Genèses
Belin

I.S.B.N.270113114
174 pages

p. 154 à 169
doi: en cours

Veille sur la revue
Vous consultez

Bibliothèque

no 48 2002/3

2002 Genèses Bibliothèque

Revues

Agrandir l'image Revues
â–  Terrains & travaux, «Sexual...
Revues â–  Terrains & travaux, «Sexualités déviantes, sexualités militantes», n° 2,2001 Terrains & travaux, édité par le département de sciences sociales de l'École normale supérieure de Cachan, a pour objectif de fournir aux étudiants et jeunes chercheurs un premier lieu de diffusion des résultats de leurs recherches. Le fait qu'une revue aussi jeune consacre sa deuxième livraison à la sexualité constitue en soi un fait notable, signalant que le monde de la recherche a lui aussi changé d'attitude face aux importantes transformations sociales dans ce domaine. Longtemps ignorée par les sciences sociales - à de rares exceptions près, tels les travaux de Michel Foucault ou ceux de Jean-Louis Flandrin - la sexualité a, depuis une quinzaine d'années, fait l'objet d'une multiplicité de recherches (impulsées notamment par le besoin de connaissances exigé par la lutte contre le sida), et nombre d'étudiants et jeunes chercheurs n'hésitent plus désormais à lui consacrer leurs travaux. L'évolution du regard social porté sur la sexualité est judicieusement soulignée par les études présentées ici. Un premier ensemble de trois articles aborde la construction judiciaire des délits sexuels (relevant principalement de l'homosexualité masculine) à la fin des années 1940, tandis que le second, centré sur l'époque contemporaine, s'intéresse au militantisme homosexuel universitaire. L'effet de contraste ainsi produit est saisissant, et témoigne de la violence des stigmates dont l'homosexualité a dû s'affranchir pour passer de l'indignité déviante et pénalement sanctionnable à l'affirmation publique d'une égale dignité. Notamment inspirés du travail de Jean- Claude Chamboredon sur la délinquance juvénile, les trois premiers articles se fondent sur un même matériau empirique - les archives du tribunal correctionnel de Paris des années 1947- 1948 - pour aborder les modalités de la construction sociale des délits sexuels. Sont ainsi analysées les différentes étapes du processus au travers duquel des actes sont repérés, qualifiés et sanctionnés comme délits sexuels. Fabien Berges avance que la qualification de certains actes engageant directement le corps comme délictueux (en l'occurrence «le vendre, le montrer, l'utiliser avec des partenaires de même sexe ou des mineurs de moins de quinze ans») fait apparaître en creux les fondements de la morale sexuelle de la société qui prononce ces interdits: la privatisation de la sexualité et le rapport hétérosexuel entre adultes. Ashveen Peerbaye s'intéresse pour sa part aux expertises psychiatriques des délinquants sexuels. Les psychiatres ont en effet un rôle clé dans la construction sociale de la déviance sexuelle, en ce qu'un constat de pathologie mentale est susceptible d'atténuer aux yeux des juges la responsabilité, et donc la culpabilité, de celui qui s'est écarté de la norme. Ils se doivent en conséquence de mettre en forme leur travail scientifique de classification afin de le rendre transposable, c'est-à-dire lisible et utilisable judiciairement. Arnaud Mias, enfin, étudie les récits policiers de flagrants délits sexuels, et montre que leur forme dépend tant de la représentation que les policiers ont de leur activité que de celle qu'ils se font de leurs cibles, qu'ils contribuent à constituer en un groupe stable et cohérent. Cinquante ans plus tard, l'homosexualité s'affirme publiquement dans les universités françaises où apparaissent depuis quelques années des associations d'étudiantes gais et lesbiennes. Pour autant, les deux articles qui leur sont consacrés montrent que cette affirmation publique reste en butte à des difficultés, imposant à ces associations une gestion parfois délicate de leur visibilité. Olivier Allard décrit ainsi le local de l'association homosexuelle de l'université Paris X comme un « monde renversé », un îlot protégé au sein duquel peuvent être adoptés des comportements ou postures que les membres s'interdisent dans le reste du campus. Se pose également aux adhérents le problème des finalités de leur action, tendue entre le repli sur le groupe d'affinité et l'exposition publique, valorisée mais risquée. Ce sont notamment ces risques de réaction homophobe que présente l'entretien de François Bitouzet avec un étudiant responsable d'une association gaie. Apparaissent ici les logiques, mais aussi les motivations et rétributions, d'un engagement dans la cause homosexuelle situé à l'entrecroisement de la carrière universitaire et du militantisme politique. Signalons enfin que si l'étude détaillée que Delphine Cano consacre à un groupe de supporters de l'Olympique de Marseille ne se raccorde pas directement au thème de la sexualité, il n'en présente pas moins de riches informations sur cette forme particulière de sociabilité qui est majoritairement masculine et en outre marquée par une très forte division sexuelle des pratiques. Lilian Mathieu M Jean Jaurès cahiers trimestriels, «Socialismes des juristes», n° 156,2000. Le numéro 156 des cahiers trimestriels Jean Jaurès, dirigé par Frédéric Audren vise doublement à conjuguer le centre d'intérêt majeur de cette revue avec un objet qui a priori ne lui est pas familier, le droit. En effet, ce numéro se compose de deux dossiers, l'un plus étoffé consacré aux «Socialismes des juristes», l'autre plus resserré intitulé «Jaurès et le droit ». Le second dossier se compose d'un article de Carlos Miguel Herrera qui fait le point sur cette question en s'intéressant à la doctrine juridique sous- jacente dans l'Å“uvre de Jean Jaurès, et d'un document présenté par Jacques Poumarède révélant que J. Jaurès, déjà enseignant, s'inscrit en 1891 à la faculté de droit de Toulouse. C'est sur le premier de ces deux dossiers que nous allons néanmoins concentrer notre attention, même s'il est utile de rappeler que l'article de C. M. Herrera l'enrichit par bien des points, notamment en permettant de comparer socialismes des juristes et pensée juridique d'un socialiste mythique. Dans son introduction à ce dossier, F. Audren nous décrit le projet qui a été le sien en tant que coordinateur: il s'agissait de combler un vide historiogra- phique, dans la mesure où peu de travaux abordent spécifiquement la question des juristes socialistes sous la Troisième République. Une première explication vient du fait que, si elle a été baptisée la République des juristes (Yves-Henri Gaudemet), la Troisième République a souvent recruté ses juristes parmi les radicaux et les modérés : les partis de gauche sont en effet ceux qui ont compté le moins de juristes dans leurs rangs. Il est intéressant d'essayer d'expliquer ce décalage, alors que, par ailleurs, on peut constater que le droit et la réforme législative est un des thèmes récurrents de la presse et de la réflexion socialistes de l'époque, sur lesquelles, selon les auteurs de ce dossier, il convient donc de se pencher. Leur ambition est ainsi de prendre en compte les différentes arènes (presse, débat politique, mais aussi thèses de droit et articles de doctrine) dans lesquelles se sont exprimées de manière croisée la conception du droit et la théorie politique des juristes socialistes ou des socialistes juristes. Ce jeu de miroir (juristes socialistes/socialistes juristes) revient fréquemment, parfois complété par une troisième notion, le «socialisme juridique», dont il nous est dit trop peu de choses, hormis son apparentement privilégié avec l'Å“uvre d'Emmanuel Levy. C'est donc finalement sous la forme d'une galerie de portraits que se présente ce dossier. Nous sont ainsi successivement présentés: Ernest Tabouriech (1865-1911) et sa genèse de la législation sur les accidents du travail, par Farid Lékéal ; Léon Blum et sa conception juridique telle qu'elle s'est notamment formée à travers sa carrière au Conseil d'État nous est restituée par Vincent le Grand; Lion Murard et Patrick Zylberman se chargeant de nous sensibiliser à la personnalité foisonnante de Maxime Leroy (1896-1937), et à sa pensée juridique du syndicalisme que prisait tant le jeune Gurvitch. Enfin le dossier se clôt par l'évocation de la vie d'E. Lévy, «un juriste socialiste oublié », par Ji-Hyun Jeon, qui introduit la publication de la correspondance de E. Lévy avec Marcel Mauss telle que cette jeune chercheuse a pu la restituer à l'aide d'archives inédites. Ces articles sont caractérisés à la fois par une grande érudition et par un souci constant porté à la réinscription dans les débats et enjeux propres au droit de la pensée des auteurs présentés. Ce souci de précision s'ancre sans nul doute dans la volonté affirmée par F. Audren de ne pas éluder la confrontation réelle avec les textes juridiques eux- mêmes, notamment parce que, selon lui, (p. 8) «Une démarche socio-historique ne saurait être un moyen de ne pas s'affronter cet océan du droit, de ne pas analyser ce qu'il a de spécifique ». S'il est effectivement nécessaire de prendre le droit au sérieux, y compris dans le cadre d'une démarche sociologique, il est dommage que la peur du «réduction- nisme sociologique» conduise trop souvent ces auteurs à se limiter à une biographie intellectuelle des juristes socialistes. Or, nombre de ces derniers étaient liés plus ou moins directement à l'école durkheimienne, au sein de laquelle le droit était bien traité comme un fait social : ainsi selon Jean-Louis Halpérin (cité p. 53), pour E. Lévy «les institutions juridiques se ramènent à des fictions ou des représentations fondées sur la croyance collective». Le lecteur, séduit par la découverte de personnages aussi originaux que M. Leroy ou par la pensée de l'État de L. Blum, aurait ainsi sans doute gagné à ce que cette juxtaposition de tableaux soit replacée, plus sociologiquement, dans une perspective soit inscrite dans l'histoire du mouvement ouvrier français (on pense ici aux travaux de Francine Soubiran sur l'invention du syndicat), soit dans une discussion des enjeux doctrinaux et intellectuels à l'aune de l'inscription dans ces champs des juristes socialistes (dans le sillage des études de Christophe Charle). Ce que n'empêchait nullement la perspective adoptée, qui cherchait «à explorer essentiellement les tentatives doctrinales de quelques socialistes qui se placent délibérément sur le terrain du droit et font de la lutte pour le socialisme une lutte pour/par le droit» (p. 9). Liora Israël Livres â–  Alain Talion Conscience nationale et sentiment religieux en France au XVIe siècle. Essai sur la vision gallicane du monde, Paris, Puf, coll. «Le nÅ“ud gordien», 2002, 315 p. Au cÅ“ur du livre, riche et complexe, d'Alain Talion se trouve la question des rapports entre nation et religion dans la France du xvf siècle. Si ce questionnement ambitieux demeure toujours tel un horizon indispensable à l'étude ici présentée, l'objet de l'ouvrage n'est pourtant pas de déterminer si les Français disposaient ou pas alors d'une conscience nationale, problème amplement débattu comme A. Talion nous le rappelle et qu'il tranche d'emblée en postulant son existence; l'enjeu de cette étude est plutôt de souligner la pré- gnance du gallicanisme (terme qui ne fut en réalité utilisé qu'au XIXe siècle) dans la construction identitaire des Français de cette période. Parmi les historiens qui se sont interrogés sur la genèse d'une identité française, telle Myriam Yardeni pour le XVIe siècle en particulier, c'est aux recherches de la médiéviste Colette Beaune que cet ouvrage doit le plus, l'auteur adoptant une approche comparable, celle qui consiste à plonger dans l'histoire de l'imaginaire national, dans les «croyances partagées» qui animent les membres de « la nation France »'. Il analyse le maintien au xvie siècle d'une tradition gallicane, largement héritée du Moyen Âge, c'est-à-dire d'une conception forte d'une particularité de l'Église de France et de sa communion à l'Église universelle ; cette spécificité s'incarnait dans les fameuses libertés de l'Église gallicane et puisait à une histoire sainte, celle d'un peuple qui se voyait élu par Dieu et appelé à une mission universelle. Mais l'auteur examine aussi la mise à l'épreuve de cette conscience gallicane lors d'un long XVIe siècle, au rythme des grandes crises avec Rome dans le premier xvie, puis, surtout, du passage au crible de la rupture confessionnelle et des guerres de Religion. À partir d'un corpus documentaire varié et abondant, formé de correspondances diplomatiques, des traités et écrits laissés par les divers courants gallicans (royal, juridique, parlementaire, ecclésiastique, épiscopal, etc.), d'ouvrages humanistes ou encore de témoignages littéraires, A. Talion observe comment le gallicanisme a pu finalement survivre au xvie siècle, tout en se transformant. Au long des deux parties qui structurent cette étude, il remet en cause les poncifs entretenus par une tradition historiogra- phique ancienne (telle l'étude classique de Victor Martin) et par des travaux plus récents, en nuançant des oppositions trop simplistes, entre gallicans et soi-disant ultramontains, entre convictions gallicanes d'un côté et Réforme catholique, esprit tridentin, de l'autre. Dans une première partie, A. Talion tente de «tracer les contours d'une identité gallicane». La certitude que la France est la nation chrétienne par excellence s'enracine donc, pour les Français de cette période, dans une histoire sainte ou rêvée du royaume; mais celle-ci se heurte, en particulier à partir des années 1550, avec l'essor du protestantisme, à un présent qui semble la démentir. Survient ainsi, au xvie siècle, un double «désenchantement» associé, d'une part à la confessionnalisation, d'autre part au déploiement de la critique historique qui modifie, au moins dans les milieux radicaux, protestant et catholique, par ailleurs dans une élite lettrée, les rapports entre conscience nationale et sentiment religieux, mais pas fondamentalement, cependant, pour la majorité des Français. Le xvie siècle est, plus encore, le temps d'une montée en puissance monarchique dans le domaine religieux, la sacralisation royale s'enrichissant de nouveaux thèmes et symboles, les interventions du roi se multipliant, avec le concordat, puis avec les diverses tentatives monarchiques de réforme; mais il s'agit aussi, jusqu'à la restauration effectuée par Henri IV d'un pacte gallican, d'un temps de doute, voire d'une crise du gallicanisme royal, face à l'échec de ces efforts réformateurs, à l'opposition du clergé gallican devant toute intervention, excessive du temporel dans le domaine spirituel. Le gallicanisme, enfin, est pluriel, même si, pour A. Talion, les contradictions qui l'animent ne doivent pas être surestimées face aux multiples points de convergence, au premier titre desquels figure un accord général quant au caractère limité de la puissance pontificale au sein du royaume. Comment les Français du xvie siècle conçoivent-ils « l'exception gallicane » dans la chrétienté, face à Rome, mais aussi aux autres Églises particulières? Tel est l'enjeu de la seconde partie de l'ouvrage. La «vision gallicane» se structure ainsi par rapprochement - dans le cas de Venise, une «Église sÅ“ur» - et par opposition - vis-à-vis du protestantisme anglais et du catholicisme espagnol, véritables repoussoirs - avec d'autres modèles nationaux. Elle se définit, plus encore, dans les rapports entretenus avec la papauté: la description d'un attachement gallican paradoxal à Rome constitue sans doute l'un des points nodaux de l'ouvrage d'A. Talion, la remise en cause de la volonté de puissance pontificale allant de pair avec une fidélité essentielle à la papauté. Tout particulièrement, il convient de souligner l'habileté avec laquelle l'auteur met en évidence la complexité, voire l'ambiguïté du gallicanisme, notamment dans ses rapports avec ses deux «protecteurs naturels», Rome et l'État royal. Le premier combat du gallicanisme est, certes, tourné contre l'absolutisme romain, mais il n'est pas mené jusqu'à la rupture, puisqu'elle ne pourrait que nuire à l'Eglise gallicane ; le second est avec l'Etat monarchique: pour les gallicans, sa croissance constitue un danger plus redoutable que Rome. Mais la monarchie se fonde aussi sur un gallicanisme royal, sur une tradition gallicane qu'elle tente de s'approprier. La restauration henricienne, en mettant fin à la crise de ce gallicanisme, permet à l'Etat de renouer avec cette tradition, avec le passé de la France, comme avec Rome, tout en ouvrant la voie à la monarchie dévote. La solution adoptée ne renvoie pas, selon A. Talion, à une autonomisation du politique ou un transfert de la sacralité de l'Église à l'État, mais apparaît comme l'effet d'une victoire du gallicanisme qui impose sa vision à la monarchie. Ariane Boltanski 1. Colette Beaune, Naissance âe la nation France, Paris, Gallimard. 1985. ici en particulier pp. 12-13. â–  Catherine Krahmer (éd.) Julius Meier-Graefe. Kunst ist nicht fur Kunstgeschichte da. Briefe und Dokumente, Gôttingen, Wallstein, 2001, 673 p. Alors que l'histoire de l'art tendait vers 1900 à devenir un enjeu national, un homme a Å“uvré pour faire connaître dans l'Allemagne wilhelminienne l'évolution de l'art français d'Eugène Delacroix jusqu'aux impressionnistes. Julius Meier-Graefe, rédacteur de la revue d'art Pan, admirateur de Vincent Van Gogh dès la première Å“uvre, témoin de l'affaire Dreyfus et partisan d'Emile Zola, responsable vers 1900 d'un magasin d'art à Paris, la Maison moderne, et instigateur de la grande exposition d'art moderne à Berlin en 1906. Romancier à ses heures et même critique littéraire, il vécut entre l'Allemagne et la France où il acheva son existence. L'oubli dans lequel il est tombé en France mais aussi en Allemagne étonne dans la mesure où il fut l'un des plus actifs pourfendeurs du chauvinisme en histoire culturelle, un médiateur durant les périodes de nationalisme belliciste les plus marquées, mais aussi le correspondant de personnalités majeures de la vie intellectuelle de son temps, peintres ou écrivains, l'auteur d'un ouvrage, Histoire du développement de l'art moderne (1904), qui fit date. On ne peut donc que se réjouir de voir paraître, grâce au soin minutieux de Catherine Krahmer et sous l'égide de l'Académie allemande de littérature, d'une édition de sa correspondance, éclairant tous ces aspects de sa personnalité et de son univers. Précédé d'une autobiographie, complété par un essai sur Gustave Flaubert, des annotations historiques précieuses, une riche iconographie, des notices biographiques pour chaque correspondant et un index, ce travail constituera désormais un outil important pour quiconque s'intéresse à l'histoire de l'art entre 1890 et 1930 et plus généralement aux échanges culturels en Europe durant cette période. Il est tout juste permis de regretter que les lettres n'aient pas été rangées par ordre chronologique mais par correspondant, la succession des correspondants étant elle- même déterminée par le moment où ils auraient été les plus importants dans l'itinéraire personnel de J. Meier-Graefe. Au hasard de ces lettres, on voit J. Meier- Graefe encourager Edvard Munch, adresser une commande au peintre Lovis Corinth, essayer d'orienter Max Beckmann, s'entretenir des difficultés que rencontre en Allemagne Max Liebermann. On le suit dans ses tentatives de rassembler les documents qui lui permettront de réhabiliter le peintre Marées, l'un des plus importants du XIXe siècle allemand à ses yeux. J. Meier-Graefe connaît bien les historiens de l'art de son temps tels Hugo von Tschudi, directeur de la Nationalga- lerie de Berlin, Lichtwark, directeur du musée de Hambourg, Gustav Pauli, directeur du musée de Brème, ou Ludwig Justi, collectionneur de cet art expressionniste qui deviendra bientôt « art dégénéré». Il échange avec eux, au jour le jour, des impressions sur le marché international de l'art et des publications en cours. Plus difficiles furent visiblement les relations avec Wôlfflin, qui accepte du bout des lèvres de signer une pétition visant à le tirer de la prison sibérienne où les aléas de la guerre de 1914 l'ont conduit. Il connaît des mécènes comme les frères Reinhart. J. Meier-Graefe s'entend particulièrement bien avec le poète Dehmel, à qui il propose en 1905 d'envoyer une circulaire aux écrivains et artistes pour lutter contre la nationalisation excessive de la culture. Souffrant en permanence de l'isolement, il cherche souvent des complicités dans ses efforts pour rompre les provincialismes nationaux; ainsi en 1898, il fait part au publiciste juif Maximilian Harden de son intention de quitter la France, où il séjourne depuis plusieurs années en raison de la répulsion que lui inspire l'affaire Dreyfus. Il tente de se rapprocher de Hauptmann en 1914, de Thomas Mann dont il apprécie la condamnation du nazisme dans les années 1930, de Hofmannsthal, qu'il a rencontré à Paris, dans les années 1920. Même s'il ne milite en faveur d'aucune réconciliation franco-allemande J. Meier- Graefe est au cÅ“ur des échanges bilatéraux. Sa lettre à Paul Cassirer de 1925 révèle par exemple comment les relations entre le peintre Cari Moll, beau- père d'Alma Mahler, et le président de l'assemblée nationale Paul Painlevé ont permis la mise en place d'une exposition à Paris. D'Annette Kolb à René Schickele les rares écrivains binationaux de l'époque font partie de son cercle d'amis. Souhaitons que cette édition de qualité soit le signe précurseur annonçant la redécouverte d'une personnalité qui fut un explorateur majeur de la modernité artistique franco-allemande vers 1900. Michel Espagne â–  Thomas Piketty Les Hauts revenus en France au XXe siècle. Inégalités et redistribution, 1901-1998, Paris, Grasset, 2001, 807 p., Annexes, bibliographie, index. En abordant les inégalités par le biais de l'impôt sur le revenu, Thomas Piketty affronte une question dont on réalise, en lisant son ouvrage, à quel point elle avait été jusque-là peu et mal traitée. Ce livre montre aussi l'apport considérable que la science économique apporte à l'histoire lorsqu'elle renonce à chercher la part «naturelle» des phénomènes économiques pour montrer au contraire l'importance des chocs conjoncturels et les effets de l'action volontariste du pouvoir politique. Par l'ampleur des sources mobilisées, l'importance des problèmes abordés, par la rigueur impressionnante de la démonstration aussi, Les Hauts revenus en France au XXe siècle est d'ailleurs un grand livre d'histoire et d'historien. La trame de l'ouvrage est la vérification de la fameuse «courbe de Kuznets», du nom de l'économiste américain qui montra - du moins le croyait-on jusqu'ici - qu'après une première phase d'accroissement rapide des inégalités (en gros le xixe siècle), le système capitaliste se caractérise par une phase inverse de réduction des inégalités, ces deux phases correspondant à l'évolution «naturelle» du système économique hors de toute intervention «extérieure». En détruisant de manière systématique l'appareil interprétatif de la «courbe de Kuznets», T. Piketty nous offre rien moins - et c'est l'essentiel - qu'une histoire des revenus, une histoire des salaires et une histoire des patrimoines français au xx£ siècle. Son livre relève aussi de l'histoire des représentations, non de manière pointilliste comme c'est trop souvent le cas, mais à travers l'étude systématique de la législation considérée comme l'expression objective des représentations de l'inégalité. Enfin, T. Piketty livre au passage une contribution non négligeable à l'histoire de sa propre discipline. Après un premier chapitre destiné à donner les indispensables repères pour une étude des variations relatives des revenus et notamment pour fixer l'ordre de grandeur de la progression globale du pouvoir d'achat des Français au xxe siècle (une multiplication par 5), l'auteur expose l'évolution du niveau et de la composition de ce qu'il désigne comme les «hauts revenus», à savoir le décile supérieur de la hiérarchie des foyers fiscaux. Le choix de cette tranche d'observation est tout simplement dicté par le fait qu'il s'agit de celle ayant (presque) toujours été soumise à l'impôt sur le revenu depuis sa mise en place en 1916 (revenus de l'année 1915). L'étude repose tout entière sur l'exploitation des données établies par l'administration fiscale (déclarations de revenus, mais aussi déclarations de salaires versés par les employeurs, ou encore déclarations de successions) qui permettent de suivre l'évolution de la répartition des revenus et des patrimoines. Jamais exploitées auparavant, ces sources exhaustives sont l'objet d'un lourd traitement statistique et d'une harmonisation dont la méthode est soigneusement exposée en même temps que les données précises dans les énormes annexes de l'ouvrage. Il importe de relever ce souci - rarement poussé à ce point dans les ouvrages publiés - de livrer ainsi le matériel de l'étude en même temps que les conclusions auxquelles il permet d'aboutir. Choisie par l'auteur et autorisée par ses sources, cette méthode de l'analyse par fractiles tranche avec celles des enquêtes par sondages ou en fonction des catégories socioprofessionnelles. Elle seule permettait de faire apparaître le phénomène décisif que l'ouvrage met en valeur: le fait que pour une part écrasante, l'essentiel de la réduction des inégalités au cours du XXe siècle - bien réelle lorsqu'elle est mesurée de manière globale - s'explique par l'effondrement spectaculaire des très hauts revenus. Distinguant pour la commodité de l'analyse différentes tranches au sein du décile supérieur des revenus, T. Piketty montre en effet qu'il faut monter très haut, dans la tranche des 0,01 % des revenus les plus élevés (soit 3200 foyers en 1998, ce qu'il désigne comme les «200 familles»), pour isoler le groupe presque à lui seul responsable de la réduction des inégalités au cours du siècle. L'autre phénomène décisif que ce livre met en valeur est la surprenante stabilité de la hiérarchie des salaires sur l'ensemble du siècle, contrairement à ce qui était jusqu'ici avancé, notamment par Jean Fourastié, sur une base documentaire beaucoup plus réduite. À chaque fois qu'un choc conjoncturel vient perturber cette hiérarchie, elle se reconstitue sous l'effet d'une « main invisible» qui est la conséquence d'un consensus étonnement durable sur les écarts salariaux légitimes. Dès lors, qu'il faut monter très haut dans la hiérarchie des revenus pour voir la part des salaires devenir minoritaire, cette stabilité est le corollaire du phénomène précédemment évoqué : à l'exception notable des très hauts revenus, les inégalités n'ont finalement guère évolué au long du xxe siècle. Expliquer la baisse globalement mesurée des inégalités revient donc à expliquer comment et pourquoi les très grandes fortunes se sont effondrées. Pour cela, il faut distinguer deux phases: un premier XXe siècle borné par les deux Guerres mondiales, période particulièrement complexe où les phases de baisse brutale des différentes catégories de hauts revenus se succèdent rapidement pour aboutir à la fin des années quarante au plus faible niveau séculaire des inégalités; et un second xxc siècle, plus apaisé, où la reconstitution progressive des écarts de revenus contraste avec la non-reconstitution des plus grandes fortunes, notamment sous l'effet de la redistribution fiscale. Le principal enseignement du livre de T. Piketty est la démonstration du rôle déterminant de la fiscalité, et notamment de l'impôt sur le revenu, dans l'effondrement des très hauts revenus à quoi se résume très largement la baisse séculaire des inégalités, phénomène confirmé par les données de l'impôt sur les successions. En faisant l'histoire de l'impôt sur le revenu, l'ouvrage montre la très forte continuité de la conception et des effets de cet impôt, au moins depuis sa véritable (ou sa seconde) naissance avec la loi du 20 juin 1920. Opérés dans l'urgence budgétaire de l'après-guerre, les choix du Bloc national (très forte progressivité, pénalisation des célibataires ou des couples sans enfant) ne seront jamais remis en cause. T. Piketty montre notamment combien la volonté politique du Front populaire (faire «payer les riches») ou de Vichy (favori¬ ser les familles) se heurte à la difficulté d'accentuer encore des choix déjà faits depuis longtemps. Il montre surtout combien l'impôt sur le revenu n'a jamais été conçu autrement que pour frapper les très hauts revenus à l'exclusion des classes moyennes et supérieures salariées. Ce qui explique d'ailleurs pourquoi, après une longue période d'augmentation mécanique de la pression fiscale sur ces groupes par le simple effet de la croissance, l'impôt sur le revenu se trouve aujourd'hui orphelin de sa cible privilégiée qu'il a très largement contribué à faire disparaître, et qu'il est devenu un impôt «à baisser». Pour aboutir à des conclusions aussi nettes, l'ouvrage suit les étapes d'une démonstration rigoureuse, parfois au prix de longs passages qui peuvent irriter les lecteurs pressés (analyse détaillée des évolutions de la législation fiscale, un chapitre entier consacré aux questions techniques des éventuels biais des sources fiscales) mais qui réjouissent au contraire ceux qui apprécient qu'on leur donne l'intégralité du dossier. Particulièrement riche, le dernier chapitre comparatif achève de ruiner l'idée d'un processus « naturel » conduisant le système capitaliste vers la réduction des inégalités. Corrigeant les idées reçues sur les inégalités dans les principaux pays développés, reprenant l'ensemble des études disponibles au regard de ses propres conclusions sur la France et remontant jusqu'au XIXe siècle, T. Piketty renverse les perspectives jusqu'ici privilégiées en insistant sur l'absence de tout élément solide pouvant étayer la fameuse «courbe de Kuznets» dont il montre ce qu'elle doit au contexte de la Guerre froide. Au-delà de l'apport décisif des sources nouvelles qu'il exploite, il montre aussi tout l'intérêt d'une histoire économique attentive aux représentations qui fondent les choix politiques, y compris lorsque ces représentations déterminent les conclusions des économistes eux-mêmes. Ce livre ne fait rien moins que remettre l'histoire des inégalités sur ses pieds, en offrant la perspective de prolongements prometteurs, notamment vers l'analyse de groupes sociaux plus fins qui disposera désormais d'un cadre solide d'interprétation générale. Philippe Olivera â–  Linda L Clark The Rise ofProfessional Women in France. Gender and Public Administration since 1830, Cambridge, Cambridge Univer- sity Press, 2000,324 p. En 1837, la nomination d'Eugénie Chevreau-Lemercier au poste de déléguée générale des salles d'asile au ministère de l'Instruction publique inaugure l'entrée des femmes dans des postes élevés de l'administration nationale et non plus seulement locale. Couvrant plus d'un siècle et demi, cet ouvrage retrace les péripéties des inspectrices et des femmes occupant des positions supérieures dans les ministères. Appuyée sur une périodisation fine, cette histoire est faite d'avancées et de reculs. Les avancées des femmes dans ces fonctions suivent la progression de la législation sociale, qui leur ouvre de nouvelles opportunités d'emploi: lois scolaires, de protection du travail des enfants et des femmes, d'assistance aux malades, de protection de l'enfance... bref des lois qui jalonnent de la seconde moitié du xixe siècle à l'entre-deux-guerres l'édification de l'État social. L'entrée des femmes dans ces professions reflète aussi l'élévation du niveau d'étude des jeunes filles de la moyenne bourgeoisie qui précède la loi de 1924, ouvrant aux femmes l'accès au baccalauréat, donc à l'Université, au même titre qu'aux garçons. L'auteure montre comment l'accès des femmes à ces postes a soulevé des controverses, plus aiguës en période de crise où s'exacerbe la concurrence entre les sexes: dans les années 1930, l'État réagit par la restriction de l'accès des femmes aux concours, et sous Vichy, par la loi du 11 octobre 1940 excluant les femmes mariées de l'administration (suspendue fin 1942, sous la pression des besoins de main-d'Å“uvre). Mais aussi, d'une façon plus feutrée, chaque ministère a régulé la féminisation de ce personnel par l'ouverture ou la fermeture des concours et l'instauration de quotas selon les sexes. Si ces fonctions se sont ouvertes aux femmes plus tôt en France que dans les pays voisins, hommes et femmes n'ont pas été traités de la même façon: inégalités de salaires et de carrière perdurent au moins jusqu'après la Seconde Guerre mondiale, moment où les femmes accèdent aux droits politiques et où est inscrite dans le préambule de la Constitution l'égalité formelle des droits entre les sexes. La grille de lecture adoptée par Linda L. Clark met l'accent sur ce qui lui apparaît comme une particularité française : un féminisme «maternaliste» favorisant la présence des femmes sur la scène publique dans des domaines où leur sont reconnues des qualités et des compétences socialement connotées comme féminines: les soins aux jeunes enfants et la protection des filles et des faibles. L'enseignement enfantin, la santé, l'application des législations protectrices du travail des femmes et des enfants apparaissent ainsi comme des sphères d'activité légitimement ouvertes aux femmes. Un des points les plus intéressants de cet ouvrage est alors de montrer comment les pionnières ont commencé à exercer des fonctions publiques rémunérées parallèlement à leurs engagements philanthropiques dans ces mêmes domaines: professionnalisation et bénévolat, loin de se faire concurrence, se sont ainsi conju¬ gués. Cherchant à promouvoir la présence des femmes dans différentes instances de décisions - conseils supérieurs, commissions diverses - et aussi à favoriser leur entrée dans les professions supérieures, le féminisme promotionnel a contribué à ouvrir aux femmes de nouvelles voies de professionnalisation, plus tôt que dans les autres pays européens. Cependant, cette spécialisation sexuée des domaines d'activité a limité sur d'autres plans la progression des femmes. Par exemple, les inspectrices de l'enseignement ont exercé surtout leur autorité sur les écoles enfantines, les inspectrices du travail sont longtemps exclues de la grande industrie. Les métiers administratifs des ministères, comme celui de rédactrice, ont transcendé ces clivages: les femmes cessent d'être confinées dans les secteurs de l'enseignement, de la santé, du travail, de l'assistance publique en exerçant des responsabilités, déconnectées de la tradition de la féminisation du service public dans différents ministères plus techniques, comme celui du Commerce ou des Travaux publics. Ces emplois s'ouvrent aux femmes après la Première Guerre mondiale à la faveur de l'expansion de l'administration. La Grande Guerre et la mobilisation des forces féminines qu'elle a entraînée n'est pas restée sans effet sur les représentations symboliques de la place sociale des femmes. En outre, la nécessité d'avoir une activité professionnelle parmi les filles des couches montantes de la bourgeoisie rencontre les opportunités de travail qui s'ouvrent alors dans l'administration. Dans les années 1920, alors que les hommes tendent à s'écarter de ces emplois pour des professions plus lucratives, les jeunes femmes diplômées, surtout en droit, y trouvent à valoriser leurs aquis scolaires, encouragées par l'instauration de congés maternité et de droit à une pension. Ces avantages et l'absence de «mariage bar», qui exclut les femmes de l'emploi dans d'autres pays, ont certai¬ nement contribué à construire l'exception française soulignée par l'auteure. Cet ouvrage s'appuie sur une abondante documentation. La plus originale est représentée par les dossiers d'archives des différentes professions considérées, à partir desquels sont constitués, par génération, des échantillons de femmes: ils offrent une vision concrète de l'origine sociale de celles-ci, montrent l'importance croissante d'une hérédité sociale dans la fonction publique et des niveaux de diplômes qui s'élèvent; ils permettent de retracer les carrières et l'évolution de la vie privée de ces professionnelles. A cette lecture quelques stéréotypes se nuancent: c'est avant la Grande Guerre, que des jeunes filles de la bourgeoisie, ayant certes connu des revers de fortunes, se mettent en quête d'un emploi - respectable, celui-ci ne les coupe guère de leur milieu d'origine; à partir du début du XXe siècle, la vie familiale se conjugue de plus en plus avec un itinéraire professionnel souvent long. Ces données ouvrent aussi des perspectives sur les expériences de travail et les façons dont était appréciée la présence féminine. Ces profils de générations sont éclairés par des portraits souvent très consistants de femmes, qui donnent à voir comment se construisent les trajectoires, exceptionnelles lorsqu'il s'agit des pionnières, plus ordinaires lorsque ces fonctions se banalisent. Françoise Battagliola â–  Yves Cohen Organiser à l'aube du taylorisme. La pratique d'Ernest Mattem chez Peugeot; 1906- 1919, Besançon, Presses universitaires franc-comtoises, 2001, 490 p. L'ouvrage d'Yves Cohen n'est pas une publication de plus sur le taylorisme et les modalités de son introduction en France, S'il retrouve, au bout du compte, la thématique de l'organisation scientifique du travail telle qu'elle s'est élaborée aux États-Unis et a été connue des entrepreneurs français, sous cette version, dès 1907, il n'en fait pas son cadre d'analyse. 11 ne s'agit pas non plus de valoriser une «voie française» de gestion de la production industrielle, mise au point, entre autres, par Le Châtelier et par Fayol. L'enjeu est, partant d'un manuscrit écrit par l'ingénieur Ernest Mattern en 1941, de voir à l'Å“uvre une pratique qui invente ses propres méthodes et moyens de gestion. Y. Cohen ne se contente pas de suivre le fil de cette autobiographie professionnelle et d'en exprimer tout le potentiel. Il retravaille ce texte et le prolonge. Son livre réussit le pari de se tenir au plus près des hommes et des machines, comme son héros, tout en conduisant le lecteur au cÅ“ur d'une réflexion théorique exigeante. E. Mattern, ingénieur des Arts et Métiers, a voué sa vie à l'automobile. Il a commencé son apprentissage dans deux firmes de la banlieue parisienne puis a travaillé chez Peugeot, de 1905 à 1943, avec un passage chez André Citroën entre 1922 et 1928. Contrairement à d'autres réformateurs, il ne va pas, d'une industrie à l'autre, appliquer les principes de l'organisation moderne. Il cherche seulement à résoudre, pas à pas, les difficultés et les incohérences qu'il rencontre dans sa profession. Directeur technique des usines Peugeot, à partir de 1917, il aura auparavant occupé les postes de contremaître, de chef d'atelier et de directeur d'usine. On pourra voir dans ce cursus le handicap d'un «gadz'art». Prenons-le plutôt comme un privilège, celui d'une expérience incomparable. En 1941, E. Mattern raisonne encore en homme de terrain. Y. Cohen exploite ce matériau de micro¬ histoire pour nous faire entendre comment l'innovation trace son chemin dans le « gouvernement de proximité de la production». E. Mattern, ajoute-t-il, est mû par une éthique de l'application, du bien-faire et de la peine. Trait de caractère, assurément, que tant d'énergie dépensée à ne rien laisser dans l'ombre. Mais, sans verser dans une facilité d'analyse, cette attitude évoque aussi un comportement d'élève méritant, sans fortune, qui doit faire la preuve, à chaque pas, de son talent. Dès ses débuts, l'ingénieur n'a qu'un souci: maximiser le profit industriel, par la baisse incessante du prix de revient et l'augmentation de la productivité. Le maître-mot est d'abord le contrôle obstiné de toute dépense. La première étape conduit à abandonner le salaire au temps pour le salaire aux pièces. La démonstration engagée dès 1911 est exemplaire. Il ne s'agit pas de réduire les salaires mais la masse salariale. Après une étude minutieuse d'une séquence de travail - jusqu'à se mettre à l'épreuve lui-même - E. Mattern parvient à augmenter la paye individuelle, tout en diminuant très sensiblement le temps et l'effectif nécessaires à une tâche donnée. C'est la guerre aux temps morts et à la «flânerie ouvrière», selon l'expression de Taylor. La réussite dépend évidemment d'un contrôle de tous les instants, l'éthique de l'application valant aussi pour les autres. Y. Cohen nous montre qu'E. Mattern attachait la plus grande importance à connaître individuellement les ouvriers - même quand il deviendra directeur d'usine - à suivre leurs aptitudes et leurs performances. Du côté de l'outillage, l'ingénieur ne cesse pas d'y apporter des aménagements parfois minimes mais qui, cumulés, contribuent à l'accroissement de la productivité. L'innovation peut passer par le bricolage. Pas plus que pour les ouvriers, il n'y a de pause pour le matériel. L'objectif constant est de mécaniser le plus possible les tâches. Le résultat le plus spectaculaire sera obtenu dans l'abandon de l'ajustage. À partir de 1913, les nouvelles machines produisent à Audincourt des pièces interchangeables dont le montage s'exécute désormais sans à-coups. Le plein effet de ce bouleversement raisonné n'est atteint que par une division accrue du travail. Le professionnel polyvalent recule au profit de l'ouvrier spécialisé. La chaîne accomplie, automatisée et continue est encore à venir. Mais en 1922, la «proto-chaîne», lieu d'opérations successives et de mobilité des pièces qui font l'assemblage, est largement acquise. La Grande Guerre accélère un mouvement qu'elle n'a nullement créé. Le «taylorisme» devient, pour E. Mattern comme pour les autres, l'expression obligée d'une nouvelle organisation du travail, faite de contrôle, de division du travail et de standardisation des produits. Techniques matérielles, techniques sociales et techniques organisationnelles s'entrecroisent, commente Y. Cohen. Sur ce dernier point, il montre par exemple avec subtilité comment «l'organigramme» n'est pas encore pensable. Cet outillage intellectuel, qui nous paraît évident dès que se met en place une logique de gestion, est hors champ, pour le moment. Toute autobiographie est une défense et illustration de son auteur. Il n'y a pas grand péril pour l'historien, entraîné à la critique interne et externe des documents. Plus préoccupante, dans l'affaire, est l'unicité du point de vue. Comment faire l'impasse sur l'attitude de la main- d'Å“uvre devant ce changement prudent mais radical ? Y. Cohen marque bien que la démarche d'E. Mattern vise à «contenir la poussée ouvrière » et pas seulement à «optimiser les résultats». Il rappelle que le taylorisme, sous ses formes variées, devait combattre le freinage de la production et que, ce faisant, il instituait une atmosphère de méfiance. À l'éthique de l'application partagée et au culte du prix de revient, les ouvriers opposeraient, tant qu'ils peuvent, une «économie morale». L'expression, empruntée à E. P. Thompson, qui résume pour la première industrialisation une sorte de devoir d'assistance patronale, voire d'intervention de la puissance publique, est-elle adaptée ici? Elle ne rend sans doute pas assez compte des modalités nouvelles de la conscience et de l'action collectives des travailleurs. On ne peut que deviner en creux, grâce à Y. Cohen, la «concurrence des pratiques», la chronologie d'un rapport de forces, la nécessité d'une pause ou d'un compromis. L'autre motif d'insatisfaction, liée également à un effet de source, réside dans la faible place accordée à l'espace, comme paramètre de la réorganisation permanente du travail. Sans doute, le livre d'Y. Cohen fait état des agrandissements, des modifications des lieux, de l'évolution des matériaux qui accompagnent le réaménagement des ateliers. Mais E. Mattern n'insiste pas, en 1941, sur le lien pourtant majeur entre l'économie productive et logique spatiale, nous laissant paradoxalement sans repères suffisants. Comme fils d'architecte, on se serait attendu au contraire, de sa part, à un excès de démonstration. La «rhétorique des emprunts» est, en matière d'organisation du travail, l'équivalent de la phraséologie des «retards», dans l'historiographie de l'industrie. Les premières années du xxc siècle ne se résument pas, en France, à l'américanisation de la gestion industrielle. Y. Cohen apporte la preuve que l'étude d'une «action située», à travers le prisme d'une autobiographie, peut éclairer, mieux qu'un approche généraliste, ce tournant de modernité. Denis Woronoff â–  Matthieu Leimgruber Taylorisme et management en Suisse romande (1917-1950), Lausanne, Antipodes, 2001, 183 p. Matthieu Leimgruber, historien à l'université de Lausanne, est aussi un intellectuel engagé dans plusieurs mouvements sociaux du canton de Vaud. Cela motive sans doute en partie sa publication d'une brève histoire de l'introduction du taylorisme et du management en Suisse romande. Les critiques suisses ne s'y sont pas trompés, qui y ont principalement lu une mise en perspective des débats actuels sur la flexibilité ou de la mode du consulting. Cette posture est revendiquée dès la quatrième de couverture, qui évoque «les similitudes qui existent entre la situation actuelle et une autre période troublée de l'histoire sociale et économique». Cette ambition, qui promet un véritable ouvrage de vulgarisation, comporte aussi ses risques, qui font que le livre déçoit souvent l'historien professionnel. Issu d'un travail universitaire précis, enrichi d'annexés (liste de membres d'associations notamment) et de longues citations, parfois même très, voire trop descriptif, il n'en laisse pas moins le lecteur sur sa faim, du fait de son format réduit et du caractère très divers des thèmes évoqués. Il s'agit de taylorisme et de fordisme certes, mais finalement à la marge pour ce qui est de leurs applications les plus connues, concernant le travail à la chaîne ; il s'agit surtout de psychotechnique appliquée au recrutement, de commandement et de développement personnel, de l'essor et de la rationalisation des méthodes comptables, de la naissance des études de marchés, et, parallèlement, de l'affirmation des professions d'expert- comptable et de publicitaire. Sur tous ces points, l'auteur, qui connaît la bibliographie existante, ne prend pas toujours le temps d'en rappeler toutes les conclusions. Réciproquement, pour le lecteur non Suisse, les indications sur le contexte particulier de l'étude manquent souvent. Et pourtant, quel beau terrain paradoxal, pour étudier l'« organisation scientifique du travail » et les résistances qu'elle rencontre, que cette Suisse romande dominée par l'artisanat et le petit commerce (et par leur idéologie), par les services (les banques d'abord, bien sûr), par un commerce alimentaire (les chocolats...) précocement conquis par les techniques publicitaires, ou encore par une industrie de précision comme l'horlogerie - même si le textile et la mécanique ne sont pas absents. Au-delà même de cette économie très particulière, on aimerait en savoir plus sur l'idéologie suisse du corporatisme, notion qui bénéficie évidemment là d'un terreau historique absent en France, comme sur le complexe de la «petite nation» qui affleure parfois. Quelques pages passionnantes traitent ainsi des «clubs d'efficience», dont le modèle est dû à l'américain Herbert N. Casson, et qui promeuvent plutôt un dépassement personnel, lié en outre au christianisme social, qu'une répartition du travail ou une technique de commandement. Cette forme «micro» de rationalisation semble, en tout cas en Suisse romande, avoir eu au moins autant d'influence que le taylorisme proprement dit. Quoi qu'il en soit, à trop vouloir embrasser, l'auteur en vient à confondre des aspects qui mériteraient des distinctions précises, à la fois du point de vue de la sémantique et des pratiques: qu'en est-il finalement de cette «rationalisation» et de cette «modernité» toujours brandies? Qu'y a-t-il de commun entre les initiatives des horlogers, des publicitaires, ou encore de certaines administrations publiques qui veulent aussi «s'organiser scientifiquement» ? N'y a-t-il pas une spécificité suisse pour un planisme qui semble associé systématiquement à la demande de «moins d'État», contrairement à d'autres courants européens des années 1930 et 1940 qui pourraient sembler similaires? On ne peut que souhaiter que M. Leimgruber ait l'occasion d'échanger avec les chercheurs, entre autres français, qui tentent eux aussi aujourd'hui une réflexion nouvelle sur ces questions. On peut penser en particulier à Yves Cohen, qui revisite la question du «chef», en France comme en Union soviétique, dans cette première moitié du xxe siècle. En effet, la revue de la Commission romande de rationalisation, l'organisme qui coordonne les adeptes suisses du modèle américain de management, nommée «Organisation et rendement» depuis sa création, devient en 1941 «Le Chef», puis, de 1942 à 1981, «Chefs». L'auteur donne bien d'autres exemples de textes réfléchissant sur l'autorité et l'humanité du chef. Il y a là une vraie question, qui porte à la fois sur l'influence d'un vocabulaire venu de la psychologie et sur la réalité des pratiques de commandement. On ne peut la balayer par une simple mention de la fascination envers l'Allemagne nazie - évoquée d'ailleurs par M. Leimgruber avec toutes les nuances nécessaires en ce qui concerne le cas romand. Préoccupé de brosser un large tableau, et, parfois, d'assener quelques jugements à l'emporte-pièce sur le paternalisme ou le conservatisme patronaux, l'auteur n'aborde finalement que certains aspects de son sujet. Il est vrai que celui-ci est longtemps resté méconnu d'historiens peu intéressés par les réalités internes de l'entreprise, surtout lorsque cette entreprise relevait du secteur tertiaire. Envisager toutes ces questions du point de vue suisse est en tout cas un exercice stimulant. Claire Lemercier. â–  Nie Ulmi et Peter Huber, Les Combattants suisses en Espagne républicaine (1936- 1939), Lausanne, Antipodes, coll. «Histoire», 2001,339 p. Ces dernières années, la Suisse des « années sombres » a défrayé la chronique. Les projecteurs ont été braqués sur ses relations économiques et commerciales avec l'Allemagne qui ont notamment facilité le recyclage de l'or nazi, sur sa politique d'accueil extrêmement restrictive à l'égard des juifs persécutés et sur l'affaire des fonds juifs en déshérence. L'image de la Suisse et de sa neutralité bienveillante en est sortie considérablement ternie. C'est une facette toute différente de leur pays que l'ouvrage de Nie Ulmi et Peter Huber met en relief: celle de l'engagement aux côtés des républicains espagnols en guerre contre les troupes de Francisco Franco, soutenues par l'Italie fasciste et l'Allemagne nazie. Ce livre illustre le regain d'intérêt pour un champ historiographique exploré jusque-là de manière lacunaire et imprécise: il vient après le colloque de Lausanne (1997) sur les Brigades internationales et l'ouvrage de Rémi Skoutelsky sur Les Volontaires français en Espagne républicaine (1998). Il est également le fruit d'une volonté des pouvoirs publics helvétiques, puisqu'il prend place dans un programme de recherche sur «la guerre d'Espagne et la Suisse», financé par le Fonds national de la recherche scientifique. Les auteurs ont répertorié huit cent quinze volontaires de nationalité suisse, ou étrangers partis de Suisse vers l'Espagne (17% du corpus). À partir de sources variées (archives suisses, espagnoles et russes, fonds privés, entretiens...), leur trajectoire est retracée par le menu. Mais d'abord, qui sont-ils? Leur profil-type paraît somme toute classique : « Vingt-huit ans, célibataire, ouvrier, communiste, citadin de l'une des trois villes principales, régulièrement incorporé dans l'armée ». Ce portrait ressemble beaucoup à celui du volontaire français. Les motivations du départ n'offrent guère de surprises non plus. L'antifascisme, la lutte pour la paix, la défense de la démocratie sont les raisons politiques essentielles de l'engagement. S'y ajoutent des considérations plus personnelles: on part ainsi plus facilement en cas de chômage; la marginalité sociale, parfois mêlée au goût de l'aventure, facilite une manière de rupture avec sa vie antérieure. L'enthousiasme initial se transforme assez vite en désillusion face aux conflits internes au camp républicain, à la discipline et à la surveillance imposées par l'appareil communiste à la tête des Brigades internationales, ou aux difficultés rencontrées sur le front. La mortalité est forte : le quart environ des volontaires suisses trouve la mort en Espagne. Ils sont en outre parmi les derniers à quitter le pays: beaucoup ne passent la frontière qu'en janvier 1939. souvent pour se retrouver dans les camps d'internement du Sud de la France. Cette situation tient à la position du gouvernement suisse. Seuls ceux dont la citoyenneté helvétique est prouvée sont autorisés à regagner le pays. Or, en raison des particularités du régime fédéral, les vérifications prennent du temps, l'identité de chacun devant d'abord être contrôlée au niveau du canton d'origine. Au fond, plus que les caractéristiques de ses volontaires, c'est l'attitude de ses autorités qui distingue le plus la Suisse des autres pays. Dès 1936, les pouvoirs publics helvétiques qui ne veulent pas fâcher les dictatures, prennent des mesures qui, sous couvert de neutralité, reviennent à entraver l'aide à la République espagnole. Ainsi, le Conseil fédéral interdit de «quitter la Suisse pour participer aux hostilités en Espagne». Il faut donc partir clandestinement, déjouer la surveillance policière. De surcroît, «cas unique parmi les pays démocratiques, la Suisse entreprend de traduire systématiquement les volontaires devant la justice militaire» (p. 231). Cette singularité crée des situations ubuesques: un tiers des procès ont lieu par contumace, ce qui conduit parfois à condamner des morts. Que deviennent les volontaires une fois revenus? Si les premiers mois sont difficiles puisqu'il faut affronter la justice et retrouver une place dans la société, la réinsertion se réalise somme toute relativement vite. Au bout de quelques mois, la plupart ont retrouvé un travail et certains font partie de l'armée helvétique pendant la Seconde Guerre mondiale. Après le conflit, beaucoup demeurent politiquement actifs dans les rangs du mouvement ouvrier de leur pays. Au terme l'ouvrage, le parcours de ces volontaires suisses ne recèle plus guère de secrets. On aurait cependant aimé que les auteurs ne s'arrêtent pas là. Le devenir de ces hommes est expédié en trois pages. Certes, les sources manquent pour les années d'après-guerre, mais une enquête orale plus systématique auprès des survivants aurait probablement permis d'aller plus loin. Les enjeux de mémoire ne sont pas du tout abordés. En outre, les éclairages comparatifs, cependant bien trop épars, donnés par les auteurs laissent penser que les itinéraires des combattants suisses, leurs manières de vivre leur engagement les singularisent peu des autres Européens venus sauver la République espagnole. On touche sans doute là aux limites de la multiplication des monographies. Les travaux entrepris ces dernières années privilégient une analyse par pays des volontaires. Cette démarche, légitime tant que le sujet était encore mal connu, paraît aujourd'hui atteindre l'épuisement. Au lieu d'une énième étude factuelle, le lecteur se prend désormais à espérer que soit ouverte la voie plus problématique de la comparaison et de la synthèse. Stéphane Sirot â–  RaulHilberg Holocauste. Les sources de l'histoire, Paris, Gallimard, coll. «Essais», 2001,234 p. Depuis près de cinquante années, Raul Hilberg a écume les dépôts d'archives, été le témoin de leur mutation, voyagé sur trois continents et sans doute exploré la plus grande partie des fonds d'archives existant sur la Shoah. Un livre de sa part décrivant les archives de l'histoire de la Shoah est donc à coup sûr un événement, d'autant qu'il transmet ainsi un savoir accumulé sur une très longue période, et réactualisé très récemment. L'ouvrage se fait donc indirectement écho de la prodigieuse ouverture des archives depuis 1989 et de la mutation de leur localisation, tout en prenant en compte la dilatation de ce que l'on considère comme des archives dans les milieux historiens. C'est dire, sans doute, si le livre de R. Hilberg est précieux. En quelques chapitres, R. Hilberg guide le lecteur dans le labyrinthe des institutions nazies et de leurs pratiques de production d'archives, détaillant minutieusement les types de documents, les systèmes de nomenclature, le codage des destinataires. Toutes les pratiques scripturaires sont ainsi passées en revue, et donnent un aperçu utile pour quiconque voudrait se lancer dans les territoires tourmentés de l'historiographie de l'holocauste. Il fait ensuite le point sur les stratégies narratives, sur les modes de camouflage, sur les multiples litotes, les manières de coder le réel mises en place par les administrations allemandes en charge de l'extermination. Le livre, enfin, aborde la question des sources judiciaires, c'est-à-dire des archives des nombreux procès tant allemands qu'américains ou est-européens visant d'anciens criminels de guerre nazis. Il aborde aussi, et cela vaut d'être noté, la question des témoignages des survivants. Les soumettant à une lecture très critique, il leur reproche une somme importante d'erreur factuelle, en abordant pour finir le cas limite de Benjamin Wilkomirsky alias Bruno Grosjean, qui défraya la chronique au début des années 1990 en livrant un témoignage qui bouleversa historiens, témoins et philosophes, mais s'avéra entièrement fictif. Hormis cette position quelque peu outrée car trop systématique dans son invalidation du témoignage comme source historique, le livre de R. Hilberg constitue ainsi un vade-mecum utile, touchant, même, au sens où ce livre pourrait bien être le testament historio- graphique de celui qui reste le meilleur connaisseur des archives de la Shoah. Il n'en reste pas moins que l'on pouvait attendre plus d'un tel livre, et d'un tel auteur. Que sont, pour tout dire, ces archives sans les questions de l'historien? Du papier sans grande signification. Et il est étonnant, de la part d'un homme ayant poussé à ce point la réflexion sur les protagonistes de la Shoah tout autant que sur son déroulement et sa dimension factuelle, de voir l'histoire de cette dernière réduite à un lent récitatif des types d'archives et des formes de langage que l'on y trouve. Et que l'on ne s'y trompe pas: R. Hilberg a inspiré les recherches les plus novatrices de Christopher Browning sur le rôle de ï'Ordnungspolizei dans l'Holocauste1. Il est aussi, par le biais de la critique, l'une des sources de référence de Christian Gerlach2 ou d'Andrej Angrick, qui a mené une belle étude du 322e bataillon de police3. R. Hilberg, ainsi, a continuellement posé des questions aux sources qu'il utilisait et pas uniquement parce qu'en bon historien, il s'agissait de les critiquer avant les utiliser. R. Hilberg, n'a pourtant pas saisi l'occasion de dresser un nouveau programme, de nouveaux chantiers, de dresser le bilan d'une historiographie pourtant en plein essor. Il aurait pu, en un chapitre, rendre compte du renouveau d'une histoire prenant en compte la marge de manÅ“uvre des acteurs, de l'irruption de l'histoire économique et de l'histoire culturelle, de l'effacement du clivage entre intentionna- listes et fonctionnalistes. De même, la montée en puissance d'une histoire prenant en compte les facteurs logistiques, les déplacements de populations, l'ensemble des victimes, la vague de recherches à cadre régionale qui marque l'arrivée d'une nouvelle génération de jeunes chercheurs sur le devant de la scène historiographique allemande auraient ainsi très utilement pu trouver leur place dans ce volume. Or, et c'est très regrettable, R. Hilberg laisse l'impression d'un champ historiographique dominé par les préoccupations factuelles voire positivistes, d'un champ historiographique éclaté car trop spécialisé. Et s'il n'y avait cette lacune, ce qui est déjà un bon livre serait un grand livre. Christian Ingrao 1. Christopher Browning le rappelle dans lavant-propos de Des hommes ordinaires, le 101' bataillon de police et la solution finale en Pologne, Paris. Les Belles Lettres, 1994,284 p. 2. On retrouve notamment la référence continuelle à Raul Hilberg dans Christian Gerlach, -Die Wannsee-Konferenz. das Schicksal der Deutschen Juden und Hitlers polilische Grundsatzentscheidung, aile Juden Europas zu ermorden », in C. Gerlach. Krieg, Emannatg, Vôlkermori Forschtwgen tur deutschen Vernichiungspolitik. Hambourg, Hamburger Edition, 1998.307 p. 3. Andrcj Angrick er al., «"Da halte man schon ein Tagebuch (tihren miissen" Das Poli7£ibataillon 322 und die Judenmorde im Bereich der Heercsgruppe Mitte wànrend des Sommers und Hcrbstes 1941 », in Helge Grabitz et al. (éd.), Die Nor- maillai des Verbrechens. FesBchrift fur Wolfgang Scheffler ztm 65 Geburtstag, Berlin, Akademie. 1994, pp. 325-385. â–  Alain Bancaud Une exception ordinaire. La magistrature en France, 1930- 1950, Paris, Gallimard, coll. «NRF Essais», 2002,514 p. Cette étude de la magistrature française en tant que corps, avec ses traditions et ses réflexes corporatistes, confronté à une conjoncture exceptionnelle réinscrite dans le temps long de l'histoire judiciaire et de ses autres périodes d'exception, est une nouvelle illustration des «racines républicaines» de Vichy. Il faut entendre son titre, Une exception ordinaire, dans son double sens: Vichy est un épisode relativement banal de la soumission des juges au pouvoir politique et de leur refus de s'élever jusqu'aux considérations de légitimité de ce pouvoir; mais l'État français est aussi exceptionnel en ce qu'il tend à faire de l'exception judiciaire sa règle. Dans ses passionnants allers-retours vers les époques antérieures et postérieures, l'auteur prend parfois le risque de banaliser l'irréductible originalité de la période de l'Occupation. L'étude ne se limite pas aux seules juridictions d'exception ou à la législation visant les juifs, mais dresse au contraire un panorama de l'ensemble des juridictions, des différents types d'affaires et des magistrats les plus «ordinaires». Non sans répétitions, ni longueurs et manque de rigueur dans le plan qui en rendent la lecture bien laborieuse et en affaiblissent par moments les analyses les plus neuves. Vichy n'eut pas beaucoup de mal à obtenir l'adhésion de ce corps à sa politique de répression, qui répondait en grande partie à ses aspirations morales et idéologiques, comme la défense de l'ordre public et de l'autorité de l'État, à sa dénégation du politique et à son refus des prises de position tranchées, sans parler de ruptures. Ce qui rendait inutile tout recours à des magistrats engagés ouvertement dans les institutions de la Révolution nationale, rares il est vrai. Il a suffi à Vichy de s'inscrire «dans un large et ancien mouvement de correctionnalisation favorable aux juges professionnels » plus soumis que les jurés populaires (p. 91). Malgré cette traditionnelle soumission, le corps judiciaire n'était cependant pas sans armes face à un pouvoir administratif et politique qui avait besoin de la légitimation que la justice pouvait lui assurer, à condition que fussent respectées ses formes. Et si la disparition de ses patrons traditionnels qu'étaient les parlementaires le privait d'une protection, elle étendait en revanche son pouvoir d'interprétation des lois, puisque désormais elles étaient produites par les différentes administrations sans grand souci de cohérence (p. 205). Le formalisme juridique qui permet, dans un premier temps du régime, d'appliquer une législation exorbitante du droit commun sans poser la question de sa légitimité, finit par servir de prétexte à ralentir, voire interdire, l'application des mesures les plus répressives, quand les événements commandèrent une certaine prudence. Le lecteur cependant risque d'être dérouté par le dernier chapitre, «Des juges trop ordinaires», dans lequel l'auteur montre les formes de résistance que les magistrats ont opposées à la législation vichys- soise, alors que les précédentes centaines de pages montraient d'autres magistrats empressés à appliquer cette même législation. Par ailleurs, si les préfets, la milice et surtout les Allemands bafouaient sans vergogne l'indépendance judiciaire et les décisions de justice, il n'empêche qu'une fois au tribunal, dans le déroulement du procès, les magistrats se retrouvaient maîtres de la procédure, comme à Riom où la défense des accusés comme Léon Blum ou Edouard Daladier n'aurait pu avoir lieu sans le respect des formes judiciaires (pp. 393-398). Ce qui fait le grand intérêt de ce livre est justement là, dans l'étude des réalités concrètes auxquelles se trouvaient confrontés des fonctionnaires, loin des jugements tranchés « qui ne laissent le choix qu'entre la complicité coupable et la rébellion » (p. 8). Quelle forme de résistance quotidienne et sans gloire était permise ? Le cas du seul juge à avoir refusé de prêter serment au maréchal Philippe Pétain, Paul Didier, est symptomatique: très isolé dans son corps, il restera marginal jusqu'à la fin de sa carrière dans les années cinquante: «son geste reste trop radical et menace trop un corps qui a prêté serment et dont on attend un loyalisme sans faille pour encadrer l'épuration » (p. 420). Finalement, Alain Bancaud apporte une réponse concrète à la question du fascisme de Vichy, très éloignée des constructions intellectuelles globalisantes qui ont fait les beaux jours de l'histoire politique contemporaine: loin du modèle fasciste, l'État français apparaît comme immergé complètement dans une négociation serrée avec les notabilités traditionnelles, il se sert des hommes en place sous la République, il ne peut penser sa légitimité en-dehors des références classiques de l'État. Bruno Goyet â–  Jean-Marc Stébé (coll. Alexandre Mathieu-Fritz) Architecture, urbanistique et société. Idéologies et représentations dans le monde urbain. Hommage à Henri Raymond, Paris, L'Harmattan, coll. «Villes et Entreprises», 2001,312 p. Les travaux d'Henri Raymond constituent une contribution importante à la sociologie urbaine française. Dès la fin des années 1960, ses recherches sur l'habitat pavillonnaire et sa méthode d'analyse du discours, dite «méthode ARO » - c'est-à-dire analyse des relations par oppositions - ont fait de lui un sociologue reconnu. Aujourd'hui professeur émérite à la faculté de Nanterre, H. Raymond poursuit les travaux qu'il a menés tout au long de sa carrière, cherchant principalement à rendre compte des articulations existant entre l'architecture, l'urbanistique - les applications des plans d'urbanisme - et la vie quotidienne des habitants de logements individuels ou collectifs, ainsi que des «usagers» de transports en commun ou des espaces publics. À travers la sélection et la présentation synthétique et critique de ses principaux écrits, le livre de Jean- Marc Stébé et d'Alexandre Mathieu- Fritz offre tout d'abord un point de vue d'ensemble de son Å“uvre, mais permet également une exploration plus détaillée des divers travaux qui la constituent. Dans une partie introductive, les auteurs retracent le parcours original du sociologue, qui, avant d'entreprendre des recherches sur la vie urbaine, a étudié la philosophie, a exercé comme instituteur et a été employé de la compagnie Air France. La biographie intellectuelle très détaillée qui lui est consacrée fait ressortir les diverses influences qui confèrent à son Å“uvre toute son originalité à travers ses rencontres avec d'éminents sociologues, comme Henri Lefebvre ou Georges Gurvitch, et ses principales sources d'inspiration théoriques, notamment la sociologie de Max Weber, le structuralisme de Claude Lévi-Strauss ou encore la philosophie de Hegel, qui semblent avoir marqué durablement le cheminement de sa pensée. Les divers éléments de l'Å“uvre qui sont présentés dans cet ouvrage illustrent les principaux thèmes de recherche d'H. Raymond. Outre un penchant marqué pour les approches pluridisciplinaires, empruntant à l'éthologie, la psychanalyse, la sémiologie, l'anthropologie, etc., ses travaux sur l'habitat présentent la particularité de rompre avec le paradigme structuralo-marxiste et de redonner, ce faisant, la parole aux individus. À cet égard, le principal intérêt de la «méthode ARO» est de mettre en évidence, en s'inspirant des couples d'opposition mis en avant par C. Lévi-Strauss, l'existence d'une liaison symbolique entre l'espace des pavillons et un système idéologique, tel que le pavillon apparaisse comme le signifiant d'un système de représentation de la vie sociale. Ce type d'analyse a ainsi permis de montrer comment les acteurs sociaux conçoivent, utilisent et habitent les espaces quotidiens selon des principes d'opposition - entre le privé et le public, le propre et le sale, le montré et le caché, etc. - qui vont s'appliquer de façon variable aux différents éléments constitutifs de ces espaces. Par ailleurs, les analyses des modalités de «l'habiter» ont mené H. Raymond à pointer les paradoxes des politiques de l'habitat et les limites des modes de construction des logements collectifs. Le sociologue souligne ainsi la préférence des Français pour l'habitat individuel au moment même où les programmes de construction privilégient l'habitat collectif et porte une critique sévère sur le fonctionnalisme architectural des tenants du Mouvement moderne, lesquels ne se soucient guère des modèles culturels de l'«habiter» et des aspirations subjectives des principaux intéressés, les habitants. L'intérêt majeur de l'ouvrage est d'explorer les diverses ramifications d'une pensée à la fois foisonnante et diversifiée mais également fort cohérente, et de replacer les recherches du sociologue dans le contexte social de leur production. Ainsi, bien davantage qu'un simple hommage à l'Å“uvre du maître, le livre de J.-M. Stébé et d'A. Mathieu-Fritz constitue tout à la fois une synthèse et une analyse de sa pensée s'adressant aussi bien aux étudiants et chercheurs en sciences sociales, qu'aux urbanistes, architectes et élèves des écoles d'architecture. Alain Quemin â–  Jacques Rouzier (éd.) Le Languedoc-Roussillon, 1950-2001: histoire d'une mutation, Toulouse, Privât, 2002,236 p. Œuvre de chercheurs du CNRS et de l'université de Montpellier en économie et en géographie, cette synthèse s'adresse, malgré son titre, plutôt aux spécialistes de ces disciplines qu'aux historiens. Si les changements actuels sont décrits en fonction d'une réalité passée, celle-ci n'est guère détaillée, ou l'est de façon rapide et caricaturale lorsqu'il s'agit de l'avant-1950. Le but et l'intérêt de l'ouvrage sont ailleurs. Il s'agit avant tout d'effacer, pour ceux chez qui elle serait encore présente malgré les campagnes de communication des élus locaux, l'image d'une région en marge ou en retard, par défaut d'industrialisation. Plus généralement, il s'agit de souligner que le développement peut avoir d'autres voies que l'industrialisation et la constitution de grands équipements. Un tableau éloquent est donc brossé à partir de grands agrégats statistiques, fruits des travaux les plus récents de l'Insee, qui sont la Bible des auteurs: celui d'une région qui voit le nombre de ses habitants de tous âges, mais aussi de ses emplois, croître de façon exceptionnelle et continue ; d'une région dont l'agriculture a pris le tournant de la qualité, qui s'appuie aussi sur un tourisme plus divers qu'on ne le croit et sur un tissu de très petites entreprises; dont les campagnes renaissent, avec des modes de développement nouveaux; enfin qui, expérimentant dans le même temps un chômage massif, apparaît, pour les auteurs, à l'avant-garde de la «mondialisation», avec ses effets à la fois heureux et pervers. Le ton est très pédagogique, nourri d'encadrés et de définitions, ainsi que de nombreux schémas, photos et cartes, même si l'on peut regretter un abus d'esthétisme (des graphiques en trois dimensions en particulier) nuisant parfois à la compréhension. Tout cela fait à la fois la qualité et les limites de l'ouvrage. S'il peut être lu par un grand public cultivé, ou, pour le dire autrement, par un étudiant de Deug (Diplôme d'études universitaires générales), il effleure aussi trop de sujets par volonté de tout embrasser. En outre, la relégation en fin d'ouvrage des présentations des cadres naturel et historique - très classiques, voire contestables lorsque le survol est trop rapide, sur les religions ou sur le clientélisme politique - risque d'égarer le lecteur qui ne connaîtrait pas la région. Le corollaire d'un regard à la fois très descriptif et très général (souvent très macroéconomique) est surtout l'absence, trop souvent, de problématisation, et en même temps celle d'illustrations et d'éléments de preuve fondés sur des cas précis. La brève mais lumineuse évocation du club de rugby de Béziers, comme microcosme laissant transparaître bien des mutations fondamentales de la région, fait regretter que cette démarche n'ait pas été plus souvent suivie, même avec une dimension anecdo- tique. Du coup, les catégories socioprofessionnelles ou les départements sont trop souvent les seuls acteurs de l'histoire récente narrée ici. On regrette l'absence de mention de travaux plus microsociologiques: la bibliographie donnée reste très succincte, générale et datée, alors que de beaux travaux récents de sociologie sur la viticulture, notamment, existent dans la région. On regrette surtout l'absence d'un acteur, macroéconomique pour le coup, déterminant pour l'histoire récente de la région : l'État, à travers ses différents plans d'aménagement du territoire, sans lesquels le tourisme languedocien, en particulier, serait sans doute bien différent. On apprécie d'autant plus le résumé final sur la décentralisation et les problèmes de conflits entre villes, intercommunalité, départements, région et État. Dans ces limites, l'ouvrage permet toutefois d'avancer sur plusieurs questions passionnantes: le sens réel d'une économie dominée par les services (quels services? destinés à qui? sont-ils forcément parasites et improductifs?), les perspectives de villes moyennes longtemps dominantes face à la «métropolisation» de Montpellier, les motivations et le devenir professionnel des «néoruraux»... Si le cadre spécifiquement régional de ces évolutions n'est finalement guère questionné, et si leur lyrisme tire certains auteurs vers un style journalistique, l'intérêt de ces questions, situées à la frontière, encore relativement peu fréquentée, de l'économie et de la géographie, fait la valeur de l'ouvrage. Claire Lemercier â–  Sylvie Schweitzer Les femmes ont toujours travaillé. Une histoire des femmes aux XIXe et XXe siècles, Paris, Odile Jacob, 2002,330 p. Voici un ouvrage rigoureux, où la condition des femmes est présentée de manière percutante. II est toutefois desservi par une introduction qui paraît un peu dater, et surtout, comporter quelques lacunes et inexactitudes : des recherches sociologiques ont depuis plusieurs dizaines d'années montré, qu'en effet, les femmes ont toujours participé au salariat au xixe siècle (voir Madeleine Guilbert dès 1966), même si on sait bien, par ailleurs, que de nombreuses activités des femmes ont mis très longtemps à être considérées comme du travail. La principale différence, dans le cadre du salariat reconnu, apparaît au début des années 1970: les femmes se maintiennent désormais beaucoup plus massivement dans leur emploi, même après la naissance d'enfants. Lorsque l'auteure affirme (p. 9), avec beaucoup d'assurance, que les sociologues, qui « argumentent avec l'axiome "depuis que les femmes travaillent" », brouillent les raisonnements sur la société contemporaine, elle paraît donc incomplètement informée. Il eût sans doute fallu aussi indiquer, dès l'introduction, que la position des femmes dans la population active salariée a considérablement évo- iué, passant d'une présence, nombreuse mais temporaire, dans le secteur industriel à une présence, massive et constante, dans les services. Cela aussi est important pour analyser l'évolution de leur rôle dans l'emploi. Il est vrai que cette lacune est en partie corrigée dans la suite de l'ouvrage. Le premier chapitre constitue une excellente présentation de l'«étau juridique» et social dans lequel les femmes ont été enfermées durant tout le xixe siècle et jusqu'au milieu des années 1960, soulignant au passage que le gouvernement de Vichy n'avait pas apporté de mesures nouvelles, se contentant de renforcer les politiques familiales des périodes précédentes et les mesures contre le travail des femmes. Ce qui n'est toutefois pas assez mis en évidence, c'est que ces mesures de privation des droits, en particulier le rôle totalement subordonné des femmes au travail, est contemporain de la mise au travail massive dans l'industrie. Il était important, pour les employeurs, de garder une partie au moins de la main-d'Å“uvre - les femmes - totalement flexible, et de surcroît encore plus sous-payée que les hommes, puisque son salaire était supposé n'avoir qu'une fonction d'appoint. A cet égard aussi, les années 1970 se révèlent cruciales. C'est également au cours de ces années que disparaît peu à peu la «cécité statistique» qui masquait l'importance et les formes du travail des femmes, dont on connaît surtout la non-déclaration comme travail de l'« aide » que les femmes d'agriculteurs, de commerçants, d'artisans apportent à leurs maris. Sylvie Schweitzer se livre à une analyse, un peu dispersée, mais détaillée, des recensements et de leur très lente évolution, et l'on aurait apprécié, dans ce chapitre II, un peu aride, que l'auteure fasse mieux ressortir les évolutions nettes de cette place du travail des femmes dans les chiffres. Mais l'intérêt principal de l'ouvrage réside dans les chapitres qui suivent ces pages introductives, bien documentés, appuyés sur une importante bibliographie. L'écriture en redevient d'ailleurs plus fluide, mettant en évidence les grandes mutations des formes de travail, au rythme des transformations économiques, mais aussi des guerres, avec le maintien des différences de salaires, de conditions d'emploi, de retraites... qui se prolongeront longtemps après la Seconde Guerre mondiale, avec la complicité des syndicats, inquiets de cette concurrence. Le chapitre III constitue une très utile mise au point, qui rassemble en une trentaine de pages des analyses plus ou moins dispersées de deux siècles de travail des femmes. « Les métiers de toujours» (chapitre IV) n'ont bien longtemps pas été reconnus comme de véritables métiers. L'historienne du travail donne ici sa pleine mesure, analysant de nombreuses formes d'activité semi-occultée des femmes: agriculture, travail à domicile dans la confection surtout, assistance maternelle, véritables activités souterraines, bien évidemment sous-payées, voire non payées, et ne bénéficiant d'aucune protection sociale. On peut regretter que ce chapitre mêle des activités ouvertement non-salariées, considérées comme familiales car dépendant directement de celles des maris, des activités qui en sont distinctes même si elles sont sous-payées et liées au domicile, comme celles des travailleuses à domicile, des nourrices et des domestiques, et enfin des activités salariées, comme celles des vendeuses et coiffeuses. L'invisibilité du travail est loin d'y être la même, ce qui affaiblit quelque peu le propos. Des métiers spécifiques ont été construits pour les femmes, là où «les hommes ne pensent pas leur présence légitime», enseignement aux jeunes enfants, métiers de soins (p. 130). Ces métiers glissent progressivement du bénévolat à la profes- sionnalisation, ils sont les premiers à être rémunérés, souvent à la faveur de la laïcisation (chapitre V). Mais «leurs caractéristiques sont soigneusement élaborées dans l'application exemplaire des vertus décrétées féminines» (p. 193) et se rapprochent ainsi du travail domestique. Toutefois, la véritable rupture par rapport à la non-reconnaissance de l'activité des femmes comme travail se situe dans les usines et les bureaux (chapitres VI et VII). C'est là aussi qu'apparaît la grande crainte de la société masculine, qui s'emploie à séparer les emplois des hommes et des femmes, à empêcher la formation professionnelle et donc la qualification des femmes, à justifier le sous-paiement par la non-qualification organisée, et, jusqu'à la Seconde Guerre mondiale, à parquer les ouvrières dans des dortoirs-couvents. La mécanisation renforce le lien entre ouvrière et travail à la tâche, déqualifié et moins payé; elle accentue la division sexuelle du travail. D'une façon parallèle, à la fin du xixe siècle, les mutations technologiques dans les services (téléphone, machines à écrire et à calculer) contribuent à confiner les femmes dans des tâches répétitives et peu qualifiées. Cependant, dans les services, plus encore que dans l'industrie, le dévelop¬ pement de l'instruction obligatoire va contribuer de façon non négligeable à la qualification des emplois. De plus, ce secteur, où désormais les effectifs sont les plus nombreux, est aussi celui qui compte le plus grand nombre de femmes. Elles sont donc directement concernées par les transformations du marché de l'emploi, et il me semble important de noter à quel point leur position sur ce marché s'est transformée et renforcée. Certes, il est vrai que beaucoup de tâches sont encore peu qualifiées et que le travail à temps partiel est de plus en plus menaçant pour les femmes. Mais ces désavantages sont désormais socialement vécus comme des injustices, et les relier à une «nature féminine» biologiquement distincte fait figure de scandale. À trop se concentrer, comme le fait ici S. Schweit- zer, sur la déqualification des tâches, on risque de passer à côté de quelques tendances lourdes des évolutions sociales. Si la place des femmes diplômées dans des postes d'autorité est encore restreinte (chapitre VIII), il est indéniable que l'évolution en trente ans est sensible. Or que sont trente ans dans l'histoire? Sabine Erbès-Seguin

© Cairn 2007 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
À propos | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis