Les secours
du religieux
M ^J:n se trouve aujourd'hui, face aux formes contemporaines de l'aide et des secours,
^^-^^ désarmé intellectuellement parce qu'encombré d'un sens de l'histoire aussi implicite
qu'omniprésent. L'humanitaire, laïc, urgencier, présenté comme en voie inéluctable de
« professionnalisation », et dans le cas français souvent médical, succéderait, notamment
dans le domaine de l'aide internationale, à un tiers-mondisme développeur, chrétien ou
non, qui lui-même aurait succédé au catholicisme charitable et missionnaire, ou à une philanthropie
surannée. Autre implicite: l'humanitaire ne saurait être qu'«occidental». Pourtant
les constats empiriques dissonent avec ces présupposés: l'on rencontre en France un
nombre considérable d'humanitaires à la socialisation catholique au sein d'organisations
non gouvernementales (ONG) pourtant dégagées de toute référence religieuse; il existe
des ONG humanitaires arabes et islamiques ; une des principales organisations de solidarité
internationale françaises est le Comité catholique contre la faim et pour le développement
(CCFD), soucieux de rompre avec le modèle de la charité chrétienne.
Il reste que cet implicite contribue à ce qu'un chantier empirique soit aujourd'hui singulièrement
délaissé. Il s'agit de celui des formes actuelles des «secours du religieux»,
plus exactement de l'aide portée aux pauvres et malheureux par des organisations explicitement
ancrées dans une référence à la religion. Or les catégories du secours religieux
et de l'humanitaire gagnent à être travaillées sans que l'on se contente de faire des unes
les ancêtres, ou les prédécesseurs maintenant dépassés, des autres. Les travaux des historiens
de la philanthropie peuvent aider à questionner les formes actuelles de l'aide1.
L'étude des secours au xixe siècle montre que certaines Å“uvres liées par leur origine à
un groupe confessionnel se veulent laïques, ouvertes à tous et sans prosélytisme, alors
que des Å“uvres à l'origine laïques ou pluriconfessionnelles peuvent se trouver progressivement
investies par un groupe confessionnel.
C'est ici qu'une revue comme Genèses a vocation à rappeler la fécondité du décloisonnement
entre sciences sociales, à la fois pour se défaire des théories de l'histoire
contenues à l'état implicite dans les objets de recherche déjà là, et pour se donner les
moyens d'identifier des chantiers empiriques pertinents. Les objets étudiés ici permettent
un point de vue comparatiste : les secours du religieux ne sauraient évidemment être
subsumés sous le terme de «charité», tant varient le traitement et la définition de la
misère par les acteurs religieux. Se pencher sur les formes multiples que prennent
aujourd'hui ces secours permet de discerner certaines évolutions plus générales de
l'aide contemporaine. Il n'est pas en effet jusqu'aux organisations les plus marquées par
la référence religieuse qui ne soient amenées à se couler peu ou prou dans les formes
promues par les institutions internationales ou nationales, notamment en ce qu'elles supposent
un minimum d'universalisme dans le choix des bénéficiaires. C'est alors la diversité
des contextes et ancrages, historiques et sociaux, de l'aide, ainsi que les stratégies des
organisations religieuses, qui permettent de comprendre une double modulation: celle
de la relation au bénéficiaire, et celle de l'identité religieuse de ceux qui secourent.
Considérer aujourd'hui les Å“uvres religieuses à partir de leur inscription dans l'humanitaire,
et en retour ne pas considérer les dimensions religieuses de l'humanitaire laïc
comme un « résidu » du passé, permet de comprendre de façon relationnelle les espaces
de l'aide et l'emprise des codes qui y circulent. Les démarcations produites entre secours
religieux et laïcs renvoient aussi à la grande proximité de pratiques d'aide entre acteurs
religieux et non-religieux.
Jérôme Bellion-Jourdan consacre son article aux ONG islamiques d'aide qui côtoient
sur de nombreux terrains d'intervention humanitaire les ONG occidentales. Apparue à
ses débuts, notamment dans le cadre du conflit afghan, comme une forme de l'engagement
islamique, complémentaire à celle du prêcheur et à celle du combattant, et prioritairement
destinée à des zones peuplées de musulmans, cette action s'est peu à peu coulée
dans les codes dominants de l'aide internationale. L'article révèle la plasticité et les
arrangements autour de la notion de secours islamique, à l'origine renvoyée à des références
à la justice religieuse, et peu à peu tirée vers des définitions universalisantes de
l'aide. Cette adaptation aux standards des institutions internationales et des bailleurs de
fond est vécue de façons contrastées. Elle est révélatrice de la socialisation de certains
des acteurs du secours islamique aux pratiques de l'humanitaire international.
L'article de François Mabille est consacré à la genèse du CCFD. Il s'interroge sur les
processus et les catégories ecclésiologiques et théologiques au travers desquelles, dans
les années cinquante, des catholiques ont été amenés à se préoccuper du développement.
Sans négliger le lien entre le développement et la problématique missionnaire, il
envisage la dynamique propre aux mouvements catholiques. Des conceptions concurrentes
s'affrontent dans l'espace des organisations internationales catholiques. Enfin,
l'analyse de la professionnalisation du CCFD montre comment son projet va se retrouver
affecté par les logiques plus générales de l'aide internationale.
Jean-Noël Retière se penche sur l'exemple de l'aide alimentaire et d'urgence à Nantes
depuis les années trente. Des organisations marquées par une conception spécifique de
la relation au pauvre, et notamment les Conférences Saint-Vincent-de-Paul, se trouvent
confrontées à une transformation des bonnes formes de l'aide qui les affecte au premier
chef. C'est bien la nature de cette relation au pauvre qui les distingue d'autres organisations,
comme le montre cet article qui restitue la complexité et les nuances d'une aide
dont la marque religieuse engage des investissements différenciés dans le temps. Quand
bien même la foi reste une dimension centrale de l'aide, celle-ci, aujourd'hui, s'exprime
de plus en plus «en contrebande».
Johanna Siméant
1. On pense par exemple aux travaux de Catherine Duprat : « Pour l'amour de l'humanité ». Le temps des philanthropes,
Paris, Editions du CHTS, 1993 et Usage et pratiques de la philanthropie. Pauvreté, action sociale et lien social, à Paris, au
cours du premier XIXe siècle, Paris. Comité d'histoire de la sécurité sociale, 1996 et 1997.