Genèses
Belin

I.S.B.N.270113114
174 pages

p. 77 à 99
doi: en cours

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no 48 2002/3

2002 Genèses

Le "quartier" comme enjeu social et politique : Alma-Gare dans les années 1970

Michael James Miller chercheur au centre de recherche Innocenti de l'Unicef à Florence. Géographe et historien, il a présenté un doctorat au département d'histoire et civilisation de l'Institut universitaire européen. Il a suivi des études à Édimbourg, Philadelphie, au Centre d'histoire urbaine de l'université de Leicester et, comme chercheur associé, à EHSS de Paris. Sa recherche sur l'Alma-Gare fait partie de sa monographie, The Representation of Place, Planning and Protest in France and Great Britain, qui sera publié par Ashgate Publishing, Aldershot, en automne 2002.
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SOCIAL
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LE « QUARTIER » COMME ENJEU SOCIAL ET POLITIQUE : ALMA-GARE DANS LES ANNÉES 1970* Le quartier d'Alma-Gare1, situé dans la partie nord- ouest de Roubaix, a été considéré, dans les années soixante-dix, comme l'exemple le plus dynamique de planification urbaine participative en France et, à ce titre, a suscité un grand intérêt. À cette époque, Aima- Gare fut doté d'une identité politique marquée et regardé par certains comme une contestation radicale de la production de l'espace capitaliste et de la logique de la planification moderniste. Dans le contexte intellectuel d'alors, les événements d'Alma-Gare semblaient offrir aux observateurs extérieurs une manifestation concrète des idéaux théoriques associés au concept de lutte urbaine et, de ce fait, ont provoqué l'attention des médias mais aussi du milieu des sciences sociales2. Une telle interprétation invite à mettre en discussion les enjeux que représentait alors, sur le plan social, politique et économique, l'expérience d'Alma-Gare. Cet article propose une étude critique des différentes identités assignées à Aima-Gare et, en particulier, de la façon dont ce lieu a été construit en tant que «quartier» par les militants qui, en 1973, décident de créer «l'Atelier populaire d'urbanisme»3. Je me propose de montrer que ces militants ont voulu donner à Aima-Gare une identité et une dynamique sociohistorique propres afin de pouvoir s'opposer à sa définition «objective», technique, de zone de «logements insalubres», qui en faisait la cible légitime du bulldozer. Cet enjeu est distinct de ceux que Michael James Miller ' Cet article est basé sur des données tirées du livre - à paraître - de l'auteur: The Représentation of Place: Urban Planning and Protest in France and Great Britain, 1950-1980, Aldershot, Ashgate Publishing. 1. Aima-Gare tire son nom de sa proximité avec la gare de Roubaix et de la rue de l'Aima qui est une rue commerçante. Cette zone est parfois nommée Gare Aima. 2. Sur la place des « luttes urbaines » dans la sociologie urbaine d'alors, voir par exemple, Henri Lefebvre, La production de l'espace, Paris, Anthropos, 1974 et Manuel Castells. Luttes urbaines, Paris, Maspero, 1975. 3. Cette étude a pour principale source d'information les documents archivés par l'Association interquartiers de Roubaix (AIR). Il s'agit, plus précisément, de la collection privée de Roger Léman, l'un des membres fondateurs de l'Atelier populaire d'urbanisme (APU). Ces documents non classés formaient un ensemble disparate incluant des tracts, des coupures de journaux, des notes de réunions des groupes de travail. des réflexions collectives sur les progrès de la campagne de l'APU, la correspondance avec diverses organisations et des instances comme la mairie et l'office d'HLM (Habitation à loyer modéré) ainsi qu'un exemplaire de la «carte-affiche» de 1977. Pour se référer aux archives, on utilisera les sigles suivants : ADN pour les archives départementales du Nord, Lille ; AIR pour les archives de l'Association interquartiers de Roubaix. 4. Sur les courées, voir par exemple Jacques Prouvost, «Les courées à Roubaix», Revue du Nord, vol. 51, n° 3,1969, pp. 307-316; Didier Cornuel et Bruno Duriez, Les courées de Roubaix: 1884-1974, Villeneuve d'Asq, Centre d'analyse du développement, 1975. définissaient les intellectuels qui voulaient favoriser une dynamique plus générale associée à la spatialisation de la «lutte des classes», ou les membres de l'administration du ministère de l'Équipement qui ont donné leur appui à l'expérience. Pour un historien britannique, l'expérience d'Alma- Gare est intéressante à divers titres. L'histoire de la planification urbaine et les politiques du logement en France n'ont guère suscité d'attention en Grande-Bretagne, surtout dans une perspective comparative. Pourtant, les deux pays durent faire face au même moment à des défis similaires lorsque s'effritèrent les certitudes politiques concernant les solutions au problème du logement de masse. En outre, la réponse donnée à cette crise à Aima-Gare présentait une dynamique particulière, l'Atelier populaire d'urbanisme s'appuyant sur un contexte militant particulier, celui des événements de 1968 qui n'eurent pas la même résonance politique ou socioculturelle de l'autre côté de la Manche. Enfin, les solutions furent négociées à Aima-Gare dans un contexte politique et administratif très différent de celui de la Grande-Bretagne d'alors, surtout en ce qui concerne la distribution des pouvoirs entre centre et localités. Chercher à comprendre un contexte national qui n'est pas le sien présente toujours un risque: ici, celui d'expliquer la spécificité d'Alma-Gare par son «caractère français» (Frenchness). D'où ma dernière motivation pour entreprendre cette étude: explorer dans quelle mesure les similitudes et les différences entre des exemples français et britanniques d'organisations de quartier (neighbourhood organisations) émergent malgré les caractéristiques nationales autant qu'à cause de celles-ci. L'Atelier populaire d'urbanisme Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale jusqu'en 1977, une alliance de socialistes et de centristes dominait la scène politique de Roubaix et occupait l'Hôtel de Ville. Cette alliance présentait l'histoire locale du logement comme un cas d'exploitation et de négligence par le secteur privé. Ce récit commence avec la construction, au xixe et au début du xxe siècle, des courées destinées aux ouvriers des usines textiles de la ville. Les courées étaient constituées de logements en briques de mauvaise qualité construits autour d'une cour minuscule où se trouvaient des cabinets et une pompe à eau à usage commun4. Le récit se poursuit en évoquant la dégradation physique inévitable de ce type de tissu urbain, qui impose aux habitants de zones comme Aima-Gare de loger dans «un patrimoine immobilier vétusté, insalubre et dangereux»5 selon les termes de Victor Provo, maire de Roubaix, dans le numéro d'août 1974 de la revue de la municipalité. Ce même numéro inclut une série de photos des entrées des courées avec pour légende: «ces portes qui conduisaient au désespoir» (fig. 1). Chaque photo est prise de la rue, créant ainsi une distance entre l'Å“il qui regarde et le monde obscur des courées. Dans une telle construction, seul le conseil municipal de Roubaix était en position d'«effacer le lourd héritage du passé» et de «construire [...] un nouveau quartier au lieu et place des taudis construits par les capitalistes du xixe siècle »6. Fig. 1 : Périodique d'information municipale, « Trois autres quartiers changent de visage », Roubaix, août 1974, pp. 16-17. © DR. Il n'est pas aisé de donner des statistiques précises sur les caractéristiques socioéconomiques d'Alma-Gare. Toutefois, nous disposons d'indications sur le profil de la population grâce aux résultats d'une étude réalisée, en 1973, par l'Organisme régional pour la suppression des courées de la métropole Nord (Orsucomn) à partir d'un échantillon de 574 ménages d'Alma-Gare7. La zone rassemblait 1812 habitants au total, dont 56% entraient dans la catégorie de «Français», 26% étaient d'origine 5. «Trois autres quartiers changent de visage», Périodique d'information municipale, 1973, p. 3. 6. «Roubaix: nos lecteurs posent des questions aux candidats», Nord Éclair, vendredi 11 mars 1977, p. 8. 7. Il y eut cinquante refus ou absences de réponse, et un grand nombre des questionnaires sont restés incomplets, surtout dans le cas des hommes seuls vivant en garni. 8. Orsucomn, « Étude socio- démographique Aima-Gare », 20 août 1973, III, p. 3 (ADN, 1284W/466, dossier « Opération de rénovation urbaine - Relogement des habitants»), 9. AIR, Association populaire familiale, SOS logement, numéro spécial, Roubaix, mai 1969, p. 6. algérienne ou marocaine, les 18% restants correspondant aux autres groupes d'immigrés, principalement des Espagnols, des Portugais et des Italiens. 53% des foyers étaient composés d'une personne seule. La majorité des hommes seuls étaient des Algériens ou des Marocains vivant dans des garnis, tandis que les femmes seules, pour la plupart, étaient âgées et d'origine française. On note aussi un nombre significatif de familles nombreuses puisque 9,4 % de tous les foyers enquêtes avaient plus de cinq enfants. 28,8% des foyers comprenaient des personnes âgées de plus de soixante-cinq ans. Le niveau des revenus était bas : 12,6 % des chefs de famille étaient sans activité tandis que 32,6% étaient des retraités, ce qui signifie, en additionnant ces chiffres, que 45% des chefs de famille n'étaient pas économiquement actifs8. La municipalité de Roubaix avait programmé l'opération d'Aima-Gare pour 1966, dans le cadre de la législation sur la «rénovation urbaine», mais des problèmes économiques la contraignirent à des reports successifs, si bien que le projet ne démarra qu'en 1973 dans le cadre de la législation sur la «résorption de l'habitat insalubre». Au début, la population d'Alma-Gare a bien accueilli les projets du conseil municipal, car elle y voyait une occasion d'échapper aux difficiles conditions de vie dans les courées. La section locale de l'Association populaire familiale (APF) demandait alors, au nom de la population, que le processus soit accéléré. Les premières actions de l'APF dans les courées de Roubaix ont principalement consisté à harceler les autorités pour que soient réalisés des travaux de restauration et d'entretien des logements. Elle exerçait aussi des pressions sur la mairie pour qu'elle maintienne les services - électricité et eau - dans les courées dont la démolition était prévue mais qui étaient toujours habitées. Pendant les événements de Mai 1968, l'APF organisa le soutien aux ouvriers en grève et, en 1969, commença son combat sur les conditions d'habitat : «C'EST UN CRI D'ANGOISSE - UNE GRANDE INJUSTICE QUI DEMANDE DES SOLUTIONS URGENTES SI MAI 1968 A VÉCU... NOUS ÉCRIRONS MAI 19699.» La campagne de 1969 consista en l'organisation de réunions, de conférences de presse et la publication d'un Dossier noir du logement présentant un catalogue détaillé des problèmes de logement dans la zone. Pendant l'automne de cette année-là, l'APF envoya une délégation auprès du secrétaire d'État au logement et, L'ASSOCIATION POPULAIRE FAMILIALE L'Association populaire familiale (APF) s'est développée au cours de la Seconde Guerre mondiale comme une branche de la Jeunesse ouvrière chrétienne (Joe) et a commencé son action à Roubaix en 1952. La Joe, elle, avait été fondée en Belgique en 1925 en réponse au souci de l'Église catholique qui s'inquiétait des conditions spirituelles et matérielles des ouvriers10. La section Lille-Roubaix- Tourcoing de la Joe fut créée en 1927 et connut aussitôt un rapide développement. L'APF s'enracinait donc dans la tradition ouvrière catholique (la religion a toujours joué un rôle important dans les usines textiles du Nord de la France) mais, avec le temps, la connotation explicitement chrétienne de l'APF s'est peu à peu estompée. En général, l'APF centrait ses activités sur la famille et la «sphère de la reproduction», dont le logement était un élément important. L'adhésion à l'APF se faisait sur la base de l'unité familiale et non sur une base individuelle. Mais ses membres actifs étaient souvent des femmes, étant donné que l'APF centrait son action sur des questions relatives à la vie domestique. en novembre, organisa une journée de manifestations dans les courées de Roubaix qui, dit-on, mobilisa environ 800 personnes. Nous ne disposons pas de chiffres précis sur le nombre d'adhérents à l'AFP, mais il existe une «liste des adhérents pour l'année 1973 » manuscrite, qui recense 118 noms dont 115 sont originaires de Roubaix Fig.2: AIR, Bulletin d'adhésion à la CSCV, s. d. (vers 1977). © DR. 10. Pour plus d'informations sur les relations entre Église catholique et classes laborieuses, voir Bruno Duriez et al, Chrétiens et ouvriers en France, 1937-1970, Paris, Éditions de l'Atelier, 2001. 11. AIR, «Gare-Alma: Responsables- Sympathisants. Liste des adhérents pour l'année 1973», document manuscrit. 12. AIR, Association populaire familiale, SOS logement, op. cit., p. 19. 13. AIR, Notes manuscrites de Marie-Agnès Léman, 25 septembre 1967. 14. lhid., 7 octobre 1967. et 3 de Wattrelos, une commune voisine11. Dès 1969, la section Aima-Gare de l'association avait déclaré que «l'APF est au quartier ce que le syndicat est à l'entreprise12» et, en 1975, l'APF se transforma en Confédération syndicale du cadre de vie (CSCV). L'adhésion devient alors individuelle et non familiale, mais les actions restaient axées sur la sphère domestique. Le bulletin d'adhésion à la CSCV (fig. 2) représente deux hommes en bleu de travail dont les bras ouverts relient l'usine à la courée, à la sphère domestique. En dessous, deux mains de femme, qui symbolisent la CSCV, forment une coupe qui englobe quatre images représentant les secteurs d'intervention de l'organisation: école, santé, logement et consommation. Marie-Agnès Léman était un des membres dirigeants de l'APF/CSCV à Roubaix et emménagea à Aima-Gare en 1962 avec son mari Roger. Selon les Léman, à leur arrivée, les courées offraient déjà les bases d'une identité collective : l'APF avait acheté un certain nombre de machines à laver le linge que les résidents de la zone, ou même d'une rue, pouvaient louer pour un prix modeste, et cette activité avait encouragé le développement de réseaux locaux parmi la population. Les notes personnelles de Marie-Agnès révèlent l'importance des liens de proximité qui s'étaient noués entre les femmes des courées. Les extraits suivants, écrits en 1967 à propos de la situation à Fort Frasez - une des plus grandes courées d'Alma-Gare - évoquent plusieurs autres caractéristiques de la population comme le chômage, la grande taille des familles, la mauvaise santé et un sentiment d'impuissance : «J'ai l'impression d'être rentrée au milieu d'un hôpital. Thérèse : 50 ans a fait une atteinte, elle sait à peine marcher. Janine: hospitalisée: la naissance approche, obligée de rester couchée (c'est le 8e). Elaine: a eu son 6e: de retour après 48h à l'hôpital. Le mari d'Odette a fait une péritonite : elle me dit : après il s'en ira en maison de repos, il ne peut plus rester à la maison. Tuberculeux. Personne ne parle de rien : S. Sociale, Urbanisation [...] Beaucoup d'hommes sont sur la maladie (5) [...] le mari de Janine : (Algérien) toujours au chômage [...]13. » « Personne ne parle du Fort Frasez. Urbanisation Ordonnance S.S. Ils sont tous écrasés et vivent au jour le jour. [...] - les hommes veulent la paix quand ils rentrent ie soir après une [...] journée à l'usine - des femmes passent leur temps chez les voisines où des services fréquents se rendent entre eux14. » Si, au début, l'APF demandait de façon inconditionnelle que les courées soient rapidement démolies, elle modifia par la suite sa position. Les retards de l'opération étaient en effet des facteurs d'incertitude et permirent à l'organisation d'observer le sort des autres quartiers de Roubaix soumis à la rénovation. À Longues Haies, par exemple, «un quartier semblable à Gare Aima», les militants relevaient que la vie sociale qui avait caractérisé cette zone n'avait pas résisté à la transformation : «dans le nouveau quartier [...] on ne retrouve aucun des anciens habitants. L'animation et la vie sociale riche caractéristiques de l'ancien quartier ont disparu15». La seule menace de rénovation suffisait à provoquer des départs, tous ceux qui disposaient de moyens financiers cherchant leurs propres solutions hors de la zone sans attendre l'arrivée des services de relogement. Ils étaient alors remplacés par une population nouvelle, généralement plus pauvre et plus marginalisée socialement que ses prédécesseurs. Les chiffres illustrent bien l'impact de la rénovation : en 1958, environ six mille personnes habitaient Aima-Gare mais les démolitions, le relogement et une incertitude générale sur l'avenir conduisirent à l'hémorragie démographique, si bien qu'en 1977, il ne restait que mille cinq cents habitants16. Dans ce contexte, l'APF commença à revendiquer pour la population d'Alma-Gare le droit de participer activement à l'aménagement du secteur. En toute hypothèse, les courées ne devaient pas être remplacées par les tours et les barres associées à l'architecture industrielle moderniste et tous ceux qui le souhaiteraient devraient être autorisés à rester après la fin des travaux d'aménagement. En février 1973, l'APF tint une réunion publique à Aima-Gare au cours de laquelle il fut décidé de créer une structure qui permettrait à la population locale de discuter avec les autorités municipales et les techniciens concernés par le projet d'aménagement, mais aussi de développer ses propres idées sur le futur de son espace. C'est ainsi que naquit l'Atelier populaire d'urbanisme (APU), qui prit comme slogan : « C'est possible. On agit. On réfléchit. On construit. » Il était ouvert à tous, la seule condition, à la fois spatiale et sociale, étant: d'«habiter le quartier et vouloir se battre pour y rester17 ». L'APU semble avoir eu comme principe que les militants individuels ou les auteurs de textes ne soient pas nommés dans les communiqués, les déclarations, les articles de presse, pour bien montrer qu'il s'agissait d'une entreprise collective. 15. AIR, CSCV/APU, «Gare Aima: une expérience d'intervention de la population dans la création de son habitat», 4 avril 1977, p. 1. 16. O. Desreumaux, «Roubaix: deux opérations à suivre : Aima-Gare et Aima-Centre», La Gazette, n° 1, 25-26 janvier 1980, pp. 3-4. 17. APU-CSCV, «La démarche au quotidien », in Roubaix Aima-Gare. Lutte urbaine et architecture, Bruxelles, Éditions de l'Atelier d'art urbain, 1982, p. 26. 18. Avec les années, la rénovation, ou la menace de rénovation, avait favorisé à Aima-Gare une relative concentration d'habitants d'origine étrangère, ce groupe comprenant plus de marginaux économiques qui avaient donc moins de possibilité de choix en matière de logement. En 1968, on estimait que 24% des habitants d'Alma-Gare étaient des étrangers; ils étaient 44% en 1974 (Didier Cornuel et Bruno Duriez, Le mirage urbain : histoire du logement à Roubaix, Paris, Anthropos, 1983, p. 202). 19. La construction de cette identité donnée à Aima-Gare a été appuyée par des travaux d'intellectuels. B. Duriez et D. Cornuel, dont les ouvrages sont cités ici, étaient regardés sans aucun doute comme des autorités sur l'histoire de l'aménagement de la ville de Roubaix. Ils pensaient l'habitat en termes de phases de la production capitaliste, en relation avec l'évolution de l'industrie textile en particulier. Une étude faite par un sociologue résidant à Aima-Gare montrait l'émergence dans ce quartier d'une nouvelle forme d'organisation sociale (Gérard Grass et Pierre Lemonier, «Pour un schéma directeur de l'organisation de la vie sociale ». Autrement, n° 6,1976, pp. 230-249). 20. Le nom de Barbe d'Or viendrait du nom du tenancier d'une auberge qui exhibait une très belle barbe. Ce nom est devenu celui d'une rue puis s'est étendu à une partie d'Alma-Gare. Néanmoins, l'utilisation récurrente de certains procédés stylistiques fait penser que les déclarations attribuées à la population sont en fait les discours et les arguments d'un petit noyau de militants dynamiques et omniprésents. La plupart des organisateurs de l'Atelier venaient de l'APF, M.-A. et R. Léman en étant deux des membres fondateurs et parmi les participants les plus actifs. Pendant toutes les années soixante-dix, les Léman, appuyés sur un noyau de sympathisants, jouèrent un rôle central dans la conception et la direction des activités de l'APU. Plus tard, ils publieront des textes sur le projet d'Alma-Gare dans divers journaux. Comme les membres des deux associations étaient en partie les mêmes, il n'est pas étonnant que l'APU ait fait siens nombre des thèmes de l'APF. L'Atelier revendiquait ainsi le droit pour la population d'avoir accès à un logement décent, de participer à la planification du futur d'Alma-Gare et de «rester sur place » après la rénovation. Toutefois, l'APU et l'APF/CSCV présentaient une différence fondamentale. Tandis que la seconde avait été fondée pour traiter de problèmes socioéconomiques liés à la vie domestique, le premier, qui était à la fois un lieu de rencontre et une organisation, avait été conçu pour exercer une influence sur l'aménagement d'un quartier particulier de Roubaix. Du coup, l'Atelier pouvait paradoxalement revendiquer représenter des groupes dont les intérêts n'étaient pas forcément convergents mais qui, propriétaires ou locataires, « Français » ou « non- Français»18, partageaient la même expérience de vie à Aima-Gare. Cela ne veut pas dire pour autant que la base militante de l'APU reflétait le profil économique de la population d'Alma-Gare: pendant les années soixante- dix, l'organisation a attiré des participants extérieurs, notamment des étudiants, des travailleurs sociaux et des enseignants. Ces « outsiders » s'intéressaient à Aima-Gare parce qu'ils y voyaient une résistance à la logique capitaliste du marché du logement et la promesse d'une organisation alternative de l'espace19. En 1974, le programme d'expulsion de la population d'Alma-Gare et de démolition des courées commença à être mis en Å“uvre mais, au cours des trois années suivantes, il y eut peu de constructions nouvelles, si ce n'est deux petites opérations, les Magasins généraux et Barbe d'Or20. Or ce type d'aménagement représentait exactement ce que les militants de l'APU refusaient pour le quartier : « Pour l'Alma-Gare, Barbe d'Or, opération parachutée et que personne ne revendique vraiment, devient l'anti-Alma-Gare, l'exemple de ce qu'il ne faut pas faire. Image dévalorisée qui valorise par contraste ce qui se fait ailleurs. Témoin inquiétant de ce qui aurait pu se faire dans tout le quartier et témoin rassurant de ce à quoi on pense avoir échappé, exemple négatif qui légitime une action positive21.» Cet aménagement, cet «ensemble typé de la logique bureaucratique22», rappelait de façon concrète, physique, ce qui attendait l'ensemble du quartier si l'APU échouait dans son entreprise. Voyant que des parties entières d'Alma-Gare étaient à l'abandon, que le quartier se vidait de sa population et que sa reconstruction avançait peu, l'APU adopta une attitude plus conflictuelle, en organisant des manifestations publiques, en occupant des chantiers de démolition et en empêchant la progression des bulldozers. Toutefois, ces manifestations auraient probablement eu un impact limité si, en 1976, le Plan construction, un organisme d'études relevant du ministère de l'Équipement, n'avait proposé à l'APU de signer un contrat qui lui assurait le financement d'une assistance technique. Dans les limites de cet article, il n'est pas possible de discuter les raisons sous-jacentes à cette proposition, mais celle-ci s'expliquait sans aucun doute par une plus grande sensibilité de l'administration centrale et du gouvernement aux idées de participation, par la prise de conscience que les grands ensembles de logements sociaux étaient des «échecs», enfin et surtout par les intérêts particuliers de ceux qui travaillaient au Plan construction23. Ce contrat était le premier du genre en France et, en théorie du moins, donnait à une organisation de quartier non seulement accès à l'information mais aussi les moyens de l'utiliser à ses propres fins. Le contrat stipulait que l'assistance technique devait être assurée par une équipe parisienne, TABAC24, qui comprenait trois architectes, un sociologue et un juriste. Ce contrat signifiait aussi un énorme soutien moral à l'APU et à ses sympathisants: «Avec la venue de l'ABAC, ce comité de défense s'est transformé en véritable APU. Habitants + architectes = notre nouveau quartier25. » En 1977, la municipalité mit en place un groupe de travail pour Aima-Gare et invita l'Atelier à en faire partie. Ce groupe, désormais la seule instance compétente en ce qui concernait Aima-Gare, voulut d'abord élaborer un nouveau plan d'urbanisme pour la zone. Mais l'APU, soucieux de prendre en charge les aspects sociaux de la 21. AIR, Christian Carlier (APU), «Note sur Barbe d'Or», 23 avril, 1984. 22. AIR, Atelier populaire d'urbanisme. Rapport d'activité 78, APU, Roubaix, s. d„ p. 2. 23. Mis en place en 1971, le Plan construction développait des programmes de recherche intégrant les nouvelles techniques de construction et les innovations dans l'approche socioéconomique de l'habitat. Il contribua à promouvoir le thème émergent de la participation des citadins. 24. Les membres de l'ABAC (ce nom n'est pas un acronyme) avaient suivi depuis huit ans les projets d'aménagement d'Alma-Gare et avaient déjà eu des contacts avec l'APU au cours d'une recherche sur l'impact de la résorption de l'habitat insalubre. L'originalité de la situation d'Alma-Gare a poussé l'ABAC à soumettre un projet de recherche au ministère de l'Équipement, projet qui sera finalement pris en charge par le Plan construction. 25. AIR, «Après 5 ans d'existence l'APU : 2 méthodes de fonctionnement », s. d. (vers 1978), Les Documents de l'Alma-Gare, n° 17, p. 1. 26. AIR, « Carte-Affiche », 8 mars 1977. 27. Ibid. 28. AIR, «11 octobre 1977: un succès important pour le quartier», une page imprimée non datée. situation et de promouvoir la participation des habitants plutôt que de se limiter aux solutions techniques, présenta sa propre vision du problème sous la forme d'une «carte- affiche» annotée, produit d'un travail de quatre mois en collaboration avec l'équipe de l'ABAC. La carte était présentée comme l'expression de la volonté collective des habitants d'Aima-Gare : «NOUS, HABITANTS DU QUARTIER ORGANISÉS AVEC LA CSCV ET L'APU, NOUS VOULONS QUE LE NOUVEAU QUARTIER SOIT FAIT SELON DES IDÉES QUE NOUS AVIONS DÉFINIES SUR CETTE CARTE AVEC LES TECHNICIENS26. » La carte expose une solution fondée sur trois principes : «NOUSVOULONS 1. rester sur le quartier 2. garder nos rues et une partie des bâtiments actuels qui seront « réhabilités » [...] On ne garde que des bâtiments en rue, pas les courées (sauf une ou deux) [...] 3. dans les espaces libérés par les démolitions, on veut des logements, des services (PTT, haltes-garderies, maison médicale, etc.), des équipements collectifs (écoles, CES, salle de sport, etc.), des commerces et des activités d'emploi (ateliers. .., artisans...)27. » La production de la carte montrait la capacité des habitants d'Alma-Gare à maîtriser l'espace de leur quartier. Que cette initiative unilatérale ait provoqué l'hostilité de la municipalité ne peut surprendre, si bien que le groupe de travail sur l'avenir d'Alma-Gare se trouva dans une impasse d'avril à juin 1977. La municipalité finit par capituler et accepta de reconsidérer le projet d'Alma-Gare à la lumière des revendications exprimées dans la carte- affiche qui, sous une forme modifiée, deviendra finalement le document officiel de l'aménagement de la zone. Après cette reculade de la municipalité, l'APU se sentit en position d'annoncer «un succès important pour le quartier»28. Dans cette suite d'événements, l'APU en vint à mettre en cause la vision moderniste et fonctionnaliste des anciennes zones urbaines devenues «inadaptées», ce qu'elle fit en construisant Aima-Gare comme une entité sociale, un lieu dynamique d'interactions humaines et une source de force collective et de résistance. Le mot « quartier», qui combinait une dimension sociale et spatiale, traduisait tout cela. L'urbanisme officiel était dénoncé comme ayant pour effet d'individualiser, d'isoler les unités familiales et d'ignorer l'identité collective basée sur le fait de vivre dans le même quartier. Dans les années soixante-dix et à travers les événements que nous venons de retracer, les militants de l'APU ont ainsi cherché à donner au terme «quartier» une résonance particulière, au point qu'ils pouvaient l'utiliser pour dire en raccourci l'ensemble des valeurs qu'ils voulaient assigner à Aima- Gare. Cette construction d'Alma-Gare en tant que «quartier» donna cohérence et dynamisme à une zone qui était constituée, en fait, d'une myriade de groupes d'intérêts fondés sur l'âge, l'ethnicité, le genre, le statut d'occupation du logement, etc. Les militants ont ainsi voulu s'attaquer à la définition d'Alma-Gare comme un ensemble de logements insalubres et la remplacer par une autre, celle d'un quartier militant habité par une population unifiée par un objectif commun et par l'adhésion au slogan de l'APU : «c'est possible». Dans cette perspective, le «quartier» devenait l'enjeu central de la lutte, et il fallait le défendre à tout prix. Ainsi, lorsqu'à la réunion du groupe de travail du 28 avril 1977, le maire annonça la «reconstruction» d'Alma-Gare, l'APU et la CSCV répondirent immédiatement: «C'EST CLAIR; SI NOUS NE NOUS BATTONS PAS, LE BULLDOZER QUI EST MAINTENANT RUE ARCHIMÈDE, CONTINUERA SA COURSE, IL DÉTRUIRA TOUTES NOS MAISONS ET AVEC ELLES IL DÉTRUIRA LA VIE DU QUARTIER. C'EST DONC UN APPEL SOLENNEL QUE LA CSCV ET L'APU VOUS ADRESSENT29. » La perception d'Alma-Gare comme entité sociospa- tiale était aussi projetée sur le futur. Tandis qu'il était facile de justifier la démolition d'«un patrimoine immobilier vétusté30», la destruction d'un «quartier» et de la vie sociale que ce terme impliquait, était proche d'un acte de vandalisme bureaucratique dans le cadre d'une politique opportuniste. L'identité alimentée par le concept de «quartier» avancé par l'APF/CSCV et l'APU devenait l'élément justificatif du maintien sur place de la population originelle et de son droit à décider collectivement et de façon cohérente de son futur habitat. Bref, si Aima- Gare devait être rénové, le projet devait être novateur, créatif et intégrer les exigences de la population qui y vivait. Le quartier était devenu l'élément central du projet «alternatif» pour Aima-Gare et l'APU en était conscient: «par exemple, telle activité va-t-elle affaiblir ou renforcer le quartier?31 ». La suite de cet article porte de façon plus 29. AIR, CSCV/APU, lettre «La réunion du Groupe de Travail», 8 juin 1977. 30. « Roubaix : Nos lecteurs posent des questions aux candidats», Nord Éclair, 11 mars 1977, p. 9. 31. AIR, Atelier populaire d'urbanisme. Rapport d'activité 78, APU, Roubaix, s. d., p. 16. détaillée sur les discours utilisés et les actions entreprises par les militants dans le processus de (re)construction du «quartier» d'Aima-Gare. 32. JbieL, p. 7. 33. Par exemple en 1921 (la grève générale), 1924-1925 («la grève glorieuse»), 1926 (la grève du tapis), 1928-1929 (la grève des dix sous), 1931 et 1936. Le «quartier» mis en mots La construction de l'idée de « quartier » par l'APF/CSCV et l'APU exigeait des moyens de communication efficaces. Les militants attachaient beaucoup d'importance à informer la population d'Alma-Gare de l'évolution de la situation et du programme des réunions grâce, par exemple, à des panneaux d'affichage placés à divers points du quartier « pour que tout le monde soit au courant»32. La communication a aussi contribué à légitimer la position des militants: comme l'APU n'avait pas de mandat direct, ce que les membres du conseil municipal ne manquaient pas de faire remarquer, il était important que ses activités et discussions soient perçues comme ouvertes à tous. Les réunions étaient connues longtemps à l'avance, on y accueillait tout le monde et les comptes rendus étaient diffusés dans une lettre bimensuelle L'Atelier, dont le premier numéro parut le 1er mai 1977. Tous les modes de communication en direction de la population d'Alma-Gare, quel qu'en soit le support - tracts, affiches ou articles diffusés dans la lettre - faisaient un usage récurrent du nom d'Alma-Gare et du mot «quartier», en chargeant ce terme d'une signification positive qu'il n'avait pas auparavant. L'identité que l'APU cherchait à construire pour Aima-Gare allait au-delà de l'image d'un quartier uni en dépit de la diversité de sa population. L'APU présentait Aima-Gare comme l'archétype du quartier populaire, à la fois créatif et dynamique. Un telle construction était consolidée par la promotion d'une mémoire collective qui s'appuyait pour une part sur la résistance des ouvriers du textile de Roubaix, qui avaient vécu une série de conflits industriels durs entre les deux guerres33. Elle se fondait aussi sur des événements plus récents, les militants de l'APU ne manquant aucune occasion de raconter l'histoire du quartier, jusqu'à monter une pièce «La vie et l'action des habitants» jouée dans l'école locale en décembre 1975. Dans le contexte de production de cette mémoire collective, on réévalua la signification des cou- rées elles-mêmes qui commencèrent à assumer, au moins partiellement, des aspects positifs. Sans dénier les terribles conditions de vie des habitants d'hier comme d'aujourd'hui, l'APU défendait l'idée que cette forme d'habitat favorisait l'existence d'une communauté unie et que de «telles concentrations ouvrières créaient des conditions préjudiciables à l'industrie locale, en favorisant le développement d'un sentiment de classe et d'une entraide étroite entre tous les habitants des cours34». Il y avait d'évidentes tensions dans ce récit, qui présentait les courées comme des symboles à la fois d'exploitation et de force collective, et attribuait une histoire ouvrière à une population qui n'avait plus le profil d'une «classe ouvrière ». Un autre élément a contribué à forger l'identité collective autour de l'idée de quartier: l'usage par l'APU et l'APF/CSCV d'une grammaire et d'un vocabulaire qui n'interpellaient pas le lecteur par un «vous» mais toujours par un « nous » collectif, agissant « ensemble ». Ainsi les tracts et les affiches affirmaient : « ORGANISONS- NOUS ENSEMBLE. C'EST NOTRE FORCE35 », «Ensemble, avec les idées de chacun, construisons notre nouveau quartier36» ou «Actuellement, à Gare Aima, nous travaillons ensemble au nouveau quartier37». L'usage du « nous » abolissait les distinctions économiques et culturelles entre les divers groupes de la population, ou entre celle-ci et les militants. Le recours à ce «nous» visait à ce que la population se sente partie prenante des initiatives de l'APU et à faire oublier aux membres actifs de l'Atelier que beaucoup d'entre eux n'appartenaient pas originellement au quartier. Le « nous » collectif tirait aussi sa signification de l'opposition qu'il établissait avec ceux qui n'appartenaient pas à Aima-Gare. En définissant l'«autre» par le lieu, l'APU établissait une frontière entre les décideurs officiels extérieurs au quartier et ceux qui avaient vraiment le droit de décider. Identifier un «ennemi extérieur» évitait d'aborder la question de qui constituait le «nous», le groupe d'intérêt commun à l'intérieur du quartier, en déplaçant le problème sur «eux», sur ceux qui n'appartenaient pas à ce groupe. Cette identification était sélective : les militants, les sociologues, les journalistes et, naturellement, l'équipe technique parisienne de l'ABAC n'étaient pas étiquetés comme «outsiders» indésirables. La tactique de l'exclusion était plutôt réservée aux experts des organisations de relogement ou du service d'urbanisme de la mairie et aux élus du conseil municipal. Les discours de l'APU ne se privaient pas d'utiliser le sarcasme contre le Comité interprofessionnel du logement (CIL), un organisme 34. Voir «Roubaix: l'APU. Naissance d'un mouvement populaire de résistance aux expulsions», p. 1. 35. AIR, APU, «À tous les habitants d'Aima-Centre», pamphlet, s. d., Les documents de I Aima-Gare, n° 10. 36. Cité par Jean Descamps, « La résorption des courées de la Métropole du Nord », université de Lille, thèse de droit, 3e cycle, 1976, p. 257. 37. AIR, CSCV/APU, « 1« mai. Voyage à Bruxelles», s. d. 38. AIR, CSCV, Union locale de Roubaix et environs, Commission logement, «Communiqué», 11 février 1980, p. 1. 39. AIR, CSCV/APU, «À Gare-Aima où en est-on? », 12 janvier, 1977, p. 1. 40. Ibid. 41. AIR, Atelier populaire d'urbanisme, Rapport d'activité 78, op. cit., p. 1. 42. Annonce d'un voyage d'études à Bruxelles : « on va en particulier voir des logements sociaux qui, paraît-il, ne ressemblent pas à des cages à lapins» (AIR, CSCV/PU, « 15 mai Voyage à Bruxelles », s. d.). Voir aussi la réflexion de M.-A. Léman, responsable de la CSCV sur Aima-Gare à propos d'un projet d'architecture initialement proposé pour Aima-Gare : « le modèle imposé par l'Office d'HLM nous a paru être du genre "cages à poules" » (texte de présentation d'une conférence organisée à Lille par le Centre de formation à l'environnement, 26-28 octobre 1977, p. 2 [AIR]). influent de financement du logement fondé en 1943 par les industriels du textile de Roubaix. Évoquant «l'image de marque quasi légendaire » du CIL, les militants le décrivaient comme : «Un organisme désintéressé, voué au bien commun, à la satisfaction des besoins des salariés et de surcroît prêt, dans son infinie bonne volonté, à collaborer avec tous en se gardant bien, avec la modestie qui le caractérise, d'outrepasser son rôle38.» L'Organisme régional pour la suppression des courées de la métropole nord, qui était chargé des opérations d'acquisition et de démolition des courées, était considéré par l'APF/CSCV et l'APU comme la marionnette du CIL et donc des intérêts patronaux. Dans un écrit de 1977, ils rappellent que l'Orsucomn avait été fondé quand, en 1969, Robert-André Vivien, le secrétaire d'État au logement (un autre «outsider» indésirable) avait décidé de «montrer le bout de son nez»39 à Roubaix: « En pleine nuit et devant 50 députés, il invente une loi pour la résorption des courées. Il placera l'ORSUCOMN sur orbite, non pas par souci de libérer le peuple des servitudes des courées mais pour perpétuer un mode de vie qui isole, déracine, individualise et bon gré, mal gré, l'ORSUCOMN s'engage sur le chemin40. » L'APF/CSCV et l'APU se distinguaient aussi des «outsiders» par la simplicité du style de leurs documents qui les rendait accessibles à tous et contribuait à transmettre un sentiment de familiarité que n'offrait pas le formalisme de la bureaucratie. Ainsi, pour stimuler la participation active de la population d'Alma-Gare, l'APU ne faisait mention d'aucune théorie politique ou sociologique mais déclarait «SERRONS-NOUS LES COUDES; C'EST AINSI QUE NOUS NOUS EN SORTIRONS ET QUE NOUS GAGNERONS41 ». Il arrivait souvent que ces expressions sans formalisme recouvrent, sous une forme abrégée et imagée, des termes techniques. Par exemple, l'une des expressions favorites de l'APU pour décrire les logements sociaux était «cages à lapins» ou, moins souvent, «cages à poules», ou encore d'une façon plus élaborée « on ne veut pas être mis en conserve, normalisé, aseptisé; on n'est pas des lapins, à bas les clapiers»42. De telles expressions étaient la traduction émotionnelle des représentations de l'homogénéité associées aux tours et aux barres du futur architectural moderniste proposé par la municipalité. L'idée de contrainte exercée par les autorités politiques et que reflétait l'utilisation du terme de « cages » trouvait un écho dans la description également teintée d'émotion que faisaient les militants des «politiques de déportation en banlieue »43 pour évoquer le processus qui déniait à la population originelle du quartier l'accès au nouvel habitat en lui imposant un transfert vers une zone de logements sociaux située à la périphérie de la ville. Le «quartier» en action Si les militants de l'APU employaient un langage qui impliquait et stimulait l'existence d'une identité cohérente pour le quartier d'Alma-Gare, ils voulaient aussi s'assurer que ce discours soit soutenu par une activité collective réelle. Ils avaient, par exemple, le souci d'attirer un large public à leurs réunions, comme le montre le «Petit Guide pour nos réunions de rue» élaboré par le CSCV/APU et daté du 28 février 1977 : « Ces petites réunions de rue ont été organisées pour que le plus grand monde du quartier puisse y participer. Peut-être devrons-nous aller chercher des gens, car peut-être y en aurait-il qui ne sont jamais venus à l'atelier. [...] Essayer également de noter le nom et l'adresse des participants pour les réunions futures44. » Qu'une partie significative des habitants d'Alma-Gare soit engagée dans l'action importait aux militants pour diverses raisons. D'abord, le nombre suppléait à la légitimité d'une organisation qui ne pouvait revendiquer de mandat officiel et qui était souvent critiquée par les membres du conseil municipal de Roubaix pour son manque de représentativité. Ensuite, une large participation était une confirmation aux yeux des militants eux- mêmes de la justesse de la revendication de participation elle-même. Enfin, plus les participants étaient nombreux à une manifestation, plus l'action avait de poids et plus la perception d'Alma-Gare comme quartier dynamique se faisait tangible. Confronté à un problème particulier, l'APU répondait à deux niveaux : des actions ponctuelles axées sur la cause immédiate du problème et des stratégies à long terme destinées à la mise en place de solutions permanentes. Dans son code de pratiques, l'APU donnait la priorité à la négociation pour une solution à long terme et ne voyait dans la confrontation qu'un recours ultime: « Résoudre dans la mesure du possible les problèmes évoqués par des démarches amiables envers l'organisme responsable. Si 43. AIR, CSCV, Union locale de Roubaix et environs. Commission logement, «Communiqué», 11 février 1980, p. 1. 44. AIR, dossier «groupe de travail "Réhabilitation"», CSCV/APU, «Petit Guide pour nos réunions de rue », 28 février 1977. 45. R. Léman et M.-A. Léman, «À PAIma-Gare à Roubaix: une organisation collective des habitants pour un meilleur urbanisme », Sauvegarde de l'Enfance, n° 2, mars-avril 1980, p. 295. 46. APU/CSCV, «La démarche au quotidien », op. cit., p. 26. 47. AIR, «Aux travailleurs du bâtiment du chantier "Barbe d'Or"», tract. échec, nous engageons l'épreuve de force par des moyens appropriés. Toutes les décisions sont prises ensemble dans le cadre de l'APU tous les mercredis45. » L'APU adoptait des tactiques avec cette double approche quand il voulait établir son autorité sur des questions qui concernaient la forme future d'Alma-Gare. Les objectifs à long terme visaient à donner à l'APU un rôle dans la décision portant sur la forme du nouveau quartier à travers la négociation, la recherche de soutiens et le lobbying. Les actions ponctuelles, elles, incluaient des manifestations comme celle du 4 avril 1976, qui rassembla une centaine de personnes devant la mairie de Roubaix avec ce slogan: «l'Aima ne compte pas baisser les bras46», diverses tentatives de blocage des bulldozers et un certain nombre d'occupations. À deux occasions au moins, les militants et un certain nombre d'habitants occupèrent le chantier de Barbe d'Or pour protester contre le manque de concertation. Ils ont, dans l'une de ces occasions, distribué des tracts expliquant leur position aux ouvriers du chantier : « Pourquoi construire des logements que vous n'habiterez jamais, car vous savez VOUS, QUE LES COLLECTIFS C'est pour les LAPINS ! ! ! TOUS UNIS DANS LA LUTTE47. » Ces deux types d'action de l'APU étaient souvent axés sur le maintien ou l'amélioration des conditions de vie dans les courées et visaient à encourager la population à rester à Aima-Gare. Ces mêmes actions remettaient en question la vision officielle qui faisait d'Alma- Gare un agrégat de logements insalubres inhabitables en valorisant le quartier comme un lieu où les habitants pouvaient, et même voulaient vivre. Le problème de l'approvisionnement en eau est une bonne illustration de cette approche. Chaque courée était raccordée au réseau d'eau par une seule connexion située dans l'une des maisons de la courée, comme le compteur, qui était commun. La facture périodique d'eau était donc divisée entre les foyers de chaque courée. Les problèmes commencèrent avec la rénovation ou la menace de rénovation qui suscita un certain nombre de départs, si bien que la facture d'eau n'était pas payée. Quand le service municipal se rendait compte que la courée accumulait des arriérés, il coupait l'eau. Dans un cas particulièrement extrême, les journaux locaux du 11 février 1973 rapportèrent que trente familles sont restées sans eau pendant dix jours48. L'APU menait des négociations régulières avec le service des eaux au nom des habitants privés d'eau dans l'objectif de trouver au problème une solution à long terme. Il n'était pas question de laisser l'administration faire de la population, «un pigeon»49 qui signerait un papier où il accepterait de se rendre responsable du paiement des dettes éventuelles. Ces négociations débouchèrent sur un accord: chacun des foyers d'une courée dotée d'un compteur d'eau commun verserait une somme mensuelle de dix francs comme acompte sur la facture finale. Cet accord facilitait la gestion des dépenses domestiques, les habitants des courées pouvant étaler dans le temps l'impact de la facture - et, du même coup, limitait les risques encourus par le service des eaux. L'APU privilégiait donc les solutions à long terme, mais ses actions ponctuelles pour l'approvisionnement en eau sont intéressantes. Le 21 mai 1975, la CSCV et l'APU organisèrent une manifestation pour protester contre le fait que deux cents personnes environ se trouvaient sans eau à Aima-Gare : une centaine de manifestants, munis de seaux, défilèrent d'Aima-Gare jusqu'à la place de Roubaix, sous les fenêtres de l'hôtel de ville. En chantant «De l'eau, rien que de l'eau», ils tirèrent de l'eau d'une fontaine du xixe siècle qui orne la place50. Le symbolisme de l'action était clair et son énonciation éloquente : des citadins dans le besoin, dont la municipalité était supposée responsable, tiraient l'eau nécessaire à leur vie d'une fontaine décorative située devant la mairie. La fontaine était un symbole d'abondance, en fait d'excès, et représentait aussi l'orgueil de la municipalité. Les manifestants mettaient ainsi en évidence la contradiction entre les besoins de leur quartier et l'excès dont jouissait l'«autre» Roubaix, et faisaient honte à l'administration de la ville. Comme l'ont souligné les militants eux-mêmes, une seule personne remplissant un seau de l'eau de la fontaine municipale aurait été un simple geste symbolique. Le fait que cette opération ait été répétée par des douzaines de personnes d'Alma-Gare, en changeait la nature: l'initiative exprimait la volonté collective du «quartier». La manifestation pour l'eau a aussi attiré l'attention sur le fait que, même si le quartier d'Alma- Gare avait été désigné comme zone de démolition, il continuait à abriter une population nombreuse dont les besoins n'avaient pas diminué pour autant. 48. Information communiquée à la presse par l'APF: «Trente familles sans eau depuis dix jours », Voix du Nord, 11 février 1973 et «Trente familles sans eau depuis trois jours », Nord Éclair, 11 février 1973 (les photocopies de ces articles se trouvent dans les archives de l'AIR). 49. AIR.APU, «21 mai 1975 MANIFESTATIONS ! », tract. 50. AIR, « Privés d'eau, ils se servent dans le bassin de la Grand-Place», Voix du Nord, photocopie, s. d.. non paginée. 51. APU/CSCV, «La démarche au quotidien », op. cit, p. 26. 52. Ibid. Autre initiative, l'APU a transformé, en deux occasions, des terrains vagues en zones de jeu avec l'aide d'un groupe d'enfants et de jeunes du quartier. Le 1er mai 1975, des enfants d'Alma-Gare ont nettoyé un terrain vague pour en faire une aire de jeu et le 25 avril 1977, ils ont transformé une friche en un terrain de sport. Un usage positif était fait ainsi de terrains qui ne servaient à rien dans l'immédiat, mais qui avaient été affectés par les autorités de l'hôtel de ville à des constructions qui se réaliseraient dans un futur indéterminé pour une population non identifiée. L'APU mettait en cause cette conception du futur en s'appropriant les terrains en vue d'une utilisation par la communauté présente. Cette action aussi avait été conçue à deux niveaux. D'abord, une opération immédiate: enlever les ordures qui pouvaient attirer les rats et offrir aux enfants du quartier un lieu sûr où jouer (ils jouaient autrement dans des lieux abandonnés et dangereux). Ensuite, une visée à plus long terme: encourager les autorités à reconnaître l'importance d'une coordination des programmes de démolition et de construction, démontrer aussi que les terrains rendus vacants par les démolitions pouvaient, avec peu de travail, servir à des objectifs positifs et rendre ainsi la vie plus supportable à ceux qui restaient dans le quartier. La vision de l'APU d'Alma-Gare comme un quartier socialement viable contrastait avec la perception de la mairie qui en faisait un ensemble de logements insalubres. Ce contraste fut mis en lumière par une opération symbolique de relogement mise en Å“uvre par l'Atelier. Elle eut lieu le 1er mai 1974 et les militants l'ont par la suite intégrée dans le récit de leur lutte comme « un moment fort de l'histoire du quartier51 ». Une femme de soixante- quatorze ans, vivant dans le quartier depuis vingt ans, avait été obligée de rester dans sa maison à l'intérieur de la courée, dans des conditions désastreuses, sans électricité durant huit jours, alors que les maisons côté rue, en meilleur état que celle de cette femme, avaient été classées comme insalubres par l'Orsucomn et se trouvaient donc juridiquement inhabitables. On avait offert à cette femme un appartement dans la périphérie de Roubaix mais elle l'avait refusé avec le soutien de «tout le quartier»52. L'APU entreprit alors de reloger illégalement cette femme dans une maison côté rue. L'aspect symbolique de l'action était fortement mis en relief. On simula de façon burlesque la remise officielle des clefs à la vieille femme, connue de tous sous le nom de Mémère, et l'ouverture de la «nouvelle» maison dans l'avenue Frazer, le cÅ“ur symbolique du quartier, eut lieu en présence de nombreux habitants d'Alma-Gare. L'ensemble du scénario avait été conçu pour produire le plus large impact possible dans le quartier, les questions que posait cette action - la dégradation de l'environnement et le manque de logique évident dans l'apposition de l'étiquette «insalubre» - concernant toute la population d'Alma-Gare. L'APU considérait qu'un vaste programme de relogement provisoire des habitants des courées dans les maisons côté rue, qui étaient en meilleur état, aurait pour effet de stopper « l'hémorragie du quartier, surtout pour les plus mal logés, et cette mutation permet, en laissant la possibilité à des gens de rester sur le quartier qu'une certaine vie puisse continuer d'exister dans ces secteurs53 ». Il a fallu une forte pression et cette opération symbolique de relogement pour que l'Orsucomn en vienne à reconnaître la logique de la position de l'APU, assouplisse son attitude et accepte de s'engager sur un projet limité de relogement, même si cette opération était techniquement illégale. Mais la signification du choix de reloger une vieille dame du quartier allait au-delà de la pression politique. La présence de personnes âgées à Aima-Gare constituait l'un des éléments qui liaient le passé du quartier à son présent, puis au futur qu'espérait l'APU. À travers le relogement de Mémère, c'est tout le quartier que les militants de l'APU relogeaient symboliquement avec ses souvenirs et ses expériences. Pour l'Atelier, les gens âgés représentaient la continuité dans un contexte où de nombreux habitants d'Alma-Gare étaient des nouveaux venus qui avaient fui les opérations de rénovation dans d'autres parties de la ville. Il était alors essentiel de montrer que les personnes âgées voulaient rester sur place car, sans elles, toute référence à une continuité historique, au «quartier» en tant qu'entité non seulement existant dans l'espace mais perdurant à travers le temps, perdait consistance. Dans la lettre de l'Atelier, une bande dessinée (fig. 3) montre une femme âgée qui explique pourquoi il est important de lutter pour le droit à rester dans le quartier et à avoir son mot à dire dans son aménagement. L'image de cette vieille femme alerte et pleine d'entrain personnifie le dynamisme du quartier alors que, paradoxalement, elle se réfère à un élément de la population qui est généralement considéré comme moins dynamique. Dans les opérations de rénovation urbaine ou de résorption de l'habitat insalubre, on relogeait habituellement 53. AIR, dossier «Réflexions ABAC», APU, «Pourquoi le relogement? », s. d. Reproduit dans « Le relogement et les ouvriers d'entretien sont deux problèmes à résoudre dans l'immédiat», Voix du Nord, 28 janvier 1977. Fig. 3 : « Roubaix: L'APU. Naissance d'un mouvement populaire de résistance aux expulsions », Place, n° 5, automne, 1976, p. 15. © DR. dans un foyer les personnes âgées, qui se trouvaient ainsi séparées du reste des habitants. Les militants d'Alma- Gare organisèrent la visite d'un foyer pour quelques habitants âgés des courées. Selon ce qui a été dit par la suite, ces personnes ont clairement exprimé leur aversion pour ce qu'elles avaient vu et affirmé leur désir de continuer à vivre dans le quartier, entourées par des gens de différents âges. D'après Le Monde, cette prise de position a surpris les conseillers municipaux : «Ce qui les étonne le plus, ce sont les vieilles dames décidées qui déclarent, après avoir visité un de ces foyers où la télévision est en couleur, qu'elles voudraient bien ne pas y terminer leur vie. "Si je dois changer pour un palace et que je ne m'habitue pas, dit Germaine, à quoi cela sert-il? Ici, quand je montre le bout de mon nez, c'est au premier qui sortira pour me dire bonjour [...] On a besoin de jeunes autour de nous"54. » Si les personnes âgées personnifient les valeurs du passé, ce sont les enfants qui évoquent l'avenir. L'ambition de prendre en charge l'aménagement d'Alma-Gare ne visait pas seulement la génération présente des habitants mais aussi la suivante : « Et la vieille dame, jeune militante qui n'était jamais descendue dans la rue quand elle travaillait, avoue, étonnée d'elle- même : "Je n'aurais jamais pensé qu'on pouvait faire des choses comme cela", et elle ajoute : "Cela fera du bien pour les autres qui viendront après"55. » 54. «Quand Roubaix change de peau», Le Monde, 5 mai 1976, p. 24. Notons que Germaine n'était pas choisie au hasard parmi les personnes âgées d'Alma-Gare mais était une participante régulière aux réunions de l'APU. Elle fait donc écho à la théorie sur les aspects positifs des réseaux sociaux étroits qui se seraient développés dans les courées. 55. Ibid. Cela aide à comprendre, par exemple, les initiatives destinées à créer des terrains de jeux et des espaces de loisirs avec la participation des enfants du quartier. Enfin, étant donnée l'ampleur des efforts de l'APU pour que soit légitimée sa construction du «quartier», on ne peut s'étonner qu'aient été exploitées au maximum les possibilités offertes par les médias. Aucune action n'était entreprise sans que la presse locale soit informée, de façon à renforcer la pression sur une municipalité intransigeante. Le sens de l'événement créé par cette couverture médiatique était aussi renforcé par l'organisation de fêtes ouvertes à tout le quartier. Elles avaient lieu souvent le 1er mai, se liant ainsi à la tradition radicale ouvrière. Le 1er mai 1975, par exemple, des clowns défilèrent dans tout le quartier, tandis que l'APU organisait, comme nous l'avons vu, l'appropriation d'un terrain vague pour y installer un terrain de jeu. Même dans les moments de crise, la fête servait à transmettre au quartier un sentiment d'unité. Le 2 juillet 1977, date à laquelle le maire de Roubaix fit une déclaration confirmant le projet de démolition de la zone, l'APU organisa une fête des habitants pour célébrer la rénovation de deux maisons côté rue. Plus tard, cette même année, lorsque le schéma directeur basé sur la carte-affiche de l'APU fut finalement accepté, une autre fête, le 24 octobre, ponctua la victoire : «NOUS AVONS DONC REMPORTÉ UNE VICTOIRE Pour nous habitants et travailleurs de l'Aima, il est important de marquer cette victoire : TOUS à la fête...56.» La municipalité de Roubaix justifiait la démolition de cette partie de la ville en soulignant le mauvais état des bâtiments d'Alma-Gare. Cette position convergeait avec les histoires racontées dans la presse et avec les marques tangibles de délabrement et de déclin. Dans sa réponse à la vision municipale, l'APF/CSCV donnait à la même zone une autre interprétation, basée sur l'idée que le quartier est une source de force collective et de solidarité. En mettant en valeur ces aspects sociaux, il s'opposait à la représentation d'Alma-Gare comme un ensemble de taudis. Par les discours employés et les actions entreprises, les militants d'Alma-Gare donnaient une signification si chargée au mot «quartier» que celui-ci ne pouvait plus être entendu comme un terme neutre. Aima-Gare était devenu une zone définie par ses caractéristiques sociales et non par ses conditions de logement. Ou, pour être plus exact, les aspects positifs de la courée devenaient un élément contribuant à l'«entraide étroite» qui caractérisait les habitants de la zone. Au moment où avaient lieu ces événements, l'histoire d'Alma-Gare commençait à se voir dotée d'une signification au niveau national. Les raisons en étaient complexes mais elles pourraient être résumées dans la formule «the 56. AIR, «11 octobre 1977: Un succès important pour le quartier» page imprimée, s. d. Michael James Miller Le " quartier » comme enjeu social et politique : Aima-Gare dans les années 1970 57. Gaétane Lamarche-Vadel et Ariane Cotlenko, « Alma-Gare- le singulier et le politique », Autrement, n° 6,1976, pp. 62-69; G. Grass et P. Lemonier, « Pour un schéma directeur... », op. cit. 58. La transformation de Roubaix, les événements d'Alma-Gare et le rôle de l'APF furent aussi le sujet de plusieurs thèses à l'université de Lille, dont une thèse en sociologie particulièrement remarquable écrite en 1980 par un membre de l'APU (Éric Verbrackel, « L'Atelier populaire d'urbanisme de l'Alma-Gare à Roubaix»). 59. Voir par exemple « Quand Roubaix change de peau», op. cit. et, plus tard, Michèle Champenois, « La belle aventure des citoyens bâtisseurs de Roubaix», Le Monde, 24-25 janvier 1982. Le film documentaire de cinquante- deux minutes réalisé par Hubert Knapp intitulé LAlma-Gare à Roubaix. Chronique des maisons et des rues. Mon quartier, c'est ma vie, a été produit en 1979. right place at the right time». D'un point de vue politique, les grands ensembles et les opérations de rénovation urbaine se révélaient coûteux, difficiles à gérer et impopulaires auprès de l'électorat. Dans cette conjoncture, Aima-Gare devenait un laboratoire pour des opérations d'urbanisme à l'échelle humaine qui répondaient aux souhaits spécifiques d'une population et ne comportaient guère de risques pour le gouvernement. Pour les intellectuels, l'APU pouvait remplir un vide idéologique et son activité, jusqu'à un certain point du moins, correspondait à l'image qu'ils se faisaient d'une lutte urbaine, d'une nouvelle forme d'expression politique et d'une alternative à la logique du capitalisme. Ce n'est pas un hasard si, dans un numéro spécial d'Autrement de 1976 intitulé «Les contre-pouvoirs dans la ville», figuraient deux articles sur Aima-Gare57 et un autre de Manuel Castells «Mouvements urbains et voie démocratique vers le socialisme »58. Si la réflexion des intellectuels et les théories des urbanistes se déplaçaient dans une direction telle qu'elles pouvaient attribuer aux événements d'Alma-Gare une signification dépassant le plan local, cette orientation était renforcée par l'attention des médias. À certains moments critiques, le quartier était envahi par des journalistes venus de tous les coins de France. Il était devenu le sujet d'articles de presse (y compris d'articles de fond dans Le Monde), d'images télévisées et même d'un film documentaire59. Cette attention non seulement confirmait la signification de ces événements pour les gens d'Alma-Gare comme pour ceux de l'extérieur, mais elle consolidait aussi l'idée de «quartier» par l'acte même du reportage. Le fait que la presse avait relaté ces événements les situait d'emblée dans la sphère publique et leur conférait une sorte de «réalité» et de «permanence» qui, à leur tour, servaient à renforcer ces moments dans la mémoire collective des habitants. Jusqu'à un certain point, donc, Aima-Gare a été à la fois vécu et construit en tant que «quartier» par la couverture médiatique qu'il a suscitée. Il faut ajouter que, si l'assistance aux réunions et aux manifestations est prise pour indice, les appels lancés par l'APU pour rejeter les cages à lapins produites par les techniques de construction industrielle et moderniste, et pour exiger un relogement «sur place» semblent avoir touché une corde sensible chez les habitants d'Alma- Gare. Il est significatif qu'aucune des actions de l'APU relatées par les médias n'a jamais révélé les signes d'une opposition active de la part de la population. Cependant, en dépit des efforts de l'APU, les chiffres donnés au début de cet article indiquent qu'un grand nombre de personnes continuaient à quitter le quartier d'Alma-Gare tout au long de la période où les militants étaient les plus actifs. Cela suggère que, même si les idéaux de l'APU exerçaient un pouvoir d'attraction, ils représentaient un luxe que ne pouvaient se permettre ceux qui vivaient dans la frange la plus marginale du marché du logement. Traduction Hélène Le Doaré

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