VIVRE SA FOI,
NOURRIR
LES PAUVRES
SOCIOHISTOIRE
DE L'AIDE ALIMENTAIRE
CONFESSIONNELLE
À NANTES DES ANNÉES
TRENTE À NOS JOURS
Jean-Noël Retière
1. Jean-Pierre Le Crom, Jean-Noël
Retière. Nourrir, vêtir. Socio-histoire
de la solidarité d'urgence à Nantes
(1930-2000), Rapport final de l'appel
d'offres de recherche Mission
interministérielle recherche-
expérimentation (MIRE), Fondation
de France, Crédit coopératif « Produire
les solidarités », septembre 2000.
Le choix d'une monographie locale
s'imposait en raison de nos objectifs:
saisir les conduites réelles qu'une
histoire des idées philanthropiques
confond trop souvent avec les conduites
rêvées ou prescrites, et penser le jeu
des interdépendances de nature sociale
et politique (la configuration éliasienne)
entre ce champ associatif et la société
où il s'insère.
«L'autre jour, je parlais avec une jeune fille dans le supermarché,
elle faisait partie du Secours populaire, et bien je me disais
dans le fond: "elle est pareille que moi, cette petite-là", on
quêtait ensemble pour la Banque alimentaire. Il y a des gens
très dévoués au Secours populaire... »
Confrère de la Société de Saint-Vincent-de-Paul.
«Le Secours catholique, il est plus près de chez nous. Il n'y a pas
de Secours populaire ou d'équipe Croix-Rouge ici, c'est pour ça
qu'on est au Secours catholique. De toute façon, je pense que
les objectifs sont à peu près les mêmes sauf que le Secours
catholique a un lien avec l'Église. C'est peut-être la seule chose
qui peut différencier du Secours populaire parce que, sinon,
c'est à peu près la même chose, sans connaître bien le Secours
populaire, c'est les mêmes objectifs que les nôtres... »
Bénévole au Secours catholique.
Nourrir les populations censées manquer du plus
nécessaire des biens de survie : ce programme,
depuis toujours, aura suscité des vocations, des
causes, des Å“uvres dont les formes sociales s'avèrent particulièrement
sensibles aux contextes historiques. Dans une
recherche récente1 consacrée aux dispositifs ayant, durant
les deux derniers tiers du siècle, prodigué une aide alimentaire,
nous avons vérifié qu'ils se différenciaient fortement
dès qu'on en considérait la pérennité, les buts connexes, le
mode d'action, l'éthique du don, le recrutement social des
donateurs et la propension à afficher, à écarter sinon à
récuser, une identité politique2 ou religieuse. Un même
constat s'impose concernant la pluralité des profils des
acteurs engagés. On notera, toutefois, que l'échelle de cette
pluralité a changé: si l'on pouvait aisément soupçonner,
hier, Vethos du bénévole à partir de l'identité clairement
affichée et assumée de l'association investie, cela paraît
aujourd'hui beaucoup plus aléatoire3. En effet, la comparaison
diachronique montre que les donateurs ont conquis,
au sein du secteur de l'assistance, une sorte de liberté de
conscience largement inconnue lorsque les clivages confessionnels/laïcs,
conservateurs/républicains, droite/gauche,
eux-mêmes datés, structuraient fortement le champ. Le
militant du Secours populaire n'a plus en poche, en guise
de sésame, la carte du Parti communiste. Et bien rares
sont, désormais, les bénévoles qui toléreraient qu'on les
soumette à une profession de foi (ou de non-foi) pour justifier
leur adhésion. Tout se passe comme si ces mobiles
d'ordre politique et/ou religieux, auparavant déclinés, ne
devaient plus s'avouer hors le soi intime, sauvegardant
ainsi la pureté de l'idéal humanitaire. Mais faut-il pour
autant prétendre que l'élection d'une organisation s'opère
désormais au gré des opportunités et avec la hantise de
l'enrôlement ?
Délaissant délibérément les causes dont les chartes
revendiquent ou entérinent les principes de laïcité, nous
avons choisi ici de focaliser notre attention sur celles qui
proclament agir au nom de la charité, chrétienne ou islamique,
sous leurs bannières confessionnelles propres. Ne
seront donc abordées que de façon allusive les autres
organisations, quand bien même celles-ci attirent bon
nombre de bénévoles puisant dans leur foi, le cas échéant,
le ferment de leur investissement.
Les organisations se donnant la charité, vertu théologale
par excellence, comme guide d'action ne furent nullement
épargnées par les transformations qui, au cours du
demi-siècle qui s'achève, ont marqué l'aide alimentaire
dans son ensemble. Toutes, cependant, n'ont pas affronté
les épreuves du temps avec une égale fortune : les unes ont
initié ou simplement accompagné les mutations quand
d'autres ont tenté de les freiner et d'y résister, avec plus ou
moins de succès. Loin d'être un monde unifié, l'espace de
l'engagement caritatif découvre des expériences et des raisons
d'agir fort dissemblables, à tout le moins irréductibles
à la foi dont le secours au pauvre porterait témoignage.
2. Fraternité française, récemment,
et le Secours populaire, naguère, sont
à ranger parmi ces organisations
qui revendiquent leur action comme
une manière de servir, par d'autres
moyens, une politique : respectivement
celle du Front national et celle du Parti
communiste français (PCF). Cependant,
l'analyse ethno-historique amène
à relativiser fortement l'influence
de la première et à souligner
l'indépendance acquise
progressivement par le second à l'égard
de son organisation matricielle.
3. De nombreux travaux insistent
sur l'évolution, de ce point de vue,
de l'engagement associatif.
Voir notamment Jacques Ion,
La fin des militants ? Paris, L'Atelier,
1997; J. Ion (éd.). L'engagement
au pluriel, Saint-Etienne, Publications
de l'université de Saint-Étienne, 2001.
4. Sur l'espace local, si l'on fait
exception des mobilisations ponctuelles
qui fleurissent à l'occasion de détresses
conjoncturelles (inondation, flambée
hivernale des prix, grève, etc.) et du rôle
très important que joue l'aide publique
par le biais d'une dizaine de restaurants
municipaux et du Bureau de
bienfaisance, le champ de l'assistance
alimentaire comprenait une œuvre
dite «des restaurants à bon marché »,
dirigée par des épouses d'industriels
insérées dans les milieux catholiques,
déclinante dans les années trente
et « le Secours immédiat », animé
par des notables républicains liés
aux municipalités successives de droite
ou de gauche modérée.
5. Bruno Dumons, «Charité bourgeoise
et action sociale. L'évolution
des pratiques caritatives des confrères
de Saint-Vincent-de-Paul de Lyon
(1890-1960)», in Isabelle
von Bueltzingslœwen, Denis Pelletier,
La charité en pratique, chrétiens français
et allemands sur le terrain social:
xix'-xx' siècles, Strasbourg,
Presses universitaires de Strasbourg,
coll. «Les mondes germaniques», 1999.
Les trois âges de l'engagement caritatif
La puissance d'intervention des organismes dispensateurs
des aides alimentaire et vestimentaire s'est considérablement
accrue durant le demi-siècle écoulé, comme en
attestent aussi bien la hausse des budgets et des stocks
redistribués que l'accroissement des populations bénéficiaires.
Mais les changements survenus ne peuvent se
résumer à l'avènement d'une assistance de masse ni être
appréhendés de façon univoque. Car si l'histoire du
champ permet de dessiner trois époques (l'avant-Libéra-
tion, les «Trente Glorieuses» et les «vingt piteuses»),
cette chronologie n'exclut pas que coexistent,
aujourd'hui, plusieurs générations associatives. Un tel
découpage de la période ne s'impose donc pas uniformément
aux œuvres qui, comme Saint-Vincent-de-Paul la
doyenne, l'auront totalement traversée.
L'hégémonie de Saint-Vincent-de-Paul
Jusqu'aux années cinquante, la Société Saint-Vincent-
de-Paul assure le rayonnement de la présence catholique
sur la bienfaisance locale; les initiatives laïques4 ne parviennent
pas à lui disputer la légitimité dont elle continue
à jouir un siècle après sa fondation. Lors de l'inondation
particulièrement dévastatrice de janvier 1936, alors que
tous les entrepreneurs de solidarité accourent en ordre
dispersé pour venir en aide aux sinistrés pauvres, elle parvient
à faire coopérer, sous son égide, l'ensemble de la
mouvance catholique (l'Association catholique des chefs
de famille, l'Association de la plus grande famille, la
Ligue féminine d'action catholique, l'Union des femmes
françaises et la Société de secours aux blessés militaires).
Bruno Dumons qui a étudié le recrutement des dirigeants
des conférences de Saint-Vincent-de-Paul de Lyon
durant la première moitié du siècle note la présence des
milieux privilégiés, issus de la bourgeoisie industrielle et
commerçante, des professions libérales, du monde de la
haute fonction publique ainsi que de l'aristocratie5. La
Société de Nantes, cercles dirigeants et dirigés compris,
accueille sensiblement les mêmes profils avec, nous
semble-t-il, une empreinte plus profonde de la petite
noblesse locale. Les confrères de la cité ligérienne proviennent
de réseaux consolidés par l'homogamie et
l'entrelacs serré de circuits confessionnels et sociaux :
«Tous les membres de notre conférence auront une pieuse
pensée pour Mademoiselle de Becdelièvre, fille de notre
confrère, qui épouse demain en notre paroisse le capitaine de
la Diriays afin que Dieu apporte bonheur et prospérité à ce
nouveau foyer et bénisse ces deux vieilles familles qui s'unissent
par leurs enfants6. »
Cette citation relevée dans un procès-verbal de séance
d'une conférence de la ville, en 1939, fournit un compen-
dium des attributs identitaires des sociétaires. Les patronymes
trahissent la part prise par les élites aristocratiques
vivant avec plus ou moins d'aisance de la rente comme
les familles de Saint-Georges, de La Villemarqué, de La
Tullaye, de La Morandière, de la Roche Saint-André, de
La Vieuville, etc. En outre, ceux dont la particule fait
défaut n'en sont pas toujours complètement étrangers:
«M. Jouan [membre de la conférence, industriel important]
vient de recevoir l'avis officiel de la mort de son
beau-frère le caporal-chef Yves de Guengo de Conquedec
tombé au champ d'honneur» ou encore «le beau-père de
M. Letenneur [membre de la conférence] vient de décéder
: il se nommait Comte de Montuel de Bois-Moloy. »
Prouvant la vivacité de la tradition, de nombreux
confrères comptent souvent des parents (frères ou beaux-
frères) ayant opté pour le métier des armes ou pour la
vocation religieuse. Quand le commerce et l'industrie
envoient ses représentants, ceux-ci sont souvent dirigeants
d'entreprise et beaucoup plus rarement artisans ou
commerçants du quartier.
Pour ajouter d'autres indicateurs du marquage social,
on peut invoquer tous ces décorés de la Légion d'honneur,
ces conseillers prud'hommes (collège des patrons7),
ces membres de sociétés académiques qui se signalent, de
fait, par un capital social et symbolique important. Du
côté de l'honorariat, qui représente un statut prisé par
celui qui, sans se soustraire complètement à l'appel de la
charité, renonce à payer de sa personne, il n'est pas rare
de recenser des notaires et des médecins. Une telle socio-
graphie traduit la symbiose entre les propriétés sociales et
éthiques caractéristiques des élites traditionnelles, plus
conservatrices8 que modernistes, et l'esprit de la Société.
Loin d'être le fruit du hasard, le recrutement procède de
la cooptation fondée sur la communauté des valeurs (ainsi
n'est-il pas anodin d'avoir affaire à des confrères placés à
la tête d'une nombreuse famille et en l'honneur de qui
chaque nouvelle naissance se fête dans un concert de
prières et de félicitations). Ce moyen pour (re)vitaliser
des conférences qui resteront unisexuées jusqu'à la fin des
années soixante-dix (le tabou de la mixité, autre clé de la
6. Archives conférence
de Saint-Clément, 1939. Les procès-
verbaux de séances au cours desquelles
les confrères font le point sur
leur activité sont de fécondes sources
de renseignements sur les familles ;
par ce truchement, il devient possible
de recomposer les parentèles.
Les mariages, naissances et décès
des membres des conférences y étaient
traditionnellement consignés
comme autant d'occasions de vœux
et de prières à l'intention des confrères
et de membres de leur parenté.
Ces mentions attestent ainsi le rôle
fortement intégrateur
à cette microsociété de notables
que pouvait jouer l'appartenance à une
conférence de Saint-Vincent-de-Paul.
7. Les prédispositions à la pacification
sur le terrain juridique de la relation
conflictuelle de travail qui sont
à l'origine de cet engagement
se retrouvent aujourd'hui
chez les conciliateurs de justice parmi
lesquels, ce n'est pas anodin,
on a croisé, en 1999, deux membres
de Saint-Vincent-de-Paul.
Voir J.-N. Retière, « L'audition de
conciliation: remarques d'observateur»,
in La Médiation, Nantes, Maison
des sciences de l'homme Ange Guépin,
mai 2000.
8. Sans voir en Saint-Vincent-de-Paul
un fief de l'Action française, notons
qu'une sensibilité maurrassienne
n'y tenait pas forcément de l'hérésie:
en 1936, par exemple, en souvenir
de son défunt frère monseigneur Le Fer
de la Motte, prélat traditionaliste
et zélateur de l'organisation
monarchiste, le colonel Le Fer
de la Motte fera don d'une somme
de cinq mille francs aux conférences
du diocèse pour qu'elles fassent
«célébrer une messe en signe
de gratitude pour le repos de l'âme
du regretté évêque».
9. Les Petits Frères des pauvres,
le Secours catholique et le Secours
populaire sont fondés en 1946.
Le champ de l'assistance découvre
à cette époque une configuration
partiellement intriquée avec le champ
politique comme le prouvent le lien
matriciel d'un Mouvement républicain
populaire (MRP) et d'un Secours
catholique nés dans l'orbite ecclésiale
d'une part, et le lien organique entre
le PCF et le Secours populaire
d'autre part. La création et la vitalité
des fédérations respectives dépendront
cependant longtemps des contextes
locaux (d'où la pertinence de l'approche
monographique) : le premier s'implante
à Nantes, ville environnée de terres
chrétiennes, dès 1946 tandis que
le second, victime de l'influence timide
du PCF, ne crée son antenne
qu'en 1972.
10. La place manque ici pour décrire
l'action de Saint-Vincent-de-Paul
durant cette période. Mais
sur l'organisation de l'assistance privée
pendant la guerre et le rôle majeur
conféré par le régime de Vichy
au Secours national, voir Pierre-Jean
Hesse, J.-P. Le Crom (éd.),
La protection sociale sous le régime
de Vichy, Rennes, Pur, 2001.
morale rigoriste), renseigne tout à la fois sur la maîtrise
voulue de l'entre soi et sur le vivier dans lequel on pressentait
les qualités requises. On devient rarement
confrère si l'on n'a pas été parrainé par un ancien ou cautionné
par un prélat. Le confrère intègre une conférence
qui le choisit et l'honore en le choisissant : les paroles
d'encouragement à recruter des confrères parmi les officiers
en retraite, prononcées par le président général lors
du Congrès des conférences de Bretagne, en 1936, sont
significatives de cette prédilection de l'institution pour
certains milieux réputés bienfaisants autant que respectables.
Mais ces connivences intuitives qui servent à cibler
le recrutement ne sont pas sans lien avec son éreintement,
que l'on commence alors à déplorer. Car les appels
angoissés à freiner la baisse des effectifs lancés à l'époque
par plusieurs conférences de la ville laissent deviner un
tarissement de la source. Si l'on doit avancer une hypothèse
concernant la pénurie de bonnes volontés, il y a tout
lieu de croire, dans un contexte de déclin de l'influence
sociale et politique de ces milieux sociaux de prédilection,
à l'érosion du devoir de bienfaisance. Pour saisir pleinement
la pertinence de cette proposition, il convient de
prendre conscience de la portée symbolique que revêtait,
véritable rite initiatique, l'entrée en conférence de Saint-
Vincent-de-Paul. L'hétéronomie de l'Å“uvre à l'égard de
« son » monde social réticulaire conduisait à voir dans
l'engagement un porte-identité, comme aurait dit Erving
Goffman, fortement indexé à l'appartenance à ce monde.
L'étiolement, sensible dès les années trente, du pouvoir
d'attraction de l'Å“uvre peut être lu comme le prodrome
de l'ouverture, toute relative il est vrai, de la Société à
d'autres catégories sociales. Dans cette mesure, il devient
possible d'interpréter ce processus comme une nécessaire
réponse à la défection tendancielle des élites qui, longtemps,
la colonisèrent.
Les confrères et leurs curés: l'alliance rompue
La Libération qui fournit un contexte favorable aux
remobilisations de toute nature voit la naissance de trois
entreprises d'envergure nationale9. Localement, l'année
1946 coïncide avec les fondations de deux d'entre elles, le
Secours catholique et les Petits Frères des pauvres. La
Société de Saint-Vincent-de-Paul, restée active sous
l'Occupation10, prétend compter environ sept cents
membres sur la ville. À défaut d'être une preuve de son
dynamisme, ses effectifs témoignent d'une influence
encore forte à l'heure où, pourtant, son hégémonie
s'effrite. Le conseil général, d'ailleurs, ne s'y trompe pas
en répartissant, en février 1954, les vingt-cinq mille francs
alloués aux aides d'urgence entre les quatre structures
qu'il estime les plus aptes à secourir les pauvres: le
Secours catholique, Saint-Vincent-de-Paul, un foyer
d'hébergement à direction catholique et les Amicales
laïques. En se consacrant à la visite et au portage de repas
aux vieillards, les Petits Frères des pauvres occupaient, il
est vrai, une position mineure à l'instar, d'ailleurs, de la
Fraternité protestante qui, née au tournant du siècle, ne se
livrait que très ponctuellement à des distributions de
soupe. Dans l'optique d'un engagement caritatif durable
et régulier, le fervent catholique avait donc le choix entre
une bienfaisance traditionnelle et une bienfaisance redorée
des promesses d'une pastorale renouvelée, dans
l'effervescence militante de l'Action catholique. La
Société de Saint-Vincent-de-Paul, indépendante de
l'Église, organisée en conférences moulées dans le cadre
paroissial, incarnait la première à côté d'un Secours catholique
structuré en délégations diocésaines placées sous
l'autorité directe de l'évêque. La nature du lien à l'Église
ainsi que le territoire d'action façonnent leurs morphologies
respectives et rendent partiellement compte des différences
entre les deux structures. Dans les années cinquante
et soixante, par exemple, les homélies ou les appels
lancés dans la presse par l'évêque pour soutenir le Secours
catholique sont fréquents quand les démonstrations en
faveur de Saint-Vincent-de-Paul se font plus rares. Arrimées
depuis près d'un siècle à leurs paroisses d'ancienne
urbanisation, bourgeoises ou populaires, les conférences
assistent, passives ou quelquefois impuissantes, à la migration
de la misère vers les marges de la ville où elles rechignent
à s'implanter: dans les zones baraques du relogement
«provisoire» ou dans les premières cités
d'Habitation à loyer modéré (HLM). Face à un Secours
catholique prompt à aller à la rencontre de toutes les
détresses locales (bras armé des équipes de prêtres installées
en quartiers prolétaires, il est de toutes les campagnes
en faveur des rapatriés d'Algérie, des sans-logis, etc.) ou
internationales (en faveur des victimes du séisme
d'Orléansville, par exemple), Saint-Vincent-de-Paul peine
à inventer de nouveaux savoir-donner. La règle de la
Société promulguée en 1968 fait pourtant dire à
B. Dumons que «le confrère quitte l'image condescendante
de l'homme d'Å“uvres du siècle dernier pour épouser
11. B. Dumons,
« Charité bourgeoise... », op. cit.
12. Etienne Fouilloux, «Fille aînée
de l'Église ou pays de mission ?
(1926-1958)», in Jacques Legoff,
René Rémond (éd.), Histoire
de la France religieuse XXe siècle,
t. IV, Paris, Seuil, 1992.
peu à peu celles du militant puis de l'assistant social» plus
en phase avec «une Église pauvre et servante»11. Cet
aperçu convient peut-être à la scène lyonnaise à moins
qu'il ne se déduise des résolutions d'assemblées générales.
Quoi qu'il en soit, il nous paraît anticiper sur une évolution
qui, partiellement vérifiée aujourd'hui, est encore loin
d'être le cas au lendemain du concile Vatican II. Bon
nombre d'indices relatifs aux pratiques nous font douter
de cette vision d'une Å“uvre dépouillée de ses habitudes
séculaires au moment où, au sein de l'Église, s'inventent
de nouvelles formes (et terres) de mission12. L'aménité ne
règne guère, c'est le moins que l'on puisse dire, entre elle
et ces fractions du clergé qui se font les chantres, auprès
des milieux populaires, d'une Église pauvre et servante.
Lors de l'assemblée générale du 1er mars 1970, par
exemple, le conseil central de Nantes souligne :
«Dans de nombreuses [situations], il est devenu évident que
nous ne trouvons aucun appui, si même ce n'est une hostilité
déclarée, de la part d'un clergé qui refuse sans phrase, de nous
considérer comme une Å“uvre paroissiale utile. Il n'y a qu'une
solution : nous rendre, quand cela paraît nécessaire, totalement
indépendants des paroisses et du clergé. »
La nature des relations entretenues avec les curés et les
vicaires éveillera souvent le soupçon du conseil qui en exigera,
annuellement, le compte rendu. De la défiance à la
bienveillance en passant par le statu quo, vont ainsi se
décliner, jusqu'à la fin des années soixante-dix, les types
de rapports établis par les équipes de cure avec les
confrères. On n'imputera pas les frictions éventuelles à
des heurts de personnalités trop affirmées mais bien plutôt
au conflit entre deux conceptions de l'action charitable,
deux logiques d'intervention auprès des plus démunis.
Happée par les tensions se développant au sein même
de l'Église, Saint-Vincent-de-Paul n'était plus en odeur de
sainteté auprès des équipes sacerdotales proches des fractions
militantes de l'action catholique spécialisée (Jeunesse
ouvrière chrétienne - Joe - Confédération française
de travailleurs chrétiens - CFTC - Mouvement populaire
des familles, etc.), pour une raison simple: elle n'avait pas
encore changé son personnel, sa culture et ses modalités
d'action au lendemain de 1968.
L'éclosion des dispositifs: le temps de l'urgence
Au début des années quatre-vingt, les politiques
sociales n'arrivent pas à contenir la misère qui déborde
dans les guichets sociaux, dans la rue, sur les ondes et les
écrans. Il devait en résulter une transformation profonde
de l'offre alimentaire due à la multiplication des comptoirs,
à la modification de ses conditions d'accès et à la
«démocratisation» du bénévolat concerné. L'émergence
de puissantes associations émancipées de toute référence
religieuse (par exemple, les Restos du cœur, la Banque
alimentaire et sa myriade de «sous-traitants» du don qui
redistribuent auprès de leur propre clientèle: SOS
femmes battues, Aides, divers comités locaux d'entraide,
etc.) pourrait être vue comme un indice de la sécularisation
du champ. Or, il convient de nuancer un diagnostic
qui, non seulement, ferait l'impasse sur la pérennité du
Secours catholique et de Saint-Vincent-de-Paul, mais
négligerait la naissance d'associations qui, comme ces dernières,
proclament agir au nom de la foi. On n'enregistre
pas un renouvellement complet et laïcisé qui laisserait
croire à l'usure du ressort religieux (sans compter, comme
on l'a souligné, le rôle clandestin que continue à jouer ce
ressort, à l'abri des bannières). La nébuleuse protestante
se gonfle de deux initiatives qui viennent s'ajouter, dans
les années quatre-vingt, à celle soutenue par la Fraternité
protestante. Deux lieux aux enseignes allégoriques
(Claire Fontaine, Brin de causette) destinés à l'accueil et
à la restauration de sans-domicile fixe (SDF), étoffent à la
même période la présence catholique. Du côté islamique,
l'Association des jeunes musulmans inaugure en 1997 une
distribution hivernale à un rythme hebdomadaire. Si
l'impression que donne alors l'assistance alimentaire de
sortir de plusieurs décennies d'engourdissement doit, on
le sait, beaucoup aux mastodontes de la distribution (pensons
aux Restos du cÅ“ur!), elle n'est pas étrangère à
l'émergence simultanée de ces opérations plus modestes13
qui ne cachent pas leur affiliation. La reconnaissance14 de
la misère criante des SDF dans la hiérarchie des détresses
à combattre n'aura pas peu concouru à cette renaissance.
Les récentes initiatives religieuses se placeront toutes
dans ce créneau offrant des expériences et des contre-
dons à fort rendement symbolique (à l'exception de la
synagogue qui, aux dires des responsables, n'élargit pas
son action à l'extérieur de la communauté de culte,
chaque confession représentée à Nantes soutient une opération
d'aide alimentaire directe). Il en résulte
aujourd'hui un essaimage de distributions portées par des
organisations de générations différentes, inégalement disposées
à répondre aux sollicitations des politiques
publiques et à se plier aux logiques entrepreneuriales qui
13. Dès que l'on considère le nombre
de repas distribués, on se rend compte
effectivement que ces initiatives
religieuses ne soutiennent
pas la comparaison avec les Restos
du cÅ“ur. Pour plus de précisions,
voir J.-P. Le Crom, J.-N. Retière,
Nourrir, vêtir..., op. cit.
14. Sur le rôle des médias dans
la production d'une «sentimentalité»
à l'égard de la souffrance sociale
et la justification des causes soutenues
par les entreprises humanitaires,
voir Luc Boltanski, La souffrance
à distance, Paris, Métailié, 1993;
concernant plus précisément
la production de la cause, Michel Offerte,
Sociologie des groupes d'intérêt, Paris,
Montchrestien, 1994.
15. Secours catholique
en Loire-Atlantique, Bulletin de liaison
n°13, mai 1990.
apparaissent de plus en plus requises par le travail humanitaire
(médiatisation, rationalisation de l'aide, diversification
de l'offre, adaptation à la demande, financement,
etc.)- Voyons maintenant si ces associations confessionnelles
ont contribué, et dans quelle mesure, au processus
de «démocratisation» du champ humanitaire.
Pour pallier quelquefois le défaut de sources relatives
aux caractéristiques des bénévoles, nous avons dû nous
résoudre à grappiller des données fragmentaires dont la
nature, souvent hétérogène, complique les comparaisons
entre associations et autorise encore moins une saisie dia-
chronique. Devant le peu d'attention portée au recensement
des bénévoles (fichiers inexistants, renseignements
partiels, archivage défectueux jusqu'à une époque
récente) il est toujours possible de s'en remettre à la
mémoire orale des acteurs. Moins, bien sûr, pour en exhumer
des renseignements fiables sur les positions que pour
interroger les représentations relatives à l'image sociale
de l'association. Comment interpréter ces récits d'anciens
du Secours catholique qui réservent une part belle à leurs
enfances ouvrières et à leurs investissements sur d'autres
scènes de militance, notamment syndicale ou paroissiale,
si l'on ne perçoit pas que l'enjeu de (leur) mémoire
consiste essentiellement à signaler la fin des notables sur
les scènes de la bienfaisance ? Si l'on en croit une enquête
menée en 1990 par la délégation du Secours catholique de
Loire-Atlantique, ses mille un bénévoles se répartissaient
entre agriculteurs (6%), professions intermédiaires majoritairement
constituées d'enseignants, de travailleurs
sociaux et de la santé (16%), ouvriers et employés
(34%), artisans et commerçants (14%) et le reste en
cadres supérieurs et professions libérales. Bien que la
sous-représentation des employés et des ouvriers
demeure incontestable, elle n'est pas telle que l'on puisse
en conclure à une participation mineure : un bénévole sur
trois au Secours catholique appartient aux classes populaires.
Mais le plus significatif, à cet égard, reste sans
doute la notule qui, en guise de commentaire statistique,
accompagnait ces résultats15: «la charité n'est plus l'apanage
d'une classe sociale. Elle est à l'image de notre
société». Une telle remarque traduit bien le credo d'une
institution particulièrement soucieuse de se démarquer
du modèle d'une philanthropie monopolisée par les
classes dominantes. À l'inverse, s'il arrivait, le cas
échéant, que des confrères de Saint-Vincent-de-Paul se
réjouissent, dans leur for intérieur, de la démocratisation
RÉPARTITION PAR CATÉGORIES SOCIOPROFESSIONNELLES DES
CONFRÈRES DES SAINT-VINCENT-DE-PAUL EN 1992 À NANTES
Mères au foyer 59 20,5 %
Autres sans activité professionnelle 15 5,2 %
Chômeurs et emplois de solidarité 1
Scolaires et étudiants 10 3,4 %
Employés de l'agriculture et de la pêche 0
Dirigeants de l'agriculture et de la pêche 0
Employés du commerce et de l'artisanat 25 8,7 %
Dirigeants du commerce et de l'artisanat 10 3,4%
Employés de l'industrie 17 5,9 %
Dirigeants de l'industrie 15 5,2 %
Professions médicales et paramédicales 12 4,1 %
Professions juridiques 5 1,7%
Professions sociales 17 5,9 %
Professions artistiques 1
Employés divers autres services
et professions libérales 37 12,9 %
Dirigeants divers autres services
et professions libérales 14 4,8%
Fonction publique et assimilés 43 15 %
Recherche 1
Armée 5 1,7 %
Total 287 100 %
(très relative) de leurs rangs, rien n'en transparaît jamais
dans leurs propos et encore moins dans les écrits de
la Société. Tout se passe comme si la réalité sociale du
recrutement s'assumait comme telle en ne souffrant
aucun commentaire. Dans un recensement effectué en
1992 par le conseil central de Nantes, l'instance supérieure
de la Société, les professions des confrères (dont
cent quarante-trois consÅ“urs) engagés dans les vingt-deux
conférences que compte la ville se présentaient sous la
forme d'un tableau qui en dit long sur la manière dont le
recrutement se trouve perçu (voir tableau ci-dessus).
Au-delà de la grande imprécision de ces catégories, la
nomenclature proposée, en tant que production indigène,
trahit bien la vision du monde social qui l'imprègne. Cette
16. Les accents le playsiens
de cette taxinomie sociale trahissent
la survivance d'une représentation
de la société que partageaient bon
nombre de personnalités influentes
dans le champ de la bienfaisance
catholique avant la Première Guerre
mondiale et dont René Bazin,
catholique, le playsien, grand bourgeois
fournit l'idéal-type : membre de Saint-
Vincent-de-Paul, il devait s'en retirer
pour fonder la Société des visiteurs en
1896. Voir Dab Sandra, « Bienfaisance
et socialisme au tournant du siècle :
la Société des visiteurs, 1898-1902»,
in Christian Topalov (éd.,), Laboratoires
du nouveau siècle. La nébuleuse
réformatrice et ses réseaux en France,
1880-1914, Paris, EHESS, 1999.
17. Richard Hoggart, 33 Newport Street.
Autobiographie d'un intellectuel issu
des classes populaires anglaises, Paris,
Gallimard-Seuil, coll. «Hautes études»,
1991 ; Norbert Elias, Les logiques de
l'exclusion, Paris, Fayard, 1998.
18. En veillant bien à ne pas réduire
toutes les formes d'engagement
à celles qui se prêtent le mieux
à la désacralisation de l'action solidaire,
il nous faut mentionner l'idéal-type
qu'incarnent les étudiants de l'école de
commerce de Nantes qui se bousculent
au car du cÅ“ur pour y éprouver
le frisson du contact avec les SDF.
Ils se signalent par un turn-over
important et ne cachent pas que
cette expérience constitue un «plus»
dans leur cursus proprement scolaire.
hypothèse est d'autant moins absurde que le clivage proposé
là entre dirigeants et dirigés16 confirme ce qui se
joue lors des entretiens quand les modes de présentation
de soi insinuent bien plus qu'un simple aveu de position:
«Moi, je suis un bourgeois, je suis comme ça, je ne vais
pas vous dire le contraire, je vis avec mes gênes, et
alors ? » (président d'une conférence située dans un quartier
du centre historique).
De nombreux responsables actuels sont comme des
clones sociaux des générations de confrères qui les ont
précédés. Héritiers de leurs pères (les généalogies réalisées
le prouvent), héritiers de la Société, ils incarnent
l'identité, la culture, les valeurs historiques d'une organisation
qui, malgré la promiscuité sociale naissante, aspire
à vivre comme si le monde n'avait pas changé. Le « style »
et le «ton» que ceux-là impriment à l'ambiance (perceptibles
notamment dans le décor du siège, Vhexis corporel,
etc.) restent autant, sinon plus, redevables de la tradition
qui les porte et qu'ils s'efforcent d'aviver en accaparant
les postes de responsabilité que de leur seul poids statistique.
Ainsi s'explique que la diversification sociale, si
timide soit-elle, n'ait pas contribué à infléchir l'image
publique d'une Société fortement stigmatisée par le legs
de son histoire. Sans compter le vieillissement de ses
membres souvent perçu comme le signe le plus patent
d'un essoufflement. Le poids du quatrième âge (83 % ont
plus de cinquante ans, 56% plus de soixante-cinq et 19%
plus de soixante-quinze), vu comme gardien de «l'éternel
hier», n'aide guère à corriger la réputation d'association
patronnesse. Saint-Vincent-de-Paul échappe à l'engouement
pour l'humanitaire qui se traduit par l'accueil massif
de bénévoles. Au contraire de ses concurrentes importantes
(le Secours catholique, le Secours populaire et les
Restos du cœur), elle n'attire ni ces stagiaires issus des
formations en travail social ni les retraités des classes
moyennes ou populaires « respectables », au sens de
Richard Hoggart et Norbert Elias17, qui (re)mobilisent
souvent des savoir-faire militants, ni la jeunesse estudiantine
qui ressent de plus en plus le besoin de se frotter à la
misère18. En quête de stage, d'expérience monnayable, de
blason de curriculum vitae, beaucoup de ces candidats
bénévoles (partiellement responsables d'ailleurs du
brouillage des identités associatives) qui s'avèrent assez
indifférents au marquage confessionnel d'un Secours
catholique se laissent facilement rebuter par la discipline
cultuelle prégnante à Saint-Vincent-de-Paul. Aussi n'est-il
pas anodin de remarquer que les rares jeunes non découragés,
bien au contraire, par la spiritualité et l'observance
des rites y soutiennent une opération en rupture avec les
traditionnels modes d'agir de la Société : une distribution
de vivres à l'intention des SDF. Cette initiative, mais nous
y reviendrons, procure le double avantage de casser la
routine tout en satisfaisant avec éclat au canon de la charité
: le don de vivres aux naufragés19 de la société.
Nourrir, prêcher, prier
Le moins controversé des faits établis par les historiens
de la bienfaisance est sans doute que les entrepreneurs
d'assistance, soucieux de moralisation, ont toujours pris
soin d'opérer un tri entre les pauvres méritants et
indignes. D'aucuns surestimèrent parfois l'efficience de
ces pédagogies d'édification mais bien peu doutèrent de
leur réalité. Et que cette police des familles n'ait été l'apanage
d'aucun camp, laïque ou confessionnel, nul ne le
conteste. Mais qu'en est-il maintenant que des associations,
et non des moindres (les Restos du cœur, le Secours
populaire), agissent en sélectionnant leurs ainsi nommés «
ayants droit» non plus en fonction de leurs mÅ“urs mais
exclusivement d'après leurs seuils de ressources? Comment
réagissent à une telle révolution les associations
confessionnelles dont le credo consiste précisément à ne
prodiguer la charité qu'avec discernement ? Qu'advient-il
du prosélytisme aux accents évangélisateurs dès lors que
les bons pasteurs prêchent de plus en plus dans le désert
ou à la croisée d'autres univers confessionnels ? Alors que
l'humanitaire paraît avoir relégué, au moins sur le plan
rhétorique, l'assistance et plus radicalement encore la
bienfaisance au rang d'antiquités, quelle signification
recouvre aujourd'hui la référence à la charité?
De l'indigent digne à l'allocataire souffrant
Jusqu'à la Libération, Saint-Vincent-de-Paul administre
ses secours, essentiellement dispensés sous forme
de bons de pain, de manière discriminante et discrétionnaire.
Deux codes de conduite soutiennent alors la politique:
l'accompagnement personnalisé et la mission apostolique.
La rencontre avec le pauvre s'amorce par une
enquête. La morphologie sociospatiale de la paroisse
fournit le cadre idoine au recueil des témoignages plus ou
moins spontanés auprès des commerçants, des voisins, des
médecins et autres informateurs fiables du quartier. Le
19. Ce terme est emprunté
à Patrick Declerck, Les naufragés.
A vec les clochards de Paris, Paris, Pion,
coll. «Terres humaines», 2(X)1.
confrère-enquêteur se déplaçait à domicile : il observe et,
s'il prend en considération les revenus, il ne les prend pas
encore en compte, au sens littéral du terme. L'établissement
de seuils uniformes de ressources supplantant l'évaluation
discrétionnaire d'un droit au secours sera tardif,
ne devenant vraiment systématique qu'au cours des
années soixante-dix. Auparavant, « l'adoption » (sic) de la
famille n'est jamais aussi aisée que lorsque celle-ci correspond
à l'image idéale des nécessiteux traversant une mauvaise
passe. Le malade, l'invalide, le chômeur occasionnel,
le vieux travailleur occupent les premiers rangs des
populations réputées, selon l'expression en usage, « dignes
d'intérêt ». Si la mauvaise conjoncture sert, le cas échéant,
à absoudre le chômeur, rien ne vient, en revanche, disculper
l'intempérant, le mécréant, le concubin. Coupables du
désordre des familles, ces derniers ne suscitent que très
rarement la clémence. Les recours en grâce posés en leur
faveur par des confrères moins rigoristes ne commencent
à apparaître avec une relative fréquence qu'à partir du
tournant des années cinquante :
«Pour l'enquête, bien, on se rendait chez les gens et puis on
voyait un peu l'intérieur. Alors il y avait ça et puis il y avait des
gens méritants quoi, même si, des fois, le mari n'avait pas une
conduite parfaite, eh bien ! il y avait quand même les enfants, on
voyait, on adoptait quand même, ne serait-ce que pour la femme
et les enfants. Je me souviens d'avoir fait une enquête, c'était
pendant la guerre, un confrère m'a posé la question, à laquelle je
ne m'attendais pas: "est-ce que vous avez remarqué un crucifix
à la maison ?", (rires). Je faisais mon rapport d'enquête, il me
questionnait sur les sentiments des gens, sur des indices qui
auraient pu le mettre sur la voie, et tout... quand il était question
d'un ménage de concubins bah! non... c'était rejeté, c'était
pas possible, les confrères, c'est pareil, certains essayaient de
sortir les enfants de l'école laïque pour les mettre au privé, peut-
être moins dans les années d'après-guerre mais, bon, y'en a
qu'essayaient de les sortir de l'école du diable... (rires)»
(confrère entre 21 ans et 23 ans, puis de nouveau après 56 ans,
représentant de commerce en retraite, 77 ans).
Les critères d'appréciation du mérite et de la dignité
sont datés. L'assouplissement du jugement porté sur les
mÅ“urs conjugales, par exemple, est incontestable à partir
des années quatre-vingt. Si les populations bénéficiaires
n'étaient pas, aujourd'hui, massivement adressées
par des assistantes sociales s'étant livrées, en amont, à
leur sélection, on serait tenté de dire que l'accès au
secours ne se négocie plus qu'en fonction de normes
strictement comptables :
«On remplit cette feuille que vous avez vue là, de renseignements,
une première feuille de renseignements, très discutable
et discutée dans la mesure où nos gens très dévoués se trouvent
face à des gens qui viennent, qui racontent n'importe quoi,
parce qu'ils n'ont pas de papiers, ils les ont oubliés. Alors là,
j'envoie mon confrère, ma consÅ“ur dans la famille et là elle va
recommencer à faire une enquête sérieuse parce que le type
chez lui ne peut pas dire qu'il n'a pas les papiers, donc mettre
sur la table de cuisine toutes les factures, toutes les recettes, les
reçus, etc., et après on va déterminer d'après le document fait
objectivement s'il faut aider la famille ou pas. À Monsieur
Dupont on dit, nous, on veut bien vous aider, faut nous montrer
vos papiers, c'est pas compliqué, si vous ne voulez pas, je
comprends très bien, allez vous faire foutre parce que moi je ne
travaille pas autrement. J'ai jamais aucun problème, on le fait
gentiment, les gens sortent leurs papiers, de même les feuilles
d'EDF, de téléphone, tout, on demande tout. Mais j'ai des collègues
qui n'osaient pas demander, ils venaient demander à la
conférence le colis alimentaire ou de l'argent, je leur demandais
: "vous avez vérifié leur..."; ils répondaient: "ah non! c'est
très gênant"; je leur disais: "mais non c'est logique, on aide et
on vérifie, puis c'est clair comme de l'eau de roche et qu'on ne
parle pas du droit des gens, comment dirais-je, la vie personnelle
! mais non ! il faut être logique, un dossier est un dossier,
alors tout ça est confidentiel, on en fait aucun usage auprès de
personne, mais ça nous permet de savoir où on met les pieds et
surtout d'essayer d'établir des éléments de comparaison pour
être honnête entre la famille A et la famille B, vous comprenez..."»
(président de conférence, membre du conseil central).
Mais la signification du don alimentaire, loin de s'épuiser
dans les procédures (recueil, contrôle, vérification,
détermination de critères et de seuils «objectifs») qui en
ouvrent le «droit20» procède aussi de la manière dont on
le réalise. D'autant que la sauvegarde de l'identité des
associations confessionnelles semble largement en
dépendre. Si Ton met à part, en raison de ses contraintes
propres, la distribution à destination des SDF, le clivage
est net entre des associations laïques recevant exclusivement
à leur siège (Restos du cÅ“ur, Secours populaire,
Croix-Rouge, etc.) et les œuvres catholiques qui se cramponnent,
de plus en plus désespérément d'ailleurs, à la
livraison des colis chez leurs pauvres. Mais, plus que le
heu de distribution, c'est bien la nature de la relation au
pauvre qui les distingue.
Le pain et le lien
Depuis toujours, le disciple de Frédéric Ozanam21
rencontre son «protégé»22 lors d'une visite23 régulière
effectuée au domicile. Cette incursion dans l'espace
20. Une élude lexicale à partir
des archives et des discours montrerait
en quoi certaines occurrences, datées,
sont particulièrement révélatrices
de l'influence subreptice des pratiques
sur le langage. Le recours au registre
du droit n'est ainsi pas étranger
à la bureaucratisation du don réglé par
des procédures comptables déterminant
objectivement l'admission ou le rejet
des demandes.
21. Frédéric Ozanam (1813-1853) est
le fondateur de Saint-Vincent-de-Paul,
en 1833. Plusieurs ouvrages,
hagiographiques, lui ont été consacrés,
entre autres celui du chanoine
Verdunoy, Ozanam, Dijon. Publications
Lumière, 1927.
22. Ce mot de protégé (comme celui
d'adopté) qui sert encore à certains
confrères pour désigner « leur secouru »
ne peut pas mieux traduire,
nous semble-t-il, la nature paternaliste
clairement assumée et prescrite
de la relation telle qu'elle fut
(et reste quelquefois) perçue et vécue.
23. La «visite» a été théorisée pour la
première fois dans le livre célèbre du
baron de Gérando Le Visiteur du
pauvre (1820) voué à devenir un vrai
code de conduites pour des générations
d'âmes charitables dont F. Ozanam.
À titre d'illustration de l'influence
du dispositif-modèle que fut la visite
conçue par de Gérando voir l'ouvrage,
paru près d'un siècle plus tard,
de Mme C. des Prez de La Ville-Tual,
La charité dans l'évolution sociale, Paris,
Librairie catholique Périsse Frères,
(2e éd.), 1898, préfacé par trois évêques :
« les personnes qui font la charité
par elles-mêmes, qui montent dans
les mansardes et les taudis et s'assurent
de visu de l'opportunité
de leurs aumônes avoueront
toutes qu'elles ont souvent été refaites;
c'est du reste le propre des bons cœurs
et des natures droites de se laisser
facilement tromper, il n'y a
qu'une longue pratique de la charité
qui puisse donner ce coup d'Å“il sûr
et cette possession de soi-même
qui permet de résister aux quémandeurs
pour ne donner qu'aux malheureux.
Outre l'inconvénient du mauvais
placement des secours matériels,
l'Assistance publique sera toujours
nécessairement inhabile aux secours
moraux [...]». Puiser dans
la bibliographie relative
aux théoriciens-philanthropes
du xixe siècle donne le vertige.
On se contentera d'indiquer :
Comité d'histoire de la sécurité sociale,
La Sécurité sociale. Son histoire à travers
les textes, 1.1:1780-1870, Paris,
Association pour l'étude de l'histoire
de la sécurité sociale, 1994 [lre éd. 1988].
24. À propos de la communication
entre les associations et les pouvoirs
publics des fichiers de bénéficiaires,
on a pu vérifier que les avis
radicalement opposés mettaient
en branle les mêmes schèmes
d'appréciation que ceux de la visite
en distribuant sur un mode homologue
(défiance/confiance) partisans
et opposants.
25. Sur cette association, voir Groupe
de recherche Quart-Monde-Université,
Le croisement des savoirs, Paris,
L'Atelier-Éd. Quart-Monde, 1999.
26. Armand Marquiset, le fondateur
des Petits Frères des pauvres en 1946,
en aura fait son slogan ; voir Michel
Christolhomme, La soif de servir.
Armand Marquiset, 1900-1981,
Paris, Fayard, 1998.
privé du bénéficiaire, emblématique localement de la
bienfaisance catholique, a longtemps été perçue comme
l'incarnation du don hiérarchique exposant, de fait,
l'intimité du pauvre à l'oeil inquisitorial de son protecteur.
Mais s'en tenir là empêcherait de comprendre la
survie d'un tel usage. Le confrère y forge, en effet, son
sens christique de l'épreuve, physique, morale, sociale,
par laquelle chemine sa quête spirituelle. L'attachement
à la visite doit précisément beaucoup à son ambivalence,
à sa logique panoptique d'une part mais aussi à tout ce
qui lui est consubstantiel : la rencontre autrement improbable
avec le pauvre. La coexistence de membres qui se
réjouissent des commodités de contrôle24 en assumant
pleinement et avec nostalgie l'époque où la Société
revendiquait un prosélytisme de combat (apostolique ou
moralisateur) avec d'autres qui avouent leur peu
d'empressement à scruter les attestations de détresse
(revenus, factures, etc.) de leurs visités, leur réticence ou
leur gêne à le faire, qui parlent de la misère sans toujours
dissimuler leur indignation et sans jamais se laisser
aller à «blâmer la victime», ne se comprendrait pas sans
cette ambivalence. Quoi qu'il en soit, tous s'accordent à
reconnaître dans la relation avec le bénéficiaire le vecteur
par lequel le don alimentaire se transcende en miséricorde.
En dépit de ce qui sépare Saint-Vincent-de-Paul
d'Aide à toute détresse-Quart-Monde (ATD-Quart-
Monde)25, du Secours catholique ou encore des Petits
Frères des pauvres, une obsession les réunit: le pain ne
doit jamais aller sans les fleurs26 car la souffrance de
l'homme n'est jamais exclusivement d'ordre physiologique.
D'où l'extrême vigilance à n'être point qu'un
prestataire pour bouche à nourrir, quitte à forcer la relation
pour humaniser le don. Même si les associations
laïques agrémentent leur distribution de services divers
mis en place au nom de l'insertion (sociabilité, hygiène
du corps, orientation vers les dispositifs d'aide sociale,
etc.), elles n'interdisent pas à leurs bénéficiaires de les
dédaigner et de se contenter de la prise de colis. Et c'est
sans doute là que réside toute la différence entre les dispositifs
laïques et confessionnels.
Ainsi la primauté du relationnel conduira-t-elle le
Secours catholique à réagir de façon radicale à ce qu'il
dénonce comme autant de dérives de l'assistance. Au
nom de son refus d'une logique de comptoir, il choisit en
effet de renoncer à Nantes, en 1969, à son vestiaire et en
1995 à l'aide alimentaire:
«Actuellement, on ne donne plus de nourriture. On a donné
pendant des années ici, on a fait des colis alimentaires jusqu'à
encore trois, quatre ans. Avec réticence, mais on le faisait
quand même quoi, maintenant, on ne donne plus d'aides alimentaires
en direct à Nantes, c'est fini ça. On donne des
chèques de service, comme le CCAS [centre communal
d'action sociale], comme d'autres associations peuvent le faire
et là encore dans un souci, je dirais à la fois de respect des personnes
et on essaie de suivre les gens, de ne pas les laisser dans
la nature. Je me souviens du milieu des années quatre-vingt,
avec la création de la Banque alimentaire, les surplus européens
et tout le reste, sont arrivés des bénévoles qui étaient
des gestionnaires de stock. Il y avait l'entrepôt de la Banque,
les responsables téléphonaient en disant : "voilà, on a tant de
bouffe à distribuer, combien vous en prenez". Nous, on disait :
"écoutez la question n'est pas là. On n'a pas envie de faire de
la distribution". [...] Donc il y a eu un débat, aigre-doux,
comme ça et là-dessus la Banque alimentaire s'est développée
beaucoup en France. Et nous, on s'est retiré [...], on a coupé
les ponts et pratiquement toutes les délégations du Secours ont
rencontré ce genre de problème. Comme le problème des vestiaires,
on ne part pas des besoins réels des gens en matière de
vêtements, on part d'un stock de vêtements à épuiser pour en
faire entrer d'autres. Alors que c'est poser le problème complètement
à l'envers. C'est aberrant, on enfonce les gens, on
leur met la tête sous la flotte parce qu'il faut surtout pas qu'ils
émergent, ils pourraient devenir adultes..., donc on n'est pas
contre l'alimentaire mais pas n'importe comment, pas
n'importe comment» (responsable de la délégation du Secours
catholique, Nantes).
Résister à la déshumanisation d'une aide dispensée par
la grande (re)distribution, tel est le leitmotiv né de la
crainte de faire «consommer» du secours. Souhaité par
l'ensemble des associations d'aide alimentaire, confessionnelles
comme laïques, l'accompagnement de la personne
bénéficiaire est placé au cÅ“ur des dispositifs d'aide
d'urgence. Pouvant demeurer superfétatoire au don dans
le cas des opérateurs laïcs, elle en figure, on vient de le
voir, la condition rédhibitoire pour les deux plus importantes
associations catholiques. En ouvrant en début
d'année 2001 une Épicerie sociale, Saint-Vincent-de-Paul
s'adapte aux évolutions mais sans rien abdiquer de ses
principes. Les dirigeants qui sont à l'origine de ce qui apparaît
comme une révolution en foulant au pied la sacro-
sainte visite prennent bien soin, pour prévenir toute résistance
interne, de défendre leur démarche en conciliant
modernité « un projet qui nous tient à cÅ“ur pour aider les
familles les plus démunies et qui nous permettra de donner
à chacun une certaine dignité» et héritage «les gens viendront
s'approvisionner, en choisissant mais attention ce ne
27. Il est aisé de s'en convaincre
compte tenu des caractéristiques des
populations concernées. Voir le numéro
spécial « Les sans-domicile en France
et aux États-Unis », Sociétés
contemporaines, n° 30,1998 et Patrick
Bruneteaux, Corinne Lanzarini,
Les nouvelles figures du sous-prolétariat,
Paris, L'Harmattan, 1999.
sera pas le self où on se sert et puis bonsoir, on sera là à les
accueillir, toujours le relationnel et le suivi... ».
Malgré l'ajustement incommode de ces préceptes à la
prise en considération de la population des SDF, les associations
confessionnelles, loin de rester inertes, ont mis en
place à leur intention des dispositifs de contact adaptés. Il
s'agit notamment de structures d'accueil de jour, installées
en trois points de la ville, qui offrent de neuf heures à
dix-sept heures pour la plupart, la possibilité de se restaurer
le midi et de consommer toute la journée des boissons
non alcoolisées à des prix très modiques. Nous n'en parlerons
pas, préférant nous tourner vers deux opérations qui
rendent compte des logiques de positionnement sur ce
créneau précis. À ce jour, deux groupes de jeunes, l'un se
réclamant de Saint-Vincent-de-Paul et l'autre de l'Association
des jeunesses musulmanes de France, interviennent
dans la rue en se portant au-devant des nécessiteux.
Le premier groupe dut convaincre, non sans mal, ses
aînés trop habitués au colloque singulier avec leur protégé.
D'autant que le projet ravivait le souvenir encore
brûlant d'une expérience éphémère et infructueuse d'un
restaurant que l'Å“uvre crut bon de refermer à la suite et
par crainte de bagarres. Cette opération sandwich, innovante
à plus d'un titre, réclamait une certaine hardiesse:
elle exigeait une implication de soi dans des formes auxquelles
bien peu de confrères étaient préparés27 («avoir
du répondant» en cas d'altercations physiques, verbales,
déambulation nocturne, etc.). Aussi ne pouvait-elle germer
que dans l'esprit de jeunes bien décidés à renouveler
les modes de donner tout en restant fidèles à l'idée
d'envisager le secours comme un prétexte, et seulement
un prétexte, au « contact » :
«La notion de sandwich et de la soupe, à mon avis, c'est plus
une notion de contact avec eux qu'une notion de nourriture
[...], 25% des sandwichs, à mon avis, j'ai pas fait de statistiques
exactes mais, en gros, partent aux chiens, devant nous, c'est-à-
dire qu'on amène un sandwich et il part pour le chien, bon ! Si
vous voulez, moi, je vois ça plus comme une notion de contact
avec eux, établir le contact. Je préfère leur donner le sandwich
qui doit nous revenir dans les deux francs que de leur donner
dix francs et ne pas parler ou des choses comme ça et donc,
notre but, c'était de discuter avec eux... » (animateur de l'opération
- noyautée à ses débuts par des traditionalistes - réunissant
une trentaine de jeunes d'origine plutôt bourgeoise, étudiants
en droit).
Les commentaires spontanés que cette démarche suscite
chez les aînés laissent deviner les schèmes profondément
intériorisés d'évaluation de la (bonne) action. À l'instar
des propos suivants tenus par un membre du conseil central,
ils attestent l'impossibilité de louer autrement que
sur un registre paternaliste la relation nouée entre «les»
jeunes et les SDF:
«Nous avons un groupe de jeunes de Saint-Pasquier [paroisse
de quartier très huppé], des jeunes de moins de vingt-cinq ans,
ils ont mis des équipes qui, tous les week-ends d'hiver, le
samedi soir et le dimanche, tournent, avec des voitures fournies
par chaque conférence, ils s'embarquent à une trentaine
avec des couvertures et des sandwichs [...] C'est émouvant
parce que, ce qui se passe, c'est que les types sont au courant,
et ils ont un comportement avec les jeunes, ces SDF, à part
quelques incidents de parcours, un peu, vous savez, on a connu
ça dans les hospices, les maisons de vieux, et les vieux portent
sur vous l'affection qu'ils auraient portée à des petits-enfants
qu'ils n'ont pas, donc vous avez là, la différence d'âge fait que
ces SDF, sont déjà des hommes ou des femmes d'âge mûr,
accueillent très bien les jeunes et leur parlent. Alors, le rapport
est matériel, il y a la soupe, mais c'est rien, il y a un contact
psychologique extraordinaire et très riche... »
Nouvelle actrice sur la scène (locale) où les associations
des autres religions ont plusieurs lustres d'avance en
termes de reconnaissance, l'association musulmane qui
porte l'opération désignée «le couscous de l'amitié»
souffre, si l'on peut dire, des handicaps de son âge mais
aussi des tensions (politico-religieuses) de son temps.
L'enjeu de légitimité qui s'impose à elle de manière spécifique
ne doit en effet pas gommer l'enjeu de salut, au sens
wéberien, qu'elle partage avec ses homologues caritatives.
Ceci étant dit, cette opération, d'une ampleur limitée,
déborde largement le cadre nanto-nantais et participe,
comme l'énonce d'ailleurs son promoteur, d'une stratégie
nationale d'implantation :
« On a vu un représentant du Secours islamique qui se trouve à
Paris et qui est venu un jour ici à Nantes et qui nous a proposé
cette idée-là, du couscous de l'amitié, puis bon, tout de suite
bien sûr, on a été très intéressé et donc on a décidé de démarrer.
[...] ça fait maintenant trois ans qu'on fait cela. [...] On
contacte un certain nombre de familles, on leur demande de
préparer un couscous pour une quinzaine de personnes environ,
et je contacte à peu près trois à quatre familles par week-
end, on les dispatche durant les trois mois et donc pendant le
week-end, il y a à peu près trois à quatre familles qui, chacune
de leur côté, préparent un couscous pour une quinzaine de
personnes, ça fait à peu près pour soixante personnes, mais on
écoule tout...» (jeune imam, nationalité française, diplômé de
l'Institut européen des sciences humaines de Château-Chinon
- institut privé d'études coraniques).
28. Sur cet aspect, on se reportera
à Abderrahim Lamchichi, «Le concept
de solidarité en Islam», in Centre
universitaire de recherches
administratives et politiques-Amiens
(Curapp), La solidarité: un sentiment
républicain ?, Paris, Puf, 1992.
La justification théologique28 (l'aumône en tant qu'un
des cinq piliers de l'islam) qui rend compte de l'implication
des familles musulmanes sert ici à faire reconnaître,
indistinctement, la culture islamique, la communauté
musulmane et le noyau des responsables. Les tentatives
successives faites auprès de la mairie pour faire admettre
la noblesse de cette opération doivent se comprendre
dans la stratégie plus globale de légitimation d'une association
devant se transformer, à terme, en antenne du
Secours islamique.
Le pain et la (bonne) parole: convertir et/ou converser
Le prosélytisme ne doit plus, aujourd'hui, se comprendre
comme naguère lorsque Saint-Vincent-de-Paul,
indifférente au déclin de l'anticléricalisme et au ralliement
de l'Église à la République, poursuivait son combat
contre la mauvaise presse et l'école laïque. Outre la
déculturation religieuse et la promiscuité confessionnelle
qui forment des obstacles bien réels à la délivrance d'un
message pastoral, le discrédit dont pâtit désormais la
démarche apostolique contraint à repenser l'action au
prix d'ajustements parfois douloureux. Tandis que les
militants du Secours catholique déclarent souvent agir
dans le respect des consciences et la tolérance des cultes
(«Dans notre équipe, je vais vous dire, on a même une
petite jeune fille qui est musulmane, et c'est très bien...»
nous confiera un responsable d'équipe d'une banlieue
nantaise), faisant parfois de nécessité vertu, nombreux
sont les confrères de Saint-Vincent-de-Paul qui ne
cachent pas leur désarroi. À l'intérieur de cette Å“uvre,
des débats révélant l'acuité de la question faisaient déjà
état, en 1980, des conflits d'attitudes. Lors de l'assemblée
générale annuelle, le 9 mars 1980, un confrère qui allait
devenir président du conseil central déclarait : « Il y a dix
ans environ, on recommandait aux membres de la Société
de ne pas faire de prosélytisme. Sans faire de prosélytisme,
il est assez réalisable de faire prier les gens à partir
de souvenirs d'enfance ou de la lecture d'un texte d'Évangile.
C'est l'utilité des revues auxquelles nous abonnons
bien des familles visitées: Le Pèlerin, Familles chrétiennes,
etc. Il est facile d'aborder le problème de la foi à propos
de la mort et de la souffrance. Il faut dire à ces familles au
nom de qui on va les voir. On ne prie pas assez avec elles
pour les personnes décédées » ; un autre, en écho : « Nous
manquons trop souvent de foi et nous contentons de donner
un secours matériel sans rappeler que l'amour de
Dieu est plus important que ce secours.» Des voix, dissonantes,
s'élevèrent. L'une, Å“cuménique: «On peut parler
de Dieu sans faire de propagande religieuse; il faut respecter
les gens car plusieurs conférences visitent des
musulmans et des bouddhistes.» Une autre, presque vol-
tairienne : « Il peut être difficile d'évoquer le problème de
la foi et il est parfois plus efficace de se taire par respect
pour l'autre ». Ces divergences qui sourdent des propos
échangés au cours de cette assemblée générale interdisent
de voir dans la Société un espace monolithique.
Aujourd'hui, les commentaires soulevés par les secours
dispensés à des familles musulmanes, relativement nombreuses
parmi les bénéficiaires de l'Å“uvre, fournissent un
bon analyseur des conceptions et des contradictions existantes.
Nos entretiens récents trahissent, en effet, la cohabitation
de profils fondamentalistes (ils se résignent douloureusement
à l'impossibilité de transmettre la parole
chrétienne et vivent cela comme une vraie crise d'identité)
mêlés à des profils assimilationnistes (une majorité
qui ne désespère pas encore en sa capacité de mener un
travail d'acculturation religieuse) ou humanistes (une
minorité pour qui la rencontre avec l'Autre est source de
bonheur, au nom précisément de l'amour de Dieu qui se
moque des frontières confessionnelles). Idéal-typiques,
les deux derniers profils se brouillent souvent:
« Alors là, on a un gros problème, parce qu'en fait, c'était
simple avant, puisqu'étant catholique, on allait chercher le
pauvre catholique, donc je ne sais pas si vous êtes catholique,
mais enfin c'est le message du Christ, c'est aimez-vous les uns
les autres, ça paraissait relativement logique, mais à partir du
moment où on a un musulman qui me dit : Monsieur, vous êtes
très sympathique mais moi, j'aime le Coran et j'aime Mahomet,
alors... à quoi je sers moi? Il faut toute une démarche
intellectuelle pour s'apercevoir que notre pauvre d'hier n'est
pas le pauvre d'aujourd'hui et d'accepter que le Bon Dieu
retrouve les siens. »
Même à Saint-Vincent-de-Paul, on le voit, la
(trans)mission ne passe plus nécessairement par la lecture
(du texte) de l'Évangile mais passe de plus en plus par des
mots et par des gestes - une raison pratique - inspirés par
le message évangélique. Sur le plan de l'inclination à
évangéliser, les différences qui auraient pu permettre (et
permettaient encore, il y a peu) d'opposer les associations
confessionnelles s'estompent progressivement au profit
de différences internes, transversales. Si le partage de la
foi, quelle que soit l'association d'appartenance, reste la
motivation première du bénévole confessionnel, celui-ci
l'exprime de plus en plus en contrebande, pourrait-on
dire. Ce que l'on prend pour un prosélytisme déconfes-
sionnalisé n'est alors qu'une manière renouvelée et
détournée de faire Å“uvre de prosélytisme: le message
d'amour n'emprunte plus les mots de la catéchèse mais il
nourrit toujours l'espoir d'éveiller les consciences. L'association
musulmane illustre de façon spectaculaire les
métamorphoses du prosélytisme que l'on vérifie chez ses
homologues catholiques: le couscous, plat emblématique
de la culture maghrébine, est dit d'amitié et s'offre sans
versets. Les observations que nous avons menées durant
les soirées dominicales hivernales des sous-prolétaires
venus se rassasier nous ont d'ailleurs vite persuadés que la
conversion des commensaux n'était pas à l'ordre du jour,
à moins d'un miracle fortement improbable. Tout se
passe d'ailleurs comme si les cibles du prosélytisme, si
prosélytisme il y a, ne sont autres que la population nantaise
et le pouvoir municipal29, sollicité à plusieurs
reprises par des organisateurs intéressés, à n'en pas douter,
à fournir la preuve de leurs pieuses mais libérales
intentions :
« Comme je viens de vous le dire, la majorité des gens qui viennent
manger ne sont pas musulmans, il y a peut-être, je dirais,
vraiment à tout casser, 10% de musulmans qui viennent, d'origine
musulmane..., ça montre que l'aumône justement n'est
pas limitée à la communauté musulmane, on appelle aussi à
donner le dû aussi aux autres qu'ils soient musulmans ou pas
musulmans parce qu'en islam il y a un très grand principe, c'est
le principe je vais dire humanitaire dans le sens où nous
venons tous d'un même père, donc cette fraternité, fraternité
universelle, lie tous les hommes [...] nous ce qu'on a fait, pour
commencer la première chose que l'on a faite c'est qu'on a
écrit un courrier à la mairie, la première année on n'a pas eu
de réponse... Cette année on a relancé encore, on les a relancés
et cette année, par miracle, il y a eu une réponse de la mairie
qui a été très, très positive et qui nous a dit que c'est très,
très bien ce que vous faites et sachez que la mairie est derrière
vous si vous avez besoin de quoi que ce soit il ne faut pas hésiter
à demander... » (jeune imam, responsable de l'opération).
29. Il n'est pas sans intérêt de relever
que cette initiative du «couscous de
l'amitié» inaugurée en décembre 1997
se déroule au moment même où des
pourparlers impliquant la municipalité
et plusieurs représentants de la
communauté musulmane se tiennent
concernant l'implantation et la
construction d'une nouvelle mosquée
sur la ville.
Piété, charité et solidarité
On héritera longtemps, à Saint-Vincent-de-Paul, du
devoir de charité, ce que traduit bien la formule souvent
retenue en signe d'intronisation: «Bienvenue à notre
nouveau confrère, qui a bien voulu venir remplacer son
père parmi nous.» Il n'était pas rare alors de voir des
confrères se laisser peu absorber par leur activité de
visiteur, s'attirant quelquefois des griefs prenant la forme
voilée du rappel de la règle d'assiduité. C'est l'époque où
l'on suspend partiellement ses visites en avril pour les
reprendre en octobre à son retour de villégiature. C'est
aussi l'époque où la Société se transforme en agence
pourvoyeuse de pauvres pour des jeunes lycéens des collèges
privés de la ville ou encore pour des femmes ou des
jeunes filles issues de la meilleure société demandant que
leur soit indiquée «une personne intéressante dont elles
pourraient s'occuper matériellement et moralement».
Plusieurs indices prouvent qu'un nombre non négligeable
d'engagements ressortissaient à une obligation religieuse
de classe, autrement dit de nature sociale autant que religieuse,
dont on s'acquittait parfois avec un zèle très
mesuré. L'engagement d'aujourd'hui semble moins redevable
de ces dispositions contraintes par lesquelles on
confirmait son adhésion à des valeurs partagées par son
milieu social. Il ne s'agit pas de croire à un don de soi
devenu désintéressé, soustrait à toutes déterminations,
mais simplement de reconnaître que celles-ci ont changé.
Saint-Vincent-de-Paul attire désormais des confrères aux
trajectoires sociales disparates usant de divers registres de
justification. Ses rangs comptent aujourd'hui des
confrères et des consÅ“urs qui, conscients de ne pas appartenir
au même monde social ni de partager les sensibilités,
notamment politiques, de la majorité de leurs pairs, y
peuvent satisfaire néanmoins leur aspiration à une vie spirituelle
et tournée vers les autres :
«y'a beaucoup de "de" [particule], c'est quand même la haute
[société]..., mais bon! on ne partage pas les mêmes opinions,
ça j'en suis sûre, je m'en ferai pas forcément des amis mais je
t'assure, c'est pas déplaisant, y'a des gens qui sont vraiment
bons, généreux, on passe de bons moments, moi c'est ça que je
vois, le reste, après tout... » (une consÅ“ur de Saint-Vincent-de-
Paul, soixante-quatorze ans, aide maternelle en retraite, treize
ans d'ancienneté dans la Société).
Les limites à la connivence auxquelles cette consÅ“ur
fait ici allusion n'entravent pas son engagement. Une
intensité rituelle inégalée dans l'espace associatif catholique
(prières dites d'usage ouvrant et clôturant, comme
les quêtes30, les réunions; lectures dites spirituelles;
messes annuelles) lui permet d'assouvir sa ferveur. En
outre, rien n'y contrarie son dessein de «faire le bien».
Mais ce cas nous montre que l'esprit de charité, loin de
suffire à déterminer le sens conféré à un investissement
confessionnel, ne contribue que partiellement à définir la
30. La quête ne revêt pas qu'une portée
pécuniaire. Elle assoit l'autonomie
financière d'une Å“uvre qui
s'enorgueillit de dépendre de la
libéralité de ses bienfaiteurs (rôle
symbolique du don) et non des pouvoirs
publics (vieille défiance de la charité
privée envers la charité publique).
posture : la charité demeure une référence creuse dès lors
qu'on passe sous silence l'univers symbolique (et le sens
pratique) dans lequel cette référence s'insère. Il existe
une variété d'attitudes selon que la charité s'agence ou
non avec ces autres horizons de visions et d'actions que
sont la solidarité, la justice, l'amour, le «social», la politique,
etc. Quand on prend en considération ces agencements,
les lignes de clivage entre les bénévoles (mais également
entre les associations) ne tardent pas à se faire
jour entre ceux (et celles) professant l'amour et la charité
et ceux (et celles) qui arc-boutent ces vertus théologales
sur d'autres catégories morales relevant de la philosophie
politique (justice, solidarité, lutte contre l'inégalité). La
présence de notre consÅ“ur à Saint-Vincent-de-Paul où
elle déclare s'y épanouir en dépit de ses réserves s'éclaire
à la lumière de ces syncrétismes de valeurs. Malgré sa singularité,
son ethos n'y entre pas en contradiction ouverte
avec la ligne de conduite dominante dans l'association.
Votant systématiquement à gauche, son intérêt pour la
politique se réduit à l'accomplissement de son devoir
d'électrice; elle aspire à un monde meilleur, plus égali-
taire et plus juste, mais sans formaliser les conditions propices
à la transformation de l'ordre social; la misère à
laquelle elle est particulièrement sensible suscite chez elle
révolte et indignation mais elle l'impute plutôt à la
méchanceté des hommes qu'à des processus sociaux clairement
identifiés.
À la différence des bénévoles du Secours catholique
soucieux de restaurer l'image de l'assistance confessionnelle,
la majorité des confrères de Saint-Vincent-de-Paul
veillent à ne point profaner leur esprit de charité par des
thématiques (solidarité, justice par exemple) souvent suspectes
à leurs yeux d'arrière-pensées politiques. Les premiers
cherchent à concilier charité et réforme sociale
quand les seconds tolèrent mal que les deux registres puissent
se confondre. Le constat selon lequel les associations
humanitaires accueilleraient désormais des bénévoles de
sensibilités différentes trouve ainsi à l'intérieur du champ
confessionnel sa limite au sens où il est assez rare de rencontrer
à Saint-Vincent-de-Paul des bénévoles fortement
mobilisés autour des questions de redistribution des
richesses entre Nord et Sud, entre riches et pauvres, etc.
Le champ confessionnel recèle des lignes de fracture historiques
qui n'auront cessé de se renforcer à partir des
années soixante-dix quand le Secours catholique infléchit
sa politique en incitant à une recréation du lien social,
enjoignant à travailler avec les pauvres au lieu de se placer
à leur service. Dénonçant les ambiguïtés de l'assistance, il
inscrira son action dans le projet plus englobant de
construction d'une société « plus juste et fraternelle » (voir
la manifestation du cinquantenaire en 1996). Il convient
d'avoir en tête ces orientations générales pour mieux comprendre
la présence de ses bénévoles sur de nombreuses
scènes de militance: 70% d'entre eux, en Loire-Atlantique31,
avaient en 1990 un autre engagement d'Église
(catéchèse, paroisse, mouvement d'action catholique),
60% un autre engagement social (CCAS, élu municipal,
etc.), 16% seulement n'ayant aucun autre engagement:
«Le Secours catholique, bien sûr, c'est un mouvement religieux,
on est catholique, mais faut faire attention, la charité, ça
veut dire plein de choses. Si y'a pas la solidarité, plus que
jamais j'ai envie de dire parce que ça devient indispensable sur
la terre et pour la terre. On a tous à être solidaires dans nos
milieux et puis autour de nous et il y a des gens qui ont plus de
moyens que d'autres soit pour vivre ou, par chance des fois, il y
en a qui réussissent mieux que d'autres, mais bon. Il ne faut
pas être égoïste pour autant mais il faut partager, on est dans
un pays riche, un des plus riches du monde et on a beaucoup
de potentiel de financement disponible près de continents
entiers qui souffrent de la faim, il ne faut pas que les profits
aillent au capitalisme32, il y a de plus en plus de gens à aider...
Il y a trop d'inégalité, beaucoup trop» (soixante-neuf ans,
conseiller municipal, responsable de section Secours catholique,
jardinier retraité d'une communauté religieuse; militant
Jeunesse agricole chrétienne - Jac - à dix-huit ans).
Un événement récent ayant eu un fort retentissement
local donne bien la mesure des conceptions radicalement
opposées de l'action caritative. Il concerne la longue occupation
d'une église située aux confins d'un quartier résidentiel
menée, en 1999, dans le cadre d'un mouvement
pour la régularisation des sans-papiers nantais. Cette
action fut très féconde en prises de position, en raison,
notamment, de la charge symbolique du lieu. L'autorité
diocésaine, les réseaux les plus divers, catholiques mais
également protestants (la Cimade fut une des chevilles
militantes de cette mobilisation), se sont sentis directement
interpellés (ou furent pressés de se positionner) par
cet événement qui devait déclencher une avalanche de discours,
de témoignages, voire de manifestations partisanes
et contre partisanes. L'attitude adoptée à cette occasion
par Saint-Vincent-de-Paul ne laisse pas d'être emblématique
des visions de l'engagement que ses porte-parole
tiennent à défendre. De l'avis d'un responsable justifiant
31. Enquête menée par la délégation
diocésaine, Bulletin de liaison n° 13,
mai 1990.
32. À l'écoute des anciens, d'origine
populaire, on pense souvent à ces
militants CFTC étudiés par Luc Berlivet
et Frédéric Sawicki, « qui préfèrent
mettre l'accent sur la dimension de
classe de l'engagement, la plupart
traduisant le caractère total de leur
engagement et son sens religieux sans le
limiter au syndicalisme ». Voir
L. Berlivet, F. Sawicki, «La foi dans
l'engagement. Les militants
syndicalistes chrétiens de Bretagne dans
l'après-guerre», Politix, n° 27,1994,
pp. 111-142.
le refus de livrer des colis aux sans-papiers, la raison de
cÅ“ur et la raison d'État ne devaient pas être confondues :
«... à Saint-Vincent-de-Paul, annonçons nos couleurs, moi je
ne suis pas pour cacher les choses, nous sommes catholiques
pratiquants et si nous faisons cela c'est parce que nous travaillons
la spiritualité et l'action. Nous sommes une association
caritative mais dans un esprit, je dirais, de philosophie spiritua-
liste particulier, si vous voulez je ne voudrais pas qu'on nous
mélange avec Coluche alors que je n'ai rien contre lui et les
Restaurants du cÅ“ur... Coluche, c'est de la charité sociale tout
à fait respectable mais nous, on peut dire qu'on fait appel à la
même chose mais dans un esprit tout à fait différent, nous, on
est confessionnel, les autres ne le sont pas, il y a eu le problème
des sans-papiers à Sainte-Thérèse, alors nous les individus qui
n'ont pas de papiers, c'est un problème politique, c'est-à-dire:
"je veux absolument recevoir le droit d'être ici en France",
c'est un problème qui nous dépasse, c'est un problème de
l'État et non du domaine de l'Église, je disais à un père abbé
qui était très remonté pour aider tous les sans-papiers: "mais
mon père, sur le plan du cÅ“ur, vous avez raison, mais nous
sommes malheureusement en État et le problème de l'État
c'est pas avec du cœur mais avec du raisonnement..." [...] la
générosité oui, mais dans des règles établies, en étant réaliste,
et en ne mélangeant pas la politique et les revendications au
problème charitable» (ancien président de conférence,
confrère depuis 1987).
À l'intérieur d'un champ associatif humanitaire ayant
progressivement et relativement conquis son autonomie à
l'égard des champs social et politique en autorisant des
engagements redevables de «logiques d'affranchissement
et de quant à soi», pour reprendre une expression de
Jacques Ion, l'espace confessionnel réserve encore, on le
voit, des niches soustraites à ce processus. Il en résulte des
styles associatifs clairement identifiables, qui limitent la
tendance à la dispersion des profils et à la diversité des
ethos que l'on peut déceler au sein des associations
laïques. Contrairement à ce que laissent suggérer les citations
mises en exergue de cet article, les œuvres carita-
tives sont rarement investies fortuitement. Si quelque
hasard objectif peut amener à pousser la porte des Restos
ou celle du Secours populaire, l'adhésion à Saint-Vincent-
de-Paul ou au Secours catholique reste largement tributaire
d'un ajustement minimal de l'habitus du bénévole à
l'identité de l'association choisie. Toutefois, les métamorphoses
de l'activité humanitaire auxquelles le secteur cari-
tatif ne saurait échapper augurent mal du maintien de ces
singularités. Deux questions seulement mériteraient
d'être posées dans une dizaine d'années: qu'en est-il de la
spécificité de l'action à Saint-Vincent-de-Paul depuis que
l'on y a abandonné la visite? Comment le bénévole du
Secours catholique réagit-il aux recrutements de plus en
plus fréquents fondés, non plus sur la seule bonne volonté
chrétienne, mais sur des critères de compétence et de professionnalisme
que réclament les logiques entrepreneu-
riales (médiatisation, salarisation, internationalisation)
mises en œuvre par l'association ?