Genèses
Belin

I.S.B.N.270113114
174 pages

p. 4 à 29
doi: en cours

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no 48 2002/3

2002 Genèses

Vivre sa foi, nourrir les pauvres

Sociohistoire de l'aide alimentaire confessionnelle à Nantes des années trente à nos jours

Jean-Noël Retière enseigne la sociologie à l'université de Nantes et est chercheur au CENS (Centre nantais de sociologie), MSH Ange Guépin. Il a récemment publié « En retard pour l'aide d'urgence, Analyse de courriers de demandeurs (FUS 1998) », Revue française des Affaires sociales, nËš1, janvier-mars 2001. Il mène actuellement des recherches sur les juges non-professionnels.
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LES PAUVRES
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VIVRE SA FOI, NOURRIR LES PAUVRES SOCIOHISTOIRE DE L'AIDE ALIMENTAIRE CONFESSIONNELLE À NANTES DES ANNÉES TRENTE À NOS JOURS Jean-Noël Retière 1. Jean-Pierre Le Crom, Jean-Noël Retière. Nourrir, vêtir. Socio-histoire de la solidarité d'urgence à Nantes (1930-2000), Rapport final de l'appel d'offres de recherche Mission interministérielle recherche- expérimentation (MIRE), Fondation de France, Crédit coopératif « Produire les solidarités », septembre 2000. Le choix d'une monographie locale s'imposait en raison de nos objectifs: saisir les conduites réelles qu'une histoire des idées philanthropiques confond trop souvent avec les conduites rêvées ou prescrites, et penser le jeu des interdépendances de nature sociale et politique (la configuration éliasienne) entre ce champ associatif et la société où il s'insère. «L'autre jour, je parlais avec une jeune fille dans le supermarché, elle faisait partie du Secours populaire, et bien je me disais dans le fond: "elle est pareille que moi, cette petite-là", on quêtait ensemble pour la Banque alimentaire. Il y a des gens très dévoués au Secours populaire... » Confrère de la Société de Saint-Vincent-de-Paul. «Le Secours catholique, il est plus près de chez nous. Il n'y a pas de Secours populaire ou d'équipe Croix-Rouge ici, c'est pour ça qu'on est au Secours catholique. De toute façon, je pense que les objectifs sont à peu près les mêmes sauf que le Secours catholique a un lien avec l'Église. C'est peut-être la seule chose qui peut différencier du Secours populaire parce que, sinon, c'est à peu près la même chose, sans connaître bien le Secours populaire, c'est les mêmes objectifs que les nôtres... » Bénévole au Secours catholique. Nourrir les populations censées manquer du plus nécessaire des biens de survie : ce programme, depuis toujours, aura suscité des vocations, des causes, des Å“uvres dont les formes sociales s'avèrent particulièrement sensibles aux contextes historiques. Dans une recherche récente1 consacrée aux dispositifs ayant, durant les deux derniers tiers du siècle, prodigué une aide alimentaire, nous avons vérifié qu'ils se différenciaient fortement dès qu'on en considérait la pérennité, les buts connexes, le mode d'action, l'éthique du don, le recrutement social des donateurs et la propension à afficher, à écarter sinon à récuser, une identité politique2 ou religieuse. Un même constat s'impose concernant la pluralité des profils des acteurs engagés. On notera, toutefois, que l'échelle de cette pluralité a changé: si l'on pouvait aisément soupçonner, hier, Vethos du bénévole à partir de l'identité clairement affichée et assumée de l'association investie, cela paraît aujourd'hui beaucoup plus aléatoire3. En effet, la comparaison diachronique montre que les donateurs ont conquis, au sein du secteur de l'assistance, une sorte de liberté de conscience largement inconnue lorsque les clivages confessionnels/laïcs, conservateurs/républicains, droite/gauche, eux-mêmes datés, structuraient fortement le champ. Le militant du Secours populaire n'a plus en poche, en guise de sésame, la carte du Parti communiste. Et bien rares sont, désormais, les bénévoles qui toléreraient qu'on les soumette à une profession de foi (ou de non-foi) pour justifier leur adhésion. Tout se passe comme si ces mobiles d'ordre politique et/ou religieux, auparavant déclinés, ne devaient plus s'avouer hors le soi intime, sauvegardant ainsi la pureté de l'idéal humanitaire. Mais faut-il pour autant prétendre que l'élection d'une organisation s'opère désormais au gré des opportunités et avec la hantise de l'enrôlement ? Délaissant délibérément les causes dont les chartes revendiquent ou entérinent les principes de laïcité, nous avons choisi ici de focaliser notre attention sur celles qui proclament agir au nom de la charité, chrétienne ou islamique, sous leurs bannières confessionnelles propres. Ne seront donc abordées que de façon allusive les autres organisations, quand bien même celles-ci attirent bon nombre de bénévoles puisant dans leur foi, le cas échéant, le ferment de leur investissement. Les organisations se donnant la charité, vertu théologale par excellence, comme guide d'action ne furent nullement épargnées par les transformations qui, au cours du demi-siècle qui s'achève, ont marqué l'aide alimentaire dans son ensemble. Toutes, cependant, n'ont pas affronté les épreuves du temps avec une égale fortune : les unes ont initié ou simplement accompagné les mutations quand d'autres ont tenté de les freiner et d'y résister, avec plus ou moins de succès. Loin d'être un monde unifié, l'espace de l'engagement caritatif découvre des expériences et des raisons d'agir fort dissemblables, à tout le moins irréductibles à la foi dont le secours au pauvre porterait témoignage. 2. Fraternité française, récemment, et le Secours populaire, naguère, sont à ranger parmi ces organisations qui revendiquent leur action comme une manière de servir, par d'autres moyens, une politique : respectivement celle du Front national et celle du Parti communiste français (PCF). Cependant, l'analyse ethno-historique amène à relativiser fortement l'influence de la première et à souligner l'indépendance acquise progressivement par le second à l'égard de son organisation matricielle. 3. De nombreux travaux insistent sur l'évolution, de ce point de vue, de l'engagement associatif. Voir notamment Jacques Ion, La fin des militants ? Paris, L'Atelier, 1997; J. Ion (éd.). L'engagement au pluriel, Saint-Etienne, Publications de l'université de Saint-Étienne, 2001. 4. Sur l'espace local, si l'on fait exception des mobilisations ponctuelles qui fleurissent à l'occasion de détresses conjoncturelles (inondation, flambée hivernale des prix, grève, etc.) et du rôle très important que joue l'aide publique par le biais d'une dizaine de restaurants municipaux et du Bureau de bienfaisance, le champ de l'assistance alimentaire comprenait une Å“uvre dite «des restaurants à bon marché », dirigée par des épouses d'industriels insérées dans les milieux catholiques, déclinante dans les années trente et « le Secours immédiat », animé par des notables républicains liés aux municipalités successives de droite ou de gauche modérée. 5. Bruno Dumons, «Charité bourgeoise et action sociale. L'évolution des pratiques caritatives des confrères de Saint-Vincent-de-Paul de Lyon (1890-1960)», in Isabelle von BueltzingslÅ“wen, Denis Pelletier, La charité en pratique, chrétiens français et allemands sur le terrain social: xix'-xx' siècles, Strasbourg, Presses universitaires de Strasbourg, coll. «Les mondes germaniques», 1999. Les trois âges de l'engagement caritatif La puissance d'intervention des organismes dispensateurs des aides alimentaire et vestimentaire s'est considérablement accrue durant le demi-siècle écoulé, comme en attestent aussi bien la hausse des budgets et des stocks redistribués que l'accroissement des populations bénéficiaires. Mais les changements survenus ne peuvent se résumer à l'avènement d'une assistance de masse ni être appréhendés de façon univoque. Car si l'histoire du champ permet de dessiner trois époques (l'avant-Libéra- tion, les «Trente Glorieuses» et les «vingt piteuses»), cette chronologie n'exclut pas que coexistent, aujourd'hui, plusieurs générations associatives. Un tel découpage de la période ne s'impose donc pas uniformément aux Å“uvres qui, comme Saint-Vincent-de-Paul la doyenne, l'auront totalement traversée. L'hégémonie de Saint-Vincent-de-Paul Jusqu'aux années cinquante, la Société Saint-Vincent- de-Paul assure le rayonnement de la présence catholique sur la bienfaisance locale; les initiatives laïques4 ne parviennent pas à lui disputer la légitimité dont elle continue à jouir un siècle après sa fondation. Lors de l'inondation particulièrement dévastatrice de janvier 1936, alors que tous les entrepreneurs de solidarité accourent en ordre dispersé pour venir en aide aux sinistrés pauvres, elle parvient à faire coopérer, sous son égide, l'ensemble de la mouvance catholique (l'Association catholique des chefs de famille, l'Association de la plus grande famille, la Ligue féminine d'action catholique, l'Union des femmes françaises et la Société de secours aux blessés militaires). Bruno Dumons qui a étudié le recrutement des dirigeants des conférences de Saint-Vincent-de-Paul de Lyon durant la première moitié du siècle note la présence des milieux privilégiés, issus de la bourgeoisie industrielle et commerçante, des professions libérales, du monde de la haute fonction publique ainsi que de l'aristocratie5. La Société de Nantes, cercles dirigeants et dirigés compris, accueille sensiblement les mêmes profils avec, nous semble-t-il, une empreinte plus profonde de la petite noblesse locale. Les confrères de la cité ligérienne proviennent de réseaux consolidés par l'homogamie et l'entrelacs serré de circuits confessionnels et sociaux : «Tous les membres de notre conférence auront une pieuse pensée pour Mademoiselle de Becdelièvre, fille de notre confrère, qui épouse demain en notre paroisse le capitaine de la Diriays afin que Dieu apporte bonheur et prospérité à ce nouveau foyer et bénisse ces deux vieilles familles qui s'unissent par leurs enfants6. » Cette citation relevée dans un procès-verbal de séance d'une conférence de la ville, en 1939, fournit un compen- dium des attributs identitaires des sociétaires. Les patronymes trahissent la part prise par les élites aristocratiques vivant avec plus ou moins d'aisance de la rente comme les familles de Saint-Georges, de La Villemarqué, de La Tullaye, de La Morandière, de la Roche Saint-André, de La Vieuville, etc. En outre, ceux dont la particule fait défaut n'en sont pas toujours complètement étrangers: «M. Jouan [membre de la conférence, industriel important] vient de recevoir l'avis officiel de la mort de son beau-frère le caporal-chef Yves de Guengo de Conquedec tombé au champ d'honneur» ou encore «le beau-père de M. Letenneur [membre de la conférence] vient de décéder : il se nommait Comte de Montuel de Bois-Moloy. » Prouvant la vivacité de la tradition, de nombreux confrères comptent souvent des parents (frères ou beaux- frères) ayant opté pour le métier des armes ou pour la vocation religieuse. Quand le commerce et l'industrie envoient ses représentants, ceux-ci sont souvent dirigeants d'entreprise et beaucoup plus rarement artisans ou commerçants du quartier. Pour ajouter d'autres indicateurs du marquage social, on peut invoquer tous ces décorés de la Légion d'honneur, ces conseillers prud'hommes (collège des patrons7), ces membres de sociétés académiques qui se signalent, de fait, par un capital social et symbolique important. Du côté de l'honorariat, qui représente un statut prisé par celui qui, sans se soustraire complètement à l'appel de la charité, renonce à payer de sa personne, il n'est pas rare de recenser des notaires et des médecins. Une telle socio- graphie traduit la symbiose entre les propriétés sociales et éthiques caractéristiques des élites traditionnelles, plus conservatrices8 que modernistes, et l'esprit de la Société. Loin d'être le fruit du hasard, le recrutement procède de la cooptation fondée sur la communauté des valeurs (ainsi n'est-il pas anodin d'avoir affaire à des confrères placés à la tête d'une nombreuse famille et en l'honneur de qui chaque nouvelle naissance se fête dans un concert de prières et de félicitations). Ce moyen pour (re)vitaliser des conférences qui resteront unisexuées jusqu'à la fin des années soixante-dix (le tabou de la mixité, autre clé de la 6. Archives conférence de Saint-Clément, 1939. Les procès- verbaux de séances au cours desquelles les confrères font le point sur leur activité sont de fécondes sources de renseignements sur les familles ; par ce truchement, il devient possible de recomposer les parentèles. Les mariages, naissances et décès des membres des conférences y étaient traditionnellement consignés comme autant d'occasions de vÅ“ux et de prières à l'intention des confrères et de membres de leur parenté. Ces mentions attestent ainsi le rôle fortement intégrateur à cette microsociété de notables que pouvait jouer l'appartenance à une conférence de Saint-Vincent-de-Paul. 7. Les prédispositions à la pacification sur le terrain juridique de la relation conflictuelle de travail qui sont à l'origine de cet engagement se retrouvent aujourd'hui chez les conciliateurs de justice parmi lesquels, ce n'est pas anodin, on a croisé, en 1999, deux membres de Saint-Vincent-de-Paul. Voir J.-N. Retière, « L'audition de conciliation: remarques d'observateur», in La Médiation, Nantes, Maison des sciences de l'homme Ange Guépin, mai 2000. 8. Sans voir en Saint-Vincent-de-Paul un fief de l'Action française, notons qu'une sensibilité maurrassienne n'y tenait pas forcément de l'hérésie: en 1936, par exemple, en souvenir de son défunt frère monseigneur Le Fer de la Motte, prélat traditionaliste et zélateur de l'organisation monarchiste, le colonel Le Fer de la Motte fera don d'une somme de cinq mille francs aux conférences du diocèse pour qu'elles fassent «célébrer une messe en signe de gratitude pour le repos de l'âme du regretté évêque». 9. Les Petits Frères des pauvres, le Secours catholique et le Secours populaire sont fondés en 1946. Le champ de l'assistance découvre à cette époque une configuration partiellement intriquée avec le champ politique comme le prouvent le lien matriciel d'un Mouvement républicain populaire (MRP) et d'un Secours catholique nés dans l'orbite ecclésiale d'une part, et le lien organique entre le PCF et le Secours populaire d'autre part. La création et la vitalité des fédérations respectives dépendront cependant longtemps des contextes locaux (d'où la pertinence de l'approche monographique) : le premier s'implante à Nantes, ville environnée de terres chrétiennes, dès 1946 tandis que le second, victime de l'influence timide du PCF, ne crée son antenne qu'en 1972. 10. La place manque ici pour décrire l'action de Saint-Vincent-de-Paul durant cette période. Mais sur l'organisation de l'assistance privée pendant la guerre et le rôle majeur conféré par le régime de Vichy au Secours national, voir Pierre-Jean Hesse, J.-P. Le Crom (éd.), La protection sociale sous le régime de Vichy, Rennes, Pur, 2001. morale rigoriste), renseigne tout à la fois sur la maîtrise voulue de l'entre soi et sur le vivier dans lequel on pressentait les qualités requises. On devient rarement confrère si l'on n'a pas été parrainé par un ancien ou cautionné par un prélat. Le confrère intègre une conférence qui le choisit et l'honore en le choisissant : les paroles d'encouragement à recruter des confrères parmi les officiers en retraite, prononcées par le président général lors du Congrès des conférences de Bretagne, en 1936, sont significatives de cette prédilection de l'institution pour certains milieux réputés bienfaisants autant que respectables. Mais ces connivences intuitives qui servent à cibler le recrutement ne sont pas sans lien avec son éreintement, que l'on commence alors à déplorer. Car les appels angoissés à freiner la baisse des effectifs lancés à l'époque par plusieurs conférences de la ville laissent deviner un tarissement de la source. Si l'on doit avancer une hypothèse concernant la pénurie de bonnes volontés, il y a tout lieu de croire, dans un contexte de déclin de l'influence sociale et politique de ces milieux sociaux de prédilection, à l'érosion du devoir de bienfaisance. Pour saisir pleinement la pertinence de cette proposition, il convient de prendre conscience de la portée symbolique que revêtait, véritable rite initiatique, l'entrée en conférence de Saint- Vincent-de-Paul. L'hétéronomie de l'Å“uvre à l'égard de « son » monde social réticulaire conduisait à voir dans l'engagement un porte-identité, comme aurait dit Erving Goffman, fortement indexé à l'appartenance à ce monde. L'étiolement, sensible dès les années trente, du pouvoir d'attraction de l'Å“uvre peut être lu comme le prodrome de l'ouverture, toute relative il est vrai, de la Société à d'autres catégories sociales. Dans cette mesure, il devient possible d'interpréter ce processus comme une nécessaire réponse à la défection tendancielle des élites qui, longtemps, la colonisèrent. Les confrères et leurs curés: l'alliance rompue La Libération qui fournit un contexte favorable aux remobilisations de toute nature voit la naissance de trois entreprises d'envergure nationale9. Localement, l'année 1946 coïncide avec les fondations de deux d'entre elles, le Secours catholique et les Petits Frères des pauvres. La Société de Saint-Vincent-de-Paul, restée active sous l'Occupation10, prétend compter environ sept cents membres sur la ville. À défaut d'être une preuve de son dynamisme, ses effectifs témoignent d'une influence encore forte à l'heure où, pourtant, son hégémonie s'effrite. Le conseil général, d'ailleurs, ne s'y trompe pas en répartissant, en février 1954, les vingt-cinq mille francs alloués aux aides d'urgence entre les quatre structures qu'il estime les plus aptes à secourir les pauvres: le Secours catholique, Saint-Vincent-de-Paul, un foyer d'hébergement à direction catholique et les Amicales laïques. En se consacrant à la visite et au portage de repas aux vieillards, les Petits Frères des pauvres occupaient, il est vrai, une position mineure à l'instar, d'ailleurs, de la Fraternité protestante qui, née au tournant du siècle, ne se livrait que très ponctuellement à des distributions de soupe. Dans l'optique d'un engagement caritatif durable et régulier, le fervent catholique avait donc le choix entre une bienfaisance traditionnelle et une bienfaisance redorée des promesses d'une pastorale renouvelée, dans l'effervescence militante de l'Action catholique. La Société de Saint-Vincent-de-Paul, indépendante de l'Église, organisée en conférences moulées dans le cadre paroissial, incarnait la première à côté d'un Secours catholique structuré en délégations diocésaines placées sous l'autorité directe de l'évêque. La nature du lien à l'Église ainsi que le territoire d'action façonnent leurs morphologies respectives et rendent partiellement compte des différences entre les deux structures. Dans les années cinquante et soixante, par exemple, les homélies ou les appels lancés dans la presse par l'évêque pour soutenir le Secours catholique sont fréquents quand les démonstrations en faveur de Saint-Vincent-de-Paul se font plus rares. Arrimées depuis près d'un siècle à leurs paroisses d'ancienne urbanisation, bourgeoises ou populaires, les conférences assistent, passives ou quelquefois impuissantes, à la migration de la misère vers les marges de la ville où elles rechignent à s'implanter: dans les zones baraques du relogement «provisoire» ou dans les premières cités d'Habitation à loyer modéré (HLM). Face à un Secours catholique prompt à aller à la rencontre de toutes les détresses locales (bras armé des équipes de prêtres installées en quartiers prolétaires, il est de toutes les campagnes en faveur des rapatriés d'Algérie, des sans-logis, etc.) ou internationales (en faveur des victimes du séisme d'Orléansville, par exemple), Saint-Vincent-de-Paul peine à inventer de nouveaux savoir-donner. La règle de la Société promulguée en 1968 fait pourtant dire à B. Dumons que «le confrère quitte l'image condescendante de l'homme d'Å“uvres du siècle dernier pour épouser 11. B. Dumons, « Charité bourgeoise... », op. cit. 12. Etienne Fouilloux, «Fille aînée de l'Église ou pays de mission ? (1926-1958)», in Jacques Legoff, René Rémond (éd.), Histoire de la France religieuse XXe siècle, t. IV, Paris, Seuil, 1992. peu à peu celles du militant puis de l'assistant social» plus en phase avec «une Église pauvre et servante»11. Cet aperçu convient peut-être à la scène lyonnaise à moins qu'il ne se déduise des résolutions d'assemblées générales. Quoi qu'il en soit, il nous paraît anticiper sur une évolution qui, partiellement vérifiée aujourd'hui, est encore loin d'être le cas au lendemain du concile Vatican II. Bon nombre d'indices relatifs aux pratiques nous font douter de cette vision d'une Å“uvre dépouillée de ses habitudes séculaires au moment où, au sein de l'Église, s'inventent de nouvelles formes (et terres) de mission12. L'aménité ne règne guère, c'est le moins que l'on puisse dire, entre elle et ces fractions du clergé qui se font les chantres, auprès des milieux populaires, d'une Église pauvre et servante. Lors de l'assemblée générale du 1er mars 1970, par exemple, le conseil central de Nantes souligne : «Dans de nombreuses [situations], il est devenu évident que nous ne trouvons aucun appui, si même ce n'est une hostilité déclarée, de la part d'un clergé qui refuse sans phrase, de nous considérer comme une Å“uvre paroissiale utile. Il n'y a qu'une solution : nous rendre, quand cela paraît nécessaire, totalement indépendants des paroisses et du clergé. » La nature des relations entretenues avec les curés et les vicaires éveillera souvent le soupçon du conseil qui en exigera, annuellement, le compte rendu. De la défiance à la bienveillance en passant par le statu quo, vont ainsi se décliner, jusqu'à la fin des années soixante-dix, les types de rapports établis par les équipes de cure avec les confrères. On n'imputera pas les frictions éventuelles à des heurts de personnalités trop affirmées mais bien plutôt au conflit entre deux conceptions de l'action charitable, deux logiques d'intervention auprès des plus démunis. Happée par les tensions se développant au sein même de l'Église, Saint-Vincent-de-Paul n'était plus en odeur de sainteté auprès des équipes sacerdotales proches des fractions militantes de l'action catholique spécialisée (Jeunesse ouvrière chrétienne - Joe - Confédération française de travailleurs chrétiens - CFTC - Mouvement populaire des familles, etc.), pour une raison simple: elle n'avait pas encore changé son personnel, sa culture et ses modalités d'action au lendemain de 1968. L'éclosion des dispositifs: le temps de l'urgence Au début des années quatre-vingt, les politiques sociales n'arrivent pas à contenir la misère qui déborde dans les guichets sociaux, dans la rue, sur les ondes et les écrans. Il devait en résulter une transformation profonde de l'offre alimentaire due à la multiplication des comptoirs, à la modification de ses conditions d'accès et à la «démocratisation» du bénévolat concerné. L'émergence de puissantes associations émancipées de toute référence religieuse (par exemple, les Restos du cÅ“ur, la Banque alimentaire et sa myriade de «sous-traitants» du don qui redistribuent auprès de leur propre clientèle: SOS femmes battues, Aides, divers comités locaux d'entraide, etc.) pourrait être vue comme un indice de la sécularisation du champ. Or, il convient de nuancer un diagnostic qui, non seulement, ferait l'impasse sur la pérennité du Secours catholique et de Saint-Vincent-de-Paul, mais négligerait la naissance d'associations qui, comme ces dernières, proclament agir au nom de la foi. On n'enregistre pas un renouvellement complet et laïcisé qui laisserait croire à l'usure du ressort religieux (sans compter, comme on l'a souligné, le rôle clandestin que continue à jouer ce ressort, à l'abri des bannières). La nébuleuse protestante se gonfle de deux initiatives qui viennent s'ajouter, dans les années quatre-vingt, à celle soutenue par la Fraternité protestante. Deux lieux aux enseignes allégoriques (Claire Fontaine, Brin de causette) destinés à l'accueil et à la restauration de sans-domicile fixe (SDF), étoffent à la même période la présence catholique. Du côté islamique, l'Association des jeunes musulmans inaugure en 1997 une distribution hivernale à un rythme hebdomadaire. Si l'impression que donne alors l'assistance alimentaire de sortir de plusieurs décennies d'engourdissement doit, on le sait, beaucoup aux mastodontes de la distribution (pensons aux Restos du cÅ“ur!), elle n'est pas étrangère à l'émergence simultanée de ces opérations plus modestes13 qui ne cachent pas leur affiliation. La reconnaissance14 de la misère criante des SDF dans la hiérarchie des détresses à combattre n'aura pas peu concouru à cette renaissance. Les récentes initiatives religieuses se placeront toutes dans ce créneau offrant des expériences et des contre- dons à fort rendement symbolique (à l'exception de la synagogue qui, aux dires des responsables, n'élargit pas son action à l'extérieur de la communauté de culte, chaque confession représentée à Nantes soutient une opération d'aide alimentaire directe). Il en résulte aujourd'hui un essaimage de distributions portées par des organisations de générations différentes, inégalement disposées à répondre aux sollicitations des politiques publiques et à se plier aux logiques entrepreneuriales qui 13. Dès que l'on considère le nombre de repas distribués, on se rend compte effectivement que ces initiatives religieuses ne soutiennent pas la comparaison avec les Restos du cÅ“ur. Pour plus de précisions, voir J.-P. Le Crom, J.-N. Retière, Nourrir, vêtir..., op. cit. 14. Sur le rôle des médias dans la production d'une «sentimentalité» à l'égard de la souffrance sociale et la justification des causes soutenues par les entreprises humanitaires, voir Luc Boltanski, La souffrance à distance, Paris, Métailié, 1993; concernant plus précisément la production de la cause, Michel Offerte, Sociologie des groupes d'intérêt, Paris, Montchrestien, 1994. 15. Secours catholique en Loire-Atlantique, Bulletin de liaison n°13, mai 1990. apparaissent de plus en plus requises par le travail humanitaire (médiatisation, rationalisation de l'aide, diversification de l'offre, adaptation à la demande, financement, etc.)- Voyons maintenant si ces associations confessionnelles ont contribué, et dans quelle mesure, au processus de «démocratisation» du champ humanitaire. Pour pallier quelquefois le défaut de sources relatives aux caractéristiques des bénévoles, nous avons dû nous résoudre à grappiller des données fragmentaires dont la nature, souvent hétérogène, complique les comparaisons entre associations et autorise encore moins une saisie dia- chronique. Devant le peu d'attention portée au recensement des bénévoles (fichiers inexistants, renseignements partiels, archivage défectueux jusqu'à une époque récente) il est toujours possible de s'en remettre à la mémoire orale des acteurs. Moins, bien sûr, pour en exhumer des renseignements fiables sur les positions que pour interroger les représentations relatives à l'image sociale de l'association. Comment interpréter ces récits d'anciens du Secours catholique qui réservent une part belle à leurs enfances ouvrières et à leurs investissements sur d'autres scènes de militance, notamment syndicale ou paroissiale, si l'on ne perçoit pas que l'enjeu de (leur) mémoire consiste essentiellement à signaler la fin des notables sur les scènes de la bienfaisance ? Si l'on en croit une enquête menée en 1990 par la délégation du Secours catholique de Loire-Atlantique, ses mille un bénévoles se répartissaient entre agriculteurs (6%), professions intermédiaires majoritairement constituées d'enseignants, de travailleurs sociaux et de la santé (16%), ouvriers et employés (34%), artisans et commerçants (14%) et le reste en cadres supérieurs et professions libérales. Bien que la sous-représentation des employés et des ouvriers demeure incontestable, elle n'est pas telle que l'on puisse en conclure à une participation mineure : un bénévole sur trois au Secours catholique appartient aux classes populaires. Mais le plus significatif, à cet égard, reste sans doute la notule qui, en guise de commentaire statistique, accompagnait ces résultats15: «la charité n'est plus l'apanage d'une classe sociale. Elle est à l'image de notre société». Une telle remarque traduit bien le credo d'une institution particulièrement soucieuse de se démarquer du modèle d'une philanthropie monopolisée par les classes dominantes. À l'inverse, s'il arrivait, le cas échéant, que des confrères de Saint-Vincent-de-Paul se réjouissent, dans leur for intérieur, de la démocratisation RÉPARTITION PAR CATÉGORIES SOCIOPROFESSIONNELLES DES CONFRÈRES DES SAINT-VINCENT-DE-PAUL EN 1992 À NANTES Mères au foyer 59 20,5 % Autres sans activité professionnelle 15 5,2 % Chômeurs et emplois de solidarité 1 Scolaires et étudiants 10 3,4 % Employés de l'agriculture et de la pêche 0 Dirigeants de l'agriculture et de la pêche 0 Employés du commerce et de l'artisanat 25 8,7 % Dirigeants du commerce et de l'artisanat 10 3,4% Employés de l'industrie 17 5,9 % Dirigeants de l'industrie 15 5,2 % Professions médicales et paramédicales 12 4,1 % Professions juridiques 5 1,7% Professions sociales 17 5,9 % Professions artistiques 1 Employés divers autres services et professions libérales 37 12,9 % Dirigeants divers autres services et professions libérales 14 4,8% Fonction publique et assimilés 43 15 % Recherche 1 Armée 5 1,7 % Total 287 100 % (très relative) de leurs rangs, rien n'en transparaît jamais dans leurs propos et encore moins dans les écrits de la Société. Tout se passe comme si la réalité sociale du recrutement s'assumait comme telle en ne souffrant aucun commentaire. Dans un recensement effectué en 1992 par le conseil central de Nantes, l'instance supérieure de la Société, les professions des confrères (dont cent quarante-trois consÅ“urs) engagés dans les vingt-deux conférences que compte la ville se présentaient sous la forme d'un tableau qui en dit long sur la manière dont le recrutement se trouve perçu (voir tableau ci-dessus). Au-delà de la grande imprécision de ces catégories, la nomenclature proposée, en tant que production indigène, trahit bien la vision du monde social qui l'imprègne. Cette 16. Les accents le playsiens de cette taxinomie sociale trahissent la survivance d'une représentation de la société que partageaient bon nombre de personnalités influentes dans le champ de la bienfaisance catholique avant la Première Guerre mondiale et dont René Bazin, catholique, le playsien, grand bourgeois fournit l'idéal-type : membre de Saint- Vincent-de-Paul, il devait s'en retirer pour fonder la Société des visiteurs en 1896. Voir Dab Sandra, « Bienfaisance et socialisme au tournant du siècle : la Société des visiteurs, 1898-1902», in Christian Topalov (éd.,), Laboratoires du nouveau siècle. La nébuleuse réformatrice et ses réseaux en France, 1880-1914, Paris, EHESS, 1999. 17. Richard Hoggart, 33 Newport Street. Autobiographie d'un intellectuel issu des classes populaires anglaises, Paris, Gallimard-Seuil, coll. «Hautes études», 1991 ; Norbert Elias, Les logiques de l'exclusion, Paris, Fayard, 1998. 18. En veillant bien à ne pas réduire toutes les formes d'engagement à celles qui se prêtent le mieux à la désacralisation de l'action solidaire, il nous faut mentionner l'idéal-type qu'incarnent les étudiants de l'école de commerce de Nantes qui se bousculent au car du cÅ“ur pour y éprouver le frisson du contact avec les SDF. Ils se signalent par un turn-over important et ne cachent pas que cette expérience constitue un «plus» dans leur cursus proprement scolaire. hypothèse est d'autant moins absurde que le clivage proposé là entre dirigeants et dirigés16 confirme ce qui se joue lors des entretiens quand les modes de présentation de soi insinuent bien plus qu'un simple aveu de position: «Moi, je suis un bourgeois, je suis comme ça, je ne vais pas vous dire le contraire, je vis avec mes gênes, et alors ? » (président d'une conférence située dans un quartier du centre historique). De nombreux responsables actuels sont comme des clones sociaux des générations de confrères qui les ont précédés. Héritiers de leurs pères (les généalogies réalisées le prouvent), héritiers de la Société, ils incarnent l'identité, la culture, les valeurs historiques d'une organisation qui, malgré la promiscuité sociale naissante, aspire à vivre comme si le monde n'avait pas changé. Le « style » et le «ton» que ceux-là impriment à l'ambiance (perceptibles notamment dans le décor du siège, Vhexis corporel, etc.) restent autant, sinon plus, redevables de la tradition qui les porte et qu'ils s'efforcent d'aviver en accaparant les postes de responsabilité que de leur seul poids statistique. Ainsi s'explique que la diversification sociale, si timide soit-elle, n'ait pas contribué à infléchir l'image publique d'une Société fortement stigmatisée par le legs de son histoire. Sans compter le vieillissement de ses membres souvent perçu comme le signe le plus patent d'un essoufflement. Le poids du quatrième âge (83 % ont plus de cinquante ans, 56% plus de soixante-cinq et 19% plus de soixante-quinze), vu comme gardien de «l'éternel hier», n'aide guère à corriger la réputation d'association patronnesse. Saint-Vincent-de-Paul échappe à l'engouement pour l'humanitaire qui se traduit par l'accueil massif de bénévoles. Au contraire de ses concurrentes importantes (le Secours catholique, le Secours populaire et les Restos du cÅ“ur), elle n'attire ni ces stagiaires issus des formations en travail social ni les retraités des classes moyennes ou populaires « respectables », au sens de Richard Hoggart et Norbert Elias17, qui (re)mobilisent souvent des savoir-faire militants, ni la jeunesse estudiantine qui ressent de plus en plus le besoin de se frotter à la misère18. En quête de stage, d'expérience monnayable, de blason de curriculum vitae, beaucoup de ces candidats bénévoles (partiellement responsables d'ailleurs du brouillage des identités associatives) qui s'avèrent assez indifférents au marquage confessionnel d'un Secours catholique se laissent facilement rebuter par la discipline cultuelle prégnante à Saint-Vincent-de-Paul. Aussi n'est-il pas anodin de remarquer que les rares jeunes non découragés, bien au contraire, par la spiritualité et l'observance des rites y soutiennent une opération en rupture avec les traditionnels modes d'agir de la Société : une distribution de vivres à l'intention des SDF. Cette initiative, mais nous y reviendrons, procure le double avantage de casser la routine tout en satisfaisant avec éclat au canon de la charité : le don de vivres aux naufragés19 de la société. Nourrir, prêcher, prier Le moins controversé des faits établis par les historiens de la bienfaisance est sans doute que les entrepreneurs d'assistance, soucieux de moralisation, ont toujours pris soin d'opérer un tri entre les pauvres méritants et indignes. D'aucuns surestimèrent parfois l'efficience de ces pédagogies d'édification mais bien peu doutèrent de leur réalité. Et que cette police des familles n'ait été l'apanage d'aucun camp, laïque ou confessionnel, nul ne le conteste. Mais qu'en est-il maintenant que des associations, et non des moindres (les Restos du cÅ“ur, le Secours populaire), agissent en sélectionnant leurs ainsi nommés « ayants droit» non plus en fonction de leurs mÅ“urs mais exclusivement d'après leurs seuils de ressources? Comment réagissent à une telle révolution les associations confessionnelles dont le credo consiste précisément à ne prodiguer la charité qu'avec discernement ? Qu'advient-il du prosélytisme aux accents évangélisateurs dès lors que les bons pasteurs prêchent de plus en plus dans le désert ou à la croisée d'autres univers confessionnels ? Alors que l'humanitaire paraît avoir relégué, au moins sur le plan rhétorique, l'assistance et plus radicalement encore la bienfaisance au rang d'antiquités, quelle signification recouvre aujourd'hui la référence à la charité? De l'indigent digne à l'allocataire souffrant Jusqu'à la Libération, Saint-Vincent-de-Paul administre ses secours, essentiellement dispensés sous forme de bons de pain, de manière discriminante et discrétionnaire. Deux codes de conduite soutiennent alors la politique: l'accompagnement personnalisé et la mission apostolique. La rencontre avec le pauvre s'amorce par une enquête. La morphologie sociospatiale de la paroisse fournit le cadre idoine au recueil des témoignages plus ou moins spontanés auprès des commerçants, des voisins, des médecins et autres informateurs fiables du quartier. Le 19. Ce terme est emprunté à Patrick Declerck, Les naufragés. A vec les clochards de Paris, Paris, Pion, coll. «Terres humaines», 2(X)1. confrère-enquêteur se déplaçait à domicile : il observe et, s'il prend en considération les revenus, il ne les prend pas encore en compte, au sens littéral du terme. L'établissement de seuils uniformes de ressources supplantant l'évaluation discrétionnaire d'un droit au secours sera tardif, ne devenant vraiment systématique qu'au cours des années soixante-dix. Auparavant, « l'adoption » (sic) de la famille n'est jamais aussi aisée que lorsque celle-ci correspond à l'image idéale des nécessiteux traversant une mauvaise passe. Le malade, l'invalide, le chômeur occasionnel, le vieux travailleur occupent les premiers rangs des populations réputées, selon l'expression en usage, « dignes d'intérêt ». Si la mauvaise conjoncture sert, le cas échéant, à absoudre le chômeur, rien ne vient, en revanche, disculper l'intempérant, le mécréant, le concubin. Coupables du désordre des familles, ces derniers ne suscitent que très rarement la clémence. Les recours en grâce posés en leur faveur par des confrères moins rigoristes ne commencent à apparaître avec une relative fréquence qu'à partir du tournant des années cinquante : «Pour l'enquête, bien, on se rendait chez les gens et puis on voyait un peu l'intérieur. Alors il y avait ça et puis il y avait des gens méritants quoi, même si, des fois, le mari n'avait pas une conduite parfaite, eh bien ! il y avait quand même les enfants, on voyait, on adoptait quand même, ne serait-ce que pour la femme et les enfants. Je me souviens d'avoir fait une enquête, c'était pendant la guerre, un confrère m'a posé la question, à laquelle je ne m'attendais pas: "est-ce que vous avez remarqué un crucifix à la maison ?", (rires). Je faisais mon rapport d'enquête, il me questionnait sur les sentiments des gens, sur des indices qui auraient pu le mettre sur la voie, et tout... quand il était question d'un ménage de concubins bah! non... c'était rejeté, c'était pas possible, les confrères, c'est pareil, certains essayaient de sortir les enfants de l'école laïque pour les mettre au privé, peut- être moins dans les années d'après-guerre mais, bon, y'en a qu'essayaient de les sortir de l'école du diable... (rires)» (confrère entre 21 ans et 23 ans, puis de nouveau après 56 ans, représentant de commerce en retraite, 77 ans). Les critères d'appréciation du mérite et de la dignité sont datés. L'assouplissement du jugement porté sur les mÅ“urs conjugales, par exemple, est incontestable à partir des années quatre-vingt. Si les populations bénéficiaires n'étaient pas, aujourd'hui, massivement adressées par des assistantes sociales s'étant livrées, en amont, à leur sélection, on serait tenté de dire que l'accès au secours ne se négocie plus qu'en fonction de normes strictement comptables : «On remplit cette feuille que vous avez vue là, de renseignements, une première feuille de renseignements, très discutable et discutée dans la mesure où nos gens très dévoués se trouvent face à des gens qui viennent, qui racontent n'importe quoi, parce qu'ils n'ont pas de papiers, ils les ont oubliés. Alors là, j'envoie mon confrère, ma consÅ“ur dans la famille et là elle va recommencer à faire une enquête sérieuse parce que le type chez lui ne peut pas dire qu'il n'a pas les papiers, donc mettre sur la table de cuisine toutes les factures, toutes les recettes, les reçus, etc., et après on va déterminer d'après le document fait objectivement s'il faut aider la famille ou pas. À Monsieur Dupont on dit, nous, on veut bien vous aider, faut nous montrer vos papiers, c'est pas compliqué, si vous ne voulez pas, je comprends très bien, allez vous faire foutre parce que moi je ne travaille pas autrement. J'ai jamais aucun problème, on le fait gentiment, les gens sortent leurs papiers, de même les feuilles d'EDF, de téléphone, tout, on demande tout. Mais j'ai des collègues qui n'osaient pas demander, ils venaient demander à la conférence le colis alimentaire ou de l'argent, je leur demandais : "vous avez vérifié leur..."; ils répondaient: "ah non! c'est très gênant"; je leur disais: "mais non c'est logique, on aide et on vérifie, puis c'est clair comme de l'eau de roche et qu'on ne parle pas du droit des gens, comment dirais-je, la vie personnelle ! mais non ! il faut être logique, un dossier est un dossier, alors tout ça est confidentiel, on en fait aucun usage auprès de personne, mais ça nous permet de savoir où on met les pieds et surtout d'essayer d'établir des éléments de comparaison pour être honnête entre la famille A et la famille B, vous comprenez..."» (président de conférence, membre du conseil central). Mais la signification du don alimentaire, loin de s'épuiser dans les procédures (recueil, contrôle, vérification, détermination de critères et de seuils «objectifs») qui en ouvrent le «droit20» procède aussi de la manière dont on le réalise. D'autant que la sauvegarde de l'identité des associations confessionnelles semble largement en dépendre. Si Ton met à part, en raison de ses contraintes propres, la distribution à destination des SDF, le clivage est net entre des associations laïques recevant exclusivement à leur siège (Restos du cÅ“ur, Secours populaire, Croix-Rouge, etc.) et les Å“uvres catholiques qui se cramponnent, de plus en plus désespérément d'ailleurs, à la livraison des colis chez leurs pauvres. Mais, plus que le heu de distribution, c'est bien la nature de la relation au pauvre qui les distingue. Le pain et le lien Depuis toujours, le disciple de Frédéric Ozanam21 rencontre son «protégé»22 lors d'une visite23 régulière effectuée au domicile. Cette incursion dans l'espace 20. Une élude lexicale à partir des archives et des discours montrerait en quoi certaines occurrences, datées, sont particulièrement révélatrices de l'influence subreptice des pratiques sur le langage. Le recours au registre du droit n'est ainsi pas étranger à la bureaucratisation du don réglé par des procédures comptables déterminant objectivement l'admission ou le rejet des demandes. 21. Frédéric Ozanam (1813-1853) est le fondateur de Saint-Vincent-de-Paul, en 1833. Plusieurs ouvrages, hagiographiques, lui ont été consacrés, entre autres celui du chanoine Verdunoy, Ozanam, Dijon. Publications Lumière, 1927. 22. Ce mot de protégé (comme celui d'adopté) qui sert encore à certains confrères pour désigner « leur secouru » ne peut pas mieux traduire, nous semble-t-il, la nature paternaliste clairement assumée et prescrite de la relation telle qu'elle fut (et reste quelquefois) perçue et vécue. 23. La «visite» a été théorisée pour la première fois dans le livre célèbre du baron de Gérando Le Visiteur du pauvre (1820) voué à devenir un vrai code de conduites pour des générations d'âmes charitables dont F. Ozanam. À titre d'illustration de l'influence du dispositif-modèle que fut la visite conçue par de Gérando voir l'ouvrage, paru près d'un siècle plus tard, de Mme C. des Prez de La Ville-Tual, La charité dans l'évolution sociale, Paris, Librairie catholique Périsse Frères, (2e éd.), 1898, préfacé par trois évêques : « les personnes qui font la charité par elles-mêmes, qui montent dans les mansardes et les taudis et s'assurent de visu de l'opportunité de leurs aumônes avoueront toutes qu'elles ont souvent été refaites; c'est du reste le propre des bons cÅ“urs et des natures droites de se laisser facilement tromper, il n'y a qu'une longue pratique de la charité qui puisse donner ce coup d'Å“il sûr et cette possession de soi-même qui permet de résister aux quémandeurs pour ne donner qu'aux malheureux. Outre l'inconvénient du mauvais placement des secours matériels, l'Assistance publique sera toujours nécessairement inhabile aux secours moraux [...]». Puiser dans la bibliographie relative aux théoriciens-philanthropes du xixe siècle donne le vertige. On se contentera d'indiquer : Comité d'histoire de la sécurité sociale, La Sécurité sociale. Son histoire à travers les textes, 1.1:1780-1870, Paris, Association pour l'étude de l'histoire de la sécurité sociale, 1994 [lre éd. 1988]. 24. À propos de la communication entre les associations et les pouvoirs publics des fichiers de bénéficiaires, on a pu vérifier que les avis radicalement opposés mettaient en branle les mêmes schèmes d'appréciation que ceux de la visite en distribuant sur un mode homologue (défiance/confiance) partisans et opposants. 25. Sur cette association, voir Groupe de recherche Quart-Monde-Université, Le croisement des savoirs, Paris, L'Atelier-Éd. Quart-Monde, 1999. 26. Armand Marquiset, le fondateur des Petits Frères des pauvres en 1946, en aura fait son slogan ; voir Michel Christolhomme, La soif de servir. Armand Marquiset, 1900-1981, Paris, Fayard, 1998. privé du bénéficiaire, emblématique localement de la bienfaisance catholique, a longtemps été perçue comme l'incarnation du don hiérarchique exposant, de fait, l'intimité du pauvre à l'oeil inquisitorial de son protecteur. Mais s'en tenir là empêcherait de comprendre la survie d'un tel usage. Le confrère y forge, en effet, son sens christique de l'épreuve, physique, morale, sociale, par laquelle chemine sa quête spirituelle. L'attachement à la visite doit précisément beaucoup à son ambivalence, à sa logique panoptique d'une part mais aussi à tout ce qui lui est consubstantiel : la rencontre autrement improbable avec le pauvre. La coexistence de membres qui se réjouissent des commodités de contrôle24 en assumant pleinement et avec nostalgie l'époque où la Société revendiquait un prosélytisme de combat (apostolique ou moralisateur) avec d'autres qui avouent leur peu d'empressement à scruter les attestations de détresse (revenus, factures, etc.) de leurs visités, leur réticence ou leur gêne à le faire, qui parlent de la misère sans toujours dissimuler leur indignation et sans jamais se laisser aller à «blâmer la victime», ne se comprendrait pas sans cette ambivalence. Quoi qu'il en soit, tous s'accordent à reconnaître dans la relation avec le bénéficiaire le vecteur par lequel le don alimentaire se transcende en miséricorde. En dépit de ce qui sépare Saint-Vincent-de-Paul d'Aide à toute détresse-Quart-Monde (ATD-Quart- Monde)25, du Secours catholique ou encore des Petits Frères des pauvres, une obsession les réunit: le pain ne doit jamais aller sans les fleurs26 car la souffrance de l'homme n'est jamais exclusivement d'ordre physiologique. D'où l'extrême vigilance à n'être point qu'un prestataire pour bouche à nourrir, quitte à forcer la relation pour humaniser le don. Même si les associations laïques agrémentent leur distribution de services divers mis en place au nom de l'insertion (sociabilité, hygiène du corps, orientation vers les dispositifs d'aide sociale, etc.), elles n'interdisent pas à leurs bénéficiaires de les dédaigner et de se contenter de la prise de colis. Et c'est sans doute là que réside toute la différence entre les dispositifs laïques et confessionnels. Ainsi la primauté du relationnel conduira-t-elle le Secours catholique à réagir de façon radicale à ce qu'il dénonce comme autant de dérives de l'assistance. Au nom de son refus d'une logique de comptoir, il choisit en effet de renoncer à Nantes, en 1969, à son vestiaire et en 1995 à l'aide alimentaire: «Actuellement, on ne donne plus de nourriture. On a donné pendant des années ici, on a fait des colis alimentaires jusqu'à encore trois, quatre ans. Avec réticence, mais on le faisait quand même quoi, maintenant, on ne donne plus d'aides alimentaires en direct à Nantes, c'est fini ça. On donne des chèques de service, comme le CCAS [centre communal d'action sociale], comme d'autres associations peuvent le faire et là encore dans un souci, je dirais à la fois de respect des personnes et on essaie de suivre les gens, de ne pas les laisser dans la nature. Je me souviens du milieu des années quatre-vingt, avec la création de la Banque alimentaire, les surplus européens et tout le reste, sont arrivés des bénévoles qui étaient des gestionnaires de stock. Il y avait l'entrepôt de la Banque, les responsables téléphonaient en disant : "voilà, on a tant de bouffe à distribuer, combien vous en prenez". Nous, on disait : "écoutez la question n'est pas là. On n'a pas envie de faire de la distribution". [...] Donc il y a eu un débat, aigre-doux, comme ça et là-dessus la Banque alimentaire s'est développée beaucoup en France. Et nous, on s'est retiré [...], on a coupé les ponts et pratiquement toutes les délégations du Secours ont rencontré ce genre de problème. Comme le problème des vestiaires, on ne part pas des besoins réels des gens en matière de vêtements, on part d'un stock de vêtements à épuiser pour en faire entrer d'autres. Alors que c'est poser le problème complètement à l'envers. C'est aberrant, on enfonce les gens, on leur met la tête sous la flotte parce qu'il faut surtout pas qu'ils émergent, ils pourraient devenir adultes..., donc on n'est pas contre l'alimentaire mais pas n'importe comment, pas n'importe comment» (responsable de la délégation du Secours catholique, Nantes). Résister à la déshumanisation d'une aide dispensée par la grande (re)distribution, tel est le leitmotiv né de la crainte de faire «consommer» du secours. Souhaité par l'ensemble des associations d'aide alimentaire, confessionnelles comme laïques, l'accompagnement de la personne bénéficiaire est placé au cÅ“ur des dispositifs d'aide d'urgence. Pouvant demeurer superfétatoire au don dans le cas des opérateurs laïcs, elle en figure, on vient de le voir, la condition rédhibitoire pour les deux plus importantes associations catholiques. En ouvrant en début d'année 2001 une Épicerie sociale, Saint-Vincent-de-Paul s'adapte aux évolutions mais sans rien abdiquer de ses principes. Les dirigeants qui sont à l'origine de ce qui apparaît comme une révolution en foulant au pied la sacro- sainte visite prennent bien soin, pour prévenir toute résistance interne, de défendre leur démarche en conciliant modernité « un projet qui nous tient à cÅ“ur pour aider les familles les plus démunies et qui nous permettra de donner à chacun une certaine dignité» et héritage «les gens viendront s'approvisionner, en choisissant mais attention ce ne 27. Il est aisé de s'en convaincre compte tenu des caractéristiques des populations concernées. Voir le numéro spécial « Les sans-domicile en France et aux États-Unis », Sociétés contemporaines, n° 30,1998 et Patrick Bruneteaux, Corinne Lanzarini, Les nouvelles figures du sous-prolétariat, Paris, L'Harmattan, 1999. sera pas le self où on se sert et puis bonsoir, on sera là à les accueillir, toujours le relationnel et le suivi... ». Malgré l'ajustement incommode de ces préceptes à la prise en considération de la population des SDF, les associations confessionnelles, loin de rester inertes, ont mis en place à leur intention des dispositifs de contact adaptés. Il s'agit notamment de structures d'accueil de jour, installées en trois points de la ville, qui offrent de neuf heures à dix-sept heures pour la plupart, la possibilité de se restaurer le midi et de consommer toute la journée des boissons non alcoolisées à des prix très modiques. Nous n'en parlerons pas, préférant nous tourner vers deux opérations qui rendent compte des logiques de positionnement sur ce créneau précis. À ce jour, deux groupes de jeunes, l'un se réclamant de Saint-Vincent-de-Paul et l'autre de l'Association des jeunesses musulmanes de France, interviennent dans la rue en se portant au-devant des nécessiteux. Le premier groupe dut convaincre, non sans mal, ses aînés trop habitués au colloque singulier avec leur protégé. D'autant que le projet ravivait le souvenir encore brûlant d'une expérience éphémère et infructueuse d'un restaurant que l'Å“uvre crut bon de refermer à la suite et par crainte de bagarres. Cette opération sandwich, innovante à plus d'un titre, réclamait une certaine hardiesse: elle exigeait une implication de soi dans des formes auxquelles bien peu de confrères étaient préparés27 («avoir du répondant» en cas d'altercations physiques, verbales, déambulation nocturne, etc.). Aussi ne pouvait-elle germer que dans l'esprit de jeunes bien décidés à renouveler les modes de donner tout en restant fidèles à l'idée d'envisager le secours comme un prétexte, et seulement un prétexte, au « contact » : «La notion de sandwich et de la soupe, à mon avis, c'est plus une notion de contact avec eux qu'une notion de nourriture [...], 25% des sandwichs, à mon avis, j'ai pas fait de statistiques exactes mais, en gros, partent aux chiens, devant nous, c'est-à- dire qu'on amène un sandwich et il part pour le chien, bon ! Si vous voulez, moi, je vois ça plus comme une notion de contact avec eux, établir le contact. Je préfère leur donner le sandwich qui doit nous revenir dans les deux francs que de leur donner dix francs et ne pas parler ou des choses comme ça et donc, notre but, c'était de discuter avec eux... » (animateur de l'opération - noyautée à ses débuts par des traditionalistes - réunissant une trentaine de jeunes d'origine plutôt bourgeoise, étudiants en droit). Les commentaires spontanés que cette démarche suscite chez les aînés laissent deviner les schèmes profondément intériorisés d'évaluation de la (bonne) action. À l'instar des propos suivants tenus par un membre du conseil central, ils attestent l'impossibilité de louer autrement que sur un registre paternaliste la relation nouée entre «les» jeunes et les SDF: «Nous avons un groupe de jeunes de Saint-Pasquier [paroisse de quartier très huppé], des jeunes de moins de vingt-cinq ans, ils ont mis des équipes qui, tous les week-ends d'hiver, le samedi soir et le dimanche, tournent, avec des voitures fournies par chaque conférence, ils s'embarquent à une trentaine avec des couvertures et des sandwichs [...] C'est émouvant parce que, ce qui se passe, c'est que les types sont au courant, et ils ont un comportement avec les jeunes, ces SDF, à part quelques incidents de parcours, un peu, vous savez, on a connu ça dans les hospices, les maisons de vieux, et les vieux portent sur vous l'affection qu'ils auraient portée à des petits-enfants qu'ils n'ont pas, donc vous avez là, la différence d'âge fait que ces SDF, sont déjà des hommes ou des femmes d'âge mûr, accueillent très bien les jeunes et leur parlent. Alors, le rapport est matériel, il y a la soupe, mais c'est rien, il y a un contact psychologique extraordinaire et très riche... » Nouvelle actrice sur la scène (locale) où les associations des autres religions ont plusieurs lustres d'avance en termes de reconnaissance, l'association musulmane qui porte l'opération désignée «le couscous de l'amitié» souffre, si l'on peut dire, des handicaps de son âge mais aussi des tensions (politico-religieuses) de son temps. L'enjeu de légitimité qui s'impose à elle de manière spécifique ne doit en effet pas gommer l'enjeu de salut, au sens wéberien, qu'elle partage avec ses homologues caritatives. Ceci étant dit, cette opération, d'une ampleur limitée, déborde largement le cadre nanto-nantais et participe, comme l'énonce d'ailleurs son promoteur, d'une stratégie nationale d'implantation : « On a vu un représentant du Secours islamique qui se trouve à Paris et qui est venu un jour ici à Nantes et qui nous a proposé cette idée-là, du couscous de l'amitié, puis bon, tout de suite bien sûr, on a été très intéressé et donc on a décidé de démarrer. [...] ça fait maintenant trois ans qu'on fait cela. [...] On contacte un certain nombre de familles, on leur demande de préparer un couscous pour une quinzaine de personnes environ, et je contacte à peu près trois à quatre familles par week- end, on les dispatche durant les trois mois et donc pendant le week-end, il y a à peu près trois à quatre familles qui, chacune de leur côté, préparent un couscous pour une quinzaine de personnes, ça fait à peu près pour soixante personnes, mais on écoule tout...» (jeune imam, nationalité française, diplômé de l'Institut européen des sciences humaines de Château-Chinon - institut privé d'études coraniques). 28. Sur cet aspect, on se reportera à Abderrahim Lamchichi, «Le concept de solidarité en Islam», in Centre universitaire de recherches administratives et politiques-Amiens (Curapp), La solidarité: un sentiment républicain ?, Paris, Puf, 1992. La justification théologique28 (l'aumône en tant qu'un des cinq piliers de l'islam) qui rend compte de l'implication des familles musulmanes sert ici à faire reconnaître, indistinctement, la culture islamique, la communauté musulmane et le noyau des responsables. Les tentatives successives faites auprès de la mairie pour faire admettre la noblesse de cette opération doivent se comprendre dans la stratégie plus globale de légitimation d'une association devant se transformer, à terme, en antenne du Secours islamique. Le pain et la (bonne) parole: convertir et/ou converser Le prosélytisme ne doit plus, aujourd'hui, se comprendre comme naguère lorsque Saint-Vincent-de-Paul, indifférente au déclin de l'anticléricalisme et au ralliement de l'Église à la République, poursuivait son combat contre la mauvaise presse et l'école laïque. Outre la déculturation religieuse et la promiscuité confessionnelle qui forment des obstacles bien réels à la délivrance d'un message pastoral, le discrédit dont pâtit désormais la démarche apostolique contraint à repenser l'action au prix d'ajustements parfois douloureux. Tandis que les militants du Secours catholique déclarent souvent agir dans le respect des consciences et la tolérance des cultes («Dans notre équipe, je vais vous dire, on a même une petite jeune fille qui est musulmane, et c'est très bien...» nous confiera un responsable d'équipe d'une banlieue nantaise), faisant parfois de nécessité vertu, nombreux sont les confrères de Saint-Vincent-de-Paul qui ne cachent pas leur désarroi. À l'intérieur de cette Å“uvre, des débats révélant l'acuité de la question faisaient déjà état, en 1980, des conflits d'attitudes. Lors de l'assemblée générale annuelle, le 9 mars 1980, un confrère qui allait devenir président du conseil central déclarait : « Il y a dix ans environ, on recommandait aux membres de la Société de ne pas faire de prosélytisme. Sans faire de prosélytisme, il est assez réalisable de faire prier les gens à partir de souvenirs d'enfance ou de la lecture d'un texte d'Évangile. C'est l'utilité des revues auxquelles nous abonnons bien des familles visitées: Le Pèlerin, Familles chrétiennes, etc. Il est facile d'aborder le problème de la foi à propos de la mort et de la souffrance. Il faut dire à ces familles au nom de qui on va les voir. On ne prie pas assez avec elles pour les personnes décédées » ; un autre, en écho : « Nous manquons trop souvent de foi et nous contentons de donner un secours matériel sans rappeler que l'amour de Dieu est plus important que ce secours.» Des voix, dissonantes, s'élevèrent. L'une, Å“cuménique: «On peut parler de Dieu sans faire de propagande religieuse; il faut respecter les gens car plusieurs conférences visitent des musulmans et des bouddhistes.» Une autre, presque vol- tairienne : « Il peut être difficile d'évoquer le problème de la foi et il est parfois plus efficace de se taire par respect pour l'autre ». Ces divergences qui sourdent des propos échangés au cours de cette assemblée générale interdisent de voir dans la Société un espace monolithique. Aujourd'hui, les commentaires soulevés par les secours dispensés à des familles musulmanes, relativement nombreuses parmi les bénéficiaires de l'Å“uvre, fournissent un bon analyseur des conceptions et des contradictions existantes. Nos entretiens récents trahissent, en effet, la cohabitation de profils fondamentalistes (ils se résignent douloureusement à l'impossibilité de transmettre la parole chrétienne et vivent cela comme une vraie crise d'identité) mêlés à des profils assimilationnistes (une majorité qui ne désespère pas encore en sa capacité de mener un travail d'acculturation religieuse) ou humanistes (une minorité pour qui la rencontre avec l'Autre est source de bonheur, au nom précisément de l'amour de Dieu qui se moque des frontières confessionnelles). Idéal-typiques, les deux derniers profils se brouillent souvent: « Alors là, on a un gros problème, parce qu'en fait, c'était simple avant, puisqu'étant catholique, on allait chercher le pauvre catholique, donc je ne sais pas si vous êtes catholique, mais enfin c'est le message du Christ, c'est aimez-vous les uns les autres, ça paraissait relativement logique, mais à partir du moment où on a un musulman qui me dit : Monsieur, vous êtes très sympathique mais moi, j'aime le Coran et j'aime Mahomet, alors... à quoi je sers moi? Il faut toute une démarche intellectuelle pour s'apercevoir que notre pauvre d'hier n'est pas le pauvre d'aujourd'hui et d'accepter que le Bon Dieu retrouve les siens. » Même à Saint-Vincent-de-Paul, on le voit, la (trans)mission ne passe plus nécessairement par la lecture (du texte) de l'Évangile mais passe de plus en plus par des mots et par des gestes - une raison pratique - inspirés par le message évangélique. Sur le plan de l'inclination à évangéliser, les différences qui auraient pu permettre (et permettaient encore, il y a peu) d'opposer les associations confessionnelles s'estompent progressivement au profit de différences internes, transversales. Si le partage de la foi, quelle que soit l'association d'appartenance, reste la motivation première du bénévole confessionnel, celui-ci l'exprime de plus en plus en contrebande, pourrait-on dire. Ce que l'on prend pour un prosélytisme déconfes- sionnalisé n'est alors qu'une manière renouvelée et détournée de faire Å“uvre de prosélytisme: le message d'amour n'emprunte plus les mots de la catéchèse mais il nourrit toujours l'espoir d'éveiller les consciences. L'association musulmane illustre de façon spectaculaire les métamorphoses du prosélytisme que l'on vérifie chez ses homologues catholiques: le couscous, plat emblématique de la culture maghrébine, est dit d'amitié et s'offre sans versets. Les observations que nous avons menées durant les soirées dominicales hivernales des sous-prolétaires venus se rassasier nous ont d'ailleurs vite persuadés que la conversion des commensaux n'était pas à l'ordre du jour, à moins d'un miracle fortement improbable. Tout se passe d'ailleurs comme si les cibles du prosélytisme, si prosélytisme il y a, ne sont autres que la population nantaise et le pouvoir municipal29, sollicité à plusieurs reprises par des organisateurs intéressés, à n'en pas douter, à fournir la preuve de leurs pieuses mais libérales intentions : « Comme je viens de vous le dire, la majorité des gens qui viennent manger ne sont pas musulmans, il y a peut-être, je dirais, vraiment à tout casser, 10% de musulmans qui viennent, d'origine musulmane..., ça montre que l'aumône justement n'est pas limitée à la communauté musulmane, on appelle aussi à donner le dû aussi aux autres qu'ils soient musulmans ou pas musulmans parce qu'en islam il y a un très grand principe, c'est le principe je vais dire humanitaire dans le sens où nous venons tous d'un même père, donc cette fraternité, fraternité universelle, lie tous les hommes [...] nous ce qu'on a fait, pour commencer la première chose que l'on a faite c'est qu'on a écrit un courrier à la mairie, la première année on n'a pas eu de réponse... Cette année on a relancé encore, on les a relancés et cette année, par miracle, il y a eu une réponse de la mairie qui a été très, très positive et qui nous a dit que c'est très, très bien ce que vous faites et sachez que la mairie est derrière vous si vous avez besoin de quoi que ce soit il ne faut pas hésiter à demander... » (jeune imam, responsable de l'opération). 29. Il n'est pas sans intérêt de relever que cette initiative du «couscous de l'amitié» inaugurée en décembre 1997 se déroule au moment même où des pourparlers impliquant la municipalité et plusieurs représentants de la communauté musulmane se tiennent concernant l'implantation et la construction d'une nouvelle mosquée sur la ville. Piété, charité et solidarité On héritera longtemps, à Saint-Vincent-de-Paul, du devoir de charité, ce que traduit bien la formule souvent retenue en signe d'intronisation: «Bienvenue à notre nouveau confrère, qui a bien voulu venir remplacer son père parmi nous.» Il n'était pas rare alors de voir des confrères se laisser peu absorber par leur activité de visiteur, s'attirant quelquefois des griefs prenant la forme voilée du rappel de la règle d'assiduité. C'est l'époque où l'on suspend partiellement ses visites en avril pour les reprendre en octobre à son retour de villégiature. C'est aussi l'époque où la Société se transforme en agence pourvoyeuse de pauvres pour des jeunes lycéens des collèges privés de la ville ou encore pour des femmes ou des jeunes filles issues de la meilleure société demandant que leur soit indiquée «une personne intéressante dont elles pourraient s'occuper matériellement et moralement». Plusieurs indices prouvent qu'un nombre non négligeable d'engagements ressortissaient à une obligation religieuse de classe, autrement dit de nature sociale autant que religieuse, dont on s'acquittait parfois avec un zèle très mesuré. L'engagement d'aujourd'hui semble moins redevable de ces dispositions contraintes par lesquelles on confirmait son adhésion à des valeurs partagées par son milieu social. Il ne s'agit pas de croire à un don de soi devenu désintéressé, soustrait à toutes déterminations, mais simplement de reconnaître que celles-ci ont changé. Saint-Vincent-de-Paul attire désormais des confrères aux trajectoires sociales disparates usant de divers registres de justification. Ses rangs comptent aujourd'hui des confrères et des consÅ“urs qui, conscients de ne pas appartenir au même monde social ni de partager les sensibilités, notamment politiques, de la majorité de leurs pairs, y peuvent satisfaire néanmoins leur aspiration à une vie spirituelle et tournée vers les autres : «y'a beaucoup de "de" [particule], c'est quand même la haute [société]..., mais bon! on ne partage pas les mêmes opinions, ça j'en suis sûre, je m'en ferai pas forcément des amis mais je t'assure, c'est pas déplaisant, y'a des gens qui sont vraiment bons, généreux, on passe de bons moments, moi c'est ça que je vois, le reste, après tout... » (une consÅ“ur de Saint-Vincent-de- Paul, soixante-quatorze ans, aide maternelle en retraite, treize ans d'ancienneté dans la Société). Les limites à la connivence auxquelles cette consÅ“ur fait ici allusion n'entravent pas son engagement. Une intensité rituelle inégalée dans l'espace associatif catholique (prières dites d'usage ouvrant et clôturant, comme les quêtes30, les réunions; lectures dites spirituelles; messes annuelles) lui permet d'assouvir sa ferveur. En outre, rien n'y contrarie son dessein de «faire le bien». Mais ce cas nous montre que l'esprit de charité, loin de suffire à déterminer le sens conféré à un investissement confessionnel, ne contribue que partiellement à définir la 30. La quête ne revêt pas qu'une portée pécuniaire. Elle assoit l'autonomie financière d'une Å“uvre qui s'enorgueillit de dépendre de la libéralité de ses bienfaiteurs (rôle symbolique du don) et non des pouvoirs publics (vieille défiance de la charité privée envers la charité publique). posture : la charité demeure une référence creuse dès lors qu'on passe sous silence l'univers symbolique (et le sens pratique) dans lequel cette référence s'insère. Il existe une variété d'attitudes selon que la charité s'agence ou non avec ces autres horizons de visions et d'actions que sont la solidarité, la justice, l'amour, le «social», la politique, etc. Quand on prend en considération ces agencements, les lignes de clivage entre les bénévoles (mais également entre les associations) ne tardent pas à se faire jour entre ceux (et celles) professant l'amour et la charité et ceux (et celles) qui arc-boutent ces vertus théologales sur d'autres catégories morales relevant de la philosophie politique (justice, solidarité, lutte contre l'inégalité). La présence de notre consÅ“ur à Saint-Vincent-de-Paul où elle déclare s'y épanouir en dépit de ses réserves s'éclaire à la lumière de ces syncrétismes de valeurs. Malgré sa singularité, son ethos n'y entre pas en contradiction ouverte avec la ligne de conduite dominante dans l'association. Votant systématiquement à gauche, son intérêt pour la politique se réduit à l'accomplissement de son devoir d'électrice; elle aspire à un monde meilleur, plus égali- taire et plus juste, mais sans formaliser les conditions propices à la transformation de l'ordre social; la misère à laquelle elle est particulièrement sensible suscite chez elle révolte et indignation mais elle l'impute plutôt à la méchanceté des hommes qu'à des processus sociaux clairement identifiés. À la différence des bénévoles du Secours catholique soucieux de restaurer l'image de l'assistance confessionnelle, la majorité des confrères de Saint-Vincent-de-Paul veillent à ne point profaner leur esprit de charité par des thématiques (solidarité, justice par exemple) souvent suspectes à leurs yeux d'arrière-pensées politiques. Les premiers cherchent à concilier charité et réforme sociale quand les seconds tolèrent mal que les deux registres puissent se confondre. Le constat selon lequel les associations humanitaires accueilleraient désormais des bénévoles de sensibilités différentes trouve ainsi à l'intérieur du champ confessionnel sa limite au sens où il est assez rare de rencontrer à Saint-Vincent-de-Paul des bénévoles fortement mobilisés autour des questions de redistribution des richesses entre Nord et Sud, entre riches et pauvres, etc. Le champ confessionnel recèle des lignes de fracture historiques qui n'auront cessé de se renforcer à partir des années soixante-dix quand le Secours catholique infléchit sa politique en incitant à une recréation du lien social, enjoignant à travailler avec les pauvres au lieu de se placer à leur service. Dénonçant les ambiguïtés de l'assistance, il inscrira son action dans le projet plus englobant de construction d'une société « plus juste et fraternelle » (voir la manifestation du cinquantenaire en 1996). Il convient d'avoir en tête ces orientations générales pour mieux comprendre la présence de ses bénévoles sur de nombreuses scènes de militance: 70% d'entre eux, en Loire-Atlantique31, avaient en 1990 un autre engagement d'Église (catéchèse, paroisse, mouvement d'action catholique), 60% un autre engagement social (CCAS, élu municipal, etc.), 16% seulement n'ayant aucun autre engagement: «Le Secours catholique, bien sûr, c'est un mouvement religieux, on est catholique, mais faut faire attention, la charité, ça veut dire plein de choses. Si y'a pas la solidarité, plus que jamais j'ai envie de dire parce que ça devient indispensable sur la terre et pour la terre. On a tous à être solidaires dans nos milieux et puis autour de nous et il y a des gens qui ont plus de moyens que d'autres soit pour vivre ou, par chance des fois, il y en a qui réussissent mieux que d'autres, mais bon. Il ne faut pas être égoïste pour autant mais il faut partager, on est dans un pays riche, un des plus riches du monde et on a beaucoup de potentiel de financement disponible près de continents entiers qui souffrent de la faim, il ne faut pas que les profits aillent au capitalisme32, il y a de plus en plus de gens à aider... Il y a trop d'inégalité, beaucoup trop» (soixante-neuf ans, conseiller municipal, responsable de section Secours catholique, jardinier retraité d'une communauté religieuse; militant Jeunesse agricole chrétienne - Jac - à dix-huit ans). Un événement récent ayant eu un fort retentissement local donne bien la mesure des conceptions radicalement opposées de l'action caritative. Il concerne la longue occupation d'une église située aux confins d'un quartier résidentiel menée, en 1999, dans le cadre d'un mouvement pour la régularisation des sans-papiers nantais. Cette action fut très féconde en prises de position, en raison, notamment, de la charge symbolique du lieu. L'autorité diocésaine, les réseaux les plus divers, catholiques mais également protestants (la Cimade fut une des chevilles militantes de cette mobilisation), se sont sentis directement interpellés (ou furent pressés de se positionner) par cet événement qui devait déclencher une avalanche de discours, de témoignages, voire de manifestations partisanes et contre partisanes. L'attitude adoptée à cette occasion par Saint-Vincent-de-Paul ne laisse pas d'être emblématique des visions de l'engagement que ses porte-parole tiennent à défendre. De l'avis d'un responsable justifiant 31. Enquête menée par la délégation diocésaine, Bulletin de liaison n° 13, mai 1990. 32. À l'écoute des anciens, d'origine populaire, on pense souvent à ces militants CFTC étudiés par Luc Berlivet et Frédéric Sawicki, « qui préfèrent mettre l'accent sur la dimension de classe de l'engagement, la plupart traduisant le caractère total de leur engagement et son sens religieux sans le limiter au syndicalisme ». Voir L. Berlivet, F. Sawicki, «La foi dans l'engagement. Les militants syndicalistes chrétiens de Bretagne dans l'après-guerre», Politix, n° 27,1994, pp. 111-142. le refus de livrer des colis aux sans-papiers, la raison de cÅ“ur et la raison d'État ne devaient pas être confondues : «... à Saint-Vincent-de-Paul, annonçons nos couleurs, moi je ne suis pas pour cacher les choses, nous sommes catholiques pratiquants et si nous faisons cela c'est parce que nous travaillons la spiritualité et l'action. Nous sommes une association caritative mais dans un esprit, je dirais, de philosophie spiritua- liste particulier, si vous voulez je ne voudrais pas qu'on nous mélange avec Coluche alors que je n'ai rien contre lui et les Restaurants du cÅ“ur... Coluche, c'est de la charité sociale tout à fait respectable mais nous, on peut dire qu'on fait appel à la même chose mais dans un esprit tout à fait différent, nous, on est confessionnel, les autres ne le sont pas, il y a eu le problème des sans-papiers à Sainte-Thérèse, alors nous les individus qui n'ont pas de papiers, c'est un problème politique, c'est-à-dire: "je veux absolument recevoir le droit d'être ici en France", c'est un problème qui nous dépasse, c'est un problème de l'État et non du domaine de l'Église, je disais à un père abbé qui était très remonté pour aider tous les sans-papiers: "mais mon père, sur le plan du cÅ“ur, vous avez raison, mais nous sommes malheureusement en État et le problème de l'État c'est pas avec du cÅ“ur mais avec du raisonnement..." [...] la générosité oui, mais dans des règles établies, en étant réaliste, et en ne mélangeant pas la politique et les revendications au problème charitable» (ancien président de conférence, confrère depuis 1987). À l'intérieur d'un champ associatif humanitaire ayant progressivement et relativement conquis son autonomie à l'égard des champs social et politique en autorisant des engagements redevables de «logiques d'affranchissement et de quant à soi», pour reprendre une expression de Jacques Ion, l'espace confessionnel réserve encore, on le voit, des niches soustraites à ce processus. Il en résulte des styles associatifs clairement identifiables, qui limitent la tendance à la dispersion des profils et à la diversité des ethos que l'on peut déceler au sein des associations laïques. Contrairement à ce que laissent suggérer les citations mises en exergue de cet article, les Å“uvres carita- tives sont rarement investies fortuitement. Si quelque hasard objectif peut amener à pousser la porte des Restos ou celle du Secours populaire, l'adhésion à Saint-Vincent- de-Paul ou au Secours catholique reste largement tributaire d'un ajustement minimal de l'habitus du bénévole à l'identité de l'association choisie. Toutefois, les métamorphoses de l'activité humanitaire auxquelles le secteur cari- tatif ne saurait échapper augurent mal du maintien de ces singularités. Deux questions seulement mériteraient d'être posées dans une dizaine d'années: qu'en est-il de la spécificité de l'action à Saint-Vincent-de-Paul depuis que l'on y a abandonné la visite? Comment le bénévole du Secours catholique réagit-il aux recrutements de plus en plus fréquents fondés, non plus sur la seule bonne volonté chrétienne, mais sur des critères de compétence et de professionnalisme que réclament les logiques entrepreneu- riales (médiatisation, salarisation, internationalisation) mises en Å“uvre par l'association ?

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