Genèses
Belin

I.S.B.N.270113114
174 pages

p. 52 à 76
doi: en cours

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no 48 2002/3

2002 Genèses

Le médecin, le militant et le combattant

Figures contemporaines de l'engagement dans la "solidarité islamique"

Jérôme Bellion-Jourdan politologue à l'Institut d'études politiques de Paris. Arabisant, il a soutenu en mai 2002 sa thèse de doctorat intituléee : « Prédication, secours combat. L'action humanitaire des ONG islamiques entre da'wa et jihad ». Il a été sucessivement affilié à St-Antony's College (Université d'Oxford), au Centre d'étude et de recherches internationales (CERI/FNSP, Paris) avant d'être en poste à l'université du Caire. Parmi ses récentes publications : « Les réseaux transnationaux islamiques en Bosnie-Hercégovine », in Xavier Bougarel, Natlie Clayer (éd.), Le nouvel islam balkanique. Les mulsumans acteurs du post-communisme. 1990-2000, Paris, Maisonneuve et Larose, 2001. Conjointement avec l'anthropologue anglais Jonathan Benthall, il travaille actuellement à la publication de The Charitable Crescent. Politics of Aid in the Muslim World, Londres, I.B. Tauris.
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LE MILITANT
ET LE COMBAT...
LE MEDECIN, LE MILITANT ET LE COMBATTANT : FIGURES CONTEMPORAINES DE L'ENGAGEMENT DANS LA « SOLIDARITÉ ISLAMIQUE »> (AL-TA'AWUNAL-ÏSLAMI)* Jérôme Bellion-Jourdan * Cet article est une version revue et actualisée d'une communication présentée le 13 avril 2001 dans le cadre du colloque international «ONG et action humanitaire : entre militantisme transnational et action publique », faculté de droit et de science politique, université de La Rochelle, France. Notre recherche s'appuie sur des matériaux (entretiens, consultation de sites web, presse et bulletins islamiques...) notamment recueillis lors de plusieurs enquêtes de terrain menées au Soudan, en Egypte, en Grande-Bretagne, en Bosnie-Herzégovine et au Pakistan. Je remercie les différentes personnes qui m'ont fait confiance dans le déroulement de cette recherche, et particulièrement les responsables et employés d'organisations islamiques. Compte tenu du caractère extrêmement contemporain et sensible des questions traitées, et de la rareté des archives disponibles, l'entretien, malgré toutes ses limites, reste une source Humanitaires?» Après les attentats du 11 septembre 2001 à New York, les Mus- lim charities entrent dans l'actualité par de multiples supputations sur leur rôle de couverture pour des activités «terroristes». Dès les premières heures après l'attentat, des journalistes avancent l'hypothèse de l'implication d'Oussama Ben Laden, chef de l'organisation Al-Qa'ida («la base»): cette piste est bientôt reprise, avec un effet de diffusion impressionnant dans sa rapidité et sa portée, par les médias du monde entier, et par des hommes politiques soucieux de se montrer capables de donner une explication à cette «attaque sur l'Amérique». Le 24 septembre 2001, le président américain George W. Bush donne une conférence de presse pour annoncer le gel des avoirs de quelque vingt-sept organisations, comprenant des groupes armés comme Al-Jihad égyptien, mais aussi des organisations caritatives. Dans son édition du 26 septembre, le Wall Street Journal reprend les propos du président américain : « Ces terroristes sont insidieux : ils utilisent des organisations non gouvernementales bien présentables comme façade pour leurs activités. » Et «l'expertise» des services de renseignement est requise, tel ce fonctionnaire américain qui réaffirme, trois semaines plus tard dans le même journal, les raisons du soupçon: «Ils font un peu de travail humanitaire légitime et collectent beaucoup de fonds pour du matériel et des armes.» Pour qui s'intéresse aux organisations de secours islamique, ces allégations n'ont rien de surprenant: déjà, après l'attentat contre le World Trade Center de New York en février 1993, les services américains avaient nommé comme suspect un «Arabe afghan» et fait pression sur les autorités pakistanaises pour qu'elles contrôlent les activités des Arab NGOs actives depuis le début de la guerre d'Afghanistan dans la région frontalière pakistano-afghane. De similaires allégations réapparaissent après les attentats contre les ambassades américaines de Dar al-Salam et Nairobi en août 1998. Les Muslitn cha- rities ne sont pas suspectées par les seuls services américains: après l'attentat qui souffle l'ambassade d'Egypte à Islamabad, les autorités égyptiennes sont, en lien avec les autorités pakistanaises, sur la piste d'employés d'organisations caritatives. Régulièrement, par exemple après l'attentat de la fin février 1996 en Israël, les services israéliens affirment également l'implication d'organisations caritatives dans le financement des activités du Hamas. Rien de bien surprenant donc dans ces nouvelles allégations, même si la plupart des ONG (organisation non gouvernementale) qui ont été à un moment ou à un autre soupçonnées continuent à opérer. Bref, en schématisant à peine, lorsqu'il n'y a pas d'attentat, ces organisations sont largement ignorées et lorsque l'on parle des ONG humanitaires, on s'intéresse alors aux organisations, telles Oxfam {Oxford Committee for Famine Relief) ou MSF (Médecins sans frontières), du «Nord» qui viennent en aide aux populations du «Sud». À l'occasion d'un attentat en revanche, le dossier des ONG islamiques est ressorti et ces dernières sont soupçonnées de couvrir des activités «terroristes». Le cas du 11 septembre ne déroge pas à la règle: les autorités américaines s'affirment alors « déterminées à tracer une ligne claire distinguant les organisations caritatives qui font du bon travail et celles qui, sciemment ou sans le savoir, soutiennent les militants islamistes1 ». On voudrait ici se dégager du regard immédiat porté sur la question des organisations caritatives islamiques. Le propos n'est donc pas de s'engager dans un hasardeux travail de labellisation (quelles sont les organisations vraiment «terroristes» ou vraiment «humanitaires»), ou de participer à l'entreprise politique qui dit incontournable. Plusieurs éléments livrés ici proviennent donc de la réalisation d'entretiens, soit en arabe soit en anglais, auprès des personnes suivantes : Hani al-Bana, directeur à'hlamic Relief Worldwide, \" mai 1998; le directeur du Lejnat al-Ighatha al-lnsaniya. Le Caire, 25 juin 1998 ; le directeur de Muxlim Aid, Londres, 8 mai 1998; un ancien administrateur de Human Relief Agency à Peshawar, Le Caire, 10 février 2001 ; le directeur d'ACBAR, Peshawar, 19 mai 1999; le directeur régional de l'ISRA, Peshawar, 20 mai 1999; le secrétaire général de la société égyptienne du Croissant-Rouge, Le Caire, juin 1998; Abdallah Suleyman al-'Awad, alors chairman de l'IARA- ISRA, Khartoum, 1er et 5 mai 1996; le manager d'Islamic Relief Agency-UK, Birmingham, 8 janvier 1996; un Development Officer, Muslim Aid, Londres, 14 mars 1997. 1. « International Assault on Charities is Risky for the US. Crackdown on Funding for Terrorists Could Destabilize Saudi Allies», WallStreel Journal, 16 octobre 2001. 2. Par commodité et pour ne pas alourdir le texte, on emploiera les noms (ou sigles) arabes et/ou anglais de ces organisations, sans renvoyer systématiquement à la traduction française, peu utilisée sur la scène internationale. Pour l'IIRO, il faudrait traduire : Organisation internationale islamique de secours ; pour Islamic Relief, Secours islamique... 3. Les sociétés du Croissant-Rouge font partie de la Fédération internationale des sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge. À ce titre, elles sont censées respecter les principes fondamentaux du Mouvement de la Croix-Rouge. Voir Jonathan Benthall, «The Red Cross and Red Crescent Movement and Islamic societies, With Spécial Référence to Jordan », British Journal of Middle Eastern Studies, vol. 24, n° 2,1997, pp. 157-177. 4. Comme nous le développons dans notre thèse («Prédication, secours, combat. L'action humanitaire des ONG islamiques entre da'wa e\jihad», Paris, Sciences po, 2002), cette réappropriation n'est pas une imitation : les organisations de « secours islamique » revendiquent l'inscription de leur action dans une tradition islamique de l'engagement vis-à-vis de celui qui est dans le besoin, tradition qu'elles entendent faire renaître. le Bien et dénonce le Mal, dans la version d'un G. W. Bush ou d'un Tony Blair, ou dans la version islamiste de la «commanderie du Bien et du pourchas du Mal» (al-amr bi-l-m'aruf w-l-nahi 'an al-munkar). Il s'agit moins de travailler l'opposition entre «terroristes» et «humanitaires», que d'analyser les différentes formes d'engagement au sein desquelles se sont développées les organisations de secours islamique. Le détour par les formes d'aide islamiques conduit à une interrogation sur l'action humanitaire qui, dans sa définition contemporaine, est supposée politique, impartiale et sécularisée. Ne peut-on gagner à faire le pari que l'étude de formes confessionnelles d'aide peut être riche d'enseignements sur les logiques propres du champ de l'aide internationale contemporaine, et notamment sur les logiques de professionnalisation (quelle que soit la définition qui en est donnée) qui se déroulent en son sein? L'expression «secours islamique» est la traduction de l'arabe 'ighatha islamiya utilisée dans le nom que se sont attribué plusieurs organisations caritatives nées à la fin des années 1970 et dans le courant des années 1980: hay'at al-ighatha al-islamiya al-'alamiya {International Islamic Relief Organisation2, établie en 1979 en Arabie Saoudite) ; hay *at al-ighatha al-islamiya al- 'ifriqiya {Islamic African Relief Agency, créée en 1981 au Soudan); ou encore al-ighatha al-islamiya {Islamic Relief apparaît en Grande-Bretagne en 1984). Ces organisations, qu'il faut distinguer des sociétés du Croissant-Rouge3 également actives, sont devenues des acteurs incontournables dans les différentes zones de «crise humanitaire». Initialement, l'émergence des organisations de secours islamique manifeste le refus de laisser l'action humanitaire aux seuls acteurs « occidentaux » ou considérés comme tels (ONG ou organisations internationales), spécifiquement dans les situations où les victimes sont identifiées comme musulmanes. Cette réaction vis-à-vis des acteurs humanitaires justifie la mise en Å“uvre de moyens matériels et humains pour venir en aide aux victimes, passant parfois par une réappropriation des formes contemporaines de l'action humanitaire. Le «secours islamique» s'inscrit donc dans un processus de contestation-réappropriation de l'action humanitaire4. Au cours des deux décennies écoulées depuis la création des premières organisations de secours islamique, les types d'engagement et les formes de justification de l'engagement ont évolué pour faire du secours islamique une des modalités de l'action humanitaire contemporaine5. Initialement, les activités de secours s'inscrivaient dans un engagement plus vaste au nom de la «solidarité islamique » : Vighatha était une activité de soutien faiblement différenciée de l'activité militante (da'wa)6 ou militaire (jihad)1. L'engagement ne saurait être trop rapidement qualifié de «caritatif» car il n'est pas nécessairement justifié ou motivé par un sentiment de charité mais par une volonté/nécessité de justice8. C'est le temps de l'engagement dans la guerre d'Afghanistan (dans sa première période avant 19929) caractérisé par une complémentarité et une faible différenciation entre les formes de l'engagement médical, militant ou militaire. Puis, progressivement, s'est opéré ce que l'on appellera un «passage à l'humanitaire». Par cette expression, nous désignons le processus qui conduit certaines organisations de secours à démarquer leurs activités de celles de da'wa et de jihad pour jouer la carte de la reconnaissance comme organisation «humanitaire» au sens contemporain du terme. C'est le temps de l'engagement dans le conflit qui éclate en 1992 en Bosnie- Herzégovine. Ce passage à l'humanitaire a résulté de la combinaison de contraintes de situation et de choix stratégiques. Sur le plan des implications pratiques de ce passage à l'humanitaire, cette évolution passe par un discours et une pratique de la professionnalisation de ces organisations. Ceci n'est pas sans échos avec l'évolution observée dans de nombreuses ONG internationales, comme si les organisations de secours islamique connaissaient elles aussi les tensions liées au passage de l'engagement au métier humanitaire. Pour autant, peut- on établir un lien entre professionnalisation et dépoliti- sation/désidéologisation de l'action humanitaire? Les organisations de secours islamique pendant la guerre d'Afghanistan: le médecin, le militant et le combattant au service Au jihad Une caricature fait la première page du livre d'Issam Daraz sur les «vétérans de l'Afghanistan»: au premier plan, un barbu en gallabeya sombre, kalachnikov au poing; le suit de près un autre barbu tenant le Coran dans sa main droite, semblant prêcher; en arrière-plan, un troisième homme, la barbe taillée comme ses compagnons, portant la mallette du médecin. 5. On se concentre ici sur l'action internationale des organisations islamiques, et la relation entre acteurs transnationaux et locaux. D'autres études se sont intéressées aux activités sociales d'associations islamiques au niveau local. Voir, parmi d'autres, sur le terrain égyptien, Sarah Ben Nefissa-Paris, « Le mouvement associatif égyptien et l'islam. Éléments d'une problématique », Monde arabe Maghreb Machrek, n° 135,1992, pp.19-36; S. Ben Nefissa-Paris, « Les ligues régionales et les associations islamiques en Egypte. Deux formes de regroupements à vocation sociale et caritative», Tiers-Monde, vol. 36, n° 141,1996 pp. 163-177; Denis J. Sullivan, Private Voluntary Organisations in Egypt: Islamic Development, Private Initiative, and State Conlrol, Gainesville, University Press of Florida, 1994. 6. Littéralement, da'wa veut dire invitation, appel. Dans son sens contemporain, la da 'wa islamiya est un appel à l'islam en direction des musulmans pour qu'ils rejoignent le « droit chemin » de l'islam et des non-musulmans pour qu'ils se convertissent. 7. Le jihad est un terme polysémique. Souvent improprement traduit par l'expression «guerre sainte», il renvoie en réalité à tout effort dans la voie de Dieu (fi sabil Allah). L'action militaire et le combat sont une des formes du jihad, mais pas la seule. Sur la notion de jihad dans une perspective historique, voir John Kelsay, James Turner Johnson (éd.), Just War and Jihad. Historical and Theoritical Perspectives on War and Peace in Western and Islamic Traditions, New York, Westport (Connecticut), London, Greenwood Press, 1991. 8. Voir, entre autres, l'analyse de Marcel A. Boisard. L'humanisme de l'Islam, Paris, Albin Michel, 1979. Également, et pour une approche militante de la question, la contribution du militant islamiste égyptien Sayyed Qutb, Al-'adala al-ijtima'iyya fi-l-islam (La justice sociale en islam). Le Caire, Dar al-Shuruq, 1995 (14e éd.). 9. C'est-à-dire jusqu'à l'arrivée des mujahidin à Kaboul en avril 1992, tournant d'une guerre qui se transforme alors en guerre civile entre factions anciennement alliées. Sur la guerre d'Afghanistan, voir les travaux de Caricature figurant sur la couverture de l'ouvrage d'hsam Daraz, Al-gha'idun min afghanistan. Ma lahum w ma 'aleyhim, (Les vétérans de retour d'Afghanistan : le pour et le contre), Le Caire, Al-Dar al-Masriya li-l-Nashr w l-'hlam, iqq-j. © DR. Le combattant, le militant et le médecin, les personnages sont présentés, symboles de l'engagement d'individus des mondes musulmans venus soutenir la résistance afghane après l'invasion russe de 1979. Ces formes d'engagement se font au nom de la « solidarité islamique » (al- ta'awun al-islamï) entre musulmans au sein de Y umma, la communauté des croyants10. C'est au travers de ces trois modèles que se développe le secours islamique, comme une des manifestations de la solidarité islamique. Ce qu'on appelle «solidarité islamique» n'a pourtant rien de mécanique ou de naturel, mais résulte de mobilisations qui invitent les musulmans à aider leurs «frères» de religion au nom du principe de défense de la communauté. «Le corps des croyants est un et lorsqu'une partie a mal, c'est l'ensemble du corps qui souffre»: ce hadith, dit du Prophète, est repris tel un leitmotiv pour justifier les mobilisations de soutien aux musulmans d'Afghanistan, du Cachemire, de Bosnie ou encore de Tchétchénie. La guerre d'Afghanistan a été un catalyseur dans la création et le développement d'organisations de secours islamique. Après le continent africain et à l'exception de la cause palestinienne, on peut dire que c'est la première grande cause contemporaine de mobilisation de soutiens pour venir en aide à des populations musulmanes dans le besoin. En Afrique, la préoccupation était de développer des programmes de secours et de développement, pour faire de la da'wa auprès des populations musulmanes. C'est cet objectif qui préside à la création à Khartoum de Ylslamic African Relief Agency en 1981, branche humanitaire de Ylslamic Call Organisation (munazamat ad-da'wa al-isla- miya)n. À Birmingham, en 1983-1984, Hani al-Bana, étudiant en médecine d'origine égyptienne, qui a été témoin de la famine au Soudan, prend les premières initiatives qui donneront naissance à l'incontournable Islamic Relief. Mais c'est le conflit afghan, après l'invasion soviétique de 1979, qui va servir de catalyseur au développement de telles organisations. Initiatives privées et stratégies politiques Après l'invasion de l'Afghanistan par l'URSS en 1979, la guerre d'Afghanistan fait l'objet d'une mobilisation considérable dans le monde musulman. En Afghanistan même, certains des partis de la résistance sont des partis islamistes qui justifient par la notion de jihad la résistance des musulmans à l'ennemi soviétique kafir (impie). Ainsi, parmi les sept partis sunnites de mujahidin reconnus en référence de Barnett B. Rubin, notamment The Search for Peace in Afghanistan. From Buffer State ta Failed State, Londres, New Haven, Yale University Press, 1995; The Fragmentation of Afghanistan. State Formation and Collapse in the International System, Lahorc, Vanguard Books, 1996. 10. Le terme umma est polysémique dans l'utilisation contemporaine dans le monde arabe. Il renvoie tantôt à la communauté de l'ensemble des croyants musulmans, tantôt à la nation au sens contemporain du terme. Voir: Fahmi Jadaane, « Umma musulmane et société islamique », Pouvoirs, n° 62,1992, pp. 31-43; Said Bensaïd, « Al-Watan and al-Umma in Contemporary Arab Use», in Ghassan Salame (éd.), The Foundations ofthe Arab State, Londres, Croom Helm, 1987, pp. 149-174. 11. Voir Jérôme Bellion-Jourdan, « L'humanitaire et l'islamisme soudanais. Les organisations Da'wa Islamiya et Islamic African Relief Agency», Politique Africaine, n° 66, 1997, pp. 61-73. 12. L'engagement arabe dans la guerre d'Afghanistan a fait l'objet de quelques travaux. Principalement : Martin Hubley, Arab Afghans and lslamists Movements. A Unifying Factor ? (Papier présenté à Brimes Conférence, Oxford, juillet 1997, non publié); Anthony Hyman, « Arab Involvement in the Afghan War», The Beyrut Review, n° 7,1994, pp. 73-89; B. B. Rubin, « Arab lslamists in Afghanistan », in John L. Esposito, Political Islam. Révolution, Radicalism, or Reform ?, Londres, Boulder, 1997, pp. 179-206. 13. Obligation pour tout musulman, la notion de fard 'ayn est différente du fard kifaya : obligation prise en charge par la communauté. 14. Le mujahid est celui qui se met au service du jihad (pi. mujahidin). 15. Entretien avec le cheikh Youssef al-Qardawi, Al-Jihad, n° 5, 21 avril 1985, pp. 20-22 (en arabe). Afghanistan, les plus radicaux font appel au soutien du monde musulman: c'est le cas notamment du Parti islamique (Hizb i-Islami) de Gulbuddin Hikmatyar et du parti de l'Union islamique (Ittihad i-Islami) d'Abd al- Rabb Abd al-Rasul Sayyaf. Dans différents pays du monde musulman, ainsi qu'au sein des populations musulmanes vivant en situation minoritaire dans des pays occidentaux, les appels au soutien à la résistance afghane se multiplient12. Lancés par des mouvements islamistes comme les Frères musulmans ou par les autorités religieuses de certains États comme le cheikh Ben Baz, mufti du royaume saoudien, ces appels visent à faire de l'Afghanistan une «cause islamique» (qadiya islamiya). Pour certains mouvements islamistes, l'occasion est inespérée d'accroître leur mobilisation au nom de la « défense des terres musulmanes». Le contexte est favorable étant donnée la position de certains pays arabes qui, par alignement pro-occidental et/ou par volonté de voir l'opposition interne se focaliser sur une cause externe, affichent leur soutien à la cause afghane (c'est le cas de l'Arabie Saoudite ou de l'Egypte). Enfin, l'administration américaine voit dans le conflit afghan la possibilité, au nom de la «défense du monde libre», d'embourber l'Union soviétique dans une guerre de revanche suite à la guerre du Vietnam, à moindre frais puisqu'il s'agit d'une proxy war (guerre par personnes interposées). Exemple parmi d'autres, mais caractéristique de la dimension transnationale de la mobilisation : Yusuf al- Qaradawi, intellectuel islamiste d'origine égyptienne mais enseignant depuis de nombreuses années au Qatar, affirme, dans un entretien publié à Peshawar par la revue Al-Jihad, le caractère obligatoire de l'engagement, militaire ou médical, de tout musulman au service de la résistance afghane : « Le jihad est fard 'ayn13 pour les experts militaires et médicaux ou tous ceux qui ont une spécialisation dont ont besoin les mujahidin14. Ils doivent aider les mujahidin dans le domaine de leur compétence et de leur capacité. De manière générale, il est du devoir de tout musulman de pourvoir à l'aide matérielle et intellectuelle afin de vivre avec eux par le cÅ“ur s'il ne vit pas avec eux par le corps15. » L'appel est ainsi lancé pour différents types d'engagement aux côtés des mujahidin afghans : au médecin de soigner les corps et au combattant de lutter contre l'ennemi ; enfin, au militant, la responsabilité d'assurer que le soutien ne sera pas que matériel mais visera également les esprits. C'est à partir de cet ensemble de justifications que naissent ou se développent les organisations de secours islamique. L'engagement vient principalement d'acteurs non- étatiques, ce qui n'exclut pas une proximité entre milieux dirigeants et ONG: à ce moment, la mobilisation pour l'Afghanistan est tolérée, voire encouragée par certains États du Moyen-Orient qui cherchent à instrumentaliser la cause afghane dans des visées politiques ou stratégiques. Les dirigeants saoudiens cherchent alors à contrer les ambitions régionales de l'Iran révolutionnaire. Comme elle l'avait déjà fait en créant la Ligue islamique mondiale en 1962 pour contrer l'Egypte de Gamal Abdel Nasser16, l'Arabie Saoudite compense la faible légitimité d'un islam wahhabite limité au royaume saoudien, par une alliance avec des mouvements islamistes qui ont une audience internationale, principalement les mouvements proches du réformisme salafiste tels que les Frères musulmans et la Jama'at i-Islami1''. Sans compter l'investissement saoudien, en accord avec les États-Unis, pour fournir en armes les partis de la résistance afghane, les initiatives saoudiennes prennent trois principales formes18 : d'une part, la création de structures parapubliques d'aide à l'Afghanistan, tel le Comité de soutien à l'Afghanistan dirigé par le prince Salman (gouverneur de Ryad) ; d'autre part, le soutien de la Ligue islamique mondiale (rabita al-'alam al-islami), et de sa branche de secours (IIRO) aux initiatives de mouvements islamistes dans la région; enfin, l'encouragement des initiatives privées de soutien au jihad afghan dont la trajectoire du Saoudien O. Ben Laden est un exemple. Le contexte est doublement favorable au financement d'activités caritatives: d'une part, la brusque flambée du cours du pétrole au moment de la guerre du Ramadan/Kippour en 1973 a provoqué une augmentation spectaculaire du revenu disponible dans les pays producteurs; d'autre part, le développement d'une pratique de P«économie islamique» dégage des sommes considérables qui doivent être distribuées: création d'institutions financières islamiques fonctionnant sur le principe d'interdiction de l'usure (riba) et convertissant l'argent illicite dans des Å“uvres de bienfaisance19 ; développement de multiples formes de collecte de la zakat, somme que doit, selon le Coran, acquitter annuellement tout musulman proportionnellement à son revenu. La zakat peut être utilisée aussi bien pour des activités d'aide aux 16. Sur la Ligue islamique mondiale, voir l'ouvrage de référence de Reinhard Schultze, hlamischer Internationalismus im 20. Jahrhundert. Unlersuchung zur Geschichte der islamischen Weltliga. Leiden, New York. Copenhague, Cologne, E. J. Brill, 1990. 17. Wahhabiya est la conception de l'islam développée au xvmc siècle par Abdul Wahhab, utilisée pour légitimer le régime saoudien. La salafiyya est un mouvement réformiste du xixc siècle. Les mouvements islamistes tels que les Frères musulmans égyptiens et la Jama'at i-lslami pakistanaise se sont inspirés, sur certains points, de la salafiyya. Comme l'a montré Olivier Roy, de nombreuses différences séparent les wahhabi et les Frères musulmans mais ils se rejoignent dans une référence commune au hanbalisme, un refus de la division en différentes écoles juridiques et une forte opposition à la fois au chiisme et aux formes de religiosité populaire. O. Roy, L'échec de l'islam politique, Paris, Seuil, 1992. 18. Voir B. B. Rubin, «Arab Islamists... », op. cit.; Mohammad Yousaf, Silent Soldier. The Man Behind the Afghan Jihad, Lahore, Jang Publishers, 1991 ; M. Yousaf, Mark Adkin, The Bear Trap. Afghanistan's Untold Slory, Lahore, Jang Publishers, 1993. 19. Voir, par exemple, sur la Banque islamique de développement : Meenai SA, The Islamic Development Bank. A Case Study of Islamic Co-Operalion, Londres, NY, Kegan Paul International, 1989. 20. Parmi les nombreuses occurrences du terme zakat dans le Coran, celle du verset 60 (Sourate 9) est souvent citée pour qualifier les huit catégories de bénéficiaires de la zakat: « les aumônes sont destinées aux pauvres (al-fuqara) et aux nécessiteux (al-masakin) ; à ceux qui sont chargés de les recueillir et de les répartir; à ceux dont les cÅ“urs sont à rallier (al-mu'allifa qulubuhum); au rachat des captifs; à ceux qui sont chargés de dettes ; à la lutte dans le chemin de Dieu (fi-sabili allahi) et au voyageur (ibn as-sabil). » Traduction de D. Masson, Essai d'interprétation du Coran inimitable, Le Caire, Dar al-Kitab al-Masri. 21. J. Benthall, «Financial Worship: the Quranic Injunction to Almsgiving», The Journal ofthe Royal Anthropological Institute, vol 5, n° 1,1999, pp. 27-42. 22. Brochure du Lejnat ad-Da'wa al-lslamiya. 23. On n'observe pas du côté iranien de phénomène comparable au développement d'ONG islamiques. L'Iran soutient les factions de chiites afghans pour contrer les groupes sunnites, mais l'engagement iranien sur le terrain se limite à l'envoi de pasdaran (Gardiens de la révolution) et à l'activité de quelques fondations. pauvres et nécessiteux {al-fuqara et al-masakin), pour «ceux dont les cÅ“urs sont à rallier» (al-mu'allifa qulubuhum) et pour «la lutte dans le chemin de Dieu» (fi-sabili allahi)20. Les interprétations sur les catégories bénéficiaires de la zakat ne sont pas unanimes21 et, de fait, la zakat peut être utilisée pour soutenir des activités â'igha- tha, de da'wa et de jihad. Les appels aux différentes formes d'engagement peuvent donc trouver une légitimité dans les catégories de la tradition islamique. À cette époque, le financement est donc garanti; l'organisation, elle, est assurée principalement par les mouvements islamistes, au premier rang desquels les différentes branches des Frères musulmans (al-ikhwan al- muslimin), mouvement fondé en 1928 par Hassan al- Banna, instituteur en Egypte. Au Koweït, c'est l'Association pour la réforme sociale (jama'iat al-islah al- ijtima'i), branche sociale des Frères musulmans koweïtiens, qui créée une extension internationale pour collecter les fonds et venir en aide aux Afghans, le Comité de l'appel islamique (lajnat ad-da'wa al-islamiya)22. En Egypte, c'est au sein du syndicat professionnel des médecins (niqabat al-'atibba'), largement contrôlé par les Frères musulmans, que se développent les initiatives pour l'Afghanistan: dans un premier temps, le Syndicat des médecins recrute et envoie des médecins pour travailler dans les différentes structures médicales d'organisations islamiques à la frontière pakistano-afghane ; puis, une structure spécifique est créée, chargée de l'organisation des secours, le Comité de secours humanitaire (lajnat al- 'ighatha al-insaniya). Les autorités égyptiennes tolèrent les mobilisations de solidarité avec la cause afghane dans la mesure où elles canalisent sur une cause extérieure des militants de l'opposition sur la scène politique interne. Les initiatives viennent également d'acteurs mobilisant les populations d'origine musulmane vivant en situation minoritaire dans des pays occidentaux. Ainsi, en 1985, un collectif d'associations crée en Angleterre l'organisation Muslim Aid23, L'ighatha du médecin, la da'wa du militant et le jihad du combattant: une faible différenciation des rôles Les organisations qui s'installent au Pakistan au début des années 1980 ont toutes pour objectif de soutenir le jihad de la résistance afghane. Même si la confusion est grande entre les différents types d'activités, on peut néanmoins arriver à dégager des dominantes. Certaines organisations mettent l'accent sur l'activité de da'wa articulée à une mission idéologique bien précise : diffuser leur conception de l'islam auprès des réfugiés afghans qui affluent dans les camps de la North Western Frontier Province (NWFP), principalement aux alentours de Peshawar. Parfois en collaboration avec les partis de la résistance ou les mouvements islamistes pakistanais (notamment la Jama'at i-Islamï), ces organisations ont un rôle d'idéologisation des réfugiés, tous combattants potentiels pour une guerre où la différenciation entre civil et militaire éclate. C'est le cas de la Ligue islamique mondiale saoudienne, de l'Organisation koweïtienne de l'appel islamique ou encore de l'Organisation pour le renouveau de la tradition islamique (jama'iat ihya* al- turath al-islamî). Les interprétations de l'islam diffusées par les différentes organisations entrent souvent en conflit, avec des divergences notamment entre les interprétations ikhwani et salafi de l'islam. La da'wa des militants des Arab NGOs entre également souvent en conflit avec les conceptions et les pratiques locales de l'islam24. À côté des organisations de da'wa, des organisations paramilitaires ont une implication directe dans le soutien aux combattants afghans. Ces combattants pour la «défense des territoires de l'umma», selon la rhétorique islamiste, bénéficient de l'aval de services de renseignements américains, missionnés pour la « défense du monde libre». C'est le cas notamment du Bureau des services aux mudjahidin (maktab khadamat li-l-mujahidin) créé en 1984 par Abdallah Azzam, militant Frère musulman d'origine palestinienne, docteur en jurisprudence de l'université Al-Azhar. Le Bureau des services est soutenu financièrement par le Saoudien O. Ben Laden, diplômé d'économie et de management de l'université du roi Abdul Aziz et un des fils du magnat de la construction en Arabie Saoudite à la tête du groupe d'entreprises Ben Laden25. Très tôt convaincus de l'importance du soutien à la résistance afghane, le militant palestinien et le businessman saoudien unissent leurs efforts et offrent aux centaines de jeunes volontaires des facilités de transport, un logement dans des «maisons des partisans» (buyut al- ansar) et des stages d'entraînement avant de les envoyer combattre aux côtés des mujahidin afghans (principalement du Hizb i-Islami de Hekmatyar et de l'Ittehad i-Islami de Sayyaf): c'est le début de l'histoire des «Arabes afghans». Basé à Peshawar, mais avec des antennes dans différents pays comme Al-Kifah Refugee Center à New 24. Formes de « clash dans la civilisation », pourrait-t-on dire, que le politologue américain Samuel P. Hungtington ignore pour ne pas saborder sa « théorie » du «choc des civilisations». Voir son article, puis son livre à succès, tous deux très controversés : «The Clash of Civilization?», Foreign Affairs, vol. 72, n° 3,1993, pp. 22-49; The Clash of Civilization and the Remaking of World Order, New York, Simon and Schuster, 1996. 25. M. Hubley, Arab Afghans and Islamists..., op. cit. 26. Abdallah Azzam est, lui, tué dans un attentat à la voiture piégée à Peshawar en 1989. Cet assassinat non élucidé a fait de lui un shehid (martyr) qui reste depuis une figure de référence dans les cercles combattants de l'islam politique. 27. ISRA est le nom que prend Ylslamic African Relief Agency pour son réseau international de bureaux en dehors du continent africain. York, le Bureau des services assure ainsi la logistique pour les volontaires musulmans qui viennent rejoindre le front en Afghanistan. Le tandem Azzam-Ben Laden éclate cependant dès 1986, apparemment sur la base d'un désaccord quant aux logiques du combat : alors qu'A. Azzam conçoit une insertion maximale des volontaires dans les rangs des combattants afghans, O. Ben Laden préfère la constitution de bataillons spécifiques qui permettent de former des unités de combattants étrangers ensuite transférables sur d'autres fronts du jihad. C'est apparemment ce différend qui conduit O. Ben Laden à retirer son soutien au Bureau des services pour constituer sa propre organisation, Al-Qa'ida26. Se développent enfin des organisations de secours (ighatha) qui concentrent principalement des activités dans le domaine médical : mise en place d'hôpitaux et de cliniques mobiles, approvisionnement en médicaments et en matériel médical. Les sociétés koweïtienne et saoudienne du Croissant-Rouge sont particulièrement actives dès le début des années 1980, principalement à Peshawar et à Quetta. Puis, les ONG saoudienne (IIRO), soudanaise (Islamic Relief Agency27), égyptienne (Human Relief Agency) ou anglaise (Muslim Aid) ouvrent des bureaux au Pakistan et gèrent hôpitaux et cliniques à la frontière pakistano-afghane. À l'instar des organisations occidentales, elles fonctionnent avec un personnel étranger pour les postes de responsabilité et d'encadrement, et ont recours à un recrutement local (pakistanais ou afghan) pour les autres postes. Les postes administratifs sont ainsi pourvus par des expatriés venus principalement du Soudan, d'Arabie Saoudite, d'Algérie ou de Syrie. Les positions de médecins sont en majorité attribuées à des Égyptiens, après une présélection au Caire par le Syndicat des médecins. Comme l'indique un ancien commissaire aux Réfugiés afghans rencontré à Peshawar en mai 1999, les principaux bénéficiaires de l'activité de ces organisations sont les réfugiés afghans qui ont fui leur pays et s'installent dans des camps de réfugiés, devenus de véritables villages et villes à proximité de la frontière pakistano-afghane. Parmi les bénéficiaires, on trouve également de nombreux combattants blessés sur le front et venus se replier dans ces camps pour bénéficier de soins. Si l'on peut repérer des dominantes dans l'activité des diverses organisations, le caractère distinct des différents types d'engagement (da'wa/jihad/ighatha) doit être nuancé. Sur le plan des motivations verbalisées de l'engagement individuel, on n'observe pas nécessairement de stricte distinction entre engagement professionnel et idéologique. Ainsi, pour cet ancien administrateur de Human Relief Agency, en poste à Peshawar à la fin des années 1980, si au début de cette décennie, il décide de venir en aide aux Afghans, c'est parce qu'il s'offusque, comme de nombreux autres musulmans, d'une situation afghane dépeinte comme un risque de « soumission aux communistes» {'ibadat al-shuyu'iyin). Le départ, avec femme et enfants, pour Peshawar, est justifié en entretien par le fait que le jihad ne consiste pas uniquement à combattre, mais également à «aider, comme médecin ou administratif, ceux qui combattent »28. Ensuite, on n'observe pas toujours de véritable spécialisation des tâches entre organisations: une organisation de da'wa est active dans le domaine du secours médical (le Lajnat ad- Da'wa al-Islamiya construit des hôpitaux), une organisation paramilitaire intervient dans le domaine de Yighatha (le Maktab al-Khedemat organise des convois alimentaires qui entrent à l'intérieur des terres afghanes pour rejoindre les lignes de front), enfin, une organisation de secours comme l'ISRA investit dans les projets de da'wa pour inciter les Afghans à soutenir activement le Jihad. Ainsi, dans un «mémorandum sur l'avenir de l'enseignement en Afghanistan» soulignant le «danger de laisser l'enseignement aux agents de Moscou à Kaboul ou aux fondations religieuses occidentales», le directeur du bureau ISRA à Peshawar justifie l'engagement de son organisation dans le secteur éducatif: «L'enseignement, écrit-il, est l'arme la plus forte après la foi en Dieu dans ce combat sacré29.» La formation militante des esprits est considérée, au-delà du secours matériel, comme l'instrument nécessaire à la victoire militaire. L'engagement ne saurait être réduit à un médecin qui vient au secours des corps: la da'wa est une formation des esprits à la résistance, seule susceptible de servir la victoire du jihad. Ces différentes organisations se sont regroupées dans un organe de coordination spécifique aux organisations islamiques: le Conseil de coordination islamique (maglis al-tansiq al-islami). Projet mûri par les sociétés saoudienne et koweïtienne du Croissant-Rouge, l'ISRA et la Ligue islamique mondiale, cet organe de coordination voit le jour en 1986 et rassemble la plupart des organisations islamiques soutenant le jihad afghan, quelle que soit la forme du soutien30. Au moment de la guerre d'Afghanistan, le «secours islamique» (ighatha islamiya) ne se limite donc 28. Entretien avec un ancien administrateur de Human Relief Agency à Peshawar, Le Caire, 10 février 2001. 29. Abdel Rahman Mohamed Said, Muzakra hawla mustaqbal al-ta 'lim fi aghanistan (Mémorandum sur l'avenir de l'enseignement en Afghanistan;, ISRA Peshawar, 1987. 30. En 1986, huit organisations fondent le ICC, en présence de représentants d'organisations et de partis politiques afghans. Source : fslamic Coordination Council. Al-ta'ssis w-l-injazat (Fondements et réalisations). 1985-1995, Pakistan, juillet 1996 (en arabe). 31. Helga Baitemann, «NGOs and the Afghan War: the Politicisation of Humanitarian Aid», Third World Quaterly, vol. 12, n° 1,1990. 32. A. Azzam, 'ibar w basa 'ir li-l-jihad fi-l-'asr al-hader {Leçons et clairvoyances pour le jihad à l'ère contemporaine), Peshawar, Édition al-Jihad. 1986-1987, p. 85. 33. Empreint de l'idéal humanitaire, pionnier dans l'action humanitaire «sans frontières», Bernard Kouchner s'indigne que certains Afghans, invoquant leurs traditions culturelles, empêchent le médecin occidental de venir au chevet de femmes afghanes. Voir B. Kouchner, Le malheur des autres, Paris, Odile Jacob, 1991. 34. Sur la question des perceptions réciproques entre «humanitaires» et «islamistes», voir la stimulante analyse de Jean-Nicolas Bitter, Un outil de travail pour les organisations humanitaires face au radicalisme islamiste: typologie et images réciproques, Lausanne, Institut Romand de Pastoral, 1994. (non publié). pas aux opérations de secours matériel aux victimes du conflit, mais s'inscrit alors dans le cadre d'un soutien total à une cause politique fortement imprégnée de religion. Il reste que l'islam ne peut constituer le facteur explicatif de l'engagement et du développement de ces organisations : certes, ceux qui s'engagent ou encouragent l'engagement peuvent puiser dans une matrice qui permet de justifier l'usage de tous les moyens pour défendre les horizons de Vumma, mais les nombreuses modulations de l'engagement s'expliquent par des facteurs supplémentaires. Entre défiance et concurrence envers les ONG occidentales Dans les années 1980, les relations entre les Arab NGOs et les ONG occidentales dans le conflit afghan, comme ailleurs sur le continent africain, sont marquées par une extrême méfiance, voire une hostilité réciproque. Dans ce conflit caractérisé par une intense «politisation de l'aide humanitaire31 », les ONG occidentales sont accusées de soutenir les partis politiques les plus modérés, et les ONG françaises sont notamment considérées comme des soutiens du parti du commandant Massoud. De plus, les humanitaires occidentaux sont soupçonnés soit d'activités «missionnaires», soit d'introduire des normes et des pratiques illicites auprès des populations afghanes musulmanes. Dans une de ses nombreuses publications sur le jihad publiées dans les années 1980 à Peshawar, A. Azzam dénonce ainsi le travail des organisations «missionnaires». Dans une partie consacrée au domaine de la santé des réfugiés afghans, il s'interroge : «qui fait face à cette situation dramatique? Ce sont les missionnaires, car, où l'on trouve la pauvreté, l'ignorance et la maladie, se trouvent les missionnaires. Des groupes de missionnaires [al-mubashirun] portant des noms différents sont ainsi venus s'installer à Peshawar32. » L'humanitaire reste perçu comme un missionnaire, voire comme un «croisé». Inversement, les humanitaires occidentaux ne cachent pas leur méfiance à l'égard de ces organisations: revenu d'Afghanistan, Bernard Kouchner fustige par exemple les «extrémistes musulmans minoritaires»33. L'incompréhension, voire l'hostilité, s'installent entre deux mondes «humanitaires» qui, finalement, communiquent peu34. Le constat doit cependant être nuancé. D'une part, les ONG islamiques n'ont pas été complètement isolées et la coordination a parfois existé. Ainsi, le directeur du bureau de l'organisation soudanaise Islamic Relief Agency participe activement à la mise en Å“uvre d'un instrument de coordination entre différents acteurs de l'aide humanitaire: l'ISRA fait alors partie du comité de création de YAgency Coordination Body for Afghan Relief (ACBAR), principal organe de coordination. Plusieurs ONG islamiques ont par ailleurs opéré, sur des projets spécifiques, en partenariat avec des organisations internationales telles que le Haut Commissariat aux réfugiés (HCR), l'Organisation mondiale de la santé (OMS) ou le Programme alimentaire mondial (PAM). Enfin, des responsables d'organisations de secours islamique, ainsi que certains militants islamistes afghans, reconnaissent le professionnalisme des ONG occidentales. L'expérience de la guerre d'Afghanistan a en effet parfois conduit au constat de la faible efficacité des organisations islamiques au regard de leurs homologues occidentales: décriés pour leurs activités politiques ou leur dimension missionnaire, les humanitaires occidentaux sont reconnus pour leur efficacité. L'évaluation passe ainsi par le constat que le seul engagement militant ne suffit pas à assurer l'efficacité d'une organisation. Lors d'un entretien à Islamabad en mai 1999, un ancien employé de la Ligue islamique mondiale reconnaît ainsi la force de l'engagement des Médecins sans frontières qui n'hésitaient pas à s'avancer et à prendre des risques à l'intérieur des terres afghanes alors que les activités des organisations islamiques restent concentrées à la frontière pakistano-afghane. Progressivement, la recherche du professionnalisme et l'objectif d'efficacité vont devenir un impératif pour certaines ONG islamiques. Les ONG de secours islamique au temps de la guerre en Bosnie-Herzégovine: professionnalisation et quête de reconnaissance comme «acteurs humanitaires» L'histoire du «secours islamique» connaît un tournant au début des années 1990. Un «passage à l'humanitaire» s'opère, à la fois choisi et contraint. Dans le contexte du début des années 1990, et sensiblement au moment de la guerre de Bosnie-Herzégovine, certaines organisations optent pour un professionnalisme humanitaire qui se démarque ostensiblement des activités militantes et militaires. Dans les mobilisations au nom de la «solidarité islamique», Vighatha islamiya cherche à se distinguer des 35. Tous les mouvements islamistes n'ont pas eu la même attitude, et celle-ci a évolué dans le temps. Les appels au jihad de Saddam Hussein ne pouvaient faire oublier la nature d'un régime dont le parti au pouvoir, le Ba'th, a une idéologie qui laisse peu de place à la religion. Il n'en reste pas moins que la guerre du Golfe a constitué un moment de rupture de l'alliance informelle entre États- Unis, Arabie Saoudite et mouvements islamistes. Sur la diversité des réactions islamistes à la deuxième crise du Golfe, voir James Piscatori (éd.), lslamic Fundamentalism and the Gutf Crisis, Chicago, American Academy of Arts and Science, 1991. 36. Mujahid U.iamah Bin Ladin talks exclusively to « Nida'ul Islam » about the New Powder Leg in the Middle East (http .. 7/ www. islam. org. au/ articles/ l5/LA DIN.HTM). activités de da'wa et de jihad. Désormais, ces organisations mettent en avant la figure du médecin alors que la da'wa du militant et le jihad du combattant paraissent illégitimes au regard de la conception dominante de l'humanitaire. Mettre en valeur l'activité de secours du médecin doit permettre à ces organisations de se présenter comme acteur de Yighatha insaniya («secours humanitaire»). Le passage à l'humanitaire, synonyme de professionnalisa- tion et de démarcation, n'est pas sans obstacles: la spécialisation dans l'action humanitaire, comme assistance aux victimes, est parfois perçue comme un abandon de l'engagement de soutien à des «causes islamiques», et suscite souvent tensions et résistances au sein des organisations comme dans leur environnement. Démarcation, contrainte, de /'ighatha par rapport à la da'wa et au jihad Plusieurs facteurs contraignent les organisations de secours à se démarquer des activités politiques et paramilitaires. Des évolutions locales conduisent à des réorientations politiques globales qui, en retour, ont des conséquences sur les organisations dans leurs différents lieux d'intervention. Ainsi, au moment de la guerre du Golfe, s'opère un retournement de la relation entre les principaux États du Moyen-Orient et certains mouvements islamistes : ceux-ci dénoncent la participation de pays musulmans (Arabie Saoudite, Egypte...) à la coalition menée par les États-Unis pour repousser l'Irak de Saddam Hussein dont les troupes ont envahi le Koweït en août 199035. Symptomatique de ce retournement est le mujahid O. Ben Laden : ancien bras droit de l'Arabie Saoudite en Afghanistan, il devient le principal artisan de la mobilisation contre le royaume saoudien, accusé d'avoir laissé violer la terre des deux Lieux saints (al-haramayn, La Mecque et Médine) par les troupes étrangères impies. O. Ben Laden reproche au mufti du royaume d'avoir été abusé par la dynastie royale lorsqu'il a émis une fatwa qui, selon ses propres termes, a permis « l'entrée, dans le pays des deux mosquées sacrées, des croisés des temps modernes36». En réaction à cette rupture d'allégeance, la dynastie des Saoud déchoit O. Ben Laden de sa nationalité en 1994. Dès lors, l'opposition sera grandissante jusqu'à ce que ce dernier annonce, en février 1998, la création d'un Front islamique international pour le jihad contre les Juifs et les Croisés dont un des objectifs est de libérer le territoire sacré de la présence étrangère impie. À cette évolution régionale, s'ajoute une dimension locale : après l'entrée dans Kaboul et la victoire des muja- hidin en avril 1992, le conflit afghan se transforme en guerre civile entre factions anciennement alliées. Déçus par cette évolution du jihad, de nombreux combattants arabes quittent le front et la question de leur reconversion se pose. Les anciens mujahidin ou «combattants de la liberté» sont à nouveau perçus comme militants politiques susceptibles d'alimenter la contestation interne dans leur pays d'origine, sans compter qu'une nouvelle génération de militants est venue se former (idéologique- ment et militairement) dans les camps d'entraînement en terre afghane. La reconversion des anciens combattants prend trois principales formes: certains quittent l'Afghanistan pour rejoindre d'autres fronts du jihad (Tadjikistan, Cachemire, Bosnie...); certains se lancent dans de petites entreprises, comme l'apiculture et la vente du miel; enfin, d'autres sont employés par des organisations islamiques à Peshawar. Cette reconversion d'anciens combattants dans l'action humanitaire est alors largement utilisée par des États du monde arabe (principalement l'Arabie Saoudite, l'Egypte et l'Algérie) pour justifier un contrôle croissant sur les organisations caritatives. Ces dernières ne sont désormais plus louées pour leur noble soutien au jihad afghan, mais condamnées pour leur couverture, réelle ou supposée, d'activités politiques ou «terroristes». Les pressions de ministères de l'Intérieur arabes, qui bénéficient souvent de la coopération des services de renseignement occidentaux, pakistanais et autres, se traduisent dans la réalité par un contrôle qui prend deux formes. La première, classique, est une baisse (temporaire) du financement public aux organisations caritatives, suivie d'une politique de contrôle très stricte du financement des organisations caritatives. Ainsi, au moment de la guerre en Bosnie- Herzégovine, les autorités égyptiennes accusent Human Relief Agency de couvrir, dans son réseau international, des activités du groupe armé égyptien Al-Jihad?1. En 1995, les fonds de l'organisation seront gelés et transférés sur le budget de la société égyptienne du Croissant-Rouge placée sous le haut patronage de Suzanne Moubarak, femme du président égyptien38. Le second moyen de pression est le recours à des arrestations massives: ainsi, dès 1992, le gouvernement pakistanais de Nawaz Sharif se plie aux injonctions d'États arabes et des États-Unis (désormais alliés dans une même 37. Munir Shaqiq (éd.), Al-ummafi 'am. Taqrir hawali al-siasia w al-iqtisadiya al-islamiya (L'umma dans l'année. Rapport sur la politique et l'économie islamiques). Le Caire, 1995. 38. Une politique similaire de contrôle des activités caritatives est exercée dans d'autres pays du monde arabe (notamment dans certains pays du Golfe comme le Koweït et l'Arabie Saoudite). 39. Frontier Post, 8 avril 1993. 40. Les bureaux ont depuis été transférés au Caire. 41. Entretiens avec A. Suleyman al-'Awad, alors chairman de l'IARA- ISRA, Khartoum, 1er et 5 mai 1996. 42. Entretien avec le manager d'Islamic Relief Agency-UK, Birmingham, 8 janvier 1996. 43. Entretien avec A. Suleyman al-'Awad, 1" mai 1996. 44. En décembre 1999, le State Department a décidé de suspendre ce financement dans le cadre des investigations sur les attaques «terroristes» de 1993 au World Trade Center et de 1998 contre les ambassades américaines à Nairobi, pour lesquelles des allégations avaient tourné le regard vers le Soudan. Pour se défendre, le directeur de l'IARA-USA a affirmé que son organisation, enregistrée depuis 1984 à Columbia (Missouri), n'avait « rien à faire avec le Soudan » et qu'elle n'avait jamais été accusée d'activités liées au terrorisme. Il a annoncé son intention de faire appel de cette décision. Judith Miller, «Terrorists Rely on a Few Islamic Charities, U.S. Suspects», International Herald Tribune, 21 février 2000, p. 5. politique « anti-terroriste ») en procédant à de nombreuses arrestations parmi les employés des organisations islamiques à la frontière pakistano-afghane. Ainsi, dans le cadre d'une campagne de vérification sur l'activité des ONG de Peshawar et de Quetta, une centaine d'individus d'origine arabe liés aux ONG sont arrêtés en avril 199339. Les protestations de partis islamistes pakistanais ne suffisent pas pour faire fléchir les autorités pakistanaises. Celles-ci poursuivent une politique de répression qui force finalement plusieurs organisations à quitter le territoire pakistanais, comme c'est le cas pour Muslim Aid en juillet 1993. Il est intéressant de souligner que c'est la pression venant des autorités (arabes, occidentales ou autres) qui encourage certaines organisations à véritablement jouer la carte humanitaire sur la scène internationale. Autrement dit, la conception dominante de «l'humanitaire» comme une forme d'action qui se veut distincte de l'action politique et de l'action militaire a été en quelque sorte imposée à ces ONG : les organisations islamiques qui entendent poursuivre leurs activités doivent alors faire preuve du caractère strictement «humanitaire» de leurs activités. Mais cette contrainte va être transformée par ces mêmes ONG en ressource, dans le cadre d'une stratégie alternative visant à l'obtention d'une reconnaissance humanitaire. Cette évolution passe par l'adoption du discours standard de l'action humanitaire internationale, commun aux ONG et aux organisations internationales, et qui ne mentionne que les activités de secours ('ighatha) ou de développement. La da'wa et le jihad sont des termes qui disparaissent des brochures et rapports d'organisations cherchant désormais la reconnaissance sur la scène internationale. Les logiques du «passage à l'humanitaire» Pour Islamic (African) Relief Agency (IARA-ISRA), la recherche de soutiens parmi les ONG et les organisations internationales a commencé dès les années 1980. L'organisation est pionnière dans ce domaine. La trajectoire du fondateur devenu chairman de l'organisation peut l'expliquer. Pionnière dans cette capacité à intégrer des institutions internationales, l'organisation soudanaise a été suivie par d'autres. Certes, le manager de PISRA-UK reconnaît et regrette que beaucoup de responsables d'organisations islamiques n'aient «pas la mentalité de participer à ce type de réunions» ou «n'aiment pas se mêler» aux ENCADRE Abdallah Suleyman al-'Awad, médecin, militant et fondateur de l'Agence islamique de secours à Khartoum Médecin de formation, Abdallah Suleyman al-'Awad a été pendant de nombreuses années en poste à l'antenne régionale de l'Organisation mondiale de la santé à Alexandrie (East Mediterra- nean Régional Office, EMRO40). Comme il l'explique lui-même, cette position lui a permis d'intégrer la culture d'une organisation internationale et de comprendre tout le bénéfice que pouvait tirer son organisation de la participation aux instances qui regroupent les ONG internationales41. Simultanément, donner une légitimité humanitaire à son organisation devait permettre d'éviter les accusations d'utilisation politique de l'aide humanitaire par Da'wa Islamiya, dont l'IARA était initialement une branche. Ainsi, pour être reconnue comme humanitaire, l'organisation essaie, autant que possible, de se démarquer des positions du régime soudanais : il est frappant de voir ainsi une organisation initialement marquée par sa proximité avec le mouvement islamiste prendre ses distances, voire critiquer ouvertement le régime islamiste parce que les politiques du régime viennent rendre difficile le fundraising de l'organisation humanitaire. Abdul Samad Summers relate ainsi le préjudice porté à l'organisation par tout ce qui se dit dans les médias sur le sort réservé aux chrétiens au Soudan. Lors d'une mission en Bosnie- Herzégovine en compagnie d'un responsable de l'Église méthodiste pour évaluer un projet conjoint à Tuzla, le représentant de l'ISRA doit répondre aux questions de fidèles chrétiens inquiétés par les informations en provenance du Soudan faisant état de massacres de prêtres chrétiens, de fidèles crucifiés ou encore d'enfants enlevés dans le Sud du Soudan, emmenés dans le Nord et convertis de force à l'islam. Suite à cet échange, A. Samad Summers profite d'un séjour à Khartoum pour faire valoir ses préoccupations auprès d'un général de l'armée soudanaise auquel il dit avoir tenu le discours suivant: «qu'est que toute cette affaire concernant des personnes qui ont été crucifiées? Parce que moi, je dois travailler avec des groupes différents. Et si les Églises font l'objet de discriminations, cela nous pose un sérieux problème pour notre fundraising42 ». Affirmant préférer le «dialogue de terrain» (fîeld dialogue) au «dialogue intellectuel entre Islam et Christianisme », A. Suleyman al-'Awad cherche très tôt à convaincre des organisations chrétiennes ou occidentales de travailler ensemble: «vous comme chrétiens, vous voulez aider les pauvres comme nous, comme musulmans, voulons aider les pauvres43 ». Recherchant la formule du jumelage avec les ONG internationales, l'Agence islamique africaine de secours travaille alors, sur des projets précis, en partenariat avec des organisations comme World Vision, Luthe- ran Fédération, Oxfam, ADRA ou MSF Hollande (il s'est avéré plus difficile, selon le chairman de l'IARA, de travailler avec l'organisation française). Parfois, l'organisation obtient des financements publics, y compris des États-Unis. Ainsi, en 1998, Ylslamic American Relief Agency (apparaissant également sous le sigle IARA), organisation sÅ“ur de l'agence soudanaise, a bénéficié de deux financements de la US Agency for International Development (US AID) pour un montant global de 4,2 millions de dollars visant à financer des projets au Mali44. Puis, après avoir obtenu le statut de membre consultatif au Conseil économique et social des Nations unies (United Nations Economie and Social Council - UNECOSOC), l'organisation travaille avec des agences de l'Onu comme le Haut Commissariat aux réfugiés ou l'Unicef. Enfin, A. Suleyman al-'Awad a joué un rôle clef pour que son organisation devienne membre actif de forums internationaux d'ONG. Ainsi, il contribue à la formation à Dakar du Forum africain des organisations volontaires et de développement (Forum for African Voluntary and Development Organizations, FAVDO) dont il est vice-président pendant une période. Fier d'avoir fait entrer une «organisation du Tiers-Monde » au Conseil international des agences volontaires basé à Genève (International Council of Voluntary Agencies, ICVA), A. Suleyman al-Awad devient membre du Conseil exécutif de l'ICVA, en 1986, avant de devenir vice-chairman de ce conseil en 1990. 45. Entretien avec le manager d'Islamic Relief Agency-UK, Birmingham, 8 janvier 1996. 46. Caritas lnternationalis, Catholic Relief Service, International Fédération of Red Cross and Red Crescent Societies, International Save the Children Alliance, Lulheran World Fédération, Oxfam, World Council of Churches, International Committee of the Red Cross. Code of Conduct for the International Red Cross and Red Crescent Movement and Non-Governmenlal Organizations (NGOs) in Disaster Relief, 1994,15 p. 47. Source : liste des organisations humanitaires ayant, à la date d'avril 2000, apporté leur soutien au Code de conduite (obtenue auprès de la Fédération internationale des sociétés de la Croix- Rouge et du Croissant-Rouge, Genève). 48. Dans un article sur les «relations de l'agence avec les organisations de secours islamiques et mondiales », le conseiller du secrétaire général pour les Affaires extérieures de l'IIRO (Mohamed Abd al-Aziz al-Najafi) énumère les institutions avec lesquelles l'IIRO a des relations : Conseil général pour le Secours du maglis; ICVA (seule organisation islamique dans le Conseil exécutif) ; UNHCR ; UNECOSOC; IOM; Unicef ; Oxford Centre for Refugee Studies; Oxfam ; Save the Children ; Fédération des Sociétés du Croissant-Rouge et de la Croix-Rouge ; Norvegian Refugee Council; FAVDO. Source: Al-Ighatha, n° 11,1995, pp. 28-29. forums internationaux comme l'ICVA45. Mais plusieurs responsables d'organisations ont compris l'intérêt de jouer le jeu et rejoignent ces institutions, comme l'IIRO en 1994 ou Human Appeal International, qui ont intégré l'ICVA. Plus nombreuses encore sont celles qui ont obtenu le statut de membre consultatif auprès de l'UNE- COSOC: outre l'ISRA, on trouve l'IIRO, Islamic Relief, Qatar Charitable Society (la liste n'est pas exhaustive). Certaines sont à l'initiative de conférences internationales en partenariat avec des ONG et organisations internationales: la coorganisation en novembre 1994 par l'Organisation internationale de secours islamique et Y International NGO Working Group on Refugee Women d'une conférence internationale sur les femmes musulmanes déplacées {al-mu'tamar al-'alami li-l-mar'a al-muslima al- muhajira) illustre bien ce type d'initiatives. Enfin, certaines organisations ont déclaré leur soutien au code de conduite adopté en 1994 à l'initiative du mouvement de la Croix-Rouge : initialement soutenu uniquement par des organisations occidentales, en majorité à dimension chrétienne46, ce code a reçu depuis l'appui de nombreuses autres ONG. D'après la liste mise à jour en avril 2000, trois organisations islamiques {Islamic Relief, Human Appeal International et Mercy International) avaient déclaré leur soutien à cet ensemble de principes, s'enga- geant à les intégrer dans la mise en Å“uvre de leurs projets47. Si l'enjeu de la reconnaissance est important, il implique aussi de communiquer la reconnaissance de l'organisation, ce qui est essentiel pour enclencher un processus cumulatif: appartenir à l'UNECOSOC ou à l'ICVA tient lieu, à tort ou à raison, de gage de respectabilité de l'organisation, et peut donc susciter la reconnaissance par d'autres institutions ou bailleurs de fonds potentiels de l'action humanitaire. C'est pour cette raison que ces memberships, ainsi que les partenariats ou relations avec des ONG et organisations internationales figurent toujours en bonne place dans les instruments de communication de ces organisations (communiqués de presse, lettres d'informations, sites internet, brochures)48. Obtenir la reconnaissance internationale en jouant la carte humanitaire permet ainsi différentes rétributions symboliques, institutionnelles, voire matérielles. L'enjeu peut tout d'abord être qu'une organisation soit reconnue par les médias ou les autorités politiques comme organisation humanitaire. Déjà, à la fin de l'année 1992, l'organisation anglaise Islamic Relief participe, au même titre que des ONG anglaises comme Oxfam ou Save the Chil- dren, à la campagne de collecte de fonds lancée par le quotidien londonien The Independent49 : cette initiative, outre la visibilité médiatique qu'elle donne à l'organisation, permet à Islamic Relief de faire remarquer, pour lever les suspicions, que l'aide est distribuée aux populations sans aucune discrimination, bénéficiant aux musulmans comme aux Serbes et aux Croates. Et le quotidien britannique de présenter Islamic Relief comme une organisation qui travaille pour «les démunis de toute race et de toute religion50». Cette organisation de secours islamique met ainsi en avant la portée universelle de son action, principe fondamental de l'action humanitaire contemporaine. Ce faisant, comme lors de nombreuses autres occasions, Islamic Relief a ainsi pu développer sa reconnaissance comme organisation humanitaire. Après les attentats à New York du 11 septembre 2001 et les opérations militaires contre l'Afghanistan qui ont suivi au nom de la « coalition internationale contre le terrorisme » menée par les États-Unis, Islamic Relief joue à nouveau pleinement la carte humanitaire. Ainsi, après que les bombardiers américains ont détruit un dépôt géré par le Comité international de la Croix-Rouge au centre de Kaboul, Islamic Relief signe le 17 octobre 2001 avec Oxfam International, Christian Aid, CAFOD (Catholic Fundfor Overseas Development), TearFund et Action Aid un communiqué appelant les États-Unis à suspendre les frappes militaires afin que les convois humanitaires puissent atteindre les populations bénéficiaires. Au nom de la nécessité d'accéder aux victimes et de l'efficacité de l'action humanitaire, Islamic Relief adopte une position identique aux autres ONG internationales. Professionnalisation des organisations et passage au «métier» humanitaire Dans les années 1990, certaines organisations de secours islamique ont entrepris une politique de professionnalisation. Il est ici difficile de ne pas faire le parallèle avec les évolutions constatées de manière générale dans le champ de l'action humanitaire: si l'humanitaire dans les années 1970-1980 était avant tout envisagé sous l'angle de Vengagement, il s'est progressivement vu présenté au travers de l'image du métier, des résultats et de la professionnalisation51. Pour des organisations comme Islamic Relief ou Muslim Aid, la professionnalisation est justifiée d'une part par le constat de l'inefficacité de certaines 49. Source: Relief News. The Newsletter of Islamic Relief Worldwide, n° 5,1994. 50. The Independent, 8 décembre 1992. 51. Voir les nombreuses publications évoquées par Pascal Dauvin et Johanna Siméant, Le travail humanitaire, Paris, Presses de Sciences po, 2002, et qui vont du Guide du Routard consacré à l'«humanitaire», aux ouvrages destinés aux jeunes et consacrés aux métiers de l'humanitaire. 52. Entretien avec le Development Officer, Muslim Aid, Londres, 14 mars 1997. 53. Entretien avec le directeur de Muslim Aid, Londres, 8 mai 1998. opérations et du gaspillage de moyens humains et matériels; d'autre part, par la nécessité de s'adapter aux exigences des bailleurs de fonds qui financent des projets dont l'efficience doit être prouvée. Simultanément, cette tendance à la professionnalisation se traduit par la mise en place de politiques de recrutement du personnel. Dans les profils recherchés par les organisations, l'accent est mis sur la compétence des candidats, et non plus (seulement) sur leur engagement. Du point de vue des candidats qui se présentent pour travailler dans une organisation de secours islamique, on trouve de plus en plus d'individus qui considèrent la position comme une expérience professionnelle en vue d'une carrière dans l'humanitaire, ou plus généralement, en organisation internationale. Ainsi, le Development Officer de Muslim Aid, titulaire d'un master en développement considère son job dans l'organisation londonienne comme une étape vers une carrière internationale aux Nations unies52. Si la bonne volonté militante ne suffit plus pour devenir acteur du secours islamique, à l'instar de ce qui se passe dans l'humanitaire occidental, cette politique de professionnalisation qui met l'accent sur la compétence n'est pas sans obstacles. En témoigne l'exemple de Muslim Aid depuis que Mahmood ai-Hassan en est devenu le directeur exécutif en 1993. Celui-ci, par sa formation et son expérience, affirme vouloir faire de Muslim Aid une organisation efficace gérée par des individus qualifiés et compétents. Pakistanais d'origine, il a obtenu en 1982 un master en Business Administration (MBA) qu'il complète à son arrivée au Royaume-Uni par un MA en Management à l'Impérial Collège. Après avoir travaillé dans le secteur bancaire, il a eu une première expérience à Islamic Relief avant de devenir directeur de Muslim Aid: son investissement dans l'organisation n'est pas motivé strictement par le souci d'«aider les pauvres». Comme il le dit: «je le fais comme métier53». Il souhaite entreprendre une réforme de l'organisation en cherchant à recruter un personnel compétent et professionnel pour la mission de l'organisation. Ceci n'est pas sans difficulté car au sein de l'organisation, M. ai-Hassan n'est pas libre de ses mouvements : un Board of Trustées (l'équivalent d'un conseil d'administration) supervise l'organisation et définit ses grandes orientations. Ce bicéphalisme est source de tensions du fait même du profil des dirigeants : s'il défend une orientation visant à la professionnalisation de l'organisation, il se heurte cependant aux trustées qui n'ont aucune qualification dans le domaine du secours ou du développement. En effet, et ce problème est un trait classique du secteur associatif, confessionnel ou non: pour la plupart, les trustées ne sont pas des professionnels de l'humanitaire. À l'exception d'Hani al-Bana, directeur d'Islamic Relief Worlwide, les trustées sont généralement des dignitaires ou responsables de la communauté musulmane au Royaume-Uni qui doivent leur position à leur participation au lancement de l'organisation Muslim Aid54. Le profil des deux chairmen (présidents) de l'organisation depuis sa création illustre ce point. Le premier, chairman de 1985 à 1996, n'est autre que l'ancien chanteur de rock, Cat Stevens: après sa conversion à l'islam à la fin des années 1970, devenu Yusuf Islam, il s'investit dans le développement d'un système d'écoles islamiques privées au Royaume-Uni et est très actif dans les mobilisations de soutien au jihad afghan auquel il consacre quelques chansons (Afghanistan, Land of Islam...). C'est alors qu'il prend la tête du collectif d'association qui fonde Muslim Aid55. En 1996, Y. Islam quitte sa position de chairman pour se consacrer au développement du réseau d'écoles islamiques au Royaume-Uni. Lui succède Suhaib Hassan, tout aussi éloigné de l'action humanitaire: né au Pakistan, il fait ses études à l'université islamique de Médine. Après avoir enseigné dans une madrassa au Kenya, S. Hassan s'installe en 1976 au Royaume-Uni où il fonde Al-Qur'an Society : il y enseigne le Coran et écrit des brochures56. Au chanteur converti au militantisme a donc succédé à la tête de Muslim Aid un intellectuel travaillant à l'éducation religieuse au sein de la communauté musulmane au Royaume-Uni. Dans cet entretien accordé à l'hebdomadaire Q-News après sa prise de fonction, S. Hassan reconnaît ne pas être le mieux à même pour diriger une organisation caritative telle que Muslim Aid: il affirme faire confiance au directeur exécutif pour mettre en Å“uvre la politique de l'organisation. Néanmoins, le Board of Trustées et la direction executive ont souvent une approche contradictoire sur la façon de gérer l'organisation : les bonnes intentions des trustées pour que le produit des dons aille aux démunis conduiraient à réduire au maximum les coûts de fonctionnement de l'organisation, et notamment les salaires; cette politique entre en conflit avec le pragmatisme du professionnel pour qui une politique de salaires trop bas empêche le recrutement de personnel compétent. Conséquence directe de cette situation, 54. Sources : liste des institutions représentées dans le Board of Trustées parue dans Navayug, septembre 1988 ; également, Muslim Aid's Annual Review, 1996. 55. Selon la présentation de Mohamed Mahjoub Haron qui a interviewé Yusuf Islam: «Mohamed Mahjoub. From Rock to Islam. Interview: Yusuf Islam », Sudannow, août 1986, pp. 31-32. 56. Biographie que l'intéressé livre lors d'un entretien à Q-News: Ali Ali, «A conversation with Suhaib Hassan », Q-News, 16 février-1" mars 1996, p. 7. 57. Cette évolution vers une aide universelle n'est pas toujours comprise par les soutiens traditionnels de ces organisations; notons toutefois que l'universalité de l'aide peut être justifiée par des catégories islamiques (da'wa, zakat) renvoyant, à l'instar du christianisme, à l'ambition universelle de l'islam. Pour une (courte) discussion de cette question voir J. Bellion-Jourdan, « Islamic Relief Organizations : Between "Islamism" and "Humanitarianism" », ISIM Newsletter, n° 5,2000 (accessible sur internet: http:// www. isim. nl/ newsletter/ ). Voir également J. Benthall, «Financial Worship... », op. cit. 58. Il est parfois difficile de faire la part des choses entre activités religieuses et activités politiques : réveiller la conscience religieuse chez des musulmans peut ensuite conduire à un militantisme politique si ces individus sont en contact avec des organisations ayant un projet politique. Muslim Aid s'est trouvé dans l'impossibilité de pourvoir les cinq postes offerts dans le cadre d'une campagne de recrutement en 1997. Ce conflit interne à l'organisation opposant d'un côté les « militants-fondateurs » aux « professionnels-managers » est symptomatique de l'évolution du «secours islamique», mais plus généralement de l'évolution du monde humanitaire. La professionnalisation signifie-t-elle une disparition de l'engagement militant ? Au sein des organisations, il n'y a généralement pas consensus sur l'arrêt ou la poursuite des projets visant au renouveau de l'islam dans les zones d'intervention (construction de mosquées ou d'écoles islamiques, distribution de corans et de littérature religieuse, da'wa). De la même manière, les débats restent nombreux sur la possibilité d'une aide universelle57. Certains employés d'organisations islamiques semblent prêts à renoncer à l'engagement militant pour n'opérer que selon les principes contemporains de l'action humanitaire: distribution de vivres et de médicaments, mise en place de structures de santé, tout ceci dans une définition des priorités selon le seul critère du besoin. En réalité, la plupart des organisations islamiques poursuivent des activités religieuses: elles servent d'intermédiaires pour des philanthropes qui versent à l'organisation l'argent nécessaire à la construction d'une mosquée; surtout, leur activité d'aide matérielle conserve souvent une forte dimension religieuse : distribution de la zakat ul-fitr (ou fitranah) lors de la fête qui marque la fin du ramadan ('id ul-fitr); la distribution de viande sacrifiée selon le rite (qurbani) lors de la fête du Sacrifice ('id ul-adha). Incontestablement, l'activité des organisations de «secours islamique» garde un fort caractère communautaire, qui relie symboliquement bénéficiaires et donateurs musulmans. Mais les organisations font campagne pour montrer que leur activité n'a pas de dimension politique : réfutant toute allégation de soutien à des activités politiques, ces organisations défendent leur dimension strictement humanitaire58. Un «métier» obéissant à des «principes humanitaires» ? Une difficile acceptation des adaptations du secours islamique Il reste que le « passage à l'humanitaire » est un phénomène qui n'est pas observé pour toutes les organisations : certaines structures militantes ou paramilitaires qui existaient dans les années 1980 ont continué sur la même ligne de l'engagement politique ou armé, alors que de nouvelles organisations sont apparues. Ainsi, le Bureau des services aux mujahidin en Afghanistan est resté une organisation combattante dont la mission s'est élargie, selon la ligne de pensée de son fondateur A. Azzam, pour soutenir toute cause, à l'échelle planétaire, qui puisse être considérée comme un jihad pour « la défense des terres musulmanes»59. Cela peut signifier l'engagement dans la lutte contre un pouvoir impie en terre d'islam (Egypte, Algérie, et d'autres fronts comme le Tadjikistan), ou contre une puissance ennemie accusée de dominer les musulmans (Bosnie, Tchétchénie, Cachemire). Un exemple de nouvelle organisation engagée est celui d'Al- Rashid Trust, organisation caritative proche du mouvement Taliban qui s'empare de Kaboul en septembre 1996. Basée à Karachi, l'organisation a des projets en Afghanistan et au Cachemire pour des bénéficiaires qui «demandent l'aide non des kuffar [impies], mais celle des musulmans». Selon la présentation de cette organisation sur le site internet des Taliban (consulté en avril 1998, avant que l'organisation ne soit placée sur la liste noire de l'administration américaine en septembre 2001), aider signifie promouvoir l'éducation pour le jihad dans la voie de Dieu et Å“uvrer à la défense du seul gouvernement islamique dans le monde60. Les exemples du Bureau des services ou de Al-Rashid Trust confirment que certaines organisations restent caractérisées par l'interpénétration du secours, de la prédication et du combat. Dans ce contexte, les ONG qui ont joué la carte «strictement humanitaire », considérée comme un atout dans la quête de reconnaissance internationale, se trouvent en porte à faux avec l'univers des soutiens traditionnels et d'autres organisations qui leur reprochent d'avoir trahi l'engagement total initial pour une activité limitée et humanitaire. Comment justifier d'avoir renoncé à l'engagement militant ou militaire pour n'agir plus que sur un plan humanitaire? C'est à ce type de questions que sont confrontées les ONG de secours islamique qui ont effectué un passage à l'humanitaire. Ainsi, dès le début du conflit en Bosnie-Herzégovine en 1992, le Muslim Parlia- ment of Great Britain condamne les activités d'organisations humanitaires et appelle au soutien au jihad aux côtés des musulmans de Bosnie. Cette institution d'orientation pro-iranienne se positionne clairement sur le créneau du soutien au jihad armé en Bosnie et de la dénonciation des organisations et États qui se limitent à une activité humanitaire61. Le Muslim Parliament cherche 59. Titre de l'ouvrage d'A. Azzam. Sur la couverture de l'édition anglaise, en-dessous d'une carte du monde où sont noircies les zones à défendre (Algérie, Bosnie, Palestine, Soudan, Somalie, Cachemire, Afghanistan, Tchétchénie), on voit trois petits encadrés: l'inscription en arabe «Allah Akbar» (en arabe, «Dieu est le plus grand ») entourée d'une mitraillette d'un côté, et d'un lance-missiles de l'autre. Entre la carte et ces illustrations, un verset du Coran invitant à la lutte pour la «cause de Dieu». Voir (cheikh) A. Azzam, Defence ofthe Muslim Lands. The First Obligation after Iman, publié par Ahle Sunnah Wal Jama'at, s. 1. n. d. 60. Site http:// www. taliban. com/ , consulté le 17 avril 1998. Cette organisation figure sur la liste de vingt-sept entités (groupes de combattants, individus, organisations) dont les États-Unis ont demandé le gel des avoirs dans leur «guerre contre la terreur» menée après les attaques sur les tours du World Trade Center à New York. 61. Qnews, 9 octobre 1992. 62. Qnews, 2-9 juillet 1993. alors à mobiliser parmi une ultraminorité de musulmans insatisfaits des engagements «humanitaires»: «la nourriture et les médicaments ne permettent pas de se défendre ! Aidez les musulmans à se défendre ! », martèle le slogan d'un encart payé par le Muslim Parliament dans l'hebdomadaire communautaire Qnews62. La figure du combattant est valorisée en ce qu'elle permet d'envisager, dans le moyen terme, de mettre fin à l'agression, et, partant, à ses conséquences humanitaires. En revanche, la figure du médecin est discréditée en ce qu'il ne fait que soulager, dans le temps court, les souffrances de victimes d'une agression qui se poursuit. En cela, les critiques semblent rejoindre la dénonciation de l'humanitaire «palliatif» opposé à la nécessaire intervention du politique voire du militaire. Ainsi, les organisations qui ont abandonné la dimension pluridimensionnelle du jihad (du temps de la guerre d'Afghanistan) doivent gérer la tension entre leur héritage militant et leur projet humanitaire : jouer la carte de la reconnaissance humanitaire sur la scène internationale, c'est risquer la critique par les militants islamistes pour avoir renoncé au combat (politique ou militaire); justifier une aide à dimension universelle, c'est se singulariser par rapport aux cercles militants qui continuent à analyser les situations dans une dichotomie ami/ennemi distinguant entre victimes musulmanes et agresseurs non-musulmans. En définitive, l'essence religieuse qui justifie l'action reste forte et il n'y a pas de raison qu'elle se volatilise précipitamment. Il reste que les injonctions divines sont invoquées en fonction des intérêts en jeu dans une situation donnée. Lorsque l'invocation de l'absolu religieux n'est qu'une justification parmi d'autres de la poursuite de l'action, on peut alors percevoir un processus balbutiant de sécularisation des pratiques du «secours islamique».

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