Genèses
Belin

I.S.B.N.2701134374
176 pages

p. 163 à 169
doi: en cours

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no49 2002/4

 
â–  Robert I. Moore, La première révolution européenne. xe-xiiie siècle, préface de Jacques Le Goff, Paris, Seuil, 2001, 377 p.
 
 
Cet ouvrage paraît dans une nouvelle collection (« Faire l’Europe »), née à l’initiative de cinq éditeurs européens, permettant à un lectorat de langues et de nationalités différentes (Allemands, Italiens, Anglais, Espagnols et Français) de découvrir un livre en même temps. Dans celui-ci, Robert I. Moore affirme que l’Europe a vu le jour non pas avec Charlemagne ou les Lumières ou la Révolution industrielle mais au début du second millénaire (plutôt au xiie siècle), principalement en France et en Angleterre.
Collectant tout ce qu’on aimerait trouver dans un bon manuel (avec de très nombreux exemples qui rendent l’essai toujours attrayant) qui se proposerait de brosser un panorama général de l’Occident médiéval entre le xe et le xiiie siècle, l’auteur dépeint un monde en pleine restructuration : croissance continue du revenu réel par tête, luttes farouches pour la possession et le contrôle de la terre, formidable réorganisation des pratiques judiciaires (généralisation de la procédure d’enquête) et sacramentelles (pénitence annuelle obligatoire), bouleversement sans précédent des structures de parenté (affirmation de la primogéniture, institutionalisation du mariage grégorien, extension démesurée de l’exogamie), « révolution scolaire » qui permet une homogénéisation des techniques de pouvoir à l’échelle de l’Europe et un étroit contrôle de la reproduction des élites, naissance d’une « persécution » de catégories réelles ou « inventées » (juifs, musulmans, hérétiques). Autant d’éléments qui, en s’additionnant, ont permis à l’espace européen de se constituer en une « communauté de culture et de destin » (p. 243), réunissant les conditions nécessaires à une transformation radicale de l’ordre social que l’auteur nomme « révolution ». Dès lors, la période précédant l’an mil devient « l’ancien régime », Abélard, Jean de Salisbury, Guibert de Nogent ou Walter Map, des « hommes nouveaux », la « dilatation de l’Occident » une « révolution exportée ».
Mutation ou révolution ? Là n’est pas l’essentiel ! Après les études de Jacques Le Goff sur l’espace et le temps, de Michael Clanchy sur l’écrit, de Patrick Geary sur la mémoire, de Dominique Iogna-Prat sur le concept de chrétienté ou de Jérome Baschet et Jean-Claude Schmitt sur les relations entre morts et vivants, la belle synthèse de R. I. Moore nous rappelle les profondes et durables transformations que l’Occident a connues au cours du xiie siècle. Car c’est bien de ce siècle dont il s’agit essentiellement dans cet ouvrage et non pas des quatre indiqués sur la couverture. Peut-être alors aurait-il été plus judicieux et percutant pour alimenter le concept de « révolution », de focaliser sur les bouleversements qui ont affecté l’ensemble du corps social sur quelques générations. Ce recentrage aurait été mieux adapté au plan uniquement thématique choisi par l’auteur. Par ailleurs, la volonté de rendre compte de la réalité si complexe du Moyen Âge central en ramenant tout au concept de « révolution », provoque, (idéo)logiquement, soit l’oubli de thèmes ou de régions qui résistent à cette unique grille de lecture (la péninsule italienne, complètement laissée dans l’ombre, entre-t-elle dans le schéma englobant proposé ?), soit la trop grande simplification (au xiie siècle, tous les paysans ne sont pas des serfs et la géographie du servage est bien plus contrastée que celle décrite par l’auteur – p. 92).
« Première révolution européenne » ou non, la période qu’a choisi d’étudier R. I. Moore a imposé à l’Europe actuelle des spécificités la démarquant à jamais du reste de l’Eurasie. La comparaison finale avec d’autres civilisations contemporaines (byzantine, musulmane ou chinoise) permet de mieux mettre en valeur l’identité européenne.
Didier Lett
 
â–  Rémy Cazals et Frédéric Rousseau, 14-18, le cri d’une génération, Toulouse, Privat, 2001, 160 p.
 
 
« Garder trace du temps vécu à la guerre, c’était aussi garder trace du temps perdu pour la vraie vie » : cette phrase issue du livre 14-18, le cri d’une génération, cosigné par Rémy Cazals et Frédéric Rousseau, illustre bien l’importance de ce que fut l’écrit, sa trace sur la page blanche pendant les années de guerre 14-18. L’écrit apposé sur des feuilles à cette époque est extrêmement divers : cela va des correspondances de guerre (contrôlées) aux carnets retrouvés plus tard sur les hommes, aux journaux de tranchées. Chaque texte a son statut d’authenticité et de véridicité : c’est dans cette diversité poignante que les auteurs posent leur regard et aussi leur questionnement historique et anthropologique. Les soldats qui les ont écrits sont de toutes origines, et les moments où ils ont voulu prendre la plume sont tous différents. Les correspondances avec la famille détiennent ce silence obsédant de celui qui ne veut pas inquiéter. Et puis, écrire l’horreur peut pour certains avoir un effet pervers : se replonger en elle alors qu’on veut s’évader.
Écrire, c’est aussi se représenter soi-même, mettre une image de soi en mots, et cela obéit à un véritable protocole, protocole ordinaire qui met la pudeur à sa place et, bien souvent, éloigne le corps et la sexualité. Certains prirent soin de recopier leurs notes : qu’est-ce donc que cet acte historique de reprendre l’écrit et, peut-être, de se reprendre ?
La fiction eut aussi sa place : voici l’écran, la liberté et le support de la narration fictive. Le roman rend libre, dit-on. Cela aussi est à voir. Mais, quoi qu’il en soit, quelque chose du temps passé à souffrir est là, auquel les deux historiens décident de donner sa part. Les témoignages ont une intense valeur sensible et émotionnelle, c’est toute une vision du monde qui s’en échappe, même si les faits historiques qu’ils relatent ne sont pas forcément des vérités intangibles puisque la mémoire y joue son rôle et que le manque d’informations globales y fait son travail.
R. Cazals et F. Rousseau, dans leur travail critique, mettent en avant les occultations et le travail des censures officielles. Les premiers historiens de cette guerre, comme Gabriel Hanotaux qui aime les grandes fresques historiques, écrivent des livres qui montrent les limites d’une histoire immédiate. On peut y voir (ou plutôt y lire) des soldats souriant et chantant, et l’on se demande que pensèrent les lecteurs et les anciens combattants.
Des livres quelque peu désincarnés voient le jour : l’historien est un homme qui fait aussi « le politique », et sa conception historienne est de glorifier hommes et événements, sans souci des sensibilités et des blessures des corps et des âmes. Les mutineries ne trouvent pas leurs historiens ; elles ne sont pas passées sous silence mais ne trouvent pas leurs mots. Les idéologies agitent les historiens si proches de l’événement, souvent embarrassés par les faits et peu habiles encore à les interpréter.
Au milieu de toute cette édition se détache un personnage fondamental, Jean Norton Cru, combattant de 14-18, choqué par la lecture et l’écriture des historiens. Il publie en 1929 un grand livre, Témoins, et cherche à travailler pour les historiens en choisissant les témoins les plus solides (c’est sur ce point qu’il y aura ensuite problème et polémiques). Il faut dire que son dessein fondamental est d’empêcher le retour de la guerre. R. Cazals et F. Rousseau empoignent ce texte pour en montrer richesse et limites et aussi pour en garder la modernité : dans son livre, par exemple, J. N. Cru fait allusion à la « culture de guerre », thème récemment repris dans 14-18. Retrouver la guerre d’Annette Becker et Stéphane Audoin-Rouzeau, thème déjà présent ici sans en porter le nom.
Et si nous faisons ici allusion à ces deux historiens, c’est parce qu’il faut savoir (les auteurs R. Cazals et F. Rousseau en parlent ouvertement) qu’une grave polémique existe à l’heure actuelle sur l’interprétation de la Première Guerre mondiale. En effet, pour A. Becker et S. Audoin-Rouzeau, la guerre de 14-18 se fit grâce au consentement des soldats : c’est la force du sentiment national qui leur a permis de tenir, ainsi que la haine de l’ennemi. Les mutineries n’auraient été qu’une goutte d’eau, et le sentiment patriotique fut constamment le plus fort ; aussi ne faut-il pas rester sous le joug de « la dictature du témoignage ».
Bien entendu – et on l’aura vite compris – R. Cazals et F. Rousseau ne sont pas de cet avis et réfutent tous les arguments de Retrouver la guerre. Avec d’autant plus de rigueur et de passion que S. Audoin-Rouzeau et A. Becker refusent en ce domaine toute discussion, entretenant une polémique d’un autre âge sur un sujet qui est notre passé, plus que cela, notre mémoire, et qui mobilise encore tous nos affects. Qui n’a pas lu, à l’heure actuelle, les lettres d’un grand-père ou d’un arrière-grand-père retrouvées dans un grenier ? Ce sont nos parents encore tout proches et nous sommes héritiers de leur détresse.
Il ne faudrait pas que la polémique dure sur ce sujet, car elle est aussi le signe d’un affligeant consentement à toutes les révisions. L’interprétation historique n’a pas à se modeler sur l’air du temps, chaotique et égaré ; elle a à tracer les chemins des fondations et des replis, fussent-ils tortueux et complexes à comprendre. R. Cazals et F. Rousseau font ici œuvre salutaire. On aurait souhaité que leur livre ait davantage de pages, mais il a l’immense mérite de la clarté et du courage de prises de positions qui ne sont pas reconnues en ce moment.
Arlette Farge
 
â–  Anne Gotman, Le sens de l’hospitalité. Essai sur les fondements sociaux de l’accueil de l’autre, Paris, Puf, coll. « Le lien social », 2001, xii-507 p.
 
 
Avec ce livre imposant, Anne Gotman propose une étude approfondie des formes contemporaines de l’hospitalité, soulignant au passage qu’en dépit de la valeur morale dont elle est généralement empreinte, l’hospitalité relève avant tout d’un ensemble de pratiques normées qui règlent, selon un processus plus ou moins ritualisé, l’incorporation de l’étranger dans une communauté qui n’est pas la sienne. L’analyse s’articule autour de deux idées-forces. L’hospitalité est envisagée d’une part comme une épreuve, au sens où elle engage un renversement de situation qui n’est ni plus ni moins la transformation du non membre en membre ; elle est par ailleurs appréhendée comme une obligation librement consentie, au sens où elle appartient à la sphère du don et ne relève ni de l’État ni du marché. La recherche s’appuie sur une ample documentation dont la diversité n’a d’égal que la variété des situations d’hospitalité, et repose sur une enquête empirique relative à trois situations contemporaines d’hospitalité privée urbaine faite à des membres de l’entourage, des réfugiés du Kosovo, et des personnes atteintes du VIH.
L’ouvrage s’ouvre sur une approche sociohistorique de la notion d’hospitalité, et met en évidence les principaux changements survenus dans son exercice. Initialement due, dans la tradition judéo-chrétienne, aux pauvres, à l’étranger, à l’invalide, au pèlerin et au mendiant (par le biais des hospices, hôpitaux, hostelleries), l’hospitalité devient de siècle en siècle une affaire personnelle, de choix individuel. Au fur et à mesure que la protection des démunis entre dans le droit (droit des étrangers et droit social principalement), l’hospitalité religieuse ou laïque, collective ou individuelle perd sa raison d’être : elle est supplantée par l’État (aide sociale) et en partie relayée par le commerce (hôtellerie). Mais l’hospitalité ne s’achève pas dans le droit, loin s’en faut. A. Gotman considère au contraire l’hospitalité comme une libéralité où le droit peine à trouver sa place. Hier obligation collective, elle est aujourd’hui domestique et réservée aux pairs. Les différents exemples développés dans les parties suivantes de l’ouvrage viennent à l’appui de cette affirmation.
L’hospitalité privée qui s’exerce envers des hôtes connus ou des membres de l’entourage fait l’objet de la deuxième partie du livre. Cette forme d’hospitalité se singularise par le fait qu’elle ne se réduit pas à un rapport purement instrumental ni à un partage d’espace, gracieux ou onéreux, mais engage le partage effectif d’un système domestique commun. Ce partage présuppose l’élaboration d’un certain nombre de règles autour desquelles s’organise l’hospitalité. Nécessaires au maître de maison pour garder la maîtrise de la situation, y compris en cédant certaines de ses prérogatives et une partie de son intimité, les règles permettent également aux protagonistes de gérer les difficultés relatives au système domestique et aux relations familiales. S’interrogeant par ailleurs sur le sens attribué par les accueillants à la pratique de l’hospitalité et la propension à l’exercer, A. Gotman met en évidence deux types de (pré)dispositions à l’hospitalité : le christianisme, seule religion invoquée directement par les protagonistes, et l’épisode « soixante-huit » pour les générations plus jeunes, qui substituent l’échange (perçu comme plus égalitaire) au don. Cette offre d’accueil, à l’instar des familles accueillant des réfugiés, s’inscrit dans une propension à donner, aider, partager, souvent ancrée dans des pratiques professionnelles (travail social), des systèmes de valeur (religieuses, idéologiques et politiques), et dans une histoire familiale où le réfugié, l’étranger et l’accueillant ont déjà eu une place. Ces motivations se rejoignent sous une bannière commune : la redistribution des richesses en dehors du canal administratif.
La mobilisation de l’hospitalité privée envers des réfugiés Kosovars (à la suite de l’appel lancé en avril 1999 par le gouvernement français), développée dans la troisième partie de l’ouvrage, est révélatrice selon A. Gotman des difficultés d’embrayage de l’action publique sur l’action privée. Pris en charge à leur arrivée sur le sol français par l’institution publique, les réfugiés n’iront pas dans les familles candidates à l’accueil. Le temps et l’organisation de la prise en charge administrative (de l’ordre de plusieurs mois) ainsi que la perte d’autonomie financière que supposait l’hébergement privé (les familles accueillies ne percevant plus l’indemnisation qu’elles touchaient tant qu’elles étaient hébergées en foyer), ont été un puissant levier de démobilisation des familles de part et d’autre. L’hospitalité manquée des réfugiés du Kosovo, en particulier la contradiction entre l’incitation à l’héber-gement familial et sa pénalisation financière, fournirait un cas exemplaire des conflits et des alliances entre les logiques privées et publiques de l’hospitalité : logiques politiques (modèle humanitaire contre modèle administré) ; logiques professionnelles administratives (contrôle social exercé sur les familles accueillantes en tout point comparable à celui exercé sur les familles adoptantes) ; logiques associatives (défense des intérêts des « professionnels de l’hébergement ») ; et enfin logiques profanes animées par les principes de réciprocité et de solidarité (aider comme on a été ou pas aidé et ou comme on voudrait l’être).
L’hospitalité associative, ni privée ni publique, présentée dans la quatrième partie de l’ouvrage, soulève de nouvelles interrogations. Le lieu d’accueil de jour « Arc-en-Ciel », situé au centre de Paris et créé en 1996 par le comité Aides d’Île-de-France a pour objectif de rompre l’isolement des personnes touchées de près ou de loin par le VIH (malade ou proche d’un malade). Cette hospitalité associative se distingue par un principe de fonctionnement qui substitue à l’asymétrie des places, une égalité des rôles : au lieu d’être hiérarchisées, les positions des accueillants et des accueillis se veulent interchangeables et symétriques. Mais ce principe plus égalitaire, moteur de l’accueil, en fixe aussi les limites : en proposant des modalités participatives plutôt que hiérarchisées, il suppose une participation constante et renouvelée de chacun, sauf à laisser évoluer le lieu en une nouvelle offre de service (conseils, cantine, etc.). Pour A. Gotman, ce principe n’est pas sans danger, eu égard au statut faible que revêt l’hospitalité dans une société qui laisse peu de place à une action collective d’une autre nature, entre sphère marchande et sphère étatique de l’aide sociale. Retenons pour conclure que toute relation d’hospitalité est vouée à une fin. Celle-ci est en règle générale déclenchée par la déqualification de l’hôte, autrement dit, par la fin de l’état de besoin. L’hôte capable d’autonomie n’a plus sa place dans un foyer d’accueil et c’est de la dissonance entre l’évaluation des uns et des autres que sont issues les ruptures d’hospitalité.
Anne Lhuissier
 
â–  Michèle Riot-Sarcey, Thomas Bouchet et Antoine Picon, Dictionnaire des Utopies, Paris, Larousse, coll. « Les référents », 2002, 284 p.
 
 
Le Dictionnaire des Utopies est moins un dictionnaire, dans ce qu’il peut avoir d’exhaustif, qu’un ouvrage collectif : ce choix est assumé dans une belle introduction de Michèle Riot-Sarcey. Ainsi il ne faut pas chercher dans cet ouvrage « de définition univoque de l’utopie, mais une multiplicité d’interprétations en fonction de la spécialité et du point de vue de chaque auteur ». C’est donc un panorama des différents visages de l’utopie qui nous est proposé, et c’est ce qui fait l’ambition et la richesse du livre.
Soixante-dix auteurs signent une centaine d’articles, chacun dans son domaine de spécialité, depuis l’article « âge d’or » de Jean-Marie Bertrand, qui met l’accent sur ce que cette notion doit à la pensée antique, jusqu’à l’article « internet » de Patrick Flichy, posant la question de l’utopie dans son rapport à la technique et à l’actualité, en passant par des occurrences incontournables comme « Walter Benjamin », « Ernst Bloch », « Charles Fourier » et bien sûr « Thomas More » pour les penseurs, ou « grève générale », « science-fiction » et « socialisme utopique » pour les idées.
Mais si l’on peut trouver les grands piliers de la pensée utopiste, remarquablement traités et synthétisés, l’originalité de l’ouvrage repose sur une vision plus globale du concept. Les auteurs confrontent alors l’utopie avec des notions telles que le christianisme, la Commune de Paris, les communismes, la contre-culture, le féminisme, le peuple et la souveraineté au xixe siècle, le saint-simonisme, le totalitarisme, mais aussi avec des entrées plus inattendues, moins classiques, et donc stimulantes : les infrastructures de transport, les réductions jésuites ou Paul et Virginie pour ne prendre que quelques exemples.
De plus, les articles font la part belle à la fiction, au théâtre, à la musique, à l’architecture ou à l’art : il s’agit de montrer que l’utopie est un objet d’histoire globale, et pas seulement d’histoire politique. Ou plutôt cela montre-t-il que l’histoire politique ne doit pas être cloisonnée, et touche finalement tous les domaines ? En tout cas, il faut souligner cet effort d’ouverture. L’appel à la pluridisciplinarité des auteurs en témoigne.
Et c’est finalement à une certaine relecture de l’histoire que nous invite l’ouvrage, car la recherche de l’utopie est également un refus de la téléologie, de l’histoire construite après coup, perçue uniquement du point de vue des vainqueurs.
« Au cœur du mouvement de l’histoire, les utopies ont cependant été mises à l’écart de son écriture » nous rappelle M. Riot-Sarcey. C’est donc un peu une histoire des erreurs, des folies, des marges, des échecs, mais aussi des prémonitions qui nous est proposée. C’est une démarche salutaire, tant il est vrai que peu d’historiens, au-delà des mots d’ordre et des phrases convenues, arrivent à mettre en œuvre une histoire des possibles, celle qui ne coupe pas « les liens entre idéal et réel », celle qui n’a pas encore opéré de classement entre ce qui relève l’ordre dominant et ce qui ne serait qu’illumination.
L’enjeu d’un tel ouvrage est donc ambitieux : présenter la vision des vaincus dans son historicité et rendre, dans une certaine mesure, la parole aux oubliés de l’histoire.
Qui écoute sérieusement aujourd’hui le rêve d’un « An 2440 » de Louis- Sébastien Mercier ? Pourtant, comme l’analyse Christophe Cave, le texte de L.-S. Mercier n’est pas un délire insignifiant, mais une œuvre inscrite dans son temps, qui puise entre autres chez Montesquieu, Voltaire ou Rousseau. Et qui a lu le Code de la nature d’Étienne-Gabriel Morelly que nous présente Jean-Luc Baudras ? Ce texte écrit en 1755, longtemps attribué à Diderot, est une sorte de traité philosophique relativement inclassable qui contient la critique de l’ordre social européen, et qui sera appelé à devenir au xixe siècle une référence chez certains socialistes.
Ainsi, le Dictionnaire des Utopies remplit son objectif consistant à s’écarter d’une histoire téléologique.
Bien sûr, certains seront un peu déroutés par l’aspect kaléidoscopique de l’ouvrage : c’est le prix à payer pour échapper à une lecture trop conventionnelle. De même, l’exhaustivité n’est pas possible dans le cadre d’articles visant avant tout à restituer l’essentiel, et une partie « références bibliographiques » donne des pistes au lecteur désireux de poursuivre le chemin des utopies.
Souvent on dit d’un dictionnaire qu’il sera un outil utile, mais pour rester au diapason de cet ouvrage, laissons les expressions convenues et gageons qu’il sera surtout un point de repère historiographique.
Antoine Calagué
 
â–  Jean-Paul Depretto, Pour une histoire sociale du régime soviétique (1918-1936), Paris, L’Harmattan, coll. « Pays de l’Est », 2001, 366 p.
 
 
Jean-Paul Depretto, maître de conférences habilité à l’université de Toulouse le Mirail, signe ici une mise au point importante sur les rapports entre l’État et la société soviétique.
L’auteur rappelle dans une longue introduction l’opposition traditionnelle entre l’école totalitaire et l’école du « tout social » (dite révisionniste). Selon J.-P. Depretto, il est aujourd’hui nécessaire de réconcilier les deux approches pour tenter une histoire sociale et politique de l’expérience soviétique [1].
L’un des apports principaux de l’ouvrage réside dans la remise en cause de la notion de classe pour approcher la société soviétique. Les études récentes montrent en effet que les configurations sociales russes sont plus complexes que ne le laisse entendre leur description codifiée, sous le régime tsariste comme sous le régime soviétique, qui fait un postulat de l’uniformité de la société.
J.-P. Depretto montre ainsi clairement que si les bolcheviks ont voulu détruire la « société d’ordres » imposée par le régime tsariste, la dictature du prolétariat puis la société sans classe n’existent que dans le discours idéologique. Le volontarisme de l’État soviétique l’a cependant conduit à assigner aux Soviétiques un statut, en se fondant sur des critères sociaux simples. Par le jeu des processus d’exclusion et de répression mené à l’encontre des « ennemis du régime », ce statut a permis de différencier le groupe des « stigmatisés » de celui des privilégiés. Pour ne citer que le monde du travail industriel sur lequel l’auteur a beaucoup travaillé, les salariés libres, les paysans déportés et les détenus des camps peuvent coexister sur la même unité de production tout en étant socialement très différenciés. Pourtant, le prolétariat n’a pas uniformément ni réellement bénéficié du régime qui l’érige en modèle social.
L’État, en s’inféodant les syndicats et en supprimant tous les éléments de solidarité de classe, a pu modeler les catégories sociales à sa guise, mettant ainsi en place une politique de différenciation salariale défavorable au monde ouvrier. Malgré tout, le volontarisme étatique s’est également traduit par une démocratisation de l’enseignement, accompagnée par un processus de mobilité sociale. Amorcée dès l’époque tsariste, cette démocratisation est avant tout une « ouvriérisation » qui a certainement permis à l’État soviétique de gagner à sa cause certaines strates de la société.
L’approche se veut résolument quantitativiste même si l’auteur restitue le vécu d’hommes et de femmes, acteurs anonymes de l’époque des grands chantiers staliniens. On l’aura compris, J.-P. Depretto s’intéresse ici davantage aux « stigmatisés » même s’il ouvre des perspectives sur le sort de ceux qui ont profité du régime tout en le façonnant : cadres communistes, stakhanovistes… dont l’étude des itinéraires est encore en chantier.
Rachel Mazuy
 
â–  Thierry Blöss (éd.), La dialectique des rapports hommes-femmes, Paris, Puf, coll. « Sociologie d’aujourd’hui », 2001, 304 p.
 
 
Depuis une trentaine d’années, la connaissance des relations entre hommes et femmes n’a cessé de s’enrichir tant par l’accumulation des données statistiques que par l’élargissement à de nouveaux champs d’analyse. L’ouvrage présente des travaux dans plusieurs domaines : l’école, la famille, le travail, la sexualité, etc. Les auteurs s’attachent à montrer, qu’en dépit du mouvement de démocratisation constaté, il persiste de réelles inégalités entre hommes et femmes même si elles se présentent sous de nouvelles formes. Plusieurs auteurs insistent sur le rôle primordial des institutions de socialisation pour traiter de l’émancipation des femmes. Anne Muxel étudie la famille, dans son rôle de transmission des opinions et des comportements politiques, où la socialisation sexuée s’effectue en fonction du sexe de l’enfant mais aussi de celui des parents. Bernard Lahire voit dans l’action éducative les effets prégnants de la place différenciée assignée aux filles et aux garçons conduisant à la division sociale des rôles réservés aux deux sexes (fonctions, statuts ou devoirs).
L’école ensuite se révèle un important creuset de persistance des inégalités, par son action dans la formation des identités sexuées à travers la valorisation différenciée des compétences scolaires acquises puisque les filles et les garçons sont considérés en tant que groupes distincts, n’échappant pas au regard diversifié des enseignants selon leurs propres appartenances sexuées. De plus, l’orientation scolaire marque profondément le cheminement scolaire : les filles sont souvent persuadées qu’elles ne « méritent » pas d’accéder aux filières les plus prestigieuses et les plus rentables. Dans l’enseignement supérieur où les filles sont entrées en force, on constate une « autosélection » fondée sur un jugement sévère de leurs capacités ou d’une moindre estime de soi qui détermine l’accomplissement de leur parcours d’études (Marie Duru-Bellat et Annette Jarlégan ; Valérie Erlich). Christian Baudelot et Roger Establet soulignent que l’expansion de l’enseignement supérieur, dans la plupart des pays industrialisés, n’a pas empêché les inégalités des trajectoires entre filles et garçons, même si elles se manifestent sous de nouvelles modalités (type ou durée des études). Ces distinctions se révèlent de façon plus incisive lors de l’entrée dans la vie adulte car les parents exercent un contrôle inégal des comportements des filles et des garçons, ce qui conduit à des différenciations d’itinéraires socioprofessionnels (Françoise Battagliola). Les effets sont perceptibles sur le marché du travail où les ségrégations entre hommes et femmes s’appuient sur des stéréotypes qui restent assez vivaces. Anne-Marie Daune-Richard relève que les activités féminines sont liées à la nécessité de disposer de « qualités », supposées « naturelles », dont seules les femmes sont détentrices et qui, sans être prises en compte dans les qualifications, sont très présentes dans la division sociale du travail. Sans oublier l’idée très tenace des difficultés des femmes à concilier vie familiale et vie professionnelle. Ces éléments – capacités féminines particulières et « double » vie des femmes – les conduisent à occuper des rôles de second plan dans la vie professionnelle.
Par ailleurs, l’organisation de la vie privée est considérée comme étant à l’origine de la formation des modèles sexués différenciés. La question du rôle paternel ou maternel analysée par Thierry Blöss révèle son importance dans la production d’une économie familiale mettant en cause la « démocratisation familiale ». Claudine Attias-Donfut relève le devoir moral, intériorisé par chaque membre de la famille, fondé sur une division sociale et sexuelle entre les générations, présente dans les actes les plus intimes des individus. Michel Bozon poursuit cette pensée en éclairant les différenciations hommes-femmes dans la pratique de la sexualité, de nature psychologique, physiologique ou autre. L’auteur nous fait part des idées qui président aux comportements et attitudes, liés aux émotions ou aux sentiments, et qui guident le système de préférences ou d’affinités à la base de la vie amoureuse des individus. Michèle Pagès développe alors les conséquences des différenciations socialement construites qui fondent les pratiques quotidiennes ou les modes de vie (alimentation, activités physiques ou sportives, santé), selon les images sociales du corps influencées par les représentations véhiculées par les médias. Les apports de ces analyses visant à montrer les liens qui se nouent entre l’ordre social sexué et les filiations sociales diverses, induisent ainsi les positions sociales des individus, dans une génération ou au sein même d’une lignée. L’analyse « en détail » de ce faisceau de relations intergénérationnelles permet, selon Dominique Merllié, de mieux comprendre les mécanismes de la mobilité sociale.
Par les résultats présentés, cet ouvrage contribue à nuancer les idées fortement ancrées d’une action progressive de transformation durable au sein de la famille, de l’école, du travail et autres relations entre les deux sexes. Les politiques publiques prônant l’égalité hommes-femmes sont confrontées au poids de la tradition et de l’action des groupes sociaux qui transmettent des valeurs ou des normes organisant la plupart des pratiques sociales ou la vie la plus intime.
Les différents auteurs font apparaître que, dans les débats sur les inégalités, les évolutions engendrent à leur tour de nouvelles discriminations. La richesse de ces réflexions ne peut qu’inciter les chercheurs à poursuivre leurs travaux afin de dépasser la dialectique entre les changements et la permanence.
Maria Drosile Vasconcellos
 
â–  Jean-Michel Eymeri, La fabrique des énarques, Paris, Economica, coll. « Études politiques », 2001, 261 p.
 
 
L’apport central de l’ouvrage de Jean-Michel Eymeri, issu de sa thèse sur les administrateurs civils, est d’être un questionnement politiste sur une institution : c’est un retour sur l’État, non par le haut, mais en étudiant une école qui prépare à entrer dans une institution publique et ceci à travers le regard des acteurs. Ce livre s’inscrit donc dans un ensemble de travaux consacrés aux élites et aux logiques de reproduction dans la haute fonction publique – en particulier les travaux d’Ezra Suleiman, Jean-Luc Bodiguel ou Jean-Louis Quermonne, ou ceux de Pierre Bourdieu dans La Noblesse d’État. L’étude des énarques renvoie aussi aux styles de pouvoir et de gouvernement français.
L’auteur a une réelle aisance dans l’écriture, dans l’utilisation des citations, des références théoriques, dont le livre fourmille, et des entretiens. Le livre est agréable à lire – sans que l’on ne réussisse à démêler la partie du plaisir liée au fait de voir dénoncer un système élitiste auquel on n’a pu accéder, de celle liée à l’écriture fluide et à la présentation claire : l’auteur prenant la peine d’écrire en italique les parties qu’il considère comme étant cruciales, ce qui peut cependant amener le lecteur à se sentir un peu guidé dans ce qu’il doit retenir. C’est avec cette aisance et l’intégration patente de nombreuses références sociologiques – que ce soit P. Bourdieu, Michel Foucault, Norbert Elias, Erving Goffman, Anthony Giddens ou Georg Simmel – que l’auteur montre combien l’école forme un « univers foucaldien », ou comment le classement constitue un « phénomène social total ». Les approches méthodologiques multiples du sujet (une centaine d’entretiens dont soixante-quatorze avec des énarques administrateurs civils soit 10,7% de la population étudiée, le dépouillement des archives de l’Éna relatives aux concours de 1946 à 1995 et des dossiers administratifs individuels de mille quatre-vingt-deux administrateurs civils, et une observation directe, non seulement des oraux, ouverts au public, mais aussi en tant qu’employé au sein de l’école) permettent d’aborder une vision longue de la socialisation et de la construction identitaire que J.-M. Eymeri nomme « le processus de fabrication des énarques ».
La première partie se concentre sur les facteurs de socialisation antérieurs à l’école et qui expliquent la réussite au concours. Bien qu’il y ait des différences entre le concours externe (concours bourgeois) et le concours interne (concours de fonctionnaires), le concours, parce qu’il porte sur tout l’être social, renforce la sélectivité sociale. Mais il est à retenir que si les enfants de hauts fonctionnaires sont sur-représentés, leur taux de réussite au concours est un peu plus faible que celui des autres milieux favorisés (ce qui tendrait à remettre en question certains développements de la théorie bourdieusienne selon laquelle le fait d’être né dans un champ fait que l’on « possède » ce champ). Le cœur de cette partie est de montrer que, finalement, la réussite au concours signifie très majoritairement la réussite d’une socialisation antérieure (du fait du passage par Sciences po ou par le Centre de formation professionnelle et de perfectionnement du ministère des Finances – CFPP).
La seconde partie s’intéresse au rôle de l’école elle-même, qui n’est ni une école au sens de skholè (contrairement à l’Université), ni une « école d’application » (contrairement à Harvard, on trouve d’ailleurs un très beau portrait croisé des deux écoles). Selon l’auteur, son rôle est de « mettre en forme » (au sens de G. Simmel) des fonctionnaires à la fois « dociles et dominants », à travers un mécanisme d’inscription de l’institution dans les corps et les esprits, possible de par le poids du classement au sein de l’école. Mais il est à remarquer que ce classement n’est pas seulement subi mais coproduit par les élèves (ce qui explique que ces derniers acceptent sa « violence symbolique »). Finalement les énarques ont en commun une culture d’État (la culture n’étant pas seulement une idéologie mais aussi une praxéologie, un ensemble de schèmes comportementaux pratiques).
Malgré l’apport considérable de ce livre, il est à noter que plusieurs thèmes sont simplement abordés alors que l’on aurait réellement aimé les voir approfondis. On pense tout d’abord à l’impact que peut avoir la maîtrise par les personnes interrogées de concepts sociologiques, leur capacité d’objectiver leur vie, etc. Cette capacité de réflexivité existe dans toutes les classes sociales, mais semblait particulièrement prégnante chez les énarques, et il aurait pu être intéressant de s’y attarder. En outre, le livre se concentre sur la socialisation en oubliant (volontairement probablement) tous les aspects de sociabilité liés aux processus à l’œuvre au sein de l’école, car finalement être énarque c’est appartenir à un réseau très codé, ce qui doit avoir un fort effet sur la sociabilité. Enfin le dernier paragraphe dans lequel on apprend que la grande majorité des enquêtés n’a pas le discours critique restitué tout au long du livre, mériterait une plus grande place.
Ce livre est critique à l’égard de l’institution qu’est l’ENA, et il aurait peut-être mérité de livrer un positionnement plus objectivé du chercheur par rapport à son objet. En outre, l’auteur dénonce le fait que l’ENA ne soit pas une école d’apprentissage, contrairement à ce qu’elle prétend être, or il nous semble qu’elle réussit parfaitement, au prix d’une violence certaine, à apprendre à ses étudiants à être des hauts fonctionnaires, c’est-à-dire des dominants dociles qui ont une capacité « naturelle » à se mouvoir dans un univers bourgeois. Enfin ce livre soulève la question de savoir si le rôle du chercheur est de critiquer ou de simplement décoder les configurations sociales, donnant par là une lecture du réel, qui si elle ne peut se passer d’assises normatives n’en est pas pour autant une lecture qui, forcément, juge.
Sandrine Gousset
 
NOTES
 
[1]Telle semble être la perspective adoptée par la plupart des spécialistes français de l’histoire de l’URSS. Voir Jean-Paul Depretto (éd.), Pouvoirs et société en Union Soviétique, coll. « Mouvement social », Paris, Éd. de l’Atelier, 2002.
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