LE MEDECIN,
LE MILITANT
ET LE COMBATTANT :
FIGURES CONTEMPORAINES
DE L'ENGAGEMENT DANS LA
« SOLIDARITÉ ISLAMIQUE »>
(AL-TA'AWUNAL-ÏSLAMI)*
Jérôme Bellion-Jourdan
* Cet article est une version revue
et actualisée d'une communication
présentée le 13 avril 2001 dans le cadre
du colloque international «ONG
et action humanitaire :
entre militantisme transnational
et action publique », faculté de droit
et de science politique, université
de La Rochelle, France.
Notre recherche s'appuie sur
des matériaux (entretiens, consultation
de sites web, presse et bulletins
islamiques...) notamment recueillis
lors de plusieurs enquêtes de terrain
menées au Soudan, en Egypte,
en Grande-Bretagne,
en Bosnie-Herzégovine et au Pakistan.
Je remercie les différentes personnes
qui m'ont fait confiance
dans le déroulement de cette recherche,
et particulièrement les responsables
et employés d'organisations islamiques.
Compte tenu du caractère extrêmement
contemporain et sensible des questions
traitées, et de la rareté des archives
disponibles, l'entretien, malgré toutes
ses limites, reste une source
Humanitaires?» Après les attentats du
11 septembre 2001 à New York, les Mus-
lim charities entrent dans l'actualité par
de multiples supputations sur leur rôle de couverture
pour des activités «terroristes». Dès les premières
heures après l'attentat, des journalistes avancent l'hypothèse
de l'implication d'Oussama Ben Laden, chef de
l'organisation Al-Qa'ida («la base»): cette piste est
bientôt reprise, avec un effet de diffusion impressionnant
dans sa rapidité et sa portée, par les médias du
monde entier, et par des hommes politiques soucieux de
se montrer capables de donner une explication à cette
«attaque sur l'Amérique». Le 24 septembre 2001, le
président américain George W. Bush donne une conférence
de presse pour annoncer le gel des avoirs de
quelque vingt-sept organisations, comprenant des
groupes armés comme Al-Jihad égyptien, mais aussi des
organisations caritatives. Dans son édition du 26 septembre,
le Wall Street Journal reprend les propos du président
américain : « Ces terroristes sont insidieux : ils utilisent
des organisations non gouvernementales bien
présentables comme façade pour leurs activités. » Et
«l'expertise» des services de renseignement est requise,
tel ce fonctionnaire américain qui réaffirme, trois
semaines plus tard dans le même journal, les raisons du
soupçon: «Ils font un peu de travail humanitaire légitime
et collectent beaucoup de fonds pour du matériel et
des armes.»
Pour qui s'intéresse aux organisations de secours islamique,
ces allégations n'ont rien de surprenant: déjà,
après l'attentat contre le World Trade Center de New
York en février 1993, les services américains avaient
nommé comme suspect un «Arabe afghan» et fait pression
sur les autorités pakistanaises pour qu'elles contrôlent
les activités des Arab NGOs actives depuis le début
de la guerre d'Afghanistan dans la région frontalière
pakistano-afghane. De similaires allégations réapparaissent
après les attentats contre les ambassades américaines
de Dar al-Salam et Nairobi en août 1998. Les Muslitn cha-
rities ne sont pas suspectées par les seuls services américains:
après l'attentat qui souffle l'ambassade d'Egypte à
Islamabad, les autorités égyptiennes sont, en lien avec les
autorités pakistanaises, sur la piste d'employés d'organisations
caritatives. Régulièrement, par exemple après
l'attentat de la fin février 1996 en Israël, les services israéliens
affirment également l'implication d'organisations
caritatives dans le financement des activités du Hamas.
Rien de bien surprenant donc dans ces nouvelles allégations,
même si la plupart des ONG (organisation non
gouvernementale) qui ont été à un moment ou à un autre
soupçonnées continuent à opérer. Bref, en schématisant à
peine, lorsqu'il n'y a pas d'attentat, ces organisations sont
largement ignorées et lorsque l'on parle des ONG humanitaires,
on s'intéresse alors aux organisations, telles
Oxfam {Oxford Committee for Famine Relief) ou MSF
(Médecins sans frontières), du «Nord» qui viennent en
aide aux populations du «Sud». À l'occasion d'un attentat
en revanche, le dossier des ONG islamiques est ressorti
et ces dernières sont soupçonnées de couvrir des
activités «terroristes». Le cas du 11 septembre ne déroge
pas à la règle: les autorités américaines s'affirment alors
« déterminées à tracer une ligne claire distinguant les
organisations caritatives qui font du bon travail et celles
qui, sciemment ou sans le savoir, soutiennent les militants
islamistes1 ».
On voudrait ici se dégager du regard immédiat porté
sur la question des organisations caritatives islamiques.
Le propos n'est donc pas de s'engager dans un hasardeux
travail de labellisation (quelles sont les organisations
vraiment «terroristes» ou vraiment «humanitaires»),
ou de participer à l'entreprise politique qui dit
incontournable. Plusieurs éléments
livrés ici proviennent donc
de la réalisation d'entretiens,
soit en arabe soit en anglais, auprès
des personnes suivantes : Hani al-Bana,
directeur à'hlamic Relief Worldwide,
\" mai 1998; le directeur du Lejnat
al-Ighatha al-lnsaniya. Le Caire,
25 juin 1998 ; le directeur de Muxlim
Aid, Londres, 8 mai 1998; un ancien
administrateur de Human Relief Agency
à Peshawar, Le Caire, 10 février 2001 ;
le directeur d'ACBAR, Peshawar,
19 mai 1999; le directeur régional
de l'ISRA, Peshawar, 20 mai 1999;
le secrétaire général de la société
égyptienne du Croissant-Rouge,
Le Caire, juin 1998; Abdallah Suleyman
al-'Awad, alors chairman de l'IARA-
ISRA, Khartoum, 1er et 5 mai 1996;
le manager d'Islamic Relief Agency-UK,
Birmingham, 8 janvier 1996;
un Development Officer, Muslim Aid,
Londres, 14 mars 1997.
1. « International Assault on Charities
is Risky for the US. Crackdown
on Funding for Terrorists Could
Destabilize Saudi Allies», WallStreel
Journal, 16 octobre 2001.
2. Par commodité et pour ne pas
alourdir le texte, on emploiera les noms
(ou sigles) arabes et/ou anglais
de ces organisations, sans renvoyer
systématiquement à la traduction
française, peu utilisée sur la scène
internationale. Pour l'IIRO, il faudrait
traduire : Organisation internationale
islamique de secours ; pour Islamic
Relief, Secours islamique...
3. Les sociétés du Croissant-Rouge font
partie de la Fédération internationale
des sociétés de la Croix-Rouge
et du Croissant-Rouge. À ce titre,
elles sont censées respecter les principes
fondamentaux du Mouvement
de la Croix-Rouge. Voir Jonathan
Benthall, «The Red Cross and Red
Crescent Movement and Islamic
societies, With Spécial Référence
to Jordan », British Journal of Middle
Eastern Studies, vol. 24, n° 2,1997,
pp. 157-177.
4. Comme nous le développons
dans notre thèse («Prédication, secours,
combat. L'action humanitaire des ONG
islamiques entre da'wa e\jihad»,
Paris, Sciences po, 2002),
cette réappropriation n'est pas
une imitation : les organisations
de « secours islamique » revendiquent
l'inscription de leur action dans
une tradition islamique de l'engagement
vis-à-vis de celui qui est dans le besoin,
tradition qu'elles entendent
faire renaître.
le Bien et dénonce le Mal, dans la version d'un
G. W. Bush ou d'un Tony Blair, ou dans la version islamiste
de la «commanderie du Bien et du pourchas du
Mal» (al-amr bi-l-m'aruf w-l-nahi 'an al-munkar). Il
s'agit moins de travailler l'opposition entre «terroristes»
et «humanitaires», que d'analyser les différentes
formes d'engagement au sein desquelles se sont développées
les organisations de secours islamique. Le
détour par les formes d'aide islamiques conduit à une
interrogation sur l'action humanitaire qui, dans sa définition
contemporaine, est supposée politique, impartiale
et sécularisée. Ne peut-on gagner à faire le pari que
l'étude de formes confessionnelles d'aide peut être riche
d'enseignements sur les logiques propres du champ de
l'aide internationale contemporaine, et notamment sur
les logiques de professionnalisation (quelle que soit la
définition qui en est donnée) qui se déroulent en son
sein?
L'expression «secours islamique» est la traduction de
l'arabe 'ighatha islamiya utilisée dans le nom que se sont
attribué plusieurs organisations caritatives nées à la fin
des années 1970 et dans le courant des années 1980:
hay'at al-ighatha al-islamiya al-'alamiya {International
Islamic Relief Organisation2, établie en 1979 en Arabie
Saoudite) ; hay *at al-ighatha al-islamiya al- 'ifriqiya {Islamic
African Relief Agency, créée en 1981 au Soudan); ou
encore al-ighatha al-islamiya {Islamic Relief apparaît en
Grande-Bretagne en 1984). Ces organisations, qu'il faut
distinguer des sociétés du Croissant-Rouge3 également
actives, sont devenues des acteurs incontournables dans
les différentes zones de «crise humanitaire». Initialement,
l'émergence des organisations de secours islamique manifeste
le refus de laisser l'action humanitaire aux seuls
acteurs « occidentaux » ou considérés comme tels (ONG
ou organisations internationales), spécifiquement dans les
situations où les victimes sont identifiées comme musulmanes.
Cette réaction vis-à-vis des acteurs humanitaires
justifie la mise en Å“uvre de moyens matériels et humains
pour venir en aide aux victimes, passant parfois par une
réappropriation des formes contemporaines de l'action
humanitaire. Le «secours islamique» s'inscrit donc dans
un processus de contestation-réappropriation de l'action
humanitaire4.
Au cours des deux décennies écoulées depuis la création
des premières organisations de secours islamique,
les types d'engagement et les formes de justification de
l'engagement ont évolué pour faire du secours islamique
une des modalités de l'action humanitaire contemporaine5.
Initialement, les activités de secours s'inscrivaient
dans un engagement plus vaste au nom de la «solidarité
islamique » : Vighatha était une activité de soutien faiblement
différenciée de l'activité militante (da'wa)6 ou militaire
(jihad)1. L'engagement ne saurait être trop rapidement
qualifié de «caritatif» car il n'est pas
nécessairement justifié ou motivé par un sentiment de
charité mais par une volonté/nécessité de justice8. C'est
le temps de l'engagement dans la guerre d'Afghanistan
(dans sa première période avant 19929) caractérisé par
une complémentarité et une faible différenciation entre
les formes de l'engagement médical, militant ou militaire.
Puis, progressivement, s'est opéré ce que l'on
appellera un «passage à l'humanitaire». Par cette
expression, nous désignons le processus qui conduit certaines
organisations de secours à démarquer leurs activités
de celles de da'wa et de jihad pour jouer la carte de
la reconnaissance comme organisation «humanitaire»
au sens contemporain du terme. C'est le temps de
l'engagement dans le conflit qui éclate en 1992 en Bosnie-
Herzégovine. Ce passage à l'humanitaire a résulté de la
combinaison de contraintes de situation et de choix stratégiques.
Sur le plan des implications pratiques de ce
passage à l'humanitaire, cette évolution passe par un discours
et une pratique de la professionnalisation de ces
organisations. Ceci n'est pas sans échos avec l'évolution
observée dans de nombreuses ONG internationales,
comme si les organisations de secours islamique
connaissaient elles aussi les tensions liées au passage de
l'engagement au métier humanitaire. Pour autant, peut-
on établir un lien entre professionnalisation et dépoliti-
sation/désidéologisation de l'action humanitaire?
Les organisations de secours islamique
pendant la guerre d'Afghanistan: le médecin,
le militant et le combattant au service Au jihad
Une caricature fait la première page du livre d'Issam
Daraz sur les «vétérans de l'Afghanistan»: au premier
plan, un barbu en gallabeya sombre, kalachnikov au
poing; le suit de près un autre barbu tenant le Coran dans
sa main droite, semblant prêcher; en arrière-plan, un troisième
homme, la barbe taillée comme ses compagnons,
portant la mallette du médecin.
5. On se concentre ici sur l'action
internationale des organisations
islamiques, et la relation entre acteurs
transnationaux et locaux. D'autres
études se sont intéressées aux activités
sociales d'associations islamiques au
niveau local. Voir, parmi d'autres,
sur le terrain égyptien, Sarah Ben
Nefissa-Paris, « Le mouvement
associatif égyptien et l'islam. Éléments
d'une problématique », Monde arabe
Maghreb Machrek, n° 135,1992,
pp.19-36; S. Ben Nefissa-Paris,
« Les ligues régionales et les
associations islamiques en Egypte.
Deux formes de regroupements à
vocation sociale et caritative»,
Tiers-Monde, vol. 36, n° 141,1996
pp. 163-177; Denis J. Sullivan, Private
Voluntary Organisations in Egypt:
Islamic Development, Private Initiative,
and State Conlrol, Gainesville,
University Press of Florida, 1994.
6. Littéralement, da'wa veut dire
invitation, appel. Dans son sens
contemporain, la da 'wa islamiya est
un appel à l'islam en direction des
musulmans pour qu'ils rejoignent
le « droit chemin » de l'islam et des
non-musulmans pour qu'ils se
convertissent.
7. Le jihad est un terme polysémique.
Souvent improprement traduit par
l'expression «guerre sainte», il renvoie
en réalité à tout effort dans la voie de
Dieu (fi sabil Allah). L'action militaire
et le combat sont une des formes du
jihad, mais pas la seule. Sur la notion
de jihad dans une perspective historique,
voir John Kelsay, James Turner Johnson
(éd.), Just War and Jihad. Historical and
Theoritical Perspectives on War and
Peace in Western and Islamic Traditions,
New York, Westport (Connecticut),
London, Greenwood Press, 1991.
8. Voir, entre autres, l'analyse de
Marcel A. Boisard. L'humanisme de
l'Islam, Paris, Albin Michel, 1979.
Également, et pour une approche
militante de la question, la contribution
du militant islamiste égyptien Sayyed
Qutb, Al-'adala al-ijtima'iyya fi-l-islam
(La justice sociale en islam). Le Caire,
Dar al-Shuruq, 1995 (14e éd.).
9. C'est-à-dire jusqu'à l'arrivée des
mujahidin à Kaboul en avril 1992,
tournant d'une guerre qui se transforme
alors en guerre civile entre factions
anciennement alliées. Sur la guerre
d'Afghanistan, voir les travaux de
Caricature figurant sur la couverture de l'ouvrage d'hsam Daraz, Al-gha'idun min afghanistan.
Ma lahum w ma 'aleyhim, (Les vétérans de retour d'Afghanistan : le pour et le contre),
Le Caire, Al-Dar al-Masriya li-l-Nashr w l-'hlam, iqq-j. © DR.
Le combattant, le militant et le médecin, les personnages
sont présentés, symboles de l'engagement d'individus
des mondes musulmans venus soutenir la résistance
afghane après l'invasion russe de 1979. Ces formes d'engagement
se font au nom de la « solidarité islamique » (al-
ta'awun al-islamï) entre musulmans au sein de Y umma, la
communauté des croyants10. C'est au travers de ces trois
modèles que se développe le secours islamique, comme
une des manifestations de la solidarité islamique.
Ce qu'on appelle «solidarité islamique» n'a pourtant
rien de mécanique ou de naturel, mais résulte de mobilisations
qui invitent les musulmans à aider leurs «frères» de
religion au nom du principe de défense de la communauté.
«Le corps des croyants est un et lorsqu'une partie a mal,
c'est l'ensemble du corps qui souffre»: ce hadith, dit du
Prophète, est repris tel un leitmotiv pour justifier les mobilisations
de soutien aux musulmans d'Afghanistan, du
Cachemire, de Bosnie ou encore de Tchétchénie. La
guerre d'Afghanistan a été un catalyseur dans la création et
le développement d'organisations de secours islamique.
Après le continent africain et à l'exception de la cause
palestinienne, on peut dire que c'est la première grande
cause contemporaine de mobilisation de soutiens pour
venir en aide à des populations musulmanes dans le besoin.
En Afrique, la préoccupation était de développer des
programmes de secours et de développement, pour faire
de la da'wa auprès des populations musulmanes. C'est cet
objectif qui préside à la création à Khartoum de Ylslamic
African Relief Agency en 1981, branche humanitaire de
Ylslamic Call Organisation (munazamat ad-da'wa al-isla-
miya)n. À Birmingham, en 1983-1984, Hani al-Bana, étudiant
en médecine d'origine égyptienne, qui a été témoin
de la famine au Soudan, prend les premières initiatives
qui donneront naissance à l'incontournable Islamic Relief.
Mais c'est le conflit afghan, après l'invasion soviétique de
1979, qui va servir de catalyseur au développement de
telles organisations.
Initiatives privées et stratégies politiques
Après l'invasion de l'Afghanistan par l'URSS en 1979,
la guerre d'Afghanistan fait l'objet d'une mobilisation
considérable dans le monde musulman. En Afghanistan
même, certains des partis de la résistance sont des partis
islamistes qui justifient par la notion de jihad la résistance
des musulmans à l'ennemi soviétique kafir (impie). Ainsi,
parmi les sept partis sunnites de mujahidin reconnus en
référence de Barnett B. Rubin,
notamment The Search for Peace
in Afghanistan. From Buffer State
ta Failed State, Londres, New Haven,
Yale University Press, 1995;
The Fragmentation of Afghanistan.
State Formation and Collapse
in the International System, Lahorc,
Vanguard Books, 1996.
10. Le terme umma est polysémique
dans l'utilisation contemporaine
dans le monde arabe. Il renvoie tantôt
à la communauté de l'ensemble
des croyants musulmans, tantôt
à la nation au sens contemporain
du terme. Voir: Fahmi Jadaane,
« Umma musulmane et société
islamique », Pouvoirs, n° 62,1992,
pp. 31-43; Said Bensaïd, « Al-Watan
and al-Umma in Contemporary Arab
Use», in Ghassan Salame (éd.),
The Foundations ofthe Arab State,
Londres, Croom Helm, 1987,
pp. 149-174.
11. Voir Jérôme Bellion-Jourdan,
« L'humanitaire et l'islamisme
soudanais. Les organisations Da'wa
Islamiya et Islamic African Relief
Agency», Politique Africaine, n° 66,
1997, pp. 61-73.
12. L'engagement arabe dans la guerre
d'Afghanistan a fait l'objet de quelques
travaux. Principalement : Martin Hubley,
Arab Afghans and lslamists Movements.
A Unifying Factor ? (Papier présenté
à Brimes Conférence, Oxford,
juillet 1997, non publié); Anthony
Hyman, « Arab Involvement
in the Afghan War», The Beyrut Review,
n° 7,1994, pp. 73-89; B. B. Rubin,
« Arab lslamists in Afghanistan »,
in John L. Esposito, Political Islam.
Révolution, Radicalism, or Reform ?,
Londres, Boulder, 1997, pp. 179-206.
13. Obligation pour tout musulman,
la notion de fard 'ayn est différente
du fard kifaya : obligation prise
en charge par la communauté.
14. Le mujahid est celui qui se met
au service du jihad (pi. mujahidin).
15. Entretien avec le cheikh
Youssef al-Qardawi, Al-Jihad, n° 5,
21 avril 1985, pp. 20-22 (en arabe).
Afghanistan, les plus radicaux font appel au soutien du
monde musulman: c'est le cas notamment du Parti islamique
(Hizb i-Islami) de Gulbuddin Hikmatyar et du
parti de l'Union islamique (Ittihad i-Islami) d'Abd al-
Rabb Abd al-Rasul Sayyaf. Dans différents pays du
monde musulman, ainsi qu'au sein des populations
musulmanes vivant en situation minoritaire dans des pays
occidentaux, les appels au soutien à la résistance afghane
se multiplient12. Lancés par des mouvements islamistes
comme les Frères musulmans ou par les autorités religieuses
de certains États comme le cheikh Ben Baz,
mufti du royaume saoudien, ces appels visent à faire de
l'Afghanistan une «cause islamique» (qadiya islamiya).
Pour certains mouvements islamistes, l'occasion est inespérée
d'accroître leur mobilisation au nom de la « défense
des terres musulmanes». Le contexte est favorable étant
donnée la position de certains pays arabes qui, par alignement
pro-occidental et/ou par volonté de voir l'opposition
interne se focaliser sur une cause externe, affichent leur
soutien à la cause afghane (c'est le cas de l'Arabie Saoudite
ou de l'Egypte). Enfin, l'administration américaine
voit dans le conflit afghan la possibilité, au nom de la
«défense du monde libre», d'embourber l'Union soviétique
dans une guerre de revanche suite à la guerre du
Vietnam, à moindre frais puisqu'il s'agit d'une proxy war
(guerre par personnes interposées).
Exemple parmi d'autres, mais caractéristique de la
dimension transnationale de la mobilisation : Yusuf al-
Qaradawi, intellectuel islamiste d'origine égyptienne mais
enseignant depuis de nombreuses années au Qatar,
affirme, dans un entretien publié à Peshawar par la revue
Al-Jihad, le caractère obligatoire de l'engagement, militaire
ou médical, de tout musulman au service de la résistance
afghane :
« Le jihad est fard 'ayn13 pour les experts militaires et médicaux
ou tous ceux qui ont une spécialisation dont ont besoin
les mujahidin14. Ils doivent aider les mujahidin dans le
domaine de leur compétence et de leur capacité. De manière
générale, il est du devoir de tout musulman de pourvoir à
l'aide matérielle et intellectuelle afin de vivre avec eux par le
cÅ“ur s'il ne vit pas avec eux par le corps15. »
L'appel est ainsi lancé pour différents types d'engagement
aux côtés des mujahidin afghans : au médecin de soigner
les corps et au combattant de lutter contre l'ennemi ;
enfin, au militant, la responsabilité d'assurer que le soutien
ne sera pas que matériel mais visera également les
esprits. C'est à partir de cet ensemble de justifications
que naissent ou se développent les organisations de
secours islamique.
L'engagement vient principalement d'acteurs non-
étatiques, ce qui n'exclut pas une proximité entre milieux
dirigeants et ONG: à ce moment, la mobilisation pour
l'Afghanistan est tolérée, voire encouragée par certains
États du Moyen-Orient qui cherchent à instrumentaliser
la cause afghane dans des visées politiques ou stratégiques.
Les dirigeants saoudiens cherchent alors à contrer
les ambitions régionales de l'Iran révolutionnaire.
Comme elle l'avait déjà fait en créant la Ligue islamique
mondiale en 1962 pour contrer l'Egypte de Gamal Abdel
Nasser16, l'Arabie Saoudite compense la faible légitimité
d'un islam wahhabite limité au royaume saoudien, par
une alliance avec des mouvements islamistes qui ont une
audience internationale, principalement les mouvements
proches du réformisme salafiste tels que les Frères musulmans
et la Jama'at i-Islami1''. Sans compter l'investissement
saoudien, en accord avec les États-Unis, pour fournir
en armes les partis de la résistance afghane, les
initiatives saoudiennes prennent trois principales formes18
: d'une part, la création de structures parapubliques
d'aide à l'Afghanistan, tel le Comité de soutien à l'Afghanistan
dirigé par le prince Salman (gouverneur de Ryad) ;
d'autre part, le soutien de la Ligue islamique mondiale
(rabita al-'alam al-islami), et de sa branche de secours
(IIRO) aux initiatives de mouvements islamistes dans la
région; enfin, l'encouragement des initiatives privées de
soutien au jihad afghan dont la trajectoire du Saoudien
O. Ben Laden est un exemple.
Le contexte est doublement favorable au financement
d'activités caritatives: d'une part, la brusque flambée du
cours du pétrole au moment de la guerre du
Ramadan/Kippour en 1973 a provoqué une augmentation
spectaculaire du revenu disponible dans les pays producteurs;
d'autre part, le développement d'une pratique de
P«économie islamique» dégage des sommes considérables
qui doivent être distribuées: création d'institutions
financières islamiques fonctionnant sur le principe
d'interdiction de l'usure (riba) et convertissant l'argent
illicite dans des Å“uvres de bienfaisance19 ; développement
de multiples formes de collecte de la zakat, somme que
doit, selon le Coran, acquitter annuellement tout musulman
proportionnellement à son revenu. La zakat peut
être utilisée aussi bien pour des activités d'aide aux
16. Sur la Ligue islamique mondiale,
voir l'ouvrage de référence de Reinhard
Schultze, hlamischer Internationalismus
im 20. Jahrhundert. Unlersuchung
zur Geschichte der islamischen Weltliga.
Leiden, New York. Copenhague,
Cologne, E. J. Brill, 1990.
17. Wahhabiya est la conception
de l'islam développée au xvmc siècle
par Abdul Wahhab, utilisée
pour légitimer le régime saoudien.
La salafiyya est un mouvement
réformiste du xixc siècle.
Les mouvements islamistes tels que
les Frères musulmans égyptiens
et la Jama'at i-lslami pakistanaise
se sont inspirés, sur certains points,
de la salafiyya. Comme l'a montré
Olivier Roy, de nombreuses différences
séparent les wahhabi et les Frères
musulmans mais ils se rejoignent
dans une référence commune au
hanbalisme, un refus de la division
en différentes écoles juridiques
et une forte opposition à la fois
au chiisme et aux formes de religiosité
populaire. O. Roy, L'échec de l'islam
politique, Paris, Seuil, 1992.
18. Voir B. B. Rubin, «Arab
Islamists... », op. cit.; Mohammad
Yousaf, Silent Soldier. The Man Behind
the Afghan Jihad, Lahore,
Jang Publishers, 1991 ; M. Yousaf,
Mark Adkin, The Bear Trap.
Afghanistan's Untold Slory, Lahore,
Jang Publishers, 1993.
19. Voir, par exemple, sur la Banque
islamique de développement :
Meenai SA, The Islamic Development
Bank. A Case Study of Islamic
Co-Operalion, Londres, NY,
Kegan Paul International, 1989.
20. Parmi les nombreuses occurrences
du terme zakat dans le Coran,
celle du verset 60 (Sourate 9) est
souvent citée pour qualifier les huit
catégories de bénéficiaires de la zakat:
« les aumônes sont destinées
aux pauvres (al-fuqara)
et aux nécessiteux (al-masakin) ;
à ceux qui sont chargés de les recueillir
et de les répartir; à ceux dont les cÅ“urs
sont à rallier (al-mu'allifa qulubuhum);
au rachat des captifs; à ceux qui sont
chargés de dettes ; à la lutte
dans le chemin de Dieu (fi-sabili allahi)
et au voyageur (ibn as-sabil). »
Traduction de D. Masson, Essai
d'interprétation du Coran inimitable,
Le Caire, Dar al-Kitab al-Masri.
21. J. Benthall, «Financial Worship:
the Quranic Injunction to Almsgiving»,
The Journal ofthe Royal Anthropological
Institute, vol 5, n° 1,1999, pp. 27-42.
22. Brochure du Lejnat ad-Da'wa
al-lslamiya.
23. On n'observe pas du côté iranien
de phénomène comparable
au développement d'ONG islamiques.
L'Iran soutient les factions de chiites
afghans pour contrer les groupes
sunnites, mais l'engagement iranien
sur le terrain se limite à l'envoi
de pasdaran (Gardiens de la révolution)
et à l'activité de quelques fondations.
pauvres et nécessiteux {al-fuqara et al-masakin), pour
«ceux dont les cÅ“urs sont à rallier» (al-mu'allifa qulubuhum)
et pour «la lutte dans le chemin de Dieu» (fi-sabili
allahi)20. Les interprétations sur les catégories bénéficiaires
de la zakat ne sont pas unanimes21 et, de fait, la
zakat peut être utilisée pour soutenir des activités â'igha-
tha, de da'wa et de jihad. Les appels aux différentes
formes d'engagement peuvent donc trouver une légitimité
dans les catégories de la tradition islamique.
À cette époque, le financement est donc garanti;
l'organisation, elle, est assurée principalement par les
mouvements islamistes, au premier rang desquels les différentes
branches des Frères musulmans (al-ikhwan al-
muslimin), mouvement fondé en 1928 par Hassan al-
Banna, instituteur en Egypte. Au Koweït, c'est
l'Association pour la réforme sociale (jama'iat al-islah al-
ijtima'i), branche sociale des Frères musulmans koweïtiens,
qui créée une extension internationale pour collecter
les fonds et venir en aide aux Afghans, le Comité de
l'appel islamique (lajnat ad-da'wa al-islamiya)22. En
Egypte, c'est au sein du syndicat professionnel des médecins
(niqabat al-'atibba'), largement contrôlé par les
Frères musulmans, que se développent les initiatives pour
l'Afghanistan: dans un premier temps, le Syndicat des
médecins recrute et envoie des médecins pour travailler
dans les différentes structures médicales d'organisations
islamiques à la frontière pakistano-afghane ; puis, une
structure spécifique est créée, chargée de l'organisation
des secours, le Comité de secours humanitaire (lajnat al-
'ighatha al-insaniya). Les autorités égyptiennes tolèrent
les mobilisations de solidarité avec la cause afghane dans
la mesure où elles canalisent sur une cause extérieure des
militants de l'opposition sur la scène politique interne.
Les initiatives viennent également d'acteurs mobilisant
les populations d'origine musulmane vivant en situation
minoritaire dans des pays occidentaux. Ainsi, en 1985, un
collectif d'associations crée en Angleterre l'organisation
Muslim Aid23,
L'ighatha du médecin, la da'wa du militant et le jihad du
combattant: une faible différenciation des rôles
Les organisations qui s'installent au Pakistan au début
des années 1980 ont toutes pour objectif de soutenir le
jihad de la résistance afghane. Même si la confusion est
grande entre les différents types d'activités, on peut
néanmoins arriver à dégager des dominantes. Certaines
organisations mettent l'accent sur l'activité de da'wa articulée
à une mission idéologique bien précise : diffuser leur
conception de l'islam auprès des réfugiés afghans qui
affluent dans les camps de la North Western Frontier
Province (NWFP), principalement aux alentours de
Peshawar. Parfois en collaboration avec les partis de la
résistance ou les mouvements islamistes pakistanais
(notamment la Jama'at i-Islamï), ces organisations ont un
rôle d'idéologisation des réfugiés, tous combattants
potentiels pour une guerre où la différenciation entre civil
et militaire éclate. C'est le cas de la Ligue islamique mondiale
saoudienne, de l'Organisation koweïtienne de
l'appel islamique ou encore de l'Organisation pour le
renouveau de la tradition islamique (jama'iat ihya* al-
turath al-islamî). Les interprétations de l'islam diffusées
par les différentes organisations entrent souvent en
conflit, avec des divergences notamment entre les interprétations
ikhwani et salafi de l'islam. La da'wa des militants
des Arab NGOs entre également souvent en conflit
avec les conceptions et les pratiques locales de l'islam24.
À côté des organisations de da'wa, des organisations
paramilitaires ont une implication directe dans le soutien
aux combattants afghans. Ces combattants pour la
«défense des territoires de l'umma», selon la rhétorique
islamiste, bénéficient de l'aval de services de renseignements
américains, missionnés pour la « défense du monde
libre». C'est le cas notamment du Bureau des services aux
mudjahidin (maktab khadamat li-l-mujahidin) créé en
1984 par Abdallah Azzam, militant Frère musulman
d'origine palestinienne, docteur en jurisprudence de l'université
Al-Azhar. Le Bureau des services est soutenu
financièrement par le Saoudien O. Ben Laden, diplômé
d'économie et de management de l'université du roi
Abdul Aziz et un des fils du magnat de la construction en
Arabie Saoudite à la tête du groupe d'entreprises Ben
Laden25. Très tôt convaincus de l'importance du soutien à
la résistance afghane, le militant palestinien et le businessman
saoudien unissent leurs efforts et offrent aux centaines
de jeunes volontaires des facilités de transport, un
logement dans des «maisons des partisans» (buyut al-
ansar) et des stages d'entraînement avant de les envoyer
combattre aux côtés des mujahidin afghans (principalement
du Hizb i-Islami de Hekmatyar et de l'Ittehad
i-Islami de Sayyaf): c'est le début de l'histoire des «Arabes
afghans». Basé à Peshawar, mais avec des antennes dans
différents pays comme Al-Kifah Refugee Center à New
24. Formes de « clash dans
la civilisation », pourrait-t-on dire,
que le politologue américain
Samuel P. Hungtington ignore
pour ne pas saborder sa « théorie »
du «choc des civilisations».
Voir son article, puis son livre à succès,
tous deux très controversés :
«The Clash of Civilization?»,
Foreign Affairs, vol. 72, n° 3,1993,
pp. 22-49; The Clash of Civilization
and the Remaking of World Order,
New York, Simon and Schuster, 1996.
25. M. Hubley, Arab Afghans
and Islamists..., op. cit.
26. Abdallah Azzam est, lui, tué
dans un attentat à la voiture piégée
à Peshawar en 1989. Cet assassinat
non élucidé a fait de lui un shehid
(martyr) qui reste depuis une figure
de référence dans les cercles
combattants de l'islam politique.
27. ISRA est le nom que prend Ylslamic
African Relief Agency pour son réseau
international de bureaux en dehors
du continent africain.
York, le Bureau des services assure ainsi la logistique
pour les volontaires musulmans qui viennent rejoindre le
front en Afghanistan. Le tandem Azzam-Ben Laden
éclate cependant dès 1986, apparemment sur la base d'un
désaccord quant aux logiques du combat : alors
qu'A. Azzam conçoit une insertion maximale des volontaires
dans les rangs des combattants afghans, O. Ben
Laden préfère la constitution de bataillons spécifiques qui
permettent de former des unités de combattants étrangers
ensuite transférables sur d'autres fronts du jihad. C'est
apparemment ce différend qui conduit O. Ben Laden à
retirer son soutien au Bureau des services pour constituer
sa propre organisation, Al-Qa'ida26.
Se développent enfin des organisations de secours
(ighatha) qui concentrent principalement des activités
dans le domaine médical : mise en place d'hôpitaux et de
cliniques mobiles, approvisionnement en médicaments et
en matériel médical. Les sociétés koweïtienne et saoudienne
du Croissant-Rouge sont particulièrement actives
dès le début des années 1980, principalement à Peshawar
et à Quetta. Puis, les ONG saoudienne (IIRO), soudanaise
(Islamic Relief Agency27), égyptienne (Human
Relief Agency) ou anglaise (Muslim Aid) ouvrent des
bureaux au Pakistan et gèrent hôpitaux et cliniques à la
frontière pakistano-afghane. À l'instar des organisations
occidentales, elles fonctionnent avec un personnel étranger
pour les postes de responsabilité et d'encadrement, et
ont recours à un recrutement local (pakistanais ou
afghan) pour les autres postes. Les postes administratifs
sont ainsi pourvus par des expatriés venus principalement
du Soudan, d'Arabie Saoudite, d'Algérie ou de Syrie. Les
positions de médecins sont en majorité attribuées à des
Égyptiens, après une présélection au Caire par le Syndicat
des médecins. Comme l'indique un ancien commissaire
aux Réfugiés afghans rencontré à Peshawar en
mai 1999, les principaux bénéficiaires de l'activité de ces
organisations sont les réfugiés afghans qui ont fui leur
pays et s'installent dans des camps de réfugiés, devenus
de véritables villages et villes à proximité de la frontière
pakistano-afghane. Parmi les bénéficiaires, on trouve également
de nombreux combattants blessés sur le front et
venus se replier dans ces camps pour bénéficier de soins.
Si l'on peut repérer des dominantes dans l'activité des
diverses organisations, le caractère distinct des différents
types d'engagement (da'wa/jihad/ighatha) doit être
nuancé. Sur le plan des motivations verbalisées de
l'engagement individuel, on n'observe pas nécessairement
de stricte distinction entre engagement professionnel et
idéologique. Ainsi, pour cet ancien administrateur de
Human Relief Agency, en poste à Peshawar à la fin des
années 1980, si au début de cette décennie, il décide de
venir en aide aux Afghans, c'est parce qu'il s'offusque,
comme de nombreux autres musulmans, d'une situation
afghane dépeinte comme un risque de « soumission aux
communistes» {'ibadat al-shuyu'iyin). Le départ, avec
femme et enfants, pour Peshawar, est justifié en entretien
par le fait que le jihad ne consiste pas uniquement à combattre,
mais également à «aider, comme médecin ou
administratif, ceux qui combattent »28. Ensuite, on
n'observe pas toujours de véritable spécialisation des
tâches entre organisations: une organisation de da'wa est
active dans le domaine du secours médical (le Lajnat ad-
Da'wa al-Islamiya construit des hôpitaux), une organisation
paramilitaire intervient dans le domaine de Yighatha
(le Maktab al-Khedemat organise des convois alimentaires
qui entrent à l'intérieur des terres afghanes pour
rejoindre les lignes de front), enfin, une organisation de
secours comme l'ISRA investit dans les projets de da'wa
pour inciter les Afghans à soutenir activement le Jihad.
Ainsi, dans un «mémorandum sur l'avenir de l'enseignement
en Afghanistan» soulignant le «danger de laisser
l'enseignement aux agents de Moscou à Kaboul ou aux
fondations religieuses occidentales», le directeur du
bureau ISRA à Peshawar justifie l'engagement de son
organisation dans le secteur éducatif: «L'enseignement,
écrit-il, est l'arme la plus forte après la foi en Dieu dans ce
combat sacré29.» La formation militante des esprits est
considérée, au-delà du secours matériel, comme l'instrument
nécessaire à la victoire militaire. L'engagement ne
saurait être réduit à un médecin qui vient au secours des
corps: la da'wa est une formation des esprits à la résistance,
seule susceptible de servir la victoire du jihad.
Ces différentes organisations se sont regroupées dans
un organe de coordination spécifique aux organisations
islamiques: le Conseil de coordination islamique (maglis
al-tansiq al-islami). Projet mûri par les sociétés saoudienne
et koweïtienne du Croissant-Rouge, l'ISRA et la Ligue
islamique mondiale, cet organe de coordination voit le
jour en 1986 et rassemble la plupart des organisations islamiques
soutenant le jihad afghan, quelle que soit la forme
du soutien30. Au moment de la guerre d'Afghanistan, le
«secours islamique» (ighatha islamiya) ne se limite donc
28. Entretien avec un ancien
administrateur de Human Relief Agency
à Peshawar, Le Caire, 10 février 2001.
29. Abdel Rahman Mohamed Said,
Muzakra hawla mustaqbal al-ta 'lim fi
aghanistan (Mémorandum sur l'avenir
de l'enseignement en Afghanistan;,
ISRA Peshawar, 1987.
30. En 1986, huit organisations fondent
le ICC, en présence de représentants
d'organisations et de partis politiques
afghans. Source : fslamic Coordination
Council. Al-ta'ssis w-l-injazat
(Fondements et réalisations). 1985-1995,
Pakistan, juillet 1996 (en arabe).
31. Helga Baitemann, «NGOs
and the Afghan War: the Politicisation
of Humanitarian Aid», Third World
Quaterly, vol. 12, n° 1,1990.
32. A. Azzam, 'ibar w basa 'ir li-l-jihad
fi-l-'asr al-hader {Leçons
et clairvoyances pour le jihad à l'ère
contemporaine), Peshawar, Édition
al-Jihad. 1986-1987, p. 85.
33. Empreint de l'idéal humanitaire,
pionnier dans l'action humanitaire
«sans frontières», Bernard Kouchner
s'indigne que certains Afghans,
invoquant leurs traditions culturelles,
empêchent le médecin occidental
de venir au chevet de femmes afghanes.
Voir B. Kouchner, Le malheur
des autres, Paris, Odile Jacob, 1991.
34. Sur la question des perceptions
réciproques entre «humanitaires»
et «islamistes», voir la stimulante
analyse de Jean-Nicolas Bitter,
Un outil de travail pour les organisations
humanitaires face au radicalisme
islamiste: typologie et images
réciproques, Lausanne, Institut Romand
de Pastoral, 1994. (non publié).
pas aux opérations de secours matériel aux victimes du
conflit, mais s'inscrit alors dans le cadre d'un soutien total
à une cause politique fortement imprégnée de religion.
Il reste que l'islam ne peut constituer le facteur explicatif
de l'engagement et du développement de ces organisations
: certes, ceux qui s'engagent ou encouragent
l'engagement peuvent puiser dans une matrice qui permet
de justifier l'usage de tous les moyens pour
défendre les horizons de Vumma, mais les nombreuses
modulations de l'engagement s'expliquent par des facteurs
supplémentaires.
Entre défiance et concurrence envers
les ONG occidentales
Dans les années 1980, les relations entre les Arab
NGOs et les ONG occidentales dans le conflit afghan,
comme ailleurs sur le continent africain, sont marquées
par une extrême méfiance, voire une hostilité réciproque.
Dans ce conflit caractérisé par une intense «politisation
de l'aide humanitaire31 », les ONG occidentales sont
accusées de soutenir les partis politiques les plus modérés,
et les ONG françaises sont notamment considérées
comme des soutiens du parti du commandant Massoud.
De plus, les humanitaires occidentaux sont soupçonnés
soit d'activités «missionnaires», soit d'introduire des
normes et des pratiques illicites auprès des populations
afghanes musulmanes. Dans une de ses nombreuses
publications sur le jihad publiées dans les années 1980 à
Peshawar, A. Azzam dénonce ainsi le travail des organisations
«missionnaires». Dans une partie consacrée au
domaine de la santé des réfugiés afghans, il s'interroge :
«qui fait face à cette situation dramatique? Ce sont les missionnaires,
car, où l'on trouve la pauvreté, l'ignorance et la
maladie, se trouvent les missionnaires. Des groupes de missionnaires
[al-mubashirun] portant des noms différents sont
ainsi venus s'installer à Peshawar32. »
L'humanitaire reste perçu comme un missionnaire,
voire comme un «croisé». Inversement, les humanitaires
occidentaux ne cachent pas leur méfiance à l'égard de ces
organisations: revenu d'Afghanistan, Bernard Kouchner
fustige par exemple les «extrémistes musulmans minoritaires»33.
L'incompréhension, voire l'hostilité, s'installent
entre deux mondes «humanitaires» qui, finalement, communiquent
peu34.
Le constat doit cependant être nuancé. D'une part, les
ONG islamiques n'ont pas été complètement isolées et la
coordination a parfois existé. Ainsi, le directeur du
bureau de l'organisation soudanaise Islamic Relief Agency
participe activement à la mise en Å“uvre d'un instrument
de coordination entre différents acteurs de l'aide humanitaire:
l'ISRA fait alors partie du comité de création de
YAgency Coordination Body for Afghan Relief
(ACBAR), principal organe de coordination. Plusieurs
ONG islamiques ont par ailleurs opéré, sur des projets
spécifiques, en partenariat avec des organisations internationales
telles que le Haut Commissariat aux réfugiés
(HCR), l'Organisation mondiale de la santé (OMS) ou le
Programme alimentaire mondial (PAM). Enfin, des responsables
d'organisations de secours islamique, ainsi que
certains militants islamistes afghans, reconnaissent le professionnalisme
des ONG occidentales. L'expérience de la
guerre d'Afghanistan a en effet parfois conduit au constat
de la faible efficacité des organisations islamiques au
regard de leurs homologues occidentales: décriés pour
leurs activités politiques ou leur dimension missionnaire,
les humanitaires occidentaux sont reconnus pour leur efficacité.
L'évaluation passe ainsi par le constat que le seul
engagement militant ne suffit pas à assurer l'efficacité
d'une organisation. Lors d'un entretien à Islamabad en
mai 1999, un ancien employé de la Ligue islamique mondiale
reconnaît ainsi la force de l'engagement des Médecins
sans frontières qui n'hésitaient pas à s'avancer et à
prendre des risques à l'intérieur des terres afghanes alors
que les activités des organisations islamiques restent
concentrées à la frontière pakistano-afghane. Progressivement,
la recherche du professionnalisme et l'objectif
d'efficacité vont devenir un impératif pour certaines
ONG islamiques.
Les ONG de secours islamique au temps de la guerre
en Bosnie-Herzégovine: professionnalisation et quête
de reconnaissance comme «acteurs humanitaires»
L'histoire du «secours islamique» connaît un tournant
au début des années 1990. Un «passage à l'humanitaire»
s'opère, à la fois choisi et contraint. Dans le contexte du
début des années 1990, et sensiblement au moment de la
guerre de Bosnie-Herzégovine, certaines organisations
optent pour un professionnalisme humanitaire qui se
démarque ostensiblement des activités militantes et militaires.
Dans les mobilisations au nom de la «solidarité
islamique», Vighatha islamiya cherche à se distinguer des
35. Tous les mouvements islamistes
n'ont pas eu la même attitude,
et celle-ci a évolué dans le temps.
Les appels au jihad de Saddam Hussein
ne pouvaient faire oublier la nature
d'un régime dont le parti au pouvoir,
le Ba'th, a une idéologie qui laisse peu
de place à la religion. Il n'en reste pas
moins que la guerre du Golfe
a constitué un moment de rupture
de l'alliance informelle entre États-
Unis, Arabie Saoudite et mouvements
islamistes. Sur la diversité des réactions
islamistes à la deuxième crise du Golfe,
voir James Piscatori (éd.), lslamic
Fundamentalism and the Gutf Crisis,
Chicago, American Academy of Arts
and Science, 1991.
36. Mujahid U.iamah Bin Ladin talks
exclusively to « Nida'ul Islam »
about the New Powder Leg
in the Middle East
(http .. 7/ www. islam. org. au/ articles/ l5/LA
DIN.HTM).
activités de da'wa et de jihad. Désormais, ces organisations
mettent en avant la figure du médecin alors que la
da'wa du militant et le jihad du combattant paraissent illégitimes
au regard de la conception dominante de l'humanitaire.
Mettre en valeur l'activité de secours du médecin
doit permettre à ces organisations de se présenter comme
acteur de Yighatha insaniya («secours humanitaire»). Le
passage à l'humanitaire, synonyme de professionnalisa-
tion et de démarcation, n'est pas sans obstacles: la spécialisation
dans l'action humanitaire, comme assistance aux
victimes, est parfois perçue comme un abandon de l'engagement
de soutien à des «causes islamiques», et suscite
souvent tensions et résistances au sein des organisations
comme dans leur environnement.
Démarcation, contrainte, de /'ighatha par rapport à la
da'wa et au jihad
Plusieurs facteurs contraignent les organisations de
secours à se démarquer des activités politiques et paramilitaires.
Des évolutions locales conduisent à des réorientations
politiques globales qui, en retour, ont des conséquences
sur les organisations dans leurs différents lieux
d'intervention. Ainsi, au moment de la guerre du Golfe,
s'opère un retournement de la relation entre les principaux
États du Moyen-Orient et certains mouvements islamistes
: ceux-ci dénoncent la participation de pays musulmans
(Arabie Saoudite, Egypte...) à la coalition menée
par les États-Unis pour repousser l'Irak de Saddam
Hussein dont les troupes ont envahi le Koweït en août
199035. Symptomatique de ce retournement est le mujahid
O. Ben Laden : ancien bras droit de l'Arabie Saoudite
en Afghanistan, il devient le principal artisan de la mobilisation
contre le royaume saoudien, accusé d'avoir
laissé violer la terre des deux Lieux saints (al-haramayn,
La Mecque et Médine) par les troupes étrangères impies.
O. Ben Laden reproche au mufti du royaume d'avoir été
abusé par la dynastie royale lorsqu'il a émis une fatwa qui,
selon ses propres termes, a permis « l'entrée, dans le pays
des deux mosquées sacrées, des croisés des temps
modernes36». En réaction à cette rupture d'allégeance, la
dynastie des Saoud déchoit O. Ben Laden de sa nationalité
en 1994. Dès lors, l'opposition sera grandissante
jusqu'à ce que ce dernier annonce, en février 1998, la
création d'un Front islamique international pour le jihad
contre les Juifs et les Croisés dont un des objectifs est de
libérer le territoire sacré de la présence étrangère impie.
À cette évolution régionale, s'ajoute une dimension
locale : après l'entrée dans Kaboul et la victoire des muja-
hidin en avril 1992, le conflit afghan se transforme en
guerre civile entre factions anciennement alliées. Déçus
par cette évolution du jihad, de nombreux combattants
arabes quittent le front et la question de leur reconversion
se pose. Les anciens mujahidin ou «combattants de la
liberté» sont à nouveau perçus comme militants politiques
susceptibles d'alimenter la contestation interne
dans leur pays d'origine, sans compter qu'une nouvelle
génération de militants est venue se former (idéologique-
ment et militairement) dans les camps d'entraînement en
terre afghane. La reconversion des anciens combattants
prend trois principales formes: certains quittent l'Afghanistan
pour rejoindre d'autres fronts du jihad (Tadjikistan,
Cachemire, Bosnie...); certains se lancent dans de
petites entreprises, comme l'apiculture et la vente du
miel; enfin, d'autres sont employés par des organisations
islamiques à Peshawar.
Cette reconversion d'anciens combattants dans l'action
humanitaire est alors largement utilisée par des États du
monde arabe (principalement l'Arabie Saoudite, l'Egypte
et l'Algérie) pour justifier un contrôle croissant sur les
organisations caritatives. Ces dernières ne sont désormais
plus louées pour leur noble soutien au jihad afghan, mais
condamnées pour leur couverture, réelle ou supposée,
d'activités politiques ou «terroristes». Les pressions de
ministères de l'Intérieur arabes, qui bénéficient souvent
de la coopération des services de renseignement occidentaux,
pakistanais et autres, se traduisent dans la réalité
par un contrôle qui prend deux formes. La première, classique,
est une baisse (temporaire) du financement public
aux organisations caritatives, suivie d'une politique de
contrôle très stricte du financement des organisations
caritatives. Ainsi, au moment de la guerre en Bosnie-
Herzégovine, les autorités égyptiennes accusent Human
Relief Agency de couvrir, dans son réseau international,
des activités du groupe armé égyptien Al-Jihad?1. En
1995, les fonds de l'organisation seront gelés et transférés
sur le budget de la société égyptienne du Croissant-Rouge
placée sous le haut patronage de Suzanne Moubarak,
femme du président égyptien38.
Le second moyen de pression est le recours à des arrestations
massives: ainsi, dès 1992, le gouvernement pakistanais
de Nawaz Sharif se plie aux injonctions d'États
arabes et des États-Unis (désormais alliés dans une même
37. Munir Shaqiq (éd.), Al-ummafi 'am.
Taqrir hawali al-siasia w al-iqtisadiya
al-islamiya (L'umma dans l'année.
Rapport sur la politique et l'économie
islamiques). Le Caire, 1995.
38. Une politique similaire de contrôle
des activités caritatives est exercée
dans d'autres pays du monde arabe
(notamment dans certains pays
du Golfe comme le Koweït
et l'Arabie Saoudite).
39. Frontier Post, 8 avril 1993.
40. Les bureaux ont depuis
été transférés au Caire.
41. Entretiens avec A. Suleyman
al-'Awad, alors chairman de l'IARA-
ISRA, Khartoum, 1er et 5 mai 1996.
42. Entretien avec le manager
d'Islamic Relief Agency-UK,
Birmingham, 8 janvier 1996.
43. Entretien avec A. Suleyman
al-'Awad, 1" mai 1996.
44. En décembre 1999,
le State Department a décidé
de suspendre ce financement
dans le cadre des investigations
sur les attaques «terroristes» de 1993
au World Trade Center et de 1998
contre les ambassades américaines
à Nairobi, pour lesquelles
des allégations avaient tourné le regard
vers le Soudan. Pour se défendre,
le directeur de l'IARA-USA a affirmé
que son organisation, enregistrée
depuis 1984 à Columbia (Missouri),
n'avait « rien à faire avec le Soudan »
et qu'elle n'avait jamais été accusée
d'activités liées au terrorisme.
Il a annoncé son intention de faire appel
de cette décision. Judith Miller,
«Terrorists Rely on a Few Islamic
Charities, U.S. Suspects», International
Herald Tribune, 21 février 2000, p. 5.
politique « anti-terroriste ») en procédant à de nombreuses
arrestations parmi les employés des organisations
islamiques à la frontière pakistano-afghane. Ainsi, dans le
cadre d'une campagne de vérification sur l'activité des
ONG de Peshawar et de Quetta, une centaine d'individus
d'origine arabe liés aux ONG sont arrêtés en avril 199339.
Les protestations de partis islamistes pakistanais ne suffisent
pas pour faire fléchir les autorités pakistanaises.
Celles-ci poursuivent une politique de répression qui
force finalement plusieurs organisations à quitter le territoire
pakistanais, comme c'est le cas pour Muslim Aid en
juillet 1993.
Il est intéressant de souligner que c'est la pression
venant des autorités (arabes, occidentales ou autres) qui
encourage certaines organisations à véritablement jouer la
carte humanitaire sur la scène internationale. Autrement
dit, la conception dominante de «l'humanitaire» comme
une forme d'action qui se veut distincte de l'action politique
et de l'action militaire a été en quelque sorte imposée
à ces ONG : les organisations islamiques qui entendent
poursuivre leurs activités doivent alors faire preuve du
caractère strictement «humanitaire» de leurs activités.
Mais cette contrainte va être transformée par ces mêmes
ONG en ressource, dans le cadre d'une stratégie alternative
visant à l'obtention d'une reconnaissance humanitaire.
Cette évolution passe par l'adoption du discours standard
de l'action humanitaire internationale, commun aux ONG
et aux organisations internationales, et qui ne mentionne
que les activités de secours ('ighatha) ou de développement.
La da'wa et le jihad sont des termes qui disparaissent
des brochures et rapports d'organisations cherchant
désormais la reconnaissance sur la scène internationale.
Les logiques du «passage à l'humanitaire»
Pour Islamic (African) Relief Agency (IARA-ISRA),
la recherche de soutiens parmi les ONG et les organisations
internationales a commencé dès les années 1980.
L'organisation est pionnière dans ce domaine. La trajectoire
du fondateur devenu chairman de l'organisation
peut l'expliquer.
Pionnière dans cette capacité à intégrer des institutions
internationales, l'organisation soudanaise a été suivie par
d'autres. Certes, le manager de PISRA-UK reconnaît et
regrette que beaucoup de responsables d'organisations
islamiques n'aient «pas la mentalité de participer à ce
type de réunions» ou «n'aiment pas se mêler» aux
ENCADRE
Abdallah Suleyman al-'Awad, médecin, militant et fondateur
de l'Agence islamique de secours à Khartoum
Médecin de formation, Abdallah Suleyman al-'Awad a été pendant de nombreuses années en
poste à l'antenne régionale de l'Organisation mondiale de la santé à Alexandrie (East Mediterra-
nean Régional Office, EMRO40). Comme il l'explique lui-même, cette position lui a permis
d'intégrer la culture d'une organisation internationale et de comprendre tout le bénéfice que
pouvait tirer son organisation de la participation aux instances qui regroupent les ONG internationales41.
Simultanément, donner une légitimité humanitaire à son organisation devait permettre
d'éviter les accusations d'utilisation politique de l'aide humanitaire par Da'wa Islamiya,
dont l'IARA était initialement une branche. Ainsi, pour être reconnue comme humanitaire,
l'organisation essaie, autant que possible, de se démarquer des positions du régime soudanais : il
est frappant de voir ainsi une organisation initialement marquée par sa proximité avec le mouvement
islamiste prendre ses distances, voire critiquer ouvertement le régime islamiste parce que
les politiques du régime viennent rendre difficile le fundraising de l'organisation humanitaire.
Abdul Samad Summers relate ainsi le préjudice porté à l'organisation par tout ce qui se dit
dans les médias sur le sort réservé aux chrétiens au Soudan. Lors d'une mission en Bosnie-
Herzégovine en compagnie d'un responsable de l'Église méthodiste pour évaluer un projet
conjoint à Tuzla, le représentant de l'ISRA doit répondre aux questions de fidèles chrétiens
inquiétés par les informations en provenance du Soudan faisant état de massacres de prêtres
chrétiens, de fidèles crucifiés ou encore d'enfants enlevés dans le Sud du Soudan, emmenés
dans le Nord et convertis de force à l'islam. Suite à cet échange, A. Samad Summers profite
d'un séjour à Khartoum pour faire valoir ses préoccupations auprès d'un général de l'armée
soudanaise auquel il dit avoir tenu le discours suivant: «qu'est que toute cette affaire concernant
des personnes qui ont été crucifiées? Parce que moi, je dois travailler avec des groupes
différents. Et si les Églises font l'objet de discriminations, cela nous pose un sérieux problème
pour notre fundraising42 ».
Affirmant préférer le «dialogue de terrain» (fîeld dialogue) au «dialogue intellectuel entre Islam
et Christianisme », A. Suleyman al-'Awad cherche très tôt à convaincre des organisations chrétiennes
ou occidentales de travailler ensemble: «vous comme chrétiens, vous voulez aider les
pauvres comme nous, comme musulmans, voulons aider les pauvres43 ». Recherchant la formule
du jumelage avec les ONG internationales, l'Agence islamique africaine de secours travaille
alors, sur des projets précis, en partenariat avec des organisations comme World Vision, Luthe-
ran Fédération, Oxfam, ADRA ou MSF Hollande (il s'est avéré plus difficile, selon le chairman
de l'IARA, de travailler avec l'organisation française). Parfois, l'organisation obtient des financements
publics, y compris des États-Unis. Ainsi, en 1998, Ylslamic American Relief Agency
(apparaissant également sous le sigle IARA), organisation sÅ“ur de l'agence soudanaise, a bénéficié
de deux financements de la US Agency for International Development (US AID) pour un montant
global de 4,2 millions de dollars visant à financer des projets au Mali44. Puis, après avoir
obtenu le statut de membre consultatif au Conseil économique et social des Nations unies (United
Nations Economie and Social Council - UNECOSOC), l'organisation travaille avec des agences
de l'Onu comme le Haut Commissariat aux réfugiés ou l'Unicef. Enfin, A. Suleyman al-'Awad a
joué un rôle clef pour que son organisation devienne membre actif de forums internationaux
d'ONG. Ainsi, il contribue à la formation à Dakar du Forum africain des organisations volontaires
et de développement (Forum for African Voluntary and Development Organizations,
FAVDO) dont il est vice-président pendant une période. Fier d'avoir fait entrer une «organisation
du Tiers-Monde » au Conseil international des agences volontaires basé à Genève (International
Council of Voluntary Agencies, ICVA), A. Suleyman al-Awad devient membre du Conseil
exécutif de l'ICVA, en 1986, avant de devenir vice-chairman de ce conseil en 1990.
45. Entretien avec le manager
d'Islamic Relief Agency-UK,
Birmingham, 8 janvier 1996.
46. Caritas lnternationalis, Catholic
Relief Service, International Fédération
of Red Cross and Red Crescent Societies,
International Save the Children Alliance,
Lulheran World Fédération, Oxfam,
World Council of Churches,
International Committee of the Red
Cross. Code of Conduct for
the International Red Cross
and Red Crescent Movement
and Non-Governmenlal Organizations
(NGOs) in Disaster Relief, 1994,15 p.
47. Source : liste des organisations
humanitaires ayant,
à la date d'avril 2000, apporté
leur soutien au Code de conduite
(obtenue auprès de la Fédération
internationale des sociétés de la Croix-
Rouge et du Croissant-Rouge, Genève).
48. Dans un article sur les «relations
de l'agence avec les organisations
de secours islamiques et mondiales »,
le conseiller du secrétaire général
pour les Affaires extérieures de l'IIRO
(Mohamed Abd al-Aziz al-Najafi)
énumère les institutions avec lesquelles
l'IIRO a des relations : Conseil général
pour le Secours du maglis; ICVA
(seule organisation islamique
dans le Conseil exécutif) ; UNHCR ;
UNECOSOC; IOM; Unicef ; Oxford
Centre for Refugee Studies; Oxfam ;
Save the Children ; Fédération
des Sociétés du Croissant-Rouge
et de la Croix-Rouge ; Norvegian
Refugee Council; FAVDO.
Source: Al-Ighatha, n° 11,1995,
pp. 28-29.
forums internationaux comme l'ICVA45. Mais plusieurs
responsables d'organisations ont compris l'intérêt de
jouer le jeu et rejoignent ces institutions, comme l'IIRO
en 1994 ou Human Appeal International, qui ont intégré
l'ICVA. Plus nombreuses encore sont celles qui ont
obtenu le statut de membre consultatif auprès de l'UNE-
COSOC: outre l'ISRA, on trouve l'IIRO, Islamic Relief,
Qatar Charitable Society (la liste n'est pas exhaustive).
Certaines sont à l'initiative de conférences internationales
en partenariat avec des ONG et organisations internationales:
la coorganisation en novembre 1994 par l'Organisation
internationale de secours islamique et Y International
NGO Working Group on Refugee Women d'une
conférence internationale sur les femmes musulmanes
déplacées {al-mu'tamar al-'alami li-l-mar'a al-muslima al-
muhajira) illustre bien ce type d'initiatives. Enfin, certaines
organisations ont déclaré leur soutien au code de
conduite adopté en 1994 à l'initiative du mouvement de la
Croix-Rouge : initialement soutenu uniquement par des
organisations occidentales, en majorité à dimension chrétienne46,
ce code a reçu depuis l'appui de nombreuses
autres ONG. D'après la liste mise à jour en avril 2000,
trois organisations islamiques {Islamic Relief, Human
Appeal International et Mercy International) avaient
déclaré leur soutien à cet ensemble de principes, s'enga-
geant à les intégrer dans la mise en Å“uvre de leurs
projets47. Si l'enjeu de la reconnaissance est important, il
implique aussi de communiquer la reconnaissance de
l'organisation, ce qui est essentiel pour enclencher un processus
cumulatif: appartenir à l'UNECOSOC ou à
l'ICVA tient lieu, à tort ou à raison, de gage de respectabilité
de l'organisation, et peut donc susciter la reconnaissance
par d'autres institutions ou bailleurs de fonds
potentiels de l'action humanitaire. C'est pour cette raison
que ces memberships, ainsi que les partenariats ou relations
avec des ONG et organisations internationales figurent
toujours en bonne place dans les instruments de
communication de ces organisations (communiqués de
presse, lettres d'informations, sites internet, brochures)48.
Obtenir la reconnaissance internationale en jouant la
carte humanitaire permet ainsi différentes rétributions
symboliques, institutionnelles, voire matérielles. L'enjeu
peut tout d'abord être qu'une organisation soit reconnue
par les médias ou les autorités politiques comme organisation
humanitaire. Déjà, à la fin de l'année 1992, l'organisation
anglaise Islamic Relief participe, au même titre
que des ONG anglaises comme Oxfam ou Save the Chil-
dren, à la campagne de collecte de fonds lancée par le
quotidien londonien The Independent49 : cette initiative,
outre la visibilité médiatique qu'elle donne à l'organisation,
permet à Islamic Relief de faire remarquer, pour
lever les suspicions, que l'aide est distribuée aux populations
sans aucune discrimination, bénéficiant aux musulmans
comme aux Serbes et aux Croates. Et le quotidien
britannique de présenter Islamic Relief comme une organisation
qui travaille pour «les démunis de toute race et
de toute religion50». Cette organisation de secours islamique
met ainsi en avant la portée universelle de son
action, principe fondamental de l'action humanitaire
contemporaine. Ce faisant, comme lors de nombreuses
autres occasions, Islamic Relief a ainsi pu développer sa
reconnaissance comme organisation humanitaire. Après
les attentats à New York du 11 septembre 2001 et les opérations
militaires contre l'Afghanistan qui ont suivi au
nom de la « coalition internationale contre le terrorisme »
menée par les États-Unis, Islamic Relief joue à nouveau
pleinement la carte humanitaire. Ainsi, après que les
bombardiers américains ont détruit un dépôt géré par le
Comité international de la Croix-Rouge au centre de
Kaboul, Islamic Relief signe le 17 octobre 2001 avec
Oxfam International, Christian Aid, CAFOD (Catholic
Fundfor Overseas Development), TearFund et Action Aid
un communiqué appelant les États-Unis à suspendre les
frappes militaires afin que les convois humanitaires puissent
atteindre les populations bénéficiaires. Au nom de la
nécessité d'accéder aux victimes et de l'efficacité de
l'action humanitaire, Islamic Relief adopte une position
identique aux autres ONG internationales.
Professionnalisation des organisations et passage au
«métier» humanitaire
Dans les années 1990, certaines organisations de
secours islamique ont entrepris une politique de professionnalisation.
Il est ici difficile de ne pas faire le parallèle
avec les évolutions constatées de manière générale dans le
champ de l'action humanitaire: si l'humanitaire dans les
années 1970-1980 était avant tout envisagé sous l'angle de
Vengagement, il s'est progressivement vu présenté au travers
de l'image du métier, des résultats et de la professionnalisation51.
Pour des organisations comme Islamic Relief
ou Muslim Aid, la professionnalisation est justifiée d'une
part par le constat de l'inefficacité de certaines
49. Source: Relief News. The Newsletter
of Islamic Relief Worldwide, n° 5,1994.
50. The Independent, 8 décembre 1992.
51. Voir les nombreuses publications
évoquées par Pascal Dauvin
et Johanna Siméant, Le travail
humanitaire, Paris, Presses de Sciences
po, 2002, et qui vont du Guide
du Routard consacré à l'«humanitaire»,
aux ouvrages destinés aux jeunes
et consacrés aux métiers
de l'humanitaire.
52. Entretien avec le Development
Officer, Muslim Aid, Londres,
14 mars 1997.
53. Entretien avec le directeur
de Muslim Aid, Londres, 8 mai 1998.
opérations et du gaspillage de moyens humains et matériels;
d'autre part, par la nécessité de s'adapter aux exigences
des bailleurs de fonds qui financent des projets
dont l'efficience doit être prouvée. Simultanément, cette
tendance à la professionnalisation se traduit par la mise
en place de politiques de recrutement du personnel. Dans
les profils recherchés par les organisations, l'accent est
mis sur la compétence des candidats, et non plus (seulement)
sur leur engagement. Du point de vue des candidats
qui se présentent pour travailler dans une organisation
de secours islamique, on trouve de plus en plus
d'individus qui considèrent la position comme une expérience
professionnelle en vue d'une carrière dans l'humanitaire,
ou plus généralement, en organisation internationale.
Ainsi, le Development Officer de Muslim Aid,
titulaire d'un master en développement considère son job
dans l'organisation londonienne comme une étape vers
une carrière internationale aux Nations unies52.
Si la bonne volonté militante ne suffit plus pour devenir
acteur du secours islamique, à l'instar de ce qui se
passe dans l'humanitaire occidental, cette politique de
professionnalisation qui met l'accent sur la compétence
n'est pas sans obstacles. En témoigne l'exemple de Muslim
Aid depuis que Mahmood ai-Hassan en est devenu le
directeur exécutif en 1993. Celui-ci, par sa formation et
son expérience, affirme vouloir faire de Muslim Aid une
organisation efficace gérée par des individus qualifiés et
compétents. Pakistanais d'origine, il a obtenu en 1982 un
master en Business Administration (MBA) qu'il complète
à son arrivée au Royaume-Uni par un MA en
Management à l'Impérial Collège. Après avoir travaillé
dans le secteur bancaire, il a eu une première expérience
à Islamic Relief avant de devenir directeur de Muslim
Aid: son investissement dans l'organisation n'est pas
motivé strictement par le souci d'«aider les pauvres».
Comme il le dit: «je le fais comme métier53». Il souhaite
entreprendre une réforme de l'organisation en cherchant
à recruter un personnel compétent et professionnel
pour la mission de l'organisation. Ceci n'est pas sans
difficulté car au sein de l'organisation, M. ai-Hassan
n'est pas libre de ses mouvements : un Board of Trustées
(l'équivalent d'un conseil d'administration) supervise
l'organisation et définit ses grandes orientations. Ce
bicéphalisme est source de tensions du fait même du
profil des dirigeants : s'il défend une orientation visant à
la professionnalisation de l'organisation, il se heurte
cependant aux trustées qui n'ont aucune qualification
dans le domaine du secours ou du développement. En
effet, et ce problème est un trait classique du secteur associatif,
confessionnel ou non: pour la plupart, les trustées
ne sont pas des professionnels de l'humanitaire. À
l'exception d'Hani al-Bana, directeur d'Islamic Relief
Worlwide, les trustées sont généralement des dignitaires
ou responsables de la communauté musulmane au
Royaume-Uni qui doivent leur position à leur participation
au lancement de l'organisation Muslim Aid54. Le profil
des deux chairmen (présidents) de l'organisation
depuis sa création illustre ce point. Le premier, chairman
de 1985 à 1996, n'est autre que l'ancien chanteur de rock,
Cat Stevens: après sa conversion à l'islam à la fin des
années 1970, devenu Yusuf Islam, il s'investit dans le
développement d'un système d'écoles islamiques privées
au Royaume-Uni et est très actif dans les mobilisations de
soutien au jihad afghan auquel il consacre quelques chansons
(Afghanistan, Land of Islam...). C'est alors qu'il
prend la tête du collectif d'association qui fonde Muslim
Aid55. En 1996, Y. Islam quitte sa position de chairman
pour se consacrer au développement du réseau d'écoles
islamiques au Royaume-Uni. Lui succède Suhaib Hassan,
tout aussi éloigné de l'action humanitaire: né au Pakistan,
il fait ses études à l'université islamique de Médine. Après
avoir enseigné dans une madrassa au Kenya, S. Hassan
s'installe en 1976 au Royaume-Uni où il fonde Al-Qur'an
Society : il y enseigne le Coran et écrit des brochures56. Au
chanteur converti au militantisme a donc succédé à la tête
de Muslim Aid un intellectuel travaillant à l'éducation
religieuse au sein de la communauté musulmane au
Royaume-Uni. Dans cet entretien accordé à l'hebdomadaire
Q-News après sa prise de fonction, S. Hassan reconnaît
ne pas être le mieux à même pour diriger une organisation
caritative telle que Muslim Aid: il affirme faire
confiance au directeur exécutif pour mettre en Å“uvre la
politique de l'organisation. Néanmoins, le Board of Trustées
et la direction executive ont souvent une approche
contradictoire sur la façon de gérer l'organisation : les
bonnes intentions des trustées pour que le produit des
dons aille aux démunis conduiraient à réduire au maximum
les coûts de fonctionnement de l'organisation, et
notamment les salaires; cette politique entre en conflit
avec le pragmatisme du professionnel pour qui une politique
de salaires trop bas empêche le recrutement de personnel
compétent. Conséquence directe de cette situation,
54. Sources : liste des institutions
représentées dans le Board of Trustées
parue dans Navayug, septembre 1988 ;
également, Muslim Aid's Annual
Review, 1996.
55. Selon la présentation de Mohamed
Mahjoub Haron qui a interviewé
Yusuf Islam: «Mohamed Mahjoub.
From Rock to Islam. Interview:
Yusuf Islam », Sudannow, août 1986,
pp. 31-32.
56. Biographie que l'intéressé livre
lors d'un entretien à Q-News: Ali Ali,
«A conversation with Suhaib Hassan »,
Q-News, 16 février-1" mars 1996, p. 7.
57. Cette évolution vers une aide
universelle n'est pas toujours comprise
par les soutiens traditionnels
de ces organisations; notons toutefois
que l'universalité de l'aide peut être
justifiée par des catégories islamiques
(da'wa, zakat) renvoyant, à l'instar
du christianisme, à l'ambition
universelle de l'islam. Pour une (courte)
discussion de cette question
voir J. Bellion-Jourdan, « Islamic Relief
Organizations : Between "Islamism"
and "Humanitarianism" »,
ISIM Newsletter, n° 5,2000
(accessible sur internet:
http:// www. isim. nl/ newsletter/ ).
Voir également J. Benthall,
«Financial Worship... », op. cit.
58. Il est parfois difficile de faire la part
des choses entre activités religieuses
et activités politiques : réveiller
la conscience religieuse
chez des musulmans peut ensuite
conduire à un militantisme politique
si ces individus sont en contact
avec des organisations ayant un projet
politique.
Muslim Aid s'est trouvé dans l'impossibilité de pourvoir
les cinq postes offerts dans le cadre d'une campagne de
recrutement en 1997. Ce conflit interne à l'organisation
opposant d'un côté les « militants-fondateurs » aux « professionnels-managers
» est symptomatique de l'évolution
du «secours islamique», mais plus généralement de
l'évolution du monde humanitaire.
La professionnalisation signifie-t-elle une disparition de
l'engagement militant ? Au sein des organisations, il n'y a
généralement pas consensus sur l'arrêt ou la poursuite des
projets visant au renouveau de l'islam dans les zones
d'intervention (construction de mosquées ou d'écoles islamiques,
distribution de corans et de littérature religieuse,
da'wa). De la même manière, les débats restent nombreux
sur la possibilité d'une aide universelle57. Certains
employés d'organisations islamiques semblent prêts à
renoncer à l'engagement militant pour n'opérer que selon
les principes contemporains de l'action humanitaire: distribution
de vivres et de médicaments, mise en place de
structures de santé, tout ceci dans une définition des priorités
selon le seul critère du besoin. En réalité, la plupart
des organisations islamiques poursuivent des activités religieuses:
elles servent d'intermédiaires pour des philanthropes
qui versent à l'organisation l'argent nécessaire à la
construction d'une mosquée; surtout, leur activité d'aide
matérielle conserve souvent une forte dimension religieuse
: distribution de la zakat ul-fitr (ou fitranah) lors de
la fête qui marque la fin du ramadan ('id ul-fitr); la distribution
de viande sacrifiée selon le rite (qurbani) lors de la
fête du Sacrifice ('id ul-adha). Incontestablement, l'activité
des organisations de «secours islamique» garde un fort
caractère communautaire, qui relie symboliquement bénéficiaires
et donateurs musulmans. Mais les organisations
font campagne pour montrer que leur activité n'a pas de
dimension politique : réfutant toute allégation de soutien à
des activités politiques, ces organisations défendent leur
dimension strictement humanitaire58.
Un «métier» obéissant à des «principes humanitaires» ?
Une difficile acceptation des adaptations du secours
islamique
Il reste que le « passage à l'humanitaire » est un phénomène
qui n'est pas observé pour toutes les organisations :
certaines structures militantes ou paramilitaires qui existaient
dans les années 1980 ont continué sur la même
ligne de l'engagement politique ou armé, alors que de
nouvelles organisations sont apparues. Ainsi, le Bureau
des services aux mujahidin en Afghanistan est resté une
organisation combattante dont la mission s'est élargie,
selon la ligne de pensée de son fondateur A. Azzam, pour
soutenir toute cause, à l'échelle planétaire, qui puisse être
considérée comme un jihad pour « la défense des terres
musulmanes»59. Cela peut signifier l'engagement dans la
lutte contre un pouvoir impie en terre d'islam (Egypte,
Algérie, et d'autres fronts comme le Tadjikistan), ou
contre une puissance ennemie accusée de dominer les
musulmans (Bosnie, Tchétchénie, Cachemire). Un
exemple de nouvelle organisation engagée est celui d'Al-
Rashid Trust, organisation caritative proche du mouvement
Taliban qui s'empare de Kaboul en septembre 1996.
Basée à Karachi, l'organisation a des projets en Afghanistan
et au Cachemire pour des bénéficiaires qui «demandent
l'aide non des kuffar [impies], mais celle des musulmans».
Selon la présentation de cette organisation sur le site
internet des Taliban (consulté en avril 1998, avant que
l'organisation ne soit placée sur la liste noire de l'administration
américaine en septembre 2001), aider signifie promouvoir
l'éducation pour le jihad dans la voie de Dieu et
Å“uvrer à la défense du seul gouvernement islamique dans
le monde60. Les exemples du Bureau des services ou de
Al-Rashid Trust confirment que certaines organisations
restent caractérisées par l'interpénétration du secours, de
la prédication et du combat.
Dans ce contexte, les ONG qui ont joué la carte «strictement
humanitaire », considérée comme un atout dans la
quête de reconnaissance internationale, se trouvent en
porte à faux avec l'univers des soutiens traditionnels et
d'autres organisations qui leur reprochent d'avoir trahi
l'engagement total initial pour une activité limitée et
humanitaire. Comment justifier d'avoir renoncé à l'engagement
militant ou militaire pour n'agir plus que sur un
plan humanitaire? C'est à ce type de questions que sont
confrontées les ONG de secours islamique qui ont effectué
un passage à l'humanitaire. Ainsi, dès le début du
conflit en Bosnie-Herzégovine en 1992, le Muslim Parlia-
ment of Great Britain condamne les activités d'organisations
humanitaires et appelle au soutien au jihad aux
côtés des musulmans de Bosnie. Cette institution d'orientation
pro-iranienne se positionne clairement sur le créneau
du soutien au jihad armé en Bosnie et de la dénonciation
des organisations et États qui se limitent à une
activité humanitaire61. Le Muslim Parliament cherche
59. Titre de l'ouvrage d'A. Azzam.
Sur la couverture de l'édition anglaise,
en-dessous d'une carte du monde
où sont noircies les zones à défendre
(Algérie, Bosnie, Palestine, Soudan,
Somalie, Cachemire, Afghanistan,
Tchétchénie), on voit trois petits
encadrés: l'inscription en arabe
«Allah Akbar» (en arabe, «Dieu est
le plus grand ») entourée
d'une mitraillette d'un côté,
et d'un lance-missiles de l'autre.
Entre la carte et ces illustrations,
un verset du Coran invitant à la lutte
pour la «cause de Dieu». Voir (cheikh)
A. Azzam, Defence ofthe Muslim
Lands. The First Obligation after Iman,
publié par Ahle Sunnah Wal Jama'at,
s. 1. n. d.
60. Site http:// www. taliban. com/ ,
consulté le 17 avril 1998.
Cette organisation figure sur la liste
de vingt-sept entités
(groupes de combattants, individus,
organisations) dont les États-Unis
ont demandé le gel des avoirs
dans leur «guerre contre la terreur»
menée après les attaques sur les tours
du World Trade Center à New York.
61. Qnews, 9 octobre 1992.
62. Qnews, 2-9 juillet 1993.
alors à mobiliser parmi une ultraminorité de musulmans
insatisfaits des engagements «humanitaires»: «la nourriture
et les médicaments ne permettent pas de se
défendre ! Aidez les musulmans à se défendre ! », martèle
le slogan d'un encart payé par le Muslim Parliament dans
l'hebdomadaire communautaire Qnews62.
La figure du combattant est valorisée en ce qu'elle permet
d'envisager, dans le moyen terme, de mettre fin à
l'agression, et, partant, à ses conséquences humanitaires.
En revanche, la figure du médecin est discréditée en ce
qu'il ne fait que soulager, dans le temps court, les souffrances
de victimes d'une agression qui se poursuit. En
cela, les critiques semblent rejoindre la dénonciation de
l'humanitaire «palliatif» opposé à la nécessaire intervention
du politique voire du militaire. Ainsi, les organisations
qui ont abandonné la dimension pluridimensionnelle
du jihad (du temps de la guerre d'Afghanistan)
doivent gérer la tension entre leur héritage militant et
leur projet humanitaire : jouer la carte de la reconnaissance
humanitaire sur la scène internationale, c'est risquer
la critique par les militants islamistes pour avoir
renoncé au combat (politique ou militaire); justifier une
aide à dimension universelle, c'est se singulariser par rapport
aux cercles militants qui continuent à analyser les
situations dans une dichotomie ami/ennemi distinguant
entre victimes musulmanes et agresseurs non-musulmans.
En définitive, l'essence religieuse qui justifie l'action
reste forte et il n'y a pas de raison qu'elle se volatilise précipitamment.
Il reste que les injonctions divines sont invoquées
en fonction des intérêts en jeu dans une situation
donnée. Lorsque l'invocation de l'absolu religieux n'est
qu'une justification parmi d'autres de la poursuite de
l'action, on peut alors percevoir un processus balbutiant
de sécularisation des pratiques du «secours islamique».