2002
Genèses
Dossier
Formes et formalités du vote
À écouter les sirènes du temps, il serait facile de s’en laisser convaincre. L’élection est l’instrument par excellence de la démocratie. N’est-ce pas pour cela que le formalisme électoral (l’urne, le bulletin, l’enveloppe) s’exporte triomphalement vers les pays en voie de démocratisation. Pourtant, à l’heure des ratés de l’élection présidentielle américaine, avec ses machines qui ne perforent plus et ses hoquets informatiques, à l’heure aussi de la cyberdémocratie qui ne jure plus que par le vote électronique, à l’heure enfin de la montée électorale des populismes en Europe, on s’interroge. Quels liens existent entre cet outil et l’idéal qui lui sert d’emblème ? C’est à répondre à cette question, rendue pressante par l’actualité, qu’est consacré ce dossier de la revue Genèses. Avec l’idée de revenir sur les conditions d’invention mais aussi sur les secrets de l’exemplarité du vote. Pourquoi sa matérialité est-elle aussi importante ? Qui détermine sa scénographie ? Dans quel but ? C’est ce qu’examinent les auteurs mobilisés par la revue, en analysant la naissance du suffrage universel en France mais aussi le rôle des machines à voter à l’époque du gaullisme finissant, l’invention de la démocratie électorale au Chili ou la lutte contre les fraudes électorales au Mexique. Une manière d’éclairer comment se fabrique l’opération électorale, une opération trop souvent confondue avec celle, statistique, du dénombrement des voix. Pour nombre de ceux qui font profession de commenter les joutes électorales, c’est même là une évidence. Absorbé par son caractère transitif (on vote pour un candidat, une liste, un programme), chaque scrutin se mue, sous leur plume, en une expression abstraite et comptable. Celle qui, en réponse à la campagne électorale manifeste la « volonté » d’un corps de citoyens. Comme si l’élection pouvait s’énoncer et se réfléchir par les seuls arbitrages chiffrés qu’elle délivre. D’où une illusion tenace, celle d’une procédure parée des vertus éclatantes de l’impartialité et de l’universalité.
On l’aura compris : il s’agit dans ce dossier de revenir sur les usages d’une pratique trop souvent occultée par le résultat qu’elle sanctionne. De l’envisager non plus à partir de ses fonctions alléguées (départager des équipes en rivalité, mesurer l’importance des soutiens d’un candidat) mais du point de vue des investissements dont elle fait l’objet. Le mot désigne ici une mise en forme juridique et symbolique : les partages et hiérarchies qui la façonnent, les transactions qui se réalisent en son nom, bref les arrières plans où s’établissent et les conditions et les limites de ses emplois sans cesse renouvelés. L’intérêt d’ouvrir l’analyse au comparatisme vient de là : de ce que les attributs dont cette technologie sociale est gratifiée tiennent en réalité aux relations sociales et culturelles dans lesquelles elle s’inscrit ( et qui, en retour, se servent d’elle pour se réorganiser).
C’est le sens de l’enquête sur le rôle de l’Académie des sciences lors des préparatifs du premier scrutin direct sans condition de cens, le 23 avril 1848, conduite par Olivier Ihl. Disqualifiée par l’historiographie, cette expertise fait découvrir, au travers de la figure aujourd’hui oubliée du mathématicien Augustin Cauchy, l’action des ingénieurs, statisticiens et géomètres dans l’organisation du suffrage universel. Une ingénierie qui peut aussi s’analyser au prisme d’une revanche académique : celle par laquelle les élections nouvelles venaient consacrer une science de gouvernement synonyme de revanche des ingénieurs polytechniciens contre les promoteurs de l’économie politique hostiles, eux, aux modèles mathématiques comme à l’interventionnisme de l’État.
Dans le Chili des premiers temps de la parlementarisation des échanges politiques présenté par Alfredo Joignant, le débat se concentre avant tout sur le format et les formes du bureau de vote. Il est vrai que la réforme électorale du 12 novembre 1874 (qui passe pour avoir inventé le « vote moderne » dans ce pays) en a fait un préalable indispensable à l’accomplissement du geste électoral. Pourtant, si cette dramaturgie doit beaucoup aux règles de droit comme aux équipements matériels qui sont venus la définir, ses contours sont d’abord la marque de batailles politiques. Destinée à transformer une délibération en décision, elle a non seulement nécessité l’importation d’instruments de vote mais, en plus, requis un apprentissage ajusté aux fonctions qui lui étaient désormais imparties.
Au Mexique, c’est autour de la question de la « régularité » des élections que se nouent les plus vives controverses. Bien sûr, en raison de l’importance passée des irrégularités électorales, fruits d’un système politique dominé par le parti unique (Parti révolutionnaire institutionnel) mais aussi par l’intensité des rivalités clientélistes. La contestation politique ne peut alors passer que par une lutte dans et sur les urnes : notamment par la mise en scène d’un formalisme électif qui solennise la notion de fidélité à la règle. Même si là encore, comme le souligne le travail ethnographique mené par Hélène Combes à partir des élections internes du principal parti d’opposition (le PRD), le nouvel ordre du vote demeure inséparable des pratiques sociales qui, dans ce processus de transition, continuent d’en former le ressort véritable.
Enfin, on aurait tort de trop tôt sceller l’histoire des dispositifs de vote. En faisant du bulletin écrit, secret et individuel le point final des modes d’élection « démocratiques », les politistes n’ont-ils pas clos trop vite la question des dynamiques de transformation de la scénographie électorale ? C’est ce que se demande Nathalie Dompnier, en examinant l’expérience de 1973 des machines à voter en France, expérience à laquelle le vote électronique redonne de nos jours une nouvelle jeunesse. Au moins sur le plan théorique car, contrairement aux États-Unis ou aux pays anglo-saxons, le mythe technicien n’est ici jamais parvenu à conquérir le soutien des élites administratives. D’où un sort peu amène : progressivement retirées des salles de vote, ces machines ont, après les élections régionales et législatives de 1986, complètement disparu, remisées parmi les carcasses de lave-linge et de bicyclettes d’une entreprise de métaux. Comment mieux dire l’importance d’étudier les formalités électorales qu’en posant la question de ces possibles éliminés par l’histoire. Car elle contient celle des logiques qui ont a contrario rendu si naturels les dispositifs qui les ont supplantés. Au point de les faire tenir pour inéluctables, sinon éternels.
Olivier Ihl
Nicolas Mariot