L'ACTION
HUMANITAIRE
COMME REGISTRE
D'INTERVENTION
DE L'ÉGLISE
CATHOLIQUE
SUR LA SCÈNE
INTERNATIONALE
L'EXEMPLE DU CCFD*
François Manille
* Cet article est tiré d'une intervention
faite au colloque international
et interdisciplinaire « ONG et action
humanitaire : entre militantisme
transnational et action publique »,
organisé par la faculté de droit
et de science politique de La Rochelle
en avril 2001. Il se fonde
sur le dépouillement et le classement
(encore en cours) de plusieurs milliers
de documents d'archives
des organisations suivantes : Pax Christi
(mouvement catholique pour la paix
créé en 1944), la Délégation catholique
pour la coopération, le CCFD
(Comité catholique français contre
la faim et pour le développement),
Créé en 1961 sous le nom de Comité catholique
contre la faim (CCCF), le Comité catholique
contre la faim et pour le développement (CCFD),
association française 1901 reconnue d'utilité publique, est
devenu en 1998 une organisation non gouvernementale
(ONG), bénéficiant d'un statut spécial consultatif auprès
du conseil économique et social des Nations unies. En
France, le CCFD est présent dans quatre-vingt-dix-neuf
diocèses, regroupe vingt-neuf mouvements et services
d'église, et affiche quelque quinze mille bénévoles. Sa
spécificité première relève de son caractère confessionnel
et d'être ainsi intégré à une Église catholique que l'on
peut aussi considérer comme une organisation supranationale,
souvent décrite comme fortement centralisée.
Comment comprendre les conditions d'émergence du
CCFD dans le champ catholique et l'institutionnalisation
d'une structure initialement prévue pour n'exister qu'une
seule année ? Comment rendre compte aussi de la délimitation
d'une cause, le développement, à l'entrecroisement
d'une cause classique des milieux confessionnels catholiques
- la charité - et du déploiement, dans les années
soixante, de politiques de coopération et de développement
initiées par les acteurs publics? Enfin, en quoi
l'étude du CCFD peut-elle éclairer le fonctionnement de
l'Église catholique comme acteur international, à partir
de son action dans le domaine du développement ?
La métamorphose du travail des catholiques en faveur
du développement dans les années cinquante
La fondation du CCCF manifeste la convergence de
facteurs internes et externes à l'Église catholique dans un
processus de création d'un nouvel organisme. L'initiative
profite d'un mouvement de regroupement des forces
lancé par des catholiques français. Elle s'inscrit également
dans le contexte plus global d'une campagne de la FAO1.
Concernant la convergence interne, elle renvoie à
diverses mobilisations catholiques des années cinquante.
Ainsi le Secours catholique - branche française
du réseau Caritas internationalis - a mobilisé, à maintes
occasions, ses bénévoles sur le problème de la faim dans
le monde, dans une problématique qui relève de la charité
catholique interpellée à l'occasion de situations
d'aide d'urgence. Une minorité active du catholicisme
européen, le Mouvement international pour la paix Fax
Christi, a également effectué un travail de sensibilisation
à partir d'autres fondements. C'est le mouvement
de décolonisation qui a entraîné cette organisation à
reformuler sa représentation du monde autour d'un slogan,
« le développement est le nouveau nom de la paix »
(1958), et à proposer à ses militants un travail d'envois
de vêtements et d'aliments, en lien avec le Secours
catholique. D'autres mouvements s'y joignent parfois.
Ainsi, constatant que sa campagne sur la faim rejoignait
celle, identique, de Pax Christi France, les représentantes
françaises de l'Union mondiale féminine catholique
proposent en 1955-1956 à cet organisme de coupler
les deux campagnes, proposition également faite au
Secours catholique qui les rejoint alors. Un an plus tard,
différents secrétariats sociaux, organisations diocésaines
de promotion du catholicisme social, et la Fédération
nationale d'action catholique, se joignent à une nouvelle
campagne de deux ans qui porte également sur le
thème du développement. Dernier exemple dans une
liste qui serait longue: la Jeunesse ouvrière chrétienne
(Joe) introduit une réflexion sur le développement à
partir de 1957.
la CIDSE (International Coopération
for Socio-Economie Development),
la conférence des Organisations
catholiques internationales. J'ai
également eu accès à certaines archives
de la curie romaine, en particulier du
conseil pontifical Justice et Paix et de
Cor Unum.
1. Food and Agriculture Organisation,
agence des Nations unies.
2. Organisations catholiques
d'envergure internationale, élevées
au rang d'OIC après autorisation
romaine. Les années cinquante voient
le Saint-Siège surveiller de près
l'émergence de ces organisations
dont les plus anciennes datent
de l'entre-deux-guerres. En 1957
se tient à Rome une conférence
mondiale des OIC sous la direction
de Msr Montini (futur Paul VI),
qui consacre l'intérêt de la curie
romaine pour ces organisations,
fer de lance d'un nouveau temporalisme
romain à vocation internationale.
Ces actions provoquent ainsi des regroupements ponctuels,
manifestant une mise en commun des efforts et de
la logistique, chaque organisation conservant par ailleurs
son autonomie et mobilisant son réseau militant à partir
de ses problématiques propres. D'une manière globale,
on peut affirmer que le développement vient se greffer
temporairement sur des enjeux de mobilisation qui lui
sont certes connexes mais néanmoins différents. À des
organisations prisonnières encore d'une compréhension
étroite de la laïcité et d'un refus d'action politique, le
développement fournit un thème de mobilisation concret,
et d'autant plus intéressant qu'il vise, non pas la société
française, mais des pays éloignés.
Cette situation est modifiée par plusieurs facteurs
externes à la fin des années cinquante. La principale
cause de ce changement provient d'une initiative de la
FAO qui lance, en 1960, une campagne au profit de l'aide
au développement et du combat contre la faim. En
novembre 1959, en proposant à leur conférence générale
une mobilisation mondiale, les dirigeants de la FAO
revendiquent quatre objectifs : aider les pays à augmenter
le niveau de vie de la population ; lutter contre la malnutrition;
améliorer le rendement agricole et par là même,
le sort des populations rurales; permettre au plus grand
nombre d'accéder à un travail productif. Une résolution
de la conférence générale précise le déroulement de cette
campagne: la durée en est fixée à cinq ans (1960-1965),
période durant laquelle la FAO accepte d'en assurer la
direction et la coordination générale. Très rapidement,
cette initiative rencontre l'assentiment de nombreux
Etats. En France, cette demande aboutira à la création du
Comité français contre la faim (CFCF) qui constitue
l'organisme-relais de la campagne de la FAO, organisme
similaire à ceux qui se mettent progressivement en place
dans d'autres pays.
Première conséquence : le développement entre dans le
champ des politiques publiques, tant internationales que
nationales.
C'est dans ce contexte qu'en juillet 1960, la conférence
des organisations internationales catholiques (OIC)2 qui
se tient en Allemagne (à Munich) - où l'organisation cari-
tative Misereor a déjà été créée à l'initiative de Pax Christi
Allemagne - met à son programme la participation des
catholiques à la campagne de la FAO. Jean XXIII, dans
son allocution aux délégués des OIC pour l'ouverture de
la campagne contre la faim, les invite à susciter chez les
catholiques un élan en faveur des pays sous-développés,
en déclarant notamment: «Nous sommes tous solidairement
responsables des populations sous-alimentées. »
Les catholiques français se trouvent donc placés devant
une campagne internationale, soutenue à la fois par le
Saint-Siège et les organisations internationales catholiques,
et qui provoque en France un premier regroupement
de la «société civile» au sein du CFCF : le
27 décembre 1960, le Comité français de la campagne
mondiale contre la faim, chargé de mettre en route, en
France, la campagne de la FAO, tient sa première
réunion. Différents organismes, relevant de milieux très
divers, y participent : mouvements philanthropes, professionnels...
Mais hormis l'Action catholique générale
féminine, aucun mouvement catholique n'y est présent.
Invité au titre de ses fonctions, M«r Ménager, secrétaire
général de l'Action catholique, prend alors l'initiative de
fédérer les efforts catholiques. Dans un courrier adressé à
l'ensemble des mouvements catholiques, le 29 décembre
1960, il évoque ainsi les suites possibles à donner:
« Il semble que nos Mouvements pourraient d'un commun
accord, et dans le sens indiqué par la note de travail ci-jointe,
envisager un effort collectif, qui marquerait la collaboration
des catholiques à la campagne mondiale sans, pour autant, les
laisser se perdre dans une action purement anonyme. Ceci
nous permettrait sans doute d'utiliser une part des fonds
recueillis dans une perspective qui rejoigne celle de nos Mouvements,
en songeant, non seulement à la faim matérielle, mais
à la faim culturelle et spirituelle des pays sous-développés3. »
C'est de cet ensemble d'influences et d'initiatives déjà
anciennes, mais reconsidérées dans un contexte nouveau
et d'après des motivations pas toujours identiques, que
résulte la création pour une seule année, le 19 juin 1961,
du CCCF, annoncée par un courrier du secrétaire général
de l'Action catholique aux organisations concernées le
16 juin. Le dossier que ce dernier adresse aux diocèses et
aux mouvements en novembre 1961, est révélateur des
enjeux sous-jacents, que la lenteur de mise en route du
projet - un an et demi - traduit aussi. Officiellement,
comme le déclare le document de présentation du CCCF
(en date de janvier 1962), «la campagne catholique contre
la faim a été entreprise à la demande du Saint-Père,
comme une participation particulière des catholiques à la
campagne mondiale contre la faim, lancée par la FAO4».
Le développement prend progressivement figure
d'intérêt pour les catholiques français. Tel qu'il apparaît
3. Institut catholique de Paris,
archives Pax Christi France, dossier
Comité catholique contre la faim
(CCCF), courrier du 29 décembre 1960.
4. Ihid., « Réflexions du CCCF
sur le choix des projets à réaliser
et sur les critères qui devront guider
ce choix», du 24 janvier 1962, p. 1.
dans les archives, le souci est double. D'une part, ne pas
perdre les «peuples prolétaires» comme l'Église catholique
avait pu perdre la « classe ouvrière » au xixe siècle.
L'engagement en faveur du développement fournit ici
l'opportunité de relayer les initiatives missionnaires traditionnelles.
D'autre part, dans le cas français, le regroupement
souhaité par le secrétariat général de l'Action
catholique traduit aussi une prise de conscience des
risques de plus en plus évidents de marginalisation des
catholiques au sein de la société. Il faut donc «se
compter», faire corps et masse, et manifester notamment
par l'importance de la collecte le poids des catholiques
français. D'où le réflexe identitaire lisible dans la précédente
citation. Enfin, et ce n'est pas négligeable, la cause
du développement fournit aussi le prétexte à une mobilisation
interne, qui n'est pas sans présenter quelque similitude
avec les campagnes en faveur de la paix au début des
années soixante. Le développement est référé à la problématique
traditionnelle de la charité et l'appel à la mobilisation
devient aussi un appel à la réaffirmation de la foi.
Ainsi l'Action catholique des milieux indépendants
(ACI) souhaite-t-elle placer le nouveau CCCF sous la
coupe de la Commission de la propagation de la foi :
«Le caractère catholique de la Propagation de la Foi pourrait
être utilisé très heureusement comme valeur éducative pour
ouvrir les esprits à l'ampleur des problèmes qui se posent. La
quête annuelle, actuellement prévue, aurait besoin sans nul
doute d'être revivifiée5.»
Par ailleurs, un des documents essentiels du CCFD
assigne un triple but à la collaboration des organisations
catholiques: manifester la charité de l'Église catholique,
redonner le sens de cette charité aux catholiques de
France, permettre aux mouvements d'Action catholique
de s'implanter dans les pays en voie de développement.
5. Archives de l'archevêché de Paris.
Document Giraud, annexe 9.
Les logiques concurrentes d'appropriation d'une cause
Rapidement, une quinzaine d'organisations catholiques
se retrouvent au sein du CCCF. Une quête est prévue,
qui est confiée au Secours catholique. «[..] couvrir
les frais de la campagne, [...] subvenir, sur un plan de charité,
à certains besoins criants, [....] subventionner la mise
en place de permanents d'action sociale et d'action charitable
dans les pays d'Outre-Mer, un effort tout particulier
devant être fait au profit des mouvements qui se préoccupent
du développement agricole, [...] offrir des bourses de
formation à des stagiaires d'Outre-Mer venant en France,
sous l'égide d'organisations catholiques pour s'initier aux
méthodes d'action dans le monde agricole6»: la présentation
de la répartition des fonds sous le patronage du
secrétariat général de l'Action catholique et du nouveau
comité manifeste une diversité révélatrice de la présence,
en concurrence, de plusieurs problématiques soutenues
par les mouvements nouvellement rassemblés.
S'accumulent ainsi la réflexion sur le thème du sous-
développement promue par Pax Christi France, l'aide
matérielle sous l'égide du Secours catholique, et la
volonté de s'implanter dans les pays en voie de développement
qui est celle de certains mouvements d'Action
catholique ou de mouvements missionnaires comme les
Œuvres pontificales missionnaires. Pour le mouvement
Pax Christi France, de création récente (1944) et ne relevant
pas du modèle organisationnel dominant (Action
catholique calquée sur les classes sociales), le CCCF fournit
le forum inespéré pour tenter de s'imposer enfin
comme la principale organisation catholique pourvoyeuse
d'idées. Cette minorité voit ici l'occasion d'imposer sa
capacité d'expertise. Pour le Secours catholique, qui ne
relève pas non plus du modèle de l'Action catholique, le
comité offre l'avantage de placer sous sa coupe
l'ensemble des organisations catholiques qui veulent lever
des fonds. La puissance logistique du Secours n'a alors
pas d'équivalent, et, moyennant une assimilation du développement
à la charité, le Secours catholique peut aussi
espérer exercer une réelle influence théologique et intellectuelle
sur les mouvements d'action catholique. De son
côté, le Secrétariat général de l'enseignement catholique
voit immédiatement l'avantage à tirer d'une collecte en
faveur de son implantation en Afrique francophone. Dès
1963, négociant le maintien de sa présence au sein d'un
CCCF qui, on le rappelle, avait été prévu pour ne durer
qu'une année, le Secrétariat général de l'enseignement
catholique précise :
« Soucieux de participer à une action commune, le Secrétariat
général de l'Enseignement catholique libre a invité les écoles à
entrer dans l'action d'ensemble coordonnée par le Comité
Catholique Contre la Faim. Il est donc indispensable que celui-
ci se mette loyalement devant cette situation en en prenant
clairement conscience et en en tirant les conséquences
concrètes, compte tenu de la participation non négligeable que
l'Enseignement catholique de France, dans son ensemble,
apporte à l'effort commun entrepris dans le cadre de la campagne
contre la faim dans le monde7. »
6. Institut catholique de Paris, archives
Pax Christi France, dossier CCCF, 1960,
document 4.
7. Archives de l'archevêché de Paris.
Document Giraud. annexe 19.
8. Selon la catégorisation
de Jean Meynaud, Nouvelles études
sur les groupes de pression, Paris, FNSP,
1962.
9. Une vingtaine pour cette première
campagne, et pour la plupart animés
par des bénévoles du Secours
catholique et de Pax Christi France.
D'où les réactions de ces deux dernières
organisations qui craindront,
très rapidement, et à juste titre,
de voir l'organisation émergente
se structurer à leurs dépens.
10. Fondateur d'Économie
et Humanisme, Louis Lebret se situe
dans la mouvance du catholicisme
intégral et au croisement de deux
problématiques: celle de la charité
et celle de la mission. Progressivement,
à partir d'études relevant de sciences
sociales, la dimension religieuse
de son approche s'atténuera.
Le dominicain est l'un de ceux
qui contribuent au décloisonnement
hexagonal des catholiques français.
Il travaille également pendant
cette période avec le mouvement
Pax Christi et jouera un rôle
non négligeable au concile Vatican II
et dans la rédaction de Populorum
Progressio, encyclique consacrée
au développement (1967).
Voir Denis Pelletier, Économie
et Humanisme, Paris, Cerf, 1996.
Le CCCF, «groupement de promotion du développement»8,
est aussi, de manière plus subtile, un regroupement
d'intérêts dont la convergence n'est pas évidente.
En témoignent les longues discussions ayant précédé à la
fois la pérennité de l'organisation - le CCCF ne devient
permanent qu'en 1966 - et le changement de nom de
l'organisation: ce n'est qu'en 1964 que l'ensemble des
organisations membres acceptent le principe de l'adjonction
de la notion de développement à celle de faim, et ce
n'est que deux ans plus tard que cette décision est entérinée.
Il faut en effet attendre 1966 pour que le CCCF
devienne le CCFD. Quels sont les enjeux de cette mise en
forme temporaire que constitue, jusqu'en 1966, le CCCF?
Premier problème, celui de l'organisation de la campagne
et de la répartition des fonds entre le petit nombre
de comités diocésains chargés de relayer le CCCF9, et les
mouvements qui participent à son action. Concernant les
comités diocésains, le problème présente un double
aspect : celui de l'autorité épiscopale - c'est ici la problématique
traditionnelle de la concurrence entre diocèse et
mouvements - et celui de la mobilisation des catholiques :
les mouvements ne regroupent évidemment pas tous les
catholiques, le relais diocésain s'avère nécessaire. La
dimension locale importe aussi; elle s'inscrit de plus en
continuité avec certaines initiatives prises par des diocèses
qui, les années précédentes, ont parfois monté leurs
propres projets de développement. Le risque remarqué
est cependant d'éparpiller l'effort général, et d'atténuer la
prise de conscience d'une activité commune de
l'ensemble des catholiques.
Financièrement parlant, le danger est aussi d'une trop
grande dispersion de l'argent, au détriment d'une action
cohérente et efficace. Le troisième enjeu porte sur la
concurrence qu'inflige le CCCF à des organisations ayant
déjà «leur» collecte. Deux organismes font rapidement
part de leur inquiétude : le mouvement Pax Christi, et le
Secours catholique.
Dernier enjeu enfin, celui qui concerne les projets eux-
mêmes: le document de présentation du CCCF apporte
quelques précisions sur ce sujet, mais qui seront sans
cesse soumises à des rectifications durant la décennie
soixante: quelle implantation géographique (un ou plusieurs
continents?), faut-il s'attaquer directement à certains
aspects de l'économie internationale, option défendue
par le dominicain Louis Lebret10, privilégier les pays
les plus pauvres, ou encore tout spécialement des diocèses
ayant des évêques autochtones ? Et, question sous-jacente ;
quelle sera l'autorité ayant pouvoir d'expertise dans la
décision finale ?
Il reste qu'une autre motivation est sous-tendue :
durant toutes ces années, certains plaident pour que le
CCCF maintienne ses trois objectifs initiaux - la triple
faim; matérielle, culturelle et spirituelle - sans toutefois
intégrer, parmi les projets sélectionnés, la dimension missionnaire,
qui ferait agréer, comme projet de développement,
des soutiens à des mouvements ou associations
catholiques, sous le prétexte que l'évangélisation constitue
le «développement» de l'homme. Cette question est
importante, elle est même au centre des débats entre les
mouvements qui composent le CCCF. Elle concerne
l'identité catholique de celui-ci, ses rapports avec lui, elle
engage aussi des aspects techniques: qui doit contrôler
sur place la validité des projets? de quels réseaux le
CCCF dispose-t-il à l'étranger, sinon du réseau catholique,
et plus spécialement celui constitué par les autorités
diocésaines? En effet, à travers le thème du développement,
s'affirme encore pour certaines organisations une
dimension missionnaire, prosélyte. «Les peuples païens
sous-alimentés»: tel est le thème d'un article publié en
1955 par La Croix et repris par de nombreux mouvements,
dont Pax Christi qui s'en sert pour sa campagne de
la même année. En 1960, la création du CCCF s'effectue
au moment où l'épiscopat crée une «commission du laïcat
missionnaire», qui étudie les possibilités de formation et
d'envoi de laïcs dans les pays en voie de développement,
dans une perspective d'aide technique et missionnaire. Il
s'agit bien d'un travail de conversion qui est proposé, et
l'émergence d'une théologie du développement est significative
de cette perspective: il est légitime d'intégrer le
« développement intégral » parmi la postérité du « catholicisme
intégral».
Un travail d'énonciation et d'homogénéisation
Cette évocation du contexte de création, pour nécessaire
qu'elle soit, n'explique pas comment s'est construit
le thème du développement comme thème commun de
mobilisation pour les catholiques, français notamment.
Dans le contexte catholique français, quatre processus
semblent ici à l'Å“uvre.
Premier aspect, décisif: le contexte catholique international
est porteur et perçu comme tel. Les premières
11. Il en va différemment au sein des
contextes nationaux. Ainsi en France,
Raymond Cartier lance un débat dans
Paris Match sur le thème « La Corrèze
plutôt que le Zambèze », traduisant
ainsi un repliement hexagonal, une
dynamique de développement local au
détriment de l'aide internationale au
développement.
années du CCFD sont également celles du concile
Vatican II, qu'une lecture rapide, par les catholiques eux-
mêmes, présente comme la victoire d'une majorité
«ouverte» sur le monde. Des documents de statuts divers
comme les encycliques Pacem in Terris (1963) puis Popu-
lorum Progressio (1967) ou la constitution conciliaire
Gaudium et Spes (1965) symbolisent la prise en compte
des injustices contemporaines par l'Église catholique. Le
développement s'inscrit au cÅ“ur de cette dynamique et
jouit donc d'un a priori favorable. Au sein du catholicisme,
il bénéficie d'une double légitimité, à la fois historique
(lien établi entre la charité et le développement) et
doctrinale ; les documents conciliaires lui confèrent
l'avantage d'un consensus international11.
La structuration inédite que représente le CCFD bénéficie
également du contexte conciliaire. Ce comité de mouvements
bénéficie d'une légitimation par la notion de collégialité.
La collégialité des mouvements apparaît en
phase avec celle des évêques réunis en concile. Au centralisme
romain et à l'unanimisme catholique s'oppose ainsi
une nouvelle ecclésiologie qui s'incarne aussi dans une
nouvelle forme d'action. Au projet global de l'association
s'ajoute ainsi celui d'un fonctionnement, fondé sur la
coopération et le partenariat, dupliquant à l'interne ce qui
est souhaité en termes de politique de développement à
l'externe (le CCFD n'est pas un «opérateur» mais travaille
avec des «partenaires» porteurs de leurs propres
projets). La collégialité apparaît comme une double mise
en forme de la représentativité du CCFD, à la fois à
l'égard du programme conciliaire, mais également par rapport
à la diversité des organisations catholiques rassemblées.
Le CCFD devient ici représentatif de la capacité des
catholiques français à s'unir par-delà leurs divergences et
représente, au nom de l'épiscopat, la mobilisation des
catholiques en faveur du développement.
L'aspect strictement matériel de la campagne de
carême n'est pas non plus négligeable. La stratégie suivie
par la première équipe dirigeante issue essentiellement de
l'Action catholique (voir encadré 1), est habile: l'argent
récolté va à des projets présentés par les organisations
membres du comité. En acceptant qu'une partie des
sommes soit affectée au soutien de projets pastoraux des
mouvements et que des projets diocésains d'évêques
soient également soutenus, les responsables du CCFD
font de l'argent un objet de transaction sociale et de compromis.
Cette politique, qui présente parfois des affinités
avec le clientélisme, s'affinera au cours des années,
lorsque des commissions épiscopales (commission Justice
et Paix et commission épiscopale France-Amérique latine
par exemple) ou des organisations catholiques d'autres
tendances (Délégation catholique pour la coopération)
seront aidées financièrement, ou encore, dans les années
quatre-vingt, avec la pratique des voyages d'immersion
(envoyer des évêques français et leurs ouailles «visiter»
un «partenaire»12), processus inversé des venues des
«partenaires» en France. Pour les évêques concernés,
français ou étrangers, sans vouloir minorer l'éventuel
impact pédagogique de tels déplacements, il est certain
qu'une stratégie de différenciation au sein de l'épiscopat et
de nouvelle légitimation par l'aura de «l'étranger» (perçue
ici comme politique extérieure) se joue. C'est également
la structuration et l'institutionnalisation de soutiens
épiscopaux qui se lisent à travers cette stratégie qui doit
s'interpréter en référence à la contestation du monopole
romain d'action et de représentation internationale.
Mais c'est également un travail d'énonciation théologico-
politique qu'effectue la minorité dirigeante du CCFD. Le
changement de dénomination sait être présenté comme la
12. On pourrait parler ici d'un travail
de « courtier en développement » :
«Les "courtiers en développement"
sont ces acteurs sociaux implantés
dans une arène locale (dans laquelle
ils jouent un rôle politique plus
ou moins direct) qui servent
d'intermédiaires pour drainer
(vers l'espace social correspondant
à cette arène) des ressources extérieures
relevant de l'aide au développement»,
Thomas Bierschenk. Jean-Pierre
Chauveau, Jean-Pierre Olivier
de Sardan, Courtiers en développement.
Les villages africains en quête de projets,
Paris, Karthala, 2000, p. 7.
ENCADRE 1
Le CCFD et la crise de l'Action catholique
Le CCFD est créé alors que le catholicisme français vient de connaître plusieurs crises : la crise en 1958
de l'Association catholique de la jeunesse française (ACJF), qui regroupait l'ensemble des mouvements
catholiques de jeunesse, relevant ou non de l'Action catholique (Jeunesse étudiante chrétienne,
etc.) ; une seconde césure apparaît déjà autour du rapport au politique et de l'acceptation plus ou
moins large de la promotion du laïcat ; enfin une troisième source de conflit réside dans la perception
de la décolonisation, aggravée avec le problème de la torture dans le contexte algérien. Antérieure à
ces tensions, une concurrence se Ut depuis les années trente entre les mouvements d'Action catholique
et ceux qui n'en relèvent pas et, au sein de l'Action catholique, entre les mouvements d'action catholique
spécialisés (jeunesse ouvrière, étudiante, agricole, etc.) et mouvements d'action catholique générale
(action catholique générale des hommes, des femmes). La problématique du développement, qui
délégitime celle de la charité, opère un reclassement dans les jeux d'oppositions et d'alliances entre
l'ensemble de ces organisations. La minorité dirigeante qui émerge au sein du CCFD, est celle qui
accepte : 1) de privilégier le laïcat (et donc qui provient essentiellement de l'Action catholique et qui
s'oppose au Secours catholique jugé très clérical) ; 2) d'opter pour le développement au détriment de la
notion de charité (option théologique qui conduit alors à s'opposer à la théologie romaine dominante) ;
3) de favoriser la collégialité entre mouvements de laïcs (et donc concurrence les projets diocésains des
évêques). La minorité dirigeante émane alors de la Jeunesse ouvrière chrétienne (Joe), de l'Action
catholique ouvrière (ACO), de Pax Christi ; elle bénéficie d'appuis : le président international de Pax
Christi est le cardinal Feltin, archevêque de Paris, poids lourd traditionnel de l'épiscopat français ; les
mouvements d'action catholique ont le soutien de M^ Ménager, secrétaire général de l'Action catholique.
L'approche de cette minorité s'inscrit par ailleurs dans les aspirations à plus d'autonomie et
d'engagement politique, perceptibles durant cette période conciliaire chez les catholiques français.
13. Le premier président laïc du CCFD
Philippe Farine, a été député
Mouvement républicain populaire
(MRP) dans les années cinquante.
Sur les entrepreneurs, voir Terry Moe,
The Organization oflnterests, Chicago,
University Press of Chicago, 1980.
14. Albert O. Hirschman,
Bonheur privé, action publique, Paris,
Fayard, 1983.
15. Le Secours catholique quitte
la collégialité du CCFD en 1971.
victoire d'une conception et d'une pratique novatrices
dues au CCFD. Une relecture de l'histoire des catholiques
français s'opère: avant le CCFD aurait prévalu une
approche liée à la charité, représentée par le Secours
catholique et ses microréalisations. Le CCFD aurait permis
une évolution des mentalités catholiques et l'acceptation
de la problématique du développement. C'est donc
un discours de continuité-rupture qui est privilégié, le nouveau
thème du développement se situant à la fois dans le
prolongement de la charité et en rupture, constituant ainsi
un nouveau type de discours utopique, légitimé à l'interne
par la notion de prophétisme qui de plus sait intégrer des
aspects politiques. Le discours des dirigeants du CCFD,
parfois contesté jusqu'à la rupture comme lors du départ
du Secours catholique à la fin des années soixante-dix, est
porteur d'une remise en cause de l'ordre politique et économique
international, d'une contestation du libéralisme
économique qui se concrétise par des prises de positions
contre la politique étrangère de la France, mais aussi
contre la diplomatie vaticane supposée complice d'injustice
ou complaisante à l'égard de régimes autoritaires
(notamment en Amérique latine), ou par des actions de
lobbying auprès des organisations internationales et du
Saint-Siège. Cette politisation du discours, réduite au
champ français, permet également d'interpréter le travail
des premiers dirigeants comme celui d'«entrepreneurs»
qui, à partir de leur présence à la tête de l'organisation,
organisent leur arrivée - ou leur retour13 - dans la sphère
politique, et plus particulièrement dans ce cas au sein du
Parti socialiste.
On voit bien ici la difficulté à raisonner en termes d'un
intérêt commun, objectivement et définitivement fixé au
sein du CCFD. Car la stratégie suivie à l'intérieur de la
sphère catholique peut à la fois conduire, pour reprendre
les catégories d'Albert O. Hirschman14, à la défection (la
critique contre le Saint-Siège entraîne une défection :
exemple collectif du Secours catholique15) ou au contraire
à la «prise de parole», le militantisme ou l'adhésion au
CCFD ayant alors valeur de protestation contre Rome.
Pour la décennie quatre-vingt-dix, c'est bien ce dernier
aspect qui semble l'emporter alors qu'au temps de la
guerre froide, l'anticommunisme délégitime en partie les
revendications en faveur d'une réorientation de la politique
internationale du Saint-Siège, ainsi que les théologies
jugées proches du CCFD comme les théologies de la
libération.
Cette relecture de l'histoire opérée par le travail
d'énonciation théologico-politique, qui fixe durablement
la culture et la mémoire de l'association, est exacte historiquement
si l'on demeure dans l'ordre du discours. Elle
doit cependant être nuancée à partir de l'analyse de la
pratique initiale du développement par le CCFD durant
la première décennie, faisant apparaître la part de stratégie
inhérente à ce discours. En effet, la comparaison entre
les projets du CCFD et les microréalisations du Secours
catholique, durant la décennie soixante, montre de réelles
similitudes. Dans les deux cas, on constate la même propension
aux microprojets, principalement tournés vers
l'agriculture et mis en œuvre en Afrique.
Dans les années soixante, le Secours catholique comprend
l'aide au développement comme le prolongement
de la mission charitable, dont la première justification
demeure la misère dans laquelle vivent les pays sous-
développés. Selon cette perspective, nourrie d'à priori
paternalistes et européocentristes, le Tiers-Monde est en
retard sur l'Occident, retard qui peut être comblé par une
amélioration de la production. Au terme de sa thèse qui
analyse les microréalisations, Chantai Verger se montre
très sévère à l'égard du Secours catholique :
«Le fondement de son engagement réside dans la pauvreté des
peuples. S'il fait le constat : ils sont pauvres, nous sommes
riches, il en conclut: allons les aider, mais ne cherche pas les
liens qu'il peut y avoir entre le monde développé, d'une part,
et le monde sous-développé, d'autre part. C'est ainsi que, dans
son analyse, il majore les causes internes du sous-développement
et en ignore les causes externes16. »
Elle juge également que le rapport du Secours catholique
à l'Église catholique pose problème dans la mesure
où la logique des microréalisations ignore les questions
macroéconomiques ainsi que les autres acteurs du développement
(États, entreprises, voire autres ONG). Ajoutons
enfin que ce type de projet est en conformité avec le
discours dominant de l'époque, le développement s'assi-
milant à une occidentalisation fondée sur la rationalité
technique. La comparaison menée avec l'ensemble des
projets du CCFD pendant la décennie soixante montre
que la politique du CCFD peut relever de la même appréciation,
même si une évolution thématique et géographique
apparaît à l'aune des années soixante-dix.
En effet, le travail d'énonciation s'accompagne durant
la décennie soixante-dix d'une capacité à produire des
attentes et à structurer un espace de représentation par
16. Chantai Verger, «Micro-réalisations
et développement. Analyse
de l'approche du Secours catholique »,
thèse de doctorat, Université
de Picardie, 1990.
17. Cette question est ancienne
chez les catholiques et a reçu au moins
deux réponses différées :
par l'intermédiaire d'organisations
calquées sur les classes sociales
(on est ici à l'origine de l'Action
catholique organisée) ; en menant
des investigations et des études
sociologiques sur les milieux
que l'on souhaite toucher
(d'où la sociologie religieuse
qui s'émancipa progressivement
de l'institution catholique pour devenir
ultérieurement sociologie des religions).
l'entremise de l'usage de sondages, dont résultera directement
le processus de professionnalisation du CCFD qui,
neuf ans après sa création, ne comptait encore que cinq
salariés. Comment atteindre l'«opinion publique»?17 Le
CCFD n'échappe pas à cette interrogation. Durant la
décennie soixante, le type d'organisation choisi - la collégialité
- manifeste le souci de sensibiliser l'opinion catholique
par l'intermédiaire de ses différents mouvements.
La prise en charge collégiale du sous-développement
repose sur une stratégie de conquête de l'opinion à partir
d'une représentativité jugée supérieure à celle du Secours
catholique, et ordonnée autour de l'éducation au développement
et de l'articulation entre les problèmes nationaux
et les questions internationales.
L'utilisation de sondages dans les années soixante-dix
trouve sa source dans le constat formulé au tournant de
ces dernières : la première décennie en faveur du développement
a partiellement échoué. D'une part, dans les pays
concernés, les projets n'ont pas toujours entraîné les
mutations promises; d'autre part, en France même, le
constat est fait que «l'opinion publique», bien que favorable
à l'aide au développement, n'a pas une idée claire
de l'action à engager. La corrélation des deux constats
induit nécessairement un questionnement sur la politique
menée par le CCFD auprès de ses «partenaires» et en
France auprès de l'opinion publique, catholique notamment.
Concernant ce dernier public, il en résultera la
création d'un département «Animation-réseau» géré par
des salariés et chargé de relayer les conceptions du CCFD
dans les diocèses, et la constitution d'une équipe de salariés
travaillant avec des instituts de sondages afin de
mieux comprendre la nature du public catholique
concerné par ces thématiques
L'évaluation menée par la FAO à la fin de la première
décennie pour le développement conduit en
retour à une analyse critique des dirigeants du CCFD
sur leur propre pratique, analyse qui bénéficie également
du processus d'internationalisation en cours depuis
1965. Les rencontres menées au sein de la CIDSE (International
Coopération for Socio-Economie Development),
un collectif catholique international d'ONG du
«Nord», qui a un statut d'ONG auprès du Conseil économique
et social (Ecosoc) des Nations unies, amènent
les dirigeants français à s'aligner sur des critères de projets
qui sont ceux des organisations internationales. La
création de postes professionnels de chargés de mission,
employés au sein d'un nouveau département Projet au
début des années soixante-dix, est largement redevable à
ce processus.
Des processus d'internationalisation en concurrence
Cette difficile agrégation de positions, constatée en
France, se retrouve au niveau international au sein de
l'Église catholique. On voudrait donc ici revenir sur la
logique d'internationalisation du CCFD, une logique qui
se manifeste à la fois par le projet même de l'association et
la création d'un réseau de partenaires ; par la participation
à la CIDSE dès la fin des années soixante ; et enfin par la
logique d'émancipation et de contestation du monopole
du Saint-Siège dans le domaine de l'action et de la représentation
internationale des catholiques, c'est-à-dire la
contestation de la politique étrangère du Saint-Siège.
Au sein du catholicisme, la question de l'articulation
entre la pratique de la solidarité internationale et l'évan-
gélisation se pose avec acuité au début des années
soixante-dix. Divers documents romains18 manifestent en
effet l'intérêt du Saint-Siège pour ces questions, mais
contribuent aussi à préciser le discours orthodoxe en ces
domaines. Or, comme on le constate par les tensions au
sein de la CIDSE entre le CCFD19 et les autres organisations
catholiques, ou surtout par les différends entre la
CIDSE et Rome appuyée par le réseau Cariias Internatio-
nalis, l'Église catholique est travaillée par plusieurs sensibilités
sur le thème de l'aide au développement. Plusieurs
interprétations sont plausibles pour expliquer les différends
constatés.
La première privilégie les divergences concernant
l'aide au développement elle-même, le Secours catholique
et le réseau Caritas étant perçus comme travaillant
plus comme des urgenciers, dans le domaine caritatif.
Juste pour une part, cette présentation a tendance à
occulter l'évolution des Caritas pendant cette période,
évolution dont témoigne son budget global où l'aide au
développement est loin d'être absente.
Une seconde interprétation privilégie les différences
ecclésiologiques et théologiques entre ces organisations.
Le CCFD et certains de ses partenaires de la CIDSE se
présenteront ainsi comme pro-conciliaires, ouverts aux
nouvelles tendances théologiques (théologie de la libération
par exemple) et insisteront sur la légitimité de la pluralité
des pratiques au sein de l'Église catholique. Sans
18. La Lettre de Paul VI au cardinal Roy
en 1971 et la même année le synode
sur la «Justice dans le monde».
19. À partir d'une commune approche
du développement, on constate
des divergences sur le degré
d'association des partenaires
de chaque organisation au sein même
de la CIDSE: cette dernière doit-elle
demeurer une coordination
des seuls bailleurs de fonds ou intégrer
les partenaires? Le CCFD
et Développement et Paix (Canada)
se prononcent en 1974 pour le second
terme de l'alternative.
20. L'internationalisme catholique,
auquel contribuent les organisations
d'urgence et d'aide au développement,
peut ici être présenté comme l'ensemble
des initiatives catholiques en faveur
d'une réflexion et d'une action sur la
pacification des relations
internationales et sur l'émergence d'une
communauté internationale par-delà la
seule sphère interétatique.
parler de complexe antiromain, on insistera ici sur la
volonté clairement affichée par le CCFD et la CIDSE - à
l'exception de Caritas Internationalis - de lutter contre la
centralisation romaine et la prétention du Vatican à régir
et contrôler les relations internationales, inter et extra
catholiques.
La troisième approche ne verra dans ces deux présentations
possibles que des effets secondaires, voire des explications
a posteriori destinées à légitimer une situation qui,
de fait, est une situation de concurrence : dans leurs projets,
par une partie de leurs réseaux, l'ensemble des organisations
évoquées travaille sur des thèmes très proches et surtout
un public très similaire. Au bénéfice de cette interprétation,
on rappellera que, de facto, le comportement de
ces organisations se rapproche de celui d'ONG classiques
et que la décennie soixante-dix est marquée par l'émergence
d'un marché des ONG autour du développement et
de l'aide d'urgence, marché dont les dérives potentielles
(scandales liés au charity business) apparaîtront très clairement
une décennie plus tard.
Ces trois approches présentent chacune une part de
vérité, et c'est dans leur articulation que se situe une juste
compréhension des conflits constatés. Encore faut-il les
restituer dans un cadre d'analyse général qui livre la clef
d'interprétation: celui de l'internationalisme catholique20.
En effet, ce dont il est question durant cette décennie
n'est rien moins que l'émergence de relations internationales
multiples au sein de l'espace catholique, entre des
organisations qui disposent à la fois des moyens de communication
mais qui de plus travaillent sur des thèmes
dont l'orthodoxie n'a pas été fixée par le magistère tout
en ayant rencontré de sa part un encouragement. Ainsi, le
concile Vatican II puis l'encyclique Populorum Progressio
(1967) ont légitimé le travail des catholiques en faveur du
développement, mais ne l'ont pas régi par des impératifs
comme cela fut le cas durant la décennie cinquante à propos
de la paix dans un contexte de guerre froide. Cette
latitude s'ajoute à la concurrence des réceptions de
l'Å“uvre conciliaire. D'où la profusion d'initiatives catholiques
visant à établir des réseaux, des partenariats plus
ou moins durables, selon des affinités électives comme on
le remarque au sein même de la CIDSE.
La décennie soixante-dix constitue un tournant caractérisé
par la multiplication des échanges entre différents
acteurs catholiques, tant au niveau national qu'international.
Les transactions observées au sein du CCFD ou
au sein de la CIDSE relèvent de cet apprentissage des
négociations internes de la part d'une institution multi-
séculaire fortement centralisée. La logique de déploiement
sur la scène internationale échappe à une autorité
centrale et s'observe sur fond global de perte
d'influence, tant au sein des sociétés qu'au niveau international.
Dans une Église qui se déclare a priori à
dimension internationale mais voit se développer,
depuis le début du XXe siècle, un espace interétatique et
international étranger à ses prescriptions, préoccupations
et langage, l'émergence progressive d'un espace de
travail international non limité aux enjeux internes mais
liés aux problématiques de la « société-monde »21 constitue
tout à la fois une occasion pour Rome de reprendre
pied, par le bas, dans les mises en œuvre des politiques
publiques internationales (stratégie d'influence), en
même temps qu'elle promeut un espace de liberté pour
des laïcs qui remettent en cause le monopole de représentation
et d'action de la diplomatie vaticane22. D'une
certaine manière, entre le Vatican et les organisations
catholiques humanitaires notamment, ce sont des règles
du jeu qu'il faut inventer, à l'image de ce que devront
apprendre, une décennie plus tard, les États occidentaux
avec les ONG. Système unanimiste autoritaire, l'Église
catholique doit s'ouvrir, en ce qui concerne ses activités
internationales, à un processus de régulation. Entre la
realpolitik et les aspirations à la solidarité, entre une vue
globale revendiquée par Rome et les angles d'approches
sélectifs des organisations catholiques, entre le discours
doctrinal et un discours d'expertise non théologique liée
à une approche de plus en plus technique et de terrain
qui pointe les «silences» de la doctrine sociale, la complémentarité
est difficile à trouver. D'où des tensions
inédites pour apprendre à parler un langage commun, et
un jeu de rivalités permanentes sur le terrain, à la fois
entre organisations mais aussi entre Rome et certains
réseaux. La conférence du Caire, consacrée à la démographie,
a pu donner un exemple saisissant de ces jeux
polymorphes où l'on a vu le CCFD, avec d'autres ONG,
et certains États - la France notamment - s'opposer aux
propositions du Saint-Siège, uni pour la circonstance à
des organisations musulmanes.
Structure certes encore pyramidale et hiérarchique,
au moins formellement, l'Église catholique se
découvre espace de réseaux. Réseau en tant que tel, le
CCFD s'inscrit dans ces perspectives et s'autoreprésente
21. Voir John Burton, World Society,
Cambridge, Cambridge University
Press, 1972.
22. Il serait utile de poursuivre
ces remarques par une analyse du droit
canon et des modifications constatées
lors de la promulgation du nouveau
Code en 1983.
23. En septembre 1974 est lancée l'idée
d'une expérience de consultation
régionale, par l'une des organisations
proches du CCFD au sein de la CIDSE,
Développement et Paix. Rapidement,
d'autres organismes se joignent
à l'initiative: le CCFD, Coopération
al desarrollo (Espagne), Trocaire
(Irlande), puis, en mai 1975, Entraide
et Fraternité (Belgique)
et Bisschoppelijke Vastenaktie
(Pays-Bas), l'ensemble formant
le «Groupe des six».
24. Emile Poulat, L'Église,
c'est un monde, Paris, Le Cerf, 1986.
progressivement comme force d'expertise qui devient
source d'autorité dans ses relations avec l'épiscopat
français ou le Saint-Siège. C'est dans cette configuration
inédite, caractérisée par l'apprentissage de nouvelles
règles de comportements et de relations entre catholiques,
qu'il faut par exemple situer l'action du CCFD en
Amérique centrale durant la décennie soixante-dix, et
les difficultés rencontrées par l'organisation lorsqu'avec
d'autres associations membres de la CIDSE23, elle tente
de mettre en place une structure d'appui aux groupes
locaux allant dans le sens d'une régionalisation et d'une
décentralisation des mécanismes d'attribution de l'aide.
Cette démarche suscite des réserves, notamment du
secrétariat épiscopal d'Amérique centrale et du Panama.
L'interprétation dominante, formulée jusqu'à Rome, fut
alors de présenter et de dénoncer cette création comme
constituant l'émergence d'une nouvelle instance de décision,
en vue de monopoliser l'aide destinée à ces
régions. Les problèmes posés sont pourtant d'une autre
ampleur. Ils portent sur la nouvelle articulation des relations
entre églises locales et sur la place respective des
organisations laïques et des évêques dans ce dispositif de
flux financiers. Ils concernent également l'identité des
partenaires (confessionnels ou non, et pour les confessionnels,
favorables ou non à Vatican II) avec lesquelles
les organisations de solidarité occidentales travaillent.
Ils touchent enfin la nature même de l'action internationale
des ONG engagée à travers l'indépendance du
financement, question qui renvoie, in fine, aux relations
entretenues avec les États occidentaux et les organisations
internationales, qui apparaissent comme autant de
guichets de financement.
L'internationalisation du CCFD renvoie donc à un
espace de représentations et d'actions dont le mode de
régulation se cherche. Pour son domaine d'activité - le
développement - l'Église catholique, tant en France
qu'au niveau international, apparaît moins comme un
ordre que comme un entrecroisement d'actions multiples,
complémentaires ou opposées, constitué d'ajustements
multiples. Cette «Église monde» (John Burton et
Emile Poulat24 se rejoignent ici) devient espace poly-
centrique fait d'acteurs autonomes qui appartiennent à
des environnements divers : au « tout catholique » qui
prévaut jusqu'au concile, se substituent des réseaux
d'appartenances tant privées (confessionnelles ou non)
que publiques. «L'Église c'est un monde», écrit
É. Poulat qui évoque également «l'ecclésiosphère»:
précisément, l'Église devient, pour les associations internationales
catholiques, un monde entre autres. Il en
résulte un processus d'autonomisation pour les organisations
catholiques, dans un double sens. Par rapport à la
sphère publique, l'existence d'un public catholique, bien
qu'en passe de devenir une minorité, constitue un
espace d'allocation de ressources matérielles et symboliques.
L'inverse devient progressivement vrai. Le statut
juridique intervient également puisque les ONG catholiques
peuvent demander à obtenir le statut d'ONG
et/ou celui d'OIC (statut de droit canon), le jeu des statuts
devenant très significatif du degré d'intégration au
milieu catholique.
La spécificité de «l'international», au sein du catholicisme,
réside sans doute dans le fait qu'aucune condamnation
n'est venue sanctionner les divergences constatées
depuis la fin de Vatican II. À ce titre, sans doute
peut-on parler de manière inédite pour le catholicisme
d'un «régime»25 pour caractériser cet espace international
lié aux pratiques de la solidarité (aide d'urgence-
développement-coopération-droits de l'homme), jeu de
négociation-confrontation sans point de rupture entre
les différents acteurs internationaux de l'Église catholique.
À la structure verticale ordonnée autour du centre
romain se substitue, volens nolens, une « catholicité horizontale»
faite de relations entre acteurs dotés concurremment
de ressources et au sein desquelles l'État du
Vatican apparaît moins comme instance d'autorité que
comme État négociateur, à l'image des mutations qui
affectent l'État. C'est dans cette perspective qu'il
convient de situer la création d'un nouveau dicastère26
romain, Cor Union, dont la vocation initiale est de
« coordonner l'aide aux défavorisés, d'assurer une
meilleure répartition des ressources et des moyens
d'action en faveur du développement et de veiller à
l'efficacité des opérations des secours d'urgence »27. Cor
Unum tente ainsi de couvrir pour le Saint-Siège
l'ensemble du champ de l'humanitaire et de s'imposer
comme interface obligée pour l'ensemble des organisations
catholiques, d'urgence et de développement. Il n'y
parviendra qu'à la marge, en restreignant ses activités à
celle de forum et d'espace de dialogue d'une part, de
lieu d'information ou de sollicitation du Saint-Siège lors
de situation d'urgence de l'autre (voir encadré 2, page
suivante).
25. Voir Robert O. Keohane,
« The Analysis of International
Régimes», in Volker Rittberger (éd.),
Régime Theory and International
Relations, Oxford, Clarendon Press,
1993 ; Stephen D. Krasner, International
Régimes, Ithaca, Cornell University
Press, 1983. Selon S. D. Krasner,
les «régimes internationaux» renvoient
à une «série implicite ou explicite
de principes, de normes, de règles
et de procédures autour desquels
convergent les attentes des acteurs
dans un domaine particulier
de la vie internationale». Reprenant
les travaux de R. O. Keohane,
Jean-Jacques Roche rappelle
que la fonction des régimes
est d'apporter une « solution
à la coordination des politiques
dans un univers d'indépendance »,
d'instaurer un cadre stable
de la décision et pour la décision,
enfin de faciliter les « adaptations
aux situations nouvelles en offrant
un cadre de dialogue propre à chacun
des domaine traités». Voir J.-J. Roche,
Relations internationales, Paris, LGDJ,
1999, p. 136.
26. Équivalent d'un ministère.
27. Lettre du pape Paul VI au cardinal
Villot; 15 juillet 1971, archives CCFD,
Dossier «relations romaines».
ENCADRÉ 2
L'internationalisme catholique
L'internationalisme catholique, héritier intellectuellement de plusieurs courants, se structure ainsi
autour de différents acteurs opérationnels dont on se contentera ici de nommer les principaux: la
secrétairerie du Saint-Siège dont la diplomatie est quelque peu bousculée par la création à l'interne
de deux nouveaux dicastères dans le sillage conciliaire, Justice et Paix et Cor Unum ; le réseau Cari-
tas Internationale, qui pratique l'aide d'urgence et l'aide au développement; la CIDSE qui regroupe
au niveau mondial les principales organisations catholiques de développement et à laquelle participe
également Caritas Internationalis ; le réseau européen des commissions épiscopales Justice et Paix qui
ne se confond pas avec la commission pontificale du même nom, le réseau également européen des
Organisations catholiques de coopération internationale (OCCI). Articulée à cette configuration, on
notera dans le champ catholique français que la décennie soixante voit la création du CCFD, de la
commission Justice et Paix, de la Délégation catholique pour la coopération (dont la création est
issue d'une demande du gouvernement français, en 1966, de ne trouver en face de lui qu'un seul
interlocuteur catholique), trois organisations qui s'ajoutent au Secours catholique et au Mouvement
catholique international pour la paix (qui recevra deux distinctions de l'Organisation des Nations
unies durant la décennie quatre-vingt)28.
28. Sur ce sujet, voir François Mabille,
Approches de l'internationalisme
catholique, Paris, L'Harmattan, 2002.
29. Cette internationalisation résulte
de plusieurs processus : la mise en place
de relations régulières
avec des courtiers en développement,
dont l'identité est de moins en moins
confessionnelle ; l'instauration
de communications suivies
et privilégiées avec des épiscopats
étrangers ; la participation
à des coordinations catholiques
et chrétiennes; l'intégration
dans les coordinations mises en place
dans les différentes sphères publiques
liées au développement.
Acteurs confessionnels et sphères publiques
Il convient enfin de souligner le rôle de la sphère
publique (État français, organisations internationales)
dans la logique d'action du CCFD. Au-delà même de la
question spécifique de la laïcité, cette sphère publique
offre un espace d'action qu'elle légitime, régule, qui
contraint, mais qui est également soumis à des contestations.
Il s'agit donc d'un contexte qui peut s'avérer structurant,
y compris pour une organisation confessionnelle.
L'internationalisation29 du CCFD a en effet pour
corollaire la mise en place de relations plus suivies tant
avec des organisations internationales qu'avec les services
de l'État français. Dans le domaine du développement,
plusieurs niveaux de décision existent; national,
européen et international. Le CCFD n'est pas imperméable
à ces influences. Son acceptation de la notion de
coopération doit ainsi beaucoup au rapport Abelin
(1975) qui redéfinit les perspectives de la politique de
coopération française et aux revendications nées dans le
contexte des discussions sur un nouvel ordre économique
international. Progressivement, au milieu des
années soixante-dix, une politique de présence à la
Commission des Nations unies sur le commerce et le
développement (CNUCED) de Genève et un lien permanent
avec la Communauté économique européenne
(CEE), à travers notamment les cofinancements, contribuent
à désenclaver du champ catholique le CCFD et à
accélérer la sécularisation de son discours. À la même
époque, la participation au comité de liaison des ONG
auprès de la CEE modifie également le contexte
d'action et les ressources d'information du CCFD.
CNUCED et CEE ont été considérées alors comme des
lieux privilégiés où se discutent et se confrontent les
intérêts des pays du Sud dans l'ensemble de la politique
de développement. Au niveau européen, l'importance
de la gestion des projets cofinancés dans ce cadre va
amener le CCFD à s'équiper pour en assumer le suivi
afin de répondre aux règles exigées par l'administration
européenne (de nouveau l'acceptation des règles du jeu
de la sphère publique encourage la professionnalisa-
tion). En 1980, ce sont ainsi vingt-cinq projets qui ont
été acceptés, pour un montant total de plus de dix millions
de francs.
Les relations entretenues par le CCFD avec la CEE
traduisent une évolution comparable à celle que l'on
observe avec la sphère publique en France. À partir de
1976, émerge une politique de relation avec les autres
ONG de développement et les instances publiques. En
1977, le bureau de liaison des ONG (BLONG), dont le
délégué au comité de liaison des ONG près de la commission
européenne, n'est autre que le secrétaire général
du CCFD, verse au CCFD, au titre de cofinancement
sur des projets présentés par ce dernier, 162323 francs et
en 1978, 251 396 francs. La somme est supérieure de
150000 francs un an plus tard. En 1980, ce sont six projets
qui sont retenus. En quatre ans, le BLONG a cofinancé
avec le CCFD seize projets, pour un total de
1236720 francs. Sur la même période, le BLONG s'est
aussi ouvert aux propositions de sensibilisation en
France même. Au-delà des seuls aspects liés au financement,
c'est bien évidemment le degré auquel le CCFD a
établi des réseaux30 avec des ONG non confessionnelles
et liées aux politiques publiques qui retient l'attention.
Au niveau français comme au niveau européen, la participation
à ces réseaux finit par primer sur l'appartenance
à des réseaux ou organisations catholiques (telle la
CIDSE qui perd tout capacité d'initiative en milieu
catholique au début des années quatre-vingt-dix).
L'État français, de son côté, complexifie son organigramme
pour les questions liées à la coopération et au
développement. Progressivement se met en place un dispositif,
qui sera souvent remanié et toujours critiqué, de
coopération et de confrontation entre l'Etat et les ONG,
30. Le CCFD obtient ce statut d'ONG
à la fin des années quatre-vingt.
de dénonciations pour tentative d'instrumentalisation de
la part des ONG, d'accusations de complaisance de la
part d'une fraction de l'opinion publique, et de soupçons
d'amateurisme de la part des responsables ministériels.
Alors que le CCFD a engagé en 2000 une campagne
sur une problématique nouvelle pour lui, «Agir pour la
paix au cÅ“ur des conflits», cette brève évocation de sa
genèse peut permettre de saisir le projet de l'internationalisme
catholique. L'expression fait allusion à cet enseignement
dédoublé de pratiques catholiques parfois encouragées,
quelquefois blâmées, bref à un mouvement
d'ensemble de l'Église catholique qui concerne des individualités
catholiques, des associations et collectifs organisés
tant au niveau national qu'international, et englobe
aussi bien les ONG catholiques que les OIC intégrées
dans un dispositif organisationnel mondial en articulation
avec les organisations interétatiques et les États eux-
mêmes. Église, États, il convient encore d'ajouter un élément
structurant pour les deux premiers nommés et plus
globalement, dans l'histoire des relations internationales :
le territoire. Pour l'Église catholique, le territoire est global
- il est espace universel, que le Saint-Siège s'applique
à quadriller identiquement par ses propres structures
organisationnelles. Ces dernières - le diocèse et la
paroisse - sont bientôt concurrencées par un nouveau
modèle organisationnel au début du XXe siècle : le mouvement,
d'abord érigé sur une base nationale, puis internationale.
Après la Seconde Guerre mondiale, les mouvements
catholiques identiques des différents pays se
regroupent dans des organisations internationales ayant
le statut d'ONG, complétant ainsi le mouvement d'émergence
des OIC qui voient le jour dans l'ombre de la
Société des Nations (SDN). Dans cette configuration, le
Saint-Siège se comporte comme un État sans territoire : il
entretient des relations diplomatiques, dispose à cet effet
d'un personnel diplomatique, conclut des concordats
révélateurs de rapports de force. Depuis 1945, le Saint-
Siège participe à de nombreuses organisations et concertations
internationales. Ce n'est pas le moindre paradoxe,
destiné à interroger l'internationaliste épris du rôle de
l'État et du concept de puissance, que de voir le Saint-
Siège signer tel traité contre la prolifération, ou s'engager
aussi activement dans les concertations d'Helsinki. Les
associations internationales catholiques manifestent de
leur côté un double dépassement de l'identité catholique
référée à un espace stato-national et/ou ordonnée par la
représentation de l'international imposée par Rome31.
C'est à la fois à partir de cette diplomatie romaine mais
souvent aussi contre elle qu'émerge vers la fin des années
cinquante une politique de l'humanitaire ordonnée en
partie seulement par des enjeux internes, sous-tendue par
une organisation internationale complexe. En vingt ans,
en passant de l'action catholique « romano-centrée » pour
la paix32 à des formes pluralistes de mobilisation pour le
développement, et au bénéfice également de la fin de la
guerre froide, les catholiques auront ainsi quitté le
domaine doctrinal pour la pastorale avant d'observer, en
raison de la technicité de la question et des discours dominants
en vigueur, à une laïcisation et à une professionnali-
sation33 du personnel de leurs mouvements. On assiste
également à une sécularisation de leur discours où le réfèrent
théologique vient en dernier, dans un usage purement
interne et inscrit lui-même dans un pluralisme des
représentations religieuses. Ce dernier traduit la perte
d'emprise de l'institution romaine et de ses relais épisco-
paux sur les organisations représentatives des formes du
croire. L'analyse du CCFD et celle de la CIDSE manifestent
sans doute une spécificité paradoxale : celle de pointer
un système d'organisation qui, bien qu'en déclin,
continue à représenter l'une des seules forces susceptibles
de se structurer au niveau international et d'être dotées
de leur propre agenda de mobilisation, comme la campagne
pour le jubilé vient de le manifester; et néanmoins,
de montrer que cette « Église-monde » se caractérise
aujourd'hui par l'absence d'une autorité supérieure
contraignante, et à ce titre présente de profondes similitudes
avec ce qui s'observe par ailleurs entre les sphères
publiques et les acteurs associatifs non confessionnels
autour des mêmes problématiques.
31. Sur cet aspect, voir F. Mabille,
Les catholiques et la paix au temps
de la guerre froide, Paris,
L'Harmattan, 2002.
32. Dans le cadre d'une mobilisation
frontale contre le communisme
et plus précisément contre
le Mouvement de la paix.
33. D'après la codification française
de l'Agence nationale pour l'emploi
(ANPE), il n'est pas sûr que le CCFD
serait une «entreprise de tendance».