. 36. Dans mon travail, j'ai distingué les fonctions utilitaires (ordinaires et extraordinaires) et les fonctions de divertissement. disait ce qu'il croyait pouvoir être entendu par l'enquêteur et se focalisait sur des types de lectures reconnues par la culture légitime. Il était donc important de réaffirmer constamment l'objectif de travail, c'est-à- dire l'étude de toutes les lectures sans distinction pour faire tomber les barrières excluant les lectures de divertissement et de plaisir. D'autre part, je devais repérer les décalages susceptibles d'exister entre les pratiques de lecture et les déclarations. Le premier était dû à la mémoire : tous les livres n'avaient pu être mémorisés (ce qui impliquait une sous-évaluation des lectures) mais ceux qui l'avaient été étaient selon toute vraisemblance les plus marquants, reflétant le mieux les goûts des lecteurs. Quant au second décalage, il résultait de l'image que les ouvriers voulaient donner d'eux-mêmes, en particulier une volonté de montrer un appétit de lecture pour se singulariser et affirmer leur identité. Ainsi, à part quelques moments « dérobés » au cours desquels j'avais pu observer des manières de lire et de feuilleter les journaux, c'est à travers les discours que je reconstruisais des pratiques de lecture. Cependant, je souhaitais dépasser les décalages entre discours et pratiques en analysant la manière dont le discours organise ces pratiques. En second lieu, l'analyse reposait sur l'élaboration de grilles variées qui devaient répondre à une question primordiale à mes yeux: comment construire le plus scientifiquement possible la réalité sociale et résoudre le problème épineux du clivage entre singularité et généralité ? Pour analyser les pratiques de lecture, j'ai conçu des grilles individuelles de déchiffrement structurel portant sur renonciation («Acte individuel d'utilisation de la langue33») en accordant toute mon attention à l'emploi des mots et à leurs relations34. J'ai aussi élaboré six grilles de dépouillement pour l'étude de l'objet d'énonciation, c'est-à-dire le contenu, établies à la suite de la lecture de l'ensemble des entretiens et de l'identification de thèmes communs. Puis, me référant à la méthode d'analyse structurale35, j'ai affiné l'analyse en construisant des schèmes individuels qui mettaient l'accent sur les associations d'idées, c'est-à-dire sur les points forts du dispositif de chaque discours. Construits en fonction des thèmes dominants autour de la lecture et des références idéologiques du lecteur, ils reflétaient le sens profond du discours. À l'échelle de la communauté, un schème commun donnait un premier aperçu des types de lecture, des différentes attentes investies dans celle-ci et de la place de la lecture dans l'univers mental des ouvriers. À ce schème commun, s'ajoutaient des tableaux comparatifs de l'ensemble de la communauté : les intermédiaires culturels dans l'enfance, les types de lecture, l'appropriation matérielle à l'âge adulte. Grâce à ces outils, premièrement j'ai pu dresser une histoire des pratiques de lecture à l'échelle d'une communauté de lecteurs des années trente à nos jours. De leur enfance, les ouvriers se souviennent de scènes de lectures individuelles dans des lieux isolés pittoresques (cabanons au fond des jardins des cités, des greniers). Là, ils s'adonnent à leurs lectures favorites, celles des illustrés et des livres de la « Bibliothèque verte ». Pendant la Seconde Guerre mondiale, les pratiques de lecture sont réduites à la lecture irrégulière du Journal de Rouen. De 1945 au milieu des années 1970, dans un contexte culturel favorable, un temps fort des pratiques de lectures collectives s'individualise. En effet, la lecture de la presse se propage et se généralise. La plupart lisent des livres d'actualité politique et économique, la littérature russe (Fedor Dostoïevski) et soviétique (Maxime Gorki), les auteurs communistes (Louis Aragon, André Stil), les classiques (V. Hugo, Emile Zola mais aussi François Mauriac, Maurice Genevoix, Joseph Kessel) témoignant de la grande époque des prescriptions de lecture au sein des organisations ouvrières. Beaucoup s'adonnent aussi aux policiers (Frédéric Dard, Georges Simenon, Agatha Christie), aux romans du vécu (M. Van der Meersch, Bernard Clavel mais aussi Jacques Duquesne et Claude Michelet) et aux livres sur la Seconde Guerre mondiale (Christian Berna- dac, Eddy Florentin, Alain Guérin). Cependant, dès la fin des années soixante- dix, l'individualisation des pratiques se confirme. Les uns se cantonnent dans la lecture de la presse (après avoir fait quelques expériences littéraires jugées difficiles). Les autres choisissent la voie des romans du vécu et des romans historiques renforçant la fonction détente assignée à la lecture. Quelques- uns partent vers les chemins difficiles de la littérature contemporaine. Ainsi, on observe la convergence de deux mouvements: l'individualisation des pratiques dans un contexte de rupture progressive du carcan idéologique et une diversification de l'offre des livres dans les bibliothèques de la sphère cégétiste et communiste. Deuxièmement, j'ai reconstitué des parcours bibliographiques et distingué des attentes de lecture diversifiées à l'aune de trois critères (la manière d'énoncer l'acte de lecture, l'investissement en temps et les grands types de fonctions accordées à la lecture36). À partir de la confrontation de ces éléments, j'ai ainsi défini des cercles de lecteurs à l'intérieur desquels sont dressés des portraits de lecteurs : un cercle composé d'adhérents à la CGT, lecteurs de journaux attentifs à la vie politico-syndicale et définis par une fonction utilitaire ordinaire ; un cercle de lecteurs «passionnés» pour lesquels la lecture, élément à part entière de leur identité, se fait en dehors de toute prescription; le cercle de militants qui, s'adonnant à une lecture approfondie de la presse ouvrière, est fortement influencé par les représentations du monde politique et littéraire du discours cégétiste ; le cercle des femmes pour lesquelles la lecture est liée à une recherche identitaire. À l'issue de cette enquête, je pense que l'histoire orale se distingue par la nature spécifique de l'investigation, c'est-à-dire l'enquête de terrain, par ses objets d'études, par un certain regard porté sur la société et les individus qui affirme l'intérêt de la méthode biographique, par la spécificité des matériaux recueillis (des sources orales construites par le chercheur) supposant une réflexion approfondie et permanente sur les «impensés» de l'enquêté et de l'enquêteur. Elle avive le questionnement sur ce qu'est l'histoire (notamment par rapport aux autres sciences humaines). Elle stimule la réflexion sur la façon de «faire» l'histoire en nous obligeant à expliciter les méthodes de travail propres à la construction d'un objet historique et à montrer l'exploitation diversifiée des sources orales qui peut justement passer par la conciliation de la posture illustrative et de la posture restitutive. Cependant, on retrouve le questionnement initial de l'historien, la critique externe et interne des discours retranscrits et leur analyse. On retrouve cette même exigence de comparaison, d'explication par le croisement d'autres sources et enfin une mise en ordre susceptible de rendre l'intelligibilité à l'objet historique, ici des pratiques de lecture dans une communauté de lecteurs. Cette première enquête montre aussi que la construction d'un objet de recherche en histoire orale n'est pas linéaire. Elle est liée au va-et-vient entre la problématique initiale, le terrain d'enquête et la population enquêtée qui apparaît porteur d'une très grande richesse dans la mesure où il y a confrontation (parfois rude et douloureuse) entre des hypothèses de recherche et la réalité des pratiques. Si le guide d'entretien est nécessaire à la réflexion, il faut aussi accepter l'idée qu'il ne soit suivi que partiellement. En effet, les digressions, «inquiétantes» au premier abord, sont le plus souvent très utiles pour comprendre les associations d'idées des individus et approcher leurs manières de penser. L'enquête en milieu d'interconnaissance (ce qui va à rencontre des notions de représentativité et d'échantillonnage prégnantes en histoire) semble très fructueuse pour comprendre la diversité des pratiques culturelles individuelles. Si les acquis sont indéniables dans la manière de mener l'enquête, il reste cependant à approfondir l'analyse des entretiens au quotidien en tenant un carnet d'enquête, outil qui paraît de plus en plus précieux notamment pour mieux appréhender les processus de mémorisation des enquêtes.

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