2002
Genèses
Dossier
Une ingénierie politique.
Augustin Cauchy et les élections du 23 avril 1848
Olivier Ihl
L’article examine ce que recouvre l’expertise des mathématiciens et géomètres de l’Académie des sciences dans l’organisation du suffrage universel lors du scrutin du 23 avril 1848. L’historiographie n’a cessé d’insister sur le rôle prééminent des juristes, emmenés par Louis de Cormenin, dans ces préparatifs. Or, l’emprise des ingénieurs réformateurs fut essentielle. Et avec eux une “ science de gouvernement ” examinée ici. Celle d’un savant : Augustin Cauchy, célèbre mathématicien français du xixe siècle. Celle d’un réseau aussi : celui des Ponts et Chaussées et de l’École polytechnique. Analyser leur part dans les Instructions électorales d’avril 1848 ne revient donc pas à réparer une injustice mais à analyser l’entrée en jeu d’une véritable ingénierie électorale.
This article examines the role of mathematicians and geometers from the Academy of Sciences in organising universal suffrage in the elections of April 23, 1848. Historiography has always insisted on the pre-eminent role played by jurists, led by Louis de Cormenin, in these preparations. Yet the influence of reformer-engineers was essential, and along with them, of the “science of government” under study here. This science was developed by the famous 19th century French mathematician Augustin Cauchy. It was also the fruit of the network of engineers from the Ponts et Chaussées and Ecole Polytechnique. Analysing their role in the Electoral Instructions of April 1848 is not intended to do them justice, but rather to analyse the advent of real electoral engineering.
L’anecdote avait pris valeur de condamnation. Consultée en mars 1848 sur l’organisation du suffrage universel, l’Académie des sciences n’aurait livré qu’un diagnostic fantaisiste. Chargée de lever les difficultés que présentait le dépouillement attendu de plus de neuf millions de voix
[1], elle se serait méprise en reprenant le mode de décompte de la Monarchie censitaire. D’où un chiffre où l’ineptie le dispute à l’accablement : le dépouillement allait prendre jusqu’à trois cent cinquante-quatre jours. Caricaturée, l’expertise avait donné naissance à une idée aussi fausse que tenace : l’organisation du suffrage universel s’était faite grâce aux « jurisconsultes » du ministère de l’Intérieur et par les seuls « républicains de la veille ». Elle était leur grande œuvre
[2]. Pour l’occasion, la romancière et prêtresse de la République, la comtesse Marie d’Agoult avait enfourché son cheval de bataille. Ceux qui juraient l’opération « matériellement impossible » n’étaient que des « habiles » – et de désigner pêle-mêle les hommes de l’Institut et les adversaires politiques du nouveau gouvernement
[3]. Habiles : le mot revient sous la plume de l’ancien ministre de Louis-Philippe, Odilon Barrot, comme un chef d’accusation. Mais pour dénoncer cette fois « l’école logicienne, celle qui se formule en équation pour ainsi dire algébrique et qui poursuit l’absolu dans la politique, c’est-à-dire l’école la plus absurde et la plus dangereuse qui puisse exister pour un État
[4] ». En dépit d’intentions opposées, les jugements finissaient par se rejoindre : ici dans la méfiance, là dans la défiance pour ces savants restés anonymes. L’historiographie de la Seconde République n’est pas en reste. Pour Charles Seignobos, le recours à l’Académie des sciences n’a été que prétexte à d’erratiques performances mathématiques
[5]. Une façon de dire que le gouvernement provisoire avait relevé un défi que les savants, eux-mêmes, n’étaient pas parvenus à mettre en équation. Mémorialistes et historiens n’ont pas osé mettre en doute un constat aussi vigoureusement asséné. Sans doute ont-ils craint de n’être pas assez versés dans les aspects techniques de la « mécanique électorale ». Ou de mettre à mal des engagements qui en s’emparant de l’expérience en ont pourtant fait oublier l’histoire. Car du coup, c’est toute l’emprise des ingénieurs réformateurs sur l’organisation du suffrage universel qui s’en est trouvée occultée. Et avec eux une science de gouvernement, celle qui a trait au maniement des technologies du suffrage. Derrière la figure décriée de la Science, il y avait des savants. Un en particulier : Augustin Cauchy, l’un des plus célèbres mathématiciens français du
xixe siècle. Un réseau aussi : celui des Ponts et Chaussées et de l’École polytechnique qui, au sein du Bureau des longitudes, militait depuis des années contre le ministère Guizot. Reconstituer leur rôle dans les préparatifs des Instructions électorales d’avril 1848 ne revient pas à réparer une injustice. C’est analyser l’entrée en jeu d’une ingénierie électorale, en retrouvant le sens des concepts comme des savoir-faire, des transactions comme des concurrences qui en forment la trame.
Les énigmes du vote universel
Pourquoi s’intéresser à la disqualification de cette expertise électorale ? Il y a, en fait, plusieurs raisons pour rouvrir, ou plutôt ouvrir un tel « dossier ». La première, la plus évidente, ce sont les « obscurités » qui émaillent le grand récit des préparatifs du premier scrutin au « suffrage universel » : pourquoi le gouvernement provisoire s’est-il adressé à l’Académie des sciences et non à l’Académie des sciences morales et politiques qui portait bien haut le flambeau d’une « science de gouvernement » ? Quels problèmes posait exactement le dépouillement de ce premier scrutin de masse ? D’où viennent les formules de calcul qui émaillent à partir de début avril 1848 les circulaires électorales du ministère de l’Intérieur, précisant et rectifiant de nombreuses dispositions initiales ? Comment les autorités ont pu connaître pour le département de la Seine, le plus peuplé des départements français, les résultats avant même la fin du dépouillement qui dura quatre jours ? Certains commentateurs du temps parlent de la « méthode probabiliste » mais sans donner d’indication. Il est vrai que d’autres avaient fait plus : ils en avaient énoncé les règles. Ils s’étaient mis à la tâche. Un zèle pour lequel ils pouvaient espérer être récompensés. Seconde raison : cette disqualification, sentence restée sans jugement, a fait perdre de vue l’action des ingénieurs, statisticiens et géomètres dans l’« organisation » du suffrage universel. Leur rôle fut assez semblable aux
practitioners de l’Angleterre des Tudor s’élançant à l’assaut de l’« arithmétique politique » grâce à leurs travaux sur les effets d’escompte, les pompes à air ou les tables de mortalité
[6]. Il peut aussi s’analyser comme une revanche : celle des ingénieurs polytechniciens contre les promoteurs de l’économie politique, hostiles aux modèles mathématiques comme à l’interventionnisme des hommes de 1848
[7]. Reste qu’avec les uns ou avec les autres, la comparaison conserve sa part d’approximation. Il ne s’agissait pas, en avril 1848, de fonder une nouvelle science, celle des élections, mais simplement de forger – et dans la précipitation – des techniques auxiliaires du pouvoir. D’abréger les opérations de collecte, de totalisation et de classement des voix recueillies.
Compter des bulletins : c’est maintenant l’objet de cette instrumentation scientifique qui paraîtra bien élémentaire. Livrer les résultats d’une élection : n’est-ce pas, à l’heure des enquêtes « sortie des urnes » ou de l’informatique, le signe par excellence d’une
science infuse ? Sauf qu’en portant sur des millions de votants, l’opération pouvait légitimement inquiéter (Illustration 1). Elle n’avait pas de précédent comparable, s’organisait en quelques semaines, portait sur des bulletins qui contenaient, selon les départements, entre trois et trente-quatre noms devant être lus à haute voix lors du dépouillement, avec les prénoms, noms et qualités de chaque candidat y compris ceux n’ayant jamais fait acte de candidature puisqu’il n’était pas juridiquement requis de se déclarer.
La difficulté était réelle. Par comparaison, en 1847, la moitié des collèges comptait moins de cinq cents électeurs et encore les votants n’égalaient pas les inscrits. À Paris, sur les douze arrondissements, deux députés seulement totalisaient plus de huit cents voix
[8]. Pour autant, il ne s’agit pas ici de s’engager dans ce que les Anglo-saxons appellent une
disputed autorship. Nulle intention de
réhabiliter les hommes de science face aux hommes de droit (à qui toutefois la plus belle part fut faite dans l’historiographie), encore moins de
dévoiler les secrets de fabrication d’une loi, simplement de mieux comprendre les conditions qui furent à l’origine de sa mise en œuvre. La rédaction du célèbre décret proclamant le suffrage universel fut, on le sait, le fait de deux juristes Louis de Cormenin et François Isambert. Présenté à la séance du 2 mars, au ministère des Affaires étrangères, le texte fut mis aux voix et adopté par le gouvernement provisoire ; deux jours plus tard, la discussion reprit pour en préciser les articles principaux
[9]. Mais l’on sent bien qu’entre ces quelques lignes, codifiées à la hâte, et les volumineuses instructions (plus d’une centaine de pages) adressées aux commissaires de la République et aux maires par le 1
er Bureau de l’administration générale du ministère de l’Intérieur, un travail spécifique a été réalisé. En un mot, que d’autres hommes sont entrés en scène.
Illustration 1
Cette caricature intitulée le « Triage parlementaire » illustre l’incertitude de l’équation démocratique. Qui passera à travers le tamis et atteindra le Palais Bourbon ? Ouvriers ou bourgeois ? Certains sont trop gros pour passer à travers le tamis. La Silhouette n° 19, dimanche 13 mai 1848. © D.R.
Au lendemain de l’adoption du décret du 5 mars consacrant le principe du suffrage direct et sans condition de cens, l’inquiétude était vive. Louis Garnier-Pagès en rend compte : « Le principe décrété, l’exécution serait-elle possible ? L’expérience faisait défaut. On entrait dans l’inconnu
[10]. » Le chef de cabinet d’Alexandre Ledru-Rollin, Élias Regnault, y revient : « Le suffrage universel, si longtemps contesté en droit, si longtemps signalé comme impossible même dans l’exécution matérielle, se présentait à beaucoup d’esprits comme un immense problème
[11]. » C’est à ces difficultés que furent invités à répondre les savants enrôlés par le gouvernement. Non pas à revenir sur les principes du décret mais à encadrer les circulaires d’application, celles qui l’ont suivi, mis en œuvre et plusieurs fois amendé.
La réunion du 4 mars lança le processus. Le motif en était d’examiner le projet de loi : à cette occasion, il fut suggéré de délaisser la représentation des territoires au profit d’une logique démographique qui se voulait résolument égalitaire. Le gouvernement décida que la France serait divisée en autant de « cercles électoraux qu’il y avait de représentants à élire ; que la population seule servirait de base ». Mais comme l’observe L. Garnier-Pagès : « La France devant être divisée comme les cases d’un échiquier, sans égards aux limites départementales, ce travail demandait des calculs considérables. » Claude Mathieu, polytechnicien et beau-frère de François Arago, fut invité à l’entreprendre. Pour cela, il lui fut accordé « la faculté de s’adjoindre toute personne qui pourrait l’aider dans le rapide accomplissement de cette œuvre
[12] ». Cependant, il apparut dès le lendemain que le temps exigé par un tel travail empêcherait la publication immédiate du décret. Armand Marrast imposa alors le scrutin de liste par département. Mais la mission de C. Mathieu ne fut pas annulée. Son objectif était dorénavant de découvrir des moyens de rendre « plus prompt et plus sûr » le décompte des voix.
L’expertise de M. le baron de Cauchy
Sollicitée, l’Académie des sciences avait activé son réseau de correspondants. Une vingtaine de projets devait lui être retournée dans les semaines qui suivirent. Charles Dupin et Urbain Le Verrier furent nommés commissaires, A. Cauchy rapporteur pour examiner les premiers d’entre eux. Mais très vite, le mathématicien prit la direction des opérations ; il multiplia les comptes rendus et rédigea trois mémoires. Le premier fut lu lors de la séance du 20 mars 1848 et publié dans la livraison des
Comptes rendus de l’Académie des Sciences du 3 avril : c’est la synthèse de deux projets, l’un du capitaine d’état-major d’Avout sur « Un moyen de dépouillement rapide et susceptible de vérification des listes électorales », l’autre d’un correspondant de l’Académie, Auguste Naquet sur « Les difficultés d’exécution de l’opération qui a pour objet les élections nouvelles et sur divers moyens que propose l’auteur pour lever ces difficultés »
[13], les deux autres des contributions personnelles : « Note sur un moyen de rendre plus rapide le dépouillement du scrutin dans les élections nouvelles » (publiée le 3 avril) et « Note sur le recensement des votes dans les élections générales » (publiée le 1
er mai)
[14].
Pour en faire une question « digne par son importance de fixer l’attention de tous ceux qui s’occupent de calcul et d’opérations arithmétiques
[15] », plusieurs précautions s’imposent. La première est de
construire un chiffre de population crédible. Il n’échappe pas à A. Cauchy que le corps électoral repose sur des valeurs estimées dont les modes de construction sont pour le moins lacunaires. On peut mesurer la portée de sa méthodologie en la comparant à celle du chef de la Division de la statistique générale de la France et secrétaire perpétuel de la Société de statistique de Paris, Alfred Legoyt, dans
La France et l’étranger : études de statistique comparée
[16] qui propose une évaluation de la participation électorale de 1815 à 1846 ainsi que de 1848 à 1857. Avec A. Legoyt, peu de préalables sur les principes de construction des « données » : celles-ci sont regroupées en séries longues par un objectivisme de la mesure tout à la gloire d’un Empereur auréolé du titre d’inventeur du suffrage universel pour « son » décret de février 1852. Au contraire, chez A. Cauchy, on va le voir : si elle est bien un critère de sélection, la « source » s’impose par un parcours ; elle constitue l’attribut d’une démonstration prenant son sens des relations logiques que structure l’univers dans lequel elle s’insère. Faut-il reprendre les données des services statistiques ? Certes, depuis une loi de janvier 1821, les relevés transmis par les préfets servent à élaborer un « tableau officiel de la population » mais celui-ci ne comprend que l’état civil et le sexe. D’où le problème : comment connaître le nombre d’électeurs français âgés de
plus de vingt et un ans et résidant depuis six mois dans une commune ? Le principe du recensement quinquennal était jusqu’en 1836 une fiction : l’administration se contentant de prescrire aux préfets d’ajouter à cet état de population l’excédent des naissances sur les décès. De plus, ce n’est qu’en 1851 que furent ajoutés l’âge, la profession, la nationalité et le culte
[17]. Que se manifesta également la volonté d’isoler le nombre d’aliénés à domicile ou dans les asiles qui ne votaient pas. Autre difficulté : les hésitations réglementaires sur la population dénombrée : celle dite « domiciliée » valait pour les états de population de 1806, puis de 1821 à 1836. Mais, en 1841, un changement intervint obligeant à dresser l’état de la
population de fait : celle qui a passé la nuit dans la commune à une date déterminée, la même pour l’ensemble de la contrée. On le voit : intérêt statistique et intérêt administratif sont loin d’aller de pair. C’est pourquoi, cette connaissance, A. Cauchy préfère
la déduire plutôt que de s’appuyer sur des dénombrements particulièrement imprécis
[18].
Il part de l’exemple du département de la Seine et s’appuie sur le recensement de 1836
[19]. Sachant que le décret relatif aux élections prend pour base « un représentant pour 40 000 habitants » et attribue à ce département trente-quatre députés, il extrapole à partir de quelques variables empruntées à
l’Annuaire du Bureau des Longitudes. Le nombre des individus âgés d’au moins vingt et un ans ? Il le déduit d’un calcul effectué par C. Mathieu (« sur 10 millions d’habitants, le nombre des individus âgés de 21 ans et plus est de 5 808 267 ») ce qui, rapporté à la Seine, donne 789 924 ; ensuite, il confronte ce nombre au rapport hommes/femmes. Au terme de ces évaluations, une fourchette est livrée sur le nombre d’hommes âgés de vingt et un ans et plus : il « doit surpasser 394 962 et différer de peu de 407 233 » mais « attendu qu’il y aura toujours des individus qui négligeront d’user de leurs droits, on peut supposer le nombre des électeurs réduit à trois cent mille »
[20]. On le voit : il s’agit moins de « données » que d’approximations
reconstruites. C’est à partir de là qu’il effectue un calcul du temps requis par le décompte des suffrages, sachant que chaque bulletin comprend trente-quatre noms et que le recensement consiste en une lecture publique de son contenu détaillé.
« Le scrutin pourra donc produire 300 mille fois 34 ou 10 millions deux cent mille noms qui devront être prononcés distinctement par ceux qui seront appelés à faire le dépouillement des votes […]. Or, dans les élections municipales, on était parvenu à faire le dépouillement de 100 listes composées de 12 noms chacune en une demi-heure environ. D’après cette expérience, une demi-heure semblerait devoir suffire au dépouillement de 1 200 noms, et une heure au dépouillement de 2 400. Donc 4 250 heures, c’est-à-dire environ 177 jours de 24 heures chacun, ou, ce qui revient au même, 354 jours de 12 heures chacun devraient être employés au dépouillement de 10 200 000 noms. »
À cela s’ajoutent les candidats non sélectionnés par les Comités électoraux
[21] : « en sorte qu’on ne pourra guère appeler plus de douze ou quinze noms par minute » : la longueur de l’opération sera donc « doublée, ou même triplée ». Cette
construction par l’absurde est faite pour démontrer l’impossibilité de reconduire le dispositif existant lors des élections censitaires. Elle fournit aussi une base d’expérience pour des paramétrages qui doivent poser dans toute son étendue la nature du problème auquel il va s’attaquer : trouver les moyens d’effectuer « en un petit nombre de jours un si prodigieux travail ». Solution immédiate : partager le décompte entre un grand nombre de scrutateurs. Les premières circulaires de mars en avaient déjà accru le nombre par rapport à la loi de 1831
[22]. A. Cauchy va plus loin : il livre les éléments d’une tabulation du rapport entre nombre d’heures, nombre de bulletins et nombre de scrutateurs. Connaissant la population admise dans chaque section de vote, les commissaires de la République n’auront plus qu’à en assurer la ventilation ou l’interpolation entre les valeurs extrêmes. La circulaire du 8 avril sur « les opérations préparatoires à la tenue des assemblées électorales » s’en est inspirée : « l’expérience a prouvé que 500 à 600 noms peuvent être lus et notés dans l’espace d’une heure par un groupe de quatre scrutateurs c’est-à-dire que dans une assemblée comprenant 2 000 électeurs chargés d’élire 12 représentants (au total 24 000 au maximum), 6 tables ou groupes de scrutateurs feraient le travail de dépouillement en 7 ou 8 heures
[23] ». Tandis que la circulaire du 8 mars accumulait les formules évasives (« il sera bon de préparer un assez grand nombre de tables » pour le dépouillement, avec des scrutateurs « en nombre suffisant »
[24]), celle-ci fournit plusieurs annexes dont une intitulée
Durée présumée du scrutin d’une assemblée cantonale où se présenteraient quatre mille votants dans l’hypothèse où tous les bulletins porteraient chacun autant de noms qu’il y a de représentants à élire et où le dépouillement serait réparti entre six tables ou groupes de quatre scrutateurs supplémentaires (Illustration 2). Cet outil, mis au point dans la deuxième quinzaine de mars, offre le moyen d’anticiper le nombre de scrutateurs supplémentaires requis dans chaque bureau. Mesure des flux d’électeurs, anticipation des temps de dépouillement, durée prévue d’ouverture des bureaux, clefs de répartition des communes appelées à voter : l’élection était bel et bien soumise aux règles du calcul. Dès le 30 mars, une circulaire vient d’ailleurs
rectifier les dispositions initiales de l’article 9 du décret du 5 mars et de l’article 18 de l’instruction du 8 mars qui n’admettaient qu’une seule assemblée électorale par canton (à l’exception de la ville de Paris). Évaluations mathématiques à l’appui, A. Ledru-Rollin annonce que ces dispositions présenteraient « d’assez grandes difficultés » à raison du « nombre très considérable d’électeurs que [les cantons] renferment ». D’où l’autorisation de partager en plusieurs sections ceux dont la population totale dépasse « 20 000 habitants » : un chiffre qui n’est autre que l’hypothèse sur laquelle A. Cauchy a effectué sa tabulation, le nombre moyen de Parisiens par arrondissement. L’idée était que chaque section ne devait « pas dépasser 1 000 électeurs chacune » : le chiffre conseillé par A. Naquet et que reprend A. Cauchy dans le premier
Mémoire
[25].
Illustration 2
Une annexe dans la circulaire du 8 avril 1848 définissant le temps requis par le dépouillement des bureaux de vote selon les standards calculés par A. Cauchy. © Archives départementales de l’Isère.
Un idéalisme mathématique
Autre proposition que l’on doit à A. Cauchy : éviter que dans la capitale, le dépouillement ne se fasse dans les mairies de chaque arrondissement
[26]. Le 12 avril, le maire de Paris, A. Marrast, confie aux maires d’arrondissement le soin de créer des sections de vote
par quartier et d’en informer les électeurs par voie d’affiche
[27]. A. Naquet proposait de faire correspondre les bureaux de vote aux compagnies de la garde nationale mais A. Cauchy suggère, lui, de les multiplier encore plus : « si l’on admettait cette hypothèse [par compagnie], trois jours à dix heures de travail par journée pourraient suffire au dépouillement des votes dans chaque salle d’élection » et même « un ou deux jours si l’on établissait deux ou trois salles d’élection par compagnie de manière à ce que chaque salle renfermât trois ou quatre cents électeurs »
[28]. C’est finalement la solution retenue dans les arrondissements les plus peuplés. Dans la discussion sur le vote au chef-lieu de canton, le 29 septembre 1848, Jules Dufaure revient sur l’élection d’avril dans le 2
e arrondissement qui est alors le plus important avec 36 000 électeurs : « il y a des sections de vote presque dans chaque rue. On n’est obligé que de descendre de chez soi pour aller porter son bulletin dans l’urne
[29] ». Grâce aux calculs effectués, le maire de Paris put annoncer – et ce avant même l’ouverture du scrutin, le 23 avril – que le dépouillement durerait trois jours (du 25 au 27 au soir) et le recensement général à l’Hôtel de Ville, une journée (le 28, essentiellement d’ailleurs pour examiner les réclamations). Le point qui a tant étonné L. Garnier-Pagès, son prédécesseur à la Mairie de Paris, à savoir « la grande quantité des sections de vote » garde-fou contre toute « accumulation des électeurs »
[30] avait été mesuré et anticipé. À croire que les « foules électorales » pouvaient être domestiquées par la raison statistique.
La question des salles d’élections laisse toutefois une part du problème en suspens : laborieux, le décompte des voix s’annonce exposé aux erreurs. « Doit-on en conclure, se demande A. Cauchy, qu’il est impossible d’imprimer à l’opération électorale le caractère mathématique essentiel à tout calcul qui offre quelque intérêt […]
être non seulement praticable, mais encore exacte et porter sa preuve avec elle ?
[31] » La réponse est évidemment dans la question. Pour assurer l’« exactitude » de ces opérations, il va s’inspirer de ce que les mathématiciens appellent des abaques, des tableaux graphiques qui facilitent les opérations de calcul. La nomographie, ou sciences des abaques, est ancienne : elle s’est développée avec René Descartes, puis s’est professionnalisée avec les ingénieurs militaires. En ce milieu du
xixe siècle, elle passe pour une méthode très courue, notamment des polytechniciens qui en exportent l’usage vers les travaux publics (calcul des terrassements), l’industrie, la banque ou l’assurance
[32]. Le mécanisme est le suivant : face à une difficulté, on élabore une équation qui la généralise, on classe graphiquement les solutions puis on fabrique un outil qui permette de lire rapidement le résultat. A. Cauchy n’« invente » donc rien. Il applique des techniques inventées ailleurs. D’autant plus qu’il dispose d’un « précédent », celui de M. Thoyer, employé à la banque de France dont il avait expertisé le mémoire, en 1841. Approuvée sur sa recommandation, améliorée par ses soins, cette étude visait à réduire le temps que la banque de France consacrait quotidiennement à la vérification des escomptes des effets admis : autrefois d’une demi-journée, il s’en trouvait ramené, grâce à l’introduction d’un abaque, à moins d’une demi-heure
[33]. « Aujourd’hui ce n’est plus de la banque de France qu’il s’agit, c’est de la France elle-même. À la vérité, le problème à résoudre est toujours de rendre praticable et facile une grande opération arithmétique ». Pour lutter contre les erreurs, surtout dans un pays dont la moitié des habitants ne savent ni lire, ni écrire, ni a fortiori poser des multiplications ou des divisions, un pays qui continue à opérer des conversions avec les systèmes traditionnels de mesure associés aux biens ou à la monnaie, l’aménagement de nouveaux formulaires de décompte s’imposait.
Illustration 3
Une feuille de dépouillement proposée en modèle par la circulaire ministérielle du 6 avril 1848 reprenant le système de pointage de M. Naquet discuté à l’Académie des Sciences. © Archives départementales de l’Isère.
Les feuilles de pointage de M. d’Avout sont des tables à double entrée : les deux premières colonnes verticales renferment, avec les noms des candidats, des numéros d’ordre indiquant le rang dans lequel ces noms sont sortis. La première colonne horizontale renferme la suite des nombres naturels. Chaque fois qu’un nom sort de l’urne, la première case vide qui suit ce nom est pointée et le travail terminé, le chiffre situé au-dessus de la dernière case pointée indique le nombre de voix acquises au candidat. Les feuilles de pointage d’A. Naquet correspondent, elles, à dix bandes verticales en tête desquelles s’inscrivent les noms de dix candidats. Chaque bande renferme des points répartis entre plusieurs lignes horizontales superposées ; chacune d’elles renferme dix points divisés en deux groupes de cinq. Chaque fois que le nom d’un candidat sort, il est pointé (« on couvre d’un trait de plume l’un des points qui appartiennent à la bande située au-dessus du nom prononcé »). Les nombres 20, 40, 60 placés en avant de la seconde, de la quatrième et de la sixième ligne horizontale de points fournissent, le pointage terminé, le moyen de reconnaître immédiatement le total des voix obtenues par chaque candidat. C’est exactement la description des feuilles de dépouillement mises en place par la circulaire ministérielle du 6 avril (Illustration 3).
Le calcul est ici un moyen d’agir. Il mêle le regard de l’ingénieur (qui instrumente des questions « pratiques ») au savoir-faire du mathématicien (qui « paramètre » les opérations électorales) mais aussi aux « contraintes » de l’administrateur (dont A. Cauchy prend soin de reconduire les attendus réglementaires). Évidemment A. Cauchy n’est pas sociologue. Il est aisé de mettre en évidence, dans ce projet ou dans d’autres, un idéalisme mathématique. Son obsession ? Non pas de prévenir un vote de déférence ou de comprendre le rapport entre violence et légalité. Non, simplement de prévenir des totalisations « disjointes », de contrer des résultats « incertains ». En somme, de « surmonter » des différences de convention et de confection. Pourtant, ce n’est pas tant le spécialiste de l’intégration des systèmes d’équations différentielles ou de la résolution des équations algébriques de degré quelconque qui est mobilisé que l’ingénieur en mission. Lui qui, dans sa jeunesse, avait travaillé à la construction du port de Cherbourg en adopte la posture : inventer pour ses collaborateurs des substituts pratiques à des connaissances qu’ils n’ont pas ; les libérer de la sujétion qu’exercent de laborieux calculs. Pour cela, il s’oriente vers des tables de comptage simplifiant les relations mathématiques auxquelles les scrutateurs doivent recourir. Pédagogue, il conseille des techniques de numération élémentaires : écrire le nombre avec des points, disposer ces points selon des figures géométriques ; affecter des attributs à des groupes de bulletins pour, en les identifiant plus rapidement, les ajuster plus rigoureusement. Ce faisant, l’opération se standardise, qu’il s’agisse du décompte des listes, du classement des candidats ou de la tabulation de leurs résultats.
Dernier apport explicite de cette expertise électorale : au lendemain des élections, A. Cauchy livre dans sa Note sur le recensement des votes dans les élections générales les moyens de calculer ce qu’on pourrait appeler un quotient de triage. La formulation générale en est la suivante :
« Après avoir appliqué le recensement général aux 34 ou aux 42 ou aux 45… premiers candidats inscrits sur la liste d’un arrondissement très-populeux, et classé ces candidats dans l’ordre déterminé par le nombre total des suffrages acquis à chacun d’eux, cherchez celui de ces mêmes candidats qui occupera le 34e rang, puis divisez le nombre des votes qui lui ont été favorables par le nombre total des votants. Vous obtiendrez pour quotient un certain rapport et vous pourrez vous contenter d’admettre dans la liste définitive les seuls candidats qui, dans chaque arrondissement, auront réuni un nombre de suffrages supérieurs au produit du nombre des votants par le rapport dont il s’agit [34]. »
L’outil est destiné à répondre à un problème pratique : trouver un mode de recensement rapide et sûr à l’aide duquel on put, des procès verbaux qui donnaient les résultats du dépouillement des votes par circonscription, déduire avec facilité les noms des candidats appelés à représenter chaque département. Mais l’outil sera également utile pour anticiper sur le dépouillement des résultats.
L’élection du 23 avril est faussement désignée comme un scrutin de liste. Il s’agit en fait d’un scrutin plurinominal à un tour : les candidats arrivés en tête sont élus au prorata du nombre de sièges à pourvoir. L’électeur vote en composant sa propre liste qui n’est ni bloquée (les bulletins qui comprennent moins de noms que d’élus à désigner sont, par exemple, acceptés), ni encadrée par un régime de déclarations de candidatures (tous les noms mentionnés sont reçus et comptabilisés). D’où un problème pour les scrutateurs : comment sélectionner les candidatures susceptibles d’être élues sans avoir à faire de longs calculs sur l’ensemble des noms apparus dans les bureaux du département. L. Garnier-Pagès le note : « à Paris le nombre des candidatures
dépassait toute prévision
[35]. On l’évaluait à deux mille ; et l’appréciation restait bien au-dessous du chiffre vrai ». Cette situation accablait les organisateurs qui devaient pourtant se réunir à l’Hôtel de Ville pour le recensement général. D’où l’intérêt du quotient proposé par A. Cauchy qui devait finalement jouer le rôle d’une probabilité conditionnelle. Le procédé consiste à totaliser le nombre de votants dans les quinze arrondissements de la Seine (le vote des militaires étant assimilé à un arrondissement supplémentaire) et cela à partir des feuilles d’émargement. Par ailleurs, le décompte effectué dans l’arrondissement le plus peuplé fournit une liste des trente-quatre candidats arrivés en tête. Il suffit alors de calculer la quinzième partie du plus petit des nombres ainsi trouvés : « réunir au moins dans l’un des quinze arrondissements électoraux un nombre de suffrages supérieur à cette quinzième partie sera évidemment une condition nécessaire pour qu’;;;;;;;un candidat puisse être élu ». Les listes correspondant aux quatre-vingts quartiers des quatorze arrondissements (auxquelles s’ajoute le vote des militaires) feront immédiatement connaître les candidats pour lesquels cette condition est remplie.
Exemple : si l’on applique le recensement général des votes aux quarante-deux premiers de la liste du plus « gros » arrondissement de votants de Paris, celui de la Bourse qui couvre les quartiers Gaillon, Vivienne, Mail et Bonne-Nouvelle, on obtient pour le candidat qui, en vertu de ce recensement, est placé en trente-quatrième position, 104 871 suffrages. La quinzième partie de 104 871 étant, en arrondissant, 6 991 suffrages, on peut en déduire qu’aucun candidat ne sera susceptible d’être élu sans réunir au moins dans l’un des quinze arrondissements électoraux plus de 6 991 suffrages. Et l’auteur de préciser :
« En augmentant d’un quart ou même d’un tiers le nombre des candidats que l’on choisit en tête de la liste d’un arrondissement très populeux, pour leur appliquer le recensement général, c’est-à-dire en portant ce nombre de 34 à 42 ou même à 45 [36], on ne pourra qu’augmenter […] le nombre des suffrages acquis à celui de ces candidats qui deviendra le 34e en vertu du recensement général et, par suite, la quinzième partie de ce nombre. Par une conséquence nécessaire, on ne pourra que diminuer […] le nombre des candidats portés sur la liste définitive. »
Ce
seuil d’éligibilité mathématique réduisait considérablement le nombre des noms parmi lesquels le bureau devait « chercher » les représentants élus. Mais le calcul pouvait aussi s’orienter dans une voie probabiliste. Car A. Cauchy précise comment modifier le procédé pour le cas où il s’agirait d’« effectuer le recensement aussitôt que l’on connaît la plus grande partie des votes ». En vertu de la loi des grands nombres, il suffit de « substituer à la quinzième partie du nombre total des suffrages obtenus par un candidat, la quinzième partie du nombre des suffrages émis en sa faveur et déjà connus ». Ce calcul, de nos jours d’une grande banalité, a bel et bien servi pour les élections et dans des termes semblables à ceux posés par le mathématicien. La liste des candidats élus pour la Seine le fait apparaître : elle s’ouvre avec Alphonse de Lamartine qui a obtenu 259 800 voix et se ferme avec Félicité de Lamennais, trente-trois places plus loin, avec 104 871. Mais fait notable : le mode de présentation officiel des résultats (« Liste par ordre numérique des suffrages obtenus par les candidats à l’Assemblée nationale constituante élus dans le département de la Seine ») se limite aux seuls
117 candidats ayant atteint ou dépassé 5 486 suffrages, 117 sur un total estimé à plus de 2 000
[37]. Pourquoi s’être arrêté à un tel seuil ? La stricte légalité aurait voulu, comme l’annonçait d’ailleurs l’arrêté du maire de Paris, que soient comptabilisés
les scores de tous les candidats dont le total des voix était supérieur à 2 000, c’est-à-dire ayant atteint le quorum pour être déclaré élu dès le 1
er tour
[38]. Le seuil retenu correspond bien à l’application d’un quotient, comme l’avait conseillé A. Cauchy, quotient qui a restreint sensiblement le nombre des calculs opérés par les membres du bureau, à l’Hôtel de Ville, et qui fut établi sur la base de chiffrages intermédiaires. Dans son récit de la proclamation des résultats, L. Garnier-Pagès en fait incidemment l’aveu : « Le résultat des votes était impatiemment attendu. Le moindre détail avait son écho empressé à le répéter.
Le calcul des probabilités anticipait sur la connaissance des faits. Mais le volumineux dépouillement des scrutins exigeait un travail long et pénible
[39]. » Il est vrai qu’il était difficile d’en rendre compte publiquement : si la connaissance de
la loi des grands nombres se précise et se répand, elle heurte encore le sens commun. Donner des résultats
avant leur proclamation est chose suspecte : comment ne pas juger avec méfiance un suffrage universel victime d’une effraction mathématique ?
Un homme du Bureau des Longitudes
Les mesures et comptages qui entrent dans les circulaires d’avril envoyées par le ministère de l’Intérieur semblent sourdre d’un réservoir caché. Ceux qui ont cherché cette source perdue l’ont principalement fait – il faut le souligner – pour alimenter des différends politiques. C’est le cas d’O. Barrot. S’en prenant à « l’école logicienne », il n’eut de cesse de combattre ceux qui, détournant le mouvement de Février (auquel il avait participé mais sur le thème de la Réforme) « réduisirent toute la science politique à la supputation d’un chiffre
[40] ». L’attaque vise les polytechniciens et géomètres qui, derrière la figure tutélaire de F. Arago
[41], passaient pour vouer un « culte à la logique
[42] ». Toutefois, le propos n’est pas dénué d’intérêt. Il exprime la crainte d’une marginalisation théorique, celle des « Sciences morales et politiques », devant la mathématisation croissante des catégories d’intervention bureaucratique. Il attire aussi l’attention sur un milieu social : derrière cette ingénierie électorale, il y avait des ingénieurs, ceux des Ponts et Chaussées tout droit sortis de l’École polytechnique. C’est le cas d’A. Cauchy qui était l’un d’eux. Discret, l’homme est néanmoins un collaborateur encombrant car peu conforme au modèle du savant que la République souhaitait encenser. Cet austère bourgeois en redingote, légitimiste fervent, tout pétri des certitudes de sa foi, pouvait difficilement devenir le héros éponyme des « inventions » du ministère. A fortiori lorsqu’avec la III
e République, l’anticléricalisme passera pour un brevet de civisme. La question toutefois ne fait que se déplacer : quels puissants motifs poussaient à s’adresser à un homme comme A. Cauchy ? Et lui à se « compromettre » avec un pouvoir qui se proclamait héritier de la Convention ?
Né à Paris en 1789, cet élève de Laplace et Lagrange, reçu dès l’âge de vingt-sept ans à l’Académie des sciences, n’a rien d’un républicain. Ni de « la veille », ni du « lendemain ». Le mot évoque même pour lui de sombres souvenirs : son père, avocat de Normandie, enrôlé avant 1789 au service du lieutenant général de police de Paris, n’avait-il pas échappé de peu à la guillotine ? Après Polytechnique dont il est devenu professeur de mécanique en 1816, A. Cauchy a travaillé brièvement dans l’armée de Napoléon. Mathématicien prolifique (ses
Oeuvres complètes publiées au lendemain de sa mort font vingt-sept volumes et comptent près de huit cents articles), il déploie une rigueur qui, dans l’histoire de cette discipline, passe pour légendaire. Mais si l’homme est redouté, ce n’est pas seulement pour son caractère bien trempé. Attaché aux Bourbons, il a prêté serment à Charles X en 1815. Et un tel acte pour un ultramontain dévot, voire bigot comme A. Cauchy, est définitif. Lorsque la Révolution de 1830 éclate, il lui est sommé de faire allégeance au nouveau roi. Refus sans concession. Plutôt que de se dédire, il prend la route de l’exil, abandonnant sa carrière académique pour suivre « son » roi à travers toute l’Europe. Précepteur du petit-fils de l’ancien souverain, le futur comte de Chambord, il refuse tout compromis avec les hommes de François Guizot qu’il déteste. Profondément antilibéral, il trouve refuge chez les jésuites ou chez le roi du Piémont qui lui offre une chaire à Turin. En 1852, ce sera Napoléon III qui exigera le serment. Mais devant l’opposition résolue du mathématicien dont l’empereur souhaitait tant s’adjoindre, l’obligation sera finalement levée, fait rare à l’époque. Heureusement, la République qui s’installe en 1848 ne requiert, elle, aucun serment de ses fonctionnaires. Aussi l’accueille-t-il, comme le note l’un de ses récents biographes, « sans déplaisir »
[43].
Comment expliquer la présence de trois
Mémoires consacrés aux questions du dénombrement électoral au milieu de cet océan de parutions sur les notions de « limite » ou de « convergence », les « équations linéaires à coefficients périodiques » ou les « vibrations d’un système de molécules et d’éther dans les corps cristallisés ». Certes, le chemin avait déjà été frayé par quelques illustres devanciers. Condorcet, redécouvert un an plus tôt par les bons soins de F. Arago, n’appelait-il pas, en désignant les élections, à confronter « l’analyse métaphysique, les observations morales, les résultats de l’expérience » au « calcul des combinaisons et à la théorie mathématique des probabilités ». Là aussi afin de forger « des moyens artificiels, en quelque sorte, d’abréger les opérations
[44] ». Mais, contrairement, à ses collègues engagés dans la politique, comme le statisticien C. Mathieu ou l’astronome U. Le Verrier ou même le géomètre Ch. Dupin, membre de l’Académie des sciences morales et politiques, avec qui il travaille sur les projets envoyés à l’Académie des sciences, rien dans ses
Mémoires ne permet de lire une quelconque inclination. Entre les groupes qui luttent au sein du gouvernement provisoire, le savant n’exprime aucune préférence. Ni en faveur des « hommes du National » qui, derrière Lamartine et Dupont de l’Eure sont en majorité ; eux voient dans l’avènement du suffrage universel une innovation « radicale » qui impose du coup une extrême prudence de réalisation. Ni pour les socialisants, Louis Blanc et Albert, attentifs à ne pas se laisser déposséder des réformes sur le « rapport entre capital et travail » par un légalisme mal inspiré. Ni en direction des hommes de la
Réforme, ou comme on les appelle alors de « la République sociale » ; emmenés par A. Ledru-Rollin et Ferdinand Flocon, ils défendent un volontarisme éclairé par une « science » dont ils délèguent volontiers le flambeau, tantôt au groupe des avocats, tantôt au clan des géomètres. Difficile pourtant de se résoudre à parler d’inadvertance ou de simple bienséance universitaire.
On évoquera alors une hostilité partagée (contre la figure du libéralisme guizotien) ou les « valeurs » d’un suffrage universel ralliant les Ultras qui, derrière le baron de Genoude, croient en une commune inspiration de la voix de Dieu et de la voix du Peuple. Après tout, l’accord d’A. Cauchy avec les présupposés démocratiques de l’« opinion universelle » n’est guère étonnant dans le contexte d’un messianisme républicain salué par l’Église. Mais ces « valeurs » ne sont pas à elles seules la roue motrice d’une expertise restée fidèle jusque dans l’abnégation. La recherche d’une réhabilitation universitaire a aussi prévalu. D’où les « services » rendus par le mathématicien. Le ministère de l’Instruction publique ne fut pas ingrat. Au début de l’été, la promotion opportune d’U. Le Verrier permet de réintégrer A. Cauchy en lui confiant sa chaire, celle de professeur d’astronomie mathématique à la faculté des sciences de la Sorbonne. Pourtant, la commission de l’établissement s’y oppose. Elle ne voit pas d’un bon œil l’arrivée de ce légitimiste fervent et propose « sa » liste de candidats. Le ministère va alors s’employer à faire plier les récalcitrants. Le 11 février 1849, une seconde liste de recrutement place A. Cauchy en tête
[45]. L’exilé allait enfin pouvoir retrouver un emploi à sa mesure. Mais la rétribution personnelle n’est pas tout. Il y a également derrière cette expertise un processus académique : le mouvement de savoirs que des aspirations nouvelles portent à s’étendre vers les « sciences de gouvernement ».
« Les Sciences morales et politiques influent directement parmi nous sur le sort de la société, elles modifient rapidement et les lois et les mœurs. On peut dire que, depuis un demi-siècle, elles ont joué un rôle dans notre histoire. C’est qu’elles ont acquis pour la première fois ce qui leur avait toujours manqué, un caractère vraiment scientifique » : c’est par cette formule que F. Guizot avait obtenu auprès du roi, en 1832, le rétablissement de l’Académie des sciences morales et politiques. Au nom d’une revendication de scientificité aux antipodes du modèle défendu par les ingénieurs puisque cherchant ses bases théoriques dans l’économie politique et dans la philosophie de l’histoire. Au printemps 1848, de telles « Sciences » sont de l’autre côté de la barricade. Dans son
Traité d’Économie politique Jean-Baptiste Say le réaffirme : les lois de la politique « dérivent de la nature des choses, tout aussi sûrement que les lois du monde physique ; on ne les imagine pas, on les trouve ; elles gouvernent les gens qui gouvernent les autres et on ne les viole pas impunément
[46] ». Contre une science qui se « découvrirait », antérieure au savant et dont ce dernier viendrait « dévoiler » les plans, une science chargée de dresser une digue aux « passions » et aux « utopies », les géomètres du Bureau des longitudes défendent, au contraire, les notions d’essai et d’expérimentation
[47]. Leur vocabulaire ? Ils l’empruntent aux manuels de physique ou de mécanique. Leurs idéaux ? Aux publications comme le
Discours sur le positivisme d’Auguste Comte, celles-là même qui poussent Deslaurier, dans
L’Éducation sentimentale, à un retentissant « Il serait temps de traiter la politique scientifiquement ! »
[48]. L’administration des Ponts et Chaussées est alors le lieu de recrutement privilégié de ces « bons élèves » qui choisissent de faire carrière dans l’État, un État qu’ils travaillent à reconstruire à leur image : non pas celui, lointain, dont rêvent les libéraux, réduit à rendre la justice ou à protéger l’ordre public mais un État qui aménage, éduque, construit, finance
[49]. Le suffrage universel est, de son côté, envisagé comme une
mécanique, périodiquement remise en action par le pouvoir central. Une machinerie composée de procédés qui opèrent de concert et sans interruption pour produire un même objet : le chiffre du vote. Si l’organisation du suffrage est centralisée, c’est donc sur un autre modèle que celui de la surveillance imaginé par Jeremy Bentham : par le fait que des ingénieurs en « règlent » le déploiement matériel, en calculent et améliorent sans cesse le rendement, grâce aux formules qu’ils « révèlent » aux scrutateurs
[50].
Producteurs d’instruments de comptage
[51], les ingénieurs de Février ont un lieu où s’opéraient retrouvailles et sélection : le Bureau des longitudes. Établie par la loi du 25 juin 1795 pour contribuer aux progrès de l’astronomie et de la navigation, cette institution, sur laquelle veille jalousement F. Arago, se compose d’une dizaine de géomètres et d’astronomes. Ses publications sont très recherchées par les services administratifs, notamment son
Annuaire dont l’ingéniosité et la rigueur doivent beaucoup à la figure de C. Mathieu
[52]. Lorsque de Prony meurt en 1839, A. Cauchy, de retour d’exil, lui succède, soutenu par ses condisciples de Polytechnique. Il y retrouve Joseph Liouville ou Gaspard Coriolis, tous élèves de Laplace. F. Arago, secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences en 1830 en est la figure tutélaire. Membre du gouvernement provisoire président de la Commission exécutive qui le remplace, il a la réputation de ne pas oublier ses collaborateurs. C’est lui qui obtient qu’A. Cauchy soit nommé, et à l’unanimité. Toutefois, n’ayant pu prêter serment, ce dernier en restera officiellement à l’écart plusieurs années durant. Ce qui ne déplait pas vraiment. Lié à la fondation de l’Institut catholique comme à la Société Saint-Vincent de Paul, l’homme a la réputation de heurter ses collègues par son emportement, notamment lorsqu’il s’agit de réconcilier religion et science. En quoi finalement se lit une volonté de « changer le monde » mais sans consentir aux « méthodes » de la politique.
Le savant et le politique
Inutile de chercher dans les Mémoires d’A. Cauchy des appréciations sur les usages ou le « sens » du vote. On n’y trouve qu’une représentation abstraite de l’opération électorale, celle finalement qui fut reprochée aux dernières Instructions préparées par l’équipe du 1er Bureau (Dénombrement et élections) du ministère de l’Intérieur. De plus en plus sophistiquées, ces Instructions s’éloignent de l’énoncé strictement juridique ou de la simple « proclamation » de principe pour des formalisations qui, guidées par « l’expérience », n’y reconduisent qu’avec difficulté. La rationalité de l’élection est désormais conçue comme une rationalité sur l’élection. Partant, le suffrage universel n’était plus incommensurable. Des outils et des techniques avaient été élevés au rang de garants, sinon de critères de son organisation.
On s’est beaucoup préoccupé de la dimension politique des circulaires envoyées par A. Ledru-Rollin aux commissaires, celles par lesquelles il tentait de galvaniser les soutiens à la République. On a moins interrogé leurs conditions techniques d’élaboration. Certes, la tâche est rendue délicate par la disparition archivistique des « volumineux documents » qu’évoque A. Ledru-Rollin à la tribune de l’Assemblée lors du débat du 6 mai 1848 : ceux-là mêmes qui avaient servi aux préparatifs du scrutin. Le silence de l’ancien ministre de l’Intérieur sur le travail de ses collaborateurs participe de la même difficulté : la légende de l’« inventeur » du suffrage universel y fait constamment écran à la confidence
[53]. Mais le problème est ailleurs : la discontinuité entre politique et technique est largement fictive. Les dispositifs du vote ne restent pas inertes. Mis en forme à des fins fonctionnelles, ils viennent infléchir les pratiques électorales
[54]. Ainsi, la célèbre description que donne Alexis de Tocqueville de ces villageois partis voter « en file par deux, par ordre alphabétique » ne répond pas à l’initiative de notables dont elle illustrerait la faculté de sujétion. Elle répond à l’appel d’une circulaire, celle du 6 avril, et vise à discipliner des comportements pour des besoins de standardisation bureaucratique : « pour mettre plus de régularité dans l’arrivée des électeurs ». C’est pourquoi la logique arithmétique qui a prévalu mérite tant de retenir l’attention. Si les Instructions d’avril entrent dans un luxe de « détails », jusqu’à définir, sur des dizaines de pages, la taille des modèles d’urnes ou les marges et espacements des lignes de feuilles de pointage, c’est parce qu’elles sont portées par une commune inquiétude : comment régler et réguler des opérations électorales sans précédent ni référence ?
Quotient, rapport, proportion : les abstractions des savants promettaient justement de rendre prévisible un tel acte de vote. De neutraliser les « fluctuations » et « accidents » liés à la dispersion des bureaux ou aux « mœurs électorales ». Les jurisconsultes du gouvernement pouvaient se faire du souci : l’objectivation mathématique livrait une concurrence directe à une codification électorale encore balbutiante, celle, pour ne prendre qu’un exemple, de la
Jurisprudence électorale parlementaire d’Alphonse Grün qui se contente de colliger les décisions de l’Assemblée nationale depuis 1831 en matière de vérifications des pouvoirs
[55]. Les hommes du Bureau des longitudes forgeaient, eux, des ratios susceptibles de jouer face à la variabilité des pratiques de vote le rôle d’une fonction arithmétique, à la fois stable et impérieuse. En somme, l’ingénierie politique était, en 1848, ce pouvoir extérieur dont le gouvernement attendait qu’il régule, au nom d’une philosophie ordonnatrice, celle de l’objectivité scientifique, un mode de domination prétendant à l’instar de Pierre Louis Roederer « réduire la politique et l’éthique à des règles aussi certaines et évidentes que celles de la géométrie
[56] ». Les formalisations proposées heurtaient pourtant une partie du gouvernement. On leur reprochait leur statut d’objets mathématiques alors qu’elles n’en étaient que des dérivés techniques, semblables sous ce rapport aux pendules, tubes à mercure ou pompes à air de l’Angleterre des Stuart. Jules Favre craignait qu’elles ne demeurent « inaccessibles » ou « impraticables ». Non sans raison car certaines l’étaient. Le vote universel avait aussi ouvert la carrière aux spéculations les plus audacieuses. L’inventivité des collaborateurs de l’Académie en donne une idée.
Pour faciliter les opérations électorales, l’un d’eux suggère de remettre à chaque électeur, avec sa carte, un bulletin divisé en cases sur lesquelles apparaîtraient les noms des candidats ; puis à l’aide d’une machine à découper, de les détacher et de les regrouper pour accélérer le décompte. Avantage : faciliter la lecture des bulletins par des regroupements mécaniques. D’autres proposent des feuilles de pointage se présentant comme un tableau unique mais sur lequel chaque nom de candidat serait suivi de trois ou quatre dizaines de points placés dans trois ou quatre colonnes verticales ; chacune d’elles correspondant aux unités, dizaines, centaines, se remplit au fur et à mesure par un jeu d’épingles de couleur s’enfonçant dans le tableau lui-même posé sur un tapis : la position des épingles indique à chaque instant le nombre des voix obtenues et cela sans calcul
[57]. Un dénommé Valz écrit à A. Cauchy pour demander que soient placés sous les yeux des électeurs des cadrans en bois divisés en cent parties et portant deux aiguilles liées l’une à l’autre par des quadratures d’usage en horlogerie ; la première indiquerait les unités et les dizaines la seconde les centaines et les mille. Chaque cadran serait surmonté du nom d’un candidat et muni d’un déclic à cordon, voire d’un timbre qui résonnerait lorsque l’aiguille des unités passe d’une division à la suivante
[58]. A. Cauchy, lui-même, avait proposé d’affecter un numéro d’ordre à cinq chiffres à chaque liste collective pour indiquer de quelle façon elle s’était présentée la première fois dans l’opération du dépouillement. Des feuilles blanches divisées en colonnes verticales, en tête desquelles seraient inscrits ces numéros d’ordre permettraient du coup de déterminer plus rapidement leur nombre
[59]. Il suffirait de lire le numéro d’identification en le signalant par un trait sur la feuille de dépouillement. Une manière de remplacer la lecture à haute voix des noms portés sur une liste collective par l’énonciation du seul nombre qui caractérise chaque liste. Et ainsi de réduire le temps de l’opération de trente-quatre noms à l’unité, pour un département comme celui de la Seine, soit environ d’une demi-heure à une minute.
Une circulaire faisait écho à ces « inventions ». Rédigée sous la houlette du secrétaire général du ministère, l’avocat J. Favre, elle faisait allusion à la présence des ingénieurs mais sans les nommer directement : « Différents systèmes [de comptage] ont été proposés soit pour le dépouillement, proprement dit des bulletins, soit pour le mode de notation de suffrages obtenus. Plusieurs de ces systèmes sont fort ingénieux » mais n’ayant pas tous reçu « la sanction de l’expérience » ou supposant des « connaissances de calcul qui peuvent ne pas se rencontrer chez les citoyens appelés à faire fonction de scrutateurs suppléants », ils ne pouvaient être « recommandés »
[60]. On le voit : le suffrage universel fut bel et bien une « épreuve ». Le mot est employé dans plusieurs circulaires et revient sans cesse dans l’historiographie. Épreuve politique, bien sûr, avec la menace de susciter de nouvelles « journées révolutionnaires » : les émeutes meurtrières de Rouen ou de Limoges en ont souligné l’intensité, même si bien d’autres « désordres » ont été observés
[61]. Épreuve administrative aussi : parviendrait-on à recueillir et dépouiller simultanément les millions de suffrages attendus ? Les circulaires de l’époque bruissent toutes de cette hantise : devant le « grand nombre » des participants, devant la « longueur possible » des opérations, devant la « célérité » qu’appelaient les dispositifs auxquels le gouvernement avait dû recourir. Il fallait tout faire pour accélérer l’accomplissement matériel de l’acte de vote. Au besoin en sacrifiant le principe du secret du vote (pourtant « proclamé » le 4 mars) : c’est le sens de l’interdiction, dans les dernières circulaires, de la confection du bulletin dans le bureau lui-même
[62]. C’est-à-dire, comme s’en plaignait à A. Ledru-Rollin un correspondant, en renonçant à le placer à l’abri des pressions sociales
[63].
Face au péril, les savants du Bureau des longitudes et de l’Académie des sciences formaient comme un recours. A. Cauchy fut l’un d’eux. Certes, ses
Exercices d’analyse et de physique mathématiques en quatre volumes, publiés entre 1840 et 1847, lui avaient valu de la notoriété. Certes encore, les hommages au « grand homme » ouvrent
rétrospectivement la tentation de l’hagiographie. Charles Renouvier le qualifie « de grand géomètre de l’impossibilité d’existence de l’infini numérique
[64] ». Sainte-Beuve y voit l’incarnation du scientifique « inspiré » : de celui qui « n’hésite pas à sentir, à chaque point de chaque ressort général ou particulier, à chaque point de chaque fil de l’immense tapisserie, le divin doigt présent, invisible à qui n’y croit pas
[65] ». C’est pourtant ailleurs que du côté de l
’inventeur ou même de l’
alibi qu’il faut chercher les raisons de cette effraction mathématique. Du côté de ces industriels, ingénieurs et chefs d’administration croisant le calcul avec les exigences de prévisibilité et de standardisation. Car la légalité, elle-même, n’y suffisait pas. La règle électorale ne se déployait pas encore dans le registre de la « prescription » ou dans celle de l’« obligation ». Le vote lui-même – les historiens l’ont montré – restait éloigné des représentations juridiques de la démocratie dont il est aujourd’hui tributaire. Il faudra attendre la fin du siècle pour que, l’intérêt à s’y soumettre se développant (notamment sous l’intensification de la concurrence et la professionnalisation des campagnes électorales), la formalisation juridique ne s’autonomise. En attendant, la règle mathématique est en mesure d’y suppléer. Après la Révolution de février, la bureaucratie d’État est devenue un laboratoire. Et chacun s’empresse de trouver sa place dans la nébuleuse des « conducteurs » appelés à la barre
[66]. Que l’on songe à la gestion des ateliers nationaux confiée, après un premier échec, à un ancien élève de l’X, membre du corps des Ponts et Chaussées, Léon Lalanne
[67].
Illustration 4
Portrait en forme d’hommage réalisé pour le bicentenaire de sa naissance. © La Poste.
Dédaignées par l’histoire des idées ou des sciences, ignorées par la sociologie des élites, ces figures de savants et de bureaucrates auront contribué à transformer le mode de fonctionnement de l’État. Rares sont pourtant les travaux qui ont permis d’en appréhender concrètement l’action, si l’on excepte l’invention de l’ingénieur moderne étudié par Antoine Picon
[68] ou plus encore les sciences camérales (
Kameralwissensschaften) sur lesquelles Michael Stolleis ou Pierangelo Schiera ont attiré notre attention
[69]. S’intéresser à ces figures, mais aussi à ces instruments d’enquête, formulaires ou théories aujourd’hui sans sépulture, ce n’est donc pas céder à une passion érudite. C’est œuvrer à une sociologie historique : celle des revendications de scientificité dont s’est continûment nourrie, parfois enorgueillie, la
conduite du pouvoir politique. C’est se donner les moyens de comprendre comment se font puis se défont les modèles d’action gouvernementale. Ceux qui ont accompagné l’extension des interventions de l’État. Ceux qui ont permis de les
mettre en forme sinon d’en promouvoir la valeur spécifique et qui, affublés ou non du titre de « sciences de gouvernement », oubliés ou toujours actuels, décriés ou pourvus de titres académiques, ont participé d’une véritable
ingénierie du politique.
[1]
Le gouvernement provisoire issu de la révolution de Février annonça, dès le 2 mars, la tenue d’élections générales pour nommer une Constituante. Les électeurs devaient élire neuf cents représentants au scrutin plurinominal majoritaire dans le cadre du département. Prévu d’abord pour le 9 avril, ce dernier fut repoussé au 23 avril sous la pression de « difficultés matérielles ». Sur son déroulement, voir Raymond Huard,
Le suffrage universel en France, 1848-1946, Paris, Aubier, 1991, pp. 19 et suiv.
[2]
Voir Paul Bastid,
L’avènement du suffrage universel, Paris, Puf, 1948, pp. 26 et suiv.
[3]
Daniel Stern [pseudonyme]
Histoire de la Révolution de 1848, Paris, Charpentier, 1862, t. II, p. 193.
[4]
Odilon Barrot,
Mémoires posthumes, Paris, Charpentier, 1872, t. II, p. 100.
[5]
Charles Seignobos,
La Révolution de 1848 et le Second Empire (1848-1859),
in Ernest Lavisse (éd.),
l’Histoire de la France contemporaine, Paris, Hachette, 1921, t. VI, p. 74. Même tonalité chez Georges Weil qui, rangeant « la docte assemblée » dans le camp des conservateurs et présentant l’expertise comme étant de sa seule initiative, écrit « les calculs de l’Académie furent déjoués »,
Les élections législatives depuis 1789, Paris, F. Alcan, 1895, p. 169.
[6]
Sur ces figures de savants et d’artisans, voir Eva G. R. Taylor,
The Mathematical Practitioners of Tudor and Stuart England, Cambridge, Cambridge University Press, 1954.
[7]
Ces hommes (Charles Dunoyer, Charles Dupin, Joseph Garnier ou Michel Chevalier) trouvaient soutien au Conservatoire des arts et métiers ou au Collège de France mais surtout auprès du ministère Guizot, voir Martin S. Staum, « French Lecturers in Political Economy, 1815-1848 : Varieties of Liberalism »,
History of Political Economy, vol. 30, n° 1, 1998, pp. 95-120.
[8]
Le
Moniteur du 22 octobre 1847. Lors du débat parlementaire de février 1831, l’argument du nombre avait servi à dissuader d’abaisser le cens en deçà de 240 francs : « comment peut-on à Paris faire voter sans confusion 36 à 40 000 électeurs ? », cité dans G. Weil,
Les élections législatives…, op. cit., p. 144.
[9]
Sur cette « écriture », voir Alain Garrigou, « Le brouillon du suffrage universel. Archéologie du décret du 5 mars 1848 »,
Genèses, n° 6, 1991, pp. 161-178.
[10]
Louis Garnier-Pagès,
Histoire de la Révolution de 48, 1-Avènement du Gouvernement Provisoire, Paris, Degorce-Cadot, 1868, t. II, p. 2.
[11]
Élias Regnault,
Histoire du gouvernement provisoire, Paris, V. Lecou, 1850, p. 353.
[12]
L. Garnier-Pagès,
Histoire de la Révolution…, op. cit., p. 3.
[13]
Comptes rendus hebdomadaires des séances de l’Académie des Sciences. Institut de France, Paris, Gauthiers-Villars, 1848, vol. 1, t. XXVI, pp. 399 et suiv. Par la suite, le titre sera désigné par l’abréviation
CR.
[14]
CR, 1848, vol. 1, t. XXVI, pp. 404 et suiv. ; pp. 469 et suiv. Augustin Cauchy à qui revenait la tâche de rendre compte de ces projets cessa d’y donner suite après la tenue des élections. Les projets du mois de juin se rattachent à des appareils de vote pour les séances de l’Assemblée nationale.
[16]
Alfred Legoyt,
La France et l’étranger : études de statistique comparée, Paris/Strasbourg, Berger-Levrault, 1864, vol. 1, pp. 275 et suiv.
[17]
D’où la « mansuétude » de l’article de la circulaire du 8 mars consacré à l’inscription des électeurs : « Il ne sera besoin de faire de vérifications, quant à l’âge de vingt et un ans, que lorsqu’il pourra s’élever quelque doute à cet égard »,
Recueil complet des actes du gouvernement provisoire (fév-mai 1848), éd. et pub. par Émile Carrey, Paris, A. Durand, 1848, p. 80. Sur le problème du « découpage juridique du peuple », voir Michel Offerlé, « L’électeur et ses papiers. Enquête sur les listes et les cartes électorales 1848-1939 »,
Genèses, n° 13, 1993, notamment pp. 36 et suiv.
[18]
Sur l’inclination des mathématiques à soumettre leur objet aux propriétés qui en sont attendues, voir Imre Lakatos,
Proofs and Refutations, Cambridge, Cambridge University Press, 1982. L’analyse porte sur une formule d’Euler concernant les polyèdres.
[19]
Une manière de faire de nécessité vertu : en 1848, personne ne dispose encore des résultats du recensement effectué deux ans plus tôt ; de plus, la fiabilité de celui de 1841 n’inspire pas confiance du fait des résistances très fortes qu’il avait suscitées et dont la presse s’était fait largement écho : dans les campagnes, il fut assimilé au recensement des valeurs locatives et combattu, parfois armes à la main.
[20]
Il indique également mais sans la préciser une autre méthode : ajouter aux individus qui composent la garde nationale ceux âgés de cinquante-cinq ans et plus.
[21]
Sur ces candidatures, voir Yves Déloye, « Se présenter pour représenter. Enquête sur les professions de foi de 1848 »,
in M. Offerlé (éd.),
La profession politique, xix-xxe siècle, Paris, Belin, 1999, pp. 231-254.
[22]
Selon la loi du 19 avril 1831, le président du collège électoral désigné par le roi choisissait un bureau provisoire puis le collège nommait
quatre scrutateurs au scrutin de liste et un secrétaire au scrutin individuel. Les circulaires du 8-10 mars 1848 suppriment le bureau provisoire : les scrutateurs au nombre de six sont pris parmi les conseillers municipaux et le président n’est autre que le juge de paix du canton : ils choisissent ensuite le secrétaire (art. 18) et ajoutent, en cas de besoin, des scrutateurs supplémentaires.
[23]
Recueil complet des Actes…,
op. cit., p. 339.
[25]
Circulaire du ministère de l’Intérieur du 30 mars 1848.
Recueil complet des Actes…,
op. cit., p. 265. Les commissaires de la République étaient invités, en l’absence de listes électorales donnant le nombre attendu d’électeurs, à effectuer ce sectionnement sur la « base approximative » d’un nombre de votants indiqué comme « le quart de la population totale ».
[26]
Dans un arrondissement de trente mille électeurs, avec trente-quatre représentants à élire, on aboutirait à plus d’un million de noms de candidats à lire à haute voix. Or, en supposant une lecture publique de quinze noms par minutes (et donc de neuf cents à mille noms à l’heure), on aurait besoin, écrit-il, « de 100 jours à dix heures de travail par journée pour effectuer le dépouillement » (
CR, op. cit., p. 402). Il s’agit d’une projection là encore effectuée sur la base du mode de décompte de la loi de 1831.
[27]
Arrêté du maire de Paris concernant les élections des représentants du peuple dans le département de la Seine,
Recueil complet des Actes…, op. cit., p. 413. Même suggestion dans la circulaire ministérielle du 6 avril pour les villes densément peuplées : les électeurs devaient être regroupés par « quartiers ou îlots de maisons » et des « avis placardés » devaient les informer de ces subdivisions.
[28]
CR,
op. cit., p. 403.
[29]
Cité par G. Weil,
Les élections législatives…, op. cit., p. 173.
[30]
L. Garnier-Pagès,
Histoire de la Révolution de 48…,
op. cit., p. 319.
[31]
C’est nous qui soulignons.
[32]
Historien des mathématiques, Ivor Grattan-Guiness rend compte des multiples composantes de ces procédures de formalisation dans une volumineuse thèse :
Convolutions in French Mathematics, 1800-1840. From the Calculus and Mechanics to Mathematical Analysis and Mathematical Physics, Basel, Birkhaüser-Berlin, Deutscher Verlag der Wissenschaften, 1990, 3 t.
[33]
« Rapport sur une méthode abrégée de multiplication, présentée à l’Académie par M. Thoyer »,
CR, t. XII, p. 242 (1
er février 1841). La version publiée dans ses
Œuvres Complètes, Paris, Gauthier-Villars, 1878-1927, (par la suite désignées par
OC), comprend deux illustrations de tableaux mis au point par A. Cauchy dans son
Addition au Rapport. (
OC, t. VI,
op. cit., 1888, pp. 49 et suiv.).
[34]
CR,
op. cit., p. 471.
[35]
C’est nous qui soulignons.
[36]
C’est nous qui soulignons.
[37]
Voir Armand Dayot
, Journées révolutionnaires, Paris, Flammarion, 1897, p. 134. Même structure de résultats chez L. Garnier-Pagès,
Histoire de la Révolution…, op. cit., p. 322.
[38]
Arrêté du maire de Paris…,
Recueil complet des Actes…,
op. cit., p. 413.
[39]
L. Garnier-Pagès,
Histoire de la Révolution…, op. cit., p. 320. C’est nous qui soulignons.
[40]
Friedrich Hayek présente l’École polytechnique comme « the source of the scientifistic hubris ». Toutefois, il prend soin d’en exclure la petite minorité des enseignants catholiques : André-Marie Ampère, Alphonse Gratry, Jules Lequier mais aussi A. Cauchy.
The Counter Revolution of Science, Glencoe Hill, 1952, pp. 105-116.
[41]
Sur cette figure, voir le numéro spécial « François Arago. Actes du colloque national des 20, 21 et 22 octobre 1986 »,
Cahiers de l’université de Perpignan, n° 2, 1987.
[42]
Jean et Nicole Dhombres,
Naissance d’un nouveau pouvoir. Sciences et savants en France (1793-1824), Paris, Payot, 1989.
[43]
Dans sa biographie qui relève de l’histoire des mathématiques, Bruno Belhoste mentionne d’une phrase l’action d’A. Cauchy en matière électorale : « [il] participa activement à la préparation des élections pour l’Assemblée constituante ; ce qui posait le problème du recensement des votes. » Voir B. Belhoste,
Augustin Cauchy. 1789-1857. Un mathématicien légitimiste, Paris, Belin, 1984, p. 198. On y trouve en revanche, outre une analyse de la portée de ses œuvres, des pages précieuses sur son entourage professionnel et confessionnel.
[44]
Œuvres complètes, publiées par Arthur Condorcet. O’Connor et François Arago, Paris, Firmin Didot, 1847, t. XII, p. 639.
[45]
Sur cet épisode, voir B. Belhoste,
Augustin Cauchy. 1789-1857…,
op. cit., p. 198. Sur la promotion de ces savoirs professionnels et techniques, notamment par l’Association philotechnique, si caractéristique du ministère d’Hyppolite Carnot, voir Paul Carnot,
Hippolyte Carnot et le ministère de l’Instruction publique, 24 février-5 juillet 1848, Paris, Puf, 1948, pp. 55 et suiv.
[46]
Jean-Baptiste Say,
Traité d’économie politique, Paris, Guillaumin, 1841, p. 12.
[47]
Sur cette figure sociale, voir I. Grattan-Guiness, « The
Ingénieur-savant, 1800-1830 : a Neglected Figure in the History of French Mathematics and Science »,
Science in Context, n° 6, 1995, pp. 405-433.
[48]
Gustave Flaubert,
L’Éducation sentimentale, Paris, Éditions Club de l’honnête Homme, 1971, p. 237.
[49]
Dans son
Mémoire sur les secours que les sciences de calcul peuvent fournir aux sciences physiques ou même aux sciences morales, A. Cauchy en reprend les attendus.
CR, t. XXI, pp. 134 et suiv. (15 juillet 1845), republié dans
OC,
op. cit., première série, t. IX, 1896, notamment p. 241.
[50]
On retrouve cette vision mécaniciste du suffrage universel, « machine de forces » qu’il convient de faire « fonctionner », dans l’article du
Dictionnaire du xixe siècle de Pierre Larousse, p. 214.
[51]
Exemple : la notion de densité de population, que Claude Mathieu désigne par l’expression de « population spécifique », permet d’isoler des rapports de proportion en neutralisant certaines des difficultés rencontrées par le gouvernement provisoire, notamment dans sa réunion du 4 mars, pour définir des « cercles électoraux » de valeur égale. « Le mouvement de population en France pendant 44 ans, de 1817 à 1860 »,
Annuaire pour 1869 : avec des notices scientifiques publiées par le Bureau des Longitudes, Paris, 1869, Gauthier-Villars, p. 250.
[52]
Elle fut séparée en 1854 de l’Observatoire de Paris, avant de se spécialiser dans la préparation scientifique des missions de voyageurs et de géographes et de subir la concurrence des commissions de statistique crées dans chaque chef-lieu de canton par le pouvoir impérial.
[53]
« J’ai préparé et organisé en trois semaines l’application du suffrage universel ; et cependant permettez-moi de vous dire que, si l’on s’est attaché à m’accuser
de quelques erreurs de détail [c’est nous qui soulignons], on ne m’a pas assez tenu compte du travail infini, persévérant, à l’aide duquel j’ai pu, sur toute la surface de la république, faire fonctionner un mode d’élection qui, il y a trois mois encore, était déclaré impossible », Discours comme compte rendu de l’administration du ministère de l’Intérieur (6 mai 1848), in
Discours divers et écrits politiques, Paris, Baillière, 1879, t. II, p. 25. Même constat dans les écrits ultérieurs : comme cette Adresse au Peuple à l’occasion de l’anniversaire de février 1848, envoyé de l’exil londonien en 1850 (p. 597) ou lors du débat sur « l’épuration » du suffrage, au printemps 1874, à l’Assemblée nationale (p. 476).
[54]
Sur l’incidence sociale des « dispositifs d’accès et d’expression », Olivier Ihl,
Le vote, Paris, Montchrestien, 2001 (2
e éd.), p. 34.
[55]
Alphonse Grün,
Jurisprudence électorale parlementaire, Paris, Guillaumin, 1850.
[56]
Cours d’organisation sociale, in
Œuvre du comte de P. L. Roederer, (éd. A. M. Roederer, an VIII) Paris, 1857, p. 194.