Richelieu, le
« Ministre-soleil »
de la France,
d'après une
gravure
d'Abraham Bosse
Giuliano Ferretti
1. Georges Duplessis, Le catalogue de l'œuvre de Abraham
Bosse, Bruxelles, A. Labroue, 1859, n° 1244;
un exemplaire porte l'indication manuscrite «Bosse se.
[ulpsit] », Paris, Bibliothèque nationale de France
(dorénavant: BNF), Estampes, N2 Richelieu 1627.
Voir Roger-Armand Weigert, Inventaire du Fonds
français (dorénavant : IFF), graveurs du XVIIe siècle,
Paris, Bibliothèque nationale, 1939,1.1, pp. 471-473.
2. Pendant mes recherches au département des Estampes
de la BNF, j'ai bénéficié de l'aide et des conseils précieux
de Maxime Préaud, de Madeleine de Terris, de Véronique
Meyer et de José Lothe: qu'ils reçoivent ici l'expression
de ma reconnaissance.
3. BNF, Estampes, N2 Richelieu 1627, un exemplaire
sans les compositions en vers, publié par Melchior
Tavernier (catalogue G. Duplessis n° 1244-1).
4. Ibid., Ed 30 Réserve, deux exemplaires
de M. Tavernier avec les compositions en vers.
Le document que je présente est un portrait
non daté du cardinal de Richelieu
(1585-1642) au centre du soleil (voir
ill. 1). Sur les rayons de celui-ci se voient des
vers latins composant le double acrostiche du
nom du ministre dans une bordure ronde.
Cette planche est accompagnée de quelques
compositions en vers de Jacques Labbé
dédiées au ministre. Gravé à l'eau-forte par
Abraham Bosse1, artiste célèbre, très actif à
Paris et à la cour, ce buste allégorisé de Richelieu
est l'un des rares que nous connaissions2.
Les deux états, conservés principalement
au cabinet des Estampes de la Bibliothèque
nationale de Paris, proviennent d'un seul
cuivre de 23,5 x 23,5 cm. Ils attestent l'existence
d'au moins trois éditions, les deux premières
provenant de Melchior Tavernier et la
troisième de François Langlois dit Ciartres.
M. Tavernier a publié la gravure, de 25,6 x 24 cm,
sans les compositions en vers, avec seulement
la mention de son nom et de son atelier parisien,
à l'enseigne de «la Sphère Royale»3. Il
l'a imprimée une autre fois avec les vers de
J. Labbé4. Celle de Ciartres est pratiquement
identique à la précédente, le seul changement
notable étant l'indication du nom de l'imprimeur
«F.L.D. [François Langlois dit] Ciartres
excudit Parisijs». La feuille complète mesure
37 x 24 cm, avec de légères variantes selon le
tirage5. D'après ces éléments, on voit qu'il
s'agit d'un placard, c'est-à-dire d'une feuille
affichée dans les rues de Paris à des fins de
propagande. Ces éléments permettent de formuler
l'hypothèse suivante : M. Tavernier,
éditeur prospère, qui comptait parmi ses
clients Gaston d'Orléans et Richelieu6, a
publié cette pièce avec la collaboration de
J. Labbé, l'auteur des textes. Il a ensuite
vendu sa planche à F. Langlois, qui l'a éditée à
son tour, après l'avoir quelque peu modifiée
et mis son nom7. La dédicace de J. Labbé8
au ministre, «De vostre Eminence, le très
humble et tres-obeissant serviteur, etc. »
(111. 1, en bas) atteste que le placard a été
Illustration 1. Portrait du cardinal de Richelieu, Paris, Bibliothèque Nationale de France,
Clairambault, 1135, f. 241.
5. Ibid., Ed 30 a fol., un exemplaire de Ciartres a
vec les compositions en vers (catalogue G. Duplessis
n° 1244-2) ; cinq exemplaires du même éditeur
avec les compositions en vers, identiques au précédent,
sauf une faute d'impression dans l'anagramme du ministre
(«Arman» au lieu de «Armand»), ibid., N2 Richelieu
1627 ; Ed 30 Réserve ; S. n. r. ; Hennin, t. XXXV, 2159 ;
BNF, Clairambault, 1135, F. 241. Voir aussi IFF, 1.1,
p. 515.
6. Marianne Grivel, «La réglementation du travail
des graveurs en France au XVIe siècle », Le livre et l'image
en France au XV f siècle, Cahiers V. L. Saulnier 6, Paris,
ENS, 1989, pp. 18 et 24 ; Le commerce de l'estampe à Paris
au XVIIe siècle, Genève, Droz, 1986; M. Préaud et al.,
Dictionnaire des éditeurs d'estampes à Paris sous l'Ancien
Régime, Paris, Promodis, Cercle de la librairie, 1987,
pp. 289-290.
7. François Langlois a rajouté en bas de la bordure ronde
la légende « semper erit faustum tam magni nominis
omen ». Sur cet éditeur voir M. Préaud et al,. Dictionnaire
des éditeurs d'estampes..., op. cit., pp. 191-193;
Roger-Armand Weigert. «Le commerce de la gravure
au xvuc siècle en France. Les deux premiers Mariette
et François Langlois dit Ciartres », Gazette des Beaux-Arts,
mai 1953, pp. 167-188.
8. Nous avons trouvé peu d'informations sur ce lettré.
Pendant la Fronde, il semble avoir servi Anne d'Autriche,
en publiant deux Mazarinades : Arrhes de paix
universelle... présentés à la Reine régente à Saint-Germain-
en-Laye, Paris, Jean Pétrinal et Nicolas Jacquard, 1649,
16 p., in-4; Le fidèle domestique, à Mgr. le Duc d'Orléans,
sur les affaires de ce temps, Paris, N. Jacquard, 1649,
8 p., in-4.
9. M. Préaud et al, Dictionnaire des éditeurs d'estampes...,
op. cit., pp. 192,289.
10. Patricium Oconquovair, Sidus borbonicum quodet sol
franciœ cum paraphrastico eiusdem rationario Ludovico
lusto, Parisiis, J. Pétrinal et Pierre Margat, 1637,28 p.,
Bibl. Mazarine, coté 274A5.
11. Au sujet de cette gravure, TIFF signale deux épreuves
(31,6 x 21,6 cm) cotées BNF, Estampes, N2 et S.n.r.
\.'Inventaire précise que la planche porte en bas: «F. L. D.
Ciartres, cum privilegio et excud. » Voir IFF, t. VI, p. 294,
n° 40. Les deux autres épreuves sont in ibid., Hennin,
t. XXXVII, 3362 et BNF, Clairambault, 1234, in-fol., f. 16
(30,5 x 21 cm). Les marges de celle-ci ayant été coupées,
les noms de l'éditeur et du graveur sont absents. Une main
anonyme a rajouté la date erronée de « 1627».
Planche identique aux trois autres éditées par Ciartres.
12. P. Oconquovair, Sidus borbonicum..., op. cit.,
page de titre avec le portrait de Louis XIII.
13. Ibid.
publié du vivant de Richelieu. Rappelons
qu'en 1638, M. Tavernier s'est établi dans son
nouvel atelier «en l'île du Palais à l'enseigne
de la Sphère royale», à l'adresse qui est indiquée
sur le placard. En 1629, Ciartres avait
installé ses presses «en l'île du Palais» pour
éditer des planches en collaboration avec
M. Tavernier. Quelques années plus tard, le
7 mai 1639, Ciartres achetait à M. Tavernier
pour trois mille livres de marchandises,
moyennant une rente de deux cents livres9. Ce
lot de marchandises comprenait-il la gravure
de Richelieu ? Nous ne le savons pas, mais
leurs liens expliquent qu'ils aient pu éditer à
deux reprises la même planche. Celle-ci n'a
pas été imprimée avant 1638, puisque l'édition
de M. Tavernier porte l'adresse du nouvel atelier
où il s'est établi à partir de cette date. La
gravure a été donc imprimée à l'apogée du
pouvoir politique du cardinal, entre 1638
et 1642, année de sa mort.
À quel moment cette allégorie a-t-elle été
créée? A. Bosse s'est probablement inspiré
d'un modèle antérieur représentant Louis XIII
au centre d'un soleil dont les rayons composent
l'acrostiche de son nom (voir ill. 2).
Publiée comme page de titre d'un livre de
Patrice Oconquovair (1637) faisant la paraphrase
des vertus du roi « soleil de la
France »10, elle a été gravée par Jean Mathieu
et imprimée séparément par Ciartres. L'existence
de deux états mérite notre attention.
L'Inventaire du Fonds français de la Bibliothèque
nationale de France ne mentionne
que deux épreuves sur quatre conservées
dans les fonds de celle-ci. Ces exemplaires
font partie de l'impression de Ciartres11, qui
est évidemment postérieure à celle de
J. Mathieu. Le portrait de Louis XIII
imprimé dans l'ouvrage du récollé et lecteur
en théologie P. Oconquovair est le même que
celui de Ciartres, à l'exception de la lettre
typographique. Celle-ci se trouve dans les
deux cartouches ovales, en bas de la page, où
nous pouvons lire : « Parisiis/ex Sumptibus
Ioannis/Petrinal, via Bucheridiana/sub insigni
Simiarum» (cartouche gauche) et «Parisiis/ex
Sumptibus Pétri Margat,/via Iacobea sub insigni
Pomi Aurei. 1637» (cartouche droite).
Juste en dessous, nous lisons : « Matheus fecit.
Cum Privilegio Régis, et excud12. » Ciartres
s'est limité à remplacer l'ancienne lettre typographique
par celle-ci: «Ludovicus/Borboni-
cus» «Divo oculos/Orbi bonus» (voir ill. 2)
suivie de son nom d'imprimeur. Les noms de
Jean Pétrinal et Pierre Margat apparaissent
clairement dans l'extrait du privilège royal
accordé à l'ouvrage de P. Oconquovair. Dans
ce texte, daté du 18 décembre 1636, il est dit
que le premier est «Imprimeur et Libraire
à Paris » et le second « aussi Marchand
Libraire » dans la même ville (voir encadré 1
ci-dessous).
Quant à la commande de Richelieu, elle
semble bien s'inspirer de la gravure de
J. Mathieu que le ministre devait connaître.
L'exemplaire de la Mazarine contient Yex-
libris de Michel Le Masle, bibliothécaire du
cardinal et l'un de ses plus proches collaborateurs13.
Revenons maintenant au parallèle entre les
portraits de Richelieu et Louis XIII. La participation
de Ciartres aux gravures du roi et du
cardinal montre que cet éditeur y a joué un
rôle capital. On pourrait même penser qu'il a
publié le placard de Richelieu «en soleil»
avant celui de son collègue M. Tavernier.
Cependant, au-delà de toute considération
éditoriale, il est important de souligner le
transfert de l'imaginaire royal à l'imaginaire
ministériel, qui semble suggérer que la France
soit maintenant «éclairée» par deux soleils.
De plus, la gravure de Louis XIII apparaît
bien rudimentaire par rapport à celle de
Richelieu; d'abord, parce que le ministre s'est
servi d'un artiste comme A. Bosse, dont le
talent est supérieur à celui de J. Mathieu;
ensuite, parce que le cardinal a fait décorer
son imitatio d'éléments symboliques originaux
traduisant son rôle dans l'État et annonçant
son programme politique. Le résultat est que
ENCADRE 1
Deux éditeurs parisiens
Jean Mathieu (vers 1590-vers 1672) était graveur et imprimeur en taille-douce, éditeur et marchand
d'estampes. Il travailla à Paris sous le règne de Louis XIII. En 1623, il s'associa avec
d'autres éditeurs pour l'impression des planches du Cérémonial de l'Église et du pontificat romain
de Clément VIII. En 1640, il participa à la rédaction des statuts pour une maîtrise des graveurs en
taille-douce à Paris. Quatre ans plus tard, il vendit son fonds de planches et d'imprimerie et loua
sa boutique de la Pomme d'or à son confrère Pierre Bertrand. Il continua cependant son activité
de graveur. Parmi ses nombreux apprentis, il eut Nicolas Larmessin, qu'il engagea en 1647.
Jean Pétrinal était un éditeur parisien actif pendant le règne de Louis XIII et de la Régence
d'Anne d'Autriche. Il sut tirer profit de la guerre civile, en publiant un nombre important de
mazarinades. Son atelier se trouvait à Paris en la rue de la Bûcherie, «aux Marmousets1». Il
imprima une pièce de Suzanne de Nervèze et plusieurs autres pour le compte de l'éditeur Cardin
Besongne. Il s'associa avec l'imprimeur Nicolas Jacquard, qui était probablement son gendre. De
leurs ateliers sortit une des pièces de Jacques Labbé2. L'activité de J. Pétrinal en faveur de la
Fronde ne fut pas sans conséquences, car le lieutenant civil de Paris le fit emprisonner au Châtelet
«pour avoir imprimé des libelles deffendus3» et ne le libéra qu'en janvier 1650.
1. M. Préaud et al.. Dictionnaire des éditeurs d'estampes..., op. cit., pp. 236-237.
2. J. Labbé, Arrhes de paix universelle..., op. cit.
3. Hubert Carrier, La presse et la Fronde (1648-1653) : Les Mazarinades, Genève, Droz, 2 vol., 1989-1991, t. II, pp. 118
et suiv.
Richelieu « soleil » dépasse son propre
modèle, le roi Louis XIII «sol FranciÅ“». Pour
comprendre l'importance de cette opération
culturelle, il est nécessaire d'une part de la
situer dans le contexte de l'iconologie historique
et, d'autre part, de la rattacher au programme
iconographique du cardinal.
14. Jean-Philippe Genêt (éd.), L'Étal moderne: genèse.
Bilan et perspectives. Actes du colloque tenu au CNRS
à Paris les 10-20 septembre 1989, Paris, CNRS, 1990.
15. Gérard Sabatier, «Les rois de représentation. Image
et pouvoir (xvie-xvne siècles) », Revue de synthèse, n° 3-4,
1991, pp. 387-422; « Rappresentare il principe, figurer
l'État. Les programmes iconographiques d'État en France
et en Italie du XVe au XVIIe siècle», in J.-Ph. Genêt (éd.),
L'État moderne..., op. cit., pp. 247-258; Françoise Bardon,
Le portrait mythologique à la cour de France sous
Henri IV et Louis XIII, Paris, A. et J. Picard, 1974;
Louis Marin, Le portrait du roi, Paris, Minuit, 1981 ;
Culture et idéologie dans la genèse de l'Étal moderne.
Actes de la table ronde organisée par le Centre national
de la recherche scientifique et l'École française de Rome,
Rome, 15-17 octobre 1984, Rome, École française. 1985.
Le renouveau contemporain
de l'iconologie historique
En 1991, la Revue de Synthèse a publié un
numéro spécial consacré aux représentations
symboliques du Prince qui marquait son adhésion
au renouvellement des perspectives historiques
dans le domaine de la culture politique.
Parmi les contributions présentées dans
ce numéro, signalons celle de Gérard Sabatier,
restée mémorable pour sa réflexion sur l'iconologie
à l'époque moderne. Dans cet article
novateur, G. Sabatier évoque les recherches
pionnières de Frances Yates sur le symbolisme
impérial au xvie siècle ainsi que celles
d'Anne Marie Lecoq sur François Ier. Il rappelle
également les initiatives et les colloques
qui ont traité de la genèse de l'État moderne
avec une approche pluridisciplinaire et comparative
à long terme, dont celle lancée par
Jean-Philippe Genêt au CNRS (ATP, Action
thématique programmée) a été parmi les plus
originales14. Celle-ci a posé la question du
dialogue fondateur entre le prince et les
sujets comme point stratégique pour appréhender
le fonctionnement de la monarchie.
Une telle approche a eu le grand mérite de
soulever la question des systèmes de représentation.
Ceux-ci présidaient à l'élaboration
des mythes, des programmes iconographiques
et des actions de propagande élaborées pendant
des siècles par les États européens, afin
de légitimer leur pouvoir.
Sur la base de ces études ainsi que d'autres
qu'il est impossible d'analyser ici15, G. Sabatier
interprétait l'imagerie de la monarchie
comme un processus d'énonciation et de
Illustration 2. Portrait de Louis XIII, Bibliothèque nationale de France, Clairambault,
1234, f. 16.
16. Sur la longévité de l'allégorie, au-delà de la fin
de l'Ancien Régime, voir les travaux de Joan B. Landes,
notamment Visualizing the Nation. Gender,
Représentation, and Révolution in Eighteenth-Century
France, Ithaca and London, Cornell University Press,
2001.
17. G. Sabatier, Versailles ou la figure du roi, Paris,
Albin Michel, 1999; «Versailles, un imaginaire politique»,
in Culture et idéologie..., op. cit., pp. 295-324.
18. Olivier Christin, Une révolution symbolique:
l'iconoclasme huguenot et la reconstruction catholique,
Paris, Minuit, 1991 ; Annie Duprat, Le roi décapité:
essai sur les imaginaires politiques, Paris, Cerf, 1992 ;
Anne-Marie Christin, L'image écrite ou la déraison
graphique, Paris, Flammarion, 1995 ; Sylvie Deswarte-
Rosa (éd.), À travers l'image. Lecture iconographique
et sens de l'œuvre, Paris, Klincksieck, 1994; Maria Teresa
Caracciolo et Ségolène Le Men (éd.), L'illustration.
Essais d'iconographie, Paris, Klincksieck, 1999;
Bibliothèque de l'École des Chartes, n° 1, t. CLVIII, 2000;
Allan Ellenius (éd.). Iconographie, propagande
et légitimation, Paris, Puf, 2001.
19. Giuliano Ferretti, «Autour de la bibliothèque du Roi:
la littérature clandestine d'opposition sous la régence
d'Anne d'Autriche », Revue de la Saintonge et de l'Aunis,
t. XXVI, 2000, pp. 45-52.
20. Bernard Dorival. Philippe de Champaigne, 1602-1674:
la vie, l'Å“uvre, et le catalogue raisonné de l'Å“uvre,
Paris, Laget, 1976 ; Supplément au « Catalogue raisonné
de l'Å“uvre de Philippe de Champaigne», Paris, L. Laget,
1992 ; « Recherches sur les portraits gravés au XVIIe
et xvme siècles d'après Philippe de Champaigne»,
Gazette des Beaux-Arts, t. LXXV, 1970, pp. 257-330.
21. Marquis Granges de Surgères, Portraits gravés
de Richelieu, in Iconographie bretonne, Paris, Picard,
1888-1889, t. II: Annie Giraudon, «Le cardinal
de Richelieu dans la gravure au xvne siècle », mémoire
de maîtrise et de DEA, Université de Bourgogne, 1992
et 1993. Certains portraits de Richelieu ont été
brillamment étudiés par V. Meyer: «Gilles Rousselet
et la gravure d'interprétation au xvne siècle», Paris, 1984,
thèse de l'université Paris IV, pp. 197-199,269-270,472;
« Catalogue des thèses illustrées in-folio soutenues
aux xvne et xvme siècles par des Bordelais»,
Revue française d'histoire du livre, n° 72-73,1991, p. 236.
22. Martin Warnke, L'artiste et la cour. Aux origines
de l'artiste moderne, Paris, MSH, 1989, pp. 262-276.
Voir aussi Jacqueline Melet-Sanson, « L'image
de Richelieu», in Richelieu et le monde de l'esprit, Paris,
Imprimerie nationale, 1985, pp. 135-147.
médiatisation du corps du prince. Cela lui permettait
de traiter ce phénomène comme une
institution à part entière. Ainsi définie, l'ico-
nologie princière pouvait être étudiée à partir
de son champ de représentation (le corps du
prince), des énoncés et des discours qu'elle
formulait (signifiés), de son vocabulaire
(signifiant) et de son fonctionnement dans le
tissu social (destinataires et effets)16.
L'analyse exemplaire des Etats modernes
montrait principalement que :
1. Les monarchies européennes ont progressivement
développé un programme iconographique
commun qui relevait de leurs systèmes
politiques.
2. La mise en spectacle de la figure du roi, qui
est à la base des grandes cérémonies historiques
de légitimation de son pouvoir (sacre
et funérailles notamment), a été réalisée par
une internationale d'artistes. Celle-ci
s'exprimait dans des registres différents, tels
que les manuscrits, les livres illustrés et les
gravures (marché du livre) ou encore les
peintures et les tapisseries (décor urbain et
palatial), ainsi que toute sorte de statuaires
(lieux publics). Le but principal de ces
manifestations était naturellement d'affirmer
la gloire du roi.
3. Cette imagerie politique, principalement
laïque et profane, centrée sur le prince, a
créé des cycles historiques et mythologiques.
Leur effet principal a été d'attribuer à celui-
ci une élection divine qui le place hors du
temps dans un ordre céleste, ayant tantôt la
forme de l'épopée, tantôt celle du mythe,
loin des préoccupations ordinaires de ses
sujets en général. L'institution iconique du
prince correspond ainsi au processus séculaire
de légitimation du pouvoir absolu qui a
aspiré, sur un plan idéal, à posséder un statut
indépendant de l'ordre social.
Le mérite du brillant essai de G. Sabatier a
été d'avoir réaffirmé la valeur heuristique de
l'iconologie, tout en offrant aux historiens une
méthode efficace pour analyser les multiples
facettes de l'institution iconique. G. Sabatier a
donné aussi une application exemplaire de
cette approche dans son livre sur Versailles ou
la figure du roi17.
Fort heureusement ce genre de travail n'est
plus un cas isolé, car depuis quelques années,
plusieurs spécialistes ont traité, avec des succès
évidents, les images comme des sources historiques
à part entière. Signalons à ce sujet les
ouvrages d'Olivier Christin, d'Annie Duprat et
d'Anne-Marie Christin. Une attention particulière
doit être portée aux volumes collectifs de
Sylvie Deswarte-Rosa, Maria Teresa Carac-
ciolo et Ségolène Le Men. Tout récemment, la
Bibliothèque de l'École des Chartes a publié un
numéro spécial consacré à l'illustration en histoire.
Enfin, un dernier volume sur les représentations
visuelles de l'État, dirigé par Allan
Ellenius et qui s'inscrit dans la série de travaux
dirigés par J.-Ph. Genêt est venu enrichir ce
nouveau courant de recherches18.
Le programme iconographique
de Richelieu
Mon analyse se propose de montrer d'une
part que le cardinal de Richelieu a eu
conscience du rôle que l'iconologie jouait
dans le processus de légitimation de la monarchie
; d'autre part qu'il en a utilisé les ressorts
pour donner une assise stable à la monarchie
bicéphale qu'il avait mise en place depuis
1624 avec l'accord de Louis XIII. Face à un
roi jaloux de son autorité, mais peu sensible
aux représentations de celle-ci, le ministre a
élaboré un programme où l'image du prince
était de plus en plus associée à la sienne. À
mesure que la puissance politique du cardinal
s'affirmait en France, l'imaginaire de la
monarchie lui a accordé davantage de place à
côté de Louis XIII. Le mécénat de Richelieu a
constamment présenté celui-ci comme l'appui
indispensable de la politique du roi. Au début
des années quarante, lorsqu'il était au zénith
de son pouvoir, le cardinal bénéficiait d'une
aura exceptionnelle qui faisait de lui un être
d'origine divine pouvant partager, sur un plan
spirituel, la souveraineté du roi. Il est intéressant
d'observer que dans un nombre incalculable
d'ouvrages, il s'est fait représenter par
ses écrivains comme le Sauveur de la patrie,
comme un ange ou un esprit supérieur que le
Ciel a envoyé au roi pour sauver la France de
ses ennemis19. À leur tour, les peintres et les
graveurs à son service ont modulé cette image
dans les registres de l'institution iconique
décrite par G. Sabatier. Par le biais de gravures
sur feuilles volantes ou dans des livres,
par le biais de peintures murales ou de chevalet,
des sculptures et des médailles, l'image de
Richelieu a été reproduite, seul ou à côté de
Louis XIII, à des centaines, voire à des milliers
d'exemplaires.
On connaît les portraits de Philippe de
Champaigne, admirablement étudiés par
Bernard Dorival, où le geste silencieux et éloquent
du cardinal évoque son empire spirituel
sur la France20. Mais que sait-on de ses portraits
gravés? Un nombre important de ceux-
ci, constituant une série cohérente d'environ
cent soixante pièces conservées principalement
à la Bibliothèque nationale de France,
peu étudiée21, présente un Richelieu figé dans
ses fonctions ministérielles, jeune ou vieux,
toujours égal à lui-même selon les règles d'un
art officiel que l'on pratiquait dans les cours
européennes depuis le xvie siècle22. Ce
modèle abstrait, transcendant le corps de celui
qui est représenté, suggérait la présence à
jamais vivante des vertus spirituelles qui ont
permis ses exploits célèbres. En même temps,
il projetait l'image du ministre dans un univers
méta-temporel, une sorte d'espace éternel
habité par les dieux et les héros qui ont fait la
France. Cette représentation, impliquant
l'emploi d'un langage néoplatonicien, permettait
au regard de dépasser l'apparence sensible
des êtres pour atteindre leur essence
dans la contemplation de l'ordre supérieur des
idées (voir encadrés 2 et 3).
ENCADRÉ 2
Les thèses illustrées en l'honneur de Richelieu
Plusieurs compositions allégoriques publiées à l'occasion des thèses illustrées1 donnent de Richelieu
l'idée d'une entité supérieure aux multiples attributs: celle d'une image-bouclier protégeant
le roi sur les champs de bataille2; celle d'Atlas partageant avec Hercule le lourd fardeau de
l'État3, celle de la vertu dominant Némésis, la déesse de la justice historique4 ou encore celle
d'une image sacrée, inspiratrice des biens de la France, portée par la renommée au milieu des
dieux5. Mais il est aussi représenté comme un génie puissant, soutenu par Minerve6 et déployant
sa puissance contre les ennemis de la monarchie: l'hérésie, la trahison et la révolte7. D'autres gravures
utilisent le registre historique pour montrer le cardinal-ministre avec le roi sur les champs
de batailles (La Rochelle, Casai, Nancy, etc.), le premier étant l'inspirateur de la victoire et le
second le bras victorieux qui la réalise, l'un le détenteur de la puissance spirituelle (politique) et
l'autre le détenteur de la puissance physique (le commandement suprême)8.
1. Véronique Meyer, «Les thèses, leur soutenance et leurs illustrations dans les universités françaises sous l'Ancien
Régime», in Claude Jolly et Bruno Neveu (éd.), Éléments pour une histoire de la thèse, Paris, Aux Amateurs de Livres,
1993, pp. 45-111.
2. Thèse de Laurens de Brisacier dédiée au cardinal de Richelieu, 1632, Michel Lasne, BNF, Estampes, N3 Richelieu., t. LXXXI
3.Thèse de l'abbé de Bruc, 1634, M. Lasne, IFF, t. VII, p. 280. Thèse de Nicolas François Brulart, abbé de Sillery, 1640,
Gilles Rousselet, Estampes, N3 Richelieu, t. LXXXI. Voir V. Meyer, Gilles Rousselet..., op. cit., t. II, p. 269.
4. Thèse présumée de Helias du Fresnoy, 1636, M. Lasne, BNF, Estampes, N3 Richelieu, t. LXXXI. Voir Tony Sauvel,
«Deux Å“uvres peu connues de Philippe de Champaigne», Gazette des Beaux-ara, t. LVIII, 1961, pp.183-184; B. Dorival,
« Recherches sur les portraits gravés au xvne et xvur5 siècles d'après Philippe de Champaigne », Gazette des Beaux-Arts,
t. LXXV, 1970, p. 312.
5. Thèse de Charles de Benjamin, 1641, Grégoire Huret, BNF, Estampes, Ed 35 fol., inv. 283, pp. 98 et 99.
6. Voir note 3.
7. Thèse non terminée de Jean Ruzé d'Effiat dédiée à Richelieu, 1642, par Charles Le Brun et M. Lasne. Estampes,
L'Asne AA6.
8. Thèse de Francisco Suarez de Vilhegas, Bordeaux, 1628, M. Lasne, BNF, Estampes, Qbl, Histoire de France, 1628, 54
C 897. Portrait de Richelieu par P. van Mol et Michel van Lochom, BNF, Estampes, N3 Richelieu, t. LXXXI. La réduction
de Casai, anonyme, BNF, Estampes, Hennin, t. XXVI, 2276. La réduction de Nancy et de la Lorraine, Jean Picart,
BNF, Estampes, Hennin, t. XXVIII, 2471. Les victoires militaires de la France, Paul Roussel, 1643, BNF, Clairambault,
1135, f. 247. Voir V. Meyer, «Catalogue des thèses illustrées...», op. cit.,p. 236; Gilles Rousselet..., op. cit., t. II, p. 472.
La découverte d'un programme iconographique
élaboré par Richelieu n'est pas nouvelle:
B. Dorival en a prouvé l'existence en
étudiant la décoration de l'église de Sorbonne
peinte par Ph. de Champaigne (1640) ainsi
que l'avant-cour du Palais-Cardinal où le
même artiste a réalisé la galerie des hommes
illustres. Si dans le premier cas, ce programme
s'exprime par la triple hiérarchie des anges au
service de la monarchie céleste, dans le
ENCADRÉ 3
Les thèses illustrées sous l'Ancien Régime
La thèse était un exercice courant dans le cursus scolaire et universitaire de la France d'Ancien
Régime'. Pour entrer dans l'une des quatre facultés de l'Université (arts, théologie, médecine
et droit), il fallait passer par celle des arts et en sortir avec le titre de maître. L'étudiant devait
alors obtenir le grade de bachelier, puis celui de licencié et enfin celui de docteur. À chacune
de ces étapes, il devait se présenter à divers examens et soutenir des thèses publiques. En cinq
ou dix pages, le candidat devait résumer le sujet qu'il développerait en public quelques jours
plus tard. Ces positions, appelées programmes ou thèses, étaient rarement originales. Un même
texte passait d'étudiant en étudiant pendant plusieurs années. Tout reposait sur l'art de la discussion,
de l'argumentation et de la réfutation. Ce combat oratoire se renouvelait à chaque
étape. La faculté de théologie, par exemple, prévoyait quatre thèses ou « Quaestiones theolo-
gicae» avant d'obtenir le doctorat: la Tentative (baccalauréat), la Mineure ordinaire, la Majeure
ordinaire et la Sorbonique (licence). Avant d'être admis dans le corps des docteurs, le candidat
devait soutenir une autre thèse, la Vespérie. Une procédure analogue était prévue par la
faculté de médecine (trois thèses) et de droit (deux thèses).
Depuis le milieu du xvie siècle, les positions étaient imprimées sur une feuille. Au début du
xvne siècle, ce procédé était devenu obligatoire dans presque toutes les facultés. Les thèses
étaient accompagnées de longues épîtres latines à la gloire du dédicataire, ainsi que d'images
gravées, où l'allégorie occupait une place importante. Les compositions allégoriques, qui
étaient apparues entre 1625 et 1630 environ, ont persisté jusqu'à la fin de l'Ancien Régime.
Pendant longtemps, l'illustration n'occupait qu'un tiers ou la moitié de l'affiche. Ensuite, elle
s'est élargie jusqu'à devenir une grande image. Malgré quelques variations, la présentation des
thèses était la suivante : en haut l'illustration, en bas les positions, le nom du candidat, la date
et l'heure de la soutenance et l'indication du grade auquel l'étudiant prétendait. Le choix de
l'illustration était parfois en relation avec la question posée en exergue, tirée de la Bible,
pour les thèses en théologie. Les sujets religieux ont connu un succès constant au XVIIe et au
xvme siècles, inférieurs, cependant au portrait, simple ou allégorique. Celui-ci a eu la plus
longue faveur du public et a constitué un des principaux ornements des thèses jusqu'à 1750
environ, lorsqu'il a eu tendance à disparaître. Les soutenances de thèses donnaient lieu à de
véritables cérémonies. Ecclésiastiques et savants, princes et parlementaires, dames et gens de
la cour ne dédaignaient pas d'y assister et, parfois, d'y argumenter. Le luxe qui y était déployé
et l'importance du public dépendaient du rang du dédicataire, du président ou de la famille du
candidat. Lorsqu'il était question du roi ou d'un de ses ministres, la richesse de la thèse imprimée
et de l'appareil de la séance augmentait considérablement. Le décor de la salle et le
déroulement de la cérémonie obéissaient à un protocole très élaboré, indissociable de l'aspect
grandiose et majestueux de cet événement. Cet ensemble était conçu de manière à rendre
hommage au dédicataire. En cas d'absence de celui-ci, le portrait contenu dans la thèse était
placé sur un fauteuil qui se trouvait au milieu de la salle sous un dais. Au xvne siècle, le coût
ordinaire d'une thèse s'élevait à neuf cent livres environ; mais il pouvait être beaucoup plus
élevé, lorsqu'elle était soutenue par un membre de l'élite sociale. En 1648, Antoine Talon,
appartenant à une prestigieuse famille de la robe parisienne, a dépensé neuf mille livres pour
faire graver sa thèse de théologie à l'artiste Claude Mellan et la dédier au cardinal Mazarin.
En général, les thèses étaient tirées jusqu'à mille exemplaires. Imprimées sur grands ou sur
petit papier - double ou simple feuille in-folio -, elles étaient parfois accompagnées d'un livret
d'une dizaine de pages illustrées. La taille de la «thèse à image» relevait de l'importance de
ceux qui les recevaient. Les grands placards étaient offerts au dédicataire et aux invités de
marque, tandis que celles de petit format étaient données à tous les autres. À Paris, comme en
province, elles étaient distribuées à profusion dans toute la ville ; on en collait sur les portes du
collège, de la faculté ou de tout édifice public, afin d'informer la population du moment de la
soutenance.
1. V. Meyer, «Les thèses, leur soutenance... », op. cit., pp. 45-111.
23. B. Dorival, «Richelieu, Philippe de Champagne
et la décoration de l'église de la Sorbonne », Bulletin
de la Société de l'histoire de l'art français, 1972, pp. 85-103 ;
«Art et politique en France au xvne siècle: la galerie des
hommes illustres du Palais cardinal». Bulletin de la Société
de l'histoire de l'art français, 1973, pp. 43-60; «Richelieu
inspirateur de Philippe de Champaigne », in Roland
Mousnier (éd.), Richelieu et la culture, Actes du colloque
international en Sorbonne, Paris, 19-20 novembre 1985,
Paris, CNRS, 1987, pp. 153-161.
24. Marie Montembault, John Schloder, L'album Canini
du Louvre et la collection d'antiques de Richelieu, Paris,
Réunion des musées nationaux, 1988, pp. 20-22,29-56.
25. Voir Edmond Bonnaffé, « Recherches
sur les collections des Richelieu», Paris, 1883, Gazette
de beaux arts. Courrier européen de l'Art et de la curiosité,
t. XXVI, 1882, pp. 5-25,96-112,204-223 ; J. Schloder,
« Richelieu mécène au château de Richelieu», in Richelieu
et le monde de l'esprit, Paris, Imprimerie nationale, 1985,
pp. 115-127 ; Honor Lévi, « Richelieu and the Arts.
His House and Gardens. His Iconography, Edimbourg »
(thèse), 1978 ; « Richelieu collectionneur », in R. Mousnier
(éd.), Richelieu et la culture..., op. cit., pp. 175-184;
Edric Caldicott, «Richelieu and the Arts»,
in Joseph Bergin et Laurence Brockliss, Richelieu
and his Age, Oxford, Clarendon Press, 1992, pp. 203-235.
26. Jacques Thuillier, «Peinture et politique;
une théorie de la galerie royale sous Henri IV»,
in Albert Châtelet et Nicole Reynaud (éd.), Études d'art
français offertes à Charles Sterling, Paris, Puf, 1975,
pp. 175-205; G. Sabatier, «Politique, histoire
et mythologie : La galerie en France et en Italie pendant
la première moitié du xviie siècle », in Jean Serroy (éd.),
La France et l'Italie au temps de Mazarin, 15' Colloque
du C. M. R. 17, Grenoble, 25-27 janvier 1985, Grenoble,
Presses universitaires de Grenoble, 1986, pp. 283-301.
27. B. DorivaL, «Art et politique... », op. cit., 1973, p. 51.
28. F. Bardon, Le portrait mythologique..., op. cit.,
pp. 23-66.
deuxième, il se manifeste à travers la généalogie
spirituelle des grands personnages qui
avaient soutenu la cause de la monarchie terrestre,
dont Richelieu se présentait comme le
dernier héritier direct23. John Schloder et
Jacques Thuillier sont allés plus loin : ils ont
vu une application originale du même plan
dans l'architecture somptueuse du château de
Richelieu en Poitou24. Cette demeure, décorée
par des centaines de bustes et de statues
antiques, des tableaux précieux et des riches
peintures, racontait dans un langage symbolique,
truffé de citations historiques et d'allusions
mythologiques, les exploits exceptionnels
de son propriétaire. Grand bâtisseur de
châteaux (Rueil, Richelieu), de maisons
(Palais-Royal), de villes (Richelieu), d'églises
(Sorbonne), le cardinal n'a-t-il pas été l'inspirateur
de sa propre magnificence, le créateur
d'un immense éloge pro domo sua ? Si l'Émi-
nentissime a pu trouver une partie de son
inspiration dans le De Cardinalatu de Paolo
Cortesi (1515), le manuel classique de la
magnificence princière de l'Église, le plan
général se trouvait tout naturellement dans
l'institution iconique royale, qu'il a pu adapter
à son statut de cardinal-ministre. Certes, le
programme de Richelieu n'est connu que partiellement
et il faudra l'étudier dans sa globalité
pour en saisir toutes les implications25.
Cependant, il est important ici d'en avoir indiqué
les lignes principales ainsi que les liens
avec l'imagerie monarchique.
La pluralité des registres est l'une des
caractéristiques de la médiatisation iconique.
Le portrait naturel côtoie le portrait allégorique,
de même que les compositions mythologiques
coexistent avec les compositions religieuses.
Seule interdiction à cette pratique,
c'est le mélange de sacré et de profane dans
une même représentation. Les armoiries et
surtout les emblèmes, très appréciés du public
au xvne siècle, viennent enfin compléter cette
liste hétérogène de genres picturaux. Cela ne
s'est pas fait sans concurrence. J. Thuillier et
G. Sabatier ont montré que la rivalité entre
histoire et mythologie se termine au temps de
Mazarin par le triomphe de la galerie de type
héroïque sur la galerie des hommes illustres
comme système de représentation et de légitimation
du pouvoir absolu26.
Au temps de Richelieu, le mélange de
genres, largement pratiqué, s'accompagne de
clivages nouveaux dans la symbolique des
images. La proximité du pouvoir royal et
ministériel se manifeste aussi dans leurs systèmes
de représentation, dont les images
jouent d'une symbiose parfois étonnante. À
mesure que la fidélité de Richelieu se trouve
confirmée et que ses succès politiques se multiplient,
on assiste à une captatio autoritatis
symbolique en sa faveur que Louis XIII
semble accepter. C'est d'ailleurs le sens d'une
devise que le cardinal a voulu pour sa Galerie
des hommes illustres, où il est dit que le roi lui
a «mis en main la récompense et les chasti-
ments»27. Les allégories qui étaient l'apanage
traditionnel du roi sont alors utilisées pour
désigner aussi son puissant ministre, qui par
exemple se fait représenter en Hercule gaulois
ou en Atlas ; avec quelques exceptions, car les
images de Jupiter et de Neptune désignaient
exclusivement le roi28. Pourtant, le champ
d'application de ces représentations symboliques
s'élargit considérablement en faveur du
ministre. Cette tendance est parfaitement
illustrée par le portrait de Richelieu en soleil
(ill. 1). Toutefois, la question de la captatio
autoritatis est plus complexe que l'on ne dirait
à première vue. Les relations entre le roi et le
cardinal pourraient être interprétées différemment,
comme un renforcement politique commun
qui se réaliserait par l'échange mutuel de
leurs puissances. Le prince donnerait un
caractère régal au cardinal et celui-ci renforcerait
la sacralité du roi. De la même façon,
leurs attributs pourraient être échangés l'un
par l'autre, de sorte que le premier pourrait
s'orner du sacerdoce spirituel et l'autre de la
souveraineté politique. Ce phénomène a été
finement observé par Ernst H. Kantorowicz.
Au sujet des rapports entre la royauté et
l'Église, il a remarqué que l'histoire de l'État
médiéval a été aussi celle des échanges entre
l'office royal et l'office sacerdotal. C'est-à-
dire, une histoire des échanges mutuels des
symboles et des objectifs, qui ont fait que
l'idée de «Kingship became sacerdotal» et
celle de «priesthood became régal». La raison
de ce phénomène vient du fait que l'art de
gouverner et la théorie politique oscillaient
entre les deux solutions extrêmes de Ylmitatio
Christi: «priest-kingship and royal priesthood».
Aucune de ces deux représentations n'étant
parfaite, elles avaient tendance à s'allier pour
trouver un modèle politique stable. Cette
interprétation suggestive pourrait être appliquée
à la période moderne de l'État absolu du
xvie-xvne siècle, qui présente des caractéristiques
analogues à celle décrite par E. H. Kantorowicz.
Certes, Richelieu n'est pas le pape
et ne dispose pas de l'assise spirituelle du souverain
pontife. Cependant, si l'on considère sa
position de cardinal de l'Église gallicane et de
chef du gouvernement disposant des nominations
ecclésiastiques, il n'est pas difficile de
voir que son statut était proche de celui d'un
patriarche de l'Église de France. Son rang
éminent ainsi que sa grande influence sur le
roi et dans l'État nous semblent des éléments
suffisants pour trouver cette comparaison possible.
Il est encore à remarquer que l'alliance
entre le sacerdoce de Richelieu et la puissance
régale de Louis XIII s'est avérée gagnante
pour l'institution royale, comme dans
l'exemple fourni ci-dessus. Pour la période
moderne, la dimension christique de la
monarchie a été développée par Louis Marin.
Celui-ci a élaboré la notion de corps sacra-
mental du monarque, qui manifeste et scelle à
la fois l'invisibilité insondable du roi, les
secrets du pouvoir et les mystères de la substance
royale. Dans mon interprétation, le
mystère sacramentaire du roi, qui « fait concevoir
l'union des sujets dans un même corps
29. Voir Ernst H. Kantorowicz, Laudes Regiœ. A Study
in Liturgical Acclamations and Mediaeval Rider Workship,
Berkeley, Los Angeles, University of Califomia Press,
1946, p. 112 ; L. Marin, Le portrait du roi, op. cit.,
pp. 19,255.
30. Guy de Tervarent, Attributs et symboles dans l'art
profane 1450-1600, Genève, Droz, 3 vol., 1958-1964, t. II,
pp. 268-269,356-363.
31. Cesare Ripa, Iconologia, Roraa, L. Facy, 1603;
Norma Cecchini, Dizionario sinottico di iconologia,
Bologna, Patron, 1976; Virginie Bar et Dominique Brème,
Dictionnaire d'Iconologie. Les allégories et les symboles
de Cesare Ripa et Jean Baudoin, Dijon, Faton, 1999.
collectif, dont le roi est la tête», comme l'écrit
L. Marin, est partagé avec le cardinal-
ministre. Cette réalité complexe traduit, sur le
plan de la symbolique solaire, le dualisme du
pouvoir entre la puissance de Louis XIII et de
celle de son ministre29.
Étudions maintenant le portrait de Richelieu.
Dans la gravure d'A. Bosse, le cardinal est
représenté en trois quarts à droite, comme le
roi, dans une bordure ronde, modifiée par
rapport à celle de ce dernier. Cette intervention
a permis de dédoubler l'acrostiche du
nom de Richelieu, en haut et en bas, et de
multiplier les rayons du soleil sur lesquels
sont transcrites les lignes du programme du
cardinal.
L'image de Louis XIII (ill. 2) est entourée
des symboles royaux, la fleur de lys et la rose
des Bourbons; celle de Richelieu (ill. 1) est
entourée de signes qui correspondent à son
statut de ministre et à ses ambitions politiques :
en haut, le livre et le caducée d'Hermès et en
bas, l'ancre. Les deux premiers symbolisent
l'éloquence du ministre, tandis que les deux
autres représentent ses fonctions d'amiral et
de chef du gouvernement.
Située au centre, l'image de Richelieu est
entourée par cette inscription latine: «ver^
virtutis viro». Elle désigne un homme véritablement
vertueux, don.t les entreprises ont
toujours été couronnées de succès, comme il
est précisé par le prolongement de l'inscription:
«PARTE AB UTRAQUE BEATUS», qui fait
allusion aux légendes inscrites sur les rayons
du soleil. Dans le cadran supérieur, en passant
de la gauche à droite on lit les points principaux
de la politique et de la théologie de
Richelieu, que l'on peut traduire ainsi: Chef
du gouvernement, Richelieu inspirera le roi
en dirigeant ses affaires immenses. Grâce à sa
vertu divine, il établira des lois salutaires pour
l'Église et en renforcera le siège sacré :
« Anchora Regens Mentem Augusti
Nostra Ditabit» [Armand]: «Notre ancre
gouvernant enrichira l'esprit du roi. »
«Ingentibus Exercebit Aouilas Negotiis»
[Iean] : «Il dirigera les aigles d'immenses
affaires. »
«DlVINA VlRTUTE PONET LEGES ECCLESI/E
Salutares Sanctam Implebit Sedem » [Dv
Plessis]: «Avec une vertu divine, il établit des
lois salutaires pour l'Église, il remplira ce siège
sacré. »
En lisant le cadran inférieur, toujours dans
le même sens, on trouve les principes particuliers
de son action. Richelieu sera le secours
nécessaire d'un très grand roi, noble fondateur
des académies, il repoussera l'ignorance, il
protégera la parole du seigneur comme
lumière des chevaliers (du Saint-Esprit) et
paraîtra comme le protecteur des génies de la
Sorbonne:
«Auxilium Régis Maximi Aderit Necessa-
rium » [Arman] : « Il sera là comme secours
nécessaire du très grand roi. »
«Debellabit Ignorantiam Elector Acca-
DEMIARUM Nobilis»: « Il repoussera l'ignorance
comme noble fondateur des académies. »
«Domini Verbum Proteget Lumen Equi-
tum»: «Lumière des chevaliers, il protégera la
parole du seigneur. »
«Servator Sorbonne Ingeniorum Surget»:
«Il s'élèvera comme le sauveur protecteur des
génies de la Sorbonne. »
Tout le programme du ministre est résumé
ici : son rôle de puissance nécessaire à la prospérité
de la monarchie, celui d'inspirateur de
la politique victorieuse de Louis XIII, de protecteur
de l'Église, de l'État, de la noblesse et
des savants (fondateur des académies pour
nobles et de l'Académie française).
Ciartres a rajouté sous la bordure ronde de
son édition une légende qui résume bien
l'image exceptionnelle du ministre: «semper
ERIT FAUSTUM TAM MAGNI NOMINIS OMEN » :
«Il sera toujours l'heureux présage d'un si
grand nom.» Richelieu en soleil suggère ainsi
une première interprétation: ses vertus, qui
sont comme les rayons du soleil, émanent de
sa personne pour donner vie à une Å“uvre parfaite
dont l'espace est circonscrit par les
lettres de son nom éternel30 (cercle).
Observons maintenant la planche gravée
pour mieux comprendre son langage symbolique.
La bordure ronde est un astrolabe, l'instrument
par excellence de la navigation en
mer. Le ministre-soleil évoque la lumière
sacrée (physique et métaphysique) qui éclaire
la route du vaisseau de l'État. Le cardinal est
le pilote de ce navire, qu'il mène à bon port,
grâce à sa maîtrise, représentée par les ancres,
en bas de la gravure.
Quant au caducée d'Hermès, il se rapporte
à l'équilibre des forces contraires de la nature
que ce dieu arbitre. Il signifie ici l'équilibre
par l'intégration de forces contraires et
le moyen pour assurer la paix et l'ordre.
C'est une allusion évidente à la politique de
Richelieu, axée sur la lutte à l'intérieur du
pays contre les protestants et sur la guerre en
Europe contre les Habsbourg. Associé aux
livres (la rhétorique, don de la parole), le
caducée devient également le symbole de
l'énergie qui domine le chaos. Richelieu-
Hermès désigne le dieu de l'éloquence et
l'inventeur de tous les arts. Plus important
encore, il symbolise ici le vicaire de Dieu, le
messager, l'illuminateur, le guide et le médiateur.
Il personnifie aussi la révélation de la
sagesse aux hommes et du chemin de l'éternité31.
Cardinal de l'Église et ministre de la
première puissance terrestre, Richelieu peut
bien concentrer les attributs de ce dieu dans
sa double fonction de guide spirituel et politique
de la France monarchique.
Le registre mythologique est amplifié par
les vers de J. Labbé, qui n'hésite pas à y associer
le registre historique. En alternant les
deux, il parvient à assimiler le réel au mythologique
et contribue à placer l'existence de
Richelieu hors du temps dans un univers
héroïque, lointain et supérieur, comme celui
des dieux de l'Olympe. Le procédé utilisé par
J. Labbé est celui de l'anagramme, alors très
courant, qui permet de dépasser l'apparence
trompeuse d'un nom, sa réalité contingente,
pour obtenir la révélation d'une autre réalité,
32. F. Bardon, Le portrait mythologique..., op. cit.,
pp. 23-66. A. Bosse aussi avait gravé un beau portrait
de Louis XIII en Hercule. Voir BNF, Estampes, Hennin,
t. XXXV, 2515-2516. La thèse de Sillery comporte
une allégorie des travaux du ministre et du roi,
représentés en Hercule et Atlas. Voir note 3, encadré 2.
Ce sujet a été exploité par le cardinal à son avantage.
J. Schloder a remarqué que le thème d'Hercule est très
présent dans la décoration du château de Richelieu
en Poitou. Voir M. Montembault, J. Schloder,
L'album Canini du Louvre..., op. cit., p. 52.
33. Portrait de Richelieu en pied gravé par M. Lasne,
suivi d'un quatrain de J. Puget de La Serre se terminant
par ces mots : « Tout le monde est remply, du bruit
de son renom/Mais seules ses vertus luy servent de
Couronne», BNF, Estampes, N2 Richelieu 1627.
Dans une inscription de la thèse illustrée de l'abbé
de Sillery, on lit : « Se soliô negat esse parem/cogique
meretur » (« Il dit qu'il n'est pas égal au trône, il est digne
d'y être forcé »), ibid., N3 Richelieu, t. LXXXI.
Dans un poème à la gloire du roi et de Richelieu,
G. de Scudéry déclare que celui-ci a un aspect royal
et bien qu'il n'ait pas de couronne, il la mérite :
« Le Temple », in Le Sacrifice des Muses Paris,
S. Cramoisy, 1635, p. 124.
34. Antoine de Laval, «Des peintures convenables
aux Basiliques et Palais du Roy», [1600], in J. Thuillier,
«Peinture et politique... », op. cit., p. 205.
35. Henri-Jean Martin, Livre, pouvoir et société à Paris
au XVIIesiècle, Genève, Droz, 1999,1.1, pp. 253-275;
F. Bardon, Le portrait mythologique..., op. cit.,
pp. 129-140; G. Sabatier, «Les rois de représentation... »,
op. cit., p. 420 ; Hélène Duccini, « Un aspect
de la propagande royale sous les Bourbons : image et
polémique», in Culture et idéologie..., op. cit., pp. 211-229.
36. Michel Melot, L'illustration, Genève, Skira, 1984,
p. 101.
37. Keith Cameron, «L'illustration au service
de la propagande contre Henri III », in Le livre
et l'image..., op. cit., p. 90.
38. G. Sabatier, «Les rois de représentation...»,
op. cit., p. 418.
39. Gisèle Mathieu-Castellani, «Lisible/visible.
Problématique de la représentation dans les emblèmes»,
in Le livre et l'image..., op. cit., pp. 139-145.
permanente ou éternelle. Ainsi l'anagramme
de «Armand Iean du Plessis» donne «Le
Dieu Mars dans Paris», que l'auteur peut
assortir d'un quatrain sur les illustres actions
du ministre :
«Grand duc c'est justement que la France
t'honore,
Tu as rendu son nom redoutable en tous lieux :
Tu as rendu son Roy par tout victorieux,
Ainsi que Le Dieu Mars dans Paris on
t'adore. »
Chef du gouvernement pendant la guerre
de Trente ans, le cardinal s'est révélé un être
supérieur en conduisant le bras du roi dans
nombre de victoires; cette qualité héroïque
permet à J. Labbé d'assimiler Richelieu à
Hercule. Dans un autre quatrain construit à
partir de l'hémistiche latin «Hercule suppo-
sito Ccelum sustinuit Athlas», cet auteur
exalte les gestes du ministre et reprend l'idée
d'une monarchie bicéphale où Richelieu joue
le rôle fondamental de second du roi :
« Vray Hercule François, Grand Prince de
l'Eglise,
Vous soustenez un Roy d'admirable vertu,
Tousiours victorieux quand il a combatu,
Par vos sages Conseils dont Dieu le favorise. »
L'image de l'Hercule gaulois, qui était
l'apanage des rois de France, au moins
depuis Henri II, comme le montrent plusieurs
gravures de cette époque, est reprise
par Richelieu à son propre compte32. Ainsi,
grâce à ce statut exceptionnel incarnant tour
à tour, Hermès, Mars et Hercule, le cardinal
peut être glorifié par A. Bosse et J. Labbé
comme source, centre et soleil sacré de la
France. Plus que tout autre, cette métaphore
lui permet de se situer au sommet de la
monarchie et de partager avec le roi le pouvoir
politique. Cette position relèverait de
ses hautes qualités spirituelles qui en feraient
une sorte de monarque de l'esprit, comme le
prétendent ses écrivains et ses artistes33.
C'est par cette catégorie ambiguë de la
royauté spirituelle que Richelieu peut se placer
à la hauteur du souverain et en capter les
attributs suprêmes. Cependant l'assimilation
de l'image du ministre à celle de la royauté
ne va pas sans difficultés, car l'opinion française
n'acceptait pas sans protestations ce
dédoublement de la puissance monarchique.
Déjà bien avant Louis XIV, le soleil était
l'attribut exclusif du roi. Antoine de Laval,
fin connaisseur de l'iconologie monarchique,
a écrit à ce sujet: «Comme le soleil est du
monde entier la lumière, la chaleur vivifiante,
la vigueur et la santé, aussi le Roy
l'est du Globe de son empire de France34. »
La gravure d'A. Bosse a-t-elle eu une large
diffusion? Nous ne le savons pas, mais nous
pouvons supposer que son illustre commanditaire
ne l'avait pas réservée à un nombre restreint
de personnes. Le rôle de Richelieu dans
l'État, ses hautes ambitions politiques et les
frais d'une telle reproduction laissent penser
que ce placard s'adressait à un vaste public. Il
est donc probable que Richelieu a employé
les moyens nécessaires pour atteindre cet
objectif. Pour évaluer l'importance de ce
rayonnement, il est utile de souligner le rôle
de l'estampe dans la société française.
Phénomène ordinaire de la vie collective
des villes, la gravure intervenait massivement
dans la culture écrite depuis la Renaissance. Si
pendant les guerres de religion elle avait
occupé une place considérable dans la propagande,
au XVIIe siècle elle en aura une encore
plus grande, notamment à Paris. Cette métropole
était devenue, après le déclin d'Anvers,
le plus grand centre européen de la gravure.
Dans cette période, l'instabilité des affaires
publiques, les guerres, les questions religieuses
et les compétitions territoriales ont
produit une inflation, voire une guerre
d'images, parallèle à celle des pamphlets. À
Paris, les feuilles volantes se comptaient par
centaines de milliers, elles envahissaient les
murs des rues et des places publiques pour
livrer un message qui devait être compris de
tous, ceux qui lisaient et ceux qui ne savaient
pas lire35. Le placard jouissait d'une grande
popularité. Il était devenu le moyen d'écrire
et de représenter l'histoire, car il était considéré
et utilisé comme l'un des meilleurs
témoignages des événements contemporains36.
En principe, son but était de faire
connaître la figure d'un personnage public à
qui l'on associait un texte d'illustration37.
Bien qu'il soit difficile d'établir comment
s'effectuait la réception de ces images, il est
raisonnable de penser que cela se faisait selon
la culture du public. L'élite sociale qui était
éduquée dans les collèges, c'est-à-dire la
noblesse, la magistrature, une partie du clergé
et de la bourgeoisie, comprenait la signification
des figures et des textes. Le peuple peu
ou pas alphabétisé y reconnaissait la présence
d'une haute puissance au langage débordant
qui, sans être compris, restait impressionnant38.
Les lettrés étaient capables de saisir les
implications et les liens complexes que l'image
entretenait avec l'écrit. Simple illustration
pour le vulgaire, l'image était symbolique
pour le savant. L'homologie entre le discours
pictural et le discours écrit produisait une
double lecture : la convertibilité de l'image en
texte et son contraire. Cette relation devenait
comme le garant d'une connaissance commune
et hiérarchisée, selon le degré de savoir
du spectateur39. Ainsi, le pouvoir de l'image,
source de plaisir et de séduction, mais aussi
d'erreur et de défiance, trouvait dans le placard
son extension. Parleuse muette, l'image
en disait plus que ne le déclarait le discours
qui y était associé ; elle le disait autrement et
de façon certes plus efficace.
Une telle invasion de l'image dans la culture,
en particulier dans la politique, ne pouvait
pas laisser le public indifférent. Celui-ci a
exprimé des réactions complexes, voire
contradictoires. Par exemple, l'emploi massif
de l'allégorie, qui transformait des hommes
publics en véritables divinités, avait fini par
polariser l'opinion française. Si les gens de la
cour étaient favorables à cette médiatisation
exprimant la haute considération de soi de
40. Voir «Tableau du gouvernement de Richelieu», Paris,
BNF, Fonds fr„ 13641. Publié en 1649. Cette composition,
qui suscita la rage de Richelieu, eut une grande diffusion
au xvne siècle.
41. «Épitaphe sur Richelieu», Paris, BNF, Fonds fr.,
19187, f. 539v-540.
42. Épitaphe pour le Grand Armand Cardinal de Richelieu,
Paris, BNF, Fonds latin, 11066, f. 55-56.
43. Jean-Louis Guez de Balzac, «Discours à la Reine», in
Œuvres diverses, Leyde, Jean Elzevier, 1658, pp. 323-325.
44. Pierre Dupuy, Mémoires pour [.../ François-Auguste
de Thou, Histoire universelle de J. -A. de Thou, La Haye,
H. Scheurleer, 1740, t. X, p. 664.
l'entourage royal, les gens de la ville manifestaient
le plus souvent une attitude critique. À
Paris notamment, l'iconologie gouvernementale
était loin de la réalité d'une politique aux
graves conséquences sociales et économiques.
Une partie de la bourgeoisie, du clergé, de la
noblesse et des couches populaires ressentaient
une hostilité croissante à la poursuite de
la guerre en Europe. En particulier, elles
s'opposaient à la fiscalité écrasante et à la
politique autoritaire de Richelieu, qui appauvrissaient
l'existence et limitaient les espaces
de liberté. Les succès éclatants du ministre sur
le plan extérieur comportaient des sacrifices
difficiles à faire accepter sur le plan intérieur,
d'autant plus que la magnificence princière de
celui-ci ne cessait de grandir. En fait, le soleil
de la France était de plus en plus perçu
comme une puissance exorbitante et abusive.
Parmi les nombreuses critiques qui lui ont été
adressées, au cÅ“ur de la guerre de Trente ans,
nous retrouvons les symboles inversés de
l'iconologie cardinale, notamment ceux qui
ont été présentés avec éclat dans le placard
d'A. Bosse. En 1636, un poète anonyme,
auteur de la célèbre Miliade, qui déchirait la
politique de Richelieu, se moquait ouvertement
de la représentation du ministre «en
soleil». Dans son invective satirique, il invitait
le peuple à se prosterner devant ce « soleil des
cardinaux» afin d'en «adorer le visage»40.
Après sa mort, d'autres écrivains n'hésitaient
pas à rappeler que cet «astre de la France»
avait choqué «son soleil» (le roi) et «trompé
la commune espérance»41. Un auteur satirique
a réussi à énumérer la plupart des attributs
du cardinal en ces termes: « Cy gist
l'Atlas de la France/La Colonne des fleurs de
Lys/La perle des plus beaux espritz/Et l'ancre
de bonne espérance ». Il faisait suivre, comme
par mépris, le catalogue de l'imagerie poétique
qui avait longtemps désigné la personne
du cardinal: «L'oracle des Doctes... et le
mÅ“cenas de Sorbonne», «la Bibliothèque des
Dieux», «l'honneur et la Gloire», «le Mars
empourpré», «le soustien de nostre loy». Et il
concluait avec soulagement que l'âme de ce
«corps» «sans pareil» était enfin volée «au
Ciel comme un Soleil »42. Dans son Discours à
la reine (1643), Jean-Louis Guez de Balzac,
parlant du «siècle» de ce ministre qui avait
fondé son autorité sur le malheurs du temps et
la confusion des choses, avait repris la métaphore
du soleil-cardinal pour dénoncer le
caractère abusif cet « astre » qui avait caché le
vrai soleil de la monarchie43. Ce climat de
contestation, marqué par les désillusions et les
révoltes face à la poursuite de la guerre,
annonçait les déchirements futurs de la
Fronde. Dans un texte polémique écrit pendant
la guerre civile, l'historien Pierre Dupuy
a brillamment résumé ces sentiments d'hostilité
à la politique autoritaire de la monarchie.
En quelques pages, sa plume acérée dénonçait
l'ancien ministre comme le responsable des
misères du pays, de la servitude des Français
et de la corruption ambiante. Pour montrer à
quel point les dérives du pouvoir avaient avili
les libertés de la France, P. Dupuy reprenait
l'allégorie courante du bon gouvernement,
mais dans un sens opposé: «Au lieu de
pilotes, lâchait-il, c'étaient des pirates qui
tenaient le gouvernail du navire français44. »