Ariette Farge,
« le parcours
d'une
historienne »
Entretien avec Laurent Vidal*
* Cet entretien a été réalisé devant un public étudiant,
le 14 décembre 2001. à l'université de La Rochelle.
Laurent Vidal. - Si beaucoup d'historiens ont
cédé à la tentation de l'égohistoire, vous sem-
blez avoir cherché à vous tenir à l'écart de ce
mouvement. Pourriez-vous tout de même
nous éclairer sur la façon dont vous est venu
le goût de l'histoire ?
Ariette Farge. - Je ne sais trop comment vous
répondre, puisque je n'ai pas commencé mes
études supérieures par l'histoire mais par le
droit. Et puis un professeur de la faculté de
droit, suffisamment sensible, m'a dit un jour
que ma place n'était pas là. Il m'a fait rencontrer
un professeur d'histoire, Robert Mandrou,
qui travaillait à l'époque sur la marginalité. Et
dès que je l'ai rencontré j'ai effectivement
changé de route, et travaillé en histoire plus
particulièrement.
Rencontres: de Robert Mandrou
à Michel Foulcault
L. V. - Avec R. Mandrou commence alors
votre carrière d'historienne...
A. F. - Oui, c'est cela. Car à ce moment-là ce
qu'il y avait d'important à rencontrer
R. Mandrou et toute l'équipe qui gravitait
autour de lui, c'était non seulement de côtoyer
un homme avec une personnalité très forte et
très riche, un homme très ironique, mais aussi
de prendre contact avec ce qu'il appelait «ce
fonds immense qui n'avait jamais été découvert»,
celui des archives judiciaires. Arrivant
alors de la discipline juridique, et puisqu'il
s'agissait d'archives de police, je lui ai dit que
cela pourrait m'intéresser. En fait, ma première
rencontre est une rencontre avec les
manuscrits, ceux de ce fonds immense et
immensément riche. J'ai aussi été saisie par
l'émotion qu'il y a à ouvrir des liasses qui ne
l'ont jamais été auparavant, avec la conscience
d'être sur un terrain absolument vierge, totalement
neuf en histoire. Sans compter que
comme j'avais été formée en faculté de droit,
j'étais innocente en histoire et j'avais donc un
regard neuf sur ces archives. Grâce donc à
1. Ariette Farge, «Délinquance et criminalité:
le vol d'aliments à Paris au xvme siècle »,
thèse de troisième cycle, Paris, EPHE, 1974.
2. A. Farge, Le Vol d'aliments à Paris au XVIIIe siècle:
délinquance et criminalité, Paris, Pion, 1974.
3. Philippe Ariès, Georges Duby (éd.). Histoire
de la vie privée, 5 vol., Paris, Seuil, 1985-1987.
4. A. Farge, Vivre dans la rue à Paris au XVIIIe siècle,
Paris, Gallimard-Julliard, coll. «Archives», 1979.
5. Michel Foucault, Surveiller et punir, naissance
de la prison, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque
des histoires», 1975.
6. A. Farge et M. Foucault (éd.), Le Désordre des familles:
lettres de cachet des archives de la Bastille au XVIIIe siècle,
Paris, Gallimard-Julliard, coll. «Archives», 1982.
R. Mandrou et aux gens qui l'entouraient, et
parce que nous travaillions beaucoup en
équipe, j'ai entamé une thèse sur les voleurs
d'aliments à Paris au xvme siècle1. Je me suis
plongée dans les archives de police, au cÅ“ur
de ce flux de vie qui arrive là par l'intermédiaire
des manuscrits. C'est comme cela que
ça commence...
L. V. - À l'occasion de la publication de cette
thèse vous faites une autre rencontre déterminante,
celle de Philippe Ariès...
A. F. - Oui, et pourtant je ne mesure pas
encore lors de notre première rencontre la
chance qui sera la mienne. Ph. Ariès est directeur
de collection chez Pion. Il a pour réputation
de ne jamais hésiter à aller chercher des
ouvrages assez originaux. C'est quand même
lui qui a publié Y Histoire de la folie de Michel
Foucault alors que son manuscrit avait été
refusé par plusieurs autres maisons d'édition.
Quant au Vol d'aliments, il trouve que c'est
une thèse originale, qui ouvre sur des sources
entièrement nouvelles pour les historiens, et
qui peint aussi une vie urbaine qui n'avait pas
encore été travaillée sous cette forme. C'est
après la publication2 qu'une amitié est née
entre nous. Je ne le voyais pas très souvent
mais c'était quelqu'un de très fidèle. J'ai
appris beaucoup de la lecture de ses travaux,
mais aussi grâce à sa personnalité : c'était
quelqu'un qui était à la fois hors du milieu et
dans le milieu, un autodidacte, absolument
pas préoccupé par sa carrière, avec qui j'ai
appris la modestie. Je garde donc un excellent
souvenir de lui. Plus tard je ferai même partie
avec lui de l'équipe qui travaillera sur Histoire
de la vie privée3. C'est pourquoi je partage
aussi d'excellents souvenirs avec lui, lors de
colloques à Berlin ou à Paris, qu'il animait
avec beaucoup de simplicité et où il faisait
preuve d'une grande ouverture d'esprit.
L. V. - Et après la publication...
A. F. - c'est un peu ma traversée du désert.
C'est un bien grand mot, mais c'est tout de
même pour moi une période très difficile,
parce que je n'ai pas les concours, ni l'agrégation...
pour prétendre à un poste à l'Université.
Et en plus j'ai peu de publications.
R. Mandrou me conseille donc d'entrer au
CNRS. Mais comme il n'est pas très coté au
CNRS, en raison de son esprit très original et
quelque peu subversif, il me confie à Emmanuel
Le Roy Ladurie. Et c'est donc sous sa
direction que je m'inscris en thèse d'Etat.
Mais j'ai assez peu travaillé avec lui. Puis il
avait beaucoup de doctorants... J'ai tout de
même la chance à ce moment-là d'être contactée
par Jacques Revel, directeur d'études à
l'EHESS, qui dirigeait la collection
«Archives» chez Julliard, cette fameuse collection
qui publiait beaucoup à ce moment-là
et accordait tant de place aux archives. Après
avoir lu Le Vol d'aliments, il me demande si je
ne peux pas faire quelque chose sur l'espace
urbain. C'est le point de départ de Vivre dans
la rue à Paris au XVIIIe siècle. Et c'est après ce
livre, que j'ai enfin pu, en 1980, à la troisième
tentative, accéder au CNRS.
L. V. - R. Mandrou vous a donc transmis le
goût de l'histoire et le goût de l'archive. Mais il
y a aussi une autre rencontre, avec M. Foucault.
N'est-ce pas à un autre regard sur ces mêmes
archives qu'il vous ouvre?
A. F. - Oui, et c'est une rencontre extraordinaire
qui ne devait pas véritablement avoir
lieu. Je ne suivais pas les séminaires de
M. Foucault. Évidemment je connaissais ses
travaux. J'étais beaucoup plus jeune que lui.
Je venais juste de publier Vivre dans la rue. Et
effectivement quand il m'arrive un jour par la
poste une lettre de lui, avec des archives, me
demandant si je voulais bien travailler avec
lui, ma première réponse a été de dire non
parce que cela me faisait peur.
C'est tout de même une rencontre très
inégale au départ: c'est un philosophe qui
remplit les amphis de Paris, qui est déjà une
légende et qui est à la fois un intellectuel qui
s'engage sur de nombreux sujets comme les
prisons, présent partout, avec une pensée très
forte, et qui a publié Surveiller et punir5 en
1975. Quand je l'avais lu je m'étais dit: mais
que peut-on faire après cela? En fait, comme
il arrive souvent lorsqu'on rencontre
quelqu'un de cette envergure, j'ai découvert
un homme très accessible, et je crois qu'il faut
le souligner, même si cela est plus rare maintenant,
ces «grands hommes», ces grands
intellectuels étaient accessibles, en effet on
pouvait leur téléphoner, prendre rendez-vous
avec eux, sans trop de problème. C'était un
monde plus collectif à cette époque-là, un
monde du passage des idées, du passage des
émotions aussi, un monde de l'engagement et
du partage.
L. V. - Pouvez-vous nous dire comment
M. Foucault a pensé à vous pour le Désordre
des Familles6 ?
A. F. - M. Foucault avait déjà remarqué ma
thèse, Le Vol d'aliments à Paris au
xvme siècle, puisque c'est un des rares
ouvrages cités dans Surveiller et punir. À mon
grand étonnement d'ailleurs. Ensuite, nous
nous rencontrons par hasard dans une émission
de radio consacrée à la prison. Puis il y a
un grand temps de silence, et un jour je reçois
une lettre de sa part disant qu'il est en train de
travailler sur les archives de la Bastille et sur
les lettres d'enfermement et qu'il a envie de
les publier telles quelles et qu'il me demande
mon avis. Ne sachant trop comment réagir, je
vais voir J. Revel avec qui j'étais en train de
travailler Vivre dans la rue, pour lui demander
son avis. Il m'a répondu qu'une proposition
de M. Foucault ne se refusait pas. À ce
moment-là, je décide de dire à M. Foucault
que si c'est pour une simple publication
d'archives cela ne m'intéresse pas vraiment.
Je pense que les archives doivent être expliquées.
Nous avons alors une longue discussion
par téléphone, puis nous prenons rendez-vous
et je le «convaincs» qu'il ne faut
pas livrer les archives brutes (parce que
c'est l'époque de la collection «Archives»
qui privilégiait justement ce type de
démarche). Il décide donc de faire ce travail,
pour lequel il avait une très grande passion et
un très grand intérêt d'autant que c'était aussi
pour lui une façon de s'acquitter d'une sorte
de dette intellectuelle par rapport à une jeune
femme morte récemment et avec qui il avait
commencé ce travail - mais il s'agissait simplement
d'un travail de réécriture des archives.
Elle avait une petite fille, et il pense donner les
droits de ce livre à cette jeune orpheline.
Nous travaillons donc ensemble sur les
archives de la Bastille et sur les lettres de
cachet, c'est-à-dire sur les demandes d'enfermement
des familles au xvme siècle, un très
curieux procédé qui n'a existé que cinquante
ans à Paris (entre 1720 et 1770), quand des
gens de toutes catégories, en particulier des
classes sociales les plus pauvres, écrivent au
roi. Consternés devant l'état de leur famille,
soit devant l'état de débauche de leur femme,
ou la prodigalité de leur fils ou la mauvaise
conduite de leur fille, ils supplient le roi que
cette femme, cet enfant, cet époux soit mis
pendant un temps en prison parce qu'ils ne
peuvent pas gérer cette vie-là. Et donc, on
retrouve des lettres absolument étonnantes,
que peu de gens avaient lues à ce moment-là,
que M. Foucault avait découvertes; qui racontent
de façon très particulière leur vie, de
façon oralisée puisqu'ils parlent à l'écrivain
public pour s'adresser au roi. Donc après les
formules d'entrée de ces lettres de cachet, surviennent
des paroles très oralisées qui racontent
l'insupportable de leur vie mais en termes
ordinaires. Ce qu'il y a d'émouvant dans ces
lettres de cachet c'est de visiter, comme le
disait M. Foucault, cette esthétique qu'il y a à
s'adresser à la plus haute personne, de
s'adresser directement au roi quand on est un
artisan, un manouvrier au xvuie siècle, pour le
supplier de venir s'occuper de sa famille, alors
que cela peut paraître une affaire complètement
dérisoire. Ces lettres, dont il avait
mesuré l'insolite, le côté dérisoire, ces lettres
qui sont là, ces lettres qui supplient un roi de
s'occuper de ces vies dérisoires, on plonge
dedans. Mais ce procédé va être abandonné.
Les lieutenants-généraux de police auxquels
sont transmises ces lettres, auront tant de travail
que finalement elles seront supprimées en
1770. Mais elles seront supprimées aussi à la
demande du marquis de Breteuil parce
qu'elles sont dénoncées comme étant un produit
de l'arbitraire royal.
L. - V. - Comment avez-vous procédé pour ce
travail en commun ?
A. F. - Nous avons travaillé de façon relativement
simple. D'abord nous commençons par
préparer un plan en séparant les archives qui
concernent les relations parents-enfants et
celles qui traitent des relations de couple.
Tout de suite il me dit préférer analyser les
relations parents-enfants que les relations de
couple ; on est en pleine époque du féminisme
et il préfère me laisser la charge de travailler
sur les relations hommes-femmes. Ensuite
nous allons beaucoup ensemble à la bibliothèque
de l'Arsenal, où, côte à côte, nous
recopions les archives. Et ensuite nous nous
retrouvons chez lui rue de Vaugirard, et là, il y
a un gros travail d'analyse, de choix des
textes. Et puis nous décidons d'écrire en commun
l'introduction et la conclusion, puis séparément
les chapitres: «parents-enfants» et
«femmes-hommes». Nous faisons des
échanges de lettres pendant l'été où nous
nous envoyons les textes et nous nous critiquons
mutuellement (enfin, si j'ose dire).
Nous travaillons de façon très détendue.
L'intérêt de la rencontre est que lui est absolument
ébloui par les textes, par ces gens qui
mettent à nu leur vie. Il a un rapport extrêmement
émotif aux textes. Et nous passons beaucoup
de temps à discuter, mais plutôt dans
l'émerveillement que dans un grand questionnement.
Nous travaillons relativement facilement,
même si quand je rentre chez moi, je
suis toujours très inquiète, me demandant si je
saurai être à la hauteur de son écriture. Je
crois que c'est là que j'ai travaillé au maximum
mon écriture.
Ce que j'apprends de M. Foucault, c'est justement
l'écriture de l'histoire. J'aimais bien
écrire, mais je n'avais jamais vraiment pensé
lier la forme de l'écriture de l'histoire à son
contenu. La très belle écriture de M. Foucault,
son intelligence crépitante, sa malice, son
humour, mais aussi la façon dont chaque mot
est toujours pour lui mesuré et beau pour être
juste, tout cela m'a beaucoup marquée. À partir
de ce moment-là, devant écrire avec lui
puisque nous avons écrit ensemble, j'ai fait cet
effort. C'était un peu écrasant comme rôle
d'aller au-dessus de moi-même pour essayer
d'écrire, ne serait-ce qu'un peu, à sa mesure.
Mais c'est finalement ce qui donne le
Désordre des familles. Et la récompense de cet
effort a été au moment de la sortie, lorsque
tout le monde s'est amusé à savoir qui avait
rédigé quoi (parce que nous ne voulions pas
signer séparément les parties). Les lecteurs
ont en général presque toujours inversé les
chapitres, et cela lui plaisait beaucoup et le
faisait rire de son rire si emblématique.
L. V. - Pouvez-vous en quelques mots nous
présenter la substance de cet ouvrage ?
A. F. - L'ouvrage veut comprendre ce qui se
passe dans cette petite partie du xvine siècle
où, en effet, des familles très simples se livrent
au roi, directement, pour ne pas risquer ce
qu'ils pensent être l'infamie d'une justice ordinaire.
Ils ne veulent pas passer devant les
commissaires de police, dans un procès, et
préfèrent aller directement vers le roi. Et c'est
ce geste de la supplique au roi qui intéresse
M. Foucault et sur quoi nous travaillons. Les
gens pensent qu'en adressant une lettre au roi,
ils préservent le secret sur eux, secret qu'une
justice ordinaire rendrait publique. C'est donc
l'histoire d'un secret. Et le secret qui est le
plus enfoui c'est celui qu'on donne au roi,
7. M. Foucault, Histoire de la sexualité, 1.1: La volonté
de savoir, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque
des histoires», 1976.
8. M. Foucault, Naissance de la clinique, Paris, Puf, 1963.
9. M. Foucault, Moi, Pierre Rivière, ayant égorgé ma mère,
ma sÅ“ur et mon frère, un cas de parricide au XIXe siècle,
Paris, Gallimard-Julliard, coll. «Archives», 1973.
10. M. Foucault, Herculine Barbin dite Alexina fi.,
Paris, Gallimard, coll. «Les vies parallèles», 1978.
dans la perception populaire. C'était tout à
fait passionnant de travailler cela tous les
deux, de réfléchir ensemble à cette relation-là.
L. V. - Et la réception de cet ouvrage n'est
pourtant pas très enthousiaste...
A. F. - Non, mais ce n'est pas grave. Il faut
dire que cela arrive à un moment de silence
complet de M. Foucault. Il a déjà écrit une
partie de son Å“uvre. Il a décidé le silence.
Après La volonté de savoir7 il décide de ne
pas écrire avant longtemps. Et malheureusement,
quand il se décide à nouveau à écrire ce
n'est qu'un ou deux ans avant sa mort
puisqu'il meurt en 1984. Mais il tient énormément
à ce projet des archives. Il avait toujours
été très critiqué dans ses ouvrages, comme
Naissance de la clinique9, ou autres, pour
employer toujours le «on» et ne pas donner
assez de place aux acteurs sociaux. On disait
donc qu'il ne travaillait pas assez dans les
archives. Ce qui était faux puisque c'était sa
forme d'écriture. À cette époque-là, après
qu'il ait découvert le texte de Moi, Pierre
Rivière, ayant égorgé ma mère, ma sÅ“ur et mon
frère9, ce texte extraordinaire paru en 1832
retrouvé dans les Annales d'hygiène publique,
il avait été là aussi extraordinairement impressionné
par ce que l'on pouvait trouver dans les
archives, par ces matériaux anonymes de gens
qui n'ont jamais été sous la lumière, ni sous
aucune lumière, qui sont dans l'ombre, et qui
n'apparaissent dans la lumière que lorsqu'ils
sont devant la justice. Et donc pendant ces
années de silence volontaire, il tint beaucoup à
la sortie de Moi, Pierre Rivière, à la sortie du
Désordre des familles et aussi à un autre texte
de Herculine Babin dont vous avez peut-être
entendu parler, qui est l'histoire d'une travestie
: Herculine Babin dite Alexina fi.10.
Quand notre livre sort, je me souviens très bien
de la conférence officielle de présentation aux
éditions Gallimard. Tout le monde attendait un
livre de M. Foucault. Or le public est déçu qu'il
y ait beaucoup d'archives et peu de texte. En
plus on ne reconnaît pas qui a écrit quoi, parce
que nous signons ensemble. Moi je ne suis pas
du tout connue, et tout le monde s'interroge
pour savoir pourquoi il a choisi cette historienne.
Or pour lui c'est très important parce
que le monde historien à cette époque-là est
très critique à son égard, et il en souffre, c'est
pourquoi il tenait à travailler avec quelqu'un
qui connaissait déjà les archives judiciaires. En
plus je crois que notre interprétation du rapport
du roi à son peuple, a été mal interprétée
politiquement. Et il est vrai qu'il en souffre
aussi beaucoup à la sortie du livre.
L. V. - Quelles sont, selon vous, les raisons de
cette mauvaise interprétation des relations
roi-peuple ?
A. F. - En fait il n'y a qu'une seule critique
parue dans Le Monde. Le livre passe
inaperçu, sans doute parce qu'il est écrit avec
moi, et puis parce qu'il y a beaucoup de textes
d'archives. La seule critique est donc celle
d'Emmanuel Todd dans Le Monde, où il dit
que c'est un livre «poujadiste». Comment
peut-on dire que le peuple s'assujettit comme
cela au roi ? écrit-il. C'est du populisme. Je ne
sais comment l'interpréter. Je crois que c'est
un moment où M. Foucault vit une période
difficile, et connaît une traversée du désert,
qu'il ressent très profondément. Il est en train
de mûrir ses derniers livres. Pour lui cela a été
une très grande déception cette critique, parce
qu'il a mis beaucoup de lui dans cet ouvrage.
Du singulier au collectif:
le statut des émotions
L. V. - Si l'on en vient maintenant aux thèmes
de votre œuvre, on remarque tout d'abord que
vos chantiers sont marqués par la quête du sens
de l'éphémère et de l'instable, des discontinuités
du social, en somme «tout ce qui se dérobe à
la synthèse» : « la vie fragile», «la parole des gens
ordinaires», «le cours ordinaire des choses».
Comment un historien décide-t-il d'installer
son campement sur un terrain aussi instable ?
A. F. - En fait, c'est parce que je fus guidée
par les archives. Je crois que c'est cette espèce
d'immersion quotidienne dans les manuscrits
qui a fabriqué ma méthode. Je n'ai pas réfléchi
d'abord à une méthode. À partir du
moment où je trouvais tant de traces de vies
qui n'avaient jamais été observées auparavant,
soit je prenais comme méthode l'appareil
statistique et je me disais on va voir combien
il y a de voleurs, combien il y a de
parricides, combien il y a d'homicides, etc.
- ce qui ne m'intéressait pas du tout, je n'étais
pas statisticienne - soit je travaillais en effet
sur les formes de la répression et les formes
du pouvoir - mais c'est quelque chose qui
était déjà très en place à l'époque - et pour
moi si vous voulez la lecture des archives c'est
un observatoire social, c'est une lecture à
l'infini de paroles qui surgissent de l'oubli et
de l'obscurité des siècles et qui, en fait, me
semblent si frappantes, si fortes que je les
observe comme autant d'événements.
Cela veut dire que, pour cette époque, où l'on
n'observe que les grands événements, que les
ruptures très fortes, que les émeutes, que les
batailles, que les traités diplomatiques, que
l'histoire institutionnelle, il me semble que
cette histoire du dessous, cette histoire des
murmures, cette histoire de l'infime était
indispensable. Et en fait, je me suis dit : pourquoi
ne pas traiter méthodologiquement une
parole comme étant un événement? Je sais
que ça paraît une utopie, je conçois que cela
pose des problèmes. Le problème de l'archive
et du rapport à l'archive, c'est de ne pas la
prendre pour une anecdote. Cela veut dire
que l'on pourrait construire des milliers de
scénarios avec, car les archives sont très
visuelles, mettant en scène des gens interrogés
par la police pour des choses toutes
petites. On le voit bien quand on va regarder
les archives de police, ou quand ceux qui travaillent
sur le contemporain vont regarder les
gazettes des tribunaux: surgit là, sous nos
yeux, un monde qu'on ne connaît pas, avec
11. A. Farge, La Vie fragile: violence, pouvoirs
et solidarités à Paris au XVIIIe siècle, Paris, Hachette, 1986.
une parole qui s'invente tout le temps, avec
une définition de soi-même, de ces gens-là
qui est quand même extrêmement importante.
Bien sûr il y a des pièges. Lire l'archive
ce n'est pas lire le réel. Il faut bien imaginer
par exemple que lorsque l'on se trouve
devant un commissaire on va avoir tendance
à édulcorer. Vous avez donc un rapport à
l'autorité, dont il faut que l'historien prenne
conscience, pour ne pas recopier les archives
en se disant «ça c'est le réel, ça c'est de l'histoire
». C'est à nous historiens d'avoir des
grilles d'interprétation. Ce qui pour moi a
toujours constitué l'un des plus grands dangers
est justement de ne même pas respecter
ces gens qui arrivent tout d'un coup sous les
feux de la rampe parce que la seule manière
qu'ils aient d'être là est celle du pouvoir et de
la répression. Je ne voulais pas non plus me
hisser dans la recherche d'un homme moyen :
je n'aime pas travailler sur un homme moyen
comme l'histoire des mentalités nous l'enseignait
à l'époque, dont on nous disait qu'il
mangeait comme ça, qu'il était vêtu comme
ça, qu'il travaillait comme ça. J'ai voulu au
contraire, parce que les archives étaient là
devant moi - en fait c'est elles qui m'ont guidée,
ce n'est pas moi qui ai choisi - faire l'histoire
de ces singularités et faire comprendre
que ces singularités fabriquaient une histoire
énorme, qui était notre histoire, qui était
l'histoire aussi avec laquelle surgissaient les
plus grands événements de notre passé.
L. V. - Cette quête du singulier qui caractérise
votre démarche vous permet, lorsque
vous élargissez la focale, d'éclairer sous une
lumière nouvelle des phénomènes collectifs.
Ainsi en est-il des mouvements de foule dont
vous parlez dans La Vie fragile11, par exemple
la «foule bouleversée». Ni brisure, ni rupture
dans l'ordre des choses, mais finalement
l'expression du cours ordinaire de la vie du
peuple. Est-ce un défi pour l'historien que
d'articuler l'être singulier et l'être collectif?
A. F. - Vous touchez là un problème qui est
toujours le mien. Je ne voudrais pas être une
historienne des singularités sans l'articuler aux
mouvements collectifs, ce qui pour moi
n'aurait aucun sens. À ce moment-là ce serait
un roman historique ou des anecdotes. Mais ce
qui m'a permis de faire le passage, et encore je
ne crois pas qu'il soit achevé - je pense notamment
aussi à un historien du XXe siècle avec
qui j'enseigne régulièrement, Pierre Laborie
qui travaille sur Vichy: nous essayons sur ces
grands thèmes-là, « singularités, opinion
publique, rumeurs, événements», d'articuler
tous les deux quelque chose entre le singulier
et le collectif. Mais personnellement j'ai pu
faire ce passage - et je crois que je m'en
explique au début de La Vie fragile - parce
que je passe par le statut des émotions. Une
émotion c'est vraiment un domaine qui m'a
toujours beaucoup interpellée, pour une raison
d'abord simple, c'est que quand je commence
Vivre dans la rue, mes premiers ouvrages, mes
premiers articles, un des commentaires les plus
fréquents était: «vous faites de l'histoire sensible
parce que vous êtes une femme», et j'ai
entendu cela longtemps, j'ai été assez marginalisée
au départ dans ce que je faisais: «cela ne
m'étonne pas qu'elle travaille dans les archives
judiciaires sur les pauvres gens, elle est très
sensible». J'étais renvoyée au féminin et au
sensible ce qui est dévalorisant. Donc je me
mets à ce moment-là à réfléchir, aidée par
M. Foucault lui-même qui n'est pourtant pas
suspect d'être non rigoureux, émotif, ou
comme on l'a dit pour moi «dégoulinant de
sensibilité». Il a une belle phrase que j'aime
citer: «je n'ai jamais connu autant de vibrations
physiques qu'en lisant ces archives qui
surgissent de la mémoire et de l'oubli. Je les ai
lues avec plus d'émotion qu'on ne pouvait lire
même des nouvelles de littérature». Et lui met
le mot «émotion». Pour lui, l'aspect émotif et
esthétique était essentiel. Et muni de sa pensée,
j'ai beaucoup réfléchi au statut des émotions.
Surtout après sa mort, j'ai pensé que
j'étais comme légitimée par ce grand philosophe.
Ma démarche pouvait donc être en
quelque sorte une continuation. Je me dis ainsi
que je peux me servir des émotions dans mon
travail d'historienne.
Je reprends plus particulièrement deux éléments.
Premièrement, que les historiens n'ont
que rarement travaillé sur la fertilité de ces
émotions: comment les émotions pouvaient
provoquer des événements ? comment les
émotions collectives traversent à la fois les
familles, les groupes sociaux, ou bien les
groupes de sexe (les hommes et les femmes ne
sont pas sensibles aux mêmes choses) ? et
pourquoi ce champ des émotions ou ce champ
des affects (mot qui est mieux reçu), qui
irrigue complètement la vie des gens, avait été
si peu travaillé? Et ensuite, j'ai réfléchi aussi à
ce que c'est que de ressentir des émotions
quand on est en archive, quand on lit en
archive, et comment travailler avec elles.
Parce qu'effectivement, il ne faut pas
être aveuglé par l'émotion, on n'a pas à la
consommer telle quelle. Mais c'est à partir de
ce moment-là et de cette revendication-là, dont
je dois dire qu'elle a eu beaucoup de mal à passer
- même si aujourd'hui c'est courant de travailler
sur le champ des émotions - que j'ai pu
essayer d'articuler les êtres singuliers avec les
foules bouleversées, les rumeurs, les opinions
publiques. C'est parce que je connaissais bien
les émotions qui pouvaient traverser les gens,
que j'ai pu aussi comprendre ce qui pouvait les
réunir et faire en sorte qu'il se passe tant de
choses au XVIIIe siècle, puisque simplement à
Paris on dénombre huit mille cinq cents
émeutes. C'est énorme. C'est donc un monde
frémissant qui est politiquement bouleversé, ce
qui ne veut pas dire forcément traversé
d'affects. Les affects peuvent avoir des objectifs
politiques, des objectifs sociaux, des objectifs
familiaux, d'amour et de sentiment. Tout cela
fabrique ces vies. Donc c'est par le champ
des émotions, renouvelé par la pensée de
M. Foucault - me sentant peut-être après sa
mort redevable de continuer le chemin, même
si je savais bien que je n'étais pas d'une
grande fidélité, car je n'ai ni son intelligence
ni sa vision - que j'ai trouvé et construit mon
chemin.
L'appel du possible
L. V. - C'est ce que vous appelez « l'appel du
possible». Mais comment l'historien peut-il
travailler cette dimension ?
A. F. - C'est-à-dire que j'ai été frappée par
une chose qui m'a toujours déplu chez les historiens.
Ils arrivent en archive et savent toujours
ce qui s'est passé, dix ans, quinze ans
après. L'émeute de 1848, la Commune...
Alors, tranquilles, ils avancent en prophétisant
combien la Commune se profile déjà en
1830 ! Et moi, ce qui m'avait toujours fatiguée,
surtout dans les études sur le xvme siècle,
c'était de lire toujours ce siècle comme une
montée vers la Révolution. Je ne sais pas ce
que cela veut dire « monter vers la
Révolution ». En plus, les termes employés par
les historiens ne sont pas très rigoureux, car
nous avons un vocabulaire de bricoleur dans
nos disciplines molles, nous empruntons à la
sociologie, à l'anthropologie, nous bricolons
avec des images, des métaphores... et donc au
xvme siècle, «on montait» ! Je m'étais dit
qu'une bonne méthode, bien évidemment
impossible à tenir jusqu'au bout mais efficace,
c'était d'oublier qu'il y avait la Révolution.
Que faire avec mes archives, si je ne sais pas
qu'il y a la Révolution ? Parce que pour toutes
les émeutes, celles de 1725, de 1740 ou de
1750 (les enlèvements d'enfants), 1775, la
conclusion était toujours: «mais on sent bien
qu'ils arrivent à la Révolution» ! Mais vous
vous imaginez en 1750 si vous savez que vous
arrivez vers la Révolution! Parce que j'ai au
moins appris une chose, c'est que l'histoire
était totalement imprévisible; personne ne
sait quand on arrive vers la Révolution. Donc
l'appel du possible c'est l'appel des ailleurs,
c'est de toujours me dire que l'histoire aurait
pu se passer autrement. J'ai une conviction
absolue, que l'histoire aurait toujours pu se
dérouler autrement. Elle s'est déroulée
comme ça, et nous petits malins parce que
nous le savons, nous faisons de beaux écrits et
commentaires, et nous enchaînons les faits,
mais nous les enchaînons avec une logique qui
n'était pas celle des contemporains. Et ce que
m'ont appris les archives c'est justement
l'humilité de celui qui ne sait pas et qui à travers
les paroles des gens qui eux-mêmes ne
savaient pas, s'installe dans cet espace humble
qui permet de montrer que la révolution était
totalement imprévisible. Ce qui me paraît
vraiment fondamental c'est cette espèce
d'enfermement de l'historien dans l'idée qu'il
sait, ce qui l'empêche d'avoir un regard neuf
sur son travail. Et de s'empêcher de savoir ce
qui s'est passé après, donne un tout autre
regard, c'est ce que j'appelle l'appel des
ailleurs, l'appel du possible, un possible qui
aurait pu se dérouler autrement. C'est comme
une conviction qui m'aide à travailler.
L.V. - Mais est-ce que finalement relire l'histoire
en connaissant la fin n'est pas une pratique
courante ? Et les critiques portées à cette
démarche sont-elles si fréquentes que cela ?
A. F. - Peut-être faut-il définir plus précisément
ce que j'entends par l'appel du possible.
Je crois qu'un historien qui est dans les
archives est quand même happé, consciemment
ou inconsciemment, par le fait qu'il sait
ce qui va se passer dix ans ou une semaine
après. Et pour les historiens spécialistes du
xvme siècle, il y a cette fameuse révolution de
1789. Et je pense que cela réduit son imagination,
parce qu'il ne peut pas travailler les
sources comme pouvant donner aux événements
d'autres configurations que celles qui
sont arrivées. Et c'est dommage, car je pense
que quand même l'histoire a grand à voir avec
quelque chose de l'ordre de l'imagination et
que, par ailleurs, il est essentiel d'avoir toujours
en tête que quelque chose d'imprévisible peut
se passer. On pourrait dire qu'il n'y a rien de
plus prévisible en histoire que l'imprévisibilité
des événements qui vont avoir lieu. Or à partir
de cette dimension-là, si on lit les événements
comme ouvrant sur des perspectives qui ne
sont pas arrivées mais qui auraient pu arriver,
cela donne à la structure de ce qui est arrivé
une autre dimension, bien plus foisonnante
qu'une étude conduite d'amont en aval, de
façon totalement rectiligne.
Mais je ne suis pas sûre que les historiens, qui
ont pourtant entendu cet argument édicté de
façon très forte par Paul RicÅ“ur, ont au bout
du compte travaillé avec cette approche. Il est
vrai aussi que c'est plutôt difficile. Car c'est
une gageure de se dire: «je vais travailler sur
le xviiie siècle, en ne sachant pas qu'il y a eu
la Révolution». D'un autre côté cela interdit
des réflexes qui seraient du type : «je vois dès
maintenant l'aube de la révolution pointer».
L. V. - Pouvez-vous relier cet « appel du possible»
à une autre démarche comme l'histoire
contrefactuelle ?
A. F. - Je pense qu'il n'y a aucun fait ou événement
- appelons-le comme on veut - qui
conduise directement à un autre événement,
sans que d'autres types de postures, de positions,
de dispositifs aient pu être présents au
même moment. Ils ont simplement été écartés
à la fin parce qu'il se passe au moment même
de l'action une alchimie particulière, à la limite
très intempestive, qui est totalement imprévisible.
Cela veut dire que la causalité que l'on
voit à juste titre sur la longue durée ne doit pas
masquer le fait que quelque chose d'extraordinaire
se passe quelques jours avant un événement.
Si l'on prend l'exemple du premier tour
des élections présidentielles (le 21 avril 2002),
cela veut dire que les historiens, les gens des
sciences humaines et sociales, les politologues
les plus chevronnés - tout comme une partie
de l'opinion publique d'ailleurs - ont vécu
dans un aveuglement certain, dans la certitude
12. A. Farge, Natalie Zemon Davis, Histoire des femmes,
xvf-xvuf siècle, in G. Duby et Michelle Perrot, Histoire
des femmes, t. III, Paris, Pion, 1991.
13. Cécile Dauphin, A. Farge (éd.). De la violence et des
femmes, Paris, Albin Michel, 1999.
qu'il ne pouvait rien se passer. Or une des
leçons de l'histoire s'il y en a - mais je n'y crois
pas vraiment - c'est tout d'un coup cette
imprévisibilité. Car l'événement n'est pas que
la somme des causes acquises avant l'événement,
mais il est un champ de représentations
mentales et imaginaires qui vont se nouer très
peu de temps avant l'événement. Je crois
beaucoup à cela.
L. V. - Cet appel des ailleurs on le sent aussi
dans les thèmes que vous choisissez et la façon
dont vous les traitez. Ainsi après vos travaux
collectifs sur la violence symbolique ou physique
qui s'exerce sur les femmes du peuple
au xvme siècle, alors que l'on commence à
vous cataloguer comme spécialiste de l'histoire
des femmes (vous coordonnez un
volume d'Histoire des femmes12 de Georges
Duby et Michelle Perrot), voici que vous
publiez un ouvrage collectif consacré à la violence
des femmes13. Un terrain finalement qui
a dû désorienter bien des fidèles.
A. F. - Oui, et d'abord je dois dire que si l'on
m'a cataloguée historienne des femmes, je
n'ai pourtant jamais voulu travailler que sur
les femmes. Parce que pour moi cela n'existe
pas. J'ai voulu travailler sur les relations entre
le monde masculin et le monde féminin, sur
les rapports entre les sexes. Je n'ai jamais
voulu isoler le monde des femmes, qui je sais
est dominé; effectivement je crois que j'ai
voulu traverser autrement ce champ de l'histoire
des femmes. En me disant que ce n'est
pas parce qu'on va faire de l'histoire des
femmes, en montrant qu'elles sont opprimées,
qu'on va montrer un genre féminin qui serait
supérieur au genre masculin. Ce qui m'intéressait,
c'était de voir comment au cours des
siècles il y a tant de moments de ruptures, tant
de discontinuités : il y a des siècles où les sexes
sont ensemble de manière pacifique, et
d'autres où ils sont en heurts les uns par rapport
aux autres. Il n'y a aucun invariant dans
cette histoire entre les hommes et les femmes,
si ce n'est un rapport institutionnel. Il y a toujours
un rapport de supériorité masculine
dans le droit, dans les lois. Mais après c'est tellement
plus complexe qu'effectivement le défi
sur la violence des femmes avait été de maintenir
ce thème dans un moment très douloureux,
parce que, quand on a commencé à travailler
à une douzaine sur la violence des
femmes, c'était la guerre en ex-Yougoslavie,
où évidemment l'actualité était la violence
contre les femmes. Et, en fait, ce champ de
recherche, en tout cas sur le xviiie siècle, fonctionne
très bien, parce qu'en effet, les femmes
sont violentées, mais les femmes sont violentes
aussi. Les émeutes sont menées par les
femmes, avec le consentement des hommes
d'ailleurs qui les mettent en premier rang des
émeutes, parce qu'effectivement leurs cris et
leurs façons d'être font peur, mais aussi parce
qu'elles sont moins punissables, parce que la
police ne va pas tirer sur une femme, car une
femme est une future mère. Mais ce qui
paraissait intéressant c'était de rompre avec
ces idées qui avaient été trop fortes lors des
premiers travaux sur les femmes, à savoir de
les isoler au point d'ignorer les hommes, et
d'ignorer qu'elles pouvaient commettre des
crimes, être voleuses, horribles, rusées. Ce
n'est pas rendre justice à l'histoire que de vouloir
isoler un groupe, sans travailler sur la
complexité de ses relations avec l'autre
groupe, ne serait-ce que pour l'éducation des
enfants, le rapport à l'enseignement, le rapport
à la politique qui sont des rapports quotidiens
où il se passe une infinité de choses
entre les sexes. En rendre compte c'est en
rendre compte complètement. Je ne pense pas
que l'on puisse ne travailler que sur la violence
sur les femmes sans examiner aussi tous
les stéréotypes qui existent. Quand on prend
la littérature du xvie siècle au xvnie siècle, on
sait très bien que c'est une littérature très
binaire, et vous aurez autant de textes, dans la
Bibliothèque bleue par exemple, qui vont
concerner la femme douce et l'enchantement
de la mère, de sa douceur, de sa beauté, que
de textes inverses qui montreront ces femmes
comme dangereuses, violentes, dévoreuses,
ces femmes qui ont un visage de mort. Il y a
des textes extraordinaires dans la Bibliothèque
bleue où la femme a le visage de la
mort, de celle qui vient dévorer l'homme pour
lui retirer sa semence et le vider de sa substance.
Ce sont des textes d'une crudité absolue
qui vont circuler dans les masses populaires
du xvie au xvme siècle sur des feuilles
volantes. Donc, il faut savoir cette espèce de
binarité absolue dans le discours sur les
femmes du xvie au xvme siècle, nous en portons
toujours les traces, nous avons toujours
cette idée de la douce femme et de la harpie.
Nous ne savons pas de quoi nous sommes
héritiers, nous ne savons pas d'où ça vient et
nous ne savons pas non plus comment nous
débrouiller avec cette idée de la femme
souillée et de la femme voleuse de vie, de la
femme lumière et de la femme dans les
recoins les plus sombres de ses vices les plus
profonds. Si l'on ne fait pas l'histoire de tous
ces aspects-là, du pourquoi ils ont existé, et de
qu'ils ont rendu dans les événements - parce
que quand les femmes sont dans les émeutes
mises au premier rang c'est bien leur aspect
furieux qui est mis en premier, et les hommes
y consentent puisque cela va leur rendre service
pour gagner ce mouvement de subversion
qu'ils ont décidé - on ne comprendra pas la
nature de ce consentement qui existe entre les
hommes et les femmes pour faire des choses.
Ça c'est un travail d'historien. Et il n'y a pas là
à se dire: «je sais». On ne sait rien là-dessus.
Sauf si on va dans les archives. Comme on ne
sait rien à l'heure actuelle des souffrances
masculines par rapport à l'émancipation féminine.
Donc je crois que si l'on est à l'écoute
d'aujourd'hui et de toute cette subtilité des
rapports qu'il y a toujours eu entre hommes et
femmes, on fait une autre histoire des femmes
qu'une simple histoire de la domination.
L. V. - Autre exemple, votre analyse de
L'opinion publique au XVIIIe siècle™. Est-ce le
goût des chemins de traverse qui vous pousse
à franchir les limites imposées par la définition
la plus couramment admise de l'opinion
publique, qui suppose «un public constitué
par des personnes privées faisant usage de la
raison» comme l'énonce Jurgen Habermas,
pour étudier au contraire l'opinion plébéienne,
celle d'un peuple inculte ?
14. A. Farge, Dire et mal dire: l'opinion publique
au XVIIIe siècle, Paris, Seuil, 1992.
15. Jurgen Habermas, L'espace public: archéologie
de la publicité comme dimension constitutive de la société
bourgeoise, Paris, Payot, coll. «Critique de la politique»,
1978.
16. Jacques Revel (éd.). Jeux d'échelles,
Paris, Gallimard-Seuil, 1996.
17. Carlo Ginzburg, Les Batailles nocturnes : sorcellerie
et rituels agraires aux XVIe et XVIIe siècles, Paris,
Flammarion. 1984 [éd. ital., / Benandanti-stregoneria
e culti agrari ira Cinquecento e Seicento, Torino, Einaudi,
1979] ; Le Fromage et les vers: l'univers d'un meunier
au XVIe siècle, Paris, Flammarion, 1980 [éd. ital.,
// Formaggio e i verni: il cosmo di un mugnaio del'500,
Torino, Einaudi, 1976].
A. F. - Oui, c'était parce que dans la première
page du livre de J. Habermas sur l'espace
public15 j'avais lu que l'on ne pouvait s'occuper
de l'opinion des pauvres, de «l'opinion plébéienne»,
faute de sources. Il est vrai que
quand on est philosophe, on n'est pas obligé
d'être historien. Il n'avait peut-être pas accès
aux sources. Et c'est vrai que sa pensée est si
forte que cette phrase n'a peut-être même pas
été remarquée. Mais j'ai la chance de savoir
trouver dans les archives de police quelque
chose qui m'a toujours passionnée, qui n'est
pas la condition de vie des gens les plus démunis,
mais qui est la façon dont ils se pensent
eux-mêmes. Ce qui m'intéresse ce n'est pas
tant comment ils vivent, comment ils sont
habillés, mais ce qu'ils pensent des événements,
ou comme on disait à l'époque, des affaires du
temps. Or la littérature du xvuie siècle, les philosophes,
les chroniqueurs et les mémorialistes,
disent constamment que la foule et les
pauvres ne pensent pas. Je me rends à ce défi
un peu particulier, en me disant : « mais je suis
sûre qu'ils pensent, c'est impossible qu'on ne
pense pas». Cela paraissait une aberration.
Aux archives de la Bastille toujours, qui sont
conservées à la bibliothèque de l'Arsenal à
Paris, je prends tous les dossiers qui concernent
les mauvais propos et les mauvais discours
tenus contre les rois, les princes et les
autorités. Et à partir de ces dossiers je vois évidemment
que l'opinion était pourchassée par
les lieutenants-généraux de police puisque,
souvent déguisés, ils étaient sur les places,
dans les cafés, dans les cabarets, sur la Place
royale, dans les rues, dans les carrefours et
qu'ils écoutent ce qu'on dit, ce qu'on dit du roi,
ce qu'on dit des gens, les conversations. S'ils
écoutent les conversations, c'est qu'on pense
bien que les gens du peuple pensent quelque
chose. En plus ce qu'il faut savoir c'est que
c'est extrêmement important à l'époque
puisque tous les mardis matin le lieutenant-
général de police, muni de tous ces mauvais
propos que lui ont donnés les officiers de
police, va en rendre compte au roi Louis XV
qui adore sentir sa population. Je travaille sur
ces dossiers et je m'aperçois qu'il y a bien une
pensée sur les affaires du temps, et qu'il y a
aussi une manière pour les uns et les autres de
se situer, de se mettre en position, d'avoir une
posture politique. C'est toute l'aventure du
xvme siècle: les gens du peuple vont devenir
petit à petit des sujets politiques, même si
j'emploie un mot qui est peut-être un peu anachronique,
c'est-à-dire qu'ils vont s'écarter de
la fusion avec le roi, faire distance avec le roi
pour devenir eux-mêmes des gens qui pensent
sur ce qu'ils subissent, sur ce qu'ils reçoivent, à
la fois sur l'économie, le prix du pain, les dangers
de la guerre, les levées d'impôts, et qui
vont constamment réagir avec une curiosité
absolue, parce que c'est un peuple avide
d'informations qui n'a pas de presse à sa disposition,
qui ne sait pas forcément lire et qui va
tout le temps recueillir les nouvelles afin de
penser. Et puis aussi, mais ça c'était beaucoup
plus difficile, c'était d'essayer de savoir quel
type de conscience ont ces gens du peuple dans
l'action: que pensent-ils d'eux? comment se
voient-ils ? comment se définissent-ils ?
Dialogues et échanges interdisciplinaires
L. V. - Venons-en maintenant à votre
démarche. Vous écrivez dans La Vie fragile
que «le détail instruit sur le grain minuscule
de l'événement; en même temps qu'il renseigne,
voire explique les phénomènes, il
déroute et met l'observateur en exil. Exil de
ses stéréotypes, de ses définitions toutes
faites; exil par rapport à son savoir». On sent
ici une position proche de celle des microhistoriens
de l'école italienne, même si vous y
faites rarement référence. Comment vous
situez-vous par rapport à leur démarche ?
A. F. - Je les aime bien. C'est une école qui
m'a beaucoup impressionnée. Je crois que je
suis un peu microhistorienne quand même.
Mais d'abord pour bien expliquer la microhistoire,
et sa naissance en Italie, il faut savoir
que les archives italiennes ne sont absolument
pas classées. Les historiens le disent tous: ils
ont miraculeusement extirpé un dossier de
police d'un foutoir d'archives, il n'y a pas
d'autres mots, et du coup ils ont exercé leur
pensée, ils ont travaillé les méthodes parce
qu'ils ne pouvaient pas faire du sériel. Cette
contingence est fondamentale. D'autre part,
on retrouve dans la microhistoire, si on prend
certains travaux de Giovanni Lévi ou si on
pense à ce livre Jeux d'échelles^ dirigé par
J. Revel, où ont participé les microhistoriens
les plus fameux, une notion très importante:
la notion de «réseau». Le microhistorien travaille
à partir de son observatoire : soit cela
peut être un grand procès, je pense aux travaux
de Carlo Ginzburg: Les Batailles nocturnes,
Le Fromage et les vers11, etc., soit un
village comme le fait G. Lévi, mais, et je vais
peut-être être caricaturale, il ne met guère en
avant le conflit, les rapports sociaux frontaux.
Il travaille avec le concept de réseau. Ce mot
est très euphémisé mais on voit bien ce qu'il
signifie: réseau d'amis, d'associations... Et
c'est vrai que dans le terme réseau, il y a un
aspect relativement doux, et que les explications
des microhistoriens, absolument passionnantes
par ailleurs, qui mettent en interaction
les acteurs sociaux les uns avec les autres,
avec leur prosopographie (avec leur passé),
avec leur façon de se conduire dans la ville ou
le village, les rapports entre les classes, sont
souvent très iréniques. Et j'ai souvent été
18. Michel de Certeau, L'écriture de l'histoire,
Paris, Gallimard, coll. «Bibliothèque des histoires» 1975;
L'invention du quotidien, Paris, Gallimard, coll. «Folio»,
1990; La possession de Loudun, Paris, Julliard, 1970.
19. A. Farge, Des lieux pour l'histoire,
Paris, Seuil, coll. « Librairie du XXe siècle », 1997.
frappée - sauf chez C. Ginzburg, que je mets à
part parce que c'est le premier et qui se distingue
de ce qui se passera par la suite - par ce
jeu d'échelles, cette miniaturisation qui atténuent
le rapport de force, le conflit, qui pour
moi sont moteurs dans la société. Je travaille
donc avec les outils de la microhistoire, mais
autrement.
L. V. - Et en ce qui concerne l'anthropologie,
comment définiriez-vous les liens de votre
recherche avec cette discipline ?
A. F. - Je pense vraiment que l'histoire est une
discipline attrape-tout, relativement molle qui
peut à la fois s'appuyer les mathématiques et
la statistique, qui peut aussi devenir très théoricienne,
très méthodologique, ou alors pencher
justement vers la microhistoire... enfin, il
y a un grand éventail de champs possibles. Et
en même temps, elle absorbe tous les outils qui
lui paraissent intéressants, aussi bien philosophiques
que scientifiques - qu'il s'agisse des
sciences sociales ou même médicales. Donc,
c'est sûr qu'il y a des liens entre ma recherche
et l'anthropologie. L'anthropologie m'a appris
de façon fondamentale l'attention aux gestes,
aux symboliques, à l'imaginaire, au religieux,
aux rapports entre le réel et le symbolique;
l'attention aux grands sentiments, à l'inquiétude,
à l'effroi, à la peur, à la désolation. Ce
sont des thèmes anthropologiques très forts
que l'historien peut utiliser de façon différente
et dont il peut faire son miel. Je crois qu'il est
très important que l'historien et l'anthropologue
travaillent ensemble. De leur rencontre
se dégagera une compréhension extrêmement
forte de nos sociétés. En revanche, ce que je
n'ai pas retenu de l'anthropologie, c'est la
façon ahistorique de fixer des sociétés de façon
peut-être trop immuable.
Mais je pense que l'anthropologie est aussi
une science relativement molle. Je me situe
plutôt proche de gens comme Michel de
Certeau qui nous apprend dans L'invention du
quotidien ou dans ses ouvrages sur L'écriture
de l'histoire ou sur La possession de Loudun18,
l'importance des mots et de la parole. Bien sûr
ce n'est pas tout à fait de l'anthropologie, mais
ce n'est pas de la sémantique non plus. Il développe
les notions de bricolage et d'intuition,
qui doivent être éprouvées à l'aune de la
rigueur, de la scientificité et de la preuve. C'est
plutôt dans cette approche que je me situe.
Car les anthropologues ont des outils très particuliers
qui ne sont pas ceux que j'emploie.
L. V. - Et de votre formation en droit, que
conservez-vous ?
A. F. - Sans faire d'égohistoire, le droit est un
avatar de mon parcours. Donc je n'ai rien
retenu de cette formation, sauf que lorsque
j'ai rencontré R. Mandrou qui travaillait sur la
criminalité, il s'est dit que puisque j'avais fait
du droit, cela pouvait être bien que je travaille
sur les archives judiciaires. Mais de cette formation
je n'ai guère d'autre souvenir que les
cours sur les murs mitoyens ! Je ne sais pas
pourquoi...
L. V. - Dans votre ouvrage Des lieux pour
l'histoire19, qui fait une synthèse, un bilan de
votre parcours et envisage les pistes nouvelles,
vous écrivez que « dans la multiplicité actuelle
des voies qui s'offrent à l'historien, il en est
qui n'ont pas forcément de nom. Elles habitent
la discipline à ses marges». Le débordement
des marges, des limites du champ disciplinaire
est-il une finalité dans vos travaux ?
A. F. - Oui. C'est-à-dire que c'est comme ce
que j'ai dit sur les émotions, ou ce que je dis
actuellement sur la souffrance. Ce sont des
termes qui n'ont pas une reconnaissance académique
immédiate. Et je pense que les
marges, pas les marges sociales évidemment,
c'est ce qui est resté en deçà de la discipline
historique. Cela peut concerner beaucoup de
choses qui ne sont pas forcément marginales
dans la société. Et la discipline historique en
les prenant au corps à corps, peut leur donner
une intégration à la forme des événements.
C'est au contraire entrer dans l'ordinaire des
choses pour infiltrer la pluralité et la multiplicité
du champ qui nous fabrique tous et qui
est celui de l'histoire. Mais c'est une démarche
assez bien partagée désormais. Je pense
notamment aux travaux sur la souffrance des
corps pendant la guerre de 1914.
Faire absorber à l'écriture
les aspérités du temps
L. V. - Et c'est ici qu'il faut alors apporter une
attention particulière à l'écriture de l'histoire.
Votre démarche, à l'exemple de celle d'un
G. Duby, semble consister à utiliser toutes les
potentialités de l'écriture pour dessiner, au plus
près, les sensibilités en cours au xviiie siècle.
Pouvez-vous nous expliquer votre rapport à
l'écrit?
A. F - Oui, alors ça c'est une question difficile.
Mais je crois que l'on ne peut pas distinguer
le fond de la forme, et je crois que la
recherche du mot juste dans une thèse ou
même une maîtrise n'est pas anodine. On
pourrait d'ailleurs imaginer une belle thèse à
faire sur toutes les métaphores employées par
les historiens: «la montée vers la Révolution»,
ou quand on écrit «la société du xvue siècle
vit... » - la société ne vit pas, cela ne veut rien
dire - ou « les mouvements sociaux font
que... », ou «le siècle a décidé que... » - vous
avez déjà vu un siècle décider? moi jamais.
Très souvent, on met des sujets et des verbes à
la suite, sans réfléchir, parce que ça va plus
vite. Mais ce n'est pas cela l'écriture de l'histoire,
c'est au contraire de pouvoir faire
absorber à l'écriture les aspérités du temps,
des moments, le surgissement des paroles et
des événements. Alors c'est compliqué à comprendre
parce que souvent les étudiants me
disent : « mais alors vous voulez des
citations ? ». C'est sûr que c'est beau une citation,
mais vous voyez bien dans les livres
d'histoire, les citations remplacent trop souvent
le raisonnement : « la société a pensé que :
"..." ». Or je crois que si les citations sont
► ►►
20. A. Farge, La chambre à deux lits et le cordonnier
de Tel-Aviv: essai, Paris, Seuil, coll. «Fiction & Oe», 2000.
indispensables, elles ne peuvent jamais remplacer
le raisonnement. Et le raisonnement
doit être d'une rigueur très probe pour éviter
ce genre de dérapages dont je vous parle et
qui guette même les plus grands, de Fernand
Braudel à E. Le Roy Ladurie. Je suis même
sûre que vous en trouverez beaucoup dans
mes livres. L'écriture de l'histoire, c'est donc
cette attention-là, mais c'est aussi l'attention
aux mots, afin qu'ils ne soient jamais anachroniques
et qu'ils soient le plus proche de ce qui
est ressenti à l'époque. Ce qui est extrêmement
difficile. Je sais que dans le travail que
l'on fait avec P. Laborie et nos étudiants, c'est
tout le temps ce sur quoi on achoppe : ce mot
juste qui puisse exactement non pas décrire la
situation, mais nous mettre en situation d'être
proches de ceux qui ont vécu cette situation.
L. V. - Pourriez-vous préciser ce que vous
attendez par l'expression: «faire absorber à
l'écriture les aspérités du temps» ?
A. F. - Il est vrai que j'écris de façon littéraire
et l'on est donc tout à fait en droit de se
demander ce que veulent dire certaines formules.
En fait, si j'ai dit «faire absorber à
l'écriture les aspérités du temps», c'est parce
qu'en travaillant dans les archives je ne voyais
que des choses singulières, étonnantes,
étranges, qui à la fois avaient à voir avec
l'aventure collective de gens qui vivent
quelque chose ensemble, et qui en même
temps - j'allais comparer cela à une coiffure -
s'en vont en épi en somme et ne rendent pas
compte de toute l'organisation de l'ensemble.
«Faire absorber à l'écriture», c'est pour moi
la recherche d'une façon d'écrire - non pas littéraire
parce que cela inquiète certaines personnes
qui se disent que s'il faut rédiger
comme un écrivain, elles ne feront jamais
d'histoire. Je crois en revanche que nous
devons avoir une réflexion sur la façon dont la
syntaxe et les mots qui définissent la trame de
notre raisonnement peuvent absorber, c'est-à-
dire mettre en évidence, du collectif et des
aspérités de la vie quotidienne, rendre compte
d'aventures singulières sans contredire le
champ du collectif, ou alors en le contredisant
et à ce moment-là c'est plus clair - comme pour
les marginaux qui représentent l'inverse de la
norme. Il s'agit par exemple de repérer la façon
dont se fait et se défait un collectif qui a été
motivé par un grand nombre d'aspérités, de
choses qui se hérissent et qui n'ont rien à voir
avec le stéréotype commun, le heu commun dit
par la société sur les autres. C'est souvent le
discours d'au-dessus qui dit comment on vit.
Mais les gens vivent des choses beaucoup plus
dispersées et complexes qui ne sont pas forcément
réduites par le discours politique tenu sur
eux. Et justement l'écriture de l'histoire devrait
avoir la modestie de faire tenir dans son discours
à la fois le mouvement collectif et ce qui
lui est hétérogène.
Du xvm* siècle à nos jours:
en quête de passages
L. V. - Venons-en maintenant à l'actualité de
votre Å“uvre. Ce goût de l'histoire semble chez
vous en état de veille permanent, prêt à bondir
sur sa proie dès qu'une occasion lui en
fournit l'opportunité. Ainsi votre expérience
avec la photographie qui déclenche des
«remémorations d'un xvme siècle aussi fervent
qu'instable » (La chambre à deux lits et le
cordonnier de Tel-Aviv20). Pouvez-vous nous
expliquer en quoi, par exemple, l'examen
attentif d'une photo de dockers faisant la sieste
en 1922, peut aider l'historien du xvme siècle à
enrichir ses analyses ?
A. F. - C'est effectivement une expérience. Il
se trouve que j'ai toujours aimé la photographie,
que j'ai suivi les travaux des photographes,
leurs expositions, et j'avais souvent
été touchée en voyant une photo du xxe siècle,
en ayant cette étrange impression de me souvenir
d'un xvme siècle dont effectivement je
ne peux pas me souvenir. C'était donc assez
particulier comme démarche et même risqué.
Un autre aspect est que nous avons tous une
mémoire qui s'arrête au xixe siècle, pas celle
des lieux de mémoire mais celle qui nous fait
agir, comme la mémoire des sociabilités, des
comportements, de la vie familiale. C'est une
mémoire héritée de nos grands-parents ou
arrières grands-parents. Et finalement on ne
peut pas dire que le xvme siècle irrigue notre
vie. Alors qu'on peut dire encore que certaines
personnes sont irriguées par des
thèmes, des comportements, dont on dit : « ah !
c'est un homme du xixe siècle». En revanche,
il est rare d'entendre ou de dire: «c'est un
homme du xvme siècle». Et ce qui me frappait
dans ces photos c'était de me rendre
compte à quel point nous sommes héritiers du
xvme siècle et que nous ne le savons pas. Et
dans cette belle photo de dockers allongés pour
la pause (elle s'appelle d'ailleurs «la pause»)
j'y voyais le sommeil fatigué des gens précaires
du XVIIIe siècle que l'on n'a bien évidemment
jamais photographiés. Et c'est un défi de dire
que je me souviens d'un xvnr2 siècle avec ces
photos alors que je ne me souviens pas du
xvme siècle. Donc j'ai tenté cette aventure
avec six ou sept photos, afin d'y trouver soit
un mouvement d'épaule, soit un mouvement
collectif qui portait quelque chose de
xvme siècle. De trouver quelque chose, non
pas un invariant parce que ça serait totalement
idiot, mais plutôt une trace infime qui
était encore là. Alors je fus étonnée lorsque ce
livre est sorti : je pensais que les historiens ne
seraient pas très contents d'un tel travail, mais
assez curieusement leur avis a été assez favorable,
car finalement aujourd'hui on travaille
beaucoup avec l'image. L'écriture cinématographique
ou photographique est un champ
qui s'ouvre aujourd'hui et qui aide autant les
historiens du xvme siècle que ceux du temps
présent. C'est encore balbutiant, mais c'est de
plus en plus présent. Mais ce livre doit être
pris pour un essai, car c'est bien le sens que
j'ai voulu lui donner. Et je n'écris pas «essai»
21. A. Farge, Jean-François Laé, Fracture sociale, Paris,
Desclée de Brouwer, coll. «Société», 2000, p. 144.
22. J.-F. Laé, L'Argent des pauvres, la vie quotidienne
en cité de transit, Paris, Seuil, 1985.
23. C. Dauphin, A. Farge (éd.), Séduction et sociétés:
approches historiques, Paris, EHESS-Seuil, 2001.
pour m'excuser, mais plutôt pour indiquer
que c'est quelque chose à part dans ce que je
fais, une étude qui ne fait pas partie de ce que
l'académie appelle les travaux scientifiques.
L. V. - Une autre expérience vous a conduite
sur les terres chaudes du contemporain, de
l'immédiat. Prenons le cas du dialogue que
vous engagez avec le sociologue Jean-François
Laé, autour de l'analyse d'un récit autobiographique,
celui de Robert Lefort, un sans-abri,
un «être dessaisi par le temps ordinaire des
choses»21, Que recherchez-vous dans ce
déplacement du regard ?
A. F. En fait j'ai été sollicitée au départ par
J.-F. Laé, qui avait publié déjà L'argent des
pauvres22, et qui avait reçu ce texte d'un sans-
abri mort à Toulouse. Il m'a demandé de le
lire, et comme pour la photographie d'ailleurs,
j'ai eu l'impression, face à ces quarante pages
écrites de façon oralisée aussi, de me retrouver
devant une archive du Désordre des
familles. Et c'est cette attention aux mots qui
m'a sollicitée, en même temps que l'habitude
de toujours interroger l'histoire et les sources,
non pas à travers les grilles du présent, mais à
travers les préoccupations du présent. À ce
moment-là on se met à dialoguer ensemble,
non pas pour travailler en surplomb intellectuel
pour analyser sociologiquement pourquoi
cet homme est «tombé dans la rue» comme
on dit, mais pour travailler par le dessous des
choses, pour accompagner R. Lefort mot
après mot, sans avoir même l'idée qu'il est
mort (d'ailleurs on ne le dit qu'à la fin du
livre). La parole est ici très importante, c'est
ce qui par moment s'échappe, libère les imaginaires,
renvoie à des choses qu'on ne pressent
même pas quand on dit des mots. Quand on
parle, on ne sait pas ce que l'on va provoquer
chez quelqu'un. C'est d'une force incroyable.
Ma rencontre avec R. Lefort, ce sans abri,
c'était une rencontre à travers des mots, les
mots de quelqu'un non seulement de défunt
mais de séparé de nous. Il fallait donc travailler
à partir de lui et remonter, et non pas à
partir de nous, au-dessus de lui ou d'une institution.
Et j'ai envie de continuer à travailler
comme cela.
L. V. - Vous dites dans La chambre à deux lits
vouloir rechercher un passage vous menant
d'aujourd'hui à ce xvme siècle si familier.
Cette démarche est-elle motivée par la quête
d'un autre regard sur vos archives ?
A. F. - Ce que je souhaitais faire dans La
chambre à deux lits et le cordonnier de Tel
Aviv, c'était de montrer que nous portons
encore en nous des choses du xvme siècle. Et
que le xvme avait peut-être, non pas des
réponses pour aujourd'hui parce que chacun
peut dire cela en fonction de son siècle, mais
encore des échos qui pourraient nous parler
aujourd'hui. Je ne sais pas si c'est un autre
regard sur les archives qu'un regard qui se
voudrait la transmission d'un XVIIIe siècle plus
familier, loin du cadre lourd des Lumières, de
Diderot et de l'Encyclopédie, et de l'autre
cadre tout aussi lourd de «la montée vers la
Révolution». Cette espèce de passage d'une
société que l'on dit en mutation, mais qui ne
se perçoit pas en mutation, qui vit des relations
sociales abondantes, des types de rencontres
qui n'ont à la fois rien à voir et beaucoup
à voir avec aujourd'hui. Mon envie était
de rechercher dans ces photographies, comme
dans le journal de R. Lefort, des passages possibles.
C'est une façon de tisser quelque chose
autour des mots entre deux époques (le xvuie
et le xxe siècle, je pense à la période la Révolution
et de la Résistance par exemple) où les
mots avaient une importance fantastique. Les
mots font partir des gens en révolution ou en
clandestinité. En cette fin de xxe siècle et
début de xxie siècle nous sommes orphelins
de certains mots, d'un vocabulaire, d'un
lyrisme - même si c'est mal vu de dire cela. Je
cherche donc les passages qui pourraient
mener de ce xvme siècle très effervescent, très
enthousiaste malgré sa précarité, sa pauvreté,
vers aujourd'hui. C'est une volonté de transmission
qui m'anime.
L. V. - Mais là il y avait un risque, et que vous
avez bien surmonté, celui d'une histoire structuraliste...
A. F. - Oui tout à fait. À partir de ce moment-
là, pour La chambre à deux lits, parce que
Fracture sociale c'est différent, c'est le défi
posé à la trace. Et c'est un défi gigantesque
puisqu'il s'agit de trouver des traces dans des
photographies du XXe siècle. Cet espèce de
dépôt qu'il me semblait voir, je voulais le partager.
C'est quelque chose qui fait partie
d'une véritable conviction. Je pense que l'on
ne peut pas écrire deux fois un livre comme
cela. Ce sont des tentatives qui n'ont pas de
suite. Car si l'on me demande ensuite de commenter
d'autres photos cela ne m'intéresse
pas. Son écriture correspond à un moment
précis, où tout d'un coup, quelque chose me
semblait extrêmement important à définir. Et
cela ne peut pas être une expérience de structuralisme.
Mais c'est vrai que mon immersion
prolongée dans les archives m'a permis un
déplacement sans être anachronique, et sans
pour autant être à la recherche d'invariants.
L. V. - Pour terminer, pouvez-vous nous donner
des indications sur le chantier sur lequel
vous travaillez actuellement ?
A. F. - Ce chantier concerne les formes
d'énonciation de la souffrance au xvme siècle.
Les mots, les supports sur lesquels ils s'exercent.
Par souffrance j'entends bien évidemment
la souffrance sociale, la souffrance politique,
pas les maladies. Je ne travaille pas sur
le corps malade. Je travaille sur les interactions,
les partages: comment se partage la
souffrance au xvme siècle ? comme elle se
dit ? comment elle s'énonce ? comment elle
est reçue ? Je viens de sortir avec mon équipe
un livre sur la séduction du XVIe au
xxe siècle23, là aussi un sujet provoquant, un
tabou dans l'histoire du féminisme et de l'histoire
des femmes. La séduction comme objet
historique. Et maintenant il faut prendre le
temps pour savoir comment aller plus loin.