LE « QUARTIER »
COMME ENJEU
SOCIAL
ET POLITIQUE :
ALMA-GARE DANS
LES ANNÉES 1970*
Le quartier d'Alma-Gare1, situé dans la partie nord-
ouest de Roubaix, a été considéré, dans les années
soixante-dix, comme l'exemple le plus dynamique
de planification urbaine participative en France et, à ce
titre, a suscité un grand intérêt. À cette époque, Aima-
Gare fut doté d'une identité politique marquée et regardé
par certains comme une contestation radicale de la production
de l'espace capitaliste et de la logique de la planification
moderniste. Dans le contexte intellectuel d'alors,
les événements d'Alma-Gare semblaient offrir aux observateurs
extérieurs une manifestation concrète des idéaux
théoriques associés au concept de lutte urbaine et, de ce
fait, ont provoqué l'attention des médias mais aussi du
milieu des sciences sociales2.
Une telle interprétation invite à mettre en discussion
les enjeux que représentait alors, sur le plan social, politique
et économique, l'expérience d'Alma-Gare. Cet
article propose une étude critique des différentes identités
assignées à Aima-Gare et, en particulier, de la façon dont
ce lieu a été construit en tant que «quartier» par les militants
qui, en 1973, décident de créer «l'Atelier populaire
d'urbanisme»3. Je me propose de montrer que ces militants
ont voulu donner à Aima-Gare une identité et une
dynamique sociohistorique propres afin de pouvoir
s'opposer à sa définition «objective», technique, de zone
de «logements insalubres», qui en faisait la cible légitime
du bulldozer. Cet enjeu est distinct de ceux que
Michael James Miller
' Cet article est basé sur des données
tirées du livre - à paraître - de l'auteur:
The Représentation of Place: Urban
Planning and Protest in France and
Great Britain, 1950-1980, Aldershot,
Ashgate Publishing.
1. Aima-Gare tire son nom
de sa proximité avec la gare de Roubaix
et de la rue de l'Aima qui est
une rue commerçante. Cette zone
est parfois nommée Gare Aima.
2. Sur la place des « luttes urbaines »
dans la sociologie urbaine d'alors,
voir par exemple, Henri Lefebvre,
La production de l'espace, Paris,
Anthropos, 1974 et Manuel Castells.
Luttes urbaines, Paris, Maspero, 1975.
3. Cette étude a pour principale source
d'information les documents archivés
par l'Association interquartiers
de Roubaix (AIR). Il s'agit,
plus précisément, de la collection privée
de Roger Léman, l'un des membres
fondateurs de l'Atelier populaire
d'urbanisme (APU). Ces documents
non classés formaient un ensemble
disparate incluant des tracts,
des coupures de journaux, des notes
de réunions des groupes de travail.
des réflexions collectives sur les progrès
de la campagne de l'APU,
la correspondance avec diverses
organisations et des instances
comme la mairie et l'office d'HLM
(Habitation à loyer modéré) ainsi
qu'un exemplaire de la «carte-affiche»
de 1977. Pour se référer aux archives,
on utilisera les sigles suivants : ADN
pour les archives départementales
du Nord, Lille ; AIR pour les archives
de l'Association interquartiers
de Roubaix.
4. Sur les courées, voir par exemple
Jacques Prouvost, «Les courées
à Roubaix», Revue du Nord, vol. 51,
n° 3,1969, pp. 307-316; Didier Cornuel
et Bruno Duriez, Les courées
de Roubaix: 1884-1974, Villeneuve
d'Asq, Centre d'analyse
du développement, 1975.
définissaient les intellectuels qui voulaient favoriser une
dynamique plus générale associée à la spatialisation de la
«lutte des classes», ou les membres de l'administration du
ministère de l'Équipement qui ont donné leur appui à
l'expérience.
Pour un historien britannique, l'expérience d'Alma-
Gare est intéressante à divers titres. L'histoire de la planification
urbaine et les politiques du logement en France
n'ont guère suscité d'attention en Grande-Bretagne, surtout
dans une perspective comparative. Pourtant, les deux
pays durent faire face au même moment à des défis similaires
lorsque s'effritèrent les certitudes politiques concernant
les solutions au problème du logement de masse. En
outre, la réponse donnée à cette crise à Aima-Gare présentait
une dynamique particulière, l'Atelier populaire
d'urbanisme s'appuyant sur un contexte militant particulier,
celui des événements de 1968 qui n'eurent pas la
même résonance politique ou socioculturelle de l'autre
côté de la Manche. Enfin, les solutions furent négociées à
Aima-Gare dans un contexte politique et administratif
très différent de celui de la Grande-Bretagne d'alors, surtout
en ce qui concerne la distribution des pouvoirs entre
centre et localités. Chercher à comprendre un contexte
national qui n'est pas le sien présente toujours un risque:
ici, celui d'expliquer la spécificité d'Alma-Gare par son
«caractère français» (Frenchness). D'où ma dernière
motivation pour entreprendre cette étude: explorer dans
quelle mesure les similitudes et les différences entre des
exemples français et britanniques d'organisations de quartier
(neighbourhood organisations) émergent malgré les
caractéristiques nationales autant qu'à cause de celles-ci.
L'Atelier populaire d'urbanisme
Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale jusqu'en
1977, une alliance de socialistes et de centristes dominait
la scène politique de Roubaix et occupait l'Hôtel de Ville.
Cette alliance présentait l'histoire locale du logement
comme un cas d'exploitation et de négligence par le secteur
privé. Ce récit commence avec la construction, au
xixe et au début du xxe siècle, des courées destinées aux
ouvriers des usines textiles de la ville. Les courées étaient
constituées de logements en briques de mauvaise qualité
construits autour d'une cour minuscule où se trouvaient
des cabinets et une pompe à eau à usage commun4. Le
récit se poursuit en évoquant la dégradation physique
inévitable de ce type de tissu urbain, qui impose aux habitants
de zones comme Aima-Gare de loger dans «un
patrimoine immobilier vétusté, insalubre et dangereux»5
selon les termes de Victor Provo, maire de Roubaix, dans
le numéro d'août 1974 de la revue de la municipalité. Ce
même numéro inclut une série de photos des entrées des
courées avec pour légende: «ces portes qui conduisaient
au désespoir» (fig. 1). Chaque photo est prise de la rue,
créant ainsi une distance entre l'Å“il qui regarde et le
monde obscur des courées. Dans une telle construction,
seul le conseil municipal de Roubaix était en position
d'«effacer le lourd héritage du passé» et de «construire
[...] un nouveau quartier au lieu et place des taudis
construits par les capitalistes du xixe siècle »6.
Fig. 1 : Périodique d'information municipale, « Trois autres quartiers
changent de visage », Roubaix, août 1974, pp. 16-17. © DR.
Il n'est pas aisé de donner des statistiques précises sur
les caractéristiques socioéconomiques d'Alma-Gare.
Toutefois, nous disposons d'indications sur le profil de la
population grâce aux résultats d'une étude réalisée, en
1973, par l'Organisme régional pour la suppression des
courées de la métropole Nord (Orsucomn) à partir d'un
échantillon de 574 ménages d'Alma-Gare7. La zone rassemblait
1812 habitants au total, dont 56% entraient
dans la catégorie de «Français», 26% étaient d'origine
5. «Trois autres quartiers changent
de visage», Périodique d'information
municipale, 1973, p. 3.
6. «Roubaix: nos lecteurs posent
des questions aux candidats»,
Nord Éclair, vendredi 11 mars 1977, p. 8.
7. Il y eut cinquante refus ou absences
de réponse, et un grand nombre
des questionnaires sont restés
incomplets, surtout dans le cas
des hommes seuls vivant en garni.
8. Orsucomn, « Étude socio-
démographique Aima-Gare »,
20 août 1973, III, p. 3
(ADN, 1284W/466, dossier « Opération
de rénovation urbaine - Relogement
des habitants»),
9. AIR, Association populaire familiale,
SOS logement, numéro spécial,
Roubaix, mai 1969, p. 6.
algérienne ou marocaine, les 18% restants correspondant
aux autres groupes d'immigrés, principalement des
Espagnols, des Portugais et des Italiens. 53% des foyers
étaient composés d'une personne seule. La majorité des
hommes seuls étaient des Algériens ou des Marocains
vivant dans des garnis, tandis que les femmes seules, pour
la plupart, étaient âgées et d'origine française. On note
aussi un nombre significatif de familles nombreuses
puisque 9,4 % de tous les foyers enquêtes avaient plus de
cinq enfants. 28,8% des foyers comprenaient des personnes
âgées de plus de soixante-cinq ans. Le niveau des
revenus était bas : 12,6 % des chefs de famille étaient sans
activité tandis que 32,6% étaient des retraités, ce qui
signifie, en additionnant ces chiffres, que 45% des chefs
de famille n'étaient pas économiquement actifs8.
La municipalité de Roubaix avait programmé l'opération
d'Aima-Gare pour 1966, dans le cadre de la législation
sur la «rénovation urbaine», mais des problèmes
économiques la contraignirent à des reports successifs, si
bien que le projet ne démarra qu'en 1973 dans le cadre de
la législation sur la «résorption de l'habitat insalubre».
Au début, la population d'Alma-Gare a bien accueilli les
projets du conseil municipal, car elle y voyait une occasion
d'échapper aux difficiles conditions de vie dans les
courées. La section locale de l'Association populaire
familiale (APF) demandait alors, au nom de la population,
que le processus soit accéléré. Les premières actions
de l'APF dans les courées de Roubaix ont principalement
consisté à harceler les autorités pour que soient réalisés
des travaux de restauration et d'entretien des logements.
Elle exerçait aussi des pressions sur la mairie pour qu'elle
maintienne les services - électricité et eau - dans les courées
dont la démolition était prévue mais qui étaient toujours
habitées. Pendant les événements de Mai 1968,
l'APF organisa le soutien aux ouvriers en grève et, en
1969, commença son combat sur les conditions d'habitat :
«C'EST UN CRI D'ANGOISSE - UNE GRANDE INJUSTICE
QUI DEMANDE DES SOLUTIONS URGENTES
SI MAI 1968 A VÉCU... NOUS ÉCRIRONS MAI 19699.»
La campagne de 1969 consista en l'organisation de
réunions, de conférences de presse et la publication d'un
Dossier noir du logement présentant un catalogue
détaillé des problèmes de logement dans la zone. Pendant
l'automne de cette année-là, l'APF envoya une
délégation auprès du secrétaire d'État au logement et,
L'ASSOCIATION POPULAIRE FAMILIALE
L'Association populaire familiale (APF) s'est développée au cours de la Seconde Guerre mondiale
comme une branche de la Jeunesse ouvrière chrétienne (Joe) et a commencé son action à Roubaix en
1952. La Joe, elle, avait été fondée en Belgique en 1925 en réponse au souci de l'Église catholique
qui s'inquiétait des conditions spirituelles et matérielles des ouvriers10. La section Lille-Roubaix-
Tourcoing de la Joe fut créée en 1927 et connut aussitôt un rapide développement. L'APF s'enracinait
donc dans la tradition ouvrière catholique (la religion a toujours joué un rôle important dans les
usines textiles du Nord de la France) mais, avec le temps, la connotation explicitement chrétienne de
l'APF s'est peu à peu estompée. En général, l'APF centrait ses activités sur la famille et la «sphère de
la reproduction», dont le logement était un élément important. L'adhésion à l'APF se faisait sur la
base de l'unité familiale et non sur une base individuelle. Mais ses membres actifs étaient souvent des
femmes, étant donné que l'APF centrait son action sur des questions relatives à la vie domestique.
en novembre, organisa une journée de manifestations
dans les courées de Roubaix qui, dit-on, mobilisa environ
800 personnes.
Nous ne disposons pas de chiffres précis sur le
nombre d'adhérents à l'AFP, mais il existe une «liste
des adhérents pour l'année 1973 » manuscrite, qui
recense 118 noms dont 115 sont originaires de Roubaix
Fig.2: AIR, Bulletin d'adhésion à la CSCV, s. d. (vers 1977). © DR.
10. Pour plus d'informations
sur les relations entre Église catholique
et classes laborieuses,
voir Bruno Duriez et al, Chrétiens
et ouvriers en France, 1937-1970, Paris,
Éditions de l'Atelier, 2001.
11. AIR, «Gare-Alma: Responsables-
Sympathisants. Liste des adhérents
pour l'année 1973»,
document manuscrit.
12. AIR, Association populaire
familiale, SOS logement, op. cit., p. 19.
13. AIR, Notes manuscrites
de Marie-Agnès Léman,
25 septembre 1967.
14. lhid., 7 octobre 1967.
et 3 de Wattrelos, une commune voisine11. Dès 1969, la
section Aima-Gare de l'association avait déclaré que
«l'APF est au quartier ce que le syndicat est à l'entreprise12»
et, en 1975, l'APF se transforma en Confédération
syndicale du cadre de vie (CSCV). L'adhésion
devient alors individuelle et non familiale, mais les
actions restaient axées sur la sphère domestique. Le bulletin
d'adhésion à la CSCV (fig. 2) représente deux
hommes en bleu de travail dont les bras ouverts relient
l'usine à la courée, à la sphère domestique. En dessous,
deux mains de femme, qui symbolisent la CSCV, forment
une coupe qui englobe quatre images représentant
les secteurs d'intervention de l'organisation: école,
santé, logement et consommation.
Marie-Agnès Léman était un des membres dirigeants
de l'APF/CSCV à Roubaix et emménagea à Aima-Gare
en 1962 avec son mari Roger. Selon les Léman, à leur
arrivée, les courées offraient déjà les bases d'une identité
collective : l'APF avait acheté un certain nombre de
machines à laver le linge que les résidents de la zone, ou
même d'une rue, pouvaient louer pour un prix modeste,
et cette activité avait encouragé le développement de
réseaux locaux parmi la population. Les notes personnelles
de Marie-Agnès révèlent l'importance des liens de
proximité qui s'étaient noués entre les femmes des courées.
Les extraits suivants, écrits en 1967 à propos de la
situation à Fort Frasez - une des plus grandes courées
d'Alma-Gare - évoquent plusieurs autres caractéristiques
de la population comme le chômage, la grande
taille des familles, la mauvaise santé et un sentiment
d'impuissance :
«J'ai l'impression d'être rentrée au milieu d'un hôpital.
Thérèse : 50 ans a fait une atteinte, elle sait à peine marcher.
Janine: hospitalisée: la naissance approche, obligée de rester
couchée (c'est le 8e).
Elaine: a eu son 6e: de retour après 48h à l'hôpital.
Le mari d'Odette a fait une péritonite : elle me dit : après il s'en
ira en maison de repos, il ne peut plus rester à la maison.
Tuberculeux.
Personne ne parle de rien : S. Sociale, Urbanisation
[...] Beaucoup d'hommes sont sur la maladie (5)
[...] le mari de Janine : (Algérien) toujours au chômage [...]13. »
« Personne ne parle du Fort Frasez. Urbanisation Ordonnance
S.S. Ils sont tous écrasés et vivent au jour le jour. [...]
- les hommes veulent la paix quand ils rentrent ie soir après
une [...] journée à l'usine
- des femmes passent leur temps chez les voisines où des services
fréquents se rendent entre eux14. »
Si, au début, l'APF demandait de façon inconditionnelle
que les courées soient rapidement démolies, elle
modifia par la suite sa position. Les retards de l'opération
étaient en effet des facteurs d'incertitude et permirent à
l'organisation d'observer le sort des autres quartiers de
Roubaix soumis à la rénovation. À Longues Haies, par
exemple, «un quartier semblable à Gare Aima», les militants
relevaient que la vie sociale qui avait caractérisé
cette zone n'avait pas résisté à la transformation : «dans le
nouveau quartier [...] on ne retrouve aucun des anciens
habitants. L'animation et la vie sociale riche caractéristiques
de l'ancien quartier ont disparu15». La seule
menace de rénovation suffisait à provoquer des départs,
tous ceux qui disposaient de moyens financiers cherchant
leurs propres solutions hors de la zone sans attendre
l'arrivée des services de relogement. Ils étaient alors remplacés
par une population nouvelle, généralement plus
pauvre et plus marginalisée socialement que ses prédécesseurs.
Les chiffres illustrent bien l'impact de la
rénovation : en 1958, environ six mille personnes habitaient
Aima-Gare mais les démolitions, le relogement et
une incertitude générale sur l'avenir conduisirent à
l'hémorragie démographique, si bien qu'en 1977, il ne restait
que mille cinq cents habitants16.
Dans ce contexte, l'APF commença à revendiquer pour
la population d'Alma-Gare le droit de participer activement
à l'aménagement du secteur. En toute hypothèse, les
courées ne devaient pas être remplacées par les tours et les
barres associées à l'architecture industrielle moderniste et
tous ceux qui le souhaiteraient devraient être autorisés à
rester après la fin des travaux d'aménagement.
En février 1973, l'APF tint une réunion publique à
Aima-Gare au cours de laquelle il fut décidé de créer une
structure qui permettrait à la population locale de discuter
avec les autorités municipales et les techniciens concernés
par le projet d'aménagement, mais aussi de développer
ses propres idées sur le futur de son espace. C'est ainsi
que naquit l'Atelier populaire d'urbanisme (APU), qui
prit comme slogan : « C'est possible. On agit. On réfléchit.
On construit. » Il était ouvert à tous, la seule condition, à
la fois spatiale et sociale, étant: d'«habiter le quartier et
vouloir se battre pour y rester17 ». L'APU semble avoir eu
comme principe que les militants individuels ou les
auteurs de textes ne soient pas nommés dans les communiqués,
les déclarations, les articles de presse, pour
bien montrer qu'il s'agissait d'une entreprise collective.
15. AIR, CSCV/APU, «Gare Aima:
une expérience d'intervention
de la population dans la création
de son habitat», 4 avril 1977, p. 1.
16. O. Desreumaux, «Roubaix:
deux opérations à suivre : Aima-Gare
et Aima-Centre», La Gazette, n° 1,
25-26 janvier 1980, pp. 3-4.
17. APU-CSCV, «La démarche
au quotidien », in Roubaix Aima-Gare.
Lutte urbaine et architecture, Bruxelles,
Éditions de l'Atelier d'art urbain, 1982,
p. 26.
18. Avec les années, la rénovation,
ou la menace de rénovation, avait
favorisé à Aima-Gare une relative
concentration d'habitants d'origine
étrangère, ce groupe comprenant plus
de marginaux économiques qui avaient
donc moins de possibilité de choix
en matière de logement. En 1968,
on estimait que 24% des habitants
d'Alma-Gare étaient des étrangers;
ils étaient 44% en 1974 (Didier Cornuel
et Bruno Duriez, Le mirage urbain :
histoire du logement à Roubaix, Paris,
Anthropos, 1983, p. 202).
19. La construction de cette identité
donnée à Aima-Gare a été appuyée
par des travaux d'intellectuels. B. Duriez
et D. Cornuel, dont les ouvrages sont
cités ici, étaient regardés sans aucun
doute comme des autorités sur l'histoire
de l'aménagement de la ville
de Roubaix. Ils pensaient l'habitat
en termes de phases de la production
capitaliste, en relation avec l'évolution
de l'industrie textile en particulier.
Une étude faite par un sociologue
résidant à Aima-Gare montrait
l'émergence dans ce quartier
d'une nouvelle forme d'organisation
sociale (Gérard Grass
et Pierre Lemonier, «Pour un schéma
directeur de l'organisation de la vie
sociale ». Autrement, n° 6,1976,
pp. 230-249).
20. Le nom de Barbe d'Or viendrait
du nom du tenancier d'une auberge
qui exhibait une très belle barbe.
Ce nom est devenu celui d'une rue
puis s'est étendu à une partie
d'Alma-Gare.
Néanmoins, l'utilisation récurrente de certains procédés
stylistiques fait penser que les déclarations attribuées à la
population sont en fait les discours et les arguments d'un
petit noyau de militants dynamiques et omniprésents. La
plupart des organisateurs de l'Atelier venaient de l'APF,
M.-A. et R. Léman en étant deux des membres fondateurs
et parmi les participants les plus actifs. Pendant
toutes les années soixante-dix, les Léman, appuyés sur un
noyau de sympathisants, jouèrent un rôle central dans la
conception et la direction des activités de l'APU. Plus
tard, ils publieront des textes sur le projet d'Alma-Gare
dans divers journaux.
Comme les membres des deux associations étaient en
partie les mêmes, il n'est pas étonnant que l'APU ait fait
siens nombre des thèmes de l'APF. L'Atelier revendiquait
ainsi le droit pour la population d'avoir accès à un
logement décent, de participer à la planification du futur
d'Alma-Gare et de «rester sur place » après la rénovation.
Toutefois, l'APU et l'APF/CSCV présentaient une différence
fondamentale. Tandis que la seconde avait été fondée
pour traiter de problèmes socioéconomiques liés à la
vie domestique, le premier, qui était à la fois un lieu de
rencontre et une organisation, avait été conçu pour exercer
une influence sur l'aménagement d'un quartier particulier
de Roubaix. Du coup, l'Atelier pouvait paradoxalement
revendiquer représenter des groupes dont les
intérêts n'étaient pas forcément convergents mais qui,
propriétaires ou locataires, « Français » ou « non-
Français»18, partageaient la même expérience de vie à
Aima-Gare. Cela ne veut pas dire pour autant que la base
militante de l'APU reflétait le profil économique de la
population d'Alma-Gare: pendant les années soixante-
dix, l'organisation a attiré des participants extérieurs,
notamment des étudiants, des travailleurs sociaux et des
enseignants. Ces « outsiders » s'intéressaient à Aima-Gare
parce qu'ils y voyaient une résistance à la logique capitaliste
du marché du logement et la promesse d'une organisation
alternative de l'espace19.
En 1974, le programme d'expulsion de la population
d'Alma-Gare et de démolition des courées commença à
être mis en Å“uvre mais, au cours des trois années suivantes,
il y eut peu de constructions nouvelles, si ce
n'est deux petites opérations, les Magasins généraux et
Barbe d'Or20. Or ce type d'aménagement représentait
exactement ce que les militants de l'APU refusaient
pour le quartier :
« Pour l'Alma-Gare, Barbe d'Or, opération parachutée et que
personne ne revendique vraiment, devient l'anti-Alma-Gare,
l'exemple de ce qu'il ne faut pas faire. Image dévalorisée qui
valorise par contraste ce qui se fait ailleurs. Témoin inquiétant
de ce qui aurait pu se faire dans tout le quartier et témoin rassurant
de ce à quoi on pense avoir échappé, exemple négatif
qui légitime une action positive21.»
Cet aménagement, cet «ensemble typé de la logique
bureaucratique22», rappelait de façon concrète, physique,
ce qui attendait l'ensemble du quartier si l'APU échouait
dans son entreprise.
Voyant que des parties entières d'Alma-Gare étaient à
l'abandon, que le quartier se vidait de sa population et que
sa reconstruction avançait peu, l'APU adopta une attitude
plus conflictuelle, en organisant des manifestations
publiques, en occupant des chantiers de démolition et en
empêchant la progression des bulldozers. Toutefois, ces
manifestations auraient probablement eu un impact limité
si, en 1976, le Plan construction, un organisme d'études
relevant du ministère de l'Équipement, n'avait proposé à
l'APU de signer un contrat qui lui assurait le financement
d'une assistance technique. Dans les limites de cet article,
il n'est pas possible de discuter les raisons sous-jacentes à
cette proposition, mais celle-ci s'expliquait sans aucun
doute par une plus grande sensibilité de l'administration
centrale et du gouvernement aux idées de participation,
par la prise de conscience que les grands ensembles de
logements sociaux étaient des «échecs», enfin et surtout
par les intérêts particuliers de ceux qui travaillaient au
Plan construction23. Ce contrat était le premier du genre
en France et, en théorie du moins, donnait à une organisation
de quartier non seulement accès à l'information mais
aussi les moyens de l'utiliser à ses propres fins. Le contrat
stipulait que l'assistance technique devait être assurée par
une équipe parisienne, TABAC24, qui comprenait trois
architectes, un sociologue et un juriste. Ce contrat signifiait
aussi un énorme soutien moral à l'APU et à ses sympathisants:
«Avec la venue de l'ABAC, ce comité de
défense s'est transformé en véritable APU. Habitants +
architectes = notre nouveau quartier25. »
En 1977, la municipalité mit en place un groupe de travail
pour Aima-Gare et invita l'Atelier à en faire partie.
Ce groupe, désormais la seule instance compétente en ce
qui concernait Aima-Gare, voulut d'abord élaborer un
nouveau plan d'urbanisme pour la zone. Mais l'APU,
soucieux de prendre en charge les aspects sociaux de la
21. AIR, Christian Carlier (APU),
«Note sur Barbe d'Or», 23 avril, 1984.
22. AIR, Atelier populaire d'urbanisme.
Rapport d'activité 78, APU, Roubaix,
s. d„ p. 2.
23. Mis en place en 1971,
le Plan construction développait
des programmes de recherche intégrant
les nouvelles techniques de construction
et les innovations dans l'approche
socioéconomique de l'habitat.
Il contribua à promouvoir le thème
émergent de la participation
des citadins.
24. Les membres de l'ABAC
(ce nom n'est pas un acronyme) avaient
suivi depuis huit ans les projets
d'aménagement d'Alma-Gare
et avaient déjà eu des contacts
avec l'APU au cours d'une recherche
sur l'impact de la résorption de l'habitat
insalubre. L'originalité de la situation
d'Alma-Gare a poussé l'ABAC
à soumettre un projet de recherche
au ministère de l'Équipement, projet
qui sera finalement pris en charge
par le Plan construction.
25. AIR, «Après 5 ans d'existence
l'APU : 2 méthodes de fonctionnement »,
s. d. (vers 1978), Les Documents
de l'Alma-Gare, n° 17, p. 1.
26. AIR, « Carte-Affiche », 8 mars 1977.
27. Ibid.
28. AIR, «11 octobre 1977: un succès
important pour le quartier», une page
imprimée non datée.
situation et de promouvoir la participation des habitants
plutôt que de se limiter aux solutions techniques, présenta
sa propre vision du problème sous la forme d'une «carte-
affiche» annotée, produit d'un travail de quatre mois en
collaboration avec l'équipe de l'ABAC. La carte était
présentée comme l'expression de la volonté collective des
habitants d'Aima-Gare :
«NOUS, HABITANTS DU QUARTIER ORGANISÉS
AVEC LA CSCV ET L'APU, NOUS VOULONS QUE LE
NOUVEAU QUARTIER SOIT FAIT SELON DES IDÉES
QUE NOUS AVIONS DÉFINIES SUR CETTE CARTE
AVEC LES TECHNICIENS26. »
La carte expose une solution fondée sur trois principes :
«NOUSVOULONS
1. rester sur le quartier
2. garder nos rues et une partie des bâtiments actuels qui
seront « réhabilités » [...] On ne garde que des bâtiments en
rue, pas les courées (sauf une ou deux) [...]
3. dans les espaces libérés par les démolitions, on veut des
logements, des services (PTT, haltes-garderies, maison médicale,
etc.), des équipements collectifs (écoles, CES, salle de
sport, etc.), des commerces et des activités d'emploi (ateliers.
.., artisans...)27. »
La production de la carte montrait la capacité des habitants
d'Alma-Gare à maîtriser l'espace de leur quartier.
Que cette initiative unilatérale ait provoqué l'hostilité de
la municipalité ne peut surprendre, si bien que le groupe
de travail sur l'avenir d'Alma-Gare se trouva dans une
impasse d'avril à juin 1977. La municipalité finit par capituler
et accepta de reconsidérer le projet d'Alma-Gare à
la lumière des revendications exprimées dans la carte-
affiche qui, sous une forme modifiée, deviendra finalement
le document officiel de l'aménagement de la zone.
Après cette reculade de la municipalité, l'APU se sentit
en position d'annoncer «un succès important pour le
quartier»28.
Dans cette suite d'événements, l'APU en vint à mettre
en cause la vision moderniste et fonctionnaliste des
anciennes zones urbaines devenues «inadaptées», ce
qu'elle fit en construisant Aima-Gare comme une entité
sociale, un lieu dynamique d'interactions humaines et une
source de force collective et de résistance. Le mot « quartier»,
qui combinait une dimension sociale et spatiale, traduisait
tout cela. L'urbanisme officiel était dénoncé
comme ayant pour effet d'individualiser, d'isoler les unités
familiales et d'ignorer l'identité collective basée sur le
fait de vivre dans le même quartier. Dans les années
soixante-dix et à travers les événements que nous venons
de retracer, les militants de l'APU ont ainsi cherché à
donner au terme «quartier» une résonance particulière,
au point qu'ils pouvaient l'utiliser pour dire en raccourci
l'ensemble des valeurs qu'ils voulaient assigner à Aima-
Gare. Cette construction d'Alma-Gare en tant que
«quartier» donna cohérence et dynamisme à une zone
qui était constituée, en fait, d'une myriade de groupes
d'intérêts fondés sur l'âge, l'ethnicité, le genre, le statut
d'occupation du logement, etc.
Les militants ont ainsi voulu s'attaquer à la définition
d'Alma-Gare comme un ensemble de logements insalubres
et la remplacer par une autre, celle d'un quartier
militant habité par une population unifiée par un objectif
commun et par l'adhésion au slogan de l'APU :
«c'est possible». Dans cette perspective, le «quartier»
devenait l'enjeu central de la lutte, et il fallait le
défendre à tout prix. Ainsi, lorsqu'à la réunion du
groupe de travail du 28 avril 1977, le maire annonça la
«reconstruction» d'Alma-Gare, l'APU et la CSCV
répondirent immédiatement:
«C'EST CLAIR; SI NOUS NE NOUS BATTONS PAS, LE
BULLDOZER QUI EST MAINTENANT RUE
ARCHIMÈDE, CONTINUERA SA COURSE, IL
DÉTRUIRA TOUTES NOS MAISONS ET AVEC ELLES
IL DÉTRUIRA LA VIE DU QUARTIER.
C'EST DONC UN APPEL SOLENNEL QUE LA CSCV ET
L'APU VOUS ADRESSENT29. »
La perception d'Alma-Gare comme entité sociospa-
tiale était aussi projetée sur le futur. Tandis qu'il était
facile de justifier la démolition d'«un patrimoine immobilier
vétusté30», la destruction d'un «quartier» et de la vie
sociale que ce terme impliquait, était proche d'un acte de
vandalisme bureaucratique dans le cadre d'une politique
opportuniste. L'identité alimentée par le concept de
«quartier» avancé par l'APF/CSCV et l'APU devenait
l'élément justificatif du maintien sur place de la population
originelle et de son droit à décider collectivement et
de façon cohérente de son futur habitat. Bref, si Aima-
Gare devait être rénové, le projet devait être novateur,
créatif et intégrer les exigences de la population qui y
vivait. Le quartier était devenu l'élément central du projet
«alternatif» pour Aima-Gare et l'APU en était conscient:
«par exemple, telle activité va-t-elle affaiblir ou renforcer
le quartier?31 ». La suite de cet article porte de façon plus
29. AIR, CSCV/APU,
lettre «La réunion du Groupe
de Travail», 8 juin 1977.
30. « Roubaix : Nos lecteurs posent
des questions aux candidats»,
Nord Éclair, 11 mars 1977, p. 9.
31. AIR, Atelier populaire d'urbanisme.
Rapport d'activité 78, APU, Roubaix,
s. d., p. 16.
détaillée sur les discours utilisés et les actions entreprises
par les militants dans le processus de (re)construction du
«quartier» d'Aima-Gare.
32. JbieL, p. 7.
33. Par exemple en 1921
(la grève générale), 1924-1925
(«la grève glorieuse»), 1926
(la grève du tapis), 1928-1929
(la grève des dix sous), 1931 et 1936.
Le «quartier» mis en mots
La construction de l'idée de « quartier » par
l'APF/CSCV et l'APU exigeait des moyens de communication
efficaces. Les militants attachaient beaucoup
d'importance à informer la population d'Alma-Gare de
l'évolution de la situation et du programme des réunions
grâce, par exemple, à des panneaux d'affichage placés à
divers points du quartier « pour que tout le monde soit au
courant»32. La communication a aussi contribué à légitimer
la position des militants: comme l'APU n'avait pas
de mandat direct, ce que les membres du conseil municipal
ne manquaient pas de faire remarquer, il était important
que ses activités et discussions soient perçues comme
ouvertes à tous. Les réunions étaient connues longtemps
à l'avance, on y accueillait tout le monde et les comptes rendus
étaient diffusés dans une lettre bimensuelle L'Atelier,
dont le premier numéro parut le 1er mai 1977. Tous les
modes de communication en direction de la population
d'Alma-Gare, quel qu'en soit le support - tracts, affiches
ou articles diffusés dans la lettre - faisaient un usage
récurrent du nom d'Alma-Gare et du mot «quartier», en
chargeant ce terme d'une signification positive qu'il
n'avait pas auparavant.
L'identité que l'APU cherchait à construire pour
Aima-Gare allait au-delà de l'image d'un quartier uni en
dépit de la diversité de sa population. L'APU présentait
Aima-Gare comme l'archétype du quartier populaire, à la
fois créatif et dynamique. Un telle construction était
consolidée par la promotion d'une mémoire collective qui
s'appuyait pour une part sur la résistance des ouvriers du
textile de Roubaix, qui avaient vécu une série de conflits
industriels durs entre les deux guerres33. Elle se fondait
aussi sur des événements plus récents, les militants de
l'APU ne manquant aucune occasion de raconter l'histoire
du quartier, jusqu'à monter une pièce «La vie et
l'action des habitants» jouée dans l'école locale en
décembre 1975. Dans le contexte de production de cette
mémoire collective, on réévalua la signification des cou-
rées elles-mêmes qui commencèrent à assumer, au moins
partiellement, des aspects positifs. Sans dénier les terribles
conditions de vie des habitants d'hier comme
d'aujourd'hui, l'APU défendait l'idée que cette forme
d'habitat favorisait l'existence d'une communauté unie et
que de «telles concentrations ouvrières créaient des
conditions préjudiciables à l'industrie locale, en favorisant
le développement d'un sentiment de classe et d'une
entraide étroite entre tous les habitants des cours34». Il y
avait d'évidentes tensions dans ce récit, qui présentait les
courées comme des symboles à la fois d'exploitation et de
force collective, et attribuait une histoire ouvrière à une
population qui n'avait plus le profil d'une «classe
ouvrière ».
Un autre élément a contribué à forger l'identité collective
autour de l'idée de quartier: l'usage par l'APU et
l'APF/CSCV d'une grammaire et d'un vocabulaire qui
n'interpellaient pas le lecteur par un «vous» mais toujours
par un « nous » collectif, agissant « ensemble ». Ainsi
les tracts et les affiches affirmaient : « ORGANISONS-
NOUS ENSEMBLE. C'EST NOTRE FORCE35 »,
«Ensemble, avec les idées de chacun, construisons notre
nouveau quartier36» ou «Actuellement, à Gare Aima,
nous travaillons ensemble au nouveau quartier37».
L'usage du « nous » abolissait les distinctions économiques
et culturelles entre les divers groupes de la population,
ou entre celle-ci et les militants. Le recours à ce
«nous» visait à ce que la population se sente partie prenante
des initiatives de l'APU et à faire oublier aux
membres actifs de l'Atelier que beaucoup d'entre eux
n'appartenaient pas originellement au quartier.
Le « nous » collectif tirait aussi sa signification de
l'opposition qu'il établissait avec ceux qui n'appartenaient
pas à Aima-Gare. En définissant l'«autre» par le lieu,
l'APU établissait une frontière entre les décideurs officiels
extérieurs au quartier et ceux qui avaient vraiment le
droit de décider. Identifier un «ennemi extérieur» évitait
d'aborder la question de qui constituait le «nous», le
groupe d'intérêt commun à l'intérieur du quartier, en
déplaçant le problème sur «eux», sur ceux qui n'appartenaient
pas à ce groupe. Cette identification était sélective :
les militants, les sociologues, les journalistes et, naturellement,
l'équipe technique parisienne de l'ABAC n'étaient
pas étiquetés comme «outsiders» indésirables. La tactique
de l'exclusion était plutôt réservée aux experts des organisations
de relogement ou du service d'urbanisme de la mairie
et aux élus du conseil municipal. Les discours de l'APU
ne se privaient pas d'utiliser le sarcasme contre le Comité
interprofessionnel du logement (CIL), un organisme
34. Voir «Roubaix: l'APU.
Naissance d'un mouvement populaire
de résistance aux expulsions», p. 1.
35. AIR, APU, «À tous les habitants
d'Aima-Centre», pamphlet, s. d.,
Les documents de I Aima-Gare, n° 10.
36. Cité par Jean Descamps,
« La résorption des courées
de la Métropole du Nord », université
de Lille, thèse de droit, 3e cycle, 1976,
p. 257.
37. AIR, CSCV/APU, « 1« mai.
Voyage à Bruxelles», s. d.
38. AIR, CSCV, Union locale
de Roubaix et environs, Commission
logement, «Communiqué»,
11 février 1980, p. 1.
39. AIR, CSCV/APU, «À Gare-Aima
où en est-on? », 12 janvier, 1977, p. 1.
40. Ibid.
41. AIR, Atelier populaire d'urbanisme,
Rapport d'activité 78, op. cit., p. 1.
42. Annonce d'un voyage d'études
à Bruxelles : « on va en particulier
voir des logements sociaux qui, paraît-il,
ne ressemblent pas à des cages à lapins»
(AIR, CSCV/PU, « 15 mai Voyage
à Bruxelles », s. d.). Voir aussi
la réflexion de M.-A. Léman,
responsable de la CSCV sur Aima-Gare
à propos d'un projet d'architecture
initialement proposé pour Aima-Gare :
« le modèle imposé par l'Office d'HLM
nous a paru être du genre "cages
à poules" » (texte de présentation
d'une conférence organisée à Lille
par le Centre de formation
à l'environnement, 26-28 octobre 1977,
p. 2 [AIR]).
influent de financement du logement fondé en 1943 par
les industriels du textile de Roubaix. Évoquant «l'image
de marque quasi légendaire » du CIL, les militants le
décrivaient comme :
«Un organisme désintéressé, voué au bien commun, à la satisfaction
des besoins des salariés et de surcroît prêt, dans son
infinie bonne volonté, à collaborer avec tous en se gardant
bien, avec la modestie qui le caractérise, d'outrepasser son
rôle38.»
L'Organisme régional pour la suppression des courées
de la métropole nord, qui était chargé des opérations
d'acquisition et de démolition des courées, était considéré
par l'APF/CSCV et l'APU comme la marionnette du CIL
et donc des intérêts patronaux. Dans un écrit de 1977, ils
rappellent que l'Orsucomn avait été fondé quand, en
1969, Robert-André Vivien, le secrétaire d'État au logement
(un autre «outsider» indésirable) avait décidé de
«montrer le bout de son nez»39 à Roubaix:
« En pleine nuit et devant 50 députés, il invente une loi pour la
résorption des courées. Il placera l'ORSUCOMN sur orbite,
non pas par souci de libérer le peuple des servitudes des courées
mais pour perpétuer un mode de vie qui isole, déracine,
individualise et bon gré, mal gré, l'ORSUCOMN s'engage sur
le chemin40. »
L'APF/CSCV et l'APU se distinguaient aussi des «outsiders»
par la simplicité du style de leurs documents qui
les rendait accessibles à tous et contribuait à transmettre
un sentiment de familiarité que n'offrait pas le formalisme
de la bureaucratie. Ainsi, pour stimuler la participation
active de la population d'Alma-Gare, l'APU ne faisait
mention d'aucune théorie politique ou sociologique mais
déclarait «SERRONS-NOUS LES COUDES; C'EST
AINSI QUE NOUS NOUS EN SORTIRONS ET QUE
NOUS GAGNERONS41 ». Il arrivait souvent que ces
expressions sans formalisme recouvrent, sous une forme
abrégée et imagée, des termes techniques. Par exemple,
l'une des expressions favorites de l'APU pour décrire les
logements sociaux était «cages à lapins» ou, moins souvent,
«cages à poules», ou encore d'une façon plus élaborée
« on ne veut pas être mis en conserve, normalisé, aseptisé;
on n'est pas des lapins, à bas les clapiers»42. De telles
expressions étaient la traduction émotionnelle des représentations
de l'homogénéité associées aux tours et aux
barres du futur architectural moderniste proposé par la
municipalité. L'idée de contrainte exercée par les autorités
politiques et que reflétait l'utilisation du terme de « cages »
trouvait un écho dans la description également teintée
d'émotion que faisaient les militants des «politiques de
déportation en banlieue »43 pour évoquer le processus qui
déniait à la population originelle du quartier l'accès au
nouvel habitat en lui imposant un transfert vers une zone
de logements sociaux située à la périphérie de la ville.
Le «quartier» en action
Si les militants de l'APU employaient un langage qui
impliquait et stimulait l'existence d'une identité cohérente
pour le quartier d'Alma-Gare, ils voulaient aussi
s'assurer que ce discours soit soutenu par une activité collective
réelle. Ils avaient, par exemple, le souci d'attirer
un large public à leurs réunions, comme le montre le
«Petit Guide pour nos réunions de rue» élaboré par le
CSCV/APU et daté du 28 février 1977 :
« Ces petites réunions de rue ont été organisées pour que le
plus grand monde du quartier puisse y participer.
Peut-être devrons-nous aller chercher des gens, car peut-être y
en aurait-il qui ne sont jamais venus à l'atelier. [...]
Essayer également de noter le nom et l'adresse des participants
pour les réunions futures44. »
Qu'une partie significative des habitants d'Alma-Gare
soit engagée dans l'action importait aux militants pour
diverses raisons. D'abord, le nombre suppléait à la légitimité
d'une organisation qui ne pouvait revendiquer de
mandat officiel et qui était souvent critiquée par les
membres du conseil municipal de Roubaix pour son
manque de représentativité. Ensuite, une large participation
était une confirmation aux yeux des militants eux-
mêmes de la justesse de la revendication de participation
elle-même. Enfin, plus les participants étaient nombreux
à une manifestation, plus l'action avait de poids et plus la
perception d'Alma-Gare comme quartier dynamique se
faisait tangible.
Confronté à un problème particulier, l'APU répondait
à deux niveaux : des actions ponctuelles axées sur la cause
immédiate du problème et des stratégies à long terme
destinées à la mise en place de solutions permanentes.
Dans son code de pratiques, l'APU donnait la priorité à
la négociation pour une solution à long terme et ne voyait
dans la confrontation qu'un recours ultime:
« Résoudre dans la mesure du possible les problèmes évoqués
par des démarches amiables envers l'organisme responsable. Si
43. AIR, CSCV, Union locale
de Roubaix et environs. Commission
logement, «Communiqué»,
11 février 1980, p. 1.
44. AIR, dossier «groupe de travail
"Réhabilitation"», CSCV/APU,
«Petit Guide pour nos réunions
de rue », 28 février 1977.
45. R. Léman et M.-A. Léman,
«À PAIma-Gare à Roubaix:
une organisation collective
des habitants pour un meilleur
urbanisme », Sauvegarde de l'Enfance,
n° 2, mars-avril 1980, p. 295.
46. APU/CSCV, «La démarche
au quotidien », op. cit., p. 26.
47. AIR, «Aux travailleurs du bâtiment
du chantier "Barbe d'Or"», tract.
échec, nous engageons l'épreuve de force par des moyens
appropriés. Toutes les décisions sont prises ensemble dans le
cadre de l'APU tous les mercredis45. »
L'APU adoptait des tactiques avec cette double
approche quand il voulait établir son autorité sur des
questions qui concernaient la forme future d'Alma-Gare.
Les objectifs à long terme visaient à donner à l'APU un
rôle dans la décision portant sur la forme du nouveau
quartier à travers la négociation, la recherche de soutiens
et le lobbying. Les actions ponctuelles, elles, incluaient
des manifestations comme celle du 4 avril 1976, qui rassembla
une centaine de personnes devant la mairie de
Roubaix avec ce slogan: «l'Aima ne compte pas baisser
les bras46», diverses tentatives de blocage des bulldozers
et un certain nombre d'occupations. À deux occasions au
moins, les militants et un certain nombre d'habitants
occupèrent le chantier de Barbe d'Or pour protester
contre le manque de concertation. Ils ont, dans l'une de
ces occasions, distribué des tracts expliquant leur position
aux ouvriers du chantier :
« Pourquoi construire des logements que vous n'habiterez
jamais, car vous savez VOUS,
QUE LES COLLECTIFS
C'est pour les LAPINS ! ! !
TOUS UNIS DANS LA LUTTE47. »
Ces deux types d'action de l'APU étaient souvent
axés sur le maintien ou l'amélioration des conditions de
vie dans les courées et visaient à encourager la population
à rester à Aima-Gare. Ces mêmes actions remettaient
en question la vision officielle qui faisait d'Alma-
Gare un agrégat de logements insalubres inhabitables en
valorisant le quartier comme un lieu où les habitants
pouvaient, et même voulaient vivre. Le problème de
l'approvisionnement en eau est une bonne illustration
de cette approche. Chaque courée était raccordée au
réseau d'eau par une seule connexion située dans l'une
des maisons de la courée, comme le compteur, qui était
commun. La facture périodique d'eau était donc divisée
entre les foyers de chaque courée. Les problèmes commencèrent
avec la rénovation ou la menace de rénovation
qui suscita un certain nombre de départs, si bien
que la facture d'eau n'était pas payée. Quand le service
municipal se rendait compte que la courée accumulait
des arriérés, il coupait l'eau. Dans un cas particulièrement
extrême, les journaux locaux du 11 février 1973
rapportèrent que trente familles sont restées sans eau
pendant dix jours48. L'APU menait des négociations
régulières avec le service des eaux au nom des habitants
privés d'eau dans l'objectif de trouver au problème une
solution à long terme. Il n'était pas question de laisser
l'administration faire de la population, «un pigeon»49
qui signerait un papier où il accepterait de se rendre responsable
du paiement des dettes éventuelles. Ces négociations
débouchèrent sur un accord: chacun des foyers
d'une courée dotée d'un compteur d'eau commun verserait
une somme mensuelle de dix francs comme acompte
sur la facture finale. Cet accord facilitait la gestion des
dépenses domestiques, les habitants des courées pouvant
étaler dans le temps l'impact de la facture - et, du
même coup, limitait les risques encourus par le service
des eaux.
L'APU privilégiait donc les solutions à long terme,
mais ses actions ponctuelles pour l'approvisionnement en
eau sont intéressantes. Le 21 mai 1975, la CSCV et
l'APU organisèrent une manifestation pour protester
contre le fait que deux cents personnes environ se trouvaient
sans eau à Aima-Gare : une centaine de manifestants,
munis de seaux, défilèrent d'Aima-Gare jusqu'à la
place de Roubaix, sous les fenêtres de l'hôtel de ville. En
chantant «De l'eau, rien que de l'eau», ils tirèrent de
l'eau d'une fontaine du xixe siècle qui orne la place50. Le
symbolisme de l'action était clair et son énonciation éloquente
: des citadins dans le besoin, dont la municipalité
était supposée responsable, tiraient l'eau nécessaire à
leur vie d'une fontaine décorative située devant la mairie.
La fontaine était un symbole d'abondance, en fait
d'excès, et représentait aussi l'orgueil de la municipalité.
Les manifestants mettaient ainsi en évidence la contradiction
entre les besoins de leur quartier et l'excès dont
jouissait l'«autre» Roubaix, et faisaient honte à l'administration
de la ville. Comme l'ont souligné les militants
eux-mêmes, une seule personne remplissant un seau de
l'eau de la fontaine municipale aurait été un simple geste
symbolique. Le fait que cette opération ait été répétée
par des douzaines de personnes d'Alma-Gare, en changeait
la nature: l'initiative exprimait la volonté collective
du «quartier». La manifestation pour l'eau a aussi attiré
l'attention sur le fait que, même si le quartier d'Alma-
Gare avait été désigné comme zone de démolition, il
continuait à abriter une population nombreuse dont les
besoins n'avaient pas diminué pour autant.
48. Information communiquée
à la presse par l'APF: «Trente familles
sans eau depuis dix jours »,
Voix du Nord, 11 février 1973
et «Trente familles sans eau
depuis trois jours », Nord Éclair,
11 février 1973 (les photocopies
de ces articles se trouvent
dans les archives de l'AIR).
49. AIR.APU, «21 mai 1975
MANIFESTATIONS ! », tract.
50. AIR, « Privés d'eau, ils se servent
dans le bassin de la Grand-Place»,
Voix du Nord, photocopie,
s. d.. non paginée.
51. APU/CSCV, «La démarche
au quotidien », op. cit, p. 26.
52. Ibid.
Autre initiative, l'APU a transformé, en deux occasions,
des terrains vagues en zones de jeu avec l'aide d'un
groupe d'enfants et de jeunes du quartier. Le 1er mai
1975, des enfants d'Alma-Gare ont nettoyé un terrain
vague pour en faire une aire de jeu et le 25 avril 1977, ils
ont transformé une friche en un terrain de sport. Un
usage positif était fait ainsi de terrains qui ne servaient à
rien dans l'immédiat, mais qui avaient été affectés par les
autorités de l'hôtel de ville à des constructions qui se réaliseraient
dans un futur indéterminé pour une population
non identifiée. L'APU mettait en cause cette conception
du futur en s'appropriant les terrains en vue d'une utilisation
par la communauté présente. Cette action aussi avait
été conçue à deux niveaux. D'abord, une opération
immédiate: enlever les ordures qui pouvaient attirer les
rats et offrir aux enfants du quartier un lieu sûr où jouer
(ils jouaient autrement dans des lieux abandonnés et dangereux).
Ensuite, une visée à plus long terme: encourager
les autorités à reconnaître l'importance d'une coordination
des programmes de démolition et de construction,
démontrer aussi que les terrains rendus vacants par les
démolitions pouvaient, avec peu de travail, servir à des
objectifs positifs et rendre ainsi la vie plus supportable à
ceux qui restaient dans le quartier.
La vision de l'APU d'Alma-Gare comme un quartier
socialement viable contrastait avec la perception de la
mairie qui en faisait un ensemble de logements insalubres.
Ce contraste fut mis en lumière par une opération symbolique
de relogement mise en œuvre par l'Atelier. Elle eut
lieu le 1er mai 1974 et les militants l'ont par la suite intégrée
dans le récit de leur lutte comme « un moment fort de
l'histoire du quartier51 ». Une femme de soixante-
quatorze ans, vivant dans le quartier depuis vingt ans,
avait été obligée de rester dans sa maison à l'intérieur de
la courée, dans des conditions désastreuses, sans électricité
durant huit jours, alors que les maisons côté rue, en
meilleur état que celle de cette femme, avaient été classées
comme insalubres par l'Orsucomn et se trouvaient donc
juridiquement inhabitables. On avait offert à cette femme
un appartement dans la périphérie de Roubaix mais elle
l'avait refusé avec le soutien de «tout le quartier»52.
L'APU entreprit alors de reloger illégalement cette
femme dans une maison côté rue. L'aspect symbolique de
l'action était fortement mis en relief. On simula de façon
burlesque la remise officielle des clefs à la vieille femme,
connue de tous sous le nom de Mémère, et l'ouverture de
la «nouvelle» maison dans l'avenue Frazer, le cÅ“ur symbolique
du quartier, eut lieu en présence de nombreux
habitants d'Alma-Gare. L'ensemble du scénario avait été
conçu pour produire le plus large impact possible dans le
quartier, les questions que posait cette action - la dégradation
de l'environnement et le manque de logique évident
dans l'apposition de l'étiquette «insalubre» - concernant
toute la population d'Alma-Gare. L'APU considérait
qu'un vaste programme de relogement provisoire des
habitants des courées dans les maisons côté rue, qui
étaient en meilleur état, aurait pour effet de stopper
« l'hémorragie du quartier, surtout pour les plus mal logés,
et cette mutation permet, en laissant la possibilité à des
gens de rester sur le quartier qu'une certaine vie puisse
continuer d'exister dans ces secteurs53 ». Il a fallu une forte
pression et cette opération symbolique de relogement
pour que l'Orsucomn en vienne à reconnaître la logique
de la position de l'APU, assouplisse son attitude et
accepte de s'engager sur un projet limité de relogement,
même si cette opération était techniquement illégale.
Mais la signification du choix de reloger une vieille
dame du quartier allait au-delà de la pression politique.
La présence de personnes âgées à Aima-Gare constituait
l'un des éléments qui liaient le passé du quartier à son
présent, puis au futur qu'espérait l'APU. À travers le
relogement de Mémère, c'est tout le quartier que les militants
de l'APU relogeaient symboliquement avec ses souvenirs
et ses expériences. Pour l'Atelier, les gens âgés
représentaient la continuité dans un contexte où de nombreux
habitants d'Alma-Gare étaient des nouveaux venus
qui avaient fui les opérations de rénovation dans d'autres
parties de la ville. Il était alors essentiel de montrer que
les personnes âgées voulaient rester sur place car, sans
elles, toute référence à une continuité historique, au
«quartier» en tant qu'entité non seulement existant dans
l'espace mais perdurant à travers le temps, perdait consistance.
Dans la lettre de l'Atelier, une bande dessinée
(fig. 3) montre une femme âgée qui explique pourquoi il
est important de lutter pour le droit à rester dans le quartier
et à avoir son mot à dire dans son aménagement.
L'image de cette vieille femme alerte et pleine d'entrain
personnifie le dynamisme du quartier alors que, paradoxalement,
elle se réfère à un élément de la population
qui est généralement considéré comme moins dynamique.
Dans les opérations de rénovation urbaine ou de résorption
de l'habitat insalubre, on relogeait habituellement
53. AIR, dossier «Réflexions ABAC»,
APU, «Pourquoi le relogement? »,
s. d. Reproduit dans « Le relogement
et les ouvriers d'entretien sont
deux problèmes à résoudre
dans l'immédiat», Voix du Nord,
28 janvier 1977.
Fig. 3 : « Roubaix: L'APU. Naissance d'un mouvement populaire de résistance aux expulsions », Place, n° 5,
automne, 1976, p. 15. © DR.
dans un foyer les personnes âgées, qui se trouvaient ainsi
séparées du reste des habitants. Les militants d'Alma-
Gare organisèrent la visite d'un foyer pour quelques habitants
âgés des courées. Selon ce qui a été dit par la suite,
ces personnes ont clairement exprimé leur aversion pour
ce qu'elles avaient vu et affirmé leur désir de continuer à
vivre dans le quartier, entourées par des gens de différents
âges. D'après Le Monde, cette prise de position a
surpris les conseillers municipaux :
«Ce qui les étonne le plus, ce sont les vieilles dames décidées
qui déclarent, après avoir visité un de ces foyers où la télévision
est en couleur, qu'elles voudraient bien ne pas y terminer leur
vie. "Si je dois changer pour un palace et que je ne m'habitue
pas, dit Germaine, à quoi cela sert-il? Ici, quand je montre le
bout de mon nez, c'est au premier qui sortira pour me dire bonjour
[...] On a besoin de jeunes autour de nous"54. »
Si les personnes âgées personnifient les valeurs du
passé, ce sont les enfants qui évoquent l'avenir. L'ambition
de prendre en charge l'aménagement d'Alma-Gare
ne visait pas seulement la génération présente des habitants
mais aussi la suivante :
« Et la vieille dame, jeune militante qui n'était jamais descendue
dans la rue quand elle travaillait, avoue, étonnée d'elle-
même : "Je n'aurais jamais pensé qu'on pouvait faire des
choses comme cela", et elle ajoute : "Cela fera du bien pour les
autres qui viendront après"55. »
54. «Quand Roubaix change de peau»,
Le Monde, 5 mai 1976, p. 24.
Notons que Germaine n'était pas
choisie au hasard parmi les personnes
âgées d'Alma-Gare mais était
une participante régulière aux réunions
de l'APU. Elle fait donc écho
à la théorie sur les aspects positifs
des réseaux sociaux étroits
qui se seraient développés
dans les courées.
55. Ibid.
Cela aide à comprendre, par exemple, les initiatives
destinées à créer des terrains de jeux et des espaces de loisirs
avec la participation des enfants du quartier.
Enfin, étant donnée l'ampleur des efforts de l'APU
pour que soit légitimée sa construction du «quartier», on
ne peut s'étonner qu'aient été exploitées au maximum les
possibilités offertes par les médias. Aucune action n'était
entreprise sans que la presse locale soit informée, de façon
à renforcer la pression sur une municipalité intransigeante.
Le sens de l'événement créé par cette couverture médiatique
était aussi renforcé par l'organisation de fêtes
ouvertes à tout le quartier. Elles avaient lieu souvent le
1er mai, se liant ainsi à la tradition radicale ouvrière. Le
1er mai 1975, par exemple, des clowns défilèrent dans tout
le quartier, tandis que l'APU organisait, comme nous
l'avons vu, l'appropriation d'un terrain vague pour y installer
un terrain de jeu. Même dans les moments de crise, la
fête servait à transmettre au quartier un sentiment d'unité.
Le 2 juillet 1977, date à laquelle le maire de Roubaix fit
une déclaration confirmant le projet de démolition de la
zone, l'APU organisa une fête des habitants pour célébrer
la rénovation de deux maisons côté rue. Plus tard, cette
même année, lorsque le schéma directeur basé sur la
carte-affiche de l'APU fut finalement accepté, une autre
fête, le 24 octobre, ponctua la victoire :
«NOUS AVONS DONC REMPORTÉ UNE VICTOIRE
Pour nous habitants et travailleurs de l'Aima, il est important
de marquer cette victoire :
TOUS à la fête...56.»
La municipalité de Roubaix justifiait la démolition de
cette partie de la ville en soulignant le mauvais état des
bâtiments d'Alma-Gare. Cette position convergeait avec
les histoires racontées dans la presse et avec les marques
tangibles de délabrement et de déclin. Dans sa réponse à
la vision municipale, l'APF/CSCV donnait à la même
zone une autre interprétation, basée sur l'idée que le
quartier est une source de force collective et de solidarité.
En mettant en valeur ces aspects sociaux, il s'opposait à la
représentation d'Alma-Gare comme un ensemble de taudis.
Par les discours employés et les actions entreprises,
les militants d'Alma-Gare donnaient une signification si
chargée au mot «quartier» que celui-ci ne pouvait plus
être entendu comme un terme neutre. Aima-Gare était
devenu une zone définie par ses caractéristiques sociales
et non par ses conditions de logement. Ou, pour être plus
exact, les aspects positifs de la courée devenaient un élément
contribuant à l'«entraide étroite» qui caractérisait
les habitants de la zone.
Au moment où avaient lieu ces événements, l'histoire
d'Alma-Gare commençait à se voir dotée d'une signification
au niveau national. Les raisons en étaient complexes
mais elles pourraient être résumées dans la formule «the
56. AIR, «11 octobre 1977:
Un succès important pour le quartier»
page imprimée, s. d.
Michael James Miller
Le " quartier » comme enjeu social
et politique : Aima-Gare
dans les années 1970
57. Gaétane Lamarche-Vadel
et Ariane Cotlenko, « Alma-Gare-
le singulier et le politique »,
Autrement, n° 6,1976, pp. 62-69;
G. Grass et P. Lemonier,
« Pour un schéma directeur... », op. cit.
58. La transformation de Roubaix,
les événements d'Alma-Gare et le rôle
de l'APF furent aussi le sujet
de plusieurs thèses à l'université
de Lille, dont une thèse en sociologie
particulièrement remarquable écrite
en 1980 par un membre de l'APU
(Éric Verbrackel, « L'Atelier populaire
d'urbanisme de l'Alma-Gare
à Roubaix»).
59. Voir par exemple « Quand Roubaix
change de peau», op. cit. et, plus tard,
Michèle Champenois,
« La belle aventure des citoyens
bâtisseurs de Roubaix», Le Monde,
24-25 janvier 1982.
Le film documentaire de cinquante-
deux minutes réalisé par Hubert Knapp
intitulé LAlma-Gare à Roubaix.
Chronique des maisons et des rues.
Mon quartier, c'est ma vie, a été produit
en 1979.
right place at the right time». D'un point de vue politique,
les grands ensembles et les opérations de rénovation
urbaine se révélaient coûteux, difficiles à gérer et impopulaires
auprès de l'électorat. Dans cette conjoncture,
Aima-Gare devenait un laboratoire pour des opérations
d'urbanisme à l'échelle humaine qui répondaient aux souhaits
spécifiques d'une population et ne comportaient
guère de risques pour le gouvernement. Pour les intellectuels,
l'APU pouvait remplir un vide idéologique et son
activité, jusqu'à un certain point du moins, correspondait
à l'image qu'ils se faisaient d'une lutte urbaine, d'une
nouvelle forme d'expression politique et d'une alternative
à la logique du capitalisme. Ce n'est pas un hasard si, dans
un numéro spécial d'Autrement de 1976 intitulé «Les
contre-pouvoirs dans la ville», figuraient deux articles sur
Aima-Gare57 et un autre de Manuel Castells «Mouvements
urbains et voie démocratique vers le socialisme »58.
Si la réflexion des intellectuels et les théories des urbanistes
se déplaçaient dans une direction telle qu'elles pouvaient
attribuer aux événements d'Alma-Gare une signification
dépassant le plan local, cette orientation était
renforcée par l'attention des médias. À certains moments
critiques, le quartier était envahi par des journalistes
venus de tous les coins de France. Il était devenu le sujet
d'articles de presse (y compris d'articles de fond dans Le
Monde), d'images télévisées et même d'un film documentaire59.
Cette attention non seulement confirmait la signification
de ces événements pour les gens d'Alma-Gare
comme pour ceux de l'extérieur, mais elle consolidait
aussi l'idée de «quartier» par l'acte même du reportage.
Le fait que la presse avait relaté ces événements les situait
d'emblée dans la sphère publique et leur conférait une
sorte de «réalité» et de «permanence» qui, à leur tour,
servaient à renforcer ces moments dans la mémoire collective
des habitants. Jusqu'à un certain point, donc,
Aima-Gare a été à la fois vécu et construit en tant que
«quartier» par la couverture médiatique qu'il a suscitée.
Il faut ajouter que, si l'assistance aux réunions et aux
manifestations est prise pour indice, les appels lancés par
l'APU pour rejeter les cages à lapins produites par les
techniques de construction industrielle et moderniste, et
pour exiger un relogement «sur place» semblent avoir
touché une corde sensible chez les habitants d'Alma-
Gare. Il est significatif qu'aucune des actions de l'APU
relatées par les médias n'a jamais révélé les signes d'une
opposition active de la part de la population. Cependant,
en dépit des efforts de l'APU, les chiffres donnés au
début de cet article indiquent qu'un grand nombre de
personnes continuaient à quitter le quartier d'Alma-Gare
tout au long de la période où les militants étaient les plus
actifs. Cela suggère que, même si les idéaux de l'APU
exerçaient un pouvoir d'attraction, ils représentaient un
luxe que ne pouvaient se permettre ceux qui vivaient dans
la frange la plus marginale du marché du logement.
Traduction Hélène Le Doaré