Revues
â– Terrains & travaux, «Sexualités
déviantes, sexualités militantes»,
n° 2,2001
Terrains & travaux, édité par le département
de sciences sociales de l'École normale
supérieure de Cachan, a pour
objectif de fournir aux étudiants et
jeunes chercheurs un premier lieu de
diffusion des résultats de leurs
recherches. Le fait qu'une revue aussi
jeune consacre sa deuxième livraison à
la sexualité constitue en soi un fait
notable, signalant que le monde de la
recherche a lui aussi changé d'attitude
face aux importantes transformations
sociales dans ce domaine. Longtemps
ignorée par les sciences sociales - à de
rares exceptions près, tels les travaux de
Michel Foucault ou ceux de Jean-Louis
Flandrin - la sexualité a, depuis une
quinzaine d'années, fait l'objet d'une
multiplicité de recherches (impulsées
notamment par le besoin de connaissances
exigé par la lutte contre le sida),
et nombre d'étudiants et jeunes chercheurs
n'hésitent plus désormais à lui
consacrer leurs travaux.
L'évolution du regard social porté sur la
sexualité est judicieusement soulignée par
les études présentées ici. Un premier
ensemble de trois articles aborde la
construction judiciaire des délits sexuels
(relevant principalement de l'homosexualité
masculine) à la fin des années 1940,
tandis que le second, centré sur l'époque
contemporaine, s'intéresse au militantisme
homosexuel universitaire. L'effet de
contraste ainsi produit est saisissant, et
témoigne de la violence des stigmates
dont l'homosexualité a dû s'affranchir
pour passer de l'indignité déviante et
pénalement sanctionnable à l'affirmation
publique d'une égale dignité.
Notamment inspirés du travail de Jean-
Claude Chamboredon sur la délinquance
juvénile, les trois premiers
articles se fondent sur un même matériau
empirique - les archives du tribunal
correctionnel de Paris des années 1947-
1948 - pour aborder les modalités de la
construction sociale des délits sexuels.
Sont ainsi analysées les différentes
étapes du processus au travers duquel
des actes sont repérés, qualifiés et sanctionnés
comme délits sexuels. Fabien
Berges avance que la qualification de
certains actes engageant directement le
corps comme délictueux (en l'occurrence
«le vendre, le montrer, l'utiliser
avec des partenaires de même sexe ou
des mineurs de moins de quinze ans»)
fait apparaître en creux les fondements
de la morale sexuelle de la société qui
prononce ces interdits: la privatisation
de la sexualité et le rapport hétérosexuel
entre adultes. Ashveen Peerbaye s'intéresse
pour sa part aux expertises psychiatriques
des délinquants sexuels. Les
psychiatres ont en effet un rôle clé dans
la construction sociale de la déviance
sexuelle, en ce qu'un constat de pathologie
mentale est susceptible d'atténuer
aux yeux des juges la responsabilité, et
donc la culpabilité, de celui qui s'est
écarté de la norme. Ils se doivent en
conséquence de mettre en forme leur
travail scientifique de classification afin
de le rendre transposable, c'est-à-dire
lisible et utilisable judiciairement.
Arnaud Mias, enfin, étudie les récits
policiers de flagrants délits sexuels, et
montre que leur forme dépend tant de la
représentation que les policiers ont de
leur activité que de celle qu'ils se font de
leurs cibles, qu'ils contribuent à constituer
en un groupe stable et cohérent.
Cinquante ans plus tard, l'homosexualité
s'affirme publiquement dans les universités
françaises où apparaissent depuis
quelques années des associations d'étudiantes
gais et lesbiennes. Pour autant,
les deux articles qui leur sont consacrés
montrent que cette affirmation publique
reste en butte à des difficultés, imposant
à ces associations une gestion parfois
délicate de leur visibilité. Olivier Allard
décrit ainsi le local de l'association
homosexuelle de l'université Paris X
comme un « monde renversé », un îlot
protégé au sein duquel peuvent être
adoptés des comportements ou postures
que les membres s'interdisent dans le
reste du campus. Se pose également aux
adhérents le problème des finalités de
leur action, tendue entre le repli sur le
groupe d'affinité et l'exposition
publique, valorisée mais risquée. Ce sont
notamment ces risques de réaction
homophobe que présente l'entretien de
François Bitouzet avec un étudiant responsable
d'une association gaie. Apparaissent
ici les logiques, mais aussi les
motivations et rétributions, d'un engagement
dans la cause homosexuelle situé à
l'entrecroisement de la carrière universitaire
et du militantisme politique. Signalons
enfin que si l'étude détaillée que
Delphine Cano consacre à un groupe de
supporters de l'Olympique de Marseille
ne se raccorde pas directement au thème
de la sexualité, il n'en présente pas
moins de riches informations sur cette
forme particulière de sociabilité qui est
majoritairement masculine et en outre
marquée par une très forte division
sexuelle des pratiques.
Lilian Mathieu
M Jean Jaurès cahiers trimestriels,
«Socialismes des juristes»,
n° 156,2000.
Le numéro 156 des cahiers trimestriels
Jean Jaurès, dirigé par Frédéric Audren
vise doublement à conjuguer le centre
d'intérêt majeur de cette revue avec un
objet qui a priori ne lui est pas familier,
le droit. En effet, ce numéro se compose
de deux dossiers, l'un plus étoffé consacré
aux «Socialismes des juristes»,
l'autre plus resserré intitulé «Jaurès et le
droit ». Le second dossier se compose
d'un article de Carlos Miguel Herrera
qui fait le point sur cette question en
s'intéressant à la doctrine juridique sous-
jacente dans l'Å“uvre de Jean Jaurès, et
d'un document présenté par Jacques
Poumarède révélant que J. Jaurès, déjà
enseignant, s'inscrit en 1891 à la faculté
de droit de Toulouse.
C'est sur le premier de ces deux dossiers
que nous allons néanmoins concentrer
notre attention, même s'il est utile de
rappeler que l'article de C. M. Herrera
l'enrichit par bien des points, notamment
en permettant de comparer socialismes
des juristes et pensée juridique
d'un socialiste mythique.
Dans son introduction à ce dossier,
F. Audren nous décrit le projet qui a été
le sien en tant que coordinateur: il
s'agissait de combler un vide historiogra-
phique, dans la mesure où peu de travaux
abordent spécifiquement la question
des juristes socialistes sous la
Troisième République. Une première
explication vient du fait que, si elle a été
baptisée la République des juristes
(Yves-Henri Gaudemet), la Troisième
République a souvent recruté ses
juristes parmi les radicaux et les modérés
: les partis de gauche sont en effet
ceux qui ont compté le moins de juristes
dans leurs rangs. Il est intéressant
d'essayer d'expliquer ce décalage, alors
que, par ailleurs, on peut constater que
le droit et la réforme législative est un
des thèmes récurrents de la presse et de
la réflexion socialistes de l'époque, sur
lesquelles, selon les auteurs de ce dossier,
il convient donc de se pencher.
Leur ambition est ainsi de prendre en
compte les différentes arènes (presse,
débat politique, mais aussi thèses de
droit et articles de doctrine) dans
lesquelles se sont exprimées de manière
croisée la conception du droit et la théorie
politique des juristes socialistes ou
des socialistes juristes. Ce jeu de miroir
(juristes socialistes/socialistes juristes)
revient fréquemment, parfois complété
par une troisième notion, le «socialisme
juridique», dont il nous est dit trop peu
de choses, hormis son apparentement
privilégié avec l'Å“uvre d'Emmanuel
Levy.
C'est donc finalement sous la forme
d'une galerie de portraits que se présente
ce dossier. Nous sont ainsi successivement
présentés: Ernest Tabouriech
(1865-1911) et sa genèse de la législation
sur les accidents du travail, par Farid
Lékéal ; Léon Blum et sa conception
juridique telle qu'elle s'est notamment
formée à travers sa carrière au Conseil
d'État nous est restituée par Vincent le
Grand; Lion Murard et Patrick Zylberman
se chargeant de nous sensibiliser à la
personnalité foisonnante de Maxime
Leroy (1896-1937), et à sa pensée juridique
du syndicalisme que prisait tant le
jeune Gurvitch. Enfin le dossier se clôt
par l'évocation de la vie d'E. Lévy, «un
juriste socialiste oublié », par Ji-Hyun
Jeon, qui introduit la publication de la
correspondance de E. Lévy avec Marcel
Mauss telle que cette jeune chercheuse a
pu la restituer à l'aide d'archives
inédites. Ces articles sont caractérisés à
la fois par une grande érudition et par
un souci constant porté à la réinscription
dans les débats et enjeux propres au
droit de la pensée des auteurs présentés.
Ce souci de précision s'ancre sans nul
doute dans la volonté affirmée par
F. Audren de ne pas éluder la confrontation
réelle avec les textes juridiques eux-
mêmes, notamment parce que, selon lui,
(p. 8) «Une démarche socio-historique
ne saurait être un moyen de ne pas
s'affronter cet océan du droit, de ne pas
analyser ce qu'il a de spécifique ». S'il est
effectivement nécessaire de prendre le
droit au sérieux, y compris dans le cadre
d'une démarche sociologique, il est
dommage que la peur du «réduction-
nisme sociologique» conduise trop souvent
ces auteurs à se limiter à une biographie
intellectuelle des juristes
socialistes. Or, nombre de ces derniers
étaient liés plus ou moins directement à
l'école durkheimienne, au sein de
laquelle le droit était bien traité comme
un fait social : ainsi selon Jean-Louis
Halpérin (cité p. 53), pour E. Lévy «les
institutions juridiques se ramènent à des
fictions ou des représentations fondées
sur la croyance collective». Le lecteur,
séduit par la découverte de personnages
aussi originaux que M. Leroy ou par la
pensée de l'État de L. Blum, aurait ainsi
sans doute gagné à ce que cette juxtaposition
de tableaux soit replacée, plus
sociologiquement, dans une perspective
soit inscrite dans l'histoire du mouvement
ouvrier français (on pense ici aux
travaux de Francine Soubiran sur
l'invention du syndicat), soit dans une
discussion des enjeux doctrinaux et
intellectuels à l'aune de l'inscription
dans ces champs des juristes socialistes
(dans le sillage des études de Christophe
Charle). Ce que n'empêchait nullement
la perspective adoptée, qui cherchait «à
explorer essentiellement les tentatives
doctrinales de quelques socialistes qui se
placent délibérément sur le terrain du
droit et font de la lutte pour le socialisme
une lutte pour/par le droit» (p. 9).
Liora Israël
Livres
â– Alain Talion
Conscience nationale et sentiment
religieux en France au
XVIe siècle. Essai sur la vision
gallicane du monde, Paris, Puf,
coll. «Le nÅ“ud gordien», 2002,
315 p.
Au cœur du livre, riche et complexe,
d'Alain Talion se trouve la question des
rapports entre nation et religion dans la
France du xvf siècle. Si ce questionnement
ambitieux demeure toujours tel un
horizon indispensable à l'étude ici présentée,
l'objet de l'ouvrage n'est pourtant
pas de déterminer si les Français
disposaient ou pas alors d'une
conscience nationale, problème amplement
débattu comme A. Talion nous le
rappelle et qu'il tranche d'emblée en
postulant son existence; l'enjeu de cette
étude est plutôt de souligner la pré-
gnance du gallicanisme (terme qui ne
fut en réalité utilisé qu'au XIXe siècle)
dans la construction identitaire des
Français de cette période. Parmi les historiens
qui se sont interrogés sur la
genèse d'une identité française, telle
Myriam Yardeni pour le XVIe siècle en
particulier, c'est aux recherches de la
médiéviste Colette Beaune que cet
ouvrage doit le plus, l'auteur adoptant
une approche comparable, celle qui
consiste à plonger dans l'histoire de
l'imaginaire national, dans les
«croyances partagées» qui animent les
membres de « la nation France »'. Il analyse
le maintien au xvie siècle d'une tradition
gallicane, largement héritée du
Moyen Âge, c'est-à-dire d'une conception
forte d'une particularité de l'Église
de France et de sa communion à l'Église
universelle ; cette spécificité s'incarnait
dans les fameuses libertés de l'Église
gallicane et puisait à une histoire sainte,
celle d'un peuple qui se voyait élu par
Dieu et appelé à une mission universelle.
Mais l'auteur examine aussi la
mise à l'épreuve de cette conscience gallicane
lors d'un long XVIe siècle, au
rythme des grandes crises avec Rome
dans le premier xvie, puis, surtout, du
passage au crible de la rupture confessionnelle
et des guerres de Religion. À
partir d'un corpus documentaire varié
et abondant, formé de correspondances
diplomatiques, des traités et écrits laissés
par les divers courants gallicans
(royal, juridique, parlementaire, ecclésiastique,
épiscopal, etc.), d'ouvrages
humanistes ou encore de témoignages
littéraires, A. Talion observe comment
le gallicanisme a pu finalement survivre
au xvie siècle, tout en se transformant.
Au long des deux parties qui structurent
cette étude, il remet en cause les poncifs
entretenus par une tradition historiogra-
phique ancienne (telle l'étude classique
de Victor Martin) et par des travaux
plus récents, en nuançant des oppositions
trop simplistes, entre gallicans et
soi-disant ultramontains, entre convictions
gallicanes d'un côté et Réforme
catholique, esprit tridentin, de l'autre.
Dans une première partie, A. Talion
tente de «tracer les contours d'une
identité gallicane». La certitude que la
France est la nation chrétienne par
excellence s'enracine donc, pour les
Français de cette période, dans une histoire
sainte ou rêvée du royaume; mais
celle-ci se heurte, en particulier à partir
des années 1550, avec l'essor du protestantisme,
à un présent qui semble la
démentir. Survient ainsi, au xvie siècle,
un double «désenchantement» associé,
d'une part à la confessionnalisation,
d'autre part au déploiement de la critique
historique qui modifie, au moins
dans les milieux radicaux, protestant et
catholique, par ailleurs dans une élite
lettrée, les rapports entre conscience
nationale et sentiment religieux, mais
pas fondamentalement, cependant, pour
la majorité des Français. Le xvie siècle
est, plus encore, le temps d'une montée
en puissance monarchique dans le
domaine religieux, la sacralisation
royale s'enrichissant de nouveaux
thèmes et symboles, les interventions du
roi se multipliant, avec le concordat,
puis avec les diverses tentatives monarchiques
de réforme; mais il s'agit aussi,
jusqu'à la restauration effectuée par
Henri IV d'un pacte gallican, d'un
temps de doute, voire d'une crise du
gallicanisme royal, face à l'échec de
ces efforts réformateurs, à l'opposition
du clergé gallican devant toute intervention,
excessive du temporel dans le
domaine spirituel. Le gallicanisme,
enfin, est pluriel, même si, pour
A. Talion, les contradictions qui l'animent
ne doivent pas être surestimées
face aux multiples points de convergence,
au premier titre desquels figure
un accord général quant au caractère
limité de la puissance pontificale au sein
du royaume.
Comment les Français du xvie siècle
conçoivent-ils « l'exception gallicane »
dans la chrétienté, face à Rome, mais
aussi aux autres Églises particulières?
Tel est l'enjeu de la seconde partie de
l'ouvrage. La «vision gallicane» se
structure ainsi par rapprochement -
dans le cas de Venise, une «Église
sÅ“ur» - et par opposition - vis-à-vis du
protestantisme anglais et du catholicisme
espagnol, véritables repoussoirs -
avec d'autres modèles nationaux. Elle
se définit, plus encore, dans les rapports
entretenus avec la papauté: la description
d'un attachement gallican paradoxal
à Rome constitue sans doute l'un
des points nodaux de l'ouvrage
d'A. Talion, la remise en cause de la
volonté de puissance pontificale allant
de pair avec une fidélité essentielle à la
papauté.
Tout particulièrement, il convient de
souligner l'habileté avec laquelle
l'auteur met en évidence la complexité,
voire l'ambiguïté du gallicanisme,
notamment dans ses rapports avec ses
deux «protecteurs naturels», Rome et
l'État royal. Le premier combat du gallicanisme
est, certes, tourné contre l'absolutisme
romain, mais il n'est pas mené
jusqu'à la rupture, puisqu'elle ne pourrait
que nuire à l'Eglise gallicane ; le
second est avec l'Etat monarchique:
pour les gallicans, sa croissance constitue
un danger plus redoutable que
Rome. Mais la monarchie se fonde aussi
sur un gallicanisme royal, sur une tradition
gallicane qu'elle tente de s'approprier.
La restauration henricienne, en
mettant fin à la crise de ce gallicanisme,
permet à l'Etat de renouer avec cette
tradition, avec le passé de la France,
comme avec Rome, tout en ouvrant la
voie à la monarchie dévote. La solution
adoptée ne renvoie pas, selon A. Talion,
à une autonomisation du politique ou un
transfert de la sacralité de l'Église à
l'État, mais apparaît comme l'effet d'une
victoire du gallicanisme qui impose sa
vision à la monarchie.
Ariane Boltanski
1. Colette Beaune, Naissance âe la nation France, Paris,
Gallimard. 1985. ici en particulier pp. 12-13.
â– Catherine Krahmer (éd.)
Julius Meier-Graefe. Kunst
ist nicht fur Kunstgeschichte
da. Briefe und Dokumente,
Gôttingen, Wallstein, 2001,
673 p.
Alors que l'histoire de l'art tendait vers
1900 à devenir un enjeu national, un
homme a Å“uvré pour faire connaître
dans l'Allemagne wilhelminienne
l'évolution de l'art français d'Eugène
Delacroix jusqu'aux impressionnistes.
Julius Meier-Graefe, rédacteur de la
revue d'art Pan, admirateur de Vincent
Van Gogh dès la première Å“uvre, témoin
de l'affaire Dreyfus et partisan d'Emile
Zola, responsable vers 1900 d'un magasin
d'art à Paris, la Maison moderne, et
instigateur de la grande exposition d'art
moderne à Berlin en 1906. Romancier à
ses heures et même critique littéraire, il
vécut entre l'Allemagne et la France où il
acheva son existence. L'oubli dans lequel
il est tombé en France mais aussi en
Allemagne étonne dans la mesure où il
fut l'un des plus actifs pourfendeurs du
chauvinisme en histoire culturelle, un
médiateur durant les périodes de nationalisme
belliciste les plus marquées, mais
aussi le correspondant de personnalités
majeures de la vie intellectuelle de son
temps, peintres ou écrivains, l'auteur
d'un ouvrage, Histoire du développement
de l'art moderne (1904), qui fit date. On
ne peut donc que se réjouir de voir
paraître, grâce au soin minutieux de
Catherine Krahmer et sous l'égide de
l'Académie allemande de littérature,
d'une édition de sa correspondance,
éclairant tous ces aspects de sa personnalité
et de son univers. Précédé d'une
autobiographie, complété par un essai
sur Gustave Flaubert, des annotations
historiques précieuses, une riche iconographie,
des notices biographiques pour
chaque correspondant et un index, ce
travail constituera désormais un outil
important pour quiconque s'intéresse à
l'histoire de l'art entre 1890 et 1930 et
plus généralement aux échanges culturels
en Europe durant cette période. Il
est tout juste permis de regretter que les
lettres n'aient pas été rangées par ordre
chronologique mais par correspondant, la
succession des correspondants étant elle-
même déterminée par le moment où ils
auraient été les plus importants dans l'itinéraire
personnel de J. Meier-Graefe. Au
hasard de ces lettres, on voit J. Meier-
Graefe encourager Edvard Munch,
adresser une commande au peintre
Lovis Corinth, essayer d'orienter Max
Beckmann, s'entretenir des difficultés que
rencontre en Allemagne Max Liebermann.
On le suit dans ses tentatives de rassembler
les documents qui lui permettront de
réhabiliter le peintre Marées, l'un des
plus importants du XIXe siècle allemand à
ses yeux. J. Meier-Graefe connaît bien les
historiens de l'art de son temps tels Hugo
von Tschudi, directeur de la Nationalga-
lerie de Berlin, Lichtwark, directeur du
musée de Hambourg, Gustav Pauli,
directeur du musée de Brème, ou Ludwig
Justi, collectionneur de cet art expressionniste
qui deviendra bientôt « art
dégénéré». Il échange avec eux, au jour le
jour, des impressions sur le marché international
de l'art et des publications en
cours. Plus difficiles furent visiblement les
relations avec Wôlfflin, qui accepte du
bout des lèvres de signer une pétition
visant à le tirer de la prison sibérienne où
les aléas de la guerre de 1914 l'ont conduit.
Il connaît des mécènes comme les frères
Reinhart. J. Meier-Graefe s'entend particulièrement
bien avec le poète Dehmel,
à qui il propose en 1905 d'envoyer une
circulaire aux écrivains et artistes pour
lutter contre la nationalisation excessive
de la culture. Souffrant en permanence
de l'isolement, il cherche souvent des
complicités dans ses efforts pour rompre
les provincialismes nationaux; ainsi
en 1898, il fait part au publiciste juif
Maximilian Harden de son intention de
quitter la France, où il séjourne depuis
plusieurs années en raison de la répulsion
que lui inspire l'affaire Dreyfus. Il
tente de se rapprocher de Hauptmann
en 1914, de Thomas Mann dont il apprécie
la condamnation du nazisme dans les
années 1930, de Hofmannsthal, qu'il a
rencontré à Paris, dans les années 1920.
Même s'il ne milite en faveur d'aucune
réconciliation franco-allemande J. Meier-
Graefe est au cÅ“ur des échanges bilatéraux.
Sa lettre à Paul Cassirer de 1925
révèle par exemple comment les relations
entre le peintre Cari Moll, beau-
père d'Alma Mahler, et le président de
l'assemblée nationale Paul Painlevé
ont permis la mise en place d'une exposition
à Paris. D'Annette Kolb à René
Schickele les rares écrivains binationaux
de l'époque font partie de son cercle
d'amis. Souhaitons que cette édition de
qualité soit le signe précurseur annonçant
la redécouverte d'une personnalité
qui fut un explorateur majeur de la
modernité artistique franco-allemande
vers 1900.
Michel Espagne
â– Thomas Piketty
Les Hauts revenus en France au
XXe siècle. Inégalités et redistribution,
1901-1998, Paris, Grasset,
2001, 807 p., Annexes,
bibliographie, index.
En abordant les inégalités par le biais
de l'impôt sur le revenu, Thomas
Piketty affronte une question dont on
réalise, en lisant son ouvrage, à quel
point elle avait été jusque-là peu et mal
traitée. Ce livre montre aussi l'apport
considérable que la science économique
apporte à l'histoire lorsqu'elle
renonce à chercher la part «naturelle»
des phénomènes économiques pour
montrer au contraire l'importance des
chocs conjoncturels et les effets de
l'action volontariste du pouvoir politique.
Par l'ampleur des sources mobilisées,
l'importance des problèmes abordés,
par la rigueur impressionnante de la
démonstration aussi, Les Hauts revenus
en France au XXe siècle est d'ailleurs un
grand livre d'histoire et d'historien. La
trame de l'ouvrage est la vérification de
la fameuse «courbe de Kuznets», du
nom de l'économiste américain qui montra
- du moins le croyait-on jusqu'ici -
qu'après une première phase d'accroissement
rapide des inégalités (en gros le
xixe siècle), le système capitaliste se
caractérise par une phase inverse de
réduction des inégalités, ces deux phases
correspondant à l'évolution «naturelle»
du système économique hors de toute
intervention «extérieure». En détruisant
de manière systématique l'appareil
interprétatif de la «courbe de Kuznets»,
T. Piketty nous offre rien moins
- et c'est l'essentiel - qu'une histoire des
revenus, une histoire des salaires et une
histoire des patrimoines français au
xx£ siècle. Son livre relève aussi de
l'histoire des représentations, non de
manière pointilliste comme c'est trop
souvent le cas, mais à travers l'étude
systématique de la législation considérée
comme l'expression objective des
représentations de l'inégalité. Enfin,
T. Piketty livre au passage une contribution
non négligeable à l'histoire de sa
propre discipline.
Après un premier chapitre destiné à donner
les indispensables repères pour une
étude des variations relatives des revenus
et notamment pour fixer l'ordre de grandeur
de la progression globale du pouvoir
d'achat des Français au xxe siècle
(une multiplication par 5), l'auteur
expose l'évolution du niveau et de la
composition de ce qu'il désigne comme
les «hauts revenus», à savoir le décile
supérieur de la hiérarchie des foyers fiscaux.
Le choix de cette tranche d'observation
est tout simplement dicté par le
fait qu'il s'agit de celle ayant (presque)
toujours été soumise à l'impôt sur le
revenu depuis sa mise en place en 1916
(revenus de l'année 1915). L'étude
repose tout entière sur l'exploitation des
données établies par l'administration fiscale
(déclarations de revenus, mais aussi
déclarations de salaires versés par les
employeurs, ou encore déclarations de
successions) qui permettent de suivre
l'évolution de la répartition des revenus
et des patrimoines. Jamais exploitées
auparavant, ces sources exhaustives sont
l'objet d'un lourd traitement statistique
et d'une harmonisation dont la méthode
est soigneusement exposée en même
temps que les données précises dans les
énormes annexes de l'ouvrage. Il
importe de relever ce souci - rarement
poussé à ce point dans les ouvrages
publiés - de livrer ainsi le matériel de
l'étude en même temps que les conclusions
auxquelles il permet d'aboutir.
Choisie par l'auteur et autorisée par ses
sources, cette méthode de l'analyse par
fractiles tranche avec celles des
enquêtes par sondages ou en fonction
des catégories socioprofessionnelles.
Elle seule permettait de faire apparaître
le phénomène décisif que l'ouvrage met
en valeur: le fait que pour une part
écrasante, l'essentiel de la réduction des
inégalités au cours du XXe siècle - bien
réelle lorsqu'elle est mesurée de
manière globale - s'explique par l'effondrement
spectaculaire des très hauts
revenus. Distinguant pour la commodité
de l'analyse différentes tranches au sein
du décile supérieur des revenus,
T. Piketty montre en effet qu'il faut
monter très haut, dans la tranche
des 0,01 % des revenus les plus élevés
(soit 3200 foyers en 1998, ce qu'il
désigne comme les «200 familles»),
pour isoler le groupe presque à lui seul
responsable de la réduction des inégalités
au cours du siècle.
L'autre phénomène décisif que ce livre
met en valeur est la surprenante stabilité
de la hiérarchie des salaires sur
l'ensemble du siècle, contrairement à ce
qui était jusqu'ici avancé, notamment
par Jean Fourastié, sur une base documentaire
beaucoup plus réduite. À
chaque fois qu'un choc conjoncturel
vient perturber cette hiérarchie, elle se
reconstitue sous l'effet d'une « main invisible»
qui est la conséquence d'un
consensus étonnement durable sur les
écarts salariaux légitimes. Dès lors, qu'il
faut monter très haut dans la hiérarchie
des revenus pour voir la part des salaires
devenir minoritaire, cette stabilité est le
corollaire du phénomène précédemment
évoqué : à l'exception notable des très
hauts revenus, les inégalités n'ont finalement
guère évolué au long du xxe siècle.
Expliquer la baisse globalement mesurée
des inégalités revient donc à expliquer
comment et pourquoi les très
grandes fortunes se sont effondrées.
Pour cela, il faut distinguer deux phases:
un premier XXe siècle borné par les deux
Guerres mondiales, période particulièrement
complexe où les phases de baisse
brutale des différentes catégories de
hauts revenus se succèdent rapidement
pour aboutir à la fin des années quarante
au plus faible niveau séculaire des
inégalités; et un second xxc siècle, plus
apaisé, où la reconstitution progressive
des écarts de revenus contraste avec la
non-reconstitution des plus grandes fortunes,
notamment sous l'effet de la
redistribution fiscale. Le principal enseignement
du livre de T. Piketty est la
démonstration du rôle déterminant de la
fiscalité, et notamment de l'impôt sur le
revenu, dans l'effondrement des très
hauts revenus à quoi se résume très largement
la baisse séculaire des inégalités,
phénomène confirmé par les données de
l'impôt sur les successions.
En faisant l'histoire de l'impôt sur le
revenu, l'ouvrage montre la très forte
continuité de la conception et des effets
de cet impôt, au moins depuis sa véritable
(ou sa seconde) naissance avec la
loi du 20 juin 1920. Opérés dans
l'urgence budgétaire de l'après-guerre,
les choix du Bloc national (très forte
progressivité, pénalisation des célibataires
ou des couples sans enfant) ne
seront jamais remis en cause. T. Piketty
montre notamment combien la volonté
politique du Front populaire (faire
«payer les riches») ou de Vichy (favori¬
ser les familles) se heurte à la difficulté
d'accentuer encore des choix déjà faits
depuis longtemps. Il montre surtout
combien l'impôt sur le revenu n'a jamais
été conçu autrement que pour frapper
les très hauts revenus à l'exclusion des
classes moyennes et supérieures salariées.
Ce qui explique d'ailleurs pourquoi,
après une longue période d'augmentation
mécanique de la pression
fiscale sur ces groupes par le simple effet
de la croissance, l'impôt sur le revenu se
trouve aujourd'hui orphelin de sa cible
privilégiée qu'il a très largement contribué
à faire disparaître, et qu'il est
devenu un impôt «à baisser».
Pour aboutir à des conclusions aussi
nettes, l'ouvrage suit les étapes d'une
démonstration rigoureuse, parfois au
prix de longs passages qui peuvent irriter
les lecteurs pressés (analyse détaillée des
évolutions de la législation fiscale, un
chapitre entier consacré aux questions
techniques des éventuels biais des
sources fiscales) mais qui réjouissent au
contraire ceux qui apprécient qu'on leur
donne l'intégralité du dossier. Particulièrement
riche, le dernier chapitre comparatif
achève de ruiner l'idée d'un processus
« naturel » conduisant le système
capitaliste vers la réduction des inégalités.
Corrigeant les idées reçues sur les
inégalités dans les principaux pays développés,
reprenant l'ensemble des études
disponibles au regard de ses propres
conclusions sur la France et remontant
jusqu'au XIXe siècle, T. Piketty renverse
les perspectives jusqu'ici privilégiées en
insistant sur l'absence de tout élément
solide pouvant étayer la fameuse
«courbe de Kuznets» dont il montre ce
qu'elle doit au contexte de la Guerre
froide. Au-delà de l'apport décisif des
sources nouvelles qu'il exploite, il
montre aussi tout l'intérêt d'une histoire
économique attentive aux représentations
qui fondent les choix politiques, y
compris lorsque ces représentations
déterminent les conclusions des économistes
eux-mêmes. Ce livre ne fait rien
moins que remettre l'histoire des inégalités
sur ses pieds, en offrant la perspective
de prolongements prometteurs, notamment
vers l'analyse de groupes sociaux
plus fins qui disposera désormais d'un
cadre solide d'interprétation générale.
Philippe Olivera
â– Linda L Clark
The Rise ofProfessional Women
in France. Gender and Public
Administration since 1830,
Cambridge, Cambridge Univer-
sity Press, 2000,324 p.
En 1837, la nomination d'Eugénie
Chevreau-Lemercier au poste de déléguée
générale des salles d'asile au ministère
de l'Instruction publique inaugure
l'entrée des femmes dans des postes élevés
de l'administration nationale et non
plus seulement locale. Couvrant plus
d'un siècle et demi, cet ouvrage retrace
les péripéties des inspectrices et des
femmes occupant des positions supérieures
dans les ministères.
Appuyée sur une périodisation fine, cette
histoire est faite d'avancées et de reculs.
Les avancées des femmes dans ces fonctions
suivent la progression de la législation
sociale, qui leur ouvre de nouvelles
opportunités d'emploi: lois scolaires, de
protection du travail des enfants et des
femmes, d'assistance aux malades, de
protection de l'enfance... bref des lois qui
jalonnent de la seconde moitié du xixe
siècle à l'entre-deux-guerres l'édification
de l'État social. L'entrée des femmes
dans ces professions reflète aussi l'élévation
du niveau d'étude des jeunes filles de
la moyenne bourgeoisie qui précède la loi
de 1924, ouvrant aux femmes l'accès au
baccalauréat, donc à l'Université, au
même titre qu'aux garçons. L'auteure
montre comment l'accès des femmes à
ces postes a soulevé des controverses,
plus aiguës en période de crise où s'exacerbe
la concurrence entre les sexes: dans
les années 1930, l'État réagit par la restriction
de l'accès des femmes aux
concours, et sous Vichy, par la loi du 11
octobre 1940 excluant les femmes
mariées de l'administration (suspendue
fin 1942, sous la pression des besoins de
main-d'Å“uvre). Mais aussi, d'une façon
plus feutrée, chaque ministère a régulé la
féminisation de ce personnel par l'ouverture
ou la fermeture des concours et l'instauration
de quotas selon les sexes. Si ces
fonctions se sont ouvertes aux femmes
plus tôt en France que dans les pays voisins,
hommes et femmes n'ont pas été
traités de la même façon: inégalités de
salaires et de carrière perdurent au moins
jusqu'après la Seconde Guerre mondiale,
moment où les femmes accèdent aux
droits politiques et où est inscrite dans le
préambule de la Constitution l'égalité
formelle des droits entre les sexes.
La grille de lecture adoptée par Linda
L. Clark met l'accent sur ce qui lui apparaît
comme une particularité française :
un féminisme «maternaliste» favorisant
la présence des femmes sur la scène
publique dans des domaines où leur sont
reconnues des qualités et des compétences
socialement connotées comme
féminines: les soins aux jeunes enfants et
la protection des filles et des faibles.
L'enseignement enfantin, la santé, l'application
des législations protectrices du travail
des femmes et des enfants apparaissent
ainsi comme des sphères d'activité
légitimement ouvertes aux femmes. Un
des points les plus intéressants de cet
ouvrage est alors de montrer comment
les pionnières ont commencé à exercer
des fonctions publiques rémunérées
parallèlement à leurs engagements philanthropiques
dans ces mêmes domaines:
professionnalisation et bénévolat, loin de
se faire concurrence, se sont ainsi conju¬
gués. Cherchant à promouvoir la présence
des femmes dans différentes instances de
décisions - conseils supérieurs, commissions
diverses - et aussi à favoriser leur
entrée dans les professions supérieures, le
féminisme promotionnel a contribué à
ouvrir aux femmes de nouvelles voies de
professionnalisation, plus tôt que dans les
autres pays européens. Cependant, cette
spécialisation sexuée des domaines d'activité
a limité sur d'autres plans la progression
des femmes. Par exemple, les inspectrices
de l'enseignement ont exercé
surtout leur autorité sur les écoles enfantines,
les inspectrices du travail sont longtemps
exclues de la grande industrie.
Les métiers administratifs des ministères,
comme celui de rédactrice, ont transcendé
ces clivages: les femmes cessent d'être
confinées dans les secteurs de l'enseignement,
de la santé, du travail, de l'assistance
publique en exerçant des responsabilités,
déconnectées de la tradition de la
féminisation du service public dans différents
ministères plus techniques, comme
celui du Commerce ou des Travaux
publics. Ces emplois s'ouvrent aux
femmes après la Première Guerre mondiale
à la faveur de l'expansion de l'administration.
La Grande Guerre et la mobilisation
des forces féminines qu'elle a
entraînée n'est pas restée sans effet sur les
représentations symboliques de la place
sociale des femmes. En outre, la nécessité
d'avoir une activité professionnelle parmi
les filles des couches montantes de la
bourgeoisie rencontre les opportunités de
travail qui s'ouvrent alors dans l'administration.
Dans les années 1920, alors que
les hommes tendent à s'écarter de ces
emplois pour des professions plus lucratives,
les jeunes femmes diplômées, surtout
en droit, y trouvent à valoriser leurs
aquis scolaires, encouragées par l'instauration
de congés maternité et de droit à
une pension. Ces avantages et l'absence
de «mariage bar», qui exclut les femmes
de l'emploi dans d'autres pays, ont certai¬
nement contribué à construire l'exception
française soulignée par l'auteure.
Cet ouvrage s'appuie sur une abondante
documentation. La plus originale est
représentée par les dossiers d'archives
des différentes professions considérées, à
partir desquels sont constitués, par génération,
des échantillons de femmes: ils
offrent une vision concrète de l'origine
sociale de celles-ci, montrent l'importance
croissante d'une hérédité sociale
dans la fonction publique et des niveaux
de diplômes qui s'élèvent; ils permettent
de retracer les carrières et l'évolution de
la vie privée de ces professionnelles. A
cette lecture quelques stéréotypes se
nuancent: c'est avant la Grande Guerre,
que des jeunes filles de la bourgeoisie,
ayant certes connu des revers de fortunes,
se mettent en quête d'un emploi - respectable,
celui-ci ne les coupe guère de leur
milieu d'origine; à partir du début du XXe
siècle, la vie familiale se conjugue de plus
en plus avec un itinéraire professionnel
souvent long. Ces données ouvrent aussi
des perspectives sur les expériences de
travail et les façons dont était appréciée
la présence féminine. Ces profils de générations
sont éclairés par des portraits souvent
très consistants de femmes, qui donnent
à voir comment se construisent les
trajectoires, exceptionnelles lorsqu'il
s'agit des pionnières, plus ordinaires
lorsque ces fonctions se banalisent.
Françoise Battagliola
â– Yves Cohen
Organiser à l'aube du taylorisme.
La pratique d'Ernest
Mattem chez Peugeot; 1906-
1919, Besançon, Presses universitaires
franc-comtoises, 2001,
490 p.
L'ouvrage d'Yves Cohen n'est pas une
publication de plus sur le taylorisme et
les modalités de son introduction en
France, S'il retrouve, au bout du
compte, la thématique de l'organisation
scientifique du travail telle qu'elle s'est
élaborée aux États-Unis et a été connue
des entrepreneurs français, sous cette
version, dès 1907, il n'en fait pas son
cadre d'analyse. 11 ne s'agit pas non plus
de valoriser une «voie française» de gestion
de la production industrielle, mise au
point, entre autres, par Le Châtelier et
par Fayol. L'enjeu est, partant d'un
manuscrit écrit par l'ingénieur Ernest
Mattern en 1941, de voir à l'Å“uvre une
pratique qui invente ses propres
méthodes et moyens de gestion. Y.
Cohen ne se contente pas de suivre le fil
de cette autobiographie professionnelle
et d'en exprimer tout le potentiel. Il
retravaille ce texte et le prolonge. Son
livre réussit le pari de se tenir au plus
près des hommes et des machines,
comme son héros, tout en conduisant le
lecteur au cÅ“ur d'une réflexion théorique
exigeante.
E. Mattern, ingénieur des Arts et
Métiers, a voué sa vie à l'automobile. Il
a commencé son apprentissage dans
deux firmes de la banlieue parisienne
puis a travaillé chez Peugeot, de 1905 à
1943, avec un passage chez André
Citroën entre 1922 et 1928. Contrairement
à d'autres réformateurs, il ne va
pas, d'une industrie à l'autre, appliquer
les principes de l'organisation moderne.
Il cherche seulement à résoudre, pas à
pas, les difficultés et les incohérences
qu'il rencontre dans sa profession.
Directeur technique des usines Peugeot,
à partir de 1917, il aura auparavant
occupé les postes de contremaître, de
chef d'atelier et de directeur d'usine. On
pourra voir dans ce cursus le handicap
d'un «gadz'art». Prenons-le plutôt
comme un privilège, celui d'une expérience
incomparable. En 1941, E. Mattern
raisonne encore en homme de terrain.
Y. Cohen exploite ce matériau de micro¬
histoire pour nous faire entendre comment
l'innovation trace son chemin dans
le « gouvernement de proximité de la
production». E. Mattern, ajoute-t-il, est
mû par une éthique de l'application, du
bien-faire et de la peine. Trait de caractère,
assurément, que tant d'énergie
dépensée à ne rien laisser dans l'ombre.
Mais, sans verser dans une facilité d'analyse,
cette attitude évoque aussi un comportement
d'élève méritant, sans fortune,
qui doit faire la preuve, à chaque
pas, de son talent.
Dès ses débuts, l'ingénieur n'a qu'un
souci: maximiser le profit industriel, par
la baisse incessante du prix de revient et
l'augmentation de la productivité. Le
maître-mot est d'abord le contrôle obstiné
de toute dépense. La première
étape conduit à abandonner le salaire au
temps pour le salaire aux pièces. La
démonstration engagée dès 1911 est
exemplaire. Il ne s'agit pas de réduire les
salaires mais la masse salariale. Après
une étude minutieuse d'une séquence de
travail - jusqu'à se mettre à l'épreuve
lui-même - E. Mattern parvient à augmenter
la paye individuelle, tout en
diminuant très sensiblement le temps et
l'effectif nécessaires à une tâche donnée.
C'est la guerre aux temps morts et à la
«flânerie ouvrière», selon l'expression
de Taylor. La réussite dépend évidemment
d'un contrôle de tous les instants,
l'éthique de l'application valant aussi
pour les autres. Y. Cohen nous montre
qu'E. Mattern attachait la plus grande
importance à connaître individuellement
les ouvriers - même quand il deviendra
directeur d'usine - à suivre leurs aptitudes
et leurs performances. Du côté de
l'outillage, l'ingénieur ne cesse pas d'y
apporter des aménagements parfois
minimes mais qui, cumulés, contribuent
à l'accroissement de la productivité.
L'innovation peut passer par le bricolage.
Pas plus que pour les ouvriers, il n'y a de
pause pour le matériel. L'objectif
constant est de mécaniser le plus possible
les tâches. Le résultat le plus spectaculaire
sera obtenu dans l'abandon de
l'ajustage. À partir de 1913, les nouvelles
machines produisent à Audincourt des
pièces interchangeables dont le montage
s'exécute désormais sans à-coups. Le
plein effet de ce bouleversement raisonné
n'est atteint que par une division
accrue du travail. Le professionnel polyvalent
recule au profit de l'ouvrier spécialisé.
La chaîne accomplie, automatisée
et continue est encore à venir. Mais
en 1922, la «proto-chaîne», lieu d'opérations
successives et de mobilité des
pièces qui font l'assemblage, est largement
acquise. La Grande Guerre accélère
un mouvement qu'elle n'a nullement
créé. Le «taylorisme» devient,
pour E. Mattern comme pour les autres,
l'expression obligée d'une nouvelle
organisation du travail, faite de
contrôle, de division du travail et de
standardisation des produits. Techniques
matérielles, techniques sociales
et techniques organisationnelles s'entrecroisent,
commente Y. Cohen. Sur ce dernier
point, il montre par exemple avec
subtilité comment «l'organigramme»
n'est pas encore pensable. Cet outillage
intellectuel, qui nous paraît évident dès
que se met en place une logique de gestion,
est hors champ, pour le moment.
Toute autobiographie est une défense et
illustration de son auteur. Il n'y a pas
grand péril pour l'historien, entraîné à la
critique interne et externe des documents.
Plus préoccupante, dans l'affaire,
est l'unicité du point de vue. Comment
faire l'impasse sur l'attitude de la main-
d'œuvre devant ce changement prudent
mais radical ? Y. Cohen marque bien que
la démarche d'E. Mattern vise à «contenir
la poussée ouvrière » et pas seulement
à «optimiser les résultats». Il rappelle
que le taylorisme, sous ses formes
variées, devait combattre le freinage de la
production et que, ce faisant, il instituait
une atmosphère de méfiance. À
l'éthique de l'application partagée et au
culte du prix de revient, les ouvriers
opposeraient, tant qu'ils peuvent, une
«économie morale». L'expression,
empruntée à E. P. Thompson, qui
résume pour la première industrialisation
une sorte de devoir d'assistance
patronale, voire d'intervention de la
puissance publique, est-elle adaptée ici?
Elle ne rend sans doute pas assez
compte des modalités nouvelles de la
conscience et de l'action collectives des
travailleurs. On ne peut que deviner en
creux, grâce à Y. Cohen, la «concurrence
des pratiques», la chronologie
d'un rapport de forces, la nécessité
d'une pause ou d'un compromis. L'autre
motif d'insatisfaction, liée également à
un effet de source, réside dans la faible
place accordée à l'espace, comme paramètre
de la réorganisation permanente
du travail. Sans doute, le livre
d'Y. Cohen fait état des agrandissements,
des modifications des lieux, de
l'évolution des matériaux qui accompagnent
le réaménagement des ateliers.
Mais E. Mattern n'insiste pas, en 1941,
sur le lien pourtant majeur entre l'économie
productive et logique spatiale,
nous laissant paradoxalement sans
repères suffisants. Comme fils d'architecte,
on se serait attendu au contraire,
de sa part, à un excès de démonstration.
La «rhétorique des emprunts» est, en
matière d'organisation du travail,
l'équivalent de la phraséologie des
«retards», dans l'historiographie de
l'industrie. Les premières années du
xxc siècle ne se résument pas, en
France, à l'américanisation de la gestion
industrielle. Y. Cohen apporte la
preuve que l'étude d'une «action
située», à travers le prisme d'une autobiographie,
peut éclairer, mieux qu'un
approche généraliste, ce tournant de
modernité.
Denis Woronoff
â– Matthieu Leimgruber
Taylorisme et management en
Suisse romande (1917-1950),
Lausanne, Antipodes, 2001,
183 p.
Matthieu Leimgruber, historien à l'université
de Lausanne, est aussi un intellectuel
engagé dans plusieurs mouvements
sociaux du canton de Vaud. Cela
motive sans doute en partie sa publication
d'une brève histoire de l'introduction
du taylorisme et du management en
Suisse romande. Les critiques suisses ne
s'y sont pas trompés, qui y ont principalement
lu une mise en perspective des
débats actuels sur la flexibilité ou de la
mode du consulting. Cette posture est
revendiquée dès la quatrième de couverture,
qui évoque «les similitudes qui
existent entre la situation actuelle et une
autre période troublée de l'histoire
sociale et économique».
Cette ambition, qui promet un véritable
ouvrage de vulgarisation, comporte aussi
ses risques, qui font que le livre déçoit
souvent l'historien professionnel. Issu
d'un travail universitaire précis, enrichi
d'annexés (liste de membres d'associations
notamment) et de longues citations,
parfois même très, voire trop descriptif,
il n'en laisse pas moins le lecteur sur sa
faim, du fait de son format réduit et du
caractère très divers des thèmes évoqués.
Il s'agit de taylorisme et de fordisme
certes, mais finalement à la marge pour
ce qui est de leurs applications les plus
connues, concernant le travail à la chaîne
; il s'agit surtout de psychotechnique
appliquée au recrutement, de commandement
et de développement personnel,
de l'essor et de la rationalisation des
méthodes comptables, de la naissance
des études de marchés, et, parallèlement,
de l'affirmation des professions d'expert-
comptable et de publicitaire.
Sur tous ces points, l'auteur, qui connaît
la bibliographie existante, ne prend pas
toujours le temps d'en rappeler toutes
les conclusions. Réciproquement, pour
le lecteur non Suisse, les indications sur
le contexte particulier de l'étude manquent
souvent. Et pourtant, quel beau
terrain paradoxal, pour étudier l'« organisation
scientifique du travail » et les
résistances qu'elle rencontre, que cette
Suisse romande dominée par l'artisanat
et le petit commerce (et par leur idéologie),
par les services (les banques
d'abord, bien sûr), par un commerce
alimentaire (les chocolats...) précocement
conquis par les techniques publicitaires,
ou encore par une industrie de
précision comme l'horlogerie - même si
le textile et la mécanique ne sont pas
absents. Au-delà même de cette économie
très particulière, on aimerait en
savoir plus sur l'idéologie suisse du corporatisme,
notion qui bénéficie évidemment
là d'un terreau historique absent
en France, comme sur le complexe de la
«petite nation» qui affleure parfois.
Quelques pages passionnantes traitent
ainsi des «clubs d'efficience», dont
le modèle est dû à l'américain
Herbert N. Casson, et qui promeuvent
plutôt un dépassement personnel, lié en
outre au christianisme social, qu'une
répartition du travail ou une technique
de commandement. Cette forme
«micro» de rationalisation semble, en
tout cas en Suisse romande, avoir eu au
moins autant d'influence que le taylorisme
proprement dit.
Quoi qu'il en soit, à trop vouloir
embrasser, l'auteur en vient à confondre
des aspects qui mériteraient des distinctions
précises, à la fois du point de vue
de la sémantique et des pratiques: qu'en
est-il finalement de cette «rationalisation»
et de cette «modernité» toujours
brandies? Qu'y a-t-il de commun entre
les initiatives des horlogers, des publicitaires,
ou encore de certaines administrations
publiques qui veulent aussi «s'organiser
scientifiquement» ? N'y a-t-il pas
une spécificité suisse pour un planisme
qui semble associé systématiquement à
la demande de «moins d'État», contrairement
à d'autres courants européens
des années 1930 et 1940 qui pourraient
sembler similaires?
On ne peut que souhaiter que
M. Leimgruber ait l'occasion d'échanger
avec les chercheurs, entre autres français,
qui tentent eux aussi aujourd'hui
une réflexion nouvelle sur ces questions.
On peut penser en particulier à
Yves Cohen, qui revisite la question du
«chef», en France comme en Union
soviétique, dans cette première moitié
du xxe siècle. En effet, la revue de la
Commission romande de rationalisation,
l'organisme qui coordonne les
adeptes suisses du modèle américain de
management, nommée «Organisation et
rendement» depuis sa création, devient
en 1941 «Le Chef», puis, de 1942 à
1981, «Chefs». L'auteur donne bien
d'autres exemples de textes réfléchissant
sur l'autorité et l'humanité du chef.
Il y a là une vraie question, qui porte à la
fois sur l'influence d'un vocabulaire venu
de la psychologie et sur la réalité des pratiques
de commandement. On ne peut la
balayer par une simple mention de la fascination
envers l'Allemagne nazie - évoquée
d'ailleurs par M. Leimgruber avec
toutes les nuances nécessaires en ce qui
concerne le cas romand.
Préoccupé de brosser un large tableau,
et, parfois, d'assener quelques jugements
à l'emporte-pièce sur le paternalisme
ou le conservatisme patronaux,
l'auteur n'aborde finalement que certains
aspects de son sujet. Il est vrai que
celui-ci est longtemps resté méconnu
d'historiens peu intéressés par les réalités
internes de l'entreprise, surtout
lorsque cette entreprise relevait du secteur
tertiaire. Envisager toutes ces
questions du point de vue suisse est en
tout cas un exercice stimulant.
Claire Lemercier.
â– Nie Ulmi et Peter Huber,
Les Combattants suisses en
Espagne républicaine (1936-
1939), Lausanne, Antipodes,
coll. «Histoire», 2001,339 p.
Ces dernières années, la Suisse des
« années sombres » a défrayé la chronique.
Les projecteurs ont été braqués
sur ses relations économiques et commerciales
avec l'Allemagne qui ont
notamment facilité le recyclage de l'or
nazi, sur sa politique d'accueil extrêmement
restrictive à l'égard des juifs persécutés
et sur l'affaire des fonds juifs en
déshérence. L'image de la Suisse et de sa
neutralité bienveillante en est sortie
considérablement ternie. C'est une
facette toute différente de leur pays que
l'ouvrage de Nie Ulmi et Peter Huber
met en relief: celle de l'engagement aux
côtés des républicains espagnols en
guerre contre les troupes de Francisco
Franco, soutenues par l'Italie fasciste et
l'Allemagne nazie.
Ce livre illustre le regain d'intérêt pour
un champ historiographique exploré
jusque-là de manière lacunaire et imprécise:
il vient après le colloque de
Lausanne (1997) sur les Brigades internationales
et l'ouvrage de Rémi
Skoutelsky sur Les Volontaires français
en Espagne républicaine (1998). Il est
également le fruit d'une volonté des
pouvoirs publics helvétiques, puisqu'il
prend place dans un programme de
recherche sur «la guerre d'Espagne et la
Suisse», financé par le Fonds national de
la recherche scientifique.
Les auteurs ont répertorié huit cent
quinze volontaires de nationalité suisse,
ou étrangers partis de Suisse vers
l'Espagne (17% du corpus). À partir de
sources variées (archives suisses, espagnoles
et russes, fonds privés, entretiens...),
leur trajectoire est retracée par
le menu. Mais d'abord, qui sont-ils?
Leur profil-type paraît somme toute
classique : « Vingt-huit ans, célibataire,
ouvrier, communiste, citadin de l'une
des trois villes principales, régulièrement
incorporé dans l'armée ». Ce portrait
ressemble beaucoup à celui du volontaire
français. Les motivations du départ
n'offrent guère de surprises non plus.
L'antifascisme, la lutte pour la paix, la
défense de la démocratie sont les raisons
politiques essentielles de l'engagement.
S'y ajoutent des considérations plus personnelles:
on part ainsi plus facilement
en cas de chômage; la marginalité
sociale, parfois mêlée au goût de l'aventure,
facilite une manière de rupture
avec sa vie antérieure.
L'enthousiasme initial se transforme
assez vite en désillusion face aux conflits
internes au camp républicain, à la discipline
et à la surveillance imposées
par l'appareil communiste à la tête des
Brigades internationales, ou aux difficultés
rencontrées sur le front. La mortalité
est forte : le quart environ des volontaires
suisses trouve la mort en Espagne.
Ils sont en outre parmi les derniers à
quitter le pays: beaucoup ne passent la
frontière qu'en janvier 1939. souvent
pour se retrouver dans les camps d'internement
du Sud de la France. Cette situation
tient à la position du gouvernement
suisse. Seuls ceux dont la citoyenneté
helvétique est prouvée sont autorisés à
regagner le pays. Or, en raison des particularités
du régime fédéral, les vérifications
prennent du temps, l'identité de
chacun devant d'abord être contrôlée au
niveau du canton d'origine.
Au fond, plus que les caractéristiques de
ses volontaires, c'est l'attitude de ses
autorités qui distingue le plus la Suisse
des autres pays. Dès 1936, les pouvoirs
publics helvétiques qui ne veulent pas
fâcher les dictatures, prennent des mesures
qui, sous couvert de neutralité, reviennent
à entraver l'aide à la République
espagnole. Ainsi, le Conseil fédéral
interdit de «quitter la Suisse pour
participer aux hostilités en Espagne». Il
faut donc partir clandestinement,
déjouer la surveillance policière. De surcroît,
«cas unique parmi les pays démocratiques,
la Suisse entreprend de traduire
systématiquement les volontaires
devant la justice militaire» (p. 231).
Cette singularité crée des situations
ubuesques: un tiers des procès ont lieu
par contumace, ce qui conduit parfois à
condamner des morts.
Que deviennent les volontaires une fois
revenus? Si les premiers mois sont difficiles
puisqu'il faut affronter la justice et
retrouver une place dans la société, la
réinsertion se réalise somme toute relativement
vite. Au bout de quelques mois,
la plupart ont retrouvé un travail et certains
font partie de l'armée helvétique
pendant la Seconde Guerre mondiale.
Après le conflit, beaucoup demeurent
politiquement actifs dans les rangs du
mouvement ouvrier de leur pays.
Au terme l'ouvrage, le parcours de ces
volontaires suisses ne recèle plus guère
de secrets. On aurait cependant aimé que
les auteurs ne s'arrêtent pas là. Le devenir
de ces hommes est expédié en trois
pages. Certes, les sources manquent pour
les années d'après-guerre, mais une
enquête orale plus systématique auprès
des survivants aurait probablement permis
d'aller plus loin. Les enjeux de
mémoire ne sont pas du tout abordés. En
outre, les éclairages comparatifs, cependant
bien trop épars, donnés par les
auteurs laissent penser que les itinéraires
des combattants suisses, leurs manières
de vivre leur engagement les singularisent
peu des autres Européens venus sauver
la République espagnole. On touche
sans doute là aux limites de la multiplication
des monographies. Les travaux
entrepris ces dernières années privilégient
une analyse par pays des volontaires.
Cette démarche, légitime tant que
le sujet était encore mal connu, paraît
aujourd'hui atteindre l'épuisement. Au
lieu d'une énième étude factuelle, le lecteur
se prend désormais à espérer que
soit ouverte la voie plus problématique
de la comparaison et de la synthèse.
Stéphane Sirot
â– RaulHilberg
Holocauste. Les sources de
l'histoire, Paris, Gallimard,
coll. «Essais», 2001,234 p.
Depuis près de cinquante années, Raul
Hilberg a écume les dépôts d'archives,
été le témoin de leur mutation, voyagé
sur trois continents et sans doute exploré
la plus grande partie des fonds d'archives
existant sur la Shoah. Un livre de sa part
décrivant les archives de l'histoire de la
Shoah est donc à coup sûr un événement,
d'autant qu'il transmet ainsi un savoir
accumulé sur une très longue période, et
réactualisé très récemment. L'ouvrage se
fait donc indirectement écho de la prodigieuse
ouverture des archives depuis
1989 et de la mutation de leur localisation,
tout en prenant en compte la dilatation
de ce que l'on considère comme des
archives dans les milieux historiens. C'est
dire, sans doute, si le livre de R. Hilberg
est précieux.
En quelques chapitres, R. Hilberg guide
le lecteur dans le labyrinthe des institutions
nazies et de leurs pratiques de production
d'archives, détaillant minutieusement
les types de documents, les
systèmes de nomenclature, le codage
des destinataires. Toutes les pratiques
scripturaires sont ainsi passées en revue,
et donnent un aperçu utile pour quiconque
voudrait se lancer dans les territoires
tourmentés de l'historiographie
de l'holocauste. Il fait ensuite le point
sur les stratégies narratives, sur les
modes de camouflage, sur les multiples
litotes, les manières de coder le réel
mises en place par les administrations
allemandes en charge de l'extermination.
Le livre, enfin, aborde la question
des sources judiciaires, c'est-à-dire des
archives des nombreux procès tant allemands
qu'américains ou est-européens
visant d'anciens criminels de guerre
nazis. Il aborde aussi, et cela vaut d'être
noté, la question des témoignages des
survivants. Les soumettant à une lecture
très critique, il leur reproche une
somme importante d'erreur factuelle, en
abordant pour finir le cas limite de
Benjamin Wilkomirsky alias Bruno
Grosjean, qui défraya la chronique au
début des années 1990 en livrant un
témoignage qui bouleversa historiens,
témoins et philosophes, mais s'avéra
entièrement fictif.
Hormis cette position quelque peu
outrée car trop systématique dans son
invalidation du témoignage comme
source historique, le livre de R. Hilberg
constitue ainsi un vade-mecum utile,
touchant, même, au sens où ce livre
pourrait bien être le testament historio-
graphique de celui qui reste le meilleur
connaisseur des archives de la Shoah.
Il n'en reste pas moins que l'on pouvait
attendre plus d'un tel livre, et d'un tel
auteur. Que sont, pour tout dire, ces
archives sans les questions de
l'historien? Du papier sans grande signification.
Et il est étonnant, de la part
d'un homme ayant poussé à ce point la
réflexion sur les protagonistes de la
Shoah tout autant que sur son déroulement
et sa dimension factuelle, de voir
l'histoire de cette dernière réduite à un
lent récitatif des types d'archives et des
formes de langage que l'on y trouve. Et
que l'on ne s'y trompe pas: R. Hilberg a
inspiré les recherches les plus novatrices
de Christopher Browning sur le rôle de
ï'Ordnungspolizei dans l'Holocauste1. Il
est aussi, par le biais de la critique, l'une
des sources de référence de Christian
Gerlach2 ou d'Andrej Angrick, qui a
mené une belle étude du 322e bataillon
de police3. R. Hilberg, ainsi, a continuellement
posé des questions aux sources
qu'il utilisait et pas uniquement parce
qu'en bon historien, il s'agissait de les
critiquer avant les utiliser.
R. Hilberg, n'a pourtant pas saisi l'occasion
de dresser un nouveau programme,
de nouveaux chantiers, de dresser le bilan
d'une historiographie pourtant en plein
essor. Il aurait pu, en un chapitre, rendre
compte du renouveau d'une histoire prenant
en compte la marge de manœuvre
des acteurs, de l'irruption de l'histoire
économique et de l'histoire culturelle, de
l'effacement du clivage entre intentionna-
listes et fonctionnalistes. De même, la
montée en puissance d'une histoire prenant
en compte les facteurs logistiques,
les déplacements de populations,
l'ensemble des victimes, la vague de
recherches à cadre régionale qui marque
l'arrivée d'une nouvelle génération de
jeunes chercheurs sur le devant de la
scène historiographique allemande
auraient ainsi très utilement pu trouver
leur place dans ce volume. Or, et c'est
très regrettable, R. Hilberg laisse
l'impression d'un champ historiographique
dominé par les préoccupations
factuelles voire positivistes, d'un champ
historiographique éclaté car trop spécialisé.
Et s'il n'y avait cette lacune, ce qui
est déjà un bon livre serait un grand livre.
Christian Ingrao
1. Christopher Browning le rappelle dans lavant-propos de
Des hommes ordinaires, le 101' bataillon de police et la solution
finale en Pologne, Paris. Les Belles Lettres, 1994,284 p.
2. On retrouve notamment la référence continuelle à Raul
Hilberg dans Christian Gerlach, -Die Wannsee-Konferenz.
das Schicksal der Deutschen Juden und Hitlers polilische
Grundsatzentscheidung, aile Juden Europas zu ermorden », in
C. Gerlach. Krieg, Emannatg, Vôlkermori Forschtwgen tur
deutschen Vernichiungspolitik. Hambourg, Hamburger Edition,
1998.307 p.
3. Andrcj Angrick er al., «"Da halte man schon ein Tagebuch
(tihren miissen" Das Poli7£ibataillon 322 und die Judenmorde
im Bereich der Heercsgruppe Mitte wànrend des Sommers
und Hcrbstes 1941 », in Helge Grabitz et al. (éd.), Die Nor-
maillai des Verbrechens. FesBchrift fur Wolfgang Scheffler
ztm 65 Geburtstag, Berlin, Akademie. 1994, pp. 325-385.
â– Alain Bancaud
Une exception ordinaire. La
magistrature en France, 1930-
1950, Paris, Gallimard, coll.
«NRF Essais», 2002,514 p.
Cette étude de la magistrature française
en tant que corps, avec ses traditions et
ses réflexes corporatistes, confronté à une
conjoncture exceptionnelle réinscrite
dans le temps long de l'histoire judiciaire
et de ses autres périodes d'exception, est
une nouvelle illustration des «racines
républicaines» de Vichy. Il faut entendre
son titre, Une exception ordinaire, dans
son double sens: Vichy est un épisode
relativement banal de la soumission des
juges au pouvoir politique et de leur refus
de s'élever jusqu'aux considérations de
légitimité de ce pouvoir; mais l'État français
est aussi exceptionnel en ce qu'il tend
à faire de l'exception judiciaire sa règle.
Dans ses passionnants allers-retours vers
les époques antérieures et postérieures,
l'auteur prend parfois le risque de banaliser
l'irréductible originalité de la période
de l'Occupation.
L'étude ne se limite pas aux seules juridictions
d'exception ou à la législation
visant les juifs, mais dresse au contraire
un panorama de l'ensemble des juridictions,
des différents types d'affaires et
des magistrats les plus «ordinaires».
Non sans répétitions, ni longueurs et
manque de rigueur dans le plan qui en
rendent la lecture bien laborieuse et en
affaiblissent par moments les analyses
les plus neuves.
Vichy n'eut pas beaucoup de mal à obtenir
l'adhésion de ce corps à sa politique de
répression, qui répondait en grande partie
à ses aspirations morales et idéologiques,
comme la défense de l'ordre public et de
l'autorité de l'État, à sa dénégation du
politique et à son refus des prises de position
tranchées, sans parler de ruptures. Ce
qui rendait inutile tout recours à des
magistrats engagés ouvertement dans les
institutions de la Révolution nationale,
rares il est vrai. Il a suffi à Vichy de s'inscrire
«dans un large et ancien mouvement
de correctionnalisation favorable
aux juges professionnels » plus soumis
que les jurés populaires (p. 91). Malgré
cette traditionnelle soumission, le corps
judiciaire n'était cependant pas sans
armes face à un pouvoir administratif et
politique qui avait besoin de la légitimation
que la justice pouvait lui assurer, à
condition que fussent respectées ses
formes. Et si la disparition de ses patrons
traditionnels qu'étaient les parlementaires
le privait d'une protection, elle
étendait en revanche son pouvoir d'interprétation
des lois, puisque désormais
elles étaient produites par les différentes
administrations sans grand souci de cohérence
(p. 205).
Le formalisme juridique qui permet,
dans un premier temps du régime,
d'appliquer une législation exorbitante
du droit commun sans poser la question
de sa légitimité, finit par servir de prétexte
à ralentir, voire interdire, l'application
des mesures les plus répressives,
quand les événements commandèrent
une certaine prudence. Le lecteur
cependant risque d'être dérouté par le
dernier chapitre, «Des juges trop ordinaires»,
dans lequel l'auteur montre les
formes de résistance que les magistrats
ont opposées à la législation vichys-
soise, alors que les précédentes centaines
de pages montraient d'autres
magistrats empressés à appliquer cette
même législation.
Par ailleurs, si les préfets, la milice et
surtout les Allemands bafouaient sans
vergogne l'indépendance judiciaire et
les décisions de justice, il n'empêche
qu'une fois au tribunal, dans le déroulement
du procès, les magistrats se retrouvaient
maîtres de la procédure, comme
à Riom où la défense des accusés comme
Léon Blum ou Edouard Daladier
n'aurait pu avoir lieu sans le respect des
formes judiciaires (pp. 393-398). Ce qui
fait le grand intérêt de ce livre est justement
là, dans l'étude des réalités
concrètes auxquelles se trouvaient
confrontés des fonctionnaires, loin des
jugements tranchés « qui ne laissent le
choix qu'entre la complicité coupable et
la rébellion » (p. 8). Quelle forme de
résistance quotidienne et sans gloire
était permise ? Le cas du seul juge à
avoir refusé de prêter serment au maréchal
Philippe Pétain, Paul Didier, est
symptomatique: très isolé dans son
corps, il restera marginal jusqu'à la fin
de sa carrière dans les années
cinquante: «son geste reste trop radical
et menace trop un corps qui a prêté serment
et dont on attend un loyalisme
sans faille pour encadrer l'épuration »
(p. 420).
Finalement, Alain Bancaud apporte une
réponse concrète à la question du fascisme
de Vichy, très éloignée des
constructions intellectuelles globalisantes
qui ont fait les beaux jours de
l'histoire politique contemporaine: loin
du modèle fasciste, l'État français apparaît
comme immergé complètement dans
une négociation serrée avec les notabilités
traditionnelles, il se sert des hommes
en place sous la République, il ne peut
penser sa légitimité en-dehors des références
classiques de l'État.
Bruno Goyet
â– Jean-Marc Stébé
(coll. Alexandre Mathieu-Fritz)
Architecture, urbanistique et
société. Idéologies et représentations
dans le monde urbain.
Hommage à Henri Raymond,
Paris, L'Harmattan, coll. «Villes
et Entreprises», 2001,312 p.
Les travaux d'Henri Raymond constituent
une contribution importante à la
sociologie urbaine française. Dès la fin
des années 1960, ses recherches sur
l'habitat pavillonnaire et sa méthode
d'analyse du discours, dite «méthode
ARO » - c'est-à-dire analyse des relations
par oppositions - ont fait de lui un
sociologue reconnu. Aujourd'hui professeur
émérite à la faculté de Nanterre,
H. Raymond poursuit les travaux qu'il a
menés tout au long de sa carrière, cherchant
principalement à rendre compte
des articulations existant entre l'architecture,
l'urbanistique - les applications
des plans d'urbanisme - et la vie quotidienne
des habitants de logements individuels
ou collectifs, ainsi que des «usagers»
de transports en commun ou des
espaces publics. À travers la sélection et
la présentation synthétique et critique
de ses principaux écrits, le livre de Jean-
Marc Stébé et d'Alexandre Mathieu-
Fritz offre tout d'abord un point de vue
d'ensemble de son œuvre, mais permet
également une exploration plus détaillée
des divers travaux qui la constituent.
Dans une partie introductive, les auteurs
retracent le parcours original du sociologue,
qui, avant d'entreprendre des
recherches sur la vie urbaine, a étudié la
philosophie, a exercé comme instituteur
et a été employé de la compagnie Air
France. La biographie intellectuelle très
détaillée qui lui est consacrée fait ressortir
les diverses influences qui confèrent à
son Å“uvre toute son originalité à travers
ses rencontres avec d'éminents sociologues,
comme Henri Lefebvre ou
Georges Gurvitch, et ses principales
sources d'inspiration théoriques, notamment
la sociologie de Max Weber, le
structuralisme de Claude Lévi-Strauss
ou encore la philosophie de Hegel, qui
semblent avoir marqué durablement le
cheminement de sa pensée.
Les divers éléments de l'Å“uvre qui sont
présentés dans cet ouvrage illustrent les
principaux thèmes de recherche
d'H. Raymond. Outre un penchant
marqué pour les approches pluridisciplinaires,
empruntant à l'éthologie, la psychanalyse,
la sémiologie, l'anthropologie,
etc., ses travaux sur l'habitat
présentent la particularité de rompre
avec le paradigme structuralo-marxiste
et de redonner, ce faisant, la parole aux
individus. À cet égard, le principal intérêt
de la «méthode ARO» est de mettre
en évidence, en s'inspirant des couples
d'opposition mis en avant par
C. Lévi-Strauss, l'existence d'une liaison
symbolique entre l'espace des pavillons
et un système idéologique, tel que le
pavillon apparaisse comme le signifiant
d'un système de représentation de la vie
sociale. Ce type d'analyse a ainsi permis
de montrer comment les acteurs sociaux
conçoivent, utilisent et habitent les
espaces quotidiens selon des principes
d'opposition - entre le privé et le public,
le propre et le sale, le montré et le
caché, etc. - qui vont s'appliquer de
façon variable aux différents éléments
constitutifs de ces espaces.
Par ailleurs, les analyses des modalités
de «l'habiter» ont mené H. Raymond à
pointer les paradoxes des politiques de
l'habitat et les limites des modes de
construction des logements collectifs. Le
sociologue souligne ainsi la préférence
des Français pour l'habitat individuel au
moment même où les programmes de
construction privilégient l'habitat collectif
et porte une critique sévère sur le
fonctionnalisme architectural des
tenants du Mouvement moderne, lesquels
ne se soucient guère des modèles
culturels de l'«habiter» et des aspirations
subjectives des principaux intéressés,
les habitants.
L'intérêt majeur de l'ouvrage est
d'explorer les diverses ramifications
d'une pensée à la fois foisonnante et
diversifiée mais également fort cohérente,
et de replacer les recherches du
sociologue dans le contexte social de
leur production. Ainsi, bien davantage
qu'un simple hommage à l'Å“uvre du
maître, le livre de J.-M. Stébé et
d'A. Mathieu-Fritz constitue tout à la
fois une synthèse et une analyse de sa
pensée s'adressant aussi bien aux étudiants
et chercheurs en sciences sociales,
qu'aux urbanistes, architectes et élèves
des écoles d'architecture.
Alain Quemin
â– Jacques Rouzier (éd.)
Le Languedoc-Roussillon,
1950-2001: histoire d'une
mutation, Toulouse, Privât,
2002,236 p.
Œuvre de chercheurs du CNRS et de
l'université de Montpellier en économie
et en géographie, cette synthèse
s'adresse, malgré son titre, plutôt aux
spécialistes de ces disciplines qu'aux historiens.
Si les changements actuels sont
décrits en fonction d'une réalité passée,
celle-ci n'est guère détaillée, ou l'est de
façon rapide et caricaturale lorsqu'il
s'agit de l'avant-1950.
Le but et l'intérêt de l'ouvrage sont
ailleurs. Il s'agit avant tout d'effacer,
pour ceux chez qui elle serait encore
présente malgré les campagnes de communication
des élus locaux, l'image
d'une région en marge ou en retard, par
défaut d'industrialisation. Plus généralement,
il s'agit de souligner que le développement
peut avoir d'autres voies que
l'industrialisation et la constitution de
grands équipements. Un tableau éloquent
est donc brossé à partir de grands
agrégats statistiques, fruits des travaux
les plus récents de l'Insee, qui sont la
Bible des auteurs: celui d'une région qui
voit le nombre de ses habitants de tous
âges, mais aussi de ses emplois, croître
de façon exceptionnelle et continue ;
d'une région dont l'agriculture a pris le
tournant de la qualité, qui s'appuie aussi
sur un tourisme plus divers qu'on ne le
croit et sur un tissu de très petites entreprises;
dont les campagnes renaissent,
avec des modes de développement nouveaux;
enfin qui, expérimentant dans le
même temps un chômage massif, apparaît,
pour les auteurs, à l'avant-garde de
la «mondialisation», avec ses effets à la
fois heureux et pervers.
Le ton est très pédagogique, nourri
d'encadrés et de définitions, ainsi que de
nombreux schémas, photos et cartes,
même si l'on peut regretter un abus
d'esthétisme (des graphiques en trois
dimensions en particulier) nuisant parfois
à la compréhension. Tout cela fait à
la fois la qualité et les limites de
l'ouvrage. S'il peut être lu par un grand
public cultivé, ou, pour le dire autrement,
par un étudiant de Deug
(Diplôme d'études universitaires générales),
il effleure aussi trop de sujets par
volonté de tout embrasser. En outre, la
relégation en fin d'ouvrage des présentations
des cadres naturel et historique
- très classiques, voire contestables
lorsque le survol est trop rapide, sur les
religions ou sur le clientélisme politique -
risque d'égarer le lecteur qui ne connaîtrait
pas la région.
Le corollaire d'un regard à la fois très
descriptif et très général (souvent très
macroéconomique) est surtout l'absence,
trop souvent, de problématisation, et en
même temps celle d'illustrations et
d'éléments de preuve fondés sur des cas
précis. La brève mais lumineuse évocation
du club de rugby de Béziers,
comme microcosme laissant transparaître
bien des mutations fondamentales
de la région, fait regretter que cette
démarche n'ait pas été plus souvent suivie,
même avec une dimension anecdo-
tique. Du coup, les catégories socioprofessionnelles
ou les départements sont
trop souvent les seuls acteurs de l'histoire
récente narrée ici. On regrette
l'absence de mention de travaux plus
microsociologiques: la bibliographie
donnée reste très succincte, générale et
datée, alors que de beaux travaux
récents de sociologie sur la viticulture,
notamment, existent dans la région. On
regrette surtout l'absence d'un acteur,
macroéconomique pour le coup, déterminant
pour l'histoire récente de la
région : l'État, à travers ses différents
plans d'aménagement du territoire, sans
lesquels le tourisme languedocien, en
particulier, serait sans doute bien différent.
On apprécie d'autant plus le
résumé final sur la décentralisation et
les problèmes de conflits entre villes,
intercommunalité, départements, région
et État.
Dans ces limites, l'ouvrage permet toutefois
d'avancer sur plusieurs questions
passionnantes: le sens réel d'une économie
dominée par les services (quels services?
destinés à qui? sont-ils forcément
parasites et improductifs?), les perspectives
de villes moyennes longtemps
dominantes face à la «métropolisation»
de Montpellier, les motivations et le
devenir professionnel des «néoruraux»...
Si le cadre spécifiquement
régional de ces évolutions n'est finalement
guère questionné, et si leur lyrisme
tire certains auteurs vers un style journalistique,
l'intérêt de ces questions,
situées à la frontière, encore relativement
peu fréquentée, de l'économie et
de la géographie, fait la valeur de
l'ouvrage.
Claire Lemercier
â– Sylvie Schweitzer
Les femmes ont toujours travaillé.
Une histoire des femmes
aux XIXe et XXe siècles, Paris,
Odile Jacob, 2002,330 p.
Voici un ouvrage rigoureux, où la condition
des femmes est présentée de
manière percutante. II est toutefois desservi
par une introduction qui paraît un
peu dater, et surtout, comporter
quelques lacunes et inexactitudes : des
recherches sociologiques ont depuis plusieurs
dizaines d'années montré, qu'en
effet, les femmes ont toujours participé
au salariat au xixe siècle (voir Madeleine
Guilbert dès 1966), même si on sait bien,
par ailleurs, que de nombreuses activités
des femmes ont mis très longtemps à
être considérées comme du travail. La
principale différence, dans le cadre du
salariat reconnu, apparaît au début des
années 1970: les femmes se maintiennent
désormais beaucoup plus massivement
dans leur emploi, même après la
naissance d'enfants. Lorsque l'auteure
affirme (p. 9), avec beaucoup d'assurance,
que les sociologues, qui « argumentent
avec l'axiome "depuis que les
femmes travaillent" », brouillent les raisonnements
sur la société contemporaine,
elle paraît donc incomplètement
informée. Il eût sans doute fallu aussi
indiquer, dès l'introduction, que la position
des femmes dans la population
active salariée a considérablement évo-
iué, passant d'une présence, nombreuse
mais temporaire, dans le secteur industriel
à une présence, massive et
constante, dans les services. Cela aussi
est important pour analyser l'évolution
de leur rôle dans l'emploi. Il est vrai que
cette lacune est en partie corrigée dans
la suite de l'ouvrage.
Le premier chapitre constitue une excellente
présentation de l'«étau juridique»
et social dans lequel les femmes ont été
enfermées durant tout le xixe siècle et
jusqu'au milieu des années 1960, soulignant
au passage que le gouvernement
de Vichy n'avait pas apporté de mesures
nouvelles, se contentant de renforcer les
politiques familiales des périodes précédentes
et les mesures contre le travail
des femmes. Ce qui n'est toutefois pas
assez mis en évidence, c'est que ces
mesures de privation des droits, en particulier
le rôle totalement subordonné
des femmes au travail, est contemporain
de la mise au travail massive dans
l'industrie. Il était important, pour les
employeurs, de garder une partie au
moins de la main-d'œuvre - les femmes -
totalement flexible, et de surcroît encore
plus sous-payée que les hommes, puisque
son salaire était supposé n'avoir qu'une
fonction d'appoint. A cet égard aussi, les
années 1970 se révèlent cruciales.
C'est également au cours de ces années
que disparaît peu à peu la «cécité statistique»
qui masquait l'importance et les
formes du travail des femmes, dont on
connaît surtout la non-déclaration
comme travail de l'« aide » que les
femmes d'agriculteurs, de commerçants,
d'artisans apportent à leurs maris. Sylvie
Schweitzer se livre à une analyse, un peu
dispersée, mais détaillée, des recensements
et de leur très lente évolution, et
l'on aurait apprécié, dans ce chapitre II,
un peu aride, que l'auteure fasse mieux
ressortir les évolutions nettes de cette
place du travail des femmes dans les
chiffres.
Mais l'intérêt principal de l'ouvrage
réside dans les chapitres qui suivent ces
pages introductives, bien documentés,
appuyés sur une importante bibliographie.
L'écriture en redevient d'ailleurs
plus fluide, mettant en évidence les
grandes mutations des formes de travail,
au rythme des transformations économiques,
mais aussi des guerres, avec le
maintien des différences de salaires, de
conditions d'emploi, de retraites... qui
se prolongeront longtemps après la
Seconde Guerre mondiale, avec la complicité
des syndicats, inquiets de cette
concurrence. Le chapitre III constitue
une très utile mise au point, qui rassemble
en une trentaine de pages des
analyses plus ou moins dispersées de
deux siècles de travail des femmes. « Les
métiers de toujours» (chapitre IV)
n'ont bien longtemps pas été reconnus
comme de véritables métiers. L'historienne
du travail donne ici sa pleine
mesure, analysant de nombreuses
formes d'activité semi-occultée des
femmes: agriculture, travail à domicile
dans la confection surtout, assistance
maternelle, véritables activités souterraines,
bien évidemment sous-payées,
voire non payées, et ne bénéficiant
d'aucune protection sociale. On peut
regretter que ce chapitre mêle des activités
ouvertement non-salariées, considérées
comme familiales car dépendant
directement de celles des maris, des
activités qui en sont distinctes même si
elles sont sous-payées et liées au domicile,
comme celles des travailleuses à
domicile, des nourrices et des domestiques,
et enfin des activités salariées,
comme celles des vendeuses et coiffeuses.
L'invisibilité du travail est loin
d'y être la même, ce qui affaiblit
quelque peu le propos. Des métiers spécifiques
ont été construits pour les
femmes, là où «les hommes ne pensent
pas leur présence légitime», enseignement
aux jeunes enfants, métiers de
soins (p. 130). Ces métiers glissent progressivement
du bénévolat à la profes-
sionnalisation, ils sont les premiers à
être rémunérés, souvent à la faveur de
la laïcisation (chapitre V). Mais «leurs
caractéristiques sont soigneusement élaborées
dans l'application exemplaire
des vertus décrétées féminines» (p. 193)
et se rapprochent ainsi du travail
domestique.
Toutefois, la véritable rupture par rapport
à la non-reconnaissance de l'activité
des femmes comme travail se situe dans
les usines et les bureaux (chapitres VI et
VII). C'est là aussi qu'apparaît la grande
crainte de la société masculine, qui
s'emploie à séparer les emplois des
hommes et des femmes, à empêcher la
formation professionnelle et donc la
qualification des femmes, à justifier le
sous-paiement par la non-qualification
organisée, et, jusqu'à la Seconde
Guerre mondiale, à parquer les
ouvrières dans des dortoirs-couvents.
La mécanisation renforce le lien entre
ouvrière et travail à la tâche, déqualifié
et moins payé; elle accentue la division
sexuelle du travail. D'une façon parallèle,
à la fin du xixe siècle, les mutations
technologiques dans les services
(téléphone, machines à écrire et à calculer)
contribuent à confiner les
femmes dans des tâches répétitives et
peu qualifiées.
Cependant, dans les services, plus
encore que dans l'industrie, le dévelop¬
pement de l'instruction obligatoire va
contribuer de façon non négligeable à
la qualification des emplois. De plus, ce
secteur, où désormais les effectifs sont
les plus nombreux, est aussi celui qui
compte le plus grand nombre de
femmes. Elles sont donc directement
concernées par les transformations du
marché de l'emploi, et il me semble
important de noter à quel point leur
position sur ce marché s'est transformée
et renforcée. Certes, il est vrai que
beaucoup de tâches sont encore peu
qualifiées et que le travail à temps partiel
est de plus en plus menaçant pour
les femmes. Mais ces désavantages sont
désormais socialement vécus comme
des injustices, et les relier à une
«nature féminine» biologiquement distincte
fait figure de scandale. À trop se
concentrer, comme le fait ici S. Schweit-
zer, sur la déqualification des tâches, on
risque de passer à côté de quelques tendances
lourdes des évolutions sociales.
Si la place des femmes diplômées
dans des postes d'autorité est encore
restreinte (chapitre VIII), il est indéniable
que l'évolution en trente ans est
sensible. Or que sont trente ans dans
l'histoire?
Sabine Erbès-Seguin